Nous reproduisons ci-dessous une lettre en réponse à un de nos contacts, qui nous a écrit pour défendre ce que ce camarade a appelé le "bilan conseilliste de la révolution russe". Depuis la disparition du groupe hollandais Daad en Gedachte, il n'existe plus d'expression organisée du courant conseilliste au sein du milieu prolétarien. Néanmoins, la position conseilliste continue d'avoir un fort impact sur le mouvement révolutionnaire actuel. Le conseillisme prétend rejeter à la fois les positions libérales, anarchistes et social-démocrates, d'une part, et la position "léniniste", stalinienne et trotskiste d'autre part. Ce qui le rend, de prime abord, énormément attractif. Le coeur de la position conseilliste, c'est ce que l'on a appelé "l'énigme russe" qui est une question très importante pour le mouvement ouvrier actuel et à venir. Il s'agit d'élucider si la révolution russe constitue une expérience qui, envisagée de façon critique - comme l'a toujours fait le marxisme - pourra servir de base à une prochaine tentative révolutionnaire, ou bien si - comme le dit la bourgeoisie, secondée par l'anarchisme et indirectement par le conseillisme - elle serait à rejeter absolument parce que la monstruosité du stalinisme découlerait du "léninisme" (1). Répondre à cette lettre a donc un grand intérêt, à notre sens, puisque ce débat nous permet de réfuter la position conseilliste, et ainsi de contribuer à la clarification du mouvement révolutionnaire.
Cher camarade,
Ton texte commence par poser une question que nous partageons pleinement : "La compréhension de la défaite de la révolution russe est une question fondamentale pour la classe ouvrière, parce que nous vivons encore sous le poids des conséquences de l'échec du cycle révolutionnaire commencé avec la révolution russe, surtout du fait que la contre-révolution n'a pas pris la forme classique d'une restauration militaire des rapports de production capitalistes classiques mais celle d'un pouvoir, le stalinisme, qui s'auto-proclamait "communiste", assénant un coup terrible à la classe ouvrière mondiale, que la bourgeoisie utilise pour semer la confusion et la démoralisation parmi les travailleurs et pour nier le communisme comme perspective historique de l'humanité. C'est pour cela qu'il faut réaliser un bilan historique à partir de l'expérience historique de la classe ouvrière et de la méthode scientifique du marxisme, ainsi que des apports des fractions de la gauche communiste qui surent se maintenir à contre-courant pendant les 50 ans de contre-révolution. Bilan que nous pouvons transmettre aux nouvelles générations prolétariennes." Effectivement ! La contre-révolution ne s'est pas faite au nom de la "restauration du capitalisme" mais sous le drapeau du "communisme". Ce ne fut pas une armée blanche qui imposa en Russie l'ordre capitaliste mais le parti même qui avait été à l'avant-garde de la révolution. Ce dénouement a traumatisé les actuelles générations de prolétaires et de révolutionnaires les amenant à douter des capacités de leur classe et de la validité de ses traditions révolutionnaires. Lénine et Marx n'auraient-ils pas contribué, y compris involontairement, à la barbarie stalinienne ? Y a-t-il eu en Russie une authentique révolution ? N'y a-t-il pas le danger de voir les "approches politiques" détruire ce que construisent les ouvriers ? La bourgeoisie a alimenté ces craintes en menant une campagne permanente de dénigrement de la révolution russe, du bolchevisme et de Lénine, campagne qui a été renforcée par les mensonges staliniens. L'idéologie démocratique que la bourgeoisie a propagée dans d'incroyables proportions tout au long du 20e siècle a renforcé ces sentiments avec son insistance sur la souveraineté de l'individu, le "respect de toutes les opinions", le rejet du "dogmatisme" et de la "bureaucratie". Centralisation, parti de classe, dictature du prolétariat, toutes ces notions qui ont été le fruit de combats acharnés, d'énormes efforts de clarification théorique et politique, sont marqués par les stigmates infamants de la défiance. Ne parlons pas de Lénine qui est totalement rejeté et dont la contribution est soumise au plus tenace ostracisme à partir de quelques phrases sorties de leur contexte ; parmi elles, la fameuse phrase sur la "conscience importée de l'extérieur" (2) ! Les craintes et les doutes d'une part et la pression idéologique de la bourgeoisie d'autre part se combinent et portent en elles le danger de nous faire perdre le lien avec la continuité historique de notre classe, avec son programme et sa méthode scientifique sans lesquels une nouvelle révolution est impossible. Le conseillisme est l'expression de ce poids idéologique qui se concrétise par un attachement à ce qui est immédiat, local, économique, considéré comme "plus proche et contrôlable" et en un rejet viscéral de tout ce qui est politique ou centralisé, perçu comme abstrait, lointain et hostile. Tu dis qu'il faut s'approprier les "apports des fractions de la Gauche communiste qui surent marcher à contre-courant pendant les 50 ans de la contre-révolution." Nous sommes totalement d'accord ! Toutefois, le conseillisme ne fait pas partie de ces apports, au contraire, il se situe en dehors d'eux. De la même façon qu'il faut faire une distinction entre Trotsky et le trotskisme, il est nécessaire d'établir une différence entre le communisme de conseils et le conseillisme (3). Le conseillisme est l'expression extrême et dégénérée des erreurs qui commencent à être théorisées dans les années trente, dans un mouvement vivant comme l'est le communisme de conseils. Le conseillisme est une tentative ouvertement opportuniste de donner une présentation "marxiste" aux positions mille fois rabâchées par la bourgeoisie - et répétées par l'anarchisme - sur la révolution russe, la dictature du prolétariat, le Parti, la centralisation, etc. En nous référant concrètement à l'expérience russe, on voit que le conseillisme attaque deux piliers de base du marxisme : le caractère international de la révolution prolétarienne et le caractère fondamentalement politique de celle-ci. Nous allons nous centrer uniquement sur ces deux questions. Il y en aurait bien d'autres à aborder : comment se développe la conscience de classe ? Quel est le rôle du Parti et son rapport à la classe ? etc. Mais nous n'avons pas la place ici pour les traiter et, surtout, ces deux questions, sur lesquelles tu insistes particulièrement, nous paraissent cruciales pour clarifier "l'énigme russe".
Révolution mondiale ou "socialisme en un seul pays" ?
Dans certains passages de ton texte, tu insistes sur le danger de prendre comme prétexte la "révolution mondiale" pour retarder sine die la lutte pour le communisme et justifier la dictature du parti. "Il y en a qui attribuent toutes les déformations bureaucratiques de la révolution à la guerre civile et à ses ravages, à son isolement en l'absence de révolution mondiale et au caractère attardé de l'économie russe, mais cela n'explique en rien la dégénérescence interne de la révolution et pourquoi elle ne fut pas vaincue sur le champs de bataille ou si elle l'a été de l'intérieur. La seule perspective que nous donne cette explication est qu'il ne nous reste qu'à souhaiter que les prochaines révolutions aient lieu dans des pays développés et ne restent pas isolées". Quelques pages plus loin, tu affirmes : "La révolution ne peut pas se contenter de gérer le capitalisme jusqu'aux calendes grecques du triomphe mondial de la révolution, elle doit abolir les rapports capitalistes de production (travail salarié, marchandises)". Les révolutions bourgeoises furent des révolutions nationales. Le capitalisme s'est développé d'abord dans les villes et pendant longtemps a cohabité avec un monde agraire dominé par le féodalisme ; ses rapports sociaux ont pu se construire au sein d'un pays, isolé des autres. Ainsi, en Angleterre, la révolution bourgeoise a triomphé en 1640 alors que le reste du continent était dominé par le régime féodal. Mais le prolétariat peut-il suivre le même chemin ? Peut-il commencer à "abolir les rapports capitalistes de production" en un seul pays sans devoir attendre les "calendes grecques de la révolution mondiale ?" Nous sommes sûrs que tu es contre la position stalinienne du "socialisme en un seul pays", toutefois, en acceptant que le prolétariat "commence à abolir le salariat et la marchandise sans attendre la révolution mondiale", tu réintroduis par la fenêtre cette position que tu évacues par la porte. Il n'existe pas de chemin médian entre la construction mondiale du communisme et la construction du socialisme en un seul pays. Il existe une différence fondamentale entre les révolutions bourgeoises et la révolution prolétarienne : les unes sont nationales dans leurs moyens et leurs fins, par contre, la révolution prolétarienne est la première révolution mondiale de l'histoire tant dans sa fin (le communisme) que dans ses moyens (le caractère mondial de la révolution et de la construction de la nouvelle société). Tout d'abord, pourquoi "la grande industrie a-t-elle généré une classe qui dans toutes les nations est mue par le même intérêt et dans laquelle il n'existe pas de nationalité" (L'Idéologie allemande) de telle sorte que les prolétaires n'ont pas de patrie et ne peuvent perdre de fait ce qu'ils n'ont jamais eu. Ensuite, pourquoi cette même grande industrie "en créant le marché mondial, [a-t-elle] déjà rapproché si étroitement les uns des autres les peuples de la terre, et notamment les plus civilisés, que chaque peuple dépend étroitement de ce qui se passe chez les autres. Elle a en outre unifié dans tous les pays civilisés le développement social à tel point que, dans tous ces pays, la bourgeoisie et le prolétariat sont devenus les deux classes les plus importantes de la société, et que l'antagonisme entre ces deux classes est devenu aujourd'hui l'antagonisme fondamental de la société. La révolution communiste, par conséquent, ne sera pas une révolution purement nationale. Elle se produira en même temps dans tous les pays civilisés, c'est-à-dire tout au moins en Angleterre, en Amérique, en France et en Allemagne." ("Principes du communisme", Engels, 1847). Contre cette position internationaliste, le stalinisme en 1926-27 a impulsé la thèse du "socialisme en un seul pays". Trotski et toutes les tendances de la Gauche communiste (y compris les communistes germano hollandais) considérèrent une telle position comme une trahison et Bilan la vit comme la mort de l'IC. De son côté, l'anarchisme raisonne au fond comme le stalinisme. Sa vision anti-centralisation lui fait rejeter la formule "socialisme en un seul pays" mais, sur la base de "l'autonomie" et de "l'autogestion", il propose le "socialisme dans un seul village", dans une "seule usine". Ces formules semblent plus "démocratiques" et plus "respectueuses de l'initiative des masses", mais elles conduisent à la même position que le stalinisme : la défense de l'exploitation capitaliste et de l'Etat bourgeois (4). C'est vrai que le moyen utilisé est différent : dans le cas du stalinisme, il s'agit de la méthode brutale d'une bureaucratie ouvertement hiérarchisée, de son côté, l'anarchisme exploite et développe les préjugés démocratiques sur la "souveraineté" et "l'autonomie" des individus "libres" et leur propose de gérer leur propre misère par le biais d'organisations locales et sectorielles. Quelle est la position du conseillisme ? Comme nous l'avons dit plus haut, il y a une évolution dans les différentes composantes de ce courant. Les Thèses sur le bolchevisme (5) adoptées par le GIK ouvrent la porte aux pires confusions (6). Toutefois, le GIK ne remettra jamais ouvertement en question la nature mondiale de la révolution prolétarienne. Malgré cela, son insistance sur son caractère "fondamentalement économique" et son rejet du parti, l'amèneront implicitement sur ce terrain marécageux. Ultérieurement, des groupes conseillistes - particulièrement dans les années 70 - théoriseront ouvertement la construction "locale et nationale" du socialisme. C'est ce que nous avons combattu dans plusieurs articles de notre Revue internationale qui polémiquent contre le tiers-mondisme et les visions autogestionnaires des différents groupes conseillistes (7). Contrairement à ce que tu laisses entendre, l'internationalisme prolétarien n'est pas un voeu pieux ou une option parmi d'autres, mais il est la réponse concrète à l'évolution historique du capitalisme. Depuis 1914, tous les révolutionnaires sont d'accord sur le fait que la seule révolution possible est la révolution socialiste, internationale et prolétarienne : "Ce n'est pas notre impatience, ce ne sont pas nos désirs, ce sont les conditions objectives réunies par la guerre impérialiste qui ont amené l'humanité tout entière dans une impasse et l'ont placée devant le dilemme : ou bien laisser encore périr des millions d'hommes et anéantir toute la civilisation européenne, ou bien transmettre le pouvoir dans tous les pays civilisés au prolétariat révolutionnaire, accomplir la révolution socialiste. C'est au prolétariat russe qu'est échu le grand honneur d'inaugurer la série de révolutions, engendrée avec une nécessité objective par la guerre impérialiste" ("Lettre d'adieu aux ouvriers suisses, avril 1917", oeuvres complètes, tome 23). Mais ce n'est pas seulement la maturité de la situation historique qui pose le problème de la révolution au niveau mondial. C'est aussi l'analyse du rapport de force entre les classes, considérée également à l'échelle mondiale. La constitution, le plus tôt possible, du Parti international du prolétariat est un élément crucial pour faire pencher le rapport de force face à l'ennemi. Plus vite se constituera l'Internationale, plus la bourgeoisie rencontrera des difficultés pour isoler les foyers révolutionnaires. Lénine a lutté pour qu'en 1917, avant la prise du pouvoir, la gauche de Zimmerwald constitue immédiatement une nouvelle Internationale : "Nous sommes obligés, nous précisément, et tout de suite, sans perdre de temps, de fonder une nouvelle Internationale révolutionnaire, prolétarienne ; mieux, nous devons reconnaître sans crainte, ouvertement, que cette Internationale a déjà été fondée et fonctionne." ("Thèses d'avril", 1917) En septembre 1917, Lénine pose la nécessité de la prise du pouvoir en se basant sur une analyse de la situation internationale du prolétariat et de la bourgeoisie : dans une lettre au Congrès bolchevique de la région nord (8 octobre 1917) il disait : "Notre révolution traverse une période critique au plus haut point. Cette crise coïncide avec la grande crise de croissance de la révolution socialiste mondiale et de la lutte que mène contre elle l'impérialisme mondial () [la prise du pouvoir] peut sauver la révolution russe et la révolution mondiale" (oeuvres complètes, tome 26). La révolution russe -après l'échec de la tentative de Kornilov- vivait un moment délicat : si les Soviets ne se lançaient pas à l'offensive (la prise du pouvoir), Kerenski et ses amis firent de nouvelles tentatives pour les paralyser et les liquider ultérieurement, afin d'en finir ainsi avec la révolution. Mais c'est cela même qui se passait à un autre niveau en Allemagne, Autriche, France et Grande Bretagne, etc. : l'agitation ouvrière pouvait être puissamment impulsée par l'exemple russe ou au contraire pouvait courir le risque de se diluer en une multitude de luttes dispersées. La prise du pouvoir en Russie fut toujours perçue comme étant une contribution à la révolution mondiale et non comme une tâche de gestion économique nationale. Plusieurs mois après octobre, Lénine s'adresse en ces termes au cours d'une conférence des comités d'usine de la zone de Moscou : "La révolution russe n'est pas autre chose que le détachement avancé de l'armée socialiste mondiale. Le succès et le triomphe de la révolution que nous avons réalisée dépendent de l'action de cette armée. Personne parmi nous n'oublie cela () Le prolétariat russe se rend compte de son isolement révolutionnaire et voit clairement que la condition indispensable et le prémisse fondamental de sa victoire est l'intervention unie des ouvriers du monde entier."
Révolution économique ou révolution politique ?
En suivant la position conseilliste, tu penses que le moteur, dès le premier jour de la révolution prolétarienne, est l'adoption de mesures économiques communistes. Tu le développes dans de nombreux passages de ton texte : "En avril 1918, Lénine a publié "Les tâches immédiates du pouvoir soviétique" où il approfondit l'idée de construire un capitalisme d'Etat sous le contrôle du parti, en développant la productivité, la comptabilité et la discipline dans le travail, en terminant ainsi avec la mentalité petite bourgeoise et l'influence anarchiste, et en proposant sans hésiter des méthodes bourgeoises : comme l'utilisation de spécialistes bourgeois, le travail aux pièces, l'adoption du taylorisme, la direction par un seul (8) Comme si les méthodes de production capitalistes étaient neutres et leur utilisation par un parti "ouvrier" garantissait leur caractère socialiste. La fin de la construction socialiste justifie les moyens." Tu poses comme alternative : "que la révolution ne peut pas se limiter à gérer le capitalisme jusqu'aux calendes grecques, jusqu'au triomphe mondial de la révolution, elle doit abolir les rapports capitalistes de production (travail salarié, marchandises)", développant "la communisation des rapports de production en calculant quel travail social serait nécessaire pour la production des biens". Le capitalisme a créé le marché mondial depuis le début du 20e siècle. Cela veut dire que la loi de la valeur s'exerce sur toute l'économie internationale et aucun pays ni groupe de pays ne peut y échapper. La prise de pouvoir dans le bastion prolétarien n'est pas synonyme de "territoire libéré". Bien au contraire, ce territoire continue à appartenir à l'ennemi car il est soumis entièrement à la loi de la valeur du capitalisme mondial (9). Le pouvoir du prolétariat est essentiellement politique et son rôle essentiel là il où il sera établi sera de servir de tête de pont à la révolution mondiale. Les deux principaux legs du capitalisme à l'histoire de l'humanité ont été la formation du prolétariat et le caractère objectivement mondial qu'il a donné aux forces productives. Ces deux legs sont sapés à la base par la théorie de la "communisation immédiate des rapports de production" : "abolir" le travail salarié et la marchandise au niveau de chaque usine, localité ou pays veut dire d'une part, éparpiller la production en un tas de petites pièces autonomes et la rendre prisonnière de la tendance à l'éclatement et au schisme que renferme le capitalisme dans sa période historique de décadence et qui se concrétise de façon dramatique par sa phase finale de décomposition (10). Par ailleurs, cela signifie diviser le prolétariat et l'attacher aux intérêts et nécessités de chaque unité de production locale, sectorielle ou nationale qui se serait "libérée" des rapports capitalistes de production. Tu dis que "la Russie en 1917 a ouvert un cycle révolutionnaire qui s'est refermé en 1937. Les ouvriers russes ont été capables de prendre le pouvoir, mais pas d'en faire usage en vue d'une transformation communiste. L'arriération, la guerre, l'effondrement économique et l'isolement international n'expliquent pas en eux-mêmes l'involution. L'explication est à trouver dans une politique qui fétichise le pouvoir et qui le sépare des transformations économiques à réaliser par les organes de la classe : assemblées et conseils où se dépassent la division entre les fonctions politiques et syndicales, la conception léniniste privilégie la question du pouvoir politique au détriment de la socialisation de l'économie et de la transformation des rapports de production. Le léninisme comme maladie bureaucratique du communisme. Si la révolution est d'abord politique, elle se limite à gérer le capitalisme en attendant la révolution mondiale, il se crée un pouvoir qui n'a pas d'autre fonction que la répression et la lutte contre la bourgeoisie, qui finit par s'auto-perpétuer à tout prix, d'abord dans la perspective de la révolution mondiale, et après pour lui-même". Ce qui te fait t'accrocher ardemment aux "mesures économiques communistes", c'est la crainte que la révolution prolétarienne ne "reste bloquée au niveau politique" devenant ainsi une coquille vide qui ne changera pas de façon significative les conditions de vie de la classe ouvrière. Les révolutions bourgeoises ont d'abord été économiques et ont achevé leur tâche en arrachant le pouvoir politique à la vieille classe féodale ou en arrivant à composer avec elle. "A chaque étape de l'évolution que parcourait la bourgeoisie correspondait pour elle un progrès politique. Classe opprimée par le despotisme féodal, association armée s'administrant elle-même dans la commune, ici, république urbaine indépendante; là, tiers état taillable et corvéable de la monarchie, puis, durant la période manufacturière, contrepoids de la noblesse dans la monarchie féodale ou absolue, pierre angulaire des grandes monarchies, la bourgeoisie, depuis l'établissement de la grande industrie et du marché mondial, s'est finalement emparée de la souveraineté politique exclusive dans l'Etat représentatif moderne." (Le Manifeste communiste). Pendant plus de trois siècles, la bourgeoisie va conquérir petit à petit une position après l'autre sur le terrain économique (le commerce, le crédit, la manufacture, la grande industrie) jusqu'à conquérir le pouvoir politique par des révolutions dont le paradigme est constitué par la révolution française de 1789. Ce schéma de son évolution historique répond à sa nature de classe exploiteuse (elle aspire à instaurer une nouvelle forme d'exploitation, le travail salarié "libre" face à la servitude féodale) et aux propres caractéristiques de son régime de production : appropriation privée et nationale de la plus value. Le prolétariat peut-il suivre le même chemin dans sa lutte pour le communisme ? Son objectif n'est pas de créer une nouvelle forme d'exploitation mais d'abolir toute exploitation. Cela veut dire qu'il ne peut pas aspirer à établir dans la vieille société un pouvoir économique qui lui permettrait au préalable de se lancer à la conquête du pouvoir politique, mais qu'il doit suivre justement le chemin inverse : prendre le pouvoir politique à l'échelle mondiale et à partir de là, construire la nouvelle société. Economie signifie soumission des hommes aux lois objectives indépendantes de leur volonté. Qui dit économie dit exploitation et aliénation. Marx n'a pas parlé d'une "économie communiste" mais de la critique de l'économie politique. Le communisme, c'est le règne de la liberté face au règne de la nécessité qui a dominé l'histoire de l'humanité sous l'exploitation et la pénurie. La principale erreur des Principes de la production et de la distribution communiste (11), texte clé du courant conseilliste, est qu'elle se propose d'établir le temps de travail comme un automatisme économique neutre et impersonnel qui régulerait la production. Marx critique cette vision dans la Critique du programme de Gotha où il souligne que la notion "à travail égal salaire égal" évolue encore dans les paramètres du droit bourgeois. Bien avant, dans Misère de la Philosophie, il avait souligné que "Dans une société à venir, où l'antagonisme des classes aurait cessé, où il n'y aurait plus de classes, l'usage ne serait plus déterminé par le minimum du temps de production; mais le temps de production sociale qu'on consacrerait aux différents objets serait déterminé par leur degré d'utilité sociale" en ajoutant que "La concurrence réalise la loi selon laquelle la valeur relative d'un produit est déterminée par le temps du travail nécessaire pour le produire. Le temps du travail servant de mesure à la valeur vénale devient ainsi la loi d'une dépréciation continuelle du travail." (Souligné par nous) (12) Dans ton texte, tu laisses entendre que le "léninisme" tomberait dans la "fétichisation" de la politique. En fait, c'est tout le mouvement ouvrier, en commençant par Marx lui-même, qui serait coupable d'une telle "faute". Ce fut Marx qui dans sa polémique avec Proudhon (livre cité précédemment) souligna que : "l'antagonisme entre le prolétariat et la bourgeoisie est une lutte de classe à classe, lutte qui, portée à sa plus haute expression, est une révolution totale. D'ailleurs, faut-il s'étonner qu'une société, fondée sur l'opposition des classes, aboutisse à la contradiction brutale, à un choc de corps à corps comme dernier dénouement ? Ne dites pas que le mouvement social exclut le mouvement politique. Il n'y a jamais de mouvement politique qui ne soit social en même temps. Ce n'est que dans un ordre de choses où il n'y aura plus de classes et d'antagonisme de classes, que les évolutions sociales cesseront d'être des révolutions politiques. Jusque-là, à la veille de chaque remaniement général de la société, le dernier mot de la science sociale sera toujours : "Le combat ou la mort la lutte sanguinaire ou le néant. C'est ainsi que la question est invinciblement posée." (George Sand.)" (idem) Le conseillisme fonde sa défense du caractère économique de la révolution prolétarienne sur le syllogisme suivant : comme la base de l'exploitation du prolétariat est économique, pour l'abolir, il faut prendre des mesures économiques communistes. Pour répondre à ce sophisme, nous devons abandonner le terrain balisé de la logique formelle et nous situer sur le terrain solide de l'analyse historique. Dans l'évolution historique de l'humanité interviennent deux facteurs intimement liés mais qui ont chacun leur propre entité : d'une part, le développement des forces productives et la configuration des rapports de production (le facteur économique), d'autre part, la lutte de classe (le facteur politique). L'action des classes se base sûrement sur l'évolution du facteur économique mais elle n'en est pas le simple reflet, un simple ressort qui réagit aux impulsions économiques comme le chien de Pavlov. Dans l'évolution historique de l'humanité, nous notons que le facteur politique a tendance à peser chaque fois davantage (la lutte de classes) : la désintégration du vieux communisme primitif et son remplacement par les sociétés esclavagistes fut un processus essentiellement objectif, violent, le produit de nombreux siècles d'évolution. Le passage de l'esclavagisme au féodalisme surgit d'un processus progressif de désagrégation de l'ordre ancien et de recomposition du nouveau où le facteur conscient eut un poids très limité. Par contre, dans les révolutions bourgeoises, l'action des classes a un plus grand poids bien que "le mouvement de l'immense majorité se fasse au profit d'une minorité". Toutefois, comme nous l'avons dit plus haut, la bourgeoisie profite de la force motrice des énormes transformations économiques en grande partie dues à un processus objectif et inéluctable. Le poids du facteur économique est alors déterminant. Par contre, la révolution prolétarienne est le résultat final de la lutte de classe entre le prolétariat et la bourgeoisie, elle demande un haut niveau de conscience et la participation active de celui-ci. Cette dimension fondamentale et prioritaire du facteur subjectif (conscience, unité, solidarité, confiance, des masses prolétariennes) veut dire que le caractère politique de la révolution prolétarienne (qui est la première révolution massive et consciente de l'histoire) est primordial. Tu es bien sûr pour une révolution prolétarienne faite avec la participation active et consciente de la grande majorité des travailleurs, où s'exprime le maximum d'unité, de solidarité, de conscience, d'héroïsme, de volonté créatrice ? Eh bien, c'est en cela que réside de fameux caractère politique de la révolution prolétarienne.
La "révolution économique" du conseillisme dans la pratique
Ton bilan de la révolution russe peut se résumer en ceci : si, au lieu de fétichiser la politique et attendre les "calendes grecques de la révolution mondiale", on avait adopté des mesures immédiates de remise des usines aux travailleurs, d'abolition dans ces dernières du travail salarié et des échanges marchands, alors il n'y aurait pas eu de "bureaucratisation" et la révolution aurait avancé. C'est une leçon qui a séduit le communisme de conseils et que le conseillisme a vulgarisée de nos jours. En tirant cette leçon, le conseillisme rompt avec la tradition du marxisme et rejoint une autre tradition : celle de l'anarchisme et de l'économisme. La formule du conseillisme n'a rien d'original : Proudhon l'a défendue et elle a été sévèrement démontée par la critique de Marx, elle fut reprise ultérieurement par les théories coopérativistes, ensuite par l'anarcho-syndicalisme et le syndicalisme révolutionnaire et, en Russie, par l'économisme. En 1917-23, elle a resurgi avec l'austro-marxisme (13), Gramsci et sa "théorie" des Conseils d'usine (14) ; Otto Rülhe et certains théoriciens des AAUD suivirent le même chemin. En Russie, tout en développant des constatations justes, tant le groupe Centralisme démocratique que l'Opposition ouvrière de Kollontaï sont tombés dans les mêmes travers. En 1936, l'anarchisme fit des "collectivités" espagnoles la grande alternative au "communiste bureaucratique et étatique" des bolcheviks (15). Ce qu'il y a de commun à toutes ces visions - et qui est également à la base du conseillisme - c'est une conception de la classe ouvrière comme étant une simple catégorie économique et sociologique. Elles ne voient pas la classe ouvrière comme une classe historique, dotée de continuité dans sa lutte et sa conscience, mais comme une somme d'individus qui ne se mobiliseraient que pour d'étroits intérêts économiques (16). Le calcul du conseilliste est le suivant : pour que les ouvriers défendent la révolution, il faut qu'ils "aient la preuve" qu'elle donne des résultats immédiats, qu'ils touchent du doigt les fruits de la révolution. On obtient cela en leur donnant le "contrôle" des usines, en leur permettant de les gérer eux-mêmes (17). Le "contrôle de l'usine" ? Quel contrôle peut-on en avoir quand ce qu'elle produit doit se soumettre aux coûts et à la marge bénéficiaire que lui impose la concurrence sur le marché mondial ? De deux choses l'une : où on se déclare en autarcie et alors se produit une régression aux proportions incalculables qui annihilerait toute révolution, où on travaille au sein du marché mondial en étant soumis à ses lois. Le conseilliste prône "l'abolition du travail salarié" par le biais de l'élimination du salaire en lui substituant un "bon selon le temps de travail". C'est éluder la question avec des paroles sonnantes : il faut travailler une quantité d'heures déterminées et pour aussi juste que soit le bon, il y aura toujours des heures payées et d'autres qui ne le seront pas, il y a toujours plus value. Le slogan "à travail égal salaire égal" fait partie du droit bourgeois et renferme la pire des injustices, comme le soulignait Marx. Le conseilliste proclame "l'abolition de la marchandise" pour la remplacer par "la comptabilité entre usines". Nous sommes dans la même situation : il devra y avoir ajustement à la valeur d'échange imposée par la concurrence au sein du marché mondial. Le conseillisme tente de résoudre le problème de la transformation révolutionnaire de la société par "la forme et l'appellation" en éludant le fond du problème. "M. Bray ne voit pas que ce rapport égalitaire, cet idéal correctif, qu'il voudrait appliquer au monde, n'est lui-même que le reflet du monde actuel, et qu'il est par conséquent totalement impossible de reconstituer la société sur une base qui n'en est qu'une ombre embellie. A mesure que l'ombre redevient corps, on s'aperçoit que ce corps, loin d'en être la transfiguration rêvée, est le corps actuel de la société". (Misère de la philosophie). Il advient aux propositions de l'anarchisme et du conseillisme sur la "révolution économique" la même chose qu'à Mr Bray : quand l'ombre prend corps on se rend compte qu'elle n'est pas autre chose que le corps de l'actuelle société. L'anarchisme en 1936 avec ses collectivités n'a pas fait autre chose que d'imposer un régime d'exploitation extrême, au service de l'économie de guerre, le tout enjolivé par "l'autogestion", "l'abolition de l'argent" et autres balivernes. Il y a encore une conséquence beaucoup plus grave dans les positions conseillistes : elles conduisent la classe ouvrière à renoncer à sa mission historique pour le plat de lentilles de la "prise immédiate des usines". Dans ton texte tu soulignes que "classe et parti n'ont pas les mêmes intentions. Les aspirations des ouvriers allaient dans le sens de s'approprier la direction des usines et de diriger la production eux-mêmes". "S'approprier la direction des usines" veut dire que chaque secteur de la classe ouvrière prend sa part du butin récemment arraché au capitalisme et le gère à son propre bénéfice et, au mieux, se "coordonne" avec les ouvriers des autres usines. Ce qui veut dire que nous passons de la propriété des capitalistes à la propriété des individus ouvriers. Nous ne sommes pas sortis du capitalisme ! Mais pire encore, cela veut dire que la génération ouvrière qui fait la révolution doit consommer elle-même les richesses récemment enlevées au capitalisme, sans penser le moins du monde à l'avenir. Ce qui amène la classe ouvrière à renoncer à sa mission historique de construire le communisme à l'échelle mondiale en se faisant piéger par le miroir aux alouettes "d'avoir tout, tout de suite". Cette tentation de tomber dans "la répartition des usines" constitue un danger réel pour la prochaine tentative révolutionnaire. Aujourd'hui le capitalisme est entré dans sa phase terminale : la décomposition (18). Décomposition signifie chaos, désagrégation, implosion des structures économiques et sociales en une mosaïque de fragments et au niveau idéologique, c'est une perte de la vision historique, globale et unitaire que l'idéologie démocratique se charge de diaboliser systématiquement comme "totalitaire" et "bureaucratique". Les forces de la bourgeoisie pousseront résolument dans ce sens au nom du "contrôle démocratique", de "l'autogestion" et autre phraséologie. Le risque en est que la classe se voit déroutée en perdant toute perspective historique et s'enferme dans chaque usine, dans chaque localité. Ce ne sera pas seulement une défaite presque définitive mais cela signifiera que la classe ouvrière se laisse entraîner par manque de perspective historique, par l'égoïsme, l'immédiatisme et l'absence absolue de distance que distille à tout niveau l'idéologie de la bourgeoisie dans la situation actuelle de décomposition.
Les véritables leçons de la révolution russe
Le bastion prolétarien est soumis à sa naissance à une brutale et angoissante contradiction : d'une part, il vit sous le capitalisme, il est attaqué à mort par ses lois économiques, militaires et impérialistes (invasion militaire, blocus, nécessité d'échanges commerciaux dans des conditions défavorables pour survivre, etc.) ; d'autre part, il doit rompre le noeud coulant autour de son cou avec les seules armes qu'il possède : l'unité et la conscience de toute la classe prolétarienne et l'extension internationale de la révolution. Cela l'oblige à pratiquer une politique complexe et, en certaines occasions contradictoire, pour maintenir à flot la société menacée de désintégration (ravitaillement, fonctionnement minimum de l'appareil productif, la défense militaire, etc.) et simultanément, consacrer le gros de ses forces à étendre la révolution, à favoriser l'éclatement de nouveaux mouvements d'insurrection prolétarienne. Dans les premiers temps du pouvoir soviétique, les bolcheviques s'en tinrent fermement à cette politique. Dans son étude critique de la révolution russe, Rosa Luxemburg soulignait de façon convaincante : "Les destinées de la révolution en Russie dépendaient intégralement des évènements internationaux. En misant à fond sur la révolution mondiale du prolétariat, les bolcheviks ont précisément donné la preuve éclatante de leur intelligence politique, de la fermeté de leurs principes, de l'audace de leur politique." Comme le disait une Résolution du Bureau Territorial de Moscou du Parti bolchevique adoptée en février 1918 à propos de Brest-Litovsk : "Dans l'intérêt de la révolution internationale, nous accepterons le risque de perdre le pouvoir des Soviets, qui devient purement formel ; aujourd'hui comme hier, la tâche principale que nous avons est d'étendre la révolution à tous les pays." (19) Sur ce plan politique, les bolcheviks commirent toute une série d'erreurs. Toutefois, ces erreurs auraient pu être rectifiées si la force de la révolution mondiale avait suivi son cours. C'est seulement à partir de 1923, lorsque la révolution reçoit un coup mortel en Allemagne, que la tendance croissante des bolcheviks à devenir prisonniers de l'Etat du territoire russe et de cet Etat à entrer en contradiction toujours plus irréconciliable avec les intérêts du prolétariat mondial, s'impose définitivement et implacablement. Le Parti bolchevique cesse d'être ce qu'il était et devient un simple gestionnaire du capital. La critique marxiste de ces erreurs n'a rien à voir avec la critique qu'en fait le conseillisme. La "critique" conseilliste va dans le sens de l'anarchisme et de la bourgeoisie, la critique marxiste permet de renforcer les positions prolétariennes. Beaucoup d'erreurs commises par les bolcheviques étaient partagées par le reste du mouvement ouvrier international (Rosa Luxemburg, Bordiga, Pannekoek). Nous ne voulons pas "blanchir" les bolcheviks mais simplement souligner qu'il s'agissait d'un problème de toute la classe ouvrière internationale et non du produit de la "scélératesse", du "machiavélisme" et du "caractère bourgeois occulte" des bolcheviks comme le pense le conseillisme. Nous n'avons pas le temps d'aborder la critique marxiste des erreurs bolcheviks. Nous avons largement travaillé sur ces thèmes dans notre Courant. Nous voulons tout particulièrement signaler les documents suivants : · Série d'articles sur le Communisme dans la Revue internationale n° 99 et 100 ; · Brochure (en français) sur la période de transition ; · Brochure (en français) sur la révolution russe. Ces documents peuvent servir de base pour continuer la discussion. En espérant avoir contribué à un débat clair et fraternel, reçois nos salutations communistes.
Accion Proletaria / Courant Communiste International.
(1) Les conseillistes les plus extrémistes ne s'arrêtent pas à la remise en question de Lénine. Ils poursuivent dans ce chemin et ils finissent par rejeter Marx pour se jeter dans les bras de Proudhon et Bakounine. Ce qu'ils font en réalité, c'est appliquer la logique implacable de la position selon laquelle il existe une continuité entre Lénine et Staline. Voir pour cela l'article "Octobre 1917, début de la Révolution prolétarienne", dans la Revue Internationale n° 12 et 13, article fondamental pour discuter de la question russe.
(2) Notre rejet de la campagne de la bourgeoisie contre Lénine ne signifie absolument pas que nous acceptons à la lettre toutes ses positions. Au contraire, nous avons dans plusieurs textes critiqué ses erreurs et ses confusions sur l'impérialisme, le rapport entre le parti et la classe, etc. La critique fait partie de la tradition révolutionnaire (comme le disait Rosa Luxemburg, elle est aussi nécessaire que l'air qu'on respire). Mais la critique révolutionnaire se fait selon une méthode et a une orientation qui sont aux antipodes du dénigrement et de la calomnie bourgeoise ou parasitaire.
(3) Nous ne pouvons développer cette question ici. Nous te renvoyons au livre que nous avons publié en français et en anglais sur la Gauche communiste germano-hollandaise.
(4) Voir sur ce sujet l'article "Le mythe des collectivités anarchistes" publié dans la Revue internationale n° 15 et repris dans le livre 1936 : Franco et la République écrasent le prolétariat. Evidemment, nous ne pouvons pas développer cette question : face au "modèle russe", vu comme bureaucratique et autoritaire, il y aurait le "modèle" espagnol de 1936 qui serait "démocratique", "autogestionnaire" et "basé sur l'initiative autonome des masses".
(5) Nous ne pouvons pas aborder dans le cadre de cette réponse la principale affirmation des Thèses sur le Bolchevisme -la nature bourgeoise de la révolution russe. C'est un point que nous avons amplement développé dans la Revue internationale n° 12 et 13 (voir note 1) et dans la "Réponse à Lénine Philosophe de Pannekoek" dans la Revue internationale n° 25, 27, 28 et 30. En tout cas, cette théorisation a impliqué une rupture avec ce que défendirent antérieurement de nombreux membres du courant conseilliste ; en 1921, Pannekoek affirmait : "L'action des bolcheviques est incommensurablement grande pour la révolution en Europe occidentale. Par la prise du pouvoir, ils ont donné un exemple au prolétariat du monde entier. Par leur pratique, ils ont posé les grands principes du communisme : dictature du prolétariat et système des Soviets ou des Conseils" (cité dans notre livre La Gauche communiste germano hollandaise, p.143).
(6) Voir "Octobre 1917, début de la Révolution prolétarienne", publié dans la Revue Internationale n° 12 et 13.
(7) Voir "Les épigones du conseillisme à l'oeuvre" dans la Revue internationale n° 2, "Lettre à Arbetarmakt" dans la Revue internationale n° 4 et "Réponse à 'Solidarity' sur la question nationale" dans la Revue internationale n° 15, "Le danger du conseillisme" dans la Revue internationale n° 40, "Misère du conseillisme moderne" dans la Revue internationale n° 41 et le débat interne sur le conseillisme dans la Revue internationale n° 42.
(8) Il faut être clair sur le fait que nous avons toujours critiqué certaines méthodes de production proposées par Lénine et critiquées par des groupes au sein du parti comme Centralisme démocratique. Voir la série sur le Communisme publiée dans l'article traitant de ce sujet de la Revue Internationale n° 99.
(9) Le bastion prolétarien devra se procurer des aliments, des médicaments, des matières premières, des biens industriels, etc. à des prix désavantageux, sera soumis à des blocus et à des conditions plus que probables de désorganisation des transports. Ce n'est pas seulement un problème de la Russie arriérée ; comme nous le démontrons dans la brochure Octobre, début de la révolution mondiale (publiée en français), le problème serait encore plus grave dans un pays central comme l'Allemagne ou la Grande-Bretagne. A cela s'ajoute la guerre de la bourgeoisie contre le bastion prolétarien : blocus commercial, guerre militaire, sabotage, etc. De plus, la prochaine tentative révolutionnaire du prolétariat devra prendre en charge le poids des conséquences du maintien du capitalisme dans les conditions de sa décomposition historique : effondrement des infrastructures, chaos dans les communications et l'approvisionnement, effets dévastateurs d'une interminable succession de guerres régionales, de destructions écologiques.
(10) Toutes les péroraisons actuelles sur la "mondialisation" du capitalisme que partagent tant le "néolibéralisme" que son présumé antagoniste - le mouvement "anti-globalisation" - cachent le fait que le marché mondial s'est créé il y a plus d'un siècle et qu'aujourd'hui le problème qu'affronte le système est sa tendance irrémédiable à l'éclatement et à l'autodestruction brutale par le biais surtout des guerres impérialistes.
(11) Nous ne pouvons développer ici une critique détaillée des Principes. Nous te renvoyons à celle que fait notre livre déjà cité sur l'histoire de la Gauche communiste germano-hollandaise : pag.193 et suivantes.
(12) Pannekoek a formulé avec juste raison de grandes réserves à l'égard des Principes. Voir notre livre précédemment cité.
(13) Voir la Revue internationale n° 2 l'article "De l'austro-marxisme à l'austro-fascisme".
(14) Voir dans le livre "Débat sur les Conseils d'usine" la critique claire que Bordiga adresse aux spéculations de Gramsci.
(15) Voir note 4.
(16) Il n'y a aucun paradoxe au fait qu'ils fassent la même erreur que celle que fit Lénine dans Que faire ?, en tordant la barre et en disant que "les ouvriers peuvent arriver seulement à une conscience trade-unioniste". Toutefois, il y a une différence abyssale entre Lénine et les conseillistes : alors que le premier fut capable de corriger son erreur (et pas pour des raisons tactiques comme tu le dis), les conseillistes ne sont même pas capables de la reconnaître.
(17) Toute proportion gardée et sans vouloir exagérer la comparaison, les conseillistes conçoivent le rôle des ouvriers comme étant le même que celui que jouèrent les paysans au cours de la révolution française qui les libéra de certaines charges féodales sur la propriété agraire ce qui en fit des soldats enthousiastes de l'armée révolutionnaire et plus spécialement de l'armée napoléonienne. A part le fait que cette conception révèle une vision de soumission et d'inconscience du prolétariat qui contredit tous les arguments avancés sur la "participation" et "l'initiative" des masses dont nous parle le conseillisme, le plus grave est qu'il oublie qu'alors que le paysan pouvait se libérer par le biais du changement de propriété de la terre, le prolétariat ne se libèrera jamais par le biais du changement de propriété de l'usine. La révolution prolétarienne n'est pas seulement le fait purement local et juridique de libérer les ouvriers de l'oppression d'un capitaliste mais de libérer le prolétariat et toute l'humanité du joug des rapports sociaux globaux et objectifs qui lui sont imposés bien au-delà des rapports personnels ou de propriété : les rapports de production capitalistes basés sur le marché et le salariat.
(18) Voir dans la Revue internationale n° 62, les "Thèses sur la décomposition".
(19) A propos du Traité de Brest-Litovsk, tu dis qu'il a signifié "le rejet d'une guerre révolutionnaire qui, bien qu'à court terme eut signifié la perte momentanée des villes, aurait permis de développer une guerre populaire avec la constitution de milices dans les campagnes et de fusionner la révolution ouvrière avec la révolution paysanne comme le proposait la gauche bolchevique en donnant la possibilité de commencer à constituer un mode de production communiste" (p. 9). Nous ne pouvons pas développer cette question (nous te renvoyons à la brochure en français mentionnée dans la note 8). Toutefois, ta réflexion nous pose question. En premier lieu, qu'est-ce que la "révolution paysanne" ? Quelle révolution peut faire la paysannerie qui devrait fusionner avec la "révolution ouvrière" ? La paysannerie n'est pas une classe mais une catégorie sociale qui est composée de diverses classes sociales qui ont des intérêts diamétralement opposés : grands propriétaires, moyens et petits propriétaires, journaliers. Par ailleurs, comment peut-on initier "la constitution du mode de production communiste" à partir de guérillas dans les campagnes alors que les villes sont abandonnées à l'ennemi ?
Malgré l'arrestation hyper-médiatisée du "tyran sanguinaire" Saddam Hussein avec une mise en scène qui semble sortie directement d'un western de série B, l'enlisement patent des Etats-Unis en Irak de même que leur incapacité à imposer la "feuille de route" au Proche-Orient témoignent d'un affaiblissement de la première puissance impérialiste mondiale. Le projet fondamental du gouvernement américain en intervenant en Irak était de poursuivre et de développer l'encerclement stratégique de l'Europe pour contrer toute tentative d'avancée de ses principaux rivaux impérialistes, et notamment l'Allemagne, vers l'Est et la Méditerranée. L'objectif de la croisade menée au nom de l'anti-terrorisme, de la défense de la démocratie et de la lutte contre les Etats supposés détenteurs d'armes de destruction massives était de servir de couverture idéologique à la guerre en Afghanistan et en Irak, et aux menaces d'intervention contre l'Iran. Avant d'intervenir sur le sol irakien, la bourgeoisie américaine a longuement hésité, non sur la décision de la guerre elle-même mais sur la manière de la mener : les Etats-Unis devaient-ils accepter la dynamique qui les pousse à agir de plus en plus isolément ou essayer de garder autour d'eux et ménager un certain nombre d'alliés, même si ces alliances n'ont aujourd'hui plus aucune stabilité ? La stratégie de l'équipe Bush a finalement été retenue : intervenir quasiment seuls et contre tous. Malgré la démonstration de force des Etats-Unis qui ont écrasé l'Irak en trois semaines, le leadership américain n'a jamais été autant mis à mal. Six mois après la 'victoire' officielle de l'intervention, cette stratégie s'est révélée être un véritable échec. L'incapacité des Américains à sécuriser la région est criante. Le monde entier a assisté depuis lors à l'enlisement de plus en plus patent de l'armée américaine d'occupation dans le bourbier irakien. Il ne se sera pas passé un jour sans que l'armée de la coalition n'ait été la cible de commandos terroristes. Les attentats de plus en plus meurtriers se sont succédés à un rythme régulier s'étendant même au delà de l'Irak et ont gagné progressivement toute la région (Arabie saoudite, Turquie, etc.), visant d'ailleurs aussi bien des Irakiens que des membres de la "communauté internationale". L'occupation actuelle a déjà fait plus de morts côté américain que la première année de guerre au Vietnam (225 "boys" tués contre 147 en 1964). Le climat d'insécurité permanente des troupes et le retour des "body bags" ont singulièrement refroidi l'ardeur patriotique - quand même relative- de la population, y compris au coeur de "l'Amérique profonde".
L'enlisement des Etats-Unis en Irak les contraint à infléchir leur orientation politique
Lors de la guerre du Vietnam, la bourgeoisie américaine avait fini par abandonner délibérément ce pays mais elle avait gagné au change en amenant la Chine dans le bloc occidental. En Irak, rien ne compenserait un retrait américain. De plus, un tel retrait décuplerait les ambitions de tous les rivaux et adversaires des Etats-Unis, petits ou grands. Enfin, le chaos qu'ils ont suscité et qu'ils laisseraient derrière eux, causerait à coup sûr un embrasement de la région et les discréditerait définitivement dans leur rôle de gendarme du monde. L'enjeu est de taille. Le retrait américain pur et simple signifierait d'abord une cuisante et humiliante défaite. La bourgeoisie américaine est donc contrainte de rester présente militairement en Irak, tout en aménageant les modalités de sa présence. D'abord, la Maison Blanche a annoncé son désengagement partiel et progressif tout en précipitant le projet de mise en place d'un gouvernement irakien 'autonome' et 'démocratique' pour le printemps 2004 alors qu'il était initialement prévu pour 2007. De même, elle pousse désormais à la participation active des autres pays occidentaux dans les opérations de maintien de l'ordre et de 'sécurisation' du teritoire, alors qu'elle avait auparavant opposé un veto catégorique à toute immixtion des gouvernements qui s'étaient opposés à l'intervention américaine dans les affaires irakiennes. Les Etats-Unis cherchent désormais à contraindre leurs principaux adversaires impérialistes à payer eux aussi un prix financier et humain à la guerre en Irak mais pour cela, ils n'ont pas d'autre choix que de réintroduire des loups dans la bergerie, c'est-à-dire d'accepter de refaire entrer par la fenêtre les entreprises et les armées françaises et allemandes en Irak, alors qu'ils les avaient chassées par la grande porte. C'est évidemment un important aveu de faiblesse. Parallèlement à cette ré-orientation, a lieu une tentative de reprise de l'initiative internationale de la part des Etats-Unis : envoi de 3000 hommes en Afghanistan pour mener une vaste opération contre les rebelles ; en Géorgie, remplacement du président Chévarnadzé par un pro-américain (avocat ayant exercé longtemps aux Etats-Unis). C'est dans ce contexte qu'a été minutieusement préparée et organisée l'arrestation surmédiatisée de Saddam Hussein. Avec cette arrestation, qui donne le beau rôle à l'Amérique, Bush peut savourer une revanche immédiate. La ligne "dure" de l'administration Bush incarnée par Rumsfeld et Wolfowitz peut sauver la face. Cela leur permet également de reprendre l'initiative en matière diplomatique. L'administration Bush est pour un certain temps dans une position plus favorable pour pousser des Etats comme la France à accepter un gel ou un moratoire sur les dettes irakiennes. C'est elle qui peut plus librement imposer les conditions d'une participation éventuelle des entreprises allemandes ou françaises à la reconstruction en Irak. Même le Conseil intérimaire de gouvernement irakien piloté en grande partie par les Américains se trouve ainsi revalorisé aux yeux de l'opinion publique internationale. L'arrestation de Saddam Hussein s'est produite au lendemain d'un week-end marqué par les désaccords entre les nations européennes. Lors des discussions sur la Constitution pour l'Union élargie, la France et l'Allemagne ont dû faire face à l'Espagne et à la Pologne, ces deux alliés des Etats-unis en Irak, et sur qui retombe un peu de la notoriété résultant de la capture de Saddam Hussein. Ces deux pays ont profité du poids que leur donne leur soutien aux Etats-Unis pour affirmer leurs propres intérêts en Europe et pour mettre des bâtons dans les roues de l'alliance franco-allemande. Une autre petite victoire est venue à point nommé pour conforter la propagande américaine. A peine cinq jours après l'annonce de la capture de Saddam Hussein, et après de longues tractations, la Libye de Kadhafi a annoncé sa volonté de détruire ses armes de destruction massive et d'arrêter toute recherche dans ce sens. Les Etats-Unis ont ainsi pu faire valoir par conséquent au monde entier que leur persévérance, leur pression et leur détermination payent. L'arrestation de Saddam Hussein a permis incontestablement aux Etats-Unis de marquer des points en légitimant en partie leur intervention en Irak. Néanmoins, les effets bénéfiques de toutes ces petites victoires ne peuvent être que de courte durée.
La victoire américaine est relative et éphémère
Les images de la capture du Raïs sont à double tranchant. Parallèlement à la démonstration de force américaine, l'humiliation infligée au dictateur a suscité l'indignation et la colère parmi les opulations arabes. De plus, les images montrent que S. Hussein n'était absolument pas ce dictateur de l'ombre qui gouvernait secrètement la résistance irakienne. Au contraire, on le voit terré dans un trou, sans moyen de communication réel et soutenu par de rares fidèles de son village. Par conséquent, l'arrestation ne change absolument rien pour la sécurisation de l'Irak. Les cinquante morts dans les deux jours qui l'ont suivie, en sont une preuve flagrante. La France et l'Allemagne ont immédiatement contre-attaqué. Après avoir félicité le plus hypocritement du monde la Maison Blanche pour sa réussite, les médias de ces deux pays se sont efforcés de ternir l'image américaine. Une très large publicité a été faite aux attentats du lendemain. Les images humiliantes du Raïs, diffusées en boucle, ont été accompagnées de critiques acerbes, plus ou moins insidieuses, laissant entendre qu'elles constituaeint une provocation pour toutes les nations arabes. L'incapacité de Hussein de mener la guérilla depuis son trou a été soulignée le plus souvent possible. La France et l'Allemagne ne se sont pas privées de condamner la pression de l'administration Bush auprès du futur tribunal irakien pour réclamer la peine de mort à l'encontre de l'ancien dictateur comme une démarche illégale, hors des règles du droit international, tout en rediffusant massivement les images du camp de prisonniers sur la base de Guantanamo pour montrer la barbarie et l'iniquité de la justice américaine. L'arrestation de Saddam Hussein ne change donc rien. Les attentats vont continuer. L'anti-américanisme va se développer. Le renforcement ponctuel actuel de la position américaine pourrait bien, à assez court terme, se tourner en son contraire. En effet, le chaos que les Etats-Unis seront incapables d'endiguer ne pourra plus être imputé à la main d'un Saddam Hussein agissant dans l'ombre. Il risque alors d'apparaître de façon encore plus évidente comme étant le résultat de l'intervention américaine, ce que ne manqueront pas d'exploiter les bourgeoisies rivales des Etats-Unis. En tout état de cause, quelle que soit la forme que sera amenée à prendre la présence militaire américaine en Irak, quelle que soit l'implication militaire que des puissances européennes pourront éventuellement avoir dans une force de "maintien de la paix", les enjeux et les tensions guerrières entre les Etats-Unis et leurs rivales européennes ne pourront que s'accroître dramatiquement dans la région. La population irakienne ne doit pas s'attendre à bénéficier des retombées éventuelles de la reconstruction. Celle-ci sera extrêmement limitée, très certainement, aux infrastructures étatiques et routières, ainsi qu'à la remise en ordre des champs pétroliers. En Irak, la guerre va se poursuivre et s'amplifier, les attentats se multiplier. Malgré ces succès ponctuels, la bourgeoisie américaine ne peut pas remettre en cause l'usure historique de son leadership. La contestation anti-américaine ne cessera pas. Au contraire, chaque avancée américaine est un facteur de motivation, de renforcement à l'anti-américanisme. Comme nous l'écrivions dans notre numéro précédent : "En fait, la bourgeoisie américaine se trouve dans une impasse résultant elle-même de l'impasse de la situation mondiale qui ne peut se résoudre, du fait des circonstances historiques actuelles, à travers la marche vers une nouvelle guerre mondiale. En l'absence de cette issue bourgeoise radicale à la crise mondiale actuelle, qui signifierait à coup sûr la destruction de l'humanité, cette dernière s'enfonce progressivement dans le chaos et la barbarie qui caractérisent la phase ultime actuelle de décomposition du capitalisme." (Revue internationale n° 115, "Le prolétariat face à l'aggravation dramatique de toutes les contradictions du capitalisme") En Irak comme partout ailleurs, le capitalisme ne peut entraîner l'humanité que dans plus de chaos et de barbarie. La stabilité et la paix ne sont pas possibles dans cette société. La bourgeoisie voudrait précisément nous persuader du contraire. C'est le sens de vastes campagnes idéologiques comme celle lancée à Genève sur le Moyen-Orient le 1er décembre 2003. Cette "initiative", qui propose une solution complète au problème du Moyen-Orient, à la différence de la méthodes des "petits pas" de la "feuille de route", a été mise au point, même si elle n'est pas officielle, par des personnalités de premier plan, tant du côté palestinien que du côté israélien. Elle a reçu un soutien enthousiaste de plusieurs prix Nobel de la Paix, notamment l'ex-président américain Carter et l'ex-président polonais, ancien syndicaliste, Lech Walesa. Kofi Anan, Jacques Chirac, Tony Blair et même Colin Powell, bien qu'un peu timidement pour ce dernier, ont également salué cette initiative. Le message à faire entrer dans la tête des prolétaires, au moment même où jamais les guerres impérialistes n'ont été si nombreuses et si violentes à l'échelle de la planète, est clair : "la paix dans la société capitaliste est réalisable. Il suffit pour cela de regrouper toutes les personnes de bonne volonté et de peser sur les Etats capitalistes et les instances internationales". Ce que veut cacher à tout prix la bourgeoisie aux yeux des ouvriers, c'est que les guerres capitalistes sont des guerres impérialistes qui s'imposent au capitalisme moribond comme à sa classe dominante. Laissé à sa seule logique, le capitalisme en décomposition entraînera inéluctablement toute l'humanité dans la généralisation de la barbarie et des guerres.
W.
Du 12 au 15 novembre, a eu lieu à Paris le "Forum social européen", sorte de filiale européenne du Forum social mondial qui se tient depuis plusieurs années à Porto Alegre au Brésil (le FSE de 2002 s'étant tenu à Florence en Italie, et celui de 2004 devant se tenir à Londres). L'évènement a pris une ampleur considérable : quelques 40.000 participants selon les organisateurs, venus de tous les coins de l'Europe, du Portugal jusqu'aux pays de l'Europe centrale ; un programme d'environ 600 séminaires et ateliers répartis dans les locaux les plus divers (théâtres, mairies, bâtiments prestigieux de l'Etat) distribués sur quatre sites autour de Paris ; et pour conclure, une grande manifestation de 60 à 100.000 personnes dans les rues de Paris, avec les staliniens impénitents de Rifondazione Comunista d'Italie à l'avant et les anarchistes de la CNT à l'arrière. Moins affichés par les médias, deux autres "forums européens" se sont déroulés pendant la même période : l'un pour les députés, l'autre pour les syndicalistes européens. Et comme si trois "forums" ne suffisaient pas, les anarchistes ont organisé un "Forum social libertaire" dans la banlieue parisienne, simultanément à celui du FSE et se présentant ouvertement comme une "alternative" à ce dernier. "Un autre monde est possible!" C'était un des grands slogans du FSE. Il ne fait aucun doute que chez un grand nombre des manifestants du 15 novembre, surtout peut-être pour les jeunes qui se politisent, il existe un réel et pressant besoin de lutter contre le capitalisme et pour un "autre monde" que celui où nous vivons aujourd'hui, avec sa misère sans fin et ses guerres aussi horribles qu'interminables. Sans doute certains se sont sentis inspirés par ce grand rassemblement unitaire. Le problème, c'est de savoir non seulement qu'un "autre monde est possible" - et nécessaire - mais aussi et surtout de quel autre monde il s'agit, et comment il serait possible de l'édifier.
Il est difficile d'imaginer comment le FSE pourrait apporter une réponse à cette question. Vu le nombre et la variété des organisations participantes (les syndicats de cadres et de "jeunes dirigeants", les organisations chrétiennes, les trotskistes style LCR et SWP, les staliniens du PCF, jusqu'aux anarchistes d'Alternative Libertaire), on imagine mal comment une réponse cohérente - ou même une réponse tout court - pourrait en sortir. Tous avaient quelque chose à dire, d'où une grande variété de thèmes exprimés dans les tracts, débats, et slogans. Par contre, quand on regarde de plus près les idées sorties du FSE, sur le plan justement des grands thèmes, on constate que celles-ci premièrement n'ont absolument rien de nouveau, et deuxièmement n'ont absolument rien "d'anti-capitaliste". La forte mobilisation autour du FSE, la mise en avant par autant de fractions de la gauche et de l'extrême gauche d'une multitude de thèmes de la mouvance "alter-mondialiste", ont décidé le CCI à mener une intervention à la mesure de ses forces mais déterminée au sein de ce rassemblement . Sachant que les prétendus "débats" du FSE étaient largement bouclés d'avance (ce qui nous a été confirmé par plusieurs participants), nos militants venus de plusieurs pays d'Europe ont privilégié la vente de la presse (dans la plupart des langues européennes) et la participation à des discussions informelles autour du FSE, ainsi que lors de la manifestation finale. De même, nous avons été présents dans le FSL afin de mettre en avant, dans les débats, la perspective communiste contre celle de l'anarchisme .
Un monde libéré du commerce et du trafic?
"Le monde n'est pas à vendre" est un slogan en vogue, qui se décline en plusieurs versions quand il s'agit d'être "réaliste" : "la culture n'est pas à vendre" pour les artistes et les intermittents du spectacle, "la santé n'est pas à vendre" à l'attention des infirmiers et des ouvriers de la santé publique, ou encore "l'éducation n'est pas à vendre" quand il s'agit des enseignants. Qui ne serait pas touché par de tels mots d'ordre ? Qui serait prêt à vendre sa santé, ou l'éducation de ses enfants ? Cependant, quand on essaie d'observer dans la réalité ce qui se trouve derrière de tels slogans, cela commence à sentir la triche. Ainsi, on propose non pas de mettre fin à la vente du monde, mais seulement de la "limiter" : "Soustraire les services sociaux de la logique du marché". Qu'est-ce que cela veut dire, concrètement ? Nous savons tous que, tant que le capitalisme existera, tout doit se payer, même les services comme la santé et l'éducation. Ces aspects de la vie sociale que les "alter-mondialistes" prétendent vouloir "soustraire à la logique du marché" sont en fait une partie du salaire global des ouvriers, en général gérée par l'Etat. Loin d'être "soustrait à la logique du marché", le niveau du salaire ouvrier, la proportion de la production qui revient à la classe ouvrière, est au coeur même du problème du marché et de l'exploitation capitaliste. Le capital paie toujours sa main d'oeuvre le moins possible : c'est-à-dire, ce qui est nécessaire pour reproduire la force de travail ou la prochaine génération d'ouvriers. Aujourd'hui, alors que le monde s'enfonce dans une crise toujours plus profonde, chaque capital national a besoin de moins de bras, et les bras dont il a besoin, il doit les payer moins cher sous peine de se faire éliminer par ses concurrents sur le marché mondial. Dans cette situation, la classe ouvrière ne peut résister que par sa propre lutte aux diminutions de salaire - aussi "social" soit-il - et évidemment pas en faisant appel à l'Etat capitaliste en lui demandant de "soustraire" les salaires des lois du marché, ce dont celui-ci serait parfaitement incapable même s'il en avait envie. Dans la société capitaliste, le prolétariat peut, au mieux, imposer par la force de sa lutte une répartition plus en sa faveur du produit social : réduire la plus-value extorquée par la classe capitaliste à la faveur du capital variable - le salaire. Mais faire cela dans le contexte d'aujourd'hui exige en premier lieu un niveau élevé des luttes (comme on a pu le constater suite à la défaite des luttes de mai 2003 en France, avec les attaques qui pleuvaient sur le salaire social) et, en deuxième lieu, de tels gains ne pourront être que temporaires (comme on l'a vu après le mouvement de 1968 en France). Non, cette idée que "le monde" ne serait pas à vendre est une misérable tricherie. Le propre du capital, justement, c'est que tout est à vendre, et cela le mouvement ouvrier le sait depuis 1848 : "[la bourgeoisie] a dissous la liberté de la personne dans la valeur d'échange, et aux innombrables franchises garanties et bien acquises, elle a substitué une liberté unique et sans vergogne: le libre-échange (�) la bourgeoisie a dépouillé de leur sainte auréole toutes les activités jusqu'alors vénérables et considérées avec un pieux respect. Elle a changé en salariés à ses gages le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, l'homme de science". C'est ainsi que Marx et Engels se sont exprimés dans le Manifeste Communiste : on voit à quel point leurs analyses d'alors restent d'actualité aujourd'hui !
Un commerce équitable?
"Commerce équitable, pas le libre échange!", voilà un autre grand thème du FSE, à grands renforts de petits paysans français et de leurs produits "bio". Et, en effet, qui ne pourrait être touché par cet espoir de voir les paysans et les petits artisans du Tiers-Monde vivre décemment du fruit de leur travail ? Qui ne voudrait pas stopper le rouleau compresseur de "l'agribusiness" qui chasse les paysans de leurs terres pour les entasser par millions dans les bidonvilles de Mexico à Calcut-ta ? Mais ici aussi, comme pour la question du marché, les bons sentiments sont un mauvais guide. D'abord, le mouvement de "commerce équitable" n'est pas nouveau. Les entreprises des oeuvres dites caritatives (telle l'anglaise Oxfam, présente elle aussi au FSE bien sûr) pratiquent le "commerce équitable" de l'artisanat vendu dans leurs magasins de bienfaisance depuis plus de 40 ans, ce qui n'a absolument pas empêché des millions et des millions d'êtres humains de sombrer dans la misère en Afrique, en Asie, en Amérique Latine� De plus, ce mot d'ordre dans la bouche des altermondialistes est une double hypocrisie. Ainsi José Bové, président de la Confédération Paysanne française, a beau jouer les super-stars de l'altermondialisation en pestant contre l'agribusiness et le méchant McDo : cela n'empêche pas les militants de la Confédération Paysanne de manifester pour demander le maintien des subventions de la PAC européenne (1). Cette dernière, en baissant artificiellement les prix des produits français, est précisément un des principaux moyens de maintenir l'inéquité du commerce en faveur des uns et au désavantage, forcément, des autres. De même, pour les syndicalistes de la sidérurgie américaine qui manifestaient en 1998 à Seattle lors du sommet de l'Organisation mondiale de commerce (OMC) et dont on fait si grand cas, le "commerce équitable" signifiait imposer des tarifs sur l'importation de l'acier "étranger" produit moins cher par des ouvriers d'autres pays. En fin de compte, quand on commence à faire du commerce équitable on finit toujours dans la guerre commerciale. Dans le capitalisme, la notion "d'équité" est, de toutes façons, un leurre. Comme le disait, déjà en 1881, Engels (2) dans un article où il critiquait la notion du "salaire équitable" : "L'équité de l'économie politique ,du fait que c'est l'économie politique qui dicte les lois qui régissent l'actuelle société, cette équité se trouve toujours du même côté : celui du capital". Le comble de la supercherie dans cette histoire de "commerce équitable", c'est l'idée que la présence des manifestants "altermondialistes" à Seattle ou à Cancun lors du sommet d l'OMC aurait donné du "courage" aux négociateurs des pays du Tiers-Monde pour qu'ils résistent aux exigences des "pays riches". On ne s'étendra pas ici sur le fait que le sommet de Cancun s'est soldé par un cuisant échec pour les pays faibles, puisque les européens ne démantèleront pas leur PAC, et les américains continueront de subventionner leur agriculture à tout va, contre la pénétration de leur marché par les produits moins chers des pays pauvres. Non, ce qui est vraiment écoeurant c'est de faire croire que les dirigeants et les bureaucrates encostumés des pays du Tiers-Monde seraient présents dans ces négociations pour défendre les paysans et les pauvres. Bien au contraire ! Pour ne prendre qu'un exemple, quand un Lula brésilien dénonce les tarifs imposés par les Etats-Unis pour protéger l'industrie américaine du jus d'orange , ce n'est pas aux paysans pauvres qu'il pense mais aux énormes plantations capitalistes orangères du Brésil, où des ouvriers triment exactement comme ils triment en Floride.
Non au soutien de l'Etat bourgeois !
Le fil commun qui traverse tous ces thèmes est celui-ci : contre les "néo-libéraux" des grandes entreprises "transnationales" (les méchantes "multi-nationales" qu'on dénonçait dans les années 70), on nous propose de faire confiance à l'Etat, mieux encore de renforcer l'Etat. Les "altermondialistes" prétendent que ce sont les entreprises qui ont "confisqué" le pouvoir d'un Etat "démocratique" afin d'imposer leur loi "marchande" au monde, et que donc le but d'une "résistance citoyenne" doit être de récupérer le pouvoir de l'Etat et des "services publics". Quelle foutaise ! Jamais l'Etat n'a été aussi présent dans l'économie qu'aujourd'hui, y compris aux Etats-Unis. C'est lui qui réglemente les échanges mondiaux en fixant les taux d'intérêt, les barrières douanières, etc. Il est lui-même un acteur incontournable de l'économie nationale, avec une dépense publique qui s'élève à 30-50% du PIB selon les pays, et des déficits budgétaires toujours plus importants. Plus encore, quand les ouvriers se mettent en tête de défendre leurs conditions de vie contre les attaques capitalistes, qui trouvent-ils en premier lieu en travers de leur chemin, si ce n'est les forces policières de l'Etat ? Demander - comme le font les altermondialistes - le renforcement de l'Etat pour nous protéger des capitalistes, c'est vraiment une fumisterie monumentale : l'Etat bourgeois est là pour défendre la bourgeoisie contre les ouvriers, et non pas l'inverse (3). Ce n'est pas pour rien que cet appel au soutien de l'Etat, et en particulier à ses fractions de gauche présentées comme les meilleurs défenseurs de la "société civile" contre le "néo-libéralisme", émane du FSE. Comme dit une expression anglaise, "he who pays the piper calls the tune" (celui qui paie le musicien commande la chanson). En effet, il est tout à fait instructif de regarder qui a financé le FSE à la hauteur de 3,7 millions d'euros : - D'abord, les Conseils généraux des départements de Seine-Saint-Denis, du Val de Marne et de l'Essonne ont contribué pour plus de 600.000 euros alors que la mairie de St Denis s'est fendue de 570.000 euros à elle toute seule (4). C'est le Parti "communiste" français, ce ramassis de vieilles fripouilles staliniennes, qui essaie de se refaire une virginité politique après avoir été le complice des pires crimes commis par l'Etat stalinien en Russie, et le saboteur attitré des luttes ouvrières depuis des décennies. - Le Parti socialiste français s'est largement discrédité avec ses attaques anti-ouvrières pendant son dernier passage au gouvernement et il est vrai que l'assistance au FSE ne s'est pas privée de se moquer de Laurent Fabius (dirigeant en vue du PS) quand il a osé montré son nez dans les débats. On aurait pu imaginer que le PS verrait le FSE d'un mauvais oeil. Eh bien pas du tout ! La mairie de Paris (contrôlée par ce même PS) a contribué à hauteur de 1 million d'euros aux frais du FSE ! - Et le gouvernement français ? Un gouvernement de droite, néo-libéral à souhait, dénoncé à longueur d'affiches et d'articles par toute la gauche réunie, des anarchistes aux staliniens, a-t-il été gêné au moins de voir ce Forum attirer autant de monde ? Tout au contraire : c'est sur ordre personnel du président, Jacques Chirac, que le Ministère des Affaires Etrangères a déboursé 500.000 euros pour financer le tout. Qui paie profite ! C'est toute la bourgeoisie française, de droite comme de gauche, qui a financé libéralement le FSE et qui a fourni ses locaux. Et c'est toute la bourgeoisie, de gauche comme de droite, qui entend tirer parti du succès indéniable du FSE, sur deux plans en particulier : - Premièrement, le FSE est un moyen pour la gauche de l'appareil étatique de faire peau neuve (après avoir été décrédibilisée par des années passées au gouvernement à asséner coup après coup sur les conditions de vie de la classe ouvrière et à assumer la responsabilité de la politique impérialiste du capitalisme français). Les partis politiques n'étant plus à la mode, vu la grande méfiance qu'ils provoquent, ils se maquillent en "associations" afin de se donner un air plus "citoyen", plus "démocratique", plus "réseau" : pour le PCF, son Espace Karl Marx, pour le PS, ses Fondations Léo Lagrange et Jean Jaurès. Il faut souligner ici que ce n'est pas seulement la gauche qui a intérêt à faire oublier ses méfaits passés - ce que tout un chacun reconnaîtra sans difficulté. Toute la bourgeoisie a intérêt à ce que le front social ne soit pas dégarni, à ce que les luttes ouvrières, et même plus généralement le dégoût et le questionnement inspirés par la société capitaliste, soient dévoyés vers les vieilles recettes réformistes, leur barrant le chemin vers la conscience de la nécessité de renverser l'ordre capitaliste et d'en finir avec ses maux. - Deuxièmement, la bourgeoisie française tout entière a intérêt à voir se répandre et se renforcer l'ambiance nettement anti-américaine du FSE. Les énormes destructions des deux guerres mondiales, les terribles pertes en vies humaines et puis, surtout, le renouveau de la lutte de classe et la sortie de la contre-révolution après 1968, ont tous contribué à discréditer le nationalisme que la bourgeoisie a utilisé pour lancer les populations dans la boucherie de 1914 et ensuite, dans celle de 1939. Alors, même s'il n'existe pas de "bloc européen" et, encore moins, de "nation européenne" auxquels rattacher un patriotisme "européen" guerrier, les bourgeoisies des différents pays européens et plus particulièrement les bourgeoisies française et allemande ont tout intérêt à encourager la montée d'un sentiment anti-américain et plus vaguement "pro-européen" dans le but de présenter la défense de leurs propres intérêts impérialistes contre l'impérialisme américain comme la défense d'une vision du monde "autre", voire "altermondialiste". De même, le soutien altermondialiste à l'interdiction d'importer des OGM américains, présenté comme mesure "écologique" et "de défense de la santé publique", n'est en fait qu'un épisode de la guerre économique, destiné à laisser le temps à la recherche française de rattraper les Etats-Unis dans ce domaine (5). Les gens du "marketing" moderne n'essaient plus de nous vendre directement des produits, ils utilisent une méthode plus subtile et plus efficace: ils vendent une "vision du monde" à laquelle ils accrochent des produits censés l'incarner. Les organisateurs du FSE procèdent exactement de la même façon : ils nous proposent une "vision du monde" irréelle, où le capitalisme n'est plus capitaliste, où les nations ne sont plus impérialistes et où on peut faire un "autre monde" sans faire une révolution internationale communiste. Et au nom de cette "vision", ils proposent de nous fourguer les vieux produits frelatés que sont les partis de gauche soi-disant "socialistes" et "communistes", déguisés pour la circonstance en "réseaux citoyens". Vu que c'est la bourgeoisie française qui, à cette occasion, a avancé les fonds, c'est normal que ce soient ses partis politiques qui profitent en première ligne du FSE. Il ne faut pas croire, cependant, que l'entreprise est montée par la bourgeoisie française seule, bien loin de là. En fait, cet effort de recrédibilisation de son aile gauche, entrepris dans les "forums sociaux" mondiaux et européens, profite très largement à toute la classe bourgeoise mondiale.
Un "autre monde" libertaire?
Le "Forum social libertaire" se voulait délibérément une alternative au Forum plus "officiel" organisé par les grands partis bourgeois. On est en droit de se demander à quel point l'opposition entre les deux a été réelle : l'un au moins des principaux groupes organisateurs du FSL ("Alternative Libertaire") a pris aussi une part active dans le FSE, alors que la manifestation organisée par le FSL a rejoint, après un petit parcours "indépendant", celle du grand FSE. Ce n'est pas l'objet de cet article de rapporter exhaustivement ce qui s'est dit lors du FSL. Nous reviendrons ici seulement sur quelques thèmes principaux. Prenons d'abord le "débat" sur les "espaces auto-gérés" (squats, communes, réseaux d'échange de services, cafés "alternatifs", etc.). Si nous mettons "débat" entre guillemets, c'est parce que les animateurs ont tout fait pour le limiter à des compte-rendus descriptifs de leurs "espaces" respectifs, en évitant toute évaluation critique même venant de l'intérieur du camp anarchiste. On s'est très vite rendu compte que "l'auto-gestion" est très relative : un intervenant anglais explique qu'ils ont dû acheter leur "espace"� pour la coquette somme de 350.000 livres (environ 500.000 euros) ; un autre raconte la création d'un "espace"� sur Internet, la création comme chacun sait du DARPA (6) américain. Plus révélateur encore est le programme d'action des divers "espaces" décrits : pharmacie gratuite et "alternative" (c'est des herbes), services de conseil juridique, café, échange de services. En d'autres termes, le petit commerce associé aux services sociaux délaissés par un Etat qui coupe dans les budgets. C'est-à-dire que le summum de la radicalité anarchiste, c'est de suppléer aux services de l'Etat en faisant le travail de ce dernier gratis. Un débat sur la gratuité des services publics a pleinement révélé la vacuité de l'anarchisme "officiel" et bien-pensant. On prétend que les "services publics" peuvent porter une opposition à la société marchande en répondant gratuitement aux besoins de la population - de façon "auto-gérée" bien sûr, avec des comités de consommateurs, des collectivités locales, et des producteurs. Cela ressemble comme deux gouttes d'eau aux "comités de quartier" installés aujourd'hui par l'Etat français pour les habitants des banlieues parisiennes. Tout est posé comme si on pouvait introduire une opposition institutionnelle à la société capitaliste, à l'intérieur de la société capitaliste elle-même, en mettant en place, par exemple, la gratuité des transports. Une autre caractéristique de l'anarchisme qui est apparue très fortement dans tous les débats du FSL, est sa vision profondément élitiste et éducationniste. L'anarchisme n'a aucune idée d'un "autre monde" qui surgirait du coeur même des contradictions du monde actuel. Le passage du monde actuel au monde futur et "autre" ne pourrait donc se faire que grâce à "l'exemple" donné par les "espaces auto-gérés", au moyen d'une action éducative sur les méfaits du "productivisme" actuel. Mais, comme le disait Marx il y a déjà plus d'un siècle, si une nouvelle société doit apparaître grâce à l'éducation du peuple, la question se pose de savoir, qui va éduquer les éducateurs ? Car ceux qui se veulent les éducateurs sont eux-mêmes formés par la société dans laquelle nous vivons, et leurs idées d'un "autre monde" restent en réalité solidement ancrées dans le monde actuel. En effet, les deux forums "sociaux" ne nous ont servi, en guise d'idées nouvelles et révolutionnaires, rien d'autre que de vieilles idées qui ont déjà depuis longtemps révélé leur nature inadéquate sinon carrément contre-révolutionnaire. Ainsi, les "espaces auto-gérés" rappellent les entreprises coopératives du 19ème siècle, pour ne pas parler de tous les "collectifs ouvriers" de notre époque (de Lip en France à Triumph en Grande-Bretagne), qui soit ont fait faillite, soit sont restées de simples entreprises capitalistes, précisément parce qu'elles devaient produire et vendre dans l'économie marchande capitaliste. Elles rappellent aussi toutes les entreprises "communautaires" des années 70 (squats, comités de quartier, écoles "libres") qui se sont intégrées dans l'Etat bourgeois comme services sociaux ou éducatifs. Toutes les idées d'une transformation radicale introduites à travers la "gratuité" des services publics rappellent le réformisme gradualiste qui était déjà un leurre dans le mouvement ouvrier de 1900 et qui a fait définitivement faillite dans la boucherie de 1914 en se plaçant du côté de son Etat pour défendre ses "acquis" contre l'impérialisme "envahisseur". Ces idées rappellent la mise en place de "l'Etat Providence" par la bourgeoisie après la Seconde Guerre mondiale à des fins de rationalisation dans la gestion de la force de travail et de mystification de celle-ci (notamment en "prouvant" de la sorte que les millions de morts avaient servi à quelque chose).
Notre monde est porteur d'un monde nouveau
Il est absolument inévitable, dans le capitalisme comme dans toute société de classe, que les idées dominantes de la société soient celles de la classe dominante. S'il est possible de comprendre la nécessité, et la possibilité matérielle, d'une révolution communiste, c'est seulement parce qu'il existe dans la société capitaliste une classe sociale qui incarne ce devenir révolutionnaire : la classe ouvrière. Par contre, si nous essayons simplement "d'imaginer" ce que pourrait être une société "meilleure", sur la base de nos désirs et imaginations actuels tels qu'ils ont été formés par la société capitaliste (et sur le modèle de nos "éducateurs" anarchistes), nous ne pouvons faire autre chose que de "réinventer" le monde capitaliste actuel, en tombant soit dans le rêve réactionnaire du petit producteur qui ne voit pas plus loin que le bout de son "espace auto-géré", soit dans le délire mégalo-monstrueux d'un Etat mondial et bien-faisant à la George Monbiot (7). Pour le marxisme, au contraire, il s'agit de découvrir au sein même du monde capitaliste aujourd'hui les prémisses du monde nouveau que la révolution communiste doit faire surgir, si l'humanité ne va pas à sa perte. Comme disait le Manifeste Communiste en 1848 : "Les thèses des communistes ne reposent nullement sur des idées, des principes inventés ou découverts par tel ou tel réformateur du monde. Elles ne sont que l'expression générale d'une lutte de classes existante, d'un mouvement historique qui s'opère sous nos yeux" (8). Nous pouvons distinguer trois éléments majeurs, intimement liés, de ce "mouvement historique qui s'opère sous nos yeux". Le premier, c'est la transformation déjà opérée par le capitalisme du processus productif de toute l'espèce humaine. Le moindre objet d'usage quotidien est l'oeuvre, non plus d'un artisan qui se suffit à lui-même ou d'une production locale, mais du travail commun de milliers, sinon de dizaines de milliers d'hommes et de femmes qui participent à un réseau qui recouvre l'ensemble de la planète. Permise par la révolution communiste mondiale des entraves que lui imposent les rapports capitalistes marchands de production et d'appropriation privée de ses fruits, cette destruction de tous les particularismes locaux, régionaux, et nationaux sera la base pour la constitution d'une seule communauté humaine à l'échelle planétaire. Au fur et à mesure de la transformation sociale et de l'affirmation de tous les aspects de la vie sociale de cette communauté mondiale, disparaîtront aussi les distinctions (aujourd'hui savamment entretenues par la bourgeoisie comme moyens de division de la classe ouvrière) entre ethnies, entre peuples, entre nations. On peut imaginer que les populations et les langues seront brassées jusqu'au jour où il n'existera plus d'européens, d'africains, ou d'asiatiques (et encore moins de bretons, de basques ou de catalans !), mais une seule espèce humaine dont la production intellectuelle et artistique s'exprimera dans une seule langue compréhensible de tous et infiniment plus riche, plus précise et plus harmonieuse que les langues dans lesquelles s'exprime la culture limitée et de plus en plus décomposée d'aujourd'hui (9). Le deuxième élément majeur, indissociable du premier, est l'existence au sein de la société capitaliste d'une classe qui incarne, et qui exprime à son plus haut point, cette réalité du processus productif unifié et international. Cette classe, c'est le prolétariat international. Que l'ouvrier soit sidérurgiste américain, chômeur anglais, employé de banque français, mécanicien allemand, programmeur indien ou ouvrier du bâtiment chinois, tous ont ceci en commun d'être exploités de plus en plus durement par la classe capitaliste mondiale, et de ne pouvoir se défaire de leur exploitation qu'en renversant l'ordre même du capitalisme. Il faut souligner particulièrement deux aspects de la nature même de la classe ouvrière: - D'abord, contrairement aux paysans ou aux petits artisans, le prolétariat est créé par le capitalisme qui ne peut pas se défaire de lui. Le capitalisme broie la paysannerie et les artisans, les réduit à l'état de prolétaire - ou plutôt à l'état de chômeur dans la période de décadence. Mais le capitalisme ne peut pas exister sans le prolétariat. Tant que le capitalisme existe, le prolétariat existera. Et tant que le prolétariat existera, il portera en lui le projet révolutionnaire communiste du renversement de l'ordre capitaliste et de la construction d'un autre monde. - Une autre caractéristique fondamentale de la classe ouvrière réside dans le mélange et le mouvement des populations pour répondre aux besoins de la production capitaliste. "Les ouvriers n'ont pas de patrie" comme disait le Manifeste, non seulement parce qu'ils ne possèdent pas de propriété mais parce qu'ils sont toujours à la merci du capital et de ses besoins de main d'oeuvre. La classe ouvrière est par sa nature une classe d'immigrés. Il suffit pour s'en convaincre de regarder la population de n'importe quelle ville des pays industrialisés : on y croise hommes et femmes venus du monde entier. Mais c'est le cas aussi dans les pays sous-développés : en Côte d'Ivoire beaucoup d'ouvriers agricoles sont Burkinabés, en Afrique du Sud les mineurs viennent du Zimbabwe et du Botswana aussi bien que de toute l'Afrique du Sud, dans le Golfe persique les ouvriers sont palestiniens, indiens, philippins, en Indonésie il y a des millions d'ouvriers étrangers dans les usines. Cette existence réelle de la classe ouvrière - qui préfigure le brassage des populations que nous avons évoqué ci-dessus - démontre toute la futilité de l'idéal cher aux anarchistes et aux démocrates de la défense d'une "communauté" locale ou régionale. Pour prendre un exemple : qu'est-ce que le nationalisme écossais a à offrir à la classe ouvrière en Ecosse, composée pour une partie importante d'asiatiques immigrés ? Rien, évidemment. La seule communauté réelle que peuvent espérer trouver les ouvriers qui ont été ou seront arrachés de leurs racines, est celle planétaire qu'ils pourront construire après la révolution. Le troisième élément majeur que nous voulons soulever ici tient dans une statistique : dans toutes les sociétés de classe qui ont précédé le capitalisme, 95% de la population (grosso modo) travaillait la terre, et le surplus qu'elle produisait en nourriture suffisait tout juste à faire vivre l'autre 5% (seigneurs et religieux, mais aussi artisans, marchands, etc.). Aujourd'hui, cette proportion est carrément inversée et, dans les pays les plus développés, c'est une partie toujours plus faible de la population qui est directement impliquée dans la production de biens matériels. C'est-à-dire que potentiellement, au niveau de la capacité physique du processus productif, l'humanité est arrivée à un stade d'abondance pour ainsi dire sans limites. Déjà dans le capitalisme, les capacités productives de l'espèce humaine ont créé une situation qualitativement nouvelle par rapport à toute l'histoire antérieure : alors qu'auparavant, la pénurie que subissait la grande masse de la population, ainsi que les périodes carrément de disette et de famine, étaient surtout le fruit des limites naturelles de la production (bas niveau de productivité des sols, mauvaises récoltes, etc.), sous le capitalisme la seule et unique cause de la pénurie, ce sont les rapports de production capitalistes eux-mêmes. La crise qui jette les ouvriers à la rue n'a pas pour cause une insuffisance de la production, au contraire elle est le résultat direct du fait que ce qui est produit ne peut pas être vendu (10). Plusencore, dans les pays dits "avancés", une part toujours plus grande de l'activité économique n'a strictement aucune utilité en dehors du système capitaliste lui-même : la spéculation financière et boursière en tous genres, les budgets militaires astronomiques, les objets de mode, les produits "à obsolescence incorporée" dans le simple but d'obliger leur rachat, la publicité, etc. Si on regarde plus loin, il est évident que l'utilisation des ressources terrestres est aussi dominée par le fonctionnement de plus en plus irrationnel - sauf du point de vue de la rentabilité capitaliste - de l'économie : migration quotidienne de plusieurs heures pour des millions d'êtres humains afin de se rendre à leur travail, transport de fret par route plutôt que par train pour répondre aux aléas imprévisibles d'une production anarchique, par exemple. En somme, il y a un renversement total dans le ratio entre la quantité de temps passé à produire le strict nécessaire (pour manger, pour se vêtir, pour se loger) et le temps passé à produire "au-delà du nécessaire", si on peut dire (11).
Naissance d'une communauté planétaire
Dans notre intervention - dans les manifestations, devant les lieux de travail - nous nous trouvons souvent confrontés à la question : "et alors c'est quoi, le communisme, si vous dites que ça n'a encore jamais existé" ? Et dans ces situations, en essayant de donner une définition à la fois globale et très rapide, on répond souvent : "le communisme c'est un monde sans classes, sans nations et sans argent". Bien que très sommaire (voire en négatif : un monde "sans"), cette définition néanmoins englobe des caractéristiques fondamentales d'une société communiste : - Elle sera sans classes, parce que le prolétariat ne pourra pas se libérer en devenant une nouvelle classe exploiteuse ; la réapparition d'une classe exploiteuse après la révolution signifierait en réalité la défaite de la révolution et le maintien de l'exploitation (12). La disparition des classes découle tout naturellement de l'intérêt de la classe ouvrière victorieuse elle-même à s'émanciper. Un des premiers objectifs de celle-ci sera de réduire le temps de travail, en intégrant dans le processus productif les chômeurs, les masses de sans-travail dans le Tiers-Monde, mais aussi la petite-bourgeoisie, les paysans, voire les membres de la bourgeoisie déchue. - Elle sera sans nations, parce que le processus productif a déjà largement dépassé le cadre national, et donc a rendu la nation obsolète comme cadre organisatif de la société humaine. Le capitalisme, en créant la première société humaine à l'échelle planétaire, a déjà dépassé le cadre national dans lequel lui-même est né. De même que la révolution bourgeoise a détruit tous les particularismes et frontières féodaux (les octrois, les droits spécifiques à une ville ou à une région), la révolution prolétarienne mettra fin à la dernière division de la société humaine en nations. - Elle sera sans argent, parce que la notion d'échange n'a plus de sens dans le communisme du fait de l'abondance permettant que les besoins de tous les membres de la société soient satisfaits. Si le capitalisme a créé la première société humaine ou l'échange de marchandises est devenue absolument généralisé à toute production (contrairement aux sociétés précédentes, où l'échange de marchandises ne concernait essentiellement que quelques produits de luxe, ainsi qu'un nombre très limité d'articles qu'on ne pouvait pas fabriquer sur place, comme le sel par exemple), il est aujourd'hui étranglé par l'impossibilité d'écouler sur le marché tout ce qu'on est capable de produire. Le fait même d'acheter et de vendre est devenu une entrave à la production. L'échange disparaîtra donc. Avec lui disparaîtra aussi la notion même de marchandise, y compris la première marchandise entre toutes : la force de travail salariée. Ces trois principes se heurtent directement aux lieux communs instillés par toute l'idéologie de la société bourgeoise, selon laquelle il y aurait une "nature humaine" cupide et violente qui déterminerait pour toujours les divisions entre exploiteurs et exploités, ou entre nations. Une telle idée de la "nature humaine" convient à merveille, bien sûr, à la classe dominante puisqu'elle justifie sa domination de classe et empêche la classe ouvrière d'identifier clairement le véritable responsable de la misère et des massacres qui accablent l'humanité aujourd'hui. Elle n'a rien à voir par contre avec la réalité : contrairement aux autres espèces animales, dont la "nature" (c'est-à-dire le comportement) est déterminée par leur environnement naturel, la "nature humaine" est de plus en plus déterminée, au fur et à mesure que sa domination sur la nature avance, non pas par son environnement naturel mais par son environnement social.
Les rapports transformés entre l'homme et la nature
Les trois points mentionnés ci-dessus ne sont qu'une esquisse extrêmement sommaire. Ils ont néanmoins de profondes implications pour la société communiste du futur. Il est vrai que les marxistes ont toujours résisté à la tentation d'élaborer des "recettes our l'avenir", premièrement parce que c'est le mouvement réel des grandes masses de l'humanité qui créera le communisme et, deuxièmement, parce que nous ne pouvons imaginer ce que sera une société communiste encore moins qu'un paysan du 11ème siècle ne pouvait imaginer le monde capitaliste. Ceci ne nous empêche pas, par contre, de dégager (de façon très sommaire ici, faute de place) quelques grandes lignes qui découlent de ce que nous venons de dire. Le changement le plus radical viendra probablement de la disparition de la contradiction entre l'être humain et le travail. La société capitaliste a élevé à son plus haut point la contradiction - qui a toujours existé dans les sociétés de classe - entre le travail, c'est-à-dire l'activité qu'on n'entreprend que contraint et forcé, et le loisir, c'est-à-dire le temps où on est libre (de façon très limitée) de choisir son activité (13). La contrainte vient d'une part de la pénurie imposée par les limites de la productivité du travail et, d'autre part, du fait qu'une partie du fruit du travail est accaparée par la classe exploiteuse. Dans le communisme, ces contraintes n'existent plus : pour la première fois dans l'histoire, l'être humain pourra produire en toute liberté, et la production sera entièrement axée vers la satisfaction des besoins humains. On peut même envisager que les mots "travail" et "loisir" disparaîtront du langage, puisque aucune activité ne sera entreprise sous la contrainte. La décision de produire ou de ne pas produire une chose dépendra non seulement de l'utilité de la chose en elle-même, mais aussi du degré de plaisir ou d'intérêt que pourra apporter le processus même de production. L'idée même de la "satisfaction des besoins" changera de nature. Les besoins de base (se nourrir, se vêtir, s'abriter pris dans leur sens primaire) occuperont une place proportionnellement de moins en moins importante, alors que s'affirmeront de plus en plus des besoins déterminés par l'évolution sociale de l'espèce. Ainsi on mettra fin à la distinction entre le travail "artistique" et celui qui ne l'est pas. Le capitalisme est la société qui a exacerbé à son plus haut point la contradiction entre "l'art" et le "non-art". L'immense majorité des artistes de l'histoire est restée anonyme, ce n'est qu'avec la montée du capitalisme que l'artiste commence à signer son travail, et que l'art commence à être une activité spécifique séparée de la production quotidienne. Aujourd'hui cette tendance est à son paroxysme, avec une séparation quasi-totale entre les "beaux-arts" d'un côté (incompréhensibles pour la grande majorité de la population et réservés à une petite minorité intellectuelle), et la production artistique industrialisée dans la publicité et la "culture pop" de l'autre, les deux, de toutes façons, étant réservés aux "loisirs". Tout ceci n'est que le fruit de la contradiction dans le capitalisme entre l'être humain et son travail. Avec la disparition de cette contradiction, disparaîtra aussi la contradiction entre la production "utile" et la production "artistique". La beauté, la satisfaction des sens et de l'esprit, seront des besoins aussi fondamentaux de l'être humain que le processus productif devra satisfaire (14). L'éducation aussi changera totalement de nature. Dans toute société, le but de l'éducation des jeunes est de leur permettre de prendre leur place dans la société adulte. Sous le capitalisme, "prendre sa place dans le monde adulte" veut dire prendre sa place dans un système d'exploitation brutal, où celui qui n'est pas rentable n'a, justement, aucune place. Le but de l'éducation (que les altermondialistes nous assurent ne doit pas être "à vendre") est donc surtout de fournir à la nouvelle génération des capacités qui peuvent être vendues sur le marché, et plus généralement dans cette époque de capitalisme d'Etat de faire en sorte que la nouvelle génération ait la capacité de renforcer le capital national face à ses concurrents sur le marché mondial. Il est aussi évident que le capital n'a absolument aucun intérêt à promouvoir un esprit critique envers sa propre organisation sociale. L'éducation, en somme, n'a d'autre but que de mater les jeunes esprits, et de les couler dans le moule de la société capitaliste et de ses besoins productifs; guère étonnant alors que les écoles ressemblent de plus en plus à des usines, et les professeurs à des ouvriers à la chaîne. Dans le communisme, au contraire, intégrer un jeune dans le monde adulte ne pourra se faire sans un éveil le plus large possible de tous ses sens, physiques et intellectuels. Dans un système de production complètement libéré des exigences de la rentabilité, le monde adulte s'ouvrira à l'enfant au fur et à mesure du développement de ses capacités, et le jeune adulte ne sera plus exposé à l'angoisse de quitter l'école et de se trouver jeté dans la concurrence effrénée du marché de l'emploi. De même qu'il n'y aura plus de contradiction entre "travail" et "loisir", entre "production" et "art", il n'y aura plus de contradiction entre l'école et "le monde du travail". Les mots "école", "usine", "bureau", "galerie d'art", "musée" (15) disparaîtront ou changeront complètement de sens, puisque toute l'activité humaine se fondra dans un effort harmonieux de satisfaction et de développement des besoins et des capacités physiques, intellectuelles et sensorielles de l'espèce.
La responsabilité du prolétariat
Les communistes ne sont pas des utopistes. Nous avons essayé ici de faire une esquisse très brève et nécessairement limitée de ce que devra être la nouvelle société humaine qui naîtra de la société capitaliste actuelle. en ce sens, le slogan des altermondialistes "un autre monde est possible" (voire "d'autres mondes sont possibles") n'est que pure mystification. Il n'y a qu'un seul autre monde possible : le communisme. Mais la naissance de ce nouveau monde n'a rien d'inévitable. En ceci, le capitalisme n'est pas différent des autres sociétés de classe qui l'ont précédé, où "Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une guerre qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en lutte" (16). C'est-à-dire que la révolution communiste, pour nécessaire qu'elle soit, n'a rien d'inévitable. Le passage du capitalisme au monde nouveau ne pourra faire l'économie de la violence de la révolution prolétarienne comme accoucheuse inévitable (17). Mais l'alternative, dans les conditions de décomposition avancée de la société actuelle, c'est la destruction non seulement des deux classes en lutte mais de l'humanité tout entière. D'où l'immense responsabilité qui pèse sur les épaules de la classe révolutionnaire mondiale. Vu de la situation aujourd'hui, le développement de la capacité révolutionnaire du prolétariat peut sembler un rêve tellement lointain que grande est la tentation de faire "quelque chose" maintenant, quitte à se trouver aux côtés des vieilles crapules socialistes et staliniennes, c'est-à-dire de l'aile gauche de l'appareil étatique de la bourgeoisie. Mais pour les minorités révolutionnaires, le réformisme n'est pas un pis-aller, "faute de mieux", c'est la compromission mortelle avec l'ennemi de classe. Le chemin vers la révolution qui pourra créer "un autre monde" sera long et difficile, mais c'est le seul chemin qui existe.
Jens
(1) Politique agricole commune (PAC), un énorme et coûteux système de maintien artificiel des prix payés aux producteurs agricoles européens, au grand dam de leurs concurrents dans les autres pays exportateurs.
(2) Voir https://www.marxists.org/archive/marx/works/1881/05/07.htm [7] : article écrit dans le Labour Standard
(3) Il est particulièrement piquant de lire dans les pages d'Alternative Libertaire, un groupe anarchiste français, "que nous voulons la manifestation la plus importante possible pour leur faire entendre une nouvelle fois que nous ne voulons pas de l'Europe capitaliste et policière" (Alternative Libertaire n°123, novembre 2003) alors que tout le FSE est financé par l'Etat et tourne autour de la mystification du renforcement des Etats européens pour prétendument protéger les "citoyens" contre la grande industrie. Comme quoi il n'y a aucune incompatibilité dans les faits entre l'anarchisme et la défense de l'Etat !
(4) Beaucoup parmi les villes concernées étant tenus par le Parti communiste français.
(5) Comme le disait Bismarck : "J'ai toujours rencontré le mot 'Europe' dans la bouche de ces politiciens qui exigeaient quelque chose des autres puissances qu'ils n'osaient pas demander en leur nom propre " (cité dans The Economist du 3/1/04).
(6) Defence Advanced Research Projects Agency
(7) Grand ponte du mouvement alter-mondialiste, auteur d'un Manifesto for a new world.
(8) On ne pourra jamais trop souligner l'extraordinaire puissance et prescience du Manifeste Communiste qui a jeté les fondations d'une compréhension scientifique du mouvement vers le communisme. Le Manifeste lui-même fait partie de l'effort du mouvement ouvrier depuis ses débuts, et qui a continué depuis le Manifeste, pour percevoir plus profondément la nature de la révolution vers laquelle il tendait ses forces. Nous avons fait la chronique de ces efforts dans notre série "Le communisme n'est pas un bel idéal mais une nécessité matérielle", publiée dans cette Revue.
(9) "A la place de l'isolement d'autrefois des régions et des nations se suffisant à elles-mêmes, se développent des relations universelles, une interdépendance universelle des nations. Et il en va des productions de l'esprit comme de la production matérielle. Les oeuvres intellectuelles d'une nation deviennent la propriété commune de toutes. L'étroitesse et l'exclusivisme nationaux deviennent de jour en jour plus impossibles ; et de la multiplicté des littératures nationales et locales naît une littérature universelle." (Manifeste)
(10) "Une épidémie qui, à toute autre époque, eût semblé une absurdité, s'abat sur la société - l'épidémie de la surproduction. La société se trouve subitement ramenée à un état de barbarie momentanée ; on dirait qu'une famine, une guerre d'extermination lui ont coupé tous ses moyens de subsistance ; l'industrie et le commerce semblent anéantis. Et pourquoi ? Parce que la société a trop de civilisation, trop de moyens de subsistance, trop d'industrie, trop de commerce. Les forces productives dont elle dispose ne favorisent plus le régime de la propriété bourgeoise ; au contraire, elles sont devenues trop puissantes pour ce régime qui alors leur fait obstacle." (Manifeste Communiste)
(11) Nous ne pouvons pas rentrer dans le détail ici, mais signalons seulement que ceci est une notion à manier avec précaution, puisque même les besoins "de base" sont déterminés socialement : les besoins en logement ou en nourriture n'étant pas les mêmes pour l'homme de Cro-Magnon et l'homme moderne, par exemple, ni satisfaits de la même manière ni avec les mêmes outils.
(12) C'est en fait l'image même de ce qui s'est passé avec la défaite de la révolution russe d'octobre 1917 : le fait que beaucoup des nouveaux dirigeants (Brejnev par exemple) ont été ouvriers ou enfants d'ouvriers a pu accréditer l'idée qu'une révolution communiste qui hisserait la classe ouvrière au pouvoir ne ferait en fait qu'installer une nouvelle classe dirigeante, "prolétarienne" en quelque sorte. C'est une idée savamment entretenue par toutes les fractions de la bourgeoisie, de droite comme de gauche, que de faire croire que l'URSS était "communiste" et que ses dirigeants étaient autre chose qu'une fraction de la bourgeoisie mondiale. Mais la réalité, c'est que la contre-révolution stalinienne a de nouveau mis au pouvoir une classe bourgeoise ; le fait que beaucoup des membres de cette nouvelle bourgeoisie étaient originaires du prolétariat ou de la paysannerie n'y change strictement rien, pas plus que quand un fils d'ouvrier devient chef d'entreprise.
(13) Il est significatif que l'origine même du mot "travail" se trouve dans le mot latin "tripalium" qui signifie un instrument de torture.
(14) Au FSL, un anarchiste a voulu, très doctement, nous faire la leçon sur la différence entre les marxistes qui privilégieraient le "homo faber" ("l'homme qui fabrique") et les anarchistes qui privilégieraient le "homo ludens" ("l'homme qui joue"). Mais ce n'est pas parce qu'on s'exprime en latin qu'une ânerie est moins une ânerie.
(15) Et, a fortiori, "prison", "geôle", "bagne", ou "camp de concentration".
(16) Manifeste Communiste
(17) Pour une vision beaucoup plus développée, voir notre série sur le communisme mentionnée ci-dessus, et en particulier la partie publiée dans la Revue Internationale n°70.
Il y a cent ans, en juillet-août 1903, le Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) tenait son Deuxième Congrès - pas en Russie, car c'était impossible du fait de la répression tsariste, mais en Belgique et en Angleterre. Même là, il a fallu que le Congrès change de lieu en cours de déroulement à cause de l'étroite surveillance exercée par la police "démocratique" belge. Ce Congrès est resté dans l'histoire comme celui de la scission entre les bolcheviks et mencheviks. Les historiens de la classe dominante donnent plusieurs interprétations de cette scission. Pour les uns - que nous pourrions appeler l'école de pensée d'Orlando Figes qui considère la révolution de 1917 comme un pur désastre - l'émergence du bolchevisme a évidemment été "une très mauvaise chose" (1). Pour eux, si Lénine et sa bande de fanatiques, plus proches de Netchaïev et du terrorisme russe originel que du socialisme international, n'avaient pas privé la social-démocratie de toute démocratie, si c'était le menchevisme et non le bolchevisme qui avait triomphé en 1917, nous aurions été épargnés non seulement de l'horrible guerre civile de 1918-21, non seulement de la terreur stalinienne des années 1930 et 40 qui fut l'inévitable conséquence de la cruauté bolchevique, mais selon toute probabilité, de Hitler, de la Deuxième Guerre mondiale, de la Guerre froide et, très certainement aussi, de Saddam Hussein et de la Guerre du Golfe. Le seul autre courant qui partage une telle haine anti-bolchevique, ce sont les anarchistes. Pour eux, le bolchevisme a pris en otage la vraie révolution de 1917 ; s'il n'y avait pas eu Lénine et sa vision autoritaire héritée d'un Marx, à peine moins autoritaire que lui, s'il n'y avait pas eu le parti bolchevique qui, comme tous les partis, n'a d'autre but que de s'emparer du pouvoir dans son propre intérêt, nous serions libres aujourd'hui, probablement en train de vivre dans une fédération mondiale de communautés... L'anti-bolchevisme est l'une des caractéristiques distinctives de toutes les variétés d'anarchisme ; sous la forme caricaturale dépeinte ci-dessus ou bien sous des formes bien plus sophistiquées, qui aujourd'hui se qualifient de communistes anti-léninistes, d'autonomistes, etc., toutes sont d'accord sur le fait que la dernière chose dont a besoin la classe ouvrière, c'est d'un parti politique du modèle bolchevique.
Lorsque les organisations communistes ne sont pas considérées par l'idéologie bourgeoise et son reflet anarchiste petit-bourgeois comme des conspirations diaboliques et toutes puissantes ayant porté d'énormes préjudices aux intérêts de l'humanité, elles sont vues comme des cultes risibles, impuissants, bizarres, semi-religieux que, de toutes façons, personne ne suit ; des théoriciens en chambre utopistes et coupés de la réalité ; d'incurables sectaires prêts à scissionner et à se poignarder dans le dos entre eux à la moindre occasion. Le Congrès de 1903 apporte en abondance de l'eau au moulin de ce genre d'arguments : le bolchevisme ne trouve-t-il pas son origine dans un obscur débat autour d'une simple phrase dans les statuts du parti à propos de qui est et qui n'est pas membre du parti ; pire encore, la rupture : une querelle de personnes sur qui devait ou ne devait pas faire partie du Comité de rédaction de l'Iskra, qui a provoqué la séparation finale entre bolcheviks et mencheviks. Ceci devrait constituer une preuve suffisante de la futilité et même de l'impossibilité de construire un parti révolutionnaire qui ne soit pas dominé par les factions, et ne devienne le champ de bataille d'ambitions égoïstes, ce que sont tous les partis bourgeois. Pourtant, nous persistons, avec Lénine, et nous considérons le Congrès de 1903 comme un moment très important de l'histoire de notre classe, et la scission entre bolchevisme et menchevisme comme l'expression de tendances sous-jacentes profondes au sein du mouvement ouvrier, pas seulement en Russie mais sur toute la planète.
Comme nous l'avons développé dans d'autres articles de la Revue internationale (voir celui sur la grève de masse de 1905 dans la Revue n°90), les toutes premières années du 20e siècle ont constitué une phase transitoire dans la vie du capitalisme mondial. Le mode de production bourgeois avait atteint des sommets sans précédent : il avait unifié le globe à un degré inconnu dans l'histoire de l'humanité ; il avait obtenu des niveaux de productivité et de sophistication technologique auxquels on aurait à peine rêvé dans les époques passées ; au tournant du siècle, il semblait atteindre de nouveaux sommets avec la généralisation de l'électricité, du télégraphe, de la radio, du téléphone, avec le développement de l'automobile et de l'aviation. Ces avancées technologiques étourdissantes s'accompagnaient de réalisations formidables sur le plan intellectuel - par exemple, en 1900, Freud publiait L'interprétation des rêves, en 1905, Einstein la Théorie générale de la relativité. Cependant, alors que ce qu'on appelait "La Belle Époque" semblait être à son apogée, de sombres nuages s'amoncelaient par ailleurs. Le monde était certes unifié, mais c'était dans l'intérêt des puissances impérialistes en concurrence, et il devenait de plus en plus évident que le monde était devenu trop étroit pour que ces empires continuent à s'étendre sans finir par se mesurer les uns aux autres dans des confrontations violentes. La Grande-Bretagne et l'Allemagne s'étaient déjà lancées dans la course aux armements qui présageait la guerre mondiale de 1914 ; les Etats-Unis qui s'étaient jusqu'alors contentés de s'étendre dans leurs propres territoires à l'ouest, s'étaient engagés dans les Olympiades impérialistes en 1898 avec la guerre contre l'Espagne à propos de Cuba ; en 1904, l'empire tsariste était entré en guerre avec la puissance montante du Japon. Entre-temps, le spectre de la guerre de classe avait commencé à secouer ses chaînes : de plus en plus insatisfaite des bonnes vieilles méthodes du syndicalisme et de la réforme parlementaire, ressentant dans sa chair l'incapacité croissante du capitalisme à faire des concessions économiques et politiques à ses revendications, la classe ouvrière dans de nombreux pays s'était engagée dans des mouvements de grève de masse qui avaient souvent surpris et inquiété ceux qui étaient maintenant les chefs respectables du syndicalisme. Ce mouvement a touché beaucoup de pays à la fin des années 1890 et au début des années 1900 comme l'a montré l'apport fondamental de Rosa Luxemburg dans son ouvrage Grève de masse, partis et syndicats, mais c'est en Russie, en 1905, qu'il a atteint son sommet, qu'il a donné naissance aux premiers soviets et ébranlé le régime tsariste jusque dans ses fondations. En somme, le capitalisme avait peut-être atteint son zénith, mais les signes de son déclin historique irréversible devenaient de plus en plus clairs. Le texte de Luxemburg constituait aussi une polémique directement dirigée contre les membres du parti qui étaient incapables de voir les signes d'une époque nouvelle, voulaient que le parti mette tout son poids dans la lutte syndicale et considéraient les questions politiques comme essentiellement restreintes à la sphère parlementaire. Dans les années 1890, elle avait déjà mené le combat contre les "révisionnistes" du parti - personnifiés par Édouard Bernstein et par son livre Socialisme théorique et social-démocratie pratique - qui considéraient que la longue et relativement pacifique période de développement du capitalisme était une réfutation des prévisions de Marx sur la crise catastrophique. Ils avaient donc "révisé" l'insistance de Marx sur la nécessité de renversement révolutionnaire du système. Ils concluaient que la social-démocratie devait se reconnaître pour ce qu'elle était devenue de plus en plus : un parti réformiste radical qui pouvait obtenir une amélioration ininterrompue des conditions de vie de la classe ouvrière et même un développement pacifique et harmonieux vers un ordre socialiste. A l'époque, Luxemburg avait été soutenue, avec plus ou moins de vigueur, contre cette remise en cause ouvertement opportuniste du marxisme par le centre du parti autour de Karl Kautsky qui s'en tenait au point de vue "orthodoxe", selon lequel le système capitaliste était condamné à faire l'expérience de crises économiques de plus en plus graves et la classe ouvrière devait se préparer à prendre le pouvoir en main. Mais ce centre qui voyait la "révolution" comme un processus essentiellement pacifique et même légal, se révéla rapidement incapable de comprendre l'importance de la grève de masse et de l'insurrection en Russie en 1905 - phénomènes qui annonçaient la nouvelle époque de révolution sociale dans laquelle les anciennes méthodes et structures de la période ascendante étaient non seulement insuffisantes, mais allaient s'avérer être des entraves à la lutte contre le capitalisme. Dans ses analyses, Luxemburg montrait que dans cette nouvelle époque, la tâche principale du parti n'était pas d'organiser la majorité de la classe dans ses rangs ni de gagner la majorité démocratique sur le terrain parlementaire, mais d'assumer le rôle de direction politique dans des mouvements de grève de masse largement spontanés. Anton Pannekoek développa plus avant ce point de vue pour montrer que la logique ultime de la grève de masse était la destruction de l'appareil d'État existant. La réaction des bureaucraties syndicales et du parti face à ce nouveau point de vue radical - réaction basée sur un profond conservatisme, une peur de la lutte de classe ouverte et une accommodation croissante à la société bourgeoise - présageait la scission inévitable qui allait avoir lieu dans le mouvement ouvrier pendant les événements de 1914 et 1917, lorsque la droite du parti d'abord, puis le centre finirent par rejoindre les forces de la guerre impérialiste et de la contre-révolution contre les intérêts internationalistes de la classe ouvrière.
En Russie, le mouvement ouvrier, quoique beaucoup plus jeune et moins "développé" qu'en occident, ressentait les mêmes pressions et les mêmes contradictions. Comme les révisionnistes du SPD, Strouvé, Tougan-Baranovski et d'autres propageaient une version "inoffensive" du marxisme - un marxisme "légal" qui vidait la vision mondiale du prolétariat de son contenu révolutionnaire et la réduisait à un système d'analyse économique. Dans son essence, le marxisme légal argumentait en faveur du développement du capitalisme en Russie. Cette forme d'opportunisme, acceptable par le régime tsariste, n'avait pas un grand écho chez les ouvriers russes qui étaient confrontés à des conditions de pauvreté et de répression épouvantables et ne pouvaient quasiment pas remettre à plus tard leurs revendications immédiates de défense de leurs conditions de vie alors qu'une forme extrêmement brutale d'industrialisation capitaliste s'imposait à eux. Dans ces conditions, une forme plus subtile d'opportunisme commença à s'enraciner - la tendance connue sous le nom d'"économisme". De même que les adeptes de Bernstein pour qui "Le mouvement est tout, le but n'est rien", les économistes tels que ceux qui étaient regroupés autour du journal Rabotchaïa Mysl vénéraient aussi le mouvement immédiat de la classe ; mais comme il n'y avait pas en Russie de tribune parlementaire à défendre, cet immédiatisme se restreignait essentiellement à la lutte quotidienne dans les usines. Pour les économistes, les ouvriers étaient principalement intéressés par les besoins matériels, avoir du pain. Pour ce courant, l'orientation politique se réduisait essentiellement à réaliser un régime parlementaire bourgeois et était principalement considérée comme une tâche d'opposition libérale. Comme le dit le Credo économiste écrit par E.D. Kouskova : "Pour les marxistes russes, il n'y a qu'une seule voie : participer et assister les luttes économiques du prolétariat ; et participer à l'opposition libérale". Dans cette vision extrêmement étroite et mécanique du mouvement prolétarien, la conscience de classe, si elle devait se développer à l'échelle mondiale, surgirait de toutes façons d'un accroissement des luttes économiques. Et puisque c'était l'usine, ou la localité, qui constituait le terrain principal de ces escarmouches immédiates, la meilleure forme pour y intervenir était celle du cercle local. C'était aussi une façon de s'incliner devant les faits immédiats puisque le mouvement socialiste russe avait, pendant les premières décennies de son existence, été dispersé dans une pléthore de cercles locaux, amateurs, souvent éphémères avec des relations très lâches et n'ayant entre eux que des liens très vagues. Le principal but du livre de Lénine, Que faire ?, publié en 1902 était de s'opposer à cette tendance économiste. Lénine y combat l'idée que la conscience socialiste ne surgirait que des luttes quotidiennes ; il défend qu'elle nécessite l'intervention de la classe ouvrière sur un terrain politique. Elle n'est pas simplement engendrée à partir du rapport immédiat entre l'ouvrier et son patron, mais elle est le produit de la lutte globale entre les classes - et donc du rapport plus général entre la classe ouvrière dans son ensemble et la classe dominante dans son ensemble, ainsi que du rapport entre la classe ouvrière et l'ensemble des autres classes opprimées par l'autocratie (2).
Le développement de la conscience de classe révolutionnaire requiert en particulier la construction d'un parti révolutionnaire déclaré, unifié et centralisé, un parti qui ait dépassé le stade des cercles et de l'esprit de cercle et la vision limitée, personnalisée, qui va avec. Contrairement à la vision économiste qui réduit le parti à un simple accessoire ou à être à la "queue" des luttes économiques, à peine distinct d'autres formes d'organisations ouvrières plus immédiates et générales comme les syndicats, un parti prolétarien existe avant tout pour mener le prolétariat du terrain économique au terrain politique. Pour accomplir cette tâche, le parti doit être une "organisation de révolutionnaires" et non une "organisation d'ouvriers". Alors que dans cette dernière, le seul critère de participation c'est d'être un ouvrier qui veut défendre les intérêts de classe immédiats, dans la première, il faut des "révolutionnaires professionnels" (3), des militants révolutionnaires travaillant à l'unisson, sans considération pour leurs origines sociologiques.
Évidemment, Que faire ? est connu de façon notoire pour les formulations sur la conscience qu'a utilisées Lénine - en particulier son emprunt à Kautsky de la notion selon laquelle "l'idéologie" socialiste serait le produit de l'intelligentsia des classes moyennes, ce qui mène à l'idée que la conscience de la classe ouvrière est "spontanément" bourgeoise. On a beaucoup parlé de cette erreur qui constitue une concession à une vision purement immédiatiste (elle est en quelque sorte le pendant de la vision économiste) dans laquelle on ne voit dans la classe ouvrière rien de plus que ce qu'elle est "maintenant", sur les lieux de travail, et où on perd de vue qu'elle est une classe historique dont la lutte contient aussi l'élaboration de la théorie révolutionnaire. Lénine a vite corrigé la plupart de ces erreurs - il avait déjà commencé à la faire lors du Deuxième Congrès. C'est là qu'il a admis pour la première fois avoir "tordu la barre" dans son argumentation contre les économistes, qu'il a affirmé que les ouvriers pouvaient tout à fait participer à l'élaboration de la pensée socialiste et souligné que sans l'intervention des révolutionnaires, la conscience qui surgit spontanément de la classe est constamment "dévoyée" par l'idéologie bourgeoise grâce à l'action active de la bourgeoisie. Lénine devait aller plus loin dans ces clarifications après l'expérience de la révolution de 1905 en Russie. Mais de toutes façons, le point essentiel de la critique de l'économisme reste valable : la conscience de classe ne peut qu'être la compréhension par le prolétariat de sa position historique et globale et ne peut s'épanouir sans le travail organisé des révolutionnaires. Il est aussi important de comprendre que Lénine n'a pas écrit Que faire ? en tant que simple individu mais comme représentant du courant autour du journal l'Iskra qui défendait la nécessité de mettre fin à la phase des cercles et de former un parti centralisé ayant un programme politique défini, organisé autour d'un journal combatif. Les iskristes ont participé au Deuxième Congrès en tant que tendance unifiée et les délégués qui soutenaient cette orientation constituaient clairement la majorité, à laquelle s'opposait principalement l'aile droite constituée par le groupe Rabotchié Diélo avec Martynov et Akimov qui étaient fortement influencés par l'économisme, et par les représentants d'une forme de "séparatisme" juif. - le Bund. Il est vrai, comme le relate I. Deutscher dans le premier volume de sa biographie de Trotsky, qu'il existait déjà un certain nombre de tensions et de différences entre les membres du groupe dominant de l'Iskra, mais il existait, ou semblait exister, un accord général avec la démarche défendue dans le livre de Lénine. Cet accord s'est exprimé pendant une grande partie du Congrès. Cependant, vers la fin du Congrès, non seulement le groupe autour de l'Iskra a scissionné, mais l'ensemble du parti a été secoué par la rupture historique entre bolchevisme et menchevisme qui, malgré plusieurs tentatives au cours des dix années qui suivirent, n'a jamais pu être surmontée. Dans Un pas en avant, deux pas en arrière (paru en 1904), Lénine nous présente une analyse très précise des différents courants dans le Congrès du Parti. Le Congrès avait commencé avec une division entre trois courants, le groupe autour de l'Iskra, l'aile droite des anti-iskristes, et "les éléments instables et hésitants" que Lénine qualifie de "marais" - et qu'en général on appelle centrisme dans l'histoire du mouvement ouvrier - qui ont fini par présenter les arguments de la droite ouvertement opportuniste (4) dans un nouvel emballage. De plus, du point de vue de Lénine, les caractéristiques du marais coïncidaient en grande partie avec l'influence excessive, pendant la période des cercles, des intellectuels - une couche petite-bourgeoise organiquement prédisposée à l'individualisme et à "l'anarchisme de grand seigneur" qui dédaigne la discipline collective d'une organisation prolétarienne.
Cette scission devait ensuite s'approfondir dans de profondes divergences programmatiques sur la nature de la révolution russe à venir ; en 1917, elles allaient constituer une frontière entre les classes. Cependant, elles n'ont pas commencé par le niveau programmatique le plus général, mais essentiellement sur la question d'organisation. Les principaux points à l'ordre du jour du Congrès étaient les suivants : - adoption du programme - adoption des statuts - confirmation de l'Iskra comme organe central (littéralement, cela voulait dire que l'Iskra était la publication dirigeante du parti ; il y avait en même temps un accord général sur le fait que le comité de rédaction de l'Iskra serait aussi l'organe central du parti au sens politique, puisque le comité central établi par le Congrès devait avoir en Russie un rôle principalement organisationnel). La discussion sur le programme a été quasiment ignorée par l'histoire, de façon injuste en fait. Il est sûr que le programme de 1903 reflète fortement la phase de transition dans la vie du capitalisme, entre l'ascendance et la décadence et, en particulier, l'attente d'une sorte de révolution bourgeoise en Russie (même si on n'attendait pas que la bourgeoisie y joue un rôle dirigeant). Mais il y a plus que ça dans le programme de 1903 : il était en réalité le premier programme marxiste à utiliser les termes de dictature du prolétariat - question significative dans la mesure où l'un des thèmes explicites du Congrès a été le combat contre le "démocratisme" dans le parti ainsi que dans l'ensemble du processus révolutionnaire (Plekhanov, par exemple, avait défendu l'idée qu'un gouvernement révolutionnaire ne devait avoir aucune hésitation à disperser une assemblée constituante ayant une majorité conservatrice, comme l'ont défendu les bolcheviks en 1918 - bien qu'à ce moment-là, Plekhanov fût devenu un défenseur enragé de la démocratie contre la dictature du prolétariat). La question de la "dictature" était également liée au débat sur la conscience de classe, comme avec les conseillistes dans une période plus récente. Akimov voyait précisément le danger d'une dictature du parti sur les ouvriers dans la formulation de Lénine de Que faire ? Nous avons déjà brièvement abordé cette question plus haut, mais la discussion au Congrès - en particulier la critique du point de vue de Lénine par Martynov - devra être traitée dans un autre article car, aussi surprenant que cela puisse paraître, l'intervention de Martynov est en réalité l'une des plus théoriques dans tout le Congrès et porte beaucoup de critiques correctes aux formulations de Lénine, sans jamais comprendre la question centrale à laquelle ces formulations s'adressaient. Mais ce n'est pas cette question qui a provoqué la scission au sein de la tendance de l'Iskra. Au contraire, à cette étape du déroulement, les iskristes étaient unis dans la défense du programme et de la nécessité d'un parti unifié, face aux critiques de l'aile droite, des éléments ouvertement démocratistes qui se méfiaient des termes mêmes de "dictature du prolétariat" et qui, sur le plan organisationnel, étaient favorables à l'autonomie locale contre des prises de décision centralisées. Une autre question importante abordée très tôt durant le congrès a reçu une réponse unie de la part des iskristes : la place du Bund dans le parti. Le Bund demandait des "droits exclusifs" pour les tâches d'intervention dans le prolétariat juif en Russie ; alors que toute la volonté du Congrès était de former un parti pour toute la Russie, les revendications du Bund revenaient à un projet de parti séparé pour les ouvriers juifs. Ceci fut réfuté par Martov, Trotsky et d'autres, la majorité d'entre eux venant eux-mêmes d'un milieu juif. Ils montrèrent sans détour les dangers des conceptions du Bund. Si chaque groupe national ou ethnique de Russie devait revendiquer la même chose, on aboutirait à un état de dispersion pire que la fragmentation qui prévalait avec les cercles locaux et le prolétariat serait entièrement divisé selon des critères nationaux. Evidemment, ce qui fut proposé au Bund va bien au-delà de ce qui pourrait être acceptable aujourd'hui (une "autonomie" pour le Bund au sein du Parti). Mais l'autonomie se distinguait clairement du fédéralisme : ce dernier signifiait "un parti au sein du Parti" ; l'autonomie, un corps chargé d'une sphère d'intervention particulière mais entièrement subordonné à l'autorité d'ensemble du parti. C'était donc déjà une défense claire des principes organisationnels. La division commença - même si elle ne se conclut pas- sur la question des statuts. Le sujet de discorde - la différence entre la définition par Martov de ce qu'est un membre du parti et celle de Lénine- portait sur un point de formulation qui peut paraître extrêmement subtil (et en fait ni Martov, ni Lénine n'étaient prêts à se diviser sur cette question). Mais derrière résidaient deux conceptions totalement différentes du parti, montrant qu'il n'y avait pas eu un véritable accord avec le Que faire ? au sein du groupe de l'Iskra. Rappelons les formulations. Celle de Martov dit : "Est membre du Parti ouvrier social-démocrate de Russie celui qui accepte son programme, soutient le parti financièrement et lui apporte une assistance personnelle régulière sous la direction d'une de ses organisations". Celle de Lénine : "Est membre du Parti celui qui accepte son programme et qui soutient le parti à la fois financièrement et par sa participation personnelle dans l'une des organisations du parti". Le débat sur ces formulations a montré la véritable profondeur des différences sur la question organisationnelle - et l'unité essentielle entre la droite ouvertement opportuniste et le "marais centriste". Il s'est centré sur la distinction entre "apporter une assistance" au parti et "y participer personnellement" - distinction entre ceux qui soutiennent simplement et sympathisent avec le Parti et ceux qui sont devenus des militants du Parti. Ainsi, à la suite de l'intervention d'Akimov sur le professeur hypothétique qui soutiendrait le Parti et à qui devait être conféré le droit de s'appeler un social-démocrate, Martov affirmait que : "Plus le titre de membre du Parti sera étendu, mieux ce sera. Nous ne pouvons que nous réjouir si chaque gréviste, chaque manifestant, répondant de ses actions, peut se proclamer membre du parti". (1903, "procès-verbal du second Congrès du POSDR"). Ces deux démarches traduisent le désir de construire un "grand" parti sur le modèle allemand ; implicitement, un parti capable de devenir une force politique sérieuse au sein plutôt que contre la société bourgeoise. La réponse de Lénine à Akimov, à Martov - et à Trotsky qui avait déjà viré vers le marais à ce moment-là - reprend l'essentiel des arguments de Que faire ? : "Mes formulations restreignent-elles ou élargissent-elles le concept de membre du parti ?...Mes formulations restreignent ce concept alors que celles de Martov l'élargissent, car ce qui distingue ce concept c'est (pour utiliser correctement sa propre expression), son 'élasticité'. Et dans la période de la vie du parti que nous traversons, c'est justement cette "élasticité" qui ouvre le plus certainement la porte à tous les éléments de confusion, d'hésitation et d'opportunisme... Sauvegarder la fermeté de la ligne du parti et la pureté de ses principes est devenu maintenant d'autant plus urgent, qu'avec la restauration de son unité, le parti va recruter des éléments instables dont le nombre va s'accroître avec la croissance du parti. Le camarade Trotsky a compris de façon très incorrecte les idées fondamentales de mon livre Que faire ? quand il parle du parti comme n'étant pas une organisation conspiratrice. Il oublie que dans mon livre, je défends toute une série d'organisations de différents types, des plus secrètes et exclusives aux plus lâches et 'larges'. Il oublie que le parti ne doit être que l'avant-garde, la direction de la grande masse de la classe ouvrière qui, dans son ensemble (ou presque dans son ensemble), travaille sous la direction et le contrôle des organisations du parti mais qui, dans son ensemble, n'appartient pas et ne doit pas appartenir au parti." (Ibid.). L'expérience de 1905 et surtout de 1917 allait donner totalement raison à Lénine sur ce point. La classe ouvrière allait créer ses propres organes de lutte dans le feu de la révolution - les comités d'usine, les soviets, les milices ouvrières - et ce sont ces organes qui regroupent l'ensemble de la classe. Mais précisément à cause de cela, le niveau de conscience dans ces organes est extrêmement hétérogène et inévitablement influencé et infiltré par l'idéologie et les agents de la classe dominante. D'où la nécessité pour la minorité des révolutionnaires conscients de s'organiser dans un parti distinct au sein de ces organes de masse, un parti qui ne soit pas sujet à des confusions et des hésitations temporaires de la classe mais soit armé d'une vision cohérente des buts historiques et des méthodes du prolétariat. Les conceptions "élastiques" des mencheviks au contraire allaient mener à un tel manque de fermeté qu'elles allaient devenir au mieux un facteur de confusion, au pire le véhicule des schémas de la contre-révolution. Il a été défendu que la conception "étroite" du parti par Lénine, son rejet du modèle large, en vogue dans la social-démocratie européenne à l'époque, était le produit de traditions et de conditions spécifiques russes : l'héritage conspiratif du groupe terroriste La Volonté du Peuple (le frère de Lénine avait appartenu à ce courant et avait été pendu à cause de sa participation à une tentative d'assassinat du Tsar) ; les conditions de répression intense qui rendait impossible l'existence d'une organisation légale. Mais il est bien plus juste de dire que la vision de Lénine du parti en tant qu'avant-garde révolutionnaire politiquement claire et déterminée correspondait à des conditions qui allaient devenir de plus en plus internationales - les conditions de la décadence du capitalisme au cours de laquelle le système allait prendre une forme de plus en plus totalitaire, mettant hors la loi toute organisation permanente de masse et faisant encore plus ressortir le caractère minoritaire des organisations communistes. En particulier, la nouvelle époque était celle dans laquelle le rôle du parti - comme Rosa Luxemburg l'a rendu clair- n'était pas d'englober et d'organiser l'ensemble de la classe mais de jouer le rôle de direction politique dans les mouvements de classe explosifs, déchaînés par la crise du capitalisme. Dans un autre article, nous verrons que Rosa Luxemburg a totalement mal compris la signification de la scission de 1903 et a soutenu les mencheviks contre Lénine. Mais au-delà de ces différences, il existait une profonde convergence qui devait devenir évidente dans le feu de la révolution elle-même.
Revenons au débat sur les statuts. A cette étape du Congrès, avant le départ du Bund et des économistes, une petite majorité s'est dégagée en faveur de la formulation de Martov. La véritable scission a eu lieu sur une question apparemment bien plus triviale : qui devait faire partie du comité de rédaction de l'Iskra. ? La réaction quasi hystérique à la proposition de Lénine de remplacer l'ancienne équipe de six (Lénine, Martov, Plekhanov, Axelrod, Potressov et Zassoulitch) par une équipe de trois (Lénine, Martov et Plekhanov) permet de mesurer le poids de l'esprit de cercle dans le Parti, de l'incapacité à saisir ce que veut dire réellement l'esprit de parti non en général mais dans son sens le plus concret. Dans Un pas en avant, deux pas en arrière, Lénine résume de façon magistrale ce qui distingue l'esprit de cercle de l'esprit de parti : "La rédaction de la nouvelle Iskra tire argument contre Alexandrov en affirmant sentencieusement que la 'confiance est une chose délicate qu'on ne saurait enfoncer de force dans les coeurs et dans les têtes'... Elle ne comprend pas qu'en mettant au premier plan la question de la confiance, - de la confiance tout court, - elle trahit une fois de plus son anarchisme de grand seigneur et son suivisme en matière d'organisation. Quand j'étais uniquement membre d'un cercle, du collège des six rédacteurs ou de l'organisation de l'Iskra, j'avais le droit, afin de justifier, par exemple, mon refus de travailler avec X, d'invoquer seulement ma défiance incontrôlée, non motivée. Devenu membre du Parti, je n'ai pas le droit d'invoquer uniquement une vague défiance, car ce serait ouvrir toute grande la porte à toutes les lubies et à toutes les extravagances des anciens cercles ; je suis obligé de motiver ma 'confiance' ou ma 'défiance' par un argument formel, c'est-à-dire de me référer à telle ou telle disposition formellement établie de notre programme, de notre tactique, de nos statuts. Mon devoir est de ne plus me borner à un ' je fais confiance' ou 'je ne fais pas confiance' incontrôlé, mais de reconnaître que je suis comptable sur mes décisions, et qu'une fraction quelconque du Parti l'est des siennes, devant l'ensemble du Parti ; je dois suivre la voie formellement prescrite pour exprimer ma 'défiance', pour faire triompher les idées et les désirs qui découlent de cette défiance. De la 'confiance' incontrôlée, propre aux cercles, nous nous sommes élevés à une conception de parti qui réclame l'observation de formes strictes et de motifs déterminés pour exprimer et vérifier la confiance." Une question centrale dans la controverse sur la composition du comité de rédaction était l'attachement sentimental de Martov envers ses amis et camarades de l'ancienne Iskra, et sa méfiance grandissante et infondée envers les véritables motivations de Lénine quand ce dernier défend les raisons pour lesquelles ils n'ont pas à être renommés dans la nouvelle équipe. Tout l'épisode démontre une incapacité choquante de la part de révolutionnaires expérimentés comme Martov et Trotsky d'aller au-delà des sentiments d'orgueil blessé ou de sympathie purement personnelle et à mettre les intérêts politiques du mouvement au-dessus des liens affinitaires. Plekhanov devait faire preuve de la même difficulté plus tard : bien que, durant le Congrès, il soit resté du côté de Lénine, par la suite il a trouvé la dénonciation par Lénine de l'attitude de Martov et Cie trop intransigeante, trop dure et il a changé de camp en cours de route ; ayant obligé Lénine à démissionner de l'équipe de l'Iskra à laquelle il avait été élu par le Congrès, il a remis l'organe du Parti aux mains des mencheviks. Tous les anciens iskristes qui avaient auparavant défendu Lénine contre la droite qui l'accusait de vouloir établir une dictature, un "état de siège" - pour utiliser les termes de Martov - dans le Parti, ne trouvaient plus maintenant de mots assez durs pour dénoncer la politique de Lénine : Robespierre, Bonaparte, autocrate, monarque absolu, etc. Toujours dans Un pas en avant, deux pas en arrière, Lénine définit de façon très éloquente ce genre de réaction et parle du "ton vexé qui perce, traînant et sans discontinuer, dans tous les écrits de tous les opportunistes contemporains en général et de notre minorité en particulier. Ils se voient persécutés, opprimés, brimés, assiégés, esquintés. Considérons en effet les procès-verbaux du Congrès de notre Parti; vous verrez que la minorité est composée de tous les aigris, de tous ceux qui un jour et pour une raison quelconque furent offensés par la social-démocratie révolutionnaire". Lénine montre aussi "une relation psychologique étroite" entre ces réponses, toutes ces grandioses déclamations contre l'autocratie et la dictature dans le parti, et l'état d'esprit opportuniste en général, y compris dans sa démarche sur des questions programmatiques plus générales : "Ce qui prédomine, ce sont de candides déclamations pathétiques contre l'autocratie et le bureaucratisme, contre l'obéissance aveugle, les ressorts et rouages, déclamations candides au point qu'il y est encore très, très difficile de démêler véritablement le côté principe du côté cooptation. Mais plus cela va, et plus les choses se compliquent : les essais d'analyse et de définition exacte du maudit 'bureaucratisme' conduisent inévitablement à l'autonomisme; les essais 'd'approfondissement' et de justification aboutissent nécessairement à la défense de l'état arriéré, au suivisme, à des phrases girondistes. Enfin, apparaît le principe de l'anarchisme, comme le seul principe vraiment déterminé et qui, par conséquent, dans la pratique, ressort avec un relief particulier (la pratique est toujours en avance sur la théorie). Mépris de la discipline - autonomisme - anarchisme, telle est l'échelle que, en matière d'organisation, notre opportunisme descend et remonte, sautant d'un degré à l'autre et se dérobant avec habileté à toute formulation précise de ses principes. C'est exactement la même gradation qui apparaît avec l'opportunisme dans les questions de programme et de tactique : mépris de l'"orthodoxie", de l'étroitesse et de l'immobilisme - 'critique' révisionniste et ministérialisme - démocratie bourgeoise". Le comportement des mencheviks pose aussi la question de la discipline dans le parti sous un autre angle. Bien que, après le départ des (semi) économistes et du Bund, ils aient été une minorité (d'où leur nom) à la fin du Congrès, ils ont fait totalement fi des décisions qu'avait prises le Congrès sur la composition du comité de rédaction de l'Iskra. Martov, par solidarité avec ses amis "évincés", refusa de faire partie du nouveau comité et plus tard, avec sa faction, a mené une politique de boycott de tous les organes centraux tant qu'ils étaient en minorité. Les mencheviks et tous ceux qui les soutenaient au niveau international ont mené une campagne de calomnies contre Lénine, l'accusant notamment de vouloir substituer un organe central tout puissant à la vie démocratique dans le parti. La réalité était très différente : en fait, Lénine défendait clairement l'autorité du vrai centre du parti, le Congrès, que les mencheviks avaient totalement ignoré. Voici comment Lénine définit la vraie question posée derrière les cris des mencheviks sur "la démocratie contre la bureaucratie" : "Le bureaucratisme contre le démocratisme, c'est bien le centralisme contre l'autonomisme; c'est le principe d'organisation de la social-démocratie révolutionnaire par rapport au principe d'organisation des opportunistes de la social-démocratie. Ce dernier tend à s'élever de la base au sommet, et c'est pourquoi il défend partout où il est possible, et autant qu'il est possible, l'autonomisme, le "démocratisme" qui va (chez ceux qui font du zèle à l'excès) jusqu'à l'anarchisme. Le premier tend à émaner du sommet, préconisant l'extension des droits et des pleins pouvoirs de l'organisme central par rapport à la partie. Dans la période de la débandade et des cercles, ce sommet, dont la social-démocratie révolutionnaire s'efforçait de faire son point de départ dans le domaine de l'organisation, était nécessairement un des cercles, le plus influent par son activité et sa fermeté révolutionnaire (en l'espèce, l'organisation de l' Iskra). A l'époque du rétablissement de l'unité véritable du Parti et de la dissolution, dans cette unité, des cercles qui ont fait leur temps, ce sommet est nécessairement le congrès du Parti, organisme suprême de ce dernier. Le congrès groupe dans la mesure du possible tous les représentants des organisations actives et, en désignant les institutions centrales (souvent de façon à satisfaire plutôt les éléments avancés que les éléments retardataires du Parti, à être du goût plutôt de l'aile révolutionnaire que de l'aile opportuniste), il en fait le sommet jusqu'au congrès suivant." Ainsi, derrière des différences "triviales" se cachaient des questions de principe fondamentales - Lénine parle d'opportunisme en matière d'organisation, et l'opportunisme existe vis-à-vis des principes. Le principe, c'est le centralisme : comme l'écrit Bordiga dans son texte de 1922, Le principe démocratique : "La démocratie ne peut pas être un principe pour nous. Le centralisme en est un indiscutablement, puisque les caractéristiques essentielles de l'organisation du parti doivent être l'unité de structure et d'action". Le centralisme exprime l'unité du prolétariat, alors que la démocratie n'est qu' "un simple mécanisme d'organisation" (Ibid.). Pour l'organisation politique du prolétariat, le centralisme ne signifie jamais domination par fatwa bureaucratique puisqu'il ne peut vivre que s'il existe une participation consciente, authentique de tous ses membres à la défense et à l'élaboration du programme et des analyses du parti ; en même temps, il doit se baser sur une confiance profonde dans les organes centraux élus par la plus haute expression de l'unité de l'organisation, le Congrès, pour mettre en oeuvre les orientations de l'organisation entre les congrès. Les procédures "démocratiques" telles que les votes et les décisions majoritaires sont évidemment utilisées au cours de tout ce processus, mais ils ne sont qu'un moyen pour une fin qui est l'homogénéisation de la conscience et la création d'une réelle unité dans l'action au sein de l'organisation. (5)
Contrairement à une idée largement répandue dans le milieu politique prolétarien aujourd'hui, la question du fonctionnement centralisé de l'organisation n'est absolument pas une question secondaire qui recouvre des questions programmatiques plus profondes, mais c'est une question programmatique en elle-même. Le BIPR, par exemple, insiste sur le fait que les récentes scissions dans le CCI n'ont pas du tout eu lieu sur des questions d'organisation. Il refuse catégoriquement de traiter de la question du fonctionnement et recherche "les véritables faiblesses programmatiques du CCI" qui ont amené aux scissions (par exemple notre analyse supposée erronée de la lutte de classe ou notre théorie de la décomposition). C'est une erreur de méthode, étrangère à la démarche de Lénine. En fait, cela nous rappelle les commentaires d'Axelrod après le Deuxième Congrès : "Avec ma pauvre intelligence, je suis incapable de comprendre ce qu'on peut vouloir dire par 'opportunisme sur les questions organisationnelles', posé comme quelque chose d'autonome, dégagé de tout lien organique avec des idées programmatiques ou tactiques". (Lettre à Kautsky, "Sur les origines et le sens de nos différences organisationnelles", 1904). Mais la lutte contre l'opportunisme organisationnel avait déjà été largement démontrée par la pratique de Marx dans la Première Internationale, en particulier contre les tentatives de Bakounine de détruire la centralisation en construisant toute une série d'organisations secrètes uniquement responsables devant lui. Au Congrès de La Haye de 1872, cette question était considérée par Marx et Engels comme plus importante à mettre à l'ordre du jour que les leçons de la Commune de Paris - qui constituaient certainement les leçons les plus vitales dans toute l'histoire des mouvements révolutionnaires du prolétariat. De même, la scission entre les bolcheviks et les mencheviks nous a laissé des leçons essentielles concernant le problème de la construction d'une organisation de révolutionnaires. Malgré toutes les différences entre les conditions auxquelles étaient confrontés les révolutionnaires en Russie au début du 20e siècle et celles qu'a connues le camp politique prolétarien qui a resurgi depuis la reprise historique à la fin des années 1960, il existe néanmoins beaucoup de points communs. Notamment, les nouveaux groupes qui surgissent dans la dernière partie du 20e siècle ont été particulièrement marqués par l'esprit de cercle. La rupture entre eux et la précédente génération de révolutionnaires et toute l'expérience de cette dernière de ce qu'est travailler dans un véritable parti prolétarien, les effets traumatisants de la contre-révolution stalinienne qui ont instillé dans la classe une profonde méfiance envers la notion même de parti politique centralisé, la puissante influence de la petite-bourgeoisie et des couches intellectuelles après 1968, faisant écho au poids disproportionné de l'intelligentsia dans le mouvement révolutionnaire de la première heure en Russie, les campagnes incessantes de la classe dominante contre l'idée même de communisme et en faveur de l'acceptation sans question de l'idéologie démocratique - tous ces facteurs ont rendu la tâche de construire des organisations prolétariennes plus difficile aujourd'hui que jamais. Le CCI a écrit plusieurs fois sur ces questions - l'exemple le plus récent dans cette revue est notre article sur le 15e Congrès du CCI (Revue internationale n°114) qui montre aussi comment ces difficultés sont exacerbées par l'atmosphère putride du capitalisme en décomposition. En particulier, les pressions de la décomposition qui tend à gangstériser l'ensemble de la société, poussent constamment à transformer les restes d'esprit de cercle en un phénomène plus pernicieux et destructeur - en clans, groupements informels, parallèlement à leur propre projet politique destructeur, basé sur des loyautés et des hostilités personnelles. Nous avons aussi noté les parallèles frappants entre les scissions dans nos rangs qui ont exprimé ces difficultés et la scission entre les bolcheviks et les mencheviks en 1903. Lorsque les éléments qui ont formé la "Fraction externe du CCI" (FECCI) ont déserté nos rangs en 1985, nous avons publié dans la Revue n°45 un article qui faisait un parallèle entre la FECCI et les mencheviks. L'article montrait notamment que la "tendance" qui allait sortir pour former la FECCI, était un groupe plus fondé sur les loyautés personnelles, de l'orgueil blessé et un sentiment déplacé de persécution que sur de véritables divergences politiques (6). De même, la soi-disant fraction interne du CCI (FICCI) qui s'est formée en 2001 a montré beaucoup de caractéristiques du menchevisme de 1903. La FICCI a son origine dans un clan qui s'accommodait bien des progrès du CCI tant qu'il était bien installé dans son organe central international. Il a, en fait, répondu par une campagne de calomnies et de dénigrements à une minorité de camarades qui avaient commencé à examiner plus en profondeur la véritable situation de l'organisation. Dès que ce clan a perdu ce qu'il considérait comme une "position de pouvoir", il a commencé immédiatement à se présenter comme le défenseur acharné et persécuté de la démocratie contre la bureaucratie usurpatrice. Ayant proclamé auparavant être le défenseur le plus vigoureux des statuts, il s'est mis sans vergogne à violer toutes les règles de l'organisation, notablement la décision du 14e Congrès qui avait élaboré une méthode cohérente pour traiter les divergences et les tensions qui étaient apparues dans l'organe central. C'est vraiment l'écho du comportement des mencheviks vis-à-vis du Congrès de 1903. Comme les mencheviks, ces deux scissions (FECCI et FICCI) se sont senties contraintes de "donner de la profondeur à leur position et de la justifier", en découvrant rapidement d'importantes divergences programmatiques avec le CCI - même si au départ, ces groupements s'étaient posés comme les véritables gardiens de la plate-forme du CCI et de ses analyses fondamentales. Ainsi la FECCI a abandonné le cadre trop lourd à porter pour elle de la décadence ; la FICCI, elle, s'est immédiatement débarrassée de notre concept de décomposition qui est en quelque sorte "impopulaire" dans le milieu prolétarien que cette bande essaie d'infiltrer. Dans ce contexte, l'incapacité du milieu prolétarien à traiter la question d'organisation comme une question politique à part entière l'a rendu tout à fait incapable de répondre adéquatement aux problèmes organisationnels auxquels est confronté le CCI, et d'autant plus vulnérable aux campagnes de séduction d'un groupe comme la FICCI qui joue un rôle purement parasitaire dans le milieu. Nous ne mentionnons pas ces expériences parce que nous voulons les mettre sur le même plan que le Congrès de 1903 - notamment nous ne nous faisons aucune illusion sur le fait que nous serions déjà le parti de classe. Il n'en reste pas moins que ceux qui ne saisissent pas les leçons du passé, sont condamnés à répéter les mêmes erreurs. Sans assimiler la pleine signification de la scission entre bolchevisme et menchevisme, il sera impossible de progresser vers la formation du parti prolétarien de la future révolution. Pas plus que les bolcheviks - que ce soit en 1903, 1914, 1917 ou à d'autres moments historiques clés - les organisations prolétariennes d'aujourd'hui et de demain ne pourront éviter les crises et les scissions. Mais si nous sommes armés par les leçons du passé, de tels moments de crise permettront, comme c'est arrivé de nombreuses fois dans l'histoire des bolcheviks, aux organisations politiques du prolétariat de sortir politiquement renforcées et revigorées, et de ce fait, plus capables de faire face aux impérieuses requêtes de l'histoire. Dans un second article, nous étudierons plus en détail le débat sur la conscience de classe du Second Congrès et la controverse entre Lénine, Trotsky et Luxemburg sur la scission dans la social-démocratie russe.
Amos
(1) Référence humoristique à la façon d'enseigner l'histoire en Grande-Bretagne, qui présentait, dans les manuels scolaires, certains événements historiques comme des "très mauvaises choses".
(2 )Ce que dit Lénine, dans Que faire ?, sur les révolutionnaires qui agissent comme "tribunes du peuple" doit être compris à la lumière de la façon dont les sociaux-démocrates de l'époque analysaient la révolution à venir - pas comme une lutte directe pour le socialisme mais comme ayant en premier lieu pour but de renverser l'autocratie et d'inaugurer une phase de "démocratie". Les bolcheviks, contrairement aux économistes et aux mencheviks ensuite, étaient convaincus que la bourgeoisie russe n'était pas capable d'accomplir cette tâche et que c'est la classe ouvrière qui devrait la réaliser. En tout état de cause, le point le plus substantiel reste : la conscience socialiste ne peut surgir sans que la classe ouvrière ne prenne conscience de sa position générale dans la société capitaliste, et ceci implique nécessairement de voir plus loin que l'usine, de considérer l'ensemble des rapports de classe au sein de la société capitaliste.
(3) Lénine a clarifié, au Congrès, que par ce terme de "révolutionnaire professionnel", il ne voulait pas dire uniquement des agents du Parti à plein temps et payés ; il utilisait au fond le terme de "professionnel" en opposition à la démarche "d'amateur" propre à la phase des cercles quand les groupes n'avaient pas de forme claire ni de plan d'action ferme, et qu'ils duraient en moyenne quelques mois avant d'être détruits par la police.
(4) Cette analyse de trois courants principaux au sein des organisations politiques du prolétariat - la droite ouvertement opportuniste, la gauche révolutionnaire, et le centre hésitant et oscillant - garde sa validité aujourd'hui, tout comme le terme de marais que Lénine applique à la tendance centriste. Ca vaut la peine d'ajouter la note que Lénine a faite à propos de ce terme dans son propre texte car il évoque tellement bien ce qui arrive fréquemment aujourd'hui quand le CCI utilise le terme de marais pour caractériser une zone mouvante de transition entre la politique du prolétariat et la politique de la bourgeoisie : "Il en est maintenant dans notre Parti qui, à entendre ce mot, sont saisis d'horreur et crient à une polémique dénuée d'esprit de camaraderie. Etrange altération du jugement sous l'influence du ton officiel ... appliqué à contre-temps ! Il n'est guère de parti politique qui, connaissant la lutte intérieure, se soit passé de ce terme dont on se sert toujours pour désigner les éléments instables, qui oscillent entre les combatants. Et les Allemands qui savent faire tenir la lutte intérieure dans un cadre parfairtement convenable ne se formalisent pas au sujet du mot "versumpft" et ne se sentent pas saisis d'horreur, ne font pas preuve d'une officielle et ridicule pruderie" (Un pas en avant deux pas en arrière). Évidemment, lorsque nous utilisons ce terme aujourd'hui, nous parlons en général d'une zone entre les organisations prolétariennes et les organisations bourgeoises, alors que Lénine parle d'un marais au sein du parti du prolétariat existant. Ces différences reflètent de vrais changements historiques dans lesquels nous n'entrerons pas ici, mais cela ne doit pas obscurcir ce qu'il y a de commun entre les deux applications de ce terme.
(5) Lénine a utilisé plus tard le terme de "centralisme démocratique" pour décrire la méthode d'organisation qu'il défendait, de même que plus tard il devait utiliser le terme de "démocratie ouvrière" pour décrire le mode d'opération des soviets. De notre point de vue, aucune de ces expressions n'est très appropriée , essentiellement parce que le terme de démocratie ("domination du peuple") implique un point de vue qui ne prend pas en compte les classes. Nous reviendrons une autre fois sur cette question. Ce qui est intéressant cependant, c'est que Lénine n'a pas utilisé ce terme en 1903, et en fait, à ce moment-là, sa cible principale était précisément l'idéologie du "démocratisme" au sein du mouvement ouvrier.
(6) Notre Texte d'orientation de 1993 sur le fonctionnement organisationnel, publié dans la Revue internationale n°109 (texte qui fait aussi une analyse du Congrès de 1903) montre de façon plus explicite en quoi la FECCI était un clan et non une vraie tendance ou fraction, alors que nos "Thèses sur le parasitisme" (Revue internationale n°94) montrent le lien organique entre les clans et le parasitisme : les clans ou les cliques qui ont été impliqués dans des scissions du CCI ont invariablement évolué en groupes parasitaires qui ne peuvent jouer qu'un rôle négatif et destructeur au sein de l'ensemble du milieu prolétarien. Cela s'est confirmé amplement par la trajectoire de la FICCI.
Le succès du Forum social européen (FSE) qui s'est déroulé en novembre dernier à Paris illustre de façon probante la montée en puissance régulière du mouvement altermondialiste au cours de la dernière décennie. Après quelques balbutiements avec une audience relativement limitée (un enfermement davantage sectoriel que géographique d'ailleurs, puisque des universitaires et "penseurs" du monde entier s'y retrouvèrent rapidement) le mouvement n'a pas tardé à prendre les marques d'un courant idéologique traditionnel : d'abord une popularité qu'il a trouvée dans le radicalisme des manifestations de Seattle fin 1999 à l'occasion du sommet de l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) ; puis ses "têtes" médiatiques, parmi lesquelles José Bové emporte largement la palme, et enfin ses événements marquants et incontournables : le Forum Social Mondial (FSM), qui se voulait le contre-pied du forum de Davos regroupant les grands responsables économiques du monde et qui a été organisé les trois premières fois (2001, 2002 et 2003) à Porto Alegre, ville symbole de "l'autogestion citoyenne".
aDepuis cette mise en route tonitruante, la déferlante ne cesse de grossir : les forums se régionalisent (le FSE en est l'expression, mais d'autres forums régionaux ont eu lieu, notamment en Afrique), le FSM à son tour se délocalise pour rejoindre l'Inde au début de l'année 2004, les journaux, revues, meetings, manifestations se multiplient à une vitesse ahurissante.. Il n'est guère aujourd'hui possible de se préoccuper des questions sociales sans être immédiatement confronté au raz de marée des idées altermondialistes.
Une telle montée en force soulève immédiatement une série de questions : pourquoi si rapidement, si largement et si puissamment ? Et pourquoi maintenant ?
Pour les tenants de l'altermondialisation, la réponse est simple : si leur mouvement connaît aujourd'hui un tel succès, c'est qu'il apporte une véritable réponse aux problèmes qui se posent à l'heure actuelle à l'humanité. Cela dit, il faudrait qu'ils expliquent, entre autres, pourquoi les médias (qui sont pour la plupart entre les mains de ces grandes "entreprises transnationales" qu'ils ne cessent de dénoncer) font une telle publicité à leurs faits et gestes.
C'est vrai que le succès spectaculaire du mouvement altermondialiste signifie qu'il correspond à un besoin véritable, qu'il sert des intérêts bien réels. La question est alors : QUI a véritablement besoin du mouvement altermondialiste? QUELS Intérêts sert-il réellement ? S'agit-il des intérêts des différentes catégories d'opprimés (les paysans pauvres, les femmes, les "exclus", les ouvriers, les retraités, etc.) qu'il prétend défendre ou bien des intérêts des tenants avérés de l'ordre social actuel qui font la promotion de l'altermondialisme, voire qui le financent ?
En fait, la meilleure façon de répondre à ces questions est de les confronter aux besoins présents de la bourgeoisie sur le terrain idéologique. En effet, la classe dominante est actuellement confrontée à la nécessité de rechercher le meilleur moyen de porter des coups décisifs contre la conscience de la classe ouvrière.
Le premier élément se trouve dans la crise économique, qui si elle n'est pas nouvelle puisqu'elle a commencé à la fin des années 60, atteint une telle profondeur que la bourgeoisie ne peut s'éviter de tenir un discours relativement réaliste. Le mensonge éhonté qui s'appuyait sur les taux de croissance à deux chiffres des "dragons" asiatiques (Corée du Sud, Taiwan, etc.) pour démontrer la bonne santé du capitalisme au lendemain de l'effondrement du bloc de l'Est ne tient plus : les dits dragons ne crachent plus guère de feu. Quant aux "tigres" (Thaïlande, Indonésie, etc.) censés les accompagner, ils ont cessé de rugir pour implorer la bienveillance de leurs créanciers. Le mensonge qui a tenté de prendre la relève et qui substituait aux "pays émergents" les "secteurs émergents" de l'économie sous le terme de "nouvelle économie", a tenu encore moins de temps : la rude loi de la valeur a ramené les envolées spéculatrices à la raison ; une raison bien sévère qui a laissé sur le carreau la plus grande partie des entreprises de ce secteur.
Aujourd'hui, le "contexte récessif" dont chaque bourgeoisie nationale attribue la cause aux difficultés de sa voisine, est un euphémisme qui peine à cacher la gravité de la situation économique, jusqu'au cœur du capitalisme. Mais ce discours s'accompagne aussi de celui qui rappelle sans cesse, tel une rengaine, la nécessité de "faire un effort", de se "serrer la ceinture" afin de retrouver rapidement la prospérité. Cela ne fait qu'envelopper plus ou moins bien les attaques que la bourgeoisie met en œuvre contre la classe ouvrière, des attaques plus dures, plus larges et plus rapprochées, que la gravité de la crise rend nécessaires pour la préservation des intérêts de la classe dominante.
Ces attaques ne peuvent que susciter une réaction du prolétariat, même si c'est de façon différenciée suivant les pays et les moments, et engendrer un développement des luttes. Cette situation particulière est aussi le ferment d'un début de prise de conscience de la part de certains éléments de la classe ouvrière. Il ne s'agit pas d'un développement spectaculaire de la conscience de classe. Néanmoins, il existe aujourd'hui dans le prolétariat des questionnements sur les raisons réelles des attaques portées par la bourgeoisie, sur la réalité de la situation économique, mais aussi sur les fondements réels des guerres qui se déchaînent en permanence dans le monde de même que sur les moyens de lutter efficacement contre ces calamités qui ne peuvent plus se concevoir aussi facilement comme des fatalités issues de la "nature humaine".
Ces questionnements sont encore loin d'avoir une ampleur menaçant la domination politique du capitalisme. Ils n'en constituent pas moins une préoccupation pour la bourgeoisie, pour qui il est plus facile de tuer le poussin dans l'œuf que d'attendre qu'il mûrisse. Cette préoccupation est au cœur du dispositif idéologique de l'altermondialisation, qui constitue une réaction adaptée de la bourgeoisie face au développement d'un début de prise de conscience dans la classe ouvrière. Il faut se rappeler l'idée centrale qui était mise à toutes les sauces après l'effondrement du bloc de l'Est et des régimes soi-disant "socialistes" : "Le communisme est mort, vive le libéralisme ! Le temps de l'affrontement entre deux mondes est terminé, et c'est tant mieux, car il était source de guerre et de misère. Désormais, un seul monde existe, le seul monde possible, celui du capitalisme libéral et démocratique, et il est source de paix et de prospérité."
Il n'aura pas fallu longtemps pour que ce monde-là démontre sa capacité intacte à déchaîner la guerre, à répandre la misère et la barbarie, même après la disparition de "l'Empire du Mal" (suivant l'expression de l'ex président américain Reagan) qui lui faisait face. Et moins de dix ans après ce triomphe d'un seul monde possible, voilà que naît l'idée d'un "autre monde" possible, une alternative au libéralisme. La classe dominante aura de toute évidence su prendre la mesure des effets à long terme de la crise de son système sur le développement de la conscience du prolétariat et mettre en place rapidement un rideau de fumée large et opaque destiné à détourner la classe ouvrière de sa perspective pour un "autre monde" où, contrairement à celui pensé par les altermondialistes, la bourgeoisie n'occupe plus la moindre place.
Les questionnements des éléments en recherche au sein de la classe ouvrière peuvent, comme on l'a vu, se classer sans surprise en trois thèmes fondamentaux :
Ces trois questions sont au cœur des préoccupations du mouvement ouvrier depuis ses origines. En effet, c'est parce qu'elle pourra comprendre les causes profondes de la situation qu'elle vit, parce qu'elle pourra comprendre qu'une seule perspective est possible face à ces causes et qu'elle parviendra à en dégager son rôle révolutionnaire historique, que la classe ouvrière pourra s'armer pour abattre le capitalisme et mettre en chantier le communisme.
Près de deux siècles d'expérience nous montrent qu'il ne faut pas sous-estimer la capacité de la bourgeoisie à comprendre ce processus de prise de conscience et les dangers historiques qu'il renferme. C'est pour cela que l'idéologie altermondialiste, au-delà de son apparence hétéroclite, repose fondamentalement sur ces trois thèmes essentiels.
Le premier de ces thèmes, la réalité du monde actuel, fait ressortir immédiatement à quel point l'idéologie de l'altermondialisme fait intégralement partie de l'appareil mystificateur bourgeois en ce qu'elle participe pleinement aux mensonges sur la situation économique du capitalisme. Pour l'altermondialisme, comme pour toutes les idéologies gauchistes et anarchistes, la réalité de la crise historique de ce système est cachée derrière une dénonciation permanente des grands trusts. Qu'une région entière de la planète s'effondre dans le marasme économique, et c'est de la faute aux multinationales. Que la pauvreté se répande jusqu'au cœur des pays industrialisés, et c'est encore à cause des grandes entreprises avides de profit. Partout, le monde n'est que richesse infinie, dont le seul défaut est d'être accaparée par une minorité sans cœur. Dans ce schéma en apparence cohérent, il manque un élément fondamental pour qui veut comprendre l'évolution de la situation mondiale : c'est la crise, cette crise définitive qui signe la faillite du capitalisme.
Pour la bourgeoisie, il a toujours été d'une importance cruciale de cacher cette réalité qui signifie que son système n'est pas éternel, qu'elle est condamnée à quitter la scène de l'histoire. C'est pour cela que, face aux convulsions croissantes qui assaillent son économie, elle met en avant ses "contextes récessifs", ses "bouts du tunnel" à venir et ses lendemains qui ne vont plus tarder à chanter. Pourtant, depuis que ce discours nous est servi, la situation ne fait qu'empirer. Cela n'empêche nullement la bourgeoisie de donner une nouvelle jeunesse à ce mensonge en le faisant porter par le mouvement altermondialiste.
Cela n'empêche cependant pas ce dernier de proposer une alternative au système actuel. Ou plutôt plusieurs alternatives. C'est même là le deuxième thème fondamental sur lequel se base son idéologie. En effet, chaque secteur de ce mouvement porte sa propre critique du monde actuel, légèrement différent de celle des autres : tantôt teintée d'écologie, tantôt marquée par une réflexion économique, ou encore culturelle, alimentaire, sexuelle… la liste est longue. Ces différentes critiques n'en restent pas là : chacune d'entre elles se doit de proposer sa propre solution positive. C'est pour cela que le mouvement altermondialiste se donne comme mot d'ordre que "d'autres mondes sont possibles" : d'un monde sans OGM à un monde autogéré, en passant par un capitalisme d'État des plus classiques.
Le fait de mettre en avant autant d'alternatives politiques ne présente évidemment aucun danger pour la classe dominante, en ce sens qu'aucune de ces alternatives ne sort du cadre de la société capitaliste. Elles n'en représentent que des aménagements plus ou moins importants, plus ou moins utopiques, mais toujours compatibles avec la domination de la bourgeoisie. De fait, cette dernière place face à la classe ouvrière tout un éventail de "solutions" aux dysfonctionnements du système, qui constituent un rideau de fumée cachant la seule perspective capable de mettre fin à la barbarie et à la misère : le renversement de leur cause fondamentale, le capitalisme moribond.
Le troisième thème de l'altermondialisme découle alors naturellement des deux premiers : après avoir caché la vraie raison de la misère et de la barbarie, après avoir caché la seule perspective possible pour en sortir, il ne reste plus qu'à cacher la force capable d'y parvenir. Pour cela, l'altermondialisme s'ATTAChe à faire la promotion de toute une multitude de révoltes et de contestations, souvent issues de la paysannerie du tiers-monde, mais aussi de celle des pays développés, tel le mouvement animé par José Bové, ou encore de couches petites-bourgeoises partant ici ou là à l'assaut désespéré du pouvoir contre une dictature corrompue ou une république bananière. Toutes ces révoltes expriment bien entendu une réaction et un refus de la misère que la crise abat sur la grande majorité de l'humanité. Mais aucune ne renferme la moindre étincelle capable de faire exploser l'ordre capitaliste. Au contraire, ces révoltes restent enfermées dans le cadre nationaliste et n'ont aucune perspective constructive à opposer à l'ordre auquel elles s'affrontent.
Depuis plus d'un siècle et demi, le mouvement ouvrier a su montrer que la seule force capable de transformer véritablement la société est le prolétariat. Si celui-ci n'est pas la seule classe à se soulever contre la barbarie capitaliste, il détient seul la clé de son dépassement. Pour ce faire, il doit non seulement conquérir son unité internationale, mais aussi son autonomie comme classe vis-à-vis de toutes les autres classes de la société. Cela, la bourgeoisie le sait parfaitement. En mettant en avant toutes ces luttes nationalistes petites-bourgeoises, elle enferme le prolétariat dans un carcan dans lequel sa conscience et sa propre perspective ne peuvent se développer.
Ce type de mystifications répond à un danger qui n'est pas nouveau pour la bourgeoisie : le prolétariat est potentiellement capable de renverser son système depuis que celui-ci est entré dans sa phase de décadence, soit au début du 20e siècle. La classe dominante a compris ce danger depuis la Première Guerre mondiale, puis la vague révolutionnaire qui a commencé en octobre 1917 en Russie et a menacé l'ordre capitaliste pendant plusieurs années, depuis 1919 en Allemagne jusqu'en Chine en 1927. Elle n'a donc pas attendu la dernière décennie pour dresser son plan de bataille. Et de fait, la classe ouvrière a déjà subi plus d'un siècle d'attaques idéologiques fondées sur le mensonge au sujet de la vraie nature de la crise, de la perspective communiste et des potentialités de la lutte de classe. La déferlante altermondialiste n'est donc pas une première dans l'histoire de la pensée bourgeoise face au prolétariat. Cependant, une telle poussée exprime que quelque chose a changé dans l'affrontement idéologique de classe, qui a nécessité une adaptation des moyens de mystification de la classe dominante contre le prolétariat.
"On ne change pas une équipe qui gagne", ont coutume de répéter les spécialistes du sport. Sur le fond, les mystifications bourgeoises destinées à empêcher la classe ouvrière de développer sa conscience révolutionnaire sont toujours du même ordre puisqu'elles doivent faire face toujours aux mêmes besoins, comme on l'a vu plus haut. Traditionnellement, ce sont les partis de Gauche, social-démocrates et staliniens, qui ont été les véhicules de ces mystifications visant à masquer la faillite historique du mode de production capitaliste, à présenter de fausses alternatives à la classe ouvrière et à saper toute perspective aux luttes de celle-ci.
Ce sont ces partis qui ont été amplement sollicités à partir de la fin des années 60 lorsque la crise actuelle a commencé à se développer et surtout lorsque le prolétariat mondial a ressurgi sur la scène historique après quatre décennies de contre-révolution (l'immense grève de mai 1968 en France, l'automne chaud italien de 1969, etc.). Face à la montée impétueuse des luttes prolétariennes, les partis de Gauche ont commencé par mettre en avant une "alternative" de gouvernement censée répondre aux aspirations de la classe ouvrière. Un des thèmes de cette "alternative" c'était que l'État devait être beaucoup plus présent dans une économie dont les convulsions, commencées en 1967 avec la fin de la reconstruction du second après-guerre, allaient en s'accroissant. Aux dires de ces partis, les ouvriers se devaient de modérer leurs luttes, voire d'y renoncer, pour exprimer sur le terrain électoral leur volonté de changement et permettre à ces partis d'accéder au gouvernement afin d'y mener une politique favorable aux intérêts des travailleurs. Depuis cette époque, les partis de Gauche (particulièrement les partis social-démocrates, mais aussi les partis dits "communistes" comme en France) ont participé à de nombreux gouvernements afin d'y appliquer une politique non de défense des travailleurs mais de gestion de la crise et d'attaque des conditions de vie de ces derniers. De plus, l'effondrement à la fin des années 80 du bloc de l'Est et des régimes soi-disant "socialistes" a porté un coup très dur aux partis qui se revendiquaient de ces régimes, les partis "communistes" qui ont perdu la plus grande partie de l'influence qu'ils avaient auparavant dans la classe ouvrière.
Ainsi, alors que face à l'aggravation de la crise du capitalisme, la classe ouvrière est conduite à reprendre le chemin des luttes en même temps que s'ébauche en son sein une réflexion sur les enjeux de la situation actuelle de la société, les partis qui traditionnellement avaient représenté la défense du capitalisme dans les rangs ouvriers pâtissent d'un fort discrédit qui les empêche de tenir la place qu'ils avaient occupée par le passé. C'est pour cela qu'ils ne se trouvent pas, à l'heure actuelle, aux avant-postes des grandes manœuvres destinées à dévoyer le mécontentement et les interrogations de la classe ouvrière. C'est le mouvement altermondialiste qui occupe pour le moment le devant de la scène alors même qu'il reprend à son compte l'essentiel des thèmes qui avaient fait les beaux jours des partis de Gauche par le passé. C'est bien d'ailleurs pour cette dernière raison que ces mêmes partis (particulièrement les partis "communistes") grenouillent plus ou moins dans les eaux du mouvement altermondialiste, même si c'est de façon discrète et "critique" afin de permettre à ce mouvement d'apparaître comme vraiment "novateur"[1] et ne pas le discréditer d'avance. Cette convergence remarquable entre les mystifications de la "vieille Gauche" et celles de l'altermondialisme, on peut la mettre en évidence autour de quelques-uns des thèmes centraux de ce dernier courant.
Pour donner un aperçu des thèmes majeurs du courant altermondialiste nous allons nous appuyer sur les écrits d'ATTAC, qui fait figure de principal "théoricien" de ce courant.
Cette organisation, l'Association pour la taxation des transactions financières et l'aide aux citoyens, est née officiellement en juin 1998 après un bouillonnement de contacts intervenus à la suite d'un éditorial d'Ignacio Ramonet dans le mensuel français Le Monde Diplomatique de décembre 1997. Illustration du succès du mouvement altermondialiste, ATTAC comptait plus de 30000 membres à la fin 2000. Parmi ceux-ci, il y a plus de 1000 personnes morales (syndicats, associations, assemblées d'élus locaux), une centaine de députés français, une majorité de fonctionnaires, surtout enseignants, et nombre de personnalités célèbres, politiques et artistiques, organisés en 250 comités locaux.
Ce puissant organe idéologique s'est créé sur l'idée de la "taxe Tobin", qu'on doit au Prix Nobel d'économie, James Tobin, pour qui une taxation de 0,05% des transactions de change permettrait une régulation de ces transactions et éviterait les excès de la spéculation. Pour ATTAC, cette taxe permettrait surtout de récupérer des fonds qui seraient ensuite affectés au développement des pays pauvres[2].
Pourquoi une telle taxe ? Justement pour à la fois contrer et profiter (ce qui est pour le moins contradictoire : comment vouloir la disparition de ce dont on profite ?) de ces transactions de change et plus généralement financières, qui symbolisent cette mondialisation de l'économie qui, en gros, enrichit les riches et appauvrit les pauvres.
Le point de départ de l'analyse de la société actuelle faite par ATTAC est le suivant : "La mondialisation financière aggrave l'insécurité économique et les inégalités sociales. Elle contourne et rabaisse le choix des peuples, les institutions démocratiques et les États souverains en charge de l'intérêt général. Elle leur substitue des logiques strictement spéculatives exprimant les seuls intérêts des entreprises transnationales et des marchés financiers.[3]"
Quelle est d'après ATTAC l'origine de cette évolution économique ? Nous trouvons les réponses suivantes : "L'un des faits marquants de la fin du 20e siècle a été la montée en puissance de la finance dans l'économie mondiale : c'est le processus de globalisation financière, résultat du choix politique imposé par les gouvernements des pays membres du G7". L'explication du changement qui intervient à la fin du 20e siècle est donnée plus loin : "Dans le cadre du compromis "fordiste"[4], qui a fonctionné jusqu'aux années 1970, les dirigeants avaient conclu des accords avec les salariés, organisant un partage des gains de productivité au sein de l'entreprise, ce qui avait permis de préserver le partage de la valeur ajoutée. L'avènement du capitalisme actionnarial consacre la fin de ce régime. Le modèle traditionnel, qualifié de stakeholder, et qui considère l'entreprise comme une communauté d'intérêts entre ses trois partenaires a cédé la place à une nouveau modèle, appelé shareholder, donnant la primauté absolue aux intérêts des actionnaires détenteurs du capital-actions, c'est-à-dire du fonds propre des entreprises.[5]" Par ailleurs : "L'objectif prioritaire des entreprises cotées en Bourse est de "créer de la valeur actionnariale" (shareholder value), c'est-à-dire de faire monter le cours de leurs actions pour générer des plus-values, et augmenter ainsi la richesse de leurs actionnaires.[6]"
Toujours d'après les altermondialistes, le nouveau choix des gouvernements des pays du G7 ont provoqué une transformation des entreprises. Les firmes multinationales ou les grandes institutions financières, ayant cessé de tirer leur profit de la production de marchandises, "font pression sur les entreprises pour qu'elles distribuent le maximum de dividendes au détriment des investissements productifs à rendement différé". Nous n'allons pas ici multiplier les citations du mouvement altermondialiste. Celles qui se trouvent ci-dessus suffisent à mettre en évidence trois choses :
Ainsi, les "transnationales" d'aujourd'hui qui s'affranchiraient de l'autorité des États ressemblent beaucoup aux "multinationales" stigmatisées par les partis de Gauche dans les années 70 pour le même péché. En réalité, ces "multinationales" ou "transnationales" ont bien une "nationalité" qui est celle de ses actionnaires majoritaires. En fait, ces multinationales sont la plupart du temps de grandes entreprises des États les plus puissants, en premier lieu des États-Unis et elles sont des instruments, à côté des moyens militaires ou diplomatiques, de la politique impérialiste de ces États. Et lorsque tel ou tel État national (comme celui des "républiques bananières") est soumis aux dictats de telle ou telle grande "multinationale", ce n'est fondamentalement que l'expression de la domination impérialiste de cet État par la grande puissance où est basée cette multinationale.
Dans les années 70 déjà, la Gauche réclamait "plus d'État" afin de limiter le pouvoir de ces "monstres modernes" et garantir une répartition plus "équitable" des richesses produites. ATTAC et compagnie n'ont donc rien inventé dans ce domaine. De plus, et surtout, il est important ici de souligner le caractère profondément mensonger de cette idée : l'État n'a jamais été un instrument de défense des intérêts des exploités. Il est fondamentalement un instrument de préservation de l'ordre social existant et donc de défense des intérêts de la classe dominante et exploiteuse. Dans certaines circonstances, et afin de mieux pouvoir assumer son rôle, l'État peut s'opposer à tel ou tel secteur de cette dernière. C'est ce qui est advenu à l'aube du capitalisme lorsque le gouvernement anglais a établi des règles afin de limiter l'intensité de l'exploitation des ouvriers, notamment des enfants. Certains capitalistes s'en sont trouvé lésés mais une telle mesure visait à permettre que la force de travail, qui crée toute la richesse du capitalisme, ne soit pas détruite à grande échelle, et avant d'avoir atteint l'âge adulte. De même, lorsque l'État hitlérien persécutait, voire massacrait certains secteurs de la bourgeoise, (les bourgeois juifs ou les bourgeois "démocrates"), cela n'avait de toute évidence rien à voir avec une quelconque défense des intérêts des exploités.
L'État-Providence est fondamentalement un mythe destiné à faire accepter par les exploités la perpétuation de l'exploitation capitaliste et de la domination bourgeoise. Lorsque la situation économique du capitalisme s'aggrave, l'État, qu'il soit "de gauche" comme "de droite" est obligé de montrer son vrai visage : c'est l'organe qui décrète le blocage des salaires, qui exerce des coupes claires dans les "budgets sociaux", les dépenses de santé, les allocations de chômage et les pensions de retraite. Et c'est encore l'État, avec ses forces de répression, qui vient à coups de matraques, de grenades lacrymogènes, voire d'arrestations et de balles meurtrières, ramener à la raison les ouvriers qui refusent d'accepter les sacrifices qui leur sont demandés.
En fait, derrière les illusions que les altermondialistes, dans la tradition de la Gauche classique, essayent de semer à propos des "multinationales" et de l'État comme défenseur des intérêts des "opprimés", il réside l'idée qu'il pourrait exister un "bon capitalisme" qu'il s'agirait d'opposer au "mauvais capitalisme".
Une telle idée trouve une expression caricaturale et ridicule lorsque ATTAC fait la "découverte" que désormais la principale motivation des capitalistes serait de faire du profit et cela à grand renfort de bavardages sur la différence entre les "stake holders" et les "shareholders". Franchement, il y a déjà belle lurette que les capitalistes investissent pour faire du profit. C'est même ce qu'ils ont toujours fait depuis que le capitalisme existe.
Quant aux "logiques strictement spéculatives" qui seraient le fait de la "mondialisation financière", elle n'a pas attendu non plus telle ou telle réunion du G7 de ces dernières années ou l'arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher et de son ami Ronald Reagan. La spéculation est pratiquement aussi vieille que l'économie capitaliste. Déjà au milieu du 19e siècle, Marx avait mis en évidence que lorsqu'une nouvelle crise de surproduction approche, les capitalistes ont tendance à préférer l'achat de valeurs spéculatives plutôt que de placer leur argent dans l'investissement productif. En effet, de façon très pragmatique, les bourgeois ont compris que si les marchés sont saturés, les marchandises produites grâce aux machines qu'ils ont achetées risquaient fort de ne pouvoir être vendues, interdisant ainsi tant la réalisation de la plus-value qu'elles contiennent (grâce à l'exploitation des ouvriers qui ont mis en œuvre ces machines) que même le remboursement du capital avancé. C'est pour cela d'ailleurs, notait Marx, que les crises commerciales semblaient résulter de la spéculation alors que cette dernière n'en était que le signe avant-coureur. De même, les mouvements spéculatifs auxquels on assiste aujourd'hui sont une expression de la crise générale du capitalisme, et nullement le résultat du manque de civisme de tel ou tel groupe de capitalistes.
Mais au-delà du caractère risible et stupide de "l'analyse scientifique" des "experts" de l'altermondialisation, il y a une idée que les défenseurs du capitalisme ont utilisée depuis longtemps pour empêcher la classe ouvrière de se tourner vers sa perspective révolutionnaire. Déjà, Proudhon, le socialiste petit bourgeois du milieu du 19e siècle, avait essayé de distinguer dans le capitalisme les "bons côtés" de ses "mauvais côtés". Il s'agissait pour les ouvriers de s'appuyer sur les "bons côtés" afin de mettre en œuvre une sorte de "commerce équitable" et d'autogestion de l'industrie (les coopératives).
Plus tard, tout le courant réformiste dans le mouvement ouvrier avait tenté, à l'image de son principal "théoricien", Bernstein, de mettre en avant la capacité du capitalisme (à condition qu'il y soit contraint par une pression de la classe ouvrière dans le cadre des institutions bourgeoises, tels les parlements) à satisfaire de façon croissante les intérêts des exploités. Les luttes de la classe ouvrière avaient donc comme objectif de permettre le triomphe des "bons" capitalistes contre les "mauvais" qui, par égoïsme ou par myopie, s'opposaient à cette évolution "positive" de l'économie capitaliste.
Aujourd'hui, ATTAC et ses amis nous proposent en fait de revenir au "compromis fordiste" qui prévalait avant l'arrivée des brutes du "tout finances" et qui "préservait le partage de la valeur ajoutée" entre les travailleurs et les capitalistes. Ce faisant, le courant altermondialiste apporte une contribution de choix aux mystifications bourgeoises :
En bref, les ouvriers sont appelés non pas à combattre le mode de production capitaliste, responsable de l'aggravation de leur exploitation, de leur misère et de l'ensemble de la barbarie qui se déchaîne actuellement dans le monde, mais à se mobiliser en défense d'une variante chimérique de ce système. C'est-à-dire à renoncer à la défense de leurs intérêts et à capituler devant ceux de leur ennemi mortel, la bourgeoisie.
On comprend alors pourquoi cette dernière, même si certains de ses secteurs critiquent les idées altermondialistes, affiche la plus grande indulgence envers ce mouvement et fait sa promotion.
La dénonciation ferme du mouvement altermondialiste comme d'essence fondamentalement bourgeoise, l'intervention la plus large possible afin de contrer ses idées dangereuses, sont dès lors des priorités pour tous les éléments du prolétariat qui ont conscience que le seul autre monde possible aujourd'hui est le communisme, et que celui-ci ne pourra se construire que résolument contre la bourgeoisie et l'ensemble de ses idéologies mystificatrices, dont l'altermondialisme n'est que le dernier avatar. En tant que tel, il est à combattre avec la même détermination que la Social-démocratie et le stalinisme.
Günter
[1] Il faut signaler que parmi les thèmes favoris de l'altermondialisme, il en est un qui n'appartient pas à la tradition des partis de Gauche classiques : celui de l'écologie. Il en est ainsi principalement parce que le thème de l'écologie est relativement récent alors que les partis de Gauche traditionnels basent leur idéologie sur des références plus anciennes (même si elles sont toujours d'actualité pour mystifier les ouvriers). Cela dit, cette Gauche traditionnelle a passé dans la plupart des pays une alliance stratégique avec le courant qui a fait de l'écologie son fonds de commerce principal, les Verts. C'est notamment le cas dans le principal pays européen, l'Allemagne.
[2] Il faut préciser que James Tobin lui-même s'est désolidarisé de l'utilisation qui était faite de sa recette par les altermondialistes. Contre ceux qui s'imaginent combattre le capitalisme avec les cartouches qu'il a fournies, le Prix Nobel de l'économie capitaliste n'a jamais fait mystère que, pour sa part, il était POUR le capitalisme.
[3] "Plate-forme d'ATTAC", adoptée par l'Assemblée constitutive du 3 juin 1998, in Tout sur ATTAC 2002, p. 22
[4] Ce terme fait référence aux thèses de Henry Ford I, fondateur d'une des plus grandes multinationales actuelles qui, après la Première Guerre mondiale défendait l'idée que les capitalistes avaient intérêt à verser des salaires élevés aux ouvriers afin d'élargir le marché pour les marchandises produites. A ce titre, les ouvriers de chez Ford étaient encouragés à se porter acquéreurs des voitures qu'ils avaient participé à fabriquer. Ces thèses qui pouvaient avoir un semblant de réalité pendant la période de la "prospérité", et qui avaient notamment pour avantage de faciliter la "paix sociale" dans les usines du "bon roi Henry", ont disparu comme neige au soleil lorsque la "Grande dépression" des années 30 s'est abattue sur les États-Unis et le reste du monde. NDLR.
[5] "Licenciements de convenance boursière : les règles du jeu du capitalisme actionnarial", Paris, le 2 Mai 2001, in Tout sur ATTAC 2002, pp. 132-134
[6] Tout sur ATTAC 2002, p. 137.
La fin de l'année 2003 a été marquée par un sérieux pas en avant du capitalisme mondial vers l'abîme : un pas représenté par la seconde guerre du Golfe et la création d'un bourbier militaire dans une zone stratégique du monde. Une guerre d'une importance cruciale pour les nouveaux équilibres impérialistes, avec l'intervention et l'occupation anglo-américaine de l'Irak et l'opposition à celle-ci des différentes puissances impérialistes qui prennent désormais de plus en plus des positions antagoniques à celles des Etats-Unis. Face à cette nouvelle boucherie, les principaux groupes révolutionnaires qui font partie de la Gauche communiste internationale ont, encore une fois, été capables de répondre à la propagande de la bourgeoisie par des prises de position résolument internationalistes. Face aux campagnes idéologiques de la bourgeoisie visant à déboussoler le prolétariat, ces groupes ont défendu l'ABC du marxisme. Cela ne signifie certainement pas que ces organisations défendent toutes les mêmes positions. Nous devons même dire que, de notre point de vue, l'intervention de la plupart d'entre elles a montré des faiblesses importantes, concernant en particulier la compréhension de la phase de conflits impérialistes ouverte avec l'effondrement du bloc de l'Est et la dissolution du bloc adverse, concernant également les enjeux de ces conflits. Ces différences doivent être comprises comme l'expression de l'hétérogénéité du difficile processus de maturation au sein de la classe ouvrière qui s'exprime y compris au niveau de ses avant-gardes révolutionnaires. En ce sens, tant que les principes de classe ne sont pas abandonnés, ces différences ne peuvent constituer un élément d'opposition frontale entre composantes du même camp révolutionnaire, mais justifient pleinement la nécessité d'un débat permanent entre celles-ci. Un tel débat public constitue non seulement la condition de la clarification au sein du camp révolutionnaire mais également un facteur de clarté concernant sa délimitation vis-à-vis des groupes radicaux (trotskisme, anarchisme officiel) de l'extrême gauche de l'appareil politique de la bourgeoisie. Il doit permettre aux énergies nouvelles qui surgissent de s'orienter vis-à-vis des différentes composantes du camp prolétarien.
C'est dans cet esprit que notre organisation a fait un appel aux autres organisations révolutionnaires à l'occasion du déclenchement de la deuxième guerre du Golfe, dans le but de promouvoir une initiative commune (documents, réunions publiques�) qui permettrait de "faire entendre le plus possible les positions internationalistes" (1) : "Les groupes actuels de la Gauche communiste partagent tous ces positions fondamentales au-delà des divergences pouvant exister entre eux. Le CCI est bien conscient de ces divergences et il n'a jamais tenté de les cacher. Au contraire, il s'est toujours efforcé dans sa presse de signaler les désaccords qu'il avait avec les autres groupes et de combattre les analyses qu'il estime erronées. Cela dit, conformément à l'attitude des bolcheviks en 1915 à Zimmerwald et de la Fraction italienne dans les années 30, le CCI estime qu'il est de la responsabilité des véritables communistes de présenter de la façon la plus ample possible à l'ensemble de la classe, face à la guerre impérialiste et aux campagnes bourgeoises, les positions fondamentales de l'internationalisme. Cela suppose, de notre point de vue, que les groupes de la Gauche communiste ne se contentent pas de leur propre intervention chacun dans son coin mais qu'ils s'associent pour exprimer de façon commune ce qui constitue leur position commune. Pour le CCI, une intervention commune des différents groupes de la Gauche communiste aurait un impact politique au sein de la classe qui irait bien au-delà de la somme de leurs forces respectives qui, nous le savons tous, sont bien réduites à l'heure actuelle. C'est pour cette raison que le CCI propose aux groupes qui suivent de se rencontrer pour discuter ensemble de tous les moyens possibles permettant à la Gauche communiste de parler d'une seule voix pour la défense de l'internationalisme prolétarien, sans préjuger ou remettre en cause l'intervention spécifique de chacun des groupes" (ibid). Cet appel a été envoyé : - au Bureau International pour le Parti Révolutionnaire (BIPR) - au Partito Comunista Internazionale (Il Comunista, Le Prolétaire) - au Partito Comunista Internazionale (Il Partito, dit "de Florence") - au Partito Comunista Internazionale (Il Programma Comunista). Malheureusement, il a soit été rejeté à travers des réponses écrites - celles du PCI-Le Prolétaire et du BIPR - soit été ignoré. Dans le n° 113 de notre Revue Internationale, nous avons déjà rendu compte des réponses ainsi que de nos prises de positions sur celles-ci et sur le silence des autres groupes. Avec cet article, nous nous fixons deux objectifs. D'une part, mettre en évidence, à travers l'analyse des prises de position des principaux groupes prolétariens face à la guerre, qu'il existe réellement un milieu politique prolétarien, quelle que soit la conscience qu'en ont les groupes qui en font partie, qui se distingue, grâce à sa fidélité à l'internationalisme prolétarien, des différentes formations gauchistes au verbiage révolutionnaire et de toutes les organisations ouvertement bourgeoises ou interclassistes. D'autre part, nous nous centrerons sur certaines divergences que nous avons avec ces groupes, pour montrer qu'elles correspondent à des visions erronées de la part de ceux-ci tout en mettant en évidence qu'elles ne font pas pour autant obstacle à une certaine unité d'action face à la bourgeoisie mondiale. Plus encore, nous mettrons en évidence en quoi de telles divergences, aussi sincères soient-elles, sont justement utilisées par ces groupes comme des prétextes pour rejeter une telle communauté d'action.
Il existe réellement un milieu politique prolétarien quoi qu'en pensent ses différentes composantes
Dans la lettre d'appel aux groupes révolutionnaires, nous avions mis en avant les critères qui, à notre avis, représentaient une base minimale qui, au-delà des divergences pouvant exister sur d'autres questions, était suffisante pour démarquer le camp révolutionnaire de celui de la contre-révolution : "a) La guerre impérialiste n'est pas le résultat d'une politique "mauvaise" ou "criminelle" de tel ou tel gouvernement en particulier ou de tel ou tel secteur de la classe dominante ; c'est le capitalisme comme un tout qui est responsable de la guerre impérialiste. b) En ce sens, face à la guerre impérialiste, la position du prolétariat et des communistes ne saurait être en aucune façon de s'aligner, même de façon "critique", sur l'un ou l'autre des camps en présence ; concrètement, dénoncer l'offensive américaine contre l'Irak ne signifie nullement apporter le moindre soutien à ce pays et à sa bourgeoisie. c) La seule position conforme aux intérêts du prolétariat est le combat contre le capitalisme comme un tout et donc contre tous les secteurs de la bourgeoisie mondiale avec comme perspective non pas celle d'un "capitalisme pacifique" mais le renversement de ce système et l'instauration de la dictature du prolétariat. d) Le pacifisme est au mieux une illusion petite-bourgeoise tendant à détourner le prolétariat de son strict terrain de classe ; le plus souvent, il n'est qu'un instrument utilisé avec cynisme par la bourgeoisie pour entraîner les prolétaires dans la guerre impérialiste en défense des secteurs "pacifistes" et "démocratiques" de la classe dominante. En ce sens, la défense de la position internationaliste prolétarienne est inséparable d'une dénonciation sans concession du pacifisme" (ibid).
Tous les groupes à qui cet appel a été adressé ont, comme nous allons en rendre compte, satisfait, à travers leurs prises de position, à ces critères minimaux. Le PCI Programma Comunista, donne un cadre très correct à la phase actuelle en affirmant que "l'agonie d'un mode de production fondé sur la division en classes est beaucoup plus féroce qu'on ne pourrait l'imaginer. L'histoire nous l'enseigne : alors que le soubassement social est traversé par des tensions incessantes et des contradictions, les énergies des classes dominantes sont mobilisées pour la survie à tout prix - et ainsi les antagonismes s'aiguisent, la tendance à la destruction augmente, les affrontements se multiplient sur le plan commercial, politique et militaire. La société entière est parcourue, dans toutes ses couches, dans toutes ses classes, par une fièvre qui la dévore de toute part, et atteint chacun de ses organes." (2) Il Partito de Florence et Le Prolétaire contribuent aussi à donner le cadre en précisant que la guerre n'est pas provoquée par untel ou untel désigné comme le méchant, mais résulte d'un affrontement impérialiste à l'échelle mondiale : - "Le front de l'Euro, dans la mesure où il résiste, ne représente pas une force de paix, en opposition à un front belliqueux du dollar, mais un des camps dans l'affrontement général interimpérialiste vers lequel se précipite le régime du Capital." (3) - "La guerre contre l'Irak, malgré la disparité des forces, ne peut être considérée comme une guerre de type colonial, mais est à tous égards une guerre impérialiste sur les deux fronts, même si l'Etat combattu est mineur et moins développé, il est néanmoins bourgeois et expression d'une société capitaliste." (4) - "Le soi-disant 'camp de la paix', c'est-à-dire les Etats impérialistes qui jugeaient dommageable envers leurs intérêts l'attaque américaine de l'Irak, redoute que confortés par leur rapide victoire, les Etats-Unis ne cherchent à leur faire payer cher leur opposition, ne serait-ce qu'en commençant par les évincer de la région. Les sordides rivalités impérialistes qui sont la cause des oppositions entre les Etats s'étalent au grand jour. Les Américains déclarent que la France et la Russie devraient généreusement renoncer à leurs gigantesques créances sur l'Irak, tandis que de l'autre côté, on s'indigne que les contrats pour la 'reconstruction' du pays soient attribués d'office à de grandes entreprises américaines et que la commercialisation du pétrole tombe entre les mêmes mains� Quant à cette fameuse 'reconstruction' et à la prospérité promise au peuple irakien, il suffit de voir ce qu'il en est de la reconstruction de l'Afghanistan ou de la situation en ex-Yougoslavie - deux régions où les troupes occidentales sont toujours présentes - pour comprendre que pour les bourgeois des deux côtés de l'Atlantique, il ne s'agit que de reconstruire les installations nécessaires à la rentabilité de la production et d'assurer la prospérité des entreprises capitalistes." (5) Ces positions ne laissent donc aucune place à une défense, même critique, de l'un ou l'autre camp. Elles constituent au contraire, chez ces groupes, le socle de granit pour une dénonciation de tous ces pays et forces politiques qui camouflent de façon hypocrite leurs propres desseins impérialistes derrière la défense de la paix. Ainsi, pour Il Partito, "La prétendue condamnation commune, facile et à l'unisson, de la guerre [de la part des pays occidentaux, ndr] est basée sur une équivoque incontestable puisque cette aspiration a une origine et une signification différente, sinon opposée, pour les classes antagoniques. Le 'Parti européen', représentant le grand capital et la grande finance établis de ce côté de l'Atlantique, aujourd'hui toujours plus concurrents et rivaux des américains, est contre cette guerre. Ce n'est pas que les magnats de la finance descendent personnellement dans la rue pour déployer les banderoles mais ils tiennent solidement en main les commandes des puissants appareils des medias, des partis et des syndicats fidèles au régime pour orienter la fragile Opinion Publique à droite ou à gauche. Pour le Capital en fait, même si les guerres sont souvent 'injustes', elles sont quelque fois 'nécessaires'. C'est extrêmement facile de les distinguer : celles qui sont 'nécessaires' sont celles que l'on gagne, celles qui sont 'injustes' sont celles que les autres gagnent. Par exemple : pour les capitalistes européens qui se préparaient à se partager de façon horrible la Yougoslavie, les bombardements sur Belgrade (presque pires que ceux d'aujourd'hui sur l'Irak) étaient 'nécessaires' ; ceux sur Bagdad, au contraire, où ils sont en train de voir s'envoler les riches contrats pétrolifères que la nouvelle 'administration démocratique' imposée par les 'libérateurs' se dépêchera d'annuler, sont 'injustes'." (6) Pour Programma Comunista : "Pas un homme, pas un sou pour les guerres impérialistes : lutte ouverte contre sa propre bourgeoisie nationale, italienne ou états-unienne, allemande ou française, serbe ou irakienne." (7) Pour Il Partito Comunista : "Les gouvernements de France et d'Allemagne, soutenus par la Russie et la Chine, se montrent opposés à cette guerre aujourd'hui mais seulement pour défendre leurs intérêts impérialistes, menacés par l'offensive des Etats-Unis, en Irak et dans la région." (8) Pour le BIPR : "Le véritable ennemi des USA (�), c'est l'Euro, qui est en train de menacer dangereusement l'hégémonie absolue du dollar." (9) En cohérence avec tout ce qui précède la seule attitude conséquente est celle d'une lutte à mort contre le capital, quels que soient les habits sous lesquels il se présente et d'une dénonciation sans réserve du pacifisme. C'est ce qu'ont fait ces groupes et le BIPR en particulier : - "L'Europe - l'axe franco-allemand en particulier - cherche à contrarier les plans militaires américains en jouant pour l'heure la carte du pacifisme et a ainsi tendu un piège idéologique dans lequel beaucoup sont déjà tombés. Nous savons bien, les faits le démontrent, que chaque fois que s'en est fait sentir la nécessité, n'importe quel Etat européen n'a pas hésité à faire valoir ses intérêts économiques par la force des armes. Ce qui se profile aujourd'hui, c'est un nouveau nationalisme� supranational, européen, déjà sous-entendu dans beaucoup de déclarations des 'désobéissants'. La référence même à une Europe des droits de l'homme et des valeurs sociales, opposée à l'individualisme exacerbé des américains, est le présupposé d'un alignement futur sur les objectifs de la bourgeoisie européenne dans son affrontement final avec la bourgeoisie américaine." (10) - "Dans une grande partie des 'gauches' parlementaires et de leurs appendices mouvementistes (de larges secteurs du mouvement antimondialisation), on se réfère à une Europe des droits de l'homme et à des valeurs sociales, opposées à l'individualisme exacerbé des américains. On cherche ainsi à faire oublier que cette Europe est la même qui - à propos des 'valeurs sociales' - a réduit et demande de façon insistante de nouvelles coupes dans les retraites (les soi disant 'réformes' de la prévoyance) ; c'est la même qui a déjà licencié des millions de travailleurs et qui maintenant exerce sa pression pour réduire encore plus la force de travail à une marchandise de type 'jetable' avec la précarisation progressive et dévastatrice" (11) Tout ce qui précède atteste donc de l'existence d'un même camp, resté fidèle aux principes du prolétariat, celui de la Gauche communiste, et cela quelle que soit la conscience qu'en ont les différents groupes qui le composent. Il n'empêche, comme nous l'avons déjà dit, que des divergences parfois importantes existent entre le CCI et ces groupes, comme nous allons le voir. Le problème n'est pas en soi l'existence de ces divergences mais bien le fait qu'elles soient invoquées par ces groupes comme une justification à leur refus d'une réponse commune face à une situation particulièrement grave et également que, dans le même temps, ils ne fassent rien pour que les questions soient éclaircies à travers un débat public sérieux.
Des références à Lénine invoquées mal à propos pour justifier l'inaction commune
Dans le n° 113 de la Revue Internationale, nous avons donné une réponse à la critique de frontisme du Prolétaire et à celle d'idéalisme du BIPR qui expliquent ainsi le caractère prétendument erroné de beaucoup des analyses du CCI. Nous n'avons reçu aucune réponse à nos arguments à l'exception d'un article publié dans le n° 466 du Prolétaire. Pour cette organisation, le fait de vouloir passer outre le désaccord, qui nous sépare sur la question du défaitisme révolutionnaire, justifie pleinement la critique de frontisme qu'il nous adresse à propos de notre appel à une action commune. Nous devons donc, à la lumière de cet article du Prolétaire, revenir sur la question du défaitisme révolutionnaire. L'article du Prolétaire contient un élément nouveau sur lequel nous allons nous centrer : "Il n'est pas vrai que les organisations qui sont rangées dans cette catégorie sont au fond d'accord sur l'essentiel, qu'elles partagent une position commune, même sur la seule question de la guerre et de l'internationalisme. Elles s'opposent au contraire sur des questions politiques et programmatiques qui seront demain vitales pour la lutte prolétarienne et pour la révolution comme elles s'opposent dès aujourd'hui sur les orientations et les directives d'action à donner aux rares éléments en recherche de positions classistes. Dans la question de la guerre en particulier, nous avons mis l'accent sur la notion de défaitisme révolutionnaire parce que depuis Lénine, c'est elle qui caractérise la position communiste dans les guerres impérialistes. Or le CCI est précisément opposé au défaitisme révolutionnaire. Comment serait-il alors possible d'exprimer de façon commune une position commune qui au fond, lorsqu'on gratte un peu, lorsqu'on va au-delà des belles et grandes phrases sur le renversement du capitalisme et la dictature du prolétariat, n'existe pas ? Une action commune ne serait possible qu'en consentant à gommer ou à atténuer des divergences irréconciliables, c'est-à-dire, les cacher aux yeux des prolétaires à qui on veut s'adresser largement, qu'en consentant à présenter une image fausse d'une "Gauche communiste" unie sur l'essentiel aux militants d'autres pays qu'on veut atteindre, c'est-à-dire à les tromper. Camoufler ses positions - car c'est à cela que reviennent, qu'on le veuille ou non, ces propositions unitaires dans l'espoir d'obtenir quelques succès immédiats ou contingents, n'est-ce pas la définition classique de l'opportunisme ?" (12) (Souligné dans l'original) Le PCI persiste à vouloir ignorer notre argument selon lequel "Parler de 'frontisme' et de 'petit dénominateur commun', non seulement ne permet pas de faire ressortir les divergences entre internationalistes mais est facteur de confusion dans la mesure où la vraie divergence, la frontière de classe qui sépare les internationalistes de toute la bourgeoisie, de la droite à l'extrême gauche, se trouve mise sur le même plan que les divergences entre les internationalistes." (cf. Revue Internationale n° 113). De même que, par ignorance (c'est-à-dire par désinvolture s'agissant de la critique de positions politiques, ce qui n'est pas le moindre des défauts pour une organisation révolutionnaire) ou bien pour les besoins de la polémique facile, il ne rapporte pas la position du CCI sur la question du défaitisme révolutionnaire. Il se limite à dire que "le CCI est précisément opposé au défaitisme révolutionnaire", laissant ainsi le champ libre à toute interprétation de notre position, y inclus, pourquoi pas, que le CCI serait "pour la défense de la patrie" en cas d'attaques de la part d'autres puissances. Il nous revient donc ici de rappeler notre position sur cette question telle que nous l'avions développée, déjà à l'époque de la première guerre du Golfe. Dans l'article "Le Milieu politique prolétarien face à la guerre du Golfe", de 1991 (13), nous affirmions ceci : "Ce mot d'ordre a été mis en avant par Lénine au cours de la Première Guerre mondiale. Il répondait à la volonté de dénoncer les tergiversations des éléments 'centristes' qui, bien que d'accord 'en principe' pour rejeter toute participation à la guerre impérialiste, préconisaient cependant d'attendre que les ouvriers des pays 'ennemis' soient prêts à engager le combat contre celle-ci avant d'appeler ceux de 'leur' propre pays à en faire autant. A l'appui de cette position, ils avançaient l'argument que, si les prolétaires d'un pays devançaient ceux des pays ennemis, ils favoriseraient la victoire de ces derniers dans la guerre impérialiste. Face à cet 'internationalisme' conditionnel, Lénine répondait très justement que la classe ouvrière d'un pays n'avait aucun intérêt en commun avec 'sa' bourgeoisie, précisant, en particulier, que la défaite de celle-ci ne pouvait que favoriser son combat, comme on l'avait déjà vu lors de la Commune de Paris (résultant de la défaite face à la Prusse) et avec la révolution de 1905 en Russie (battue dans la guerre contre le Japon). De cette constatation, il concluait que chaque prolétariat devait 'souhaiter' la défaite de 'sa' propre bourgeoisie. Cette dernière position était déjà erronée à l'époque, puisqu'elle conduisait les révolutionnaires de chaque pays à revendiquer pour 'leur' prolétariat les conditions les plus favorables à la révolution prolétarienne, alors que c'est au niveau mondial et, dans un premier temps, dans les grands pays avancés (qui étaient tous impliqués dans la guerre) que la révolution devait avoir lieu. Cependant, chez Lénine, la faiblesse de cette position n'a jamais conduit à une remise en cause de l'internationalisme le plus intransigeant (c'est même cette intransigeance qui l'avait conduit à un tel 'dérapage'). En particulier, il ne serait jamais venu à Lénine l'idée d'apporter un soutien à la bourgeoisie du pays 'ennemi', même si, en toute logique, une telle attitude pouvait découler de ses 'souhaits'. En revanche, cette position incohérente a été par la suite utilisée à de multiples reprises par des partis bourgeois à coloration 'communiste' pour justifier leur participation à la guerre impérialiste. C'est ainsi, par exemple, que les staliniens français ont brusquement 'redécouvert', après la signature du pacte germano-russe de 1939, les vertus de 'l'internationalisme prolétarien' et du 'défaitisme révolutionnaire', vertus qu'ils avaient oubliées depuis longtemps et qu'ils ont répudiées avec la même rapidité dès que l'Allemagne est entrée en guerre contre l'URSS en 1941. C'est le même 'défaitisme révolutionnaire' que les staliniens italiens ont pu utiliser pour justifier, après 1941, leur politique à la tête de la 'résistance' contre Mussolini. Aujourd'hui, c'est au nom du même 'défaitisme révolutionnaire' que les trotskistes des pays (et ils sont nombreux) impliqués dans le combat contre Saddam Hussein justifient le soutien de ce dernier." Ainsi, ce n'est pas la démarche du CCI qui est en cause mais bien celle de ses critiques qui n'ont pas assimilé en profondeur des mots d'ordre du mouvement ouvrier lors de la première vague révolutionnaire mondiale de 1917-23. Une fois effectuée cette clarification sur la question du défaitisme révolutionnaire, doit-on persister à penser que les divergences que nous avons mises en évidence ne constituent pas un obstacle à une réponse commune des différents groupes face à la guerre ? Malgré les erreurs des groupes auxquels s'adressait notre appel, nous pensons que celles-ci ne remettent pas en cause leur positionnement internationaliste. En effet, ces groupes qui défendent le défaitisme révolutionnaire ne sont pas ces traîtres staliniens et trotskistes qui mettent à profit l'ambiguïté du mot d'ordre de Lénine pour légitimer la guerre. Ce sont des formations politiques prolétariennes qui, pour différentes raisons, n'ont pas été à même de "mettre les pendules à l'heure" sur un certain nombre de questions du mouvement ouvrier.
Sectarisme vis-à-vis de la Gauche communiste et opportunisme vis-à-vis du gauchisme
Le BIPR pense, rappelons le, que les divergences avec le CCI sont trop importantes pour permettre une réponse commune sur la question de la guerre. Pourtant, le passage suivant d'un tract de Battaglia Comunista, une des deux composantes du BIPR, exprime au contraire, une convergence de fond sur l'analyse de la dynamique du rapport de force entre prolétariat et bourgeoisie, question où justement, d'après le BIPR, les points de vue sont tellement éloignés : "Par certains aspects, il n'y a plus besoin pour la guerre d'embrigadement de la classe ouvrière sur les fronts : il suffit qu'elle reste à la maison, dans les usines et dans les bureaux, à travailler pour la guerre. Le problème se pose quand cette classe commence à refuser de travailler pour la guerre et devient aussitôt un obstacle sérieux au développement de la guerre même. C'est cela - et pas les manifestations, si grandes soient-elles, des citoyens pacifistes, et encore moins les veillées avec les prédications du Pape - qui est un frein à la guerre : cela peut arrêter la guerre." (souligné dans l'original) (14) Ce passage exprime l'idée tout à fait correcte selon laquelle la guerre et la lutte de classe ne sont pas deux variables indépendantes mais sont antithétiques, dans le sens où plus le prolétariat est embrigadé, plus la bourgeoisie a les mains libres pour faire ses guerres ; de la même manière, plus "la classe commence à refuser de travailler pour la guerre", plus "elle devient aussitôt un sérieux obstacle au développement de la guerre même". Cette idée, telle qu'elle est formulée ici avec les mots de Battaglia Comunista (15), est très semblable à celle qui sous-tend notre notion de cours historique, résultante historique des deux dynamiques mises en évidence ci dessus : la tendance permanente du capitalisme à aller vers la guerre et la tendance historique d'une classe ouvrière non vaincue à aller vers un affrontement décisif avec la classe ennemie. Cependant, Battaglia a toujours contesté la validité de cette position en nous accusant d'idéalisme. A ce propos, comme sur d'autres points sur lesquels Battaglia nous accuse de ne pas être en prise avec la situation actuelle et de nous réfugier dans notre "idéalisme", nous avons répondu de façon détaillée dans de nombreux articles et directement dans de nombreuses polémiques (16). Nous pourrions nous attendre de la part d'une organisation faisant preuve d'une attitude aussi pointilleuse dans l'examen de ses divergences avec le CCI à une attitude semblable vis-à-vis de tous les autres groupes. Il n'en est rien. Nous faisons référence ici à l'attitude du BIPR via son groupe sympathisant et représentant politique dans la région nord-américaine, le Internationalist Workers' Group (IWG) qui publie Internationalist Notes. En effet, ce groupe est intervenu avec des anarchistes et a tenu une réunion publique commune avec Red and Black Notes, des conseillistes et la Ontario Coalition Against Poverty (OCP) qui paraît être un groupe typiquement gauchiste et activiste. Récemment le IWG a publié une prise de position en solidarité avec des "camarades" de l'OCP emprisonnés, arrêtés pour vandalisme dans les dernières manifestations contre la guerre à Toronto. Il a aussi tenu une réunion publique commune avec des "camarades anarcho-communistes" à Québec. Si nous-mêmes sommes convaincus de la nécessité d'être présents dans les débats des groupes politiques du marais, dont les positions oscillent entre celles des révolutionnaires et celles de la bourgeoisie, afin de favoriser en leur sein l'influence de la Gauche communiste, nous avons été déconcertés, et c'est peu dire, par "la méthode" employée. En effet, celle-ci dénote une largesse en tout point opposée à la politique de rigueur affichée par le BIPR européen. Compte tenu de ces différences de méthode, et donc de principe, nous avons cru devoir adresser aussi à l'IWG l'appel à une initiative commune à travers une lettre qui disait, entre autres, ceci : "Si nous comprenons bien, le refus du BIPR est essentiellement basé sur le fait qu'il y a de trop grandes différences, du point de vue du Bureau, entre nos positions. Pour citer la lettre que nous avons reçue du Bureau : "une action unie contre la guerre ou sur tout autre problème ne peut être envisagée qu'entre des partenaires bien définis et politiquement identifiés de façon non équivoque, qui partagent des positions que tous considèrent comme essentielles." Cependant, nous avons appris sur le site Web du BIPR, et par ailleurs aussi (dernier numéro de Internationalist Notes et tracts de Red & Black), qu'Internationalist Notes au Canada a tenu une réunion commune contre la guerre avec des anarcho-communistes au Québec, et des activistes libertaires/communistes de conseil et anti-pauvreté à Toronto. Visiblement, alors qu'il y a des différences substantielles entre le CCI et le BIPR sur un certain nombre de questions, celles ci deviennent insignifiantes comparées aux différences qui existent entre la Gauche communiste et les anarchistes (même quand ils accolent le mot "communiste" à anarchisme), et les activistes contre la pauvreté, dans leur page Web, ne semblent même pas prendre une position anticapitaliste. Sur cette base, nous ne pouvons que conclure que le BIPR a deux stratégies différentes vis-à-vis de son intervention sur la guerre : une sur le continent nord-américain et une autre en Europe. Visiblement, les raisons du Bureau pour refuser une action commune avec le CCI en Europe ne sont pas applicables au Canada et en Amérique. Nous adressons donc cette lettre spécifiquement à Internationalist Notes en tant que représentant du BIPR en Amérique du Nord pour réitérer la proposition que nous avons déjà faite au BIPR dans son ensemble." (17)
Nous n'avons jamais reçu de réponse à cette lettre, ce qui, déjà en soi, exprime une démarche étrangère à la politique communiste révolutionnaire, une démarche selon laquelle on ne se positionne politiquement qu'en fonction de ses propres humeurs et face à ce qui dérange le moins (18). S'il n'y a jamais eu de réponse à cette lettre, ce n'est certainement pas par hasard mais bien parce qu'il ne pouvait y avoir de réponse cohérente possible sans autocritique. De plus, la politique menée par l'IWG dans le Nord de l'Amérique n'est certainement pas une spécificité des camarades américains mais porte la marque typique du BIPR, qui sait bien concilier sectarisme et opportunisme : sectarisme dans les relations avec la Gauche communiste, et opportunisme avec tous les autres (19).
Plus généralement, le rejet de notre appel ne se fonde pas sur l'existence de divergences bien réelles entre nos organisations, mais plutôt sur une volonté sectaire aussi bien qu'opportuniste de rester séparés les uns des autres pour pouvoir continuer tranquillement chacun dans son coin sa propre activité politique sans courir le risque d'être critiqué ou d'avoir affaire à ces infatigables "casse-pieds" du CCI. Une telle attitude de la part de ces groupes n'est ni fortuite, ni inédite. En effet, elle n'est pas sans rappeler celle de la 3e Internationale dégénérescente qui s'est fermée à la Gauche communiste - c'est-à-dire vis-à-vis du courant le plus clair et déterminé dans la définition des positions révolutionnaires - tout en "s'ouvrant" largement sur sa droite avec sa politique de fusion avec les courants centristes (les "Terzini" en Italie, l'USPD en Allemagne) et de "front unique" vis-à-vis de la Social-démocratie traître et bourreau de la révolution. Internationalisme, organe de la Gauche communiste de France (ancêtre du CCI), fait référence à cette démarche opportuniste de l'IC lorsqu'il critique dans les années 1940, la fondation en 1943, sur des bases opportunistes, du Parti communiste internationaliste d'Italie, ancêtre commun à tous les PCI bordiguistes et à Battaglia Comunista : "Il n'est pas le moins étonnant que nous assistions aujourd'hui, 23 ans après la discussion Bordiga-Lénine lors de la formation du PC d'Italie (sur cette formation du Parti) à la répétition de la même erreur. La méthode de l'IC qui fut si violemment combattue par la Fraction de gauche (de Bordiga) et dont les conséquences furent catastrophiques pour le prolétariat, est aujourd'hui reprise par la Fraction elle-même pour la construction du PC d'Italie." (20) Dans les années 1930, on assista de la part du trotskisme à la même démarche opportuniste, s'exerçant notamment à l'encontre de la Gauche italienne (21). Et lorsqu'a eu lieu une rupture au sein de cette dernière à l'occasion de la fondation du PCInt, l'attitude du nouveau parti à l'encontre de la GCF n'était pas sans rappeler celle du trotskisme. Même si à l'époque on ne pouvait pas parler de dégénérescence du PCInt nouvellement créé, contrairement au trotskisme et à l'IC avant lui, de même qu'aujourd'hui on ne peut pas parler de dégénérescence du BIPR ou des PCI, il n'en demeure pas moins que la fondation du PCInt a constitué un pas en arrière par rapport à l'activité et au niveau de clarification de la Fraction de la Gauche Italienne (avec sa revue Bilan) dans les années 1930. Cet opportunisme fut critiqué en ces termes par Internationalisme : - "Il existe, camarades, deux méthodes de regroupement : il y a celle qui a servi au premier congrès de l'IC qui a invité tous les groupes et partis se réclamant du Communisme, pour participer à la confrontation de leurs positions. Il y a celle de Trotsky qui, en 1931, "réorganisait" l'Opposition internationale et son secrétariat en prenant bien le soin d'éliminer préalablement et sans explication la Fraction italienne et d'autres groupes qui auparavant en faisaient partie (les vieux camarades se souviendront d'une lettre de protestation envoyée par la Fraction italienne à toutes les sections de l'Opposition internationale, stigmatisant cet acte arbitraire et bureaucratique de Trotsky)." (22) - "Le PCI fut créé dans les semaines fiévreuses de 1943� Non seulement on laissait de côté le travail positif que la fraction italienne avait fait durant cette longue période entre 1927-1944, mais sur bien des points, la position du nouveau parti fut en deçà de celle de la fraction abstentionniste de Bordiga de 1921. Notamment dans le front unique politique où certaines manifestations locales de propositions de Front Unique furent faites au parti stalinien, notamment sur la participation aux élections municipales et parlementaires en abandonnant la vieille position de l'abstentionnisme, notamment sur l'antifascisme où les portes du Parti furent largement ouvertes aux éléments de la Résistance, sans parler que sur la question syndicale, le parti reprenait entièrement la vieille position de l'IC, de fraction dans les syndicats, luttant pour la conquête de ceux-ci et allant même plus loin dans cette voie, pour la formation des minorités syndicales (La position et la politique de l'Opposition Syndicale Révolutionnaire). En un mot, sous le nom du Parti de la Gauche Communiste Internationale, nous avons une formation italienne de type trotskiste classique avec la défense de l'URSS en moins. Même proclamation du Parti indépendamment du cours réactionnaire, même politique pratique opportuniste, même activisme agitatif stérile des masses, même mépris pour la discussion théorique et la confrontation d'idées, aussi bien dans le Parti qu'à l'extérieur avec les autres groupes révolutionnaires." (23)
Ainsi, aujourd'hui encore, Battaglia Comunista et les PCI portent la marque de cet opportunisme originel. Néanmoins, comme nous l'avons dit plus haut, nous croyons dans la possibilité et la nécessité d'un débat entre les différentes composantes du camp révolutionnaire et nous n'abandonnerons certainement pas à cause d'un énième refus, pour aussi irresponsable qu'il puisse être.
Ezechiele (Décembre 2003)
(1) "La responsabilité des révolutionnaires face à la guerre. Proposition du CCI aux groupes révolutionnaires pour une intervention commune face à la guerre et réponse à notre appel."Revue internationale n°113.
(2) In"de guerre en guerre", Il Programma Comunista, n°3. Juillet 2003. Il est remarquable que ces lignes aient été écrites par une organisation qui pense que les conditions et les moyens de la lutte prolétarienne sont invariantes depuis 1848 et qui, à ce titre, rejette la notion de décadence du capitalisme. Nous ne pouvons que nous réjouir du fait que, cette fois-ci, la perception de la réalité ait été chez elle plus forte que le dogme de ses positions invariantes.
(3) In "contre la guerre et contre la paix du capital". Il Partito Comunista n°296, février 2003. C'est de façon tout à fait délibérée que, dans cet article, nous laissons de côté l'expression de divergences "secondaires" par rapport à la question essentielle de l'internationalisme. Nous signalons toutefois que, comme nous avons déjà eu l'occasion de le développer dans nos colonnes, il est faux de caractériser les deux camps impérialistes en présence comme étant respectivement ceux de l'Euro et du Dollar ainsi que l'ont illustré les dissensions importantes au sein de l'UE et de la zone Euro. En effet, Il Partito pense-t-il sérieusement, et contre toute évidence, que la Hollande, l'Espagne, l'Italie et le Danemark faisaient partie, à côté de l'Allemagne et de la France, d'une coalition anti-américaine ?
(4) In"La sale guerre irakienne entre l'Euro et le Dollar". Il Partito Comunista n° 297, mars-avril 2003.
(5) In"La guerre en Irak est finie� la domination capitaliste continue". Tract du Prolétaire, mai 2003.
(6) In "Le pacifisme et la lutte syndicale", Il Partito Comunista n° 297, mars-avril 2003.
(7) In "Riposte de classe à la guerre impérialiste", tract de Programma Comunista, mars 2003
(8) In "Pacifisme impérialiste", Il Partito Comunista n°296, février 2003
(9) In "Ni avec Saddam, ni avec Bush, ni avec l'Europe !", tract de Battaglia Comunista, mars 2003
(10) In "Malgré la saleté néofasciste, l'ennemi reste le capital et ses guerres", tract de Battaglia Comunista, mars 2003.
(11) In "Ni avec Saddam, ni avec Bush, ni avec l'Europe !", tract de Battaglia Comunista, mars 2003
(12) In "Nouvelles du frontisme politique : propositions unitaires à propos de la guerre". Le Prolétaire, n° 466, mars-mai 2003.
(13) Revue Internationale n° 64
(14) In : "Malgré la saleté néofasciste, l'ennemi reste le capital et ses guerres", tract de Battaglia Comunista, mars 2003.
(15) Les mots que nous aurions utilisés auraient été quelque peu différents et nous aurions parlé "du refus de la classe ouvrière à se sacrifier pour l'effort de guerre", formulation moins restrictive que celle du BIPR qui peut laisser penser que seule la production d'armement est concernée pas cet effort de guerre.
(16) Voir par exemple, parmi les plus récentes, les articles suivants : - "Polémique avec le BIPR : La lutte de la classe ouvrière dans les pays de la périphérie du capitalisme", Revue Internationale n°100 - "Discussions dans le milieu politique prolétarien : le besoin de rigueur et de sérieux", Revue Internationale n° 101 - "Débat avec le BIPR : la vision marxiste et la vision opportuniste dans la politique de la construction du parti", Revue Internationale n° 103
(17) Lettre envoyée par le CCI le 6 juin 2003.
(18) C'est une pratique "normale" chez un certain nombre de groupes bordiguistes, cohérente avec la vision qu'ils ont d'eux-mêmes, comme dépositaires "uniques" de la conscience de classe et, tous, les noyaux "uniques" du futur partis. Mais même au sein de cette composante caricaturale du milieu politique prolétarien, il existe des groupes plus responsables qui malgré eux ne peuvent ignorer qu'ils ne sont pas seuls au mode et qui répondent au courrier des autres groupes, soit par lettre soit à travers des articles de leur presse.
(19) Voir en particulier les articles : "Débat avec le BIPR : la vision marxiste et la vision opportuniste dans la politique de la construction du parti" Revue Internationale n° 103 et 105.
(20) Internationalisme n° 7, Février 1946 ; "A propos du 1e congrès du Parti communiste internationaliste d'Italie"
(21) Voir à ce sujet notre livre La Gauche communiste d'Italie, particulièrement en son sein la partie traitant des "Rapports entre la fraction de gauche du PC d'Italie et l'Opposition de gauche internationale."
(22) Internationalisme n° 10, Mai 1946 ; "Lettre à tous les groupes de la Gauche communiste internationale".
(23) Internationalisme n° 23, Juin 1947. "Problèmes actuels du mouvement ouvrier international."
Jeudi 11 mars, à sept heures du matin, les bombes ont frappé dans un quartier ouvrier de Madrid. Aussi aveuglément qu'au 11 septembre 2001, aussi aveuglément que lors des bombardements de la Seconde Guerre mondiale ou de Guernica, les bombes de la guerre capitaliste ont frappé une population civile sans défense. Les bombes ont été "larguées" sans discrimination contre hommes, femmes, enfants, jeunes, y compris contre les immigrés venus de pays "musulmans" dont les familles - comble de malheur - n'ont même pas, dans certains cas, osé venir identifier les corps par peur de se faire arrêter et expulser à cause de leur situation irrégulière.
Tout comme l'attaque contre les Twin Towers, ce massacre est un véritable acte de guerre. Il y a néanmoins une différence importante entre les deux : contrairement au 11 septembre, quand la cible était un grand symbole de la puissance du capitalisme américain - même s'il y avait aussi une intention évidente de tuer afin de renforcer l'effet d'horreur et de terreur - cette fois-ci, il ne s'agit pas d'un acte symbolique mais d'une frappe directe contre la population civile comme partie intégrante de la guerre. Le 11 septembre a été un événement d'une portée mondiale, un massacre sans précédent sur le sol américain dont les premières victimes étaient les ouvriers et les employés de bureau new-yorkais. Il a fourni un prétexte à l'Etat américain, qu'il s'est construit de toute pièce en laissant délibérément les préparatifs de l'attentat - dont il était informé - arriver à leur terme, afin d'inaugurer une nouvelle période dans le déploiement et l'utilisation de sa puissance impérialiste : pour mener leur "guerre contre le terrorisme", les Etats-Unis ont proclamé haut et fort que dorénavant ils frapperaient seuls, et partout dans le monde, dans la défense de leurs intérêts. L'attentat du 11 mars représente, non pas l'ouverture d'une nouvelle période, mais une banalisation de l'horreur. Il ne s'agit plus de chercher des effets de propagande en s'en prenant à des cibles de valeur symbolique, mais de frapper directement la population ouvrière : si des patrons et des puissants sont morts dans leurs bureaux luxueux en haut des Twin Towers, il n'y en avait pas dans les trains de banlieue d'Atocha à sept heures du matin. Il est évidemment de bon ton aujourd'hui de dénoncer les crimes du nazisme et du stalinisme.
Mais durant toute la Seconde Guerre mondiale, les puissances démocratiques ont bombardé les populations civiles - et surtout la population ouvrière - dans le but de semer la terreur, voire, vers la fin de la guerre, de dévaster les quartiers ouvriers et de mettre fin à toute possibilité de soulèvement prolétarien. Les bombardements de plus en plus massifs, jour et nuit, des villes allemandes vers la fin de la guerre, sont en eux-mêmes des condamnations sans appel de l'hypocrisie nauséabonde des déclarations gouvernementales qui fustigent chez les autres ce qu'eux-mêmes ont mis en �uvre sans hésitation (Irak, Tchétchénie, Kosovo ne sont que quelques exemples plus récents des moments dans lesquels les rivalités entre les grandes puissances ont pris la population civile pour cible). On peut dire que les terroristes qui ont frappé à Madrid sont allés à bonne école.(1) A l'issue des élections qui ont suivi l'attentat d'Atocha, le gouvernement Aznar de droite a été battu, contrairement à toutes les prévisions d'avant le 11 mars. Selon la presse, la victoire du socialiste Zapatero a été favorisée surtout par deux facteurs : une participation bien plus importante qu'auparavant des ouvriers et des jeunes, et une profonde colère contre les tentatives maladroites du gouvernement Aznar d'esquiver la question de la guerre en Irak et de tout mettre sur le dos de l'organisation terroriste basque, l'ETA. Nous avons déjà souligné, lors de l'attentat des Twin Towers, comment des réactions spontanées de solidarité et de refus de la propagande guerrière revancharde se sont exprimées dans les quartiers ouvriers de New York (2), et comment, faute de pouvoir s'exprimer de façon autonome, ces réactions de solidarité n'ont pas été suffisantes pour susciter une réaction de classe, et ont pu être détournées vers un soutien au mouvement pacifiste contre l'intervention en Irak. De même, on peut dire que, en votant contre Aznar, beaucoup ont voulu récuser les tentatives éhontées de manipulation par le gouvernement - alors que le fait même de voter représente une victoire pour la bourgeoisie qui accrédite ainsi l'idée que l'on peut "voter contre la guerre".
Pourquoi ce crime ?
Comprendre la réalité en vue de la changer est indispensable pour la classe ouvrière révolutionnaire. Il est donc de la première responsabilité des communistes d'analyser l'événement, de participer de leur mieux à l'effort de compréhension que tout le prolétariat doit mener s'il veut être capable d'opposer une réelle résistance, à la hauteur du danger qui le menace et que représente la décomposition de la société capitaliste. Si l'acte de terreur sur Madrid a effectivement été un acte de guerre, il s'agit toutefois d'une guerre d'un nouveau type, où les bombes n'affichent pas leur appartenance à un pays ou à un intérêt impérialiste particulier. La première question que nous devons poser est donc celle-ci : à qui pourrait profiter le crime d'Atocha ? On peut dire d'abord - une fois n'est pas coutume - que la bourgeoisie américaine n'y est pour rien. Si, d'un certain point de vue, le fait même de l'attentat peut donner du crédit à la thèse centrale de la propagande américaine d'une "guerre mondiale contre le terrorisme" dans laquelle tous les Etats sont impliqués, par contre, il décrédibilise complètement les affirmations de cette dernière selon lesquelles la situation en Irak s'améliore au point de pouvoir bientôt rendre le pouvoir à un Etat irakien dûment constitué. Mais surtout, l'arrivée au pouvoir de la fraction socialiste de la bourgeoisie espagnole met en danger les intérêts stratégiques des Etats-Unis. En premier lieu, si l'Espagne retire ses troupes de l'Irak, c'est un sale coup pour les Etats-Unis sur le plan non pas militaire bien sûr, mais politique, un coup important à leur prétention de diriger une "coalition des bonnes volontés" contre le terrorisme. Les socialistes espagnols représentent une aile de la bourgeoisie qui a toujours été beaucoup plus tournée vers la France et l'Allemagne, et qui entend jouer la carte de l'intégration européenne. Leur arrivée au pouvoir a immédiatement ouvert une période de tractations feutrées, dont on aurait du mal aujourd'hui à prédire de façon précise le dénouement. Ayant déclaré après sa victoire électorale que les troupes espagnoles seraient retirées de l'Irak, Zapatero a presque aussitôt fait marche arrière pour annoncer que les troupes resteraient, mais à condition de voir l'occupation en Irak passer sous le commandement de l'ONU. Ce louvoiement espagnol met en question, non seulement la participation de l'Espagne à la coalition américaine en Irak, mais aussi son rôle de cheval de Troie en Europe, ainsi que dans tout le jeu des alliances au sein même de l'Union européenne. Jusqu'ici, l'Espagne, la Pologne, et la Grande-Bretagne - chaque pays pour ses raisons propres - ont formé ensemble une coalition "pro-américaine" contre les ambitions franco-allemandes de rallier les autres pays européens à leur politique d'opposition à l'Oncle Sam. Pour la Pologne, l'envoi de troupes en Irak était destiné surtout à s'acheter les bonnes grâces américaines et un puissant soutien contre les pressions de l'Allemagne, au moment critique de l'entrée de la Pologne dans l'Union européenne. La question se pose donc (si l'Espagne quitte effectivement la coalition américaine et revient en Europe à une orientation pro-allemande, ce qui semble très probable) de savoir si la Pologne aura les reins assez solides pour continuer à s'opposer à l'Allemagne et à la France sans le soutien de son allié espagnol. Les dernières déclarations "privées" - et aussitôt démenties bien sûr - du Premier Ministre polonais, selon lesquelles les Etats-Unis l'auraient "roulé dans la farine" laissent planer un certain doute à ce propos. C'est donc un coup dur pour les Etats-Unis qui ainsi risquent fort de perdre non seulement un allié en Irak - voire deux - mais aussi et surtout, un point d'appui en Europe (3). Avec la défection de l'Espagne et de la Pologne, la capacité de la bourgeoisie américaine de jouer le gendarme du monde risque d'être grandement affaiblie. Si les Etats-Unis et la fraction Aznar sont les grands perdants de l'attentat, qui en sont les gagnants ? Ce sont, évidemment la France et l'Allemagne ainsi que la fraction "pro-socialiste" de la bourgeoisie espagnole, plus orientée vers une alliance avec ces derniers pays. Peut-on donc imaginer un coup monté, par islamistes salafistes interposés, par les services secrets français ou espagnol ? Commençons par écarter l'argument selon lequel "ces choses ne se font pas" en démocratie. Nous avons déjà (4) démontré comment les services secrets peuvent être amenés à jouer un rôle direct dans les conflits et les règlements de compte au sein de la bourgeoisie nationale. L'exemple de l'enlèvement et de l'assassinat d'Aldo Moro en Italie est particulièrement édifiant à cet égard. Présenté comme un crime commis par les terroristes des Brigades rouges gauchistes, l'assassinat d'Aldo Moro était en réalité l'oeuvre des services secrets italiens largement infiltrés au sein de ce groupe : Aldo Moro a été tué par la fraction dominante et pro-américaine de la bourgeoisie italienne parce qu'il proposait de faire participer le Parti communiste italien (à l'époque inféodé à l'URSS) au gouvernement (5). Cependant, essayer d'influencer les résultats d'une élection - c'est-à-dire les réactions d'une partie importante de la population - en plastiquant un train de banlieue est une opération d'une tout autre envergure que l'assassinat d'un seul homme pour éliminer un élément gênant au sein de la bourgeoisie. Trop d'incertitudes et d'impondérables pèsent sur la situation. En particulier, le résultat attendu (la défaite du gouvernement Aznar, son remplacement par un gouvernement socialiste) dépendait en grande partie de la réaction du gouvernement Aznar lui-même : les analystes électoraux s'accordent pour dire que le résultat des élections a été très largement influencé par l'incroyable ineptie des efforts de plus en plus désespérés du gouvernement de faire porter la responsabilité, dans les attentats, sur l'ETA. Or, on pouvait très bien envisager un résultat tout autre si Aznar avait su profiter de l'évènement pour tenter de galvaniser et rassembler l'électorat dans un combat pour la démocratie et contre la terreur. De surcroît, les risques en cas de bavure d'une telle opération sont vraiment trop importants. Quand on regarde l'incapacité de la DGSE française de mener même des opérations de petite envergure (on se rappelle le dynamitage du bateau de Greenpeace "Rainbow Warrior", ou l'échec lamentable de la tentative de récupérer Ingrid Bettancourt dans la jungle brésilienne) sans se faire repérer, on a du mal à imaginer que le gouvernement français se permettrait de mener une telle opération chez un "ami" européen.
Quelle guerre ?
Nous avons dit que l'attentat d'Atocha, tout comme l'attaque contre les Twin Towers, est un acte de guerre. Mais de quelle guerre s'agit-il ? Dans la première période de la décadence du capitalisme, les guerres impérialistes s'affichaient clairement : les grandes boucheries impérialistes de 1914 et de 1939 mettaient en lice les Etats des grandes puissances, avec tout leur arsenal national, militaire, diplomatique, idéologique. Dans la période des grands blocs impérialistes (1945-89), les blocs rivaux s'affrontaient par pions interposés, et il était déjà plus difficile d'identifier les véritables commanditaires des guerres qui se présentaient souvent comme des "mouvements de libération nationale". Avec l'entrée du capitalisme dans sa phase de décomposition, nous avons déjà identifié plusieurs tendances qui aujourd'hui se présentent enchevêtrées dans les attentats terroristes : - "le développement du terrorisme, des prises d'otages, comme moyens de la guerre entre Etats, au détriment des 'lois' que le capitalisme s'était données par le passé pour 'réglementer' les conflits entre fractions de la classe dominante� - le développement du nihilisme, du suicide des jeunes, du désespoir� - le raz-de-marée de la drogue, qui devient aujourd'hui un phénomène de masse, participant puissamment à la corruption des Etats et des organismes financiers� - la profusion des sectes, le regain de l'esprit religieux, y compris dans certains pays avancés, le rejet d'une pensée rationnelle, cohérente, construite�" ("Thèses sur la décomposition", 1990, republiées dans la Revue Internationale n°107). Ces thèses ont été publiées en 1990, alors que l'utilisation des attentats (par exemple les attentats dans les rues de Paris en 1986-87) était surtout le fait de pays de troisième ou de quatrième ordre tels que la Syrie, la Libye, ou l'Iran : le terrorisme était en quelque sorte "la bombe atomique des pauvres". Presque quinze ans plus tard, nous voyons dans le terrorisme dit "islamiste" l'apparition d'un phénomène nouveau : la désagrégation des Etats eux-mêmes, et l'apparition de seigneurs de la guerre se servant de jeunes kamikazes, dont la seule perspective dans la vie est celle de la mort, pour avancer leurs intérêts sur l'échiquier international. Quels que soient les détails - qui restent encore obscurs - de l'attentat de Madrid, il est évident que celui-ci est étroitement lié aux événements et à l'occupation américaine en Irak. On peut imaginer que l'ambition des commanditaires de l'attentat a été de "punir" la population des "croisés" espagnols pour leur participation à l'occupation de l'Irak. Par contre la guerre en Irak aujourd'hui est loin d'être un simple mouvement de résistance à l'occupation mené par quelques irréductibles fidèles de Saddam Hussein. Au contraire, cette guerre est en train d'entrer dans une nouvelle phase, celle d'une sorte de guerre civile internationale qui fait tache d'huile dans tout le Moyen Orient. En Irak même, les affrontements sont de plus en plus fréquents non seulement entre la "résistance" et les forces américaines, mais entre les différentes forces "saddamistes", sunnites d'inspiration wahhabite (la secte dont se réclame Oussama Ben Laden), chiites, kurdes, et même turkmènes. Au Pakistan, une guerre civile larvée est en cours, avec l'attentat à la bombe contre une procession chiite (faisant quarante morts) et l'importante opération militaire que mène en ce moment l'armée pakistanaise au Waziristan sur la frontière afghane. En Afghanistan, toutes les déclarations rassurantes sur la consolidation du gouvernement Karzaï ne peuvent cacher le fait que ce gouvernement ne contrôle, et difficilement, que Kaboul et ses alentours, et que la guerre civile continue de faire rage dans toute la partie sud du pays. En Israël et Palestine, la situation va de mal en pis avec l'utilisation par le Hamas de jeunes enfants pour transporter ses bombes. En Europe même, on voit le resurgissement des conflits entre albanais et serbes au Kosovo, signe que les guerres de l'ex-Yougoslavie ne sont pas terminées, mais ont été seulement mises en veilleuse du fait de la présence massive des armées d'occupation. Ici, nous ne sommes plus en face d'une guerre impérialiste "classique", mais d'une déliquescence générale de la société en bandes armées. On peut faire une analogie avec la situation de la Chine au tournant du 19e et du 20e siècle. Si la phase de décomposition du capitalisme est caractérisée par un blocage dans le rapport de forces entre la classe réactionnaire capitaliste et la classe révolutionnaire prolétarienne, la situation de l'Empire du Milieu était, elle, caractérisée par un blocage entre d'un côté la vieille classe dominante féodale-absolutiste et sa caste mandarine, et de l'autre une bourgeoisie montante, mais trop faible, du fait des spécificités de son évolution, pour renverser le régime impérial. De ce fait, l'Empire s'est décomposé en de multiples fiefs, chacun dominé par son seigneur de la guerre, avec des conflits incessants dépourvus de toute rationalité sur le plan du développement historique. Cette tendance à la désintégration de la société capitaliste ne va absolument pas enrayer celle vers le renforcement du capitalisme d'Etat, ni encore moins transformer les Etats impérialistes en protecteurs de la société. Contrairement à ce que la classe dominante des pays développés voudrait nous faire croire - par exemple en appelant la population espagnole aux urnes "contre la terreur" ou "contre la guerre" - les grandes puissances ne sont en aucune façon des "remparts" contre le terrorisme et la décomposition sociale. Elles en sont en réalité les principales responsables. N'oublions pas que "l'Axe du Mal" d'aujourd'hui - Ben Laden et autres tristes sires du même genre - sont les "combattants de la liberté" contre "l'Empire du Mal" soviétique d'hier, financés et armés par le bloc occidental. Et ce n'est pas fini, loin de là : en Afghanistan, les Etats-Unis se sont servis des seigneurs de la guerre peu recommandables de l'Alliance du Nord, et en Irak des peshmergas kurdes. Contrairement à ce qu'on voudrait nous faire croire, l'Etat capitaliste se blindera de plus en plus face aux tendances guerrières extérieures et aux tendances centrifuges intérieures, et les puissances impérialistes - qu'elles soient de première ou de quatrième ou de 'nième' ordre - n'hésiteront jamais à utiliser à leur avantage les seigneurs de la guerre ou les bandes armées terroristes. La décomposition de la société capitaliste, du fait même de la domination mondiale du capitalisme et du dynamisme de ce système dans la transformation de la société, largement supérieure à celui de tous les types de société qui l'ont précédé, prend des aspects encore plus terribles que par le passé. Nous en soulignons un seul ici : l'obsession de la mort qui pèse d'un poids terrible sur les jeunes générations. Le Monde du 26 mars cite un psychologue de Gaza : "un quart des jeunes garçons de plus de douze ans n'ont qu'un seul rêve : mourir en martyr". L'article continue : "Le kamikaze est devenu une figure respectée et dans les rues de Gaza, de jeunes enfants s'affublent de fausses ceintures d'explosifs pour singer leurs aînés". Comme nous avons écrit en 1990 ("Thèses sur la décomposition") : "Il est de la plus grande importance que le prolétariat, et les révolutionnaires en son sein, prennent la pleine mesure de la menace mortelle que la décomposition représente pour l'ensemble de la société (�). Il convient de combattre avec la dernière énergie toute tendance au sein de la classe ouvrière à chercher des consolations, à se masquer l'extrême gravité de la situation mondiale". Depuis, malheureusement, cet appel est resté largement incompris, voire méprisé, parmi les maigres forces de la Gauche communiste. C'est pourquoi nous entamons dans ce numéro de la Revue une série d'articles sur les bases marxistes de notre analyse de la décomposition.
Une classe de vautours
La bourgeoisie espagnole n'a pas été directement responsable des attentats d'Atocha. Par contre, elle s'est jetée sur les cadavres des prolétaires comme une nuée de vautours. Même dans la mort, les ouvriers ont servi à la classe dominante pour nourrir sa machine de propagande pour la nation et la démocratie. Aux cris de "l'Espagne unie ne sera jamais vaincue", toute la classe bourgeoise, droite et gauche réunies, s'est servie de l'émotion provoquée par les attentats pour pousser les ouvriers dans les isoloirs que beaucoup auraient déserté dans d'autres circonstances. Indépendamment des résultats, la participation électorale particulièrement élevée est déjà une victoire pour la bourgeoisie, puisqu'elle veut dire que - au moins momentanément - une grande partie des ouvriers espagnols ont cru qu'ils pouvaient s'en remettre à l'Etat bourgeois pour les protéger contre le terrorisme, et que, pour ce faire, ils devaient défendre l'unité démocratique de la nation espagnole. Plus grave encore, et au-delà de l'unité nationale autour de la défense de la démocratie, les différentes fractions de la bourgeoisie espagnole ont voulu se servir des attentats pour gagner le soutien de la population, et de la classe ouvrière, à leurs choix stratégiques et impérialistes. En montrant du doigt, contre toute vraisemblance, le séparatisme basque comme responsable, le gouvernement Aznar a cherché à associer le prolétariat au renforcement policier de l'Etat espagnol. En dénonçant la responsabilité de l'engagement d'Aznar aux côtés de Bush, et la présence des troupes espagnoles en Irak, les socialistes ont voulu lui faire endosser un autre choix stratégique, l'alliance avec le tandem franco-allemand. La compréhension de la situation engendrée par la décomposition capitaliste devient donc d'autant plus nécessaire pour le prolétariat, s'il veut retrouver et défendre son indépendance de classe politique face à la propagande bourgeoise qui veut transformer les prolétaires en simples "citoyens" tributaires de l'Etat démocratique.
Les élections passent, la crise reste
Si la bourgeoisie a remporté une victoire lors de ces élections, elle n'a pas le moins du monde enrayé la crise économique qui frappe son système. Les attaques aujourd'hui ne sont plus seulement au niveau de telle ou telle entreprise, voire de telle ou telle industrie, mais au niveau de tout le prolétariat. Dans ce sens, les attaques contre les retraites et la sécurité sociale portées dans tous les pays européens (et également aux Etats-Unis avec la disparition des plans de retraites dans les catastrophes boursières du style Enron) créent une nouvelle situation à laquelle la classe ouvrière doit répondre. Notre compréhension de cette situation, qui est à la base de notre analyse des luttes en les plaçant dans un cadre global, est exposée dans le rapport sur la lutte de classe publié dans ce numéro. Face à la barbarie de la guerre et de la décomposition sociale capitaliste, la classe ouvrière mondiale peut et doit se hisser à la hauteur du danger qui la menace, non seulement au niveau de sa résistance immédiate aux attaques économiques, mais surtout au niveau d'une compréhension générale et politique de la menace de mort que le capitalisme fait planer sur toute l'espèce humaine. Comme le disait Rosa Luxemburg en 1915 (6) "La paix mondiale ne peut être préservée par des plans utopiques ou foncièrement réactionnaires, tels que des tribunaux internationaux de diplomates capitalistes, des conventions diplomatiques sur le 'désarmement' (�) etc. On ne pourra pas éliminer ou même enrayer l'impérialisme, le militarisme, et la guerre aussi longtemps que les classes capitalistes exerceront leur domination de classe de manière incontestée. Le seul moyen de leur résister avec succès et de préserver la paix mondiale, c'est la capacité d'action politique du prolétariat international et sa volonté révolutionnaire de jeter son poids dans la balance.",
Jens, 28/03/04
(1) Voir l'article "Les massacres et les crimes des grandes démocraties" dans la Revue Internationale n°66. Les démocrates qui dénoncent aujourd'hui les crimes de Staline faisaient moins la fine bouche pendant la Seconde Guerre mondiale lorsque "l'Oncle Jo" était leur allié précieux contre Hitler. Un autre exemple, plus près de notre époque, nous est donné par le très saint et chrétien Tony Blair, qui vient de rendre visite à ce bienfaiteur bien connu de l'humanité : Muammar Gaddhaffi. Peu importe que ce dernier soit donné comme responsable de l'attentat meurtrier de Lockerbie en Ecosse, et encore moins la nature répressive et tortionnaire de son régime. Il y a du pétrole en Libye, et une chance pour la Grande-Bretagne de prendre une position stratégique en Afrique du Nord via des accords militaires avec l'armée libyenne.
(2) Voir la Revue Internationale n°107.
(3) Cet article ne se donne pas comme but d'analyser la configuration des rivalités entre les bourgeoisies nationales de l'Union européenne. Néanmoins, on peut dire au passage que la réorientation du gouvernement espagnol porte un coup dur également aux intérêts de la Grande-Bretagne. Non seulement elle perd son allié espagnol contre la France et l'Allemagne, dans les conflits sourds qui animent les instances de l'Union, mais de surcroît son autre allié, la Pologne, se trouve également affaiblie par la défection ibérique. (4) "Comment est organisée la bourgeoisie", dans la Revue internationale n°76-77.
(5) De même, on peut rappeler l'attentat du 12 décembre 1969 contre la Banque de l'Agriculture à Milan qui a fait une quinzaine de morts. La bourgeoisie en a immédiatement fait porter la responsabilité aux anarchistes. Pour accréditer cette thèse, on a même fait se "suicider" l'anarchiste Pino Pinelli (arrêté immédiatement après) en le faisant "voler" par la fenêtre du Questura (commissariat) de Milan. En réalité, même si évidemment il n'y a aucune version officielle là-dessus, l'attentat a été réalisé par des fascistes liés aux services secrets italiens et américains.
(6) Brochure de Junius
L'évolution de la lutte de classe dans le contexte des attaques généralisées et de la décomposition avancée du capitalisme
Nous publions ci-après le rapport sur la lutte de classe présenté et ratifié lors de la réunion, à l'automne 2003, de l'organe central du CCI ([1] [19]). Confirmant les analyses de l'organisation sur la persistance du cours aux affrontements de classe (ouvert par la reprise internationale de la lutte de classe en 1968) malgré la gravité du recul subi par le prolétariat au niveau de sa conscience depuis l'effondrement du bloc de l'est, ce rapport avait comme tâche particulière d'évaluer l'impact actuel et à long terme de l'aggravation de la crise économique et des attaques capitalistes sur la classe ouvrière. Ainsi, il analyse que "Les mobilisations à grande échelle du printemps 2003 en France et en Autriche représentent un tournant dans la lutte de classe depuis 1989. Elles sont un premier pas significatif dans la récupération de la combativité ouvrière après la plus longue période de reflux depuis 1968."
Nous sommes encore loin d'être confrontés à une vague internationale de luttes massives puisque, à l'échelle internationale, la combativité est encore à l'état embryonnaire et très hétérogène. Néanmoins, il importe de souligner que l'aggravation considérable de la situation contenue de manière évidente dans les perspectives d'évolution du capitalisme, tant en ce qui concerne le démantèlement de l'Etat providence que l'accentuation de l'exploitation sous toutes ses formes ou le développement du chômage, constitue un levier certain de la prise de conscience au sein de la classe ouvrière. Le rapport insiste en particulier sur la profondeur mais aussi la lenteur de ce processus de reprise de la lutte de classe.
Depuis la rédaction de ce rapport, les caractéristiques qu'il donne de ce changement de dynamique intervenu au sein de la classe ouvrière, n'ont pas été démenties par l'évolution de la situation. Celle-ci a même illustré une tendance, signalée par le rapport, à ce que des manifestations encore isolées de la lutte de classe débordent le cadre fixé par les syndicats. La presse territoriale du CCI a rendu compte de telles luttes qui ont eu lieu à la fin de l'année 2003, en Italie dans les transports et en Grande-Bretagne à la Poste, contraignant le syndicalisme de base à entrer en action pour saboter les mobilisations ouvrières. De même, s'est maintenue une tendance, déjà mise en évidence par le CCI antérieurement à ce rapport, à ce que se dégagent des minorités en recherche de cohérence révolutionnaire. C'est un chemin très long que la classe ouvrière devra parcourir. Néanmoins, les combats qu'elle va devoir mener seront le creuset d'une réflexion qui, aiguillonnée par l'aggravation de la crise et fécondée par l'intervention des révolutionnaires, est à même de lui permettre de se réapproprier son identité de classe et sa confiance en elle-même, de renouer avec son expérience historique et de développer sa solidarité de classe.
Le rapport sur la lutte de classe pour le 15e Congrès du CCI ([2] [20]) soulignait le caractère quasi-inévitable d'une réponse de la classe ouvrière au développement qualitatif de la crise et aux attaques frappant une nouvelle génération non défaite de prolétaires, avec en toile de fond une lente mais significative récupération de la combativité. II identifiait un élargissement et Lin approfondissement, encore embryonnaire mais perceptible, de la maturation souterraine de sa conscience.
Il insistait sur l'importance, pour permettre la récupération par la classe ouvrière de son identité de classe et de sa confiance en elle-même, de la tendance à des combats plus massifs. I1 mettait en exergue le fait qu'avec l'évolution objective des contradictions du système, la cristallisation d'une conscience de classe suffisante - en particulier, en ce qui concerne la reconquête de la perspective communiste - devient la question de plus en plus décisive pour l'avenir de l'humanité. Il mettait l'accent sur l'importance historique de l'émergence d'une nouvelle génération de révolutionnaires, réaffirmant qu'un tel processus est déjà en marche depuis 1989, en depit du reflux de la combativité et dans la conscience de la classe dans son ensemble. Le rapport montrait donc les limites de ce reflux, affirmant que le cours historique à des affrontements de classe massifs s'était maintenu et que la classe ouvrière était capable de dépasser le recul qu'elle avait subi. En même temps, le rapport abordait la capacité de la classe dominante à saisir toutes les implications de cette évolution de la situation et à y faire face ; il replaçait également cette évolution dans le contexte des effets négatifs de l'aggravation de la décomposition du capitalisme. Il concluait sur l'énorme responsabilité des organisations révolutionnaires face aux efforts de la classe ouvrière pour aller de l'avant, face à une nouvelle génération de travailleurs en lutte etderévolutionnaires se dégageant dans cette situation.
Presque immédiatement après le 15e Congrès et dans la période qui a suivi la guerre en Irak, la mobilisation des ouvriers en France (parmi les plus importantes dans ce pays depuis la Deuxième Guerre mondiale) a rapidement confirmé ces perspectives. Tirant un premier bilan de ce mouvement, la Revue internationale n°114 note que ces luttes démentaient catégoriquement la thèse de la prétendue disparition de la classe ouvrière. L'article affirme que les attaques actuelles "constituent le ferment d'un lent mûrissement des conditions pour l'émergence de luttes massives qui sont nécessaires à la reconquête de l 'identité de classe prolétarienne et pour faire tomber peu à peu les illusions, notamment sur la possibilitéde réformer le système. Ce sont les actions de masse elles-mêmes qui permettront la réémergence de la conscience d'être une classe exploitée porteuse d'une autre perspective historique pour la société. Pour cela, la crise est l'alliée du prolétariat. Pour autant, le chemin que doit se frayer la classe ouvrière pour affirmer sa propre perspective révolutionnaire n’a rien d 'une autoroute, il va être terriblement long, tortueux, difficile, semé d'embûches, de chausse trappes que son ennemi ne peut manquer de dresser contre elle". Les perspectives tracées par le rapport sur la lutte de classe du 15e Congrès du CCI se sont ainsi trouvé confirmées, non seulement par le développement à l'échelle internationale d'une nouvelle génération d'éléments en recherche, mais également par les luttes ouvrières.
En conséquence, le présent rapport sur la lutte de classe se limite à une actualisation et à un examen plus précis de la signification à long terme de certains aspects des derniers combats prolétariens.
2003 : un tournant
Les mobilisations à grande échelle du printemps 2003 en France et en Autriche représentent un tournant dans les luttes de classe depuis 1989. Elles sont un premier pas significatif dans la récupération de la combativité ouvrière après la plus longue période de reflux depuis 1968. Bien sûr, les années 1990 avaient déjà vu des manifestations sporadiques mais importantes de cette combativité. Cependant, la simultanéité des mouvements en France et en Autriche, et le fait que, juste après, les syndicats allemands aient organisé la défaite des ouvriers métallurgistes à l'Est ([3] [21]) pour contrer de façon préventive la résistance prolétarienne, montrent l'évolution de la situation depuis le début du nouveau millénaire. En réalité, ces événements mettent en lumière le fait que la classe ouvrière est de plus en plus contrainte à lutter face à l'aggravation dramatique de la crise et au caractère de plus en plus massif et généralisé des attaques, et cela en dépit de son manque persistant de confiance en elle.
Ce changement affecte non seulement la combativité de la classe ouvrière mais aussi l'état d'esprit en son sein, la perspective dans laquelle s'inscrit son activité. Il existe actuellement des signes d'une perte d'illusions concernant non seulement les mystifications typiques des années 90 (la "révolution des nouvelles technologies", "l'enrichissement individuel via la Bourse", etc.), mais aussi de celles qu'avait suscité la reconstruction d'après la Deuxième Guerre mondiale, à savoir l'espoir d'une vie meilleure pour la génération suivante et d'une retraite décente pour ceux qui survivront au bagne du travail salarié.
Comme le rappelle l'article de la Revue internationale n°114, le retour massif du prolétariat sur la scène de l'histoire en 1968 et le resurgissement d'une perspective révolutionnaire constituaient non seulement une réponse aux attaques sur un plan immédiat mais surtout une réponse à l'effondrement des illusions dans un avenir meilleur que le capitalisme d'après guerre avait semblé offrir. Au contraire de ce qu'une déformation vulgaire et mécaniciste du matérialisme historique aurait pu nous faire croire, de tels tournants dans la lutte de classe, même s'ils sont déclenchés par une aggravation immédiate des conditions matérielles, sont toujours le résultat de changements sous-jacents dans la vision de l'avenir. La révolution bourgeoise en France n'a pas explosé avec l'apparition de la crise du féodalisme (qui était déjà bien installée) mais quand il est devenu clair que le système du pouvoir absolu ne pouvait plus faire face à cette crise. De la même façon, le mouvement qui allait aboutir dans la première vague révolutionnaire mondiale n'a pas commencé en août 1914, mais lorsque les illusions sur une solution militaire rapide à la guerre mondiale se sont dissipées.
C'est pourquoi, la compréhension de leur signification historique, à long terme, est la tâche principale que nous imposent les luttes récentes.
Une situation sociale qui évolue lentement
Tout tournant dans la lutte de classe n'a pas la même signification et la même portée que 1917 ou 1968. Ces dates représentent des changements du cours historique ; 2003 marque simplement le début de la fin d'une phase de reflux au sein d'un cours général à des affrontements de classe massifs. Depuis 1968, et avant 1989, le cours de la lutte de classe avait déjà été marqué par un certain nombre de reculs et de reprises. En particulier, la dynamique initiée a la fin des années 1970 avait rapidement culminé dans les grèves de masse de l'été 1980 en Pologne. L'importance de la modification de la situation avait alors contraint la bourgeoisie à changer rapidement son orientation politique et à mettre la gauche dans l'opposition afin de mieux pouvoir saboter les luttes de l'intérieur ([4] [22]). Il est également nécessaire de faire une distinction entre le changement actuel de la récupération de sacombativité par la classe ouvrière et les reprises dans les années 1970 et 80.
Plus généralement, il faut être capable de distinguer entre des situations où, pour ainsi dire, le monde se réveille Lui matin et ce n'est plus le même monde, et des changements qui ont lieu de façon presque imperceptible à première vue par le monde en général, comme la modification presque invisible qui se produit entre la marée montante et la marée descendante. L'évolution actuelle est incontestablement de la deuxième sorte. En ce sens, les mobilisations récentes contre les attaques sur le régime des retraites ne signifient en aucune manière une modification immédiate et spectaculaire de la situation, qui demanderait un déploiement rapide et fondamental des forces politiques de la bourgeoisie pour y faire face.
Nous sommes encore loin d'être confrontés à une vague internationale de luttes massives. En France, le caractère massif de la mobilisation au printemps 2003 était essentiellement circonscrit dans un secteur, celui de l'éducation. En Autriche, la mobilisation était plus large, mais fondamentalement limitée dans le temps, à quelques journées d'action principalement dans le secteur public. La grève des ouvriers de la métallurgie en Allemagne de l'Est n'était pas du tout une expression d'une combativité ouvrière immédiate, mais un piège tendu à une des parties les moins combatives de la classe (encore traumatisée par le chômage massif apparu presque du jour au lendemain après la "réunification" de l'Allemagne) pour faire passer le message général que la lutte ne paie pas. En plus, les informations sur les mouvements en France et en Autriche ont partiellement subi un black-out en Allemagne, sauf à la fin du mouvement où elles ont été utilisées pour véhiculer un message décourageant pour la lutte. Dans d'autres pays centraux pour la lutte de classe comme l'Italie, la GrandeBretagne, l'Espagne ou les pays du Benelux, il n'y a pas eu récemment de mobilisations massives. Des expressions de combativité, pouvant échapper au contrôle des grandes centrales syndicales, telles que la grève sauvage du personnel de British Airways à Heathrow, à Alcatel à Toulouse ou à Puertollano en Espagne l'été dernier (cf . Révolution internationale n°339), restent ponctuelles et isolées.
En France même, le développement insuffisant et surtout l'absence d'une combativité plus répandue ont fait que l'extension du mouvement au-delà du secteur de l'éducation n'était pas immédiatement à l'ordre du jour.
Tant à l'échelle internationale que dans chaque pays, la combativité est donc encore à l'état embryonnaire et très hétérogène. Sa manifestation la plus importante à ce jour, la lutte des enseignants en France au printemps dernier, est en première instance le résultat d'une provocation de la bourgeoisie consistant à attaquer plus lourdement ce secteur de manière à faire en sorte que la riposte contre la réforme des retraites, qui concernait toute la classe ouvrière, se polarise sur ce seul secteur ([5] [23]).
Face aux manoeuvres à grande échelle de la bourgeoisie, il faut noter la grande naïveté, voire la cécité de la classe ouvrière dans son ensemble, y inclus des groupes en recherche, et de parties du milieu politique prolétarien (fondamentalement les groupes de la Gauche communiste) et même de beaucoup de nos sympathisants. Pour le moment, la classe dominante est non seulement capable de contenir et d'isoler les premières manifestations de l'agitation ouvrière, mais elle peut, avec plus ou moins de succès (plus en Allemagne qu'en France), retourner cette volonté de combattre encore relativement faible contre le développement de la combativité générale à long terme.
Encore plus significatif que tout ce qui précède est le fait que la bourgeoisie ne soit pas encore obligée de retourner à la stratégie de la gauche dans l'opposition. En Allemagne, le pays dans lequel la bourgeoisie a la plus grande liberté de choix entre une administration de gauche et une administration de droite, à l'occasion de l'offensive "agenda 2010" contre les ouvriers, 95 % des délégués, tant du SPD que des verts, se sont prononcés en faveur d'un maintien de la gauche au gouvernement. La Grande-Bretagne qui, avec l'Allemagne, s'était trouvée dans les années 1970 et 80 à "l'avant garde" de la bourgeoisie mondiale dans la mise en place des politiques de gauche dans l'opposition les plus adaptées pour faire face à la lutte de classe, est également capable de gérer le front social avec un gouvernement de gauche.
A la différence de la situation qui prévalait à la fin des années 1990, nous ne pouvons plus aujourd'hui parler de la mise en place de gouvernements de gauche comme d'une orientation dominante de la bourgeoisie européenne. Alors qu'il y a cinq ans, la vague de victoires électorales de la gauche était aussi liée aux illusions sur la situation économique, la bourgeoisie, face à la gravité actuelle de la crise, doit avoir le souci de maintenir une certaine alternance gouvernementale et jouer ainsi la carte de la démocratie électorale ([6] [24]) . Nous devons nous rappeler, dans ce contexte, que déjà l'année dernière, la bourgeoisie allemande, tout en saluant la réélection de Schroeder, a montré qu'elle se serait aussi satisfaite d'un gouvernement conservateur avec Stoiber.
La banqueroute du système
Le fait que les premières escarmouches de la lutte de classe dans un processus long et difficile vers des luttes plus massives aienteu lieu en France et en Autriche n'est peut-être pas aussi fortuit qu'il pourrait y paraître. Si le prolétariat français est connu pour son caractère explosif, ce qui peut expliquer partiellement qu'en 1968 il se soit trouvé à la tête de la reprise internationale des combats de classe, on peut difficilement en dire autant de la classe ouvrière dans l'Autriche d'après guerre. Ce que ces deux pays ont en commun, néanmoins, c'est le fait que les attaques massives concernaient de façon centrale la question des retraites. I1 est aussi à remarquer que le gouvernement allemand qui est actuellement en train de déclencher l'attaque la plus générale en Europe de l'Ouest, procède encore de façon extrêmement prudente sur la question des retraites. A l'opposé, la France et l'Autriche sont parmi les pays où, en grande partie du fait de la faiblesse politique de la bourgeoisie, de la droite en particulier, les retraites avaient été moins attaquées qu'ailleurs. De ce fait l'augmentation du nombre d'annuités travaillées nécessaires pour partir à la retraite et la diminution des pensions y sont encore plus amèrement ressenties.
L'aggravation de la crise contraint ainsi la bourgeoisie, en retardant l'âge du départ à la retraite, à sacrifier un amortisseur social. Celui-ci lui permettait de faire accepter à la classe ouvrière les niveaux insupportables d'exploitation imposés dans les dernières décennies et de masquer l'ampleur réelle du chômage.
Face au retour massif de ce fléau à partir des années 1970, la bourgeoisie avait répondu avec des mesures capitalistes de l'Etat providence, mesures qui sont un non sens du point de vue économique et qui constituent aujourd'hui une des principales causes de l'incommensurable dette publique. Le démantèlement du Welfare State actuellement à l'œuvre ouvre la porte à un questionnement en profondeur sur les perspectives d'avenir réelles pour la société offertes par le capitalisme.
Toutes les attaques capitalistes ne suscitent pas de la même manière les réactions de défense de la classe ouvrière. Ainsi, il est plus facile d'entrer en lutte contre des diminutions de salaire ou l'allongement de la journée de travail que contre la diminution du salaire relatif qui est le résultat de l'accroissement de la productivité du travail (du fait du développement de la technologie) et donc du processus même d'accumulation du capital. C'est cette réalité que Rosa Luxembourg décrivait en ces termes : "Une réduction de salaire, qui entraîne un abaissement du niveau de vie réel des ouvriers est un attentat visible des capitalistes contre les travailleurs, une réduclion des conditions de vie réelles des ouvriers et ceux-ci y répondent aussitôt par la lutte [...] et, dans les cas favorables, ils l’empêchent. La baisse du salaire relatif s'opére sans la moindre intervention personnelle du capitaliste, et contre elle, les travailleurs n'ont pas de possibilité de lutte et de défense à l'intérieur du système salarial, c'està-dire sur le terrain de la production marchande. "([7] [25])
La montée du chômage pose le même type de difficultés à la classe ouvrière que l'intensification de l'exploitation (attaque sur le salaire relatif). En effet, l'attaque capitaliste que constitue le chômage, lorsqu'elle affecte les jeunes qui n'ont pas encore travaillé, ne comporte pas la dimension explosive des licenciements, du fait qu'elle est portée sans qu'il soit nécessaire de licencier qui que ce soit. L'existence d'un chômage massif constitue même un facteur d'inhibition des luttes immédiates de la classe ouvrière, parce qu'il représente une menace permanente pour un nombre croissant d'ouvriers encore au travail, mais aussi parce que ce phénomène social pose des questions dont laréponse ne petit éviter d'aborder la nécessité du changement de société. Toujours concernant la lutte contre la baisse du salaire relatif, Rosa Luxembourg ajoute : "La lutte contre la baisse du salaire [relatif] est la lutte contre le caractère de marchandise de la force de travail, contre !a production capitaliste toute entière. La lutte contre la chute du salaire relatif n'est plus une lutte sur le terrain de l'économie marchande, mais un assaut révolutionnaire contre cette économie, c’est le mouvement socialiste du prolétariat".
Les années 1930 révèlent comment, avec le chômage de masse, explose la paupérisation absolue. Sans la défaite qui fut préalablement infligée au prolétariat, la loi "générale, absolue de l'accumulation du capital" risquait de se transformer en son contraire, la loi de la révolution. La classe ouvrière a une mémoire historique et, avec l'approfondissement de la crise, cette mémoire commence lentement à être activée. Le chômage massif et les coupes dans les salaires aujourd'hui font resurgir le souvenir des années 30, des visions d'insécurité et de paupérisation généralisées. Le démantèlement du Welfare State viendra confirmer les prévisions marxistes.
Quand Rosa Luxemburg écrit que les ouvriers, sur le terrain de la production de biens de consommation, n'ont pas la moindre possibilité de résister à la baisse du salaire relatif, cela n'est ni du fatalisme résigné, ni le pseudo radicalisme de la dernière tendance d'Essen du KAPD, "la révolution ou rien", mais la reconnaissance que leur lutte ne peut rester dans les limites des combats de défense immédiate et doit être entreprise avec la vision politique la plus large possible. Dans les années 1980, les questions du chômage et de l'intensification de l'exploitation étaient déjà posées, mais souvent de façon restreinte et locale, restreintes par exemple à la sauvegarde de leurs emplois par les mineurs anglais. Aujourd'hui, l'avancée qualitative de la crise peut permettre que des questions comme le chômage, la pauvreté, l'exploitation soient posées de façon plus globale et politique, de même que celles des retraites, de la santé, de l'entretien des chômeurs, des conditions de vie, de la longueur d'une vie de travail, de l'avenir des générations futures. Sous une forme très embryonnaire, c'est le potentiel qui a été révélé dans les derniers mouvements en réponse aux attaques contre les retraites. Cette leçon à long terme est de loin la plus importante. Elle est d'une portée plus grande que celle du rythme avec lequel la combativité immédiate de la classe va être restaurée. En fait, comme Rosa Luxembourg l'explique, être directement confrontés aux effets dévastateurs des mécanismes objectifs du capitalisme (chômage massif, intensification de l'exploitation relative) rend de plus en plus difficile d'entrer en lutte. C'est pourquoi, même s'il en résulte un rythme ralenti et un cheminement plus tortueux des luttes, celles-ci deviennent aussi plus significatives sur le plan de la politisation.
Dépasser les schémas du passé
Du fait de l'approfondissement de la crise, le capital ne peut plus se reposer sur sa capacité à faire des concessions matérielles importantes de façon à redorer l'image des syndicats comme il l'a fait en 1995 en France ([8] [26]). En dépit des illusions actuelles des ouvriers, il existe des limites à la capacité de la bourgeoisie à utiliser la combativité naissante à travers des manoeuvres à grande échelle. Ces limites sont révélées par le fait que les syndicats sont obligés de revenir graduellement à leur rôle de saboteurs des luttes : "On revient aujourd'hui à un schéma beaucoup plus classique dans l'histoire de la lutte de classes : le gouvernement cogne, les syndicats s’y opposent et prônent l'union syndicale dans un premier temps pour embarquer massivement des ouvriers derrière eux et sous leur ‘contrôle’. Pius le gouvernenient ouvre des négociations et les syndicats se désunnissent pour mieux porter la division et la désorientation dans les rangs ouvriers. Cette méthode, qui joue sur la division syndicale, face à la montée de la lutte de classe, est la plus éprouvée par la bourgeoisie pour ‘préserver’globalement l'encadrement syndical en concentrant autant que possible le discrédit et la perte de quelques plumes sur l'un ou l'autre appareil désigné d'avance. Cela signifie aussi que les syndicats sont à nouveau soumis à l'épreuve du feu et que le développement inévitable des luttes à venir va poser à nouveau le problème pour la classe ouvrière de la confrontation avec ses ennemis pour pouvoir affirmer intérêts de classe et les besoins de son combat." ([9] [27])
Ainsi, si encore aujourd'hui la bourgeoisie n'est quasiment pas inquiétée lors de l'exécution de ses manœuvres à grande échelle contre la classe ouvrière, la détérioration de la situation économique va tendre à engendrer de façon plus fréquente des confrontations spontanées, ponctuelles, isolées entre les ouvriers et les syndicats.
La répétition d'un schéma classique de confrontation au sabotage syndical, désormais à l'ordre du jour, favorise ainsi la possibilité pour les ouvriers de se référer aux leçons du passé.
Cela ne doit pas cependant conduire à une attitude schématique basée sur le cadre et les critères des années 80 pour appréhender les luttes futures et intervenir en leur sein. Les combats actuels sont ceux d'une classe qui doit encore reconquérir, même de façon élémentaire, son identité de classe. La difficulté à reconnaître qu'on appartient à une classe sociale et le fait de ne pas réaliser qu'on a face à soi un ennemi de classe sont les deux faces de la même pièce. Bien que les ouvriers aient encore un sens élémentaire du besoin de solidarité (parce que c'est inscrit dans les fondements de la condition prolétarienne), ils ont encore à reconquérir une vision de ce qu'est vraiment la solidarité de classe.
Pour faire passer sa réforme des retraites, la bourgeoisie n'a pas eu besoin de recourir au sabotage de l'extension du mouvement par les syndicats. Le coeur de sa stratégie avait consisté à faire en sorte que les enseignants adoptent des revendications spécifiques comme objectif principal. A cette fin, ce secteur déjà lourdement affecté par les attaques antérieures, non seulement devait subir l'attaque générale sur les retraites mais il lui en a été infligé une autre supplémentaire, spécifique, le projet de décentralisation des personnels non enseignants contre laquelle il a effectivement polarisé sa mobilisation. Faire siennes des revendications centrales qui condamnent de fait une lutte à la défaite est toujours le signe d'une faiblesse essentielle de la classe ouvrière qu'elle doit dépasser pour pouvoir avancer significativement. Une exemple illustrant à contrario une telle nécessité est donné par les luttes en Pologne en 1980, où ce sont les illusions sur la démocratie occidentale qui ont permis à la revendication de "syndicats libres" d'arriver en tête de la liste de revendications présentée au gouvernement ouvrant ainsi la porte à la défaite et à la répression du mouvement.
Dans les luttes du printemps 2003 en France, c'est la perte de l'identité de classe et la perte de vue de la notion de solidarité ouvrière qui ont conduit les enseignants à accepter que leurs revendications spécifiques passent devant la question générale des attaques contre les retraites. Les révolutionnaires ne doivent pas craindre de reconnaître cette faiblesse de la classe et d'adapter leur intervention en conséquence.
Le rapport sur la lutte de classe du 15e Congrès insiste fortement sur l'importance du resurgissement de la combativité pour permettre au prolétariat d'avancer. Mais cela n'a rien de commun avec un culte ouvriériste de la combativité pour elle-même. Dans les années 30, la bourgeoisie a été capable de dévoyer la combativité ouvrière dans la voie de la guerre impérialiste. L'importance des luttes aujourd'hui, c'est qu'elles peuvent constituer le creuset du développement de la conscience de la classe ouvrière. Si l'enjeu actuel de la lutte de classe, la reconquête de l'identité de classe par le prolétariat, est très modeste en lui-même, il constitue néanmoins la clé pour la réactivation de la mémoire collective et historique du prolétariat et pour le développementde sa solidarité de classe. Celle-ci estlaseule alternative à la folle logique bourgeoise de compétition, de chacun pour soi.
La bourgeoisie, pour sa part, ne se permet pas de se faire des illusions sur le caractère secondaire de cette question. Jusqu'à maintenant, elle a fait ce qu'elle a pu pour éviter qu'éclate un mouvement qui rappellerait aux ouvriers leur appartenance à une même classe. La leçon de 2003 est que, avec l'accélération de la crise, le combat ouvrier ne peut que se développer. Ce n'est pas tant cette combativité en tant que telle qui inquiète la classe dominante, mais bien le risque que les conflits alimentent la conscience de la classe ouvrière. La bourgeoisie n'est pas moins, mais plus préoccupée par cette question que dans le passé, précisément parce que la crise est plus grave et plus globale. Sa principale préoccupation est que, chaque fois que les luttes ne peuvent être évitées, d'en limiter les effets positifs sur la confiance en soi, sur la solidarité et la réflexion dans la classe ouvrière, voire de faire en sorte que la lutte soit la source de fausses leçons. Pendant les années 1980, face aux combats ouvriers, le CCI a appris à identifier, dans chaque cas concret, quel était l'obstacle à l'avancée du mouvement et autour duquel l'affrontement avec les syndicats et la gauche devait être polarisé. C'était souvent la question de l'extension. Des motions concrètes, présentées en assemblée générale, appelant à aller vers les autres ouvriers constituaient la dynamite avec laquelle nous essayions de balayer le terrain pour favoriser l'avancement général du mouvement. Les questions centrales posées aujourd'hui - qu'est ce que la lutte de classe, ses buts, ses méthodes, qui sont ses adversaires, quels sont les obstacles que nous devons surmonter ? -semblent constituer l'antithèse de celles des années 80. Elles apparaissent plus "abstraites" car moins immédiatement réalisables, voire constituer un retour à la case départ des origines du mouvement ouvrier. Les mettre en avant exige plus de patience, une vision à plus long terme, des capacités politiques et théoriques plus profondes pour l'intervention. En réalité, les questions centrales actuelles ne sont pas plus abstraites, elles sont plus globales. Il n'y a rien d'abstrait ou de rétrograde dans le fait d'intervenir, dans une assemblée ouvrière, sur la question des revendications du mouvement ou pour dénoncer la façon dont les syndicats empêchent toute perspective réelle d'extension. Le caractère global de ces questions montre la voie à suivre. Avant 1989, le prolétariat a échoué précisément parce qu'il posait les questions de la lutte de classe de façon trop étroite. Et c'est parce que, dans la deuxième moitié des années 1990, le prolétariat a commencé à ressentir, à travers des minorités en son sein, le besoin d'une vision plus globale que la bourgeoisie, consciente du danger que cela pouvait représenter, a développé le mouvement alter-mondialiste de façon à fournir une fausse réponse à un tel questionnement.
De plus, la gauche du capital, spécialement les gauchistes, est passée maître dans l'art d'utiliser les effets de la décomposition de la société contre les luttes ouvrières. Si la crise économique favorise un questionnement qui tend à être global, la décomposition a l'effet contraire. Pendant le mouvement du printemps 2003 en France et la grève des métallos en Allemagne, nous avons vu comment les activistes des syndicats, au nom de "l'extension" ou de la "solidarité" ont cultivé la mentalité qui habite des minorités de travailleurs lorsqu'elles essaient d'imposer la lutte à d'autres travailleurs, jetant sur ces derniers la responsabilité d'une défaite du mouvement quand ils refusent d'être entraînés dans l'action.
En 1921, pendant l'Action de mars en Allemagne, les scènes tragiques des chômeurs essayant d'empêcher les ouvriers de rentrer dans les usines étaient une expression de désespoir face au reflux de la vague révolutionnaire. Les récents appels des gauchistes français à empêcher les élèves de passer leurs examens, le spectacle des syndicalistes ouest-allemands voulant empêcher les métallos est-allemands-qui ne voulaient plus faire une grève longue pour les 35 heures de reprendre le travail, sont des attaques dangereuses contre l'idée même de classe ouvrière et de solidarité. Elles sont d'autant plus dangereuses qu'elles alimentent l'impatience, l'immédiatisme et l'activisme décervelé que produit la décomposition. Nous sommes avertis : si les luttes à venir sont potentiellement un creuset pour la conscience, la bourgeoisie fait tout pour les transformer en tombeau de la réflexion prolétarienne.
Ici, nous voyons des tâches qui sont dignes de l'intervention communiste : "expliquer patiemment" (Lénine) pourquoi la solidarité ne peut être imposée mais demande une confiance mutuelle entre les différentes parties de la classe ; expliquer pourquoi la gauche, au nom de l'unité ouvrière, fait tout pour détruire l'unité ouvrière.
Les bases de notre confiance dans le prolétariat.
Toutes les composantes du milieu politique prolétarien reconnaissent l'importance de la crise dans le développement de la combativité ouvrière. Mais le CCI est le seul courant existant actuellement qui considère que la crise stimule la conscience de classe des grandes masses. Les autres groupes restreignent le rôle de la crise au fait qu'elle pousse simplement physiquement à 1a lutte. Pour les conseillistes, la crise contraint de façon plus ou moins mécanique la classe ouvrière à faire la révolution. Pour les bordiguistes, le réveil de "l'instinct" de classe porte au pouvoir le détenteur de la conscience de classe qu'est le parti. Pour le BIPR, la conscience révolutionnaire vient de l'extérieur, du parti. Au sein des groupes en recherche, les autonomistes (qui se revendiquent dit marxisme concernant la nécessité de l'autonomie du prolétariat par rapport aux autres classes) et les ouvriéristes croient que la révolution est le produit de la révolte ouvrière et d'un désir individuel d'une vie meilleure. Ces démarches incorrectes ont été renforcées par l'incapacité de ces courants à comprendre que l'échec du prolétariat à répondre à la crise de 29 avait résulté de la défaite antérieure de la vague révolutionnaire mondiale. Une des conséquences de cette lacune est la théorisation toujours en cours selon laquelle la guerre impérialiste produit des conditions plus favorables à la révolution que la crise (Cf. notre article "Pourquoi l'alternative guerre ou révolution" de la Revue internationale n°30).
A l'opposé de ces visions, le marxisme pose la question comme suit : "Le fondement scientifique du socialisme s'appuie, comme on sait, sur trois principaux résultats du développement du capitaliste : avant tout sur l’anarchie croissante de l'économie capitaliste, qui mène inévitablement à sa ruine ; deuxièmement, sur la socialisation croissunte du processus de production qui crée les amorces de l'ordre social futur, et troisièmement, sur le renforcement croissant de l'organisation et de la conscience de classe du prolétariat qui constitue le facteur actif de la prochaine révolution". ([10] [28])
En soulignant le lien entre ces trois aspects et le rôle de la crise, Rosa Luxemburg écrit :"La social démocratie fait aussi peu résulter son but final de la violence victorieuse de la minorité qzre de la supériorité numérique de la majorité ; mais de la nécessite économique et de la compréhension de cette nécessité, qui mène à la suppression du capitalisme par les masses populaires, nécessité qui se manifeste avant tout dans l'anarchie capitaliste". ([11] [29])
Alors que le réformisme (et de nos jours la gauche du capital) promet des améliorations grâce à l'intervention de l'Etat, à des lois qui protégeraient les travailleurs, la crise vient révéler que « le système salarial n'est pas un rapport légal, mais un rapport purement économique »
C'est à travers les attaques qu'elle subit que la classe comme un tout commence à comprendre la nature réelle du capitalisme. Ce point de vue marxiste ne dénie en rien l'importance du rôle des révolutionnaires et de la théorie dans ce processus. Dans la théorie marxiste, les ouvriers trouveront la confirmation et l'explication de ce dont ils font eux mêmes l'expérience.
Octobre 2003.
[1] [30] Ce texte ayant été rédigé en vue de la discussion interne au sein de l'organisation, il est susceptible de contenir certaines formulations insuffisamment explicites pour le lecteur. Nous pensons cependant que ces défauts n'empêcheront pas les lecteurs de saisir l'essentiel de l'analyse contenue dans ce rapport.
[2] [31] Faute deplace, nous n'avons paspublié ce rapport dans notre presse. En revanche, nous avons publié, dans la Revue internationale n°113, la résolution adoptée à ce congrès qui reprend la plupart des insistances du rapport.
[3] [32] Le syndicat IG Mctal avait poussé les ouvriers métallurgistes des Lander de l'Est à se mettre en grève pour l'application immédiate des 35 heures alors que leur mise en place était planifiée pour 2009. La manoeuvre de la bourgeoisie réside en ceci que non seulement les trente cinq heures constituent une attaque contre la classe ouvrière du fait de la flexibilité qu'elles introduisent, mais la mobilisation par les syndicats pour leur obtention était destinée, à ce moment-là, à faire diversion vis-à-vis de la riposte nécessaire contre les mesures d'autérité de "l'agenda 2010".
[4] [33] Cette carte de la gauche dans l'opposition a été déployée par la bourgeoisie à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Elle consiste en un partage systématique des tâches entre les différents secteurs de la bourgeoisie. I1 revient à la droite, au gouvernement, de "parler franc" et d'appliquer sans fard les attaques requises contre la classe ouvrière. Il revient à la gauche, c'est-à-dire les fractions bourgeoises qui, parleur langage et leur histoire ont pour tâche spécifique de mystifier et encadrer les ouvriers, de dévoyer, stériliser et étouffer, grâce à leur position dans l'opposition, les luttes et la prise de conscience provoquées par ces attaques au sein du prolétariat. Pour davantage d'éléments concernant la mise en place d'une telle politique par la bourgeoisie lire la résolution publiée dans la Revue internationale n°26.
[5] [34] Pour une analyse plus détaillée de ce mouvement, voir notre article "Face aux attaques massives du capital, le besoin d'une riposte massive de la classe ouvrière" dans la Revue internationale n°114.
[6] [35] Il a existé une autre raison à la présence de la droite au pouvoir, c'est que cette disposition était la mieux adaptée pour contre carrer la montée du populisme politique (lié au développement de la décomposition) dont les partis qui l'incarnent sont en général inaptes à la gestion du capital national.
[7] [36] Rosa Luxembourg, Introduction à l'économie politique (le travail salarié).
[8] [37] En décembre 1995, les syndicats avaient constitué le fer de lance d'une manoeuvre de l'ensemble de la bourgeoisie contre la classe ouvrière. Face à une attaque massive contre la sécurité sociale, le plan Juppé, et une autre attaque visant plus spécifiquement les retraites des cheminots qui, par sa violence, constituait une véritable provocation, les syndicats n'avaient pas eu de difficulté à faire partir massivement les ouvriers en lutte sous leur contrôle. La situation économique n'était pas alors suffisamment grave pour imposer à la bourgeoisie qu'elle maintienne de façon immédiate son attaque contre les retraites des cheminots, si bien que le retrait de cette mesure put apparaître comme une victoire de la classe ouvrière mobilisée derrière les syndicats. Dans la réalité, le plan Juppé passa intégralement mais la plus grande défaite vint du fait qu'à cette occasion la bourgeoisie était parvenue à recrédibiliser les syndicats e tque la défaite est passée pour une victoire. Pour davantage de détails, lire les articles dédiés à la dénonciation de cette manoeuvre de la bourgeoisie dans les n°84 et 85 de la Revue internationale.
[9] [38] Voir notre article consacré aux mouvements sociaux en France, "Face aux attaques massives du capital, le besoin d'une riposte massive de la classe ouvrière" dans la Revue internationale n°I14.
[10] [39] Rosa Luxemburg, Réforme ou révolution ?
[11] [40] Rosa Luxemburg, idem
Dans les "Thèses sur la décomposition" (publiées pour la première fois dans la Revue internationale n°62 et republiées dans la Revue internationale n°107), de même que dans l'article "La décomposition du capitalisme" (publié dans la Revue internationale n°57), nous avons mis en évidence que le capitalisme était entré dans une nouvelle et ultime phase de sa décadence, celle de sa décomposition, caractérisée par l'aggravation et la culmination de toutes les contradictions du système. Malheureusement, cet effort de la part de notre organisation pour analyser cette évolution importante dans la vie du capitalisme, soit n'a fait que susciter l'indifférence de la part de certains groupes de la Gauche communiste, soit a rencontré une complète incompréhension, quand ce n'est pas des accusations de tout acabit comme celle d'abandonner le marxisme.
L'attitude la plus caricaturale est probablement celle du Parti communiste international (PCI, qui publie Le Prolétaire et Il Comunista). C'est ainsi que dans une brochure publiée récemment, "Le Courant communiste international : à contre-courant du marxisme et de la lutte de classe", cette organisation évoque notre analyse sur la décomposition en ces termes : "Nous ne ferons pas non plus ici la critique en règle de cette fumeuse théorie, nous contentant de signaler ses trouvailles les plus en rupture avec le marxisme et le matérialisme". Et c'est tout ce que le PCI trouve à dire sur notre analyse alors que par ailleurs il consacre 70 pages à polémiquer avec notre organisation. C'est pourtant une responsabilité de premier ordre, pour une organisation qui prétend défendre des intérêts historiques de la classe ouvrière, que de s'investir dans un effort de réflexion théorique en vue de clarifier les conditions de son combat et de critiquer les analyses de la société qu'elle juge erronées, notamment lorsque celles-ci sont défendues par d'autres organisations révolutionnaires[1]. En effet, le prolétariat et ses minorités d'avant-garde ont besoin d'un cadre global de compréhension de la situation. A défaut de quoi, ils sont condamnés à ne pouvoir donner que des réponses au coup par coup et empiriques aux événements, à être ballottés par leur succession. Pour sa part, la Communist Workers' Organisation (CWO), branche britannique du Bureau international pour le Parti révolutionnaire (BIPR) a abordé dans trois articles de ses publications[2] notre analyse sur la décomposition du capitalisme. Nous reviendrons ultérieurement sur les arguments précis mis en avant par la CWO. Notons pour le moment que la critique principale qui est faite dans ses textes à notre analyse sur la décomposition est tout simplement qu'elle se situe en dehors du marxisme.
Face à ce type de jugement (que la CWO n'est pas la seule organisation à porter), nous estimons nécessaire de mettre en évidence les racines marxistes de la notion de décomposition du capitalisme et d'en préciser et développer différents aspects et implications. C'est la raison pour laquelle nous entreprenons la rédaction d'une série d'articles intitulée "Comprendre la Décomposition" qui se situe dans la continuité de celle que nous avions réalisée il y a quelques années intitulée "Comprendre la décadence du capitalisme"[3], parce qu'en dernière instance la décomposition constitue un phénomène de la décadence, qui ne peut pas être compris en dehors d'elle.
La méthode marxiste fournit un cadre, à la fois matérialiste et historique, permettant de caractériser les différents moments de la vie du capitalisme, tant dans sa période d'ascendance que dans celle de sa décadence.
"En fait, de même que le capitalisme connaît différentes périodes dans son parcours historique -naissance, ascendance, décadence-, chacune de ces périodes contient elle aussi un certain nombre de phases distinctes et différentes. Par exemple, la période d'ascendance comporte les phases successives du libre marché, de la société par actions, du monopole, du capital financier, des conquêtes coloniales, de l'établissement du marché mondial. De même, la période de décadence a aussi son histoire : impérialisme, guerres mondiales, capitalisme d'Etat, crise permanente et, aujourd'hui, décomposition. Il s'agit là de différentes manifestations successives de la vie du capitalisme dont chacune permet de caractériser une phase particulière de celle-ci, même si ces manifestations pouvaient déjà exister auparavant ou ont pu se maintenir lors de l'entrée dans une nouvelle phase"[4]. Ainsi l'illustration la plus connue de ce phénomène concerne sans doute l'impérialisme qui, "à proprement parler débute après les années 1870, lorsque le capitalisme mondial arrive à une nouvelle configuration significative : la période où la constitution des Etats nationaux d'Europe et d'Amérique du Nord est achevée et, où, au lieu d'une Grande-Bretagne "usine du monde", nous avons plusieurs "usines" capitalistes nationales développées en concurrence pour la domination du marché mondial -en concurrence non seulement pour l'obtention des marchés intérieurs des autres mais aussi pour le marché colonial" ("Sur l'impérialisme", Revue internationale n° 19). Cependant, l'impérialisme n'acquiert "une place prépondérante dans la société, dans la politique des Etats et dans les rapports internationaux qu'avec l'entrée du capitalisme dans sa période de décadence au point d'imprimer sa marque à la première phase de celle-ci, ce qui a pu conduire les révolutionnaires de cette époque à l'identifier avec la décadence elle-même"[5].
De même, la période de décadence du capitalisme comporte, dès son origine, des éléments de décomposition caractérisés par la dislocation du corps social, le pourrissement de ses structures économiques, politiques et idéologiques. Néanmoins, ce n'est qu'à un certain stade de cette décadence et dans des circonstances bien déterminées que la décomposition devient un facteur, sinon le facteur décisif de l'évolution de la société ouvrant ainsi une phase spécifique, celle de la décomposition de la société. Cette phase est l'aboutissement des phases qui l'ont précédée en se succédant au sein de la décadence comme en atteste l'histoire même de cette période.
Le premier congrès de l'Internationale communiste (mars 1919) a mis en évidence que le capitalisme était entré dans une nouvelle époque, celle de son déclin historique et il a identifié dans celle-ci les germes de la décomposition intérieure du système : "Une nouvelle époque est née : l'époque de désagrégation du capitalisme, de son effondrement intérieur. L'époque de la révolution communiste du prolétariat." (Plate-forme de l'IC). Pour l'humanité entière est posée la menace de sa destruction si le capitalisme survit à l'épreuve de la révolution prolétarienne : "L'humanité, dont toute la culture a été dévastée, est menacée de destruction. L'ancien "ordre" capitaliste n'est plus. Il ne peut plus exister. Le résultat final des procédés capitalistes de production est le chaos." (Ibid) "Maintenant ce n'est pas seulement la paupérisation sociale, mais un appauvrissement physiologique, biologique, qui se présente à nous dans toute sa réalité hideuse." (Manifeste de l'IC aux prolétaires du monde entier). Cette nouvelle époque porte la marque, sur le plan de la vie de la société, de cet événement historique qui l'a ouverte, la Première Guerre mondiale : "Si la libre concurrence, comme régulateur de la production et de la répartition, fut remplacée dans les champs principaux de l'économie par le système des trusts et des monopoles, plusieurs dizaines d'années avant la guerre, le cours même de la guerre a arraché le rôle régulateur et directeur aux groupements économiques pour le transmettre directement au pouvoir militaire et gouvernemental." (Ibid). Ce qui est décrit ici ne constitue pas un phénomène conjoncturel, lié au caractère prétendument exceptionnel de la situation de guerre, mais bien une tendance permanente et dominante irréversible : "Si l'absolue sujétion du pouvoir politique au capital financier a conduit l'humanité à la boucherie impérialiste, cette boucherie a permis au capital financier non seulement de militariser jusqu'au bout l'Etat, mais de se militariser lui-même, de sorte qu'il ne peut plus remplir ses fonctions économiques essentielles que par le fer et par le sang. L'étatisation de la vie économique, contre laquelle protestait tant le libéralisme capitaliste, est un fait accompli. Revenir, non point à la libre concurrence, mais seulement à la domination des trusts, syndicats et autres pieuvres capitalistes, est désormais impossible. La question est uniquement de savoir quel sera désormais celui qui prendra la production étatisée : l'Etat impérialiste ou l'Etat du prolétariat victorieux." (Ibid).
Les huit décennies suivantes n'ont fait que confirmer ce tournant décisif dans la vie de la société : le développement massif du capitalisme d'Etat et de l'économie de guerre après la crise de 1929 ; la Seconde Guerre mondiale ; la reconstruction et le début d'une course nucléaire démente ; la Guerre "froide" qui a fait autant de morts que les deux guerres mondiales ; et, à partir de 1967, qui correspond à la fin de la reconstruction d'après-guerre, l'effondrement progressif de l'économie mondiale dans une crise qui dure maintenant depuis plus de 30 années accompagnée d'une spirale sans fin de convulsions guerrières. Un monde, en somme, qui n'offre d'autre perspective qu'une agonie interminable faite de destructions, de misère et de barbarie.
Une telle évolution historique ne peut que favoriser la décomposition du mode de production capitaliste sur tous les plans de la vie sociale : l'économie, la vie politique, la morale, la culture, etc. C'est ce qu'ont illustré, d'un côté, la folie irrationnelle et la sauvagerie du nazisme avec ses camps d'extermination et du stalinisme avec ses goulags ; de l'autre le cynisme et l'hypocrisie morale de leurs adversaires démocratiques avec leurs bombardements meurtriers responsables de centaines de milliers de victimes parmi la population d'Allemagne (dans la ville de Dresde notamment) ou du Japon (particulièrement les deux bombes atomiques larguées sur Hiroshima et Nagasaki), ces deux pays étant pourtant à ce moment-là déjà vaincus. En 1947, la Gauche communiste de France met en évidence que les tendances à la décomposition s'exprimant au sein du capitalisme sont le produit de ses contradictions insurmontables : "La bourgeoisie, elle, se trouve devant sa propre décomposition et ses manifestations. Chaque solution qu'elle tente d'apporter précipite le choc des contradictions, elle pallie au moindre mal, elle replâtre ici, et la bouche une voie d'eau, tout en sachant que la trombe ne gagne que plus de force" (Internationalisme nº 23, "Instabilité et décadence capitaliste").
Les contradictions et manifestations de la décadence du capitalisme qui, successivement, marquent les différents moments de cette décadence, ne disparaissent pas avec le temps, mais se maintiennent. La phase de décomposition qui s'ouvre dans les années 80 apparaît alors "comme celle résultant de l'accumulation de toutes ces caractéristiques d'un système moribond, celle qui parachève et chapeaute trois quarts de siècle d'agonie d'un mode de production condamné par l'histoire". Concrètement, "non seulement la nature impérialiste de tous les Etats, la menace de guerre mondiale, l'absorption de la société civile par le Moloch étatique, la crise permanente de l'économie capitaliste, se maintiennent dans la phase de décomposition, mais cette dernière se présente encore comme la conséquence ultime, la synthèse achevée, de tous ces éléments[6]". Ainsi, l'ouverture de la phase de décomposition (la Décomposition[7]) ne se produit pas comme un éclair dans un ciel d'azur, mais est la cristallisation d'un processus latent à l'œuvre dans les étapes précédentes de la décadence du capitalisme, lequel devient, à un moment donné, le facteur central de la situation. Ainsi, les éléments de décomposition qui, comme on l'a vu, ont accompagné toute la décadence du capitalisme, ne peuvent pas être mis sur le même plan, quantitativement et qualitativement, que ceux se manifestant à partir des années 1980. La Décomposition n'est pas simplement une "nouvelle phase" succédant à d'autres au sein de la période de décadence (impérialisme, guerres mondiales, capitalisme d'Etat) mais la phase terminale du système.
Ce phénomène de décomposition généralisée, de pourrissement sur pied de la société est causé par le fait que les contradictions du capitalisme ne faisant que s'aggraver, la bourgeoisie est incapable d'offrir la moindre perspective à l'ensemble de la société et le prolétariat n'est pas non plus en mesure d'affirmer de façon immédiate la sienne propre.
Dans les sociétés de classe, les individus agissent et travaillent sans contrôler réellement et consciemment leur propre vie. Mais cela ne signifie pas pour autant que la société puisse fonctionner de façon totalement aveugle, sans orientation ni perspective. En effet, "aucun mode de production ne peut vivre, se développer, se maintenir sur des bases viables, assurer la cohésion sociale, s'il n'est pas capable de présenter une perspective à l'ensemble de la société qu'il domine. Et c'est particulièrement vrai pour le capitalisme en tant que mode de production le plus dynamique de l'histoire[8]" (8). Cette tendance croissante à une absence de boussole pour guider la marche de la société constitue une différence importante entre la phase actuelle de décomposition du capitalisme et la période de la Seconde Guerre mondiale.
La seconde grande guerre constitua une manifestation terrifiante de la barbarie du système capitaliste. Mais barbarie n'est pas synonyme de décomposition. Au cœur de la barbarie de la Seconde Guerre mondiale, la société n'était pas dépourvue "d'orientation" puisqu'il existait cette capacité des Etats capitalistes à encadrer avec une main de fer toute la société et à la mobiliser pour la guerre. Sur ce plan, la période de la Guerre froide possède des caractéristiques semblables : toute la vie sociale y est encadrée par les Etats engagés dans un bras de fer sanglant entre les deux blocs. La société s'enfonçait alors dans une barbarie "organisée". Par contre, ce qui change depuis l'ouverture de la phase de décomposition, c'est que la barbarie "organisée" est remplacée par une barbarie anarchique et chaotique où dominent le chacun pour soi, l'instabilité des alliances, la gangstérisation des rapports internationaux.
Pour le marxisme, "les rapports sociaux de production changent et se transforment avec l'évolution et le développement des moyens matériels de production, des forces productrices. Les rapports de production, pris dans leur totalité, constituent ce que l'on nomme les rapports sociaux, et notamment une société parvenue à un stade d'évolution historique déterminé, une société particulière et bien caractérisée. La société antique, la société féodale, la société bourgeoise sont de tels ensembles de rapports de production, dont chacun désigne un stade particulier de l'évolution historique de l'humanité" (Marx, Travail salarié et capital). Mais également, ces rapports de production constituent le cadre au sein duquel s'exerce le moteur de leur évolution et de celui de l'humanité, la lutte de classe : "Le mode de production et d'échange économique qui domine à une époque, et l'organisation sociale qui en dérive nécessairement, constituent la base sur laquelle s'édifie l'histoire politique et intellectuelle de l'époque ; seule elle permet d'expliquer cette histoire ; par conséquent, toute l'histoire de l'humanité (depuis la dissolution de la société tribale primitive, qui possédait les terres en commun) a été l'histoire de la lutte entre les classes, entre exploiteurs et exploités, entre classes dominantes et classes opprimées ; l'histoire de cette lutte de classe représente une série d'évolutions… " (F. Engels, Préface à la réédition allemande du Manifeste de 1890)
Les liens entre, d'une part, les rapports de production et le développement des forces productives et, d'autre part, la lutte de classe n'ont jamais été conçus par le marxisme d'une manière simple et mécanique : les premiers étant déterminants et la seconde déterminée. Sur cette question, en réponse à l'Opposition de Gauche, Bilan mettait en garde contre l'interprétation matérialiste vulgaire du fait que "toute l'évolution de l'histoire peut être ramenée à la loi de l'évolution des forces productives et économiques", élément nouveau du marxisme par rapport à toutes les théories historiques qui l'ont précédé et pleinement confirmé par l'évolution de la société capitaliste. Pour une telle interprétation matérialiste vulgaire, "le mécanisme productif représente non seulement la source de la formation de classes mais il détermine automatiquement l'action et la politique des classes et des hommes les constituant ; ainsi, le problème des luttes sociales serait singulièrement simplifié ; hommes et classes ne seraient que des marionnettes actionnées par des forces économiques." ("Les principes, armes de la révolution", Bilan nº 5).
Les classes sociales n'agissent pas selon un scénario fixé à l'avance par l'évolution économique. Bilan ajoute que "l'action des classes n'est possible qu'en fonction d'une intelligence historique du rôle et des moyens appropriés à leur triomphe. Les classes doivent au mécanisme économique, et leur naissance, et leur disparition, mais, pour triompher (…) [elles] doivent pouvoir se donner une configuration politique et organique, à défaut de quoi, bien qu'élues par l'évolution des forces productives, elles risquent de rester longtemps les prisonnières de la classe ancienne qui, à son tour -pour résister- emprisonnera le cours de l'évolution économique[9]" (ibid.).
A ce stade, deux conclusions très importantes doivent être tirées.
Premièrement, tout en étant déterminant, le mécanisme économique est aussi déterminé parce que la résistance de l'ancienne classe -condamnée par l'histoire- emprisonne le cours de son évolution. L'humanité a aujourd'hui derrière elle presque un siècle de décadence du capitalisme, ce qui constitue une illustration de cette réalité. Afin d'éviter des effondrements brutaux et de pouvoir assumer les contraintes de l'économie de guerre, le capitalisme d'Etat a triché de façon permanente avec la loi de la valeur[10] tout en enfermant l'économie dans des contradictions de plus en plus insurmontables.
Loin de pouvoir résoudre les contradictions du système capitaliste, une telle fuite en avant n'a eu pour autre conséquence que de les aggraver de façon considérable. Suivant Bilan, elle a emprisonné le cours de l'évolution historique dans un nœud gordien fait de contradictions insurmontables.
En deuxième lieu, la classe révolutionnaire, tout en étant investie par l'histoire de la mission de renverser le capitalisme, n'a pu jusqu'à présent accomplir cette mission historique. La longue période des trente dernières années constitue une confirmation lumineuse de cette analyse de Bilan qui se situe dans la lignée de toutes les positions du marxisme : si le resurgissement historique du prolétariat en 1968 a réussi à entraver la capacité de la bourgeoisie à entraîner la société vers la guerre généralisée, il n'a pas pour autant réussi à orienter ses luttes défensives vers un combat offensif pour la destruction du capitalisme.
Cet échec, qui est le résultat d'une série de facteurs généraux et historiques que nous ne pouvons analyser ici[11], a été déterminant dans l'entrée du capitalisme dans sa phase de décomposition.
Par ailleurs, si la Décomposition est le résultat des difficultés du prolétariat, elle contribue également activement, en retour, à l'aggravation de celles-ci : "les effets de la décomposition ont un impact profondément négatif sur la conscience du prolétariat, sur son sens de lui-même comme classe, puisque dans tous ses différents aspects -la mentalité de gang, le racisme, la criminalité, la drogue, etc.- ils servent à atomiser la classe, à accroître les divisions en son sein, et à la dissoudre dans une foire d'empoigne sociale généralisée[12]".
En effet :
Le passage d'un mode de production à un autre mode de production supérieur n'est pas le produit fatal de l'évolution des forces productives. Ce passage ne peut s'effectuer qu'au moyen d'une révolution qui est le produit de la capacité de la nouvelle classe dominante à renverser l'ancienne et à construire les nouveaux rapports de production.
Le marxisme défend le déterminisme historique mais cela ne signifie pas que le communisme serait le résultat inévitable et inéluctable de l'évolution du capitalisme. Une telle vision constitue une déformation matérialiste vulgaire du marxisme. En effet, pour le marxisme, le déterminisme historique signifie que :
1. Une révolution n'est possible que lorsque le mode de production précédent a épuisé toutes ses capacités à développer les forces productives : "Jamais une société n'expire, avant que soient développées toutes les forces productives qu'elle est assez large pour contenir ; jamais des rapports supérieurs de production ne se mettent en place, avant que les conditions matérielles de leur existence ne soient écloses dans le sein même de la vieille société." (Marx, Avant-propos de la Contribution à la critique de l'économie politique).
2. Le capitalisme ne peut pas revenir en arrière (vers le féodalisme ou d'autres modes de production précapitalistes) : soit il est remplacé à travers la révolution prolétarienne, soit il entraîne l'humanité dans sa destruction.
3. Le capitalisme constitue la dernière société de classes. La "théorie" défendue par le groupe "Socialisme ou Barbarie" ou par certaines scissions du trotskisme[14], annonçant l'avènement d'une "troisième société" ni capitaliste ni communiste, est une aberration du point de vue du marxisme qui souligne avec force que "les rapports de production bourgeois sont la dernière forme antagonique du processus social de production (…) Avec ce système social, c'est donc la préhistoire de la société humaine qui se clôt." (Ibid.)
Le marxisme a toujours posé en termes d'alternative le dénouement de l'évolution historique : soit la classe révolutionnaire s'impose et ouvre la voie vers le nouveau mode de production, soit la société tombe dans l'anarchie et la barbarie. Le Manifeste communiste montre comment la lutte de classe s'est manifestée à travers "une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une guerre qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en lutte".
"Contre toutes les erreurs idéalistes qui essayaient de séparer le prolétariat du communisme, Marx a défini ce dernier comme l'expression de "son mouvement réel" et a insisté sur le fait que les ouvriers "n'ont pas d'idéal à réaliser, mais à libérer les éléments de la nouvelle société dont la vieille société bourgeoise qui s'effondre est elle-même enceinte." (La guerre civile en France)[15]". La lutte de classe du prolétariat n'est pas "l'instrument" d'un "destin historique" (la réalisation du communisme). Dans l'Idéologie Allemande, Marx et Engels critiquent fortement une telle vision :
Ainsi, appliquée à l'analyse de la phase actuelle de l'évolution du capitalisme, la méthode marxiste permet de comprendre que, malgré son existence bien réelle, la Décomposition ne constitue pas un phénomène "rationnel" dans l'évolution historique. La Décomposition n'est en rien un maillon nécessaire dans la chaîne conduisant au communisme.
Au contraire, elle contient le danger d'une érosion progressive des bases matérielles de celui-ci. D'abord parce que la Décomposition signifie un lent processus d'anéantissement des forces productives jusqu'à un point où la construction du communisme devient désormais impossible : "On ne peut pas soutenir, comme le font les anarchistes par exemple, qu'une perspective socialiste resterait ouverte quand bien même les forces productives seraient en régression, en écartant toute considération relative à leur niveau. Le capitalisme représente une étape indispensable et nécessaire à l'instauration du socialisme dans la mesure où il parvient à en développer suffisamment les conditions objectives. Mais, de même qu'au stade actuel - et c'est l'objet de la présente étude - il devient un frein au développement des forces productives, de même la prolongation du capitalisme, au-delà de ce stade, doit entraîner la disparition des conditions du socialisme[16]". Ensuite, parce qu'elle érode les bases de l'unité et de l'identité de classe du prolétariat : "Le processus de désintégration apporté par un chômage massif et prolongé, en particulier parmi les jeunes, par l'éclatement des concentrations ouvrières traditionnellement combatives de la classe ouvrière dans le cœur industriel, tout cela renforce l'atomisation et la concurrence entre les ouvriers (…) La fragmentation de l'identité de classe dont nous avons été témoins durant la dernière décennie en particulier ne constitue en aucune façon une avancée mais est une claire manifestation de la décomposition qui comporte de profonds dangers pour la classe ouvrière[17]".
L'étape historique de la Décomposition porte en elle la menace d'anéantissement des conditions de la révolution communiste. En ce sens elle n'est pas différente d'autres étapes de la décadence du capitalisme où a existé aussi une telle menace mise en évidence par les révolutionnaires. Par rapport à celles-ci, il existe cependant un certain nombre de différences :
1. La guerre pouvait déboucher sur une reconstruction, alors que le processus de destruction de l'humanité, sous les effets de la Décomposition, bien que lent et sournois, est irréversible[18] ;
2. La menace de destruction était liée à l'éclatement d'une troisième guerre mondiale, alors qu'aujourd'hui, dans la Décomposition, différentes causes (les guerres locales, la destruction de l'équilibre écologique, la lente érosion des forces productives, l'effondrement progressif des infrastructures productives, la destruction graduelle des rapports sociaux) agissent de façon plus ou moins simultanée en tant que facteurs de destruction de l'humanité ;
3. La menace de destruction se présentait sous la forme brutale d'une nouvelle guerre mondiale, alors qu'aujourd'hui elle revêt désormais une allure moins visible, plus insidieuse, beaucoup plus difficile à cerner : "dans le contexte de la décomposition, la "défaite" du prolétariat peut être plus graduelle, plus insidieuse, et bien moins facile à contrecarrer" [Voir note (*) en fin d'article].
4. Le fait que la décomposition soit le facteur central de l'évolution de toute la société signifie, comme nous l'avons déjà évoqué, qu'elle a un impact direct et plus permanent sur le prolétariat à tous les niveaux : la prise de conscience, l'unité, la solidarité, etc.
Cependant, "la mise en évidence des dangers considérables que fait courir à la classe ouvrière et à l'ensemble de l'humanité le phénomène historique de la décomposition ne doit pas conduire la classe, et particulièrement ses minorités révolutionnaires, à adopter face à lui une attitude fataliste[19]". En effet :
Mais, dans la mesure où seule la révolution communiste est à même d'écarter définitivement la menace que fait peser la décomposition sur l'humanité, les luttes ouvrières de résistance aux effets de la crise ne peuvent y suffire. En effet, la conscience de la crise, en elle-même, ne peut pas résoudre les problèmes et les difficultés que le prolétariat affronte et devra de plus en plus confronter. C'est pourquoi il devra développer :
La décomposition oblige le prolétariat à affûter les armes de sa conscience, de son unité, de sa confiance en lui-même, de sa solidarité, de sa volonté et de son héroïsme, ce que Trotski appelait les facteurs subjectifs et dont il a souligné, dans son Histoire de la Révolution Russe, l'énorme importance qu'ils eurent dans cet évènement historique. Sur tous les fronts de la lutte de classe du prolétariat (Engels parlait de trois fronts : économique, politique et théorique), les révolutionnaires et les minorités les plus avancées du prolétariat devront cultiver et développer en profondeur et en extension ces qualités.
La phase de décomposition révèle que, des deux facteurs qui régissent l'évolution historique - le mécanisme économique et la lutte de classes - le premier est plus que mûr et contient le danger d'anéantissement de l'humanité. De ce fait, le deuxième facteur devient décisif. Plus que jamais, la lutte de classe du prolétariat est le moteur de l'histoire. La conscience, l'unité, la confiance, la solidarité, la volonté et l'héroïsme, qualités que le prolétariat est capable de hisser dans la lutte de classe à un niveau complètement différent et supérieur aux autres classes de l'histoire, sont les forces qui, développées au plus haut degré, lui permettront de surmonter les dangers contenus dans la Décomposition et d'ouvrir la voie à la libération communiste de l'humanité.
C. Mir
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(*) Dans un tract intitulé "Questions aux militants et sympathisants du CCI actuel" et distribué à la porte de nos réunions publiques ainsi que dans la manifestation pacifiste du 20 mars à Paris, le groupe parasitaire autoproclamé "Fraction interne du CCI" (composé de quelques ex-membres de notre organisation) commente des extraits de la résolution sur la situation internationale adoptée par notre 15e congrès international.
Premier extrait : "Bien que la décomposition du capitalisme soit le résultat de cet écart historique entre les classes, cette situation ne peut pas demeurer statique. La crise économique (…) continue à s'approfondir, mais contrairement à la période de 1968 à 1989, alors que l'issue de ces contradictions de classe ne pouvait être que la guerre ou la révolution, la nouvelle période ouvre la voie à une troisième possibilité : la destruction de l'humanité, non au travers d'une guerre apocalyptique, mais au travers d'une avance graduelle de la décomposition, qui pourrait au bout d'un temps saper la capacité du prolétariat à répondre comme une classe, et pourrait également rendre la planète inhabitable dans une spirale de guerres régionales et de catastrophes écologiques. Pour mener une guerre mondiale, la bourgeoisie devrait commencer par affronter directement et défaire les principaux bataillons de la classe ouvrière, et ensuite les mobiliser pour marcher avec enthousiasme derrière les bannières et l'idéologie de nouveaux blocs impérialistes ; dans le nouveau scénario, la classe ouvrière pourrait être battue d'une manière moins ouverte et moins directe, simplement en n'arrivant pas à répondre à la crise du système et en se laissant de plus en plus entraîner dans la spirale de la décadence." [les soulignés sont de la FICCI]
Commentaire de la FICCI : "C'est l'introduction clairement opportuniste d'une "troisième voie", opposée à la thèse classique du marxisme d'une alternative historique. Comme chez Bernstein, Kautsky et leurs épigones, l'idée même de troisième voie s'oppose à l'alternative historique, "simpliste" selon l'opportunisme, de "guerre ou révolution". Il s'agit là de l'affirmation explicite, ouverte, de la révision d'une thèse classique du mouvement ouvrier…"
Deuxième citation de notre résolution : "Ce qui a changé avec la décomposition, c'est la possible nature d'une défaite historique, qui peut ne pas venir d'un heurt frontal entre les classes principales, mais d'un lent reflux des capacités du prolétariat à se constituer en classe, auquel cas le point de non-retour serait plus difficile à discerner, comme ce serait le cas avant toute catastrophe définitive. C'est le danger mortel auquel la classe est confrontée aujourd'hui."
Commentaire de la FICCI : "Ici s'exprime la tendance opportuniste, révisionniste qui "liquide" la lutte des classes."
En fait, ce qui s'exprime dans ces lignes de la FICCI c'est la volonté délibérée de ce regroupement de nuire à notre organisation (faute de pouvoir la détruire) par tous les moyens. Effectivement, les membres de la FECCI, qui après plusieurs décennies de militantisme au sein de notre organisation ont perdu leurs convictions communistes et ont juré la perte du CCI, sont prêts aux pires bassesses pour parvenir à leurs fins : le vol, le mouchardage auprès de la police (voir à ce sujet notre article "Les méthodes policières de la FICCI", sur notre site Internet et dans notre presse territoriale) et, évidemment, le mensonge le plus éhonté. Le CCI n'a nullement "révisé" ses positions depuis que les chevaliers blancs de la FICCI ne sont plus là pour l'empêcher de "dégénérer".
C'est ainsi que le 13e congrès du CCI a adopté, avec le plein soutien des militants qui allaient plus tard former la FICCI, un rapport sur la lutte de classe où l'on peut lire : "Les dangers contenus dans la nouvelle période pour la classe ouvrière et l'avenir de ses luttes ne peuvent être sous-estimées. Si le combat de la classe ouvrière a clairement barré la voie à la guerre mondiale dans les années 1970 et 1980, il ne peut stopper ni ralentir le processus de décomposition. Pour engager une guerre mondiale, la bourgeoisie aurait dû infliger une série de défaites majeures aux bataillons centraux de la classe ouvrière. Aujourd'hui, le prolétariat est confronté à une menace à plus long terme mais non moins dangereuse d'une 'mort à petit feu' où la classe ouvrière serait toujours plus écrasée par ce processus de décomposition jusqu'à perdre sa capacité à s'affirmer en tant que classe, tandis que le capitalisme s'enfonce de catastrophe en catastrophe (guerres locales, catastrophes écologiques, famine, etc.)." (Revue internationale n° 99)
De même, dans le rapport sur la lutte de classe adopté par le 14e congrès du CCI au printemps 2001 (avec le soutien des mêmes futurs membres de la FICCI) on peut lire : "… cette évolution… a créé une situation dans laquelle les bases d'une nouvelle société pourraient être sapées sans guerre mondiale et donc sans la nécessité de mobiliser le prolétariat en faveur de la guerre. Dans le précédent scénario, c'est une guerre nucléaire mondiale qui aurait définitivement compromis la possibilité du communisme (…). Le nouveau scénario envisage la possibilité d'un glissement plus lent mais non moins mortel dans un état où le prolétariat serait fragmenté au-delà de toute réparation possible et où les bases naturelles et économiques pour la transformation sociale seraient également ruinées à travers un accroissement des conflits militaires locaux et régionaux, les catastrophes écologiques et l'effondrement social." (Revue internationale n° 107)
Quant à la résolution adoptée par ce congrès, elle évoque dans son point 13 "le danger que le processus de décomposition le plus insidieux pourrait submerger la classe sans que le capitalisme ait à lui infliger une défaite frontale" (Revue internationale n° 106).
Faut-il croire que les glorieux défenseurs du "vrai CCI" (comme ils se définissent) dormaient quand ces documents ont été adoptés ou que leur bras s'est levé machinalement pour leur apporter un soutien. Il faut alors considérer qu'ils ont dormi pendant plus de 11 ans puisque dans un rapport adopté en janvier 1990 par l'organe central du CCI (et que ces éléments avaient soutenu sans la moindre réserve) on pouvait lire : "Même si la guerre mondiale ne saurait, à l'heure actuelle, et peut être de façon définitive, constituer une menace pour la vie de l'humanité, cette menace peut très bien provenir, comme on l'a vu, de la décomposition de la société. Et cela d'autant plus que si le déchaînement de la guerre mondiale requiert l'adhésion du prolétariat aux idéaux de la bourgeoisie (…) la décomposition n'a nul besoin d'une telle adhésion pour détruire l'humanité." (Revue internationale n° 61)
[1] Pour notre part, nous avons consacré de nombreux articles de notre presse à la critique de ce que nous considérons être de telles visions erronées, à commencer par l'aberration que constitue cette "innovation" par rapport au marxisme appelée paradoxalement "l'invariance". Au nom de celle-ci, le courant bordiguiste (appartenant comme le CCI au courant de la Gauche communiste) se refuse dogmatiquement à reconnaître la réalité d'une évolution en profondeur de la société capitaliste depuis 1848, et donc l'entrée de ce système dans sa période de décadence (cf. l'article "Le rejet de la notion de décadence" dans la Revue internationale n°77 et 78).
[2] Il s'agit des articles suivants : "War and the ICC" (La guerre et le CCI) dans Revolutionary Perspectives (RP) 24, "Workers' Struggles in Argentina: Polemic with the ICC" (Luttes ouvrières en Argentine : polémique avec le CCI) dans Internationalist Communist 21 et "Imperialism's New World Order" (Le nouvel ordre mondial de l'impérialisme) dans RP 27.
[3] Voir les numéros suivants de la Revue internationale : 48, 49, 50, 54, 55 et 56.
[4] "Thèses sur la décomposition", point 3, Revue internationale nº 62 et 107.
[5] Ibid.
[6] Ibid.
[7] Lorsque nous faisons référence à la Décomposition au moyen d'un nom propre, nous nous référons à la phase de la décomposition, laquelle constitue une notion distincte du phénomène de décomposition. Ce dernier, comme nous l'avons vu, accompagne tout processus de décadence, de façon plus ou moins marquée, et devient dominant dans la phase de décomposition.
[9] Nous sommes bien conscients que le fait qu'une idée ait été mise en avant par le courant de la Gauche communiste d'Italie ne lui confère pas d'emblée aux yeux du lecteur un caractère marxiste irréfutable. Cependant, il devrait faire réfléchir les camarades et sympathisants des organisations qui aujourd'hui se réclament de ce courant historique, telles que le BIPR ou les différents groupes nommés Parti communiste international.
[10] Voir l'article "Le prolétariat dans le capitalisme décadent" dans la Revue internationale n° 23
[11] Voir, entre autres, l'article "Pourquoi le prolétariat n'a pas encore renversé le capitalisme ?" ; Revue internationale numéros 103 et 104.
[12] ) Rapport sur la lutte de classe - le concept de cours historique dans le mouvement révolutionnaire, adopté par le 14ème Congrès du CCI ; Revue internationale nº 107.
[13] Lénine : La lutte pour le pain (discours prononcé par Lénine au C.C.E Panrusse des Soviets) Cité par Bilan n°6.
[14] Burnham et sa théorie de la nouvelle classe "managériale".
[15] "Le prolétariat dans le capitalisme décadent", Revue internationale n° 23.
[16] "L'évolution du capitalisme et la nouvelle perspective", Gauche communiste de France, Internationalisme nº 46 de mai 1952, republié dans la Revue internationale n° 21.
[17] Rapport sur la lutte de classe adopté par le 14ème Congrès du CCI, Revue internationale nº 107.
[18] La période de la "guerre froide" avec sa course démentielle aux armements nucléaires a marqué déjà la fin de toute possibilité de reconstruction suite au déchaînement d'une troisième guerre mondiale.
[19] "Thèses sur la décomposition", point 17, Revue internationale nº 62 et 107.
[20] Ibid
[21] Ibid
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L'explosion massive de luttes ouvrières en Mai 68 en France, suivie par les mouvements en Italie, en Grande-Bretagne, en Espagne, en Pologne et ailleurs mettait fin à la période de contre-révolution qui avait pesé si lourdement sur la classe ouvrière internationale depuis la défaite de la vague révolutionnaire de 1917-23. Le géant prolétarien s'est redressé sur la scène de l'histoire. Et pas seulement en Europe. Ces luttes ont eu un écho immense en Amérique latine, à commencer par le "Cordobaza" en Argentine en 1969. Entre 1969 et 1975, dans toute la région, du Chili, au Sud, jusqu'au Mexique à la frontière avec les Etats-Unis, les travailleurs ont mené un combat intransigeant contre les tentatives de la bourgeoisie de leur faire payer la crise économique. Et dans les vagues de luttes qui ont suivi, celle de 1977 à 1980 culminant dans la grève de masse en Pologne, celle de 1983 à 1989 marquée par des mouvements massifs en Belgique, au Danemark et d'importantes luttes dans de nombreux autres pays, le prolétariat d'Amérique latine a continué à lutter, même si cela n'a pas été de façon aussi spectaculaire, montrant ainsi que, quelles que soient les différences de conditions, la classe ouvrière mène un seul et même combat contre le capitalisme, qu'elle est une seule et même classe internationale.
Aujourd'hui, ces luttes en Amérique latine ressemblent à un rêve lointain. La situation sociale actuelle dans la région n'est pas marquée par des luttes massives, des manifestations et des confrontations armées entre le prolétariat et les forces de répression, mais par une instabilité sociale généralisée. Le "soulèvement" en Bolivie en octobre 2003, les manifestations de rue massives qui ont conduit cinq fois en quelques jours à un changement de présidence en Argentine en décembre 2001, la "révolution populaire" de Chavez au Venezuela, la lutte hautement médiatisée des Zapatistes au Mexique, ces événements et d'autres, similaires, ont dominé la scène sociale. Dans ce tourbillon de mécontentement populaire, de révolte sociale contre la paupérisation et la misère qui se répand, la classe ouvrière apparaît comme une couche mécontente parmi d'autres qui devrait, pour avoir une chance quelconque de se défendre contre l'aggravation de sa situation, participer et se fondre dans la révolte des autres couches opprimées et appauvries de la société. Face à ces difficultés que rencontre la lutte de classe, les révolutionnaires ne doivent pas baisser les bras mais maintenir la défense intransigeante de l'indépendance de classe du prolétariat.
"L'autonomie du prolétariat face à toutes les autres classes de la société est la condition première de l'épanouissement de sa lutte vers le but révolutionnaire. Toute les alliances, et particulièrement celles avec des fractions de la bourgeoisie, ne peuvent aboutir qu'à son désarmement devant son ennemi en lui faisant abandonner le seul terrain où il puisse tremper ses forces : son terrain de classe" (Point 9 de la Plate-forme du CCI).
Car seule la classe ouvrière est la classe révolutionnaire, seule elle porte une perspective pour toute l'humanité et alors qu'aujourd'hui elle est entourée de toutes parts par les manifestations de la décomposition sociale croissante du capitalisme moribond, qu'elle éprouve de grandes difficultés à imposer sa lutte comme classe autonome ayant des intérêts propres à défendre, plus que jamais il faut rappeler ce qu'écrivait Marx : "Il ne s'agit pas de savoir quel but tel ou tel prolétaire, ou même le prolétariat tout entier, se représente momentanément. Il s'agit de savoir ce que le prolétariat est et ce qu'il sera obligé historiquement de faire, conformément à cet être." (La Sainte Famille).
La classe ouvrière en Amérique latine de 1969 à 1989
L'histoire de la lutte de classe en Amérique latine ces 35 dernières années fait partie du combat de la classe ouvrière internationale ; il a été émaillé de luttes âpres, de confrontations violentes avec l'Etat, de victoires temporaires et d'amères défaites. Les mouvements spectaculaires de la fin des années 1960 et du début des années 1970 ont ouvert la voie à des luttes plus difficiles et tortueuses, où la question de fond, comment défendre et développer l'autonomie de classe, s'est trouvé posée avec encore plus d'acuité.
La lutte des ouvriers de la ville industrielle de Cordoba en 1969 a été particulièrement importante. Elle a donné lieu à une semaine de confrontation armée entre le prolétariat et l'armée argentine, et a constitué un formidable stimulant aux luttes à travers l'Argentine, l'Amérique latine et le monde. Elle a été le début d'une vague de luttes qui a culminé en Argentine en 1975, avec la lutte des métallurgistes de Villa Constitución, le centre de production d'acier le plus important du pays. Les travailleurs de Villa Constitución ont été confrontés à la pleine puissance de l'Etat, la classe dominante souhaitant faire un exemple de l'écrasement de leur lutte. Il en est résulté un très haut niveau de confrontation entre bourgeoisie et prolétariat : "La ville a été placée sous l'occupation militaire de 4.000 hommes... Le ratissage systématique de chaque quartier et l'emprisonnement d'ouvriers (...) ne firent que provoquer la colère des ouvriers: 20.000 travailleurs de la région se sont mis en grève et ont occupé les usines. Malgré des assassinats et le bombardement de maisons ouvrières, un Comité de Lutte s'est immédiatement créé en dehors du syndicat. A quatre reprises, la direction de la lutte a été emprisonnée ; mais à chaque fois, le Comité resurgissait, plus fort qu'avant. Comme à Cordoba en 1969, des groupes d'ouvriers armés ont pris en charge la défense des quartiers ouvriers et ont mis fin aux activités des bandes paramilitaires.
L'action des ouvriers sidérurgistes et métallurgistes qui demandaient une augmentation de salaire de 70% a rapidement bénéficié de la solidarité des travailleurs d'autres entreprises du pays, à Rosario, Cordoba et Buenos Aires. Dans cette dernière ville, par exemple, les ouvriers de Propulsora, qui étaient entrés en grève par solidarité et avaient arraché toutes les augmentations de salaires qu'ils exigeaient (130.000 pesos par mois), ont décidé de donner la moitié de leur salaire aux ouvriers de Villa Constitución" ("L'Argentine six ans après Cordoba", World Revolution n°1 1975, pages 15-16).
De même, c'est en défense de leurs propres intérêts de classe que les ouvriers au Chili, au début des années 1970, ont refusé les sacrifices que leur demandait le gouvernement d'Unité Populaire d'Allende : "La résistance de la classe ouvrière à Allende a commencé en 1970. En décembre 1970, 4 000 mineurs de Chuquicamata se mettaient en grève, exigeant des salaires plus élevés. En juillet 1971, 10 000 mineurs cessaient le travail à la mine Lota Schwager. Quasiment en même temps, de nouvelles grèves se répandent dans les mines de El Salvador, El Teniente, Chuquicamata, La Exotica et Rio Blanco, demandant des augmentations de salaires... En mai-juin 1973, les mineurs se remettaient en mouvement. 10 000 d'entre eux partaient en grève dans les mines de El Teniente et Chuquicamata. Les mineurs de El Teniente exigeaient une augmentation de 40%. C'est Allende qui a placé les provinces de O'Higgins et de Santiago sous contrôle militaire, parce que la paralysie de El Teniente constituait une sérieuse menace pour l'économie" ("La chute irrésistible d'Allende", World Revolution n° 268).
Des luttes importantes se sont déroulées également dans d'autres concentrations prolétariennes significatives d'Amérique latine. Au Pérou en 1976, des grèves semi-insurrectionnelles éclataient à Lima et étaient écrasées dans le sang. Quelques mois après, les mineurs de Centramin se mettaient en grève. En Equateur, avait lieu une grève générale à Riobamba. Au Mexique avait lieu une vague de luttes en janvier de la même année. En 1978, de nouveau des grèves générales au Pérou. Et au Brésil, après 10 ans de pause, 200 000 ouvriers métallurgistes se mettaient à la tête d'une vague de grèves qui dura de mai à octobre. Au Chili, en 1976, les grèves reprenaient chez les employés du métro de Santiago et dans les mines. En Argentine, malgré la terreur imposée par la junte militaire, des grèves éclataient à nouveau en 1976, dans l'électricité, l'automobile à Cordoba avec des affrontements violents avec les forces de l'armée. En Bolivie, au Guatemala, en Uruguay, toutes ces années ont également été marquées par la lutte de classe.
Durant les années 1980, le prolétariat d'Amérique latine a aussi pleinement participé à la vague internationale de luttes commencée en 1983 en Belgique. Parmi ces luttes, les plus avancées ont été marquées par des efforts déterminés de la part des travailleurs pour étendre le mouvement. Ce fut le cas, par exemple, en 1988, de la lutte des travailleurs de l'éducation au Mexique qui se battaient pour une augmentation de salaire : "La revendication des travailleurs de l'éducation posait depuis le début la question de l'extension des luttes, parce qu'il y avait un mécontentement généralisé contre les plans d'austérité. Même si le mouvement était en train de retomber au moment où commençait le mouvement dans le secteur de l'éducation, 30 000 employés du secteur public menaient des grèves et des manifestations en dehors du contrôle syndical, les travailleurs de l'éducation eux-mêmes ont reconnu la nécessité de l'extension et de l'unité : au début du mouvement, ceux du Sud de Mexico City ont envoyé des délégations à d'autres travailleurs de l'éducation, les appelant à rejoindre la lutte, et ils sont aussi descendus dans les rues pour manifester. De même, ils ont refusé de limiter la lutte aux seuls enseignants, regroupant tous les travailleurs de l'éducation (enseignants, travailleurs administratifs et manuels) dans des assemblées massives pour contrôler la lutte." ("Mexique : luttes ouvrières et intervention révolutionnaire", World Revolution n° 124, mai 1989).
Les mêmes tendances se sont manifestées dans d'autres parties de l'Amérique latine : "Même les médias bourgeois ont parlé d'une "vague de grèves" en Amérique latine, avec des luttes ouvrières éclatant au Chili, au Pérou, au Mexique... et au Brésil ; dans le dernier cas, il y a eu de la part des travailleurs des banques, des docks, de la santé et de l'éducation, des grèves et manifestations simultanées contre un gel des salaires." ("Le difficile chemin de l'unification de la lutte de classe", World Revolution n° 124, mai 1989).
De 1969 à 1989, la classe ouvrière d'Amérique latine, avec des avancées et des reculs, avec des difficultés et des faiblesses, a montré qu'elle s'inscrivait pleinement dans la reprise historique de la lutte internationale de la classe ouvrière.
L'effondrement du mur de Berlin et le raz-de-marée de la propagande bourgeoise sur la " mort du communisme", qui l'a suivi, ont engendré un profond recul des luttes ouvrières à l'échelle internationale dont la caractéristique essentielle a été la perte de son identité de classe par le prolétariat. Sur les fractions du prolétariat des pays de la périphérie, comme en Amérique du Sud, ce recul a eu des effets d'autant plus délétères que le développement de la crise et de la décomposition sociale entraîne des masses paupérisées, opprimées et miséreuses dans des révoltes interclassistes, ce qui leur rend encore plus difficile la tâche de s'affirmer comme classe autonome et de garder des distances face aux révoltes et aux expériences de pouvoir "populaire".
Les effets nocifs de la décomposition capitaliste et les révoltes interclassistes
L'effondrement du bloc de l'Est, lui-même produit de la décomposition du capitalisme, a constitué un considérable accélérateur de celle-ci au niveau mondial, sur fond de crise économique aggravée. L'Amérique latine a été frappée de plein fouet. Des dizaines de millions de personnes ont été contraintes de se déplacer des campagnes vers les bidonvilles des principales cités, dans une recherche désespérée d'emplois inexistants alors que, dans le même temps, des millions de jeunes travailleurs étaient exclus du processus du travail salarié. Un tel phénomène, qui est à l'œuvre depuis 35 ans, a connu un aggravation brutale ces dix dernières années conduisant des masses de la population, non exploiteuse ni salariée, à crever de faim et à vivre au jour le jour en marge de la société.
En Amérique latine, 221 millions de personnes (41% de la population) vivent dans la pauvreté. Ce nombre a augmenté de 7.millions rien que pour l'an dernier (parmi ceux-ci, 6 millions ont plongé dans une pauvreté extrême) et de 21 millions depuis 1990. Actuellement, 20% de la population latino-américaine vit dans l'extrême pauvreté (Commission Economique pour l'Amérique latine et les Caraïbes - ECLAC).
L'aggravation de la décomposition sociale voit son pendant dans la croissance de l'économie informelle, des petits métiers et du commerce de rue. La pression de ce secteur varie en fonction de la puissance économique du pays. En Bolivie, en 2000, le nombre de personnes ainsi "à leur compte" a dépassé le nombre total des salariés (47,8% contre 44,5% de la population active) ; alors qu'au Mexique, le chiffre était de 21%, contre 74,4% (ECLAC).
Dans tout le continent, 128 millions de personnes, soit 33% de la population urbaine, vivent dans des taudis (ONU : les taudis gonflent une "bombe à retardement", 6 octobre 2003).
Ces millions d'êtres humains sont confrontés à une quasi-absence de système sanitaire ou d'électricité, et leurs vies sont empoisonnées par le crime, les drogues et les gangs. Les taudis de Rio sont, depuis des années, le champ de bataille de gangs rivaux, une situation dépeinte dans le film La Cité de Dieu. Les ouvriers d'Amérique latine, particulièrement ceux qui vivent dans les taudis, sont aussi confrontés aux taux de criminalité les plus élevés du monde. Le déchirement des relations familiales a aussi conduit à une croissance énorme du nombre d'enfants abandonnés dans les rues.
Des dizaines de millions de paysans éprouvent de plus en plus de difficultés à arracher au sol des moyens de subsistance misérables. Pour survivre, ils sont conduits au défrichement sauvage de certaines zones tropicales, accélérant ainsi le processus de destruction de l'environnement dont les compagnies d'exploitation forestière sont les premières responsables. Cette solution n'offrant qu'un répit temporaire du fait de l'épuisement rapide du sol, il en résulte une spirale incontrôlée de déforestation.
L'accroissement de ces couches de miséreux a eu un impact important sur la capacité du prolétariat à défendre son autonomie de classe. Cela s'est révélé clairement à la fin des années 1980, quand des révoltes de la faim ont éclaté au Venezuela, en Argentine et au Brésil. En réponse à la révolte au Venezuela, qui a fait plus de mille morts et autant de blessés, nous mettions en garde contre le danger que de telles révoltes constituent pour le prolétariat. "Le facteur vital alimentant ce tumulte social était une rage aveugle, sans aucune perspective, accumulée au cours de longues années d'attaques systématiques contre les conditions de vie et de travail de ceux qui en ont encore un ; il exprimait la frustration de millions de sans-emploi, de jeunes qui n'ont jamais travaillé et qui sont impitoyablement poussés dans le marais de la lumpénisation par une société qui, dans les pays de la périphérie du capitalisme, est incapable d'offrir à ces éléments une quelconque perspective à leur vie...
Le manque d'orientation politique prolétarienne, ouvrant une perspective prolétarienne, a signifié que ce sont cette rage et cette frustration qui ont constitué la force motrice des émeutes, des incendies de véhicules, des confrontations impuissantes avec la police et, plus tard, du pillage des magasins d'alimentation et de matériel électrique. Le mouvement qui avait commencé comme une protestation contre le "paquet" de mesures économiques s'est donc rapidement désintégré en saccages et en destructions sans aucune perspective." ("Communiqué à l'ensemble de la classe ouvrière" publié dans, Internacionalismo, organe du CCI au Venezuela, republié dans World Revolution n°124, mai 1989).
Dans les années 1990, le désespoir des couches non exploiteuses a pu être utilisé de manière croissante par des parties de la bourgeoisie et de la petite-bourgeoisie. Au Mexique, les Zapatistes se sont montrés experts en la matière, avec leurs thèmes sur le "pouvoir populaire" et la représentation des opprimés. Au Venezuela, Chavez avait mobilisé les couches non exploiteuses, particulièrement les occupants des taudis, derrière l'idée d'une "révolution populaire" contre l'ancien régime corrompu.
Ces mouvements populaires ont eu un réel impact sur le prolétariat, en particulier au Venezuela, où subsiste le danger de voir certaines de ses parties embrigadées dans une guerre civile sanglante derrière des fractions rivales de la bourgeoisie.
L'aube du 21ème siècle n'a vu aucune diminution de l'impact destructeur du désespoir croissant des couches non exploiteuses. En décembre 2001, le prolétariat d'Argentine - un des plus anciens et des plus expérimentés de la région - a été pris dans la tourmente de la révolte populaire qui a conduit cinq présidents à accéder, puis à renoncer, au pouvoir en l'espace de quinze jours. En octobre 2003, le secteur principal du prolétariat en Bolivie, les mineurs, se sont trouvés entraînés dans une "révolte populaire" sanglante, menée par la petite-bourgeoisie et les paysans, qui a fait de nombreux morts et beaucoup de blessés, le tout au nom de la défense des réserves de gaz bolivien et de la légalisation de la production de coca !
Le fait que des parties significatives du prolétariat se retrouvent happées dans ces révoltes est de la plus grande importance, parce que cela révèle que la classe ouvrière a largement perdu son autonomie par la classe ouvrière. Au lieu de se considérer comme des prolétaires avec leurs propres intérêts, les ouvriers en Bolivie et en Argentine se sont vus comme des citoyens partageant des intérêts communs avec les couches petites-bourgeoises et non exploiteuses.
La nécessité absolue d'une clarté révolutionnaire
Avec l'aggravation de la situation, il y aura d'autres révoltes de ce type ou, comme cela a failli être le cas du Venezuela, il peut aussi y avoir des guerres civiles sanglantes, des massacres qui pourraient écraser idéologiquement et physiquement des parties importantes du prolétariat international. Face à cette sinistre perspective, il est du devoir des révolutionnaires de centrer leur intervention sur la nécessité pour le prolétariat de se battre pour défendre ses intérêts de classe spécifiques. Malheureusement, toutes les organisations révolutionnaires n'ont pas été à la hauteur de leurs responsabilités sur ce plan. Ainsi, le Bureau international pour le Parti révolutionnaire (BIPR), confronté à l'explosion de violence "populaire" en Argentine, a perdu toute boussole politique, prenant la réalité pour ce qu'elle n'était pas : "Spontanément, des prolétaires sont descendus dans la rue, attirant derrière eux des jeunes, des étudiants et des parties importantes de la petite-bourgeoisie prolétarisée qui sont paupérisées comme eux-mêmes. Ensemble, ils ont dirigé leur colère contre des sanctuaires du capitalisme : banques, bureaux, mais par-dessus tout supermarchés et magasins en général, qui ont été attaqués comme les boulangeries dans les émeutes du pain au Moyen-âge. Le gouvernement, espérant intimider les rebelles, n'a pas trouvé mieux à répondre que de déchaîner une répression sauvage, faisant des dizaines de morts et des milliers de blessés. Cela n'a pas mis fin à la révolte, mais l'a au contraire étendue au reste du pays, et lui a conféré un caractère de plus en plus classiste. Même les bâtiments gouvernementaux, monuments symboliques de l'exploitation et du pillage financier, ont été attaqués" ("Leçons d'Argentine : prise de position du BIPR : Soit le parti révolutionnaire et le socialisme, soit la pauvreté généralisée et la guerre" Internationalist Communist n°21, Automne/hiver 2002).
Plus récemment, face aux troubles sociaux en Bolivie qui ont culminé dans les massacres d'octobre 2003, Battaglia Comunista a publié un article soulignant les potentialités des "ayllu indiens" de Bolivie (conseils communaux) : "Les ayllu n'auraient pu jouer un rôle dans la stratégie révolutionnaire que s'ils avaient contrebalancé les institutions présentes par le contenu prolétarien du mouvement et dépassé leurs aspects archaïques et locaux, c'est-à-dire, seulement s'ils avaient agi comme un mécanisme efficace pour l'unité entre les Indiens, le prolétariat métis et blanc dans un front contre la bourgeoisie, au-delà de toute rivalité raciale... Les ayllu pouvaient être le point de départ de l'unification et de la mobilisation du prolétariat indien, mais en soi c'est insuffisant et trop précaire pour constituer la base d'une nouvelle société émancipée du capitalisme". Cet article de Battaglia Comunista date de novembre 2003, alors que venaient de se produire les événements sanglants d'octobre dans lesquels c'est précisément la petite-bourgeoisie indienne qui a entraîné le prolétariat, et en particulier les mineurs, dans une confrontation désespérée avec les forces armées. Une tuerie au cours duquel les ouvriers ont été sacrifiés pour que la bourgeoisie et la petite-bourgeoisie indienne puissent avoir une plus grosse part du gâteau, et se tailler la "part du lion" dans la redistribution du pouvoir et des profits sur base de l'exploitation des mineurs et des travailleurs ruraux. De l'aveu même de leurs dirigeants, tel Alvero Garcia, les Indiens en tant que tels ne font aucun rêve fumeux dans lequel les ayllu seraient le point de départ d'une "autre" société.
L'enthousiasme du BIPR pour les événements en Argentine est la conclusion logique de son analyse sur la "radicalisation de la conscience" des masses non-prolétariennes dans les pays de la périphérie : "La diversité des structures sociales, le fait que l'imposition du mode de production capitaliste renverse le vieil équilibre et que le maintien de son existence est basé sur, et se traduit par la misère croissante pour des masses grandissantes de prolétarisés et de déshérités, l'oppression politique et la répression qui sont donc nécessaires pour asservir les masses, tout cela conduit à un plus grand potentiel de radicalisation de la conscience dans les pays périphériques que dans les sociétés des métropoles... Dans beaucoup de ces pays (périphériques), l'intégration idéologique et politique de l'individu dans la société capitaliste n'est pas encore le phénomène de masse qu'il est dans les pays métropolitains." ("Thèses sur les tactiques communistes pour la périphérie du capitalisme", consultables sur le site du BIPR : www.ibrp.org [46][1]. Selon ce point de vue, les manifestations populaires violentes et massives doivent être vues comme quelque chose de positif. Une "révolte stérile et sans lendemain" dans un contexte où le prolétariat est submergé par une marée d'interclassisme, cela devient, dans l'imaginaire du BIPR, la concrétisation "de potentialités pour la radicalisation de la conscience." Ce point de vue du BIPR l'a rendu impuissant à tirer les réelles leçons d'événements comme ceux de décembre 2001 en Argentine.
Dans ses "Thèses" et dans ses analyses des situations concrètes, le BIPR commet deux erreurs - et de taille - assez communément répandues dans la mouvance gauchiste et alter-mondialiste. La première erreur, c'est la vision théorique selon laquelle les mouvements de défense des intérêts nationaux, bourgeois ou petit-bourgeois, directement antagoniques à ceux du prolétariat (comme les évènements récents en Bolivie ou les soulèvements de décembre 2001 en Argentine) peuvent se transformer en luttes prolétariennes. La deuxième erreur - bêtement empirique celle-ci - c'est d'imaginer que cette transformation miraculeuse a eu lieu dans la réalité, et de prendre des mouvements dominés par la petite bourgeoisie et les slogans nationalistes pour de véritables luttes prolétariennes.
Nous avons déjà polémiqué avec le BIPR sur son analyse politique des événements en Argentine dans un article de la Revue internationale n°109 ("Argentine : seul le prolétariat sur son propre terrain peut faire reculer la bourgeoisie"). A la fin de celui-ci, nous résumions ainsi notre position : "Notre analyse ne signifie nullement que nous méprisons ou sous-estimons les luttes du prolétariat en Argentine ou dans d'autres zones où le capitalisme est plus faible. Elle signifie simplement que les révolutionnaires, en tant qu'avant garde du prolétariat, ayant une vision claire de la marche générale du mouvement prolétarien dans son ensemble, ont la responsabilité de contribuer à faire en sorte que le prolétariat et ses minorités révolutionnaires aient, dans tous les pays, une vision plus claire et plus exacte de ses forces et de ses limites, de qui sont ses alliés et de comment orienter ses combats. Contribuer à cette perspective est la tâche des révolutionnaires. Pour l'accomplir, ils doivent résister de toutes leurs forces à la tentation opportuniste de voir, par impatience, par immédiatisme et manque de confiance historique dans le prolétariat, un mouvement de classe là où - comme ce fut le cas en Argentine, il n'y a eu qu'une révolte interclassiste.".
Le BIPR a répondu à notre critique (voir "Luttes ouvrières en Argentine: polémique avec le CCI" dans Internationalist Communist n°21, Automne/hiver 2002) en réaffirmant sa position selon laquelle le prolétariat a dirigé ce mouvement et en condamnant la position du CCI : "Le CCI souligne les faiblesses dans la lutte et pointe sa nature interclassiste et hétérogène, et sa direction gauchiste bourgeoise. Il se plaint de la violence au sein de la classe, et de la domination d'idéologies bourgeoises comme le nationalisme. Pour lui, ce manque de conscience communiste fait du mouvement une 'révolte stérile et dans lendemain‘". Il est clair que le BIPR n'a pas compris notre analyse, ou plutôt, l'interprète en fonction de ce qui l'arrange. Nous laissons le soin aux lecteurs de se pencher sur ces deux articles.
Contrairement à ce point de vue, le Nucleo Comunista Internationalista - groupe qui s'est constitué en Argentine à la fin de l'année 2003 analyse et tire des leçons tout à fait différentes de ces événements. Dans le deuxième numéro de son bulletin, le NCI polémique avec le BIPR sur la nature des événements en Argentine : "... le BIPR dit de façon erronée que le prolétariat a entraîné les étudiants et d'autres couches sociales derrière lui ; c'est une grossière erreur, et il la partage avec les camarades du GCI. Le fait est que les luttes ouvrières qui se sont déroulées durant l'année 2001 ont montré l'incapacité du prolétariat d'Argentine à assumer la direction non seulement de l'ensemble de la classe ouvrière, mais aussi à se mettre à la tête, comme "dirigeant", du mouvement social descendu dans les rues pour protester, tirant derrière lui l'ensemble des couches sociales non exploiteuses. Au contraire, ce sont les couches non-prolétariennes qui ont pris la tête des événements des 19 et 20 décembre ; dès lors, nous pouvons dire que le développement de ces mouvements n'avait pas d'avenir historique, et cela s'est démontré dans l'année qui a suivi" ("Deux ans après les 19 et 20 décembre 2001", Revolucion Comunista n°2).
Parlant de l'implication de prolétaires dans les saccages, le GCI[2] dit: "s'il existait une volonté de trouver de l'argent et par-dessus tout, d'en prendre le plus possible aux entreprises, aux banques..., il y avait plus que cela : c'était une attaque généralisée contre le monde de l'argent, la propriété privée, les banques et l'Etat, contre ce monde qui est une insulte à la vie humaine. Ce n'est pas seulement une question d'expropriation, mais aussi d'affirmation du potentiel révolutionnaire, le potentiel pour la destruction d'une société qui détruit les être humains." ("A propos de la lutte prolétarienne en Argentine", Comunismo n°49). S'inscrivant en contre d'une telle vision, le NCI présente une tout autre analyse de la relation entre ces événements et le développement de la lutte de classe : "Les luttes en Argentine dans la période 2001-2002 ne sont pas un événement isolé, elles étaient le produit de tout un développement que nous pouvons scinder en trois parties :
C'est à ce moment que les ouvriers, au travail ou au chômage, ont été confrontés à la possibilité non seulement d'une réelle unité, mais aussi de semer les graines d'une organisation autonome de la classe ouvrière. Contre cela, la bourgeoisie a essayé de diviser et de dévoyer le prolétariat, et cela s'est fait avec la complicité de la nouvelle bureaucratie des piqueteros, jetant aux orties l'expérience qui avait été une arme importante dans les mains du prolétariat, comme c'était le cas avec la prétendue Assemblée Nationale des ouvriers au travail et au chômage.
Pour ces raisons, nous pensons que c'est une erreur d'identifier les luttes qui se sont développées en 2001 et 2002 avec les événements des 19 et 20 décembre 2001, car ils diffèrent l'un de l'autre, et l'un n'est pas la conséquence de l'autre.
Les événements des 19 et 20 décembre n'avaient absolument aucun caractère prolétarien, puisqu'ils n'étaient pas dirigés par le prolétariat ni par les chômeurs ; ces derniers ont plutôt cédé aux slogans et aux intérêts de la petite-bourgeoisie de Buenos-Aires, qui sont radicalement différents des buts, des objectifs du prolétariat...
Il est fondamental de dire cela, parce que dans cette période de décadence capitaliste, le prolétariat court le risque de perdre son identité de classe et sa confiance comme sujet de l'histoire et comme force décisive de la transformation sociale. C'est le résultat du recul de la conscience prolétarienne, lui-même résultant de l'explosion du bloc stalinien et du poids sur la pensée des ouvriers de la propagande capitaliste sur la défaite de la lutte de classe. En plus de cela, la bourgeoisie a inculqué l'idée qu'il n'existait plus d'antagonismes de classe, les gens étant plutôt unis ou divisés selon qu'ils ont été intégrés au marché ou exclus de celui-ci. Elle essaye donc d'effacer la rivière de sang qui sépare le prolétariat de la bourgeoisie.
Ce danger s'est vu en Argentine pendant les événements des 19 et 20 décembre 2001, où la classe a été incapable de se transformer en une force autonome luttant pour ses propres intérêts de classe, et s'est au contraire faite happer par le tourbillon de la révolte interclassiste sous la direction de couches sociales non-prolétariennes..."
Le NCI place les événements de Bolivie dans le même cadre : "Il faut d'abord saluer et soutenir totalement les ouvriers boliviens en lutte, mais il est ensuite nécessaire de clarifier le fait que la combativité de la classe n'est pas le seul critère pour déterminer le rapport de forces entre la bourgeoisie et le prolétariat, puisque la classe ouvrière de Bolivie n'a pas été capable de développer un mouvement massif et unifié qui aurait pu attirer derrière lui le reste des secteurs non exploiteurs de la société. C'est en fait le contraire qui s'est produit : ce sont les paysans et la petite-bourgeoisie qui ont conduit cette révolte.
Cela signifie que la classe ouvrière bolivienne s'est diluée dans un "mouvement populaire" interclassiste, et nous affirmons cela pour plusieurs raisons :
Les événements en Bolivie comportent une grande similitude avec ceux d'Argentine en 2001, où le prolétariat a également été submergé par les slogans de la petite-bourgeoisie. Ces "mouvements populaires" ont en fait recouvert un aspect assez réactionnaire, mettant en avant des slogans comme la reconstruction de la nation, ou l'expulsion des "gringos" et le retour des ressources naturelles à l'Etat bolivien ...
(...) Les révolutionnaires doivent parler clairement et se baser sur des faits concrets de la lutte de classe, sans illusion et sans se tromper. Il est nécessaire d'adopter une position prolétarienne révolutionnaire et, par conséquent, ce serait une sérieuse erreur de confondre ce qu'est une révolte sociale à l'horizon politique étroit avec un combat prolétarien anti-capitaliste" ("La révolte bolivienne", Revolucion Comunista n°1).
Cette analyse du NCI qui s'appuie sur des faits réels met clairement en évidence que le BIPR prend ses désirs pour la réalité quand il avance l'idée de "radicalisation de la conscience" parmi les couches non exploiteuses. La réalité concrète de la situation dans la périphérie est la destruction croissante des relations sociales, la propagation du nationalisme, du populisme et d'autres idéologies réactionnaires similaires, tout ceci ayant un impact très sérieux sur la capacité du prolétariat à défendre ses intérêts de classe.
Heureusement, cette réalité semble néanmoins ne pas passer totalement inaperçue de certaines publications du BIPR. En effet, le numéro 30 de Revolutionary Perspectives (organe de la Comunist Worker Organisation, groupe du BIPR en Grande-Bretagne) présente une image bien plus proche de la réalité des événements en Argentine et en Bolivie dans son éditorial "Les tensions impérialistes s'intensifient, la lutte de classe doit s'intensifier": "Comme dans le cas de l'Argentine, ces protestations étaient interclassistes et sans objectif social clair, et seront contenues par le capital. Nous avons vu cela dans le cas de l'Argentine, où l'agitation violente d'il y a deux ans avait ouvert la voie à l'austérité et à la paupérisation (...). Alors que l'explosion de la révolte démontre la colère et le désespoir de la population dans beaucoup de pays périphériques, de telles explosions ne peuvent trouver d'issue à la situation sociale catastrophique qui y existe. Le seul moyen d'avancer est de revenir à la lutte classe contre classe et de la lier aux luttes des ouvriers des métropoles.".
Cependant, l'article ne dénonce malheureusement pas le rôle du nationalisme ou de la petite-bourgeoisie indienne en Bolivie. Si bien que la position officielle du BIPR sur cette question demeure nécessairement celle défendue dans Battaglia Comunista selon laquelle "les ayllu pouvaient être le point de départ de l'unification et de la mobilisation du prolétariat indien". La réalité est que les ayllu ont été le point de départ pour la mobilisation des prolétaires d'origine indienne derrière la petite-bourgeoisie indienne, les paysans et les planteurs de coca dans leur lutte contre la fraction de la bourgeoisie au pouvoir.
Cette aberration de Battaglia Comunista attribuant des potentialités aux "conseils communaux indiens" dans le développement de la lutte de classe n'est pas passée inaperçue du NCI qui a jugé nécessaire d'écrire à cette organisation sur cette question. Après avoir rappelé ce que sont les "ayllu", "un système de caste dédié à maintenir les différences sociales entre la bourgeoisie, qu'elle soit blanche, métisse ou indigène, et le prolétariat", le NCI dans sa lettre (en date du 14 novembre 2003) adresse la critique suivante à Battaglia :
"A notre avis, cette position est une erreur grave, dans la mesure où elle tend à donner à cette institution traditionnelle indigène la capacité d'être le point de départ des luttes ouvrières en Bolivie, même si elles déterminent par la suite les limites de celles-ci. Nous considérons que ces appels de la part des leaders de la révolte populaire à la reconstitution du mythique ayllu ne sont rien de moins que la mise en place de différences factices entre les secteurs blancs et indigènes de la classe ouvrière, comme l'est aussi le fait d'exiger des classes dominantes une part du gâteau constitué grâce à la plus-value réalisée sur le dos du prolétariat bolivien sans distinction alors de caractère ethnique.
Mais nous croyons fermement, à l'encontre de votre déclaration, que l'"ayllu" ne pourra jamais agir comme "un accélérateur et un intégrateur dans une seule et même lutte", ayant lui-même une nature réactionnaire, l'approche "indigéniste" se basant sur une idéalisation (une falsification) de l'histoire des communautés, puisque "dans le système inca, les éléments communautaires de l'ayllu étaient intégrés dans un système de castes oppressives au service de la couche supérieure, les Incas" (Osvaldo Coggiola, L'indigénisme bolivarien). Pour cette raison, c'est une erreur grave que de considérer que l'ayllu puisse agir comme accélérateur et intégrateur des luttes, vu ce qui est dit précédemment.
Il est vrai que la rébellion bolivarienne fut dirigée par les communautés indigènes, paysannes et cultivatrices de la feuille de coca, mais là se trouve précisément son extrême fragilité et non sa force, s'agissant purement et simplement d'une rébellion populaire où les secteurs prolétariens ne jouèrent qu'un rôle secondaire et, dans cette mesure, la révolte interclassiste bolivarienne souffrit de l'absence de perspective ouvrière et révolutionnaire. A l'opposé de ce que pensent certains courants du camp dénommé trotskiste et guévariste, on ne peut en aucun cas caractériser cette révolte de "révolution", les masses indigènes et paysannes ne se donnèrent à aucun moment comme objectif le renversement du système capitaliste bolivien ; bien au contraire, comme cela a été dit antérieurement, les événements de Bolivie furent fortement marqués par le chauvinisme : défense de la dignité nationale, refus de vendre du gaz aux chiliens, opposition aux tentatives d'éradication de la culture de la feuille de coca.".
Ce rôle joué par les "ayllu" en Bolivie n'est pas sans évoquer la manière dont l'AZLN (Armée zapatiste de libération nationale) a utilisé les "organisations communales" indigènes pour mobiliser la petite-bourgeoisie indienne, les paysans et les prolétaires au Chiapas et dans d'autres régions du Mexique, dans la lutte contre la principale fraction de la bourgeoisie mexicaine (une lutte qui s'intègre aussi dans les tensions inter-impérialiste entre les Etats-Unis et certaines puissances européennes).
Ces secteurs des populations indiennes en Amérique latine qui n'ont pas été intégrés ni dans le prolétariat ni dans la bourgeoisie ont été cantonnés dans une extrême pauvreté et dans la marginalisation. Cette situation "a conduit des intellectuels et des courants politiques bourgeois et petit-bourgeois à chercher à développer des arguments qui expliqueraient pourquoi les Indiens sont un corps social qui offrirait une alternative historique et qui les impliquerait, comme chair à canon, dans les soi-disant luttes de défense ethnique. En réalité, ces luttes camouflent les intérêts de forces bourgeoises, comme on l'a vu non seulement au Chiapas, mais aussi en ex-Yougoslavie, où des questions ethniques ont été manipulées par la bourgeoisie pour fournir un prétexte formel au combat de forces impérialistes." ("Seule la révolution prolétarienne pourra émanciper les Indiens", deuxième partie, Revolucion Mundial n°64 septembre-octobre 2001, organe du CCI au Mexique)
Le rôle vital de la classe ouvrière dans les pays centraux du capitalisme
Le prolétariat est confronté à une très sérieuse dégradation de l'environnement social dans lequel il doit vivre et lutter. Sa capacité à développer sa confiance en lui est menacée par le poids croissant du désespoir de couches non exploiteuses et l'utilisation de cette situation par les forces bourgeoises et petites-bourgeoises, à leurs propres fins. Ce serait un très grave abandon de nos responsabilités révolutionnaires que de sous-estimer ce danger de quelque façon que ce soit.
Ce n'est qu'en développant son indépendance de classe et en affirmant son identité de classe, en renforçant la confiance en ses capacités à défendre ses propres intérêts que le prolétariat pourra représenter une force lui permettant de rallier derrière lui les autres couches non exploiteuses de la société.
L'histoire de la lutte prolétarienne en Amérique latine démontre que la classe ouvrière a une longue et riche expérience derrière elle. Les efforts de la part des ouvriers argentins en 2001 et 2002, de retrouver le chemin des luttes indépendantes de classe (décrits dans les citations du NCI[3]) démontrent que la combativité du prolétariat y est intacte. Cependant elle rencontre d'énormes difficultés qui sont l'expression de faiblesses de longue date du prolétariat à la périphérie du capitalisme, mais aussi de l'énorme force matérielle et idéologique du processus de la décomposition dans ces régions. Ce n'est pas par hasard si les manifestations les plus importantes de l'autonomie de classe en Amérique latine nous ramènent aux années 1960-70, en d'autres termes, avant que le processus de décomposition n'ait entamé l'identité de classe du prolétariat. Une telle situation ne fait que renforcer la responsabilité historique du prolétariat des concentrations industrielles du cœur du capitalisme, là où se trouvent ses détachements les plus avancés les plus à même de résister aux effet délétères de la décomposition. Le signal de la fin de cinquante années de contre-révolution, à la fin des années soixante, avait sonné en Europe et trouvé ensuite un écho en Amérique latine. De même, l'affirmation sur la scène sociale des bataillons les plus concentrés et les plus expérimentés politiquement de la classe ouvrière, en premier lieu ceux d'Europe occidentale, sera en mesure de faire renouer l'ensemble du prolétariat mondial avec des combats s'inscrivant à nouveau dans la perspective du renversement du capitalisme. Cela ne signifie pas que les ouvriers en Amérique latine n'ont pas un rôle vital à jouer dans la future généralisation et internationalisation des luttes. De tous les secteurs de la classe ouvrière dans la périphérie du système, ils sont certainement les plus avancés politiquement, comme en témoignent l'existence de traditions révolutionnaires dans cette partie du monde et l'apparition actuelle de nouveaux groupes à la recherche d'une clarté révolutionnaire. Ces minorités sont le sommet d'un iceberg prolétarien qui promet de couler l'insubmersible Titanic du capital.
Phil
[1] Voir la critique de ces Thèses par le CCI dans la Revue internationale n°100 : "La lutte de la classe ouvrière dans les pays de la périphérie du capitalisme".
[2] Le GCI (Groupe communiste internationaliste) est un groupe anarcho-gauchiste, fasciné entre autres par la violence en soi, sous toutes ses formes. Certaines de ses positions très "radicales" inspirées de l'anarchisme se parent de justifications théorico-historiques qui les rendent similaires aux positions de certains groupes du milieu politique prolétarien.
[3] Voir également Révolution internationale n°315 de septembre 2001.
Comme nous l'avons vu à la fin de l'article précédent de cette série (cf. Revue internationale n°115), le développement du nationalisme sioniste et sa manipulation par l'Angleterre dans sa lutte contre ses rivaux impérialistes pour la domination du Moyen-Orient à la fin de la Première Guerre mondiale, ont représenté un nouveau facteur de déstabilisation de la région. Dans cet article, nous voulons montrer comment les nationalismes sioniste et arabe ont tous deux été amenés à jouer un rôle de plus en plus important au Moyen-Orient en tant que pions dans l'équilibre complexe des forces entre les grandes puissances impérialistes et en tant qu'armes contre la menace représentée par la classe ouvrière dans la période qui a suivi la révolution russe.
La classe capitaliste a toujours cherché à utiliser et même à exagérer les différences ethniques, culturelles et religieuses au sein de la classe ouvrière afin de "diviser pour mieux régner", selon la vieille expérience des classes dominantes. Néanmoins, il est vrai que dans sa phase ascendante, le capitalisme a été capable d'intégrer à la société différents groupes ethniques et religieux à travers la prolétarisation de leurs membres et de réduire ainsi de façon substantielle les divisions raciales, ethniques et religieuses au sein de la population. Mais le sionisme moderne est profondément marqué par le fait qu'il est né à la fin de la période ascendante du capitalisme, alors que la période de formation des États nationaux arrivait à son terme, que le Lebensraum[1] pour la formation de nouvelles nations était plein et que, désormais, le capitalisme ne pouvait survivre qu'à travers la guerre et la destruction. En 1897, lorsque le Premier Congrès sioniste à Bâle revendiquait un territoire pour la nation juive, l'aile gauche de la Deuxième Internationale avait déjà commencé à rejeter la formation de nouvelles entités territoriales distinctes. En 1903, le POSDR (Parti ouvrier social-démocrate russe) refusait le maintien dans ses rangs d'une organisation juive distincte et indépendante, et exigeait que l'organisation juive -le Bund- se dissolve dans le Parti territorial de Russie. Ainsi, il a non seulement mis la question du Bund en premier point de l'ordre du jour de son Congrès, avant même le débat sur les statuts, mais il "a rejeté comme absolument inadmissible en principe toute possibilité de rapports fédérés entre le POSDR et le Bund". À cette époque, le Bund lui-même rejetait la formation d'une "nation juive" en Palestine. Avant la Première Guerre mondiale, l'aile gauche de la Deuxième Internationale rejetait donc clairement la formation d'une entité nationale juive en Palestine. À l'époque, le sionisme politique était apparu avec le développement de l'immigration juive au Moyen-Orient et particulièrement en Palestine. La première grande vague de colons juifs est arrivée de Russie en Palestine à la suite des pogroms et de la répression tsariste en 1882 ; la seconde vague de réfugiés venue de l'Europe de l'Est a déferlé après la défaite des luttes révolutionnaires de 1905 en Russie. En 1850, il y avait 12,000 juifs en Palestine, en 1882 leur nombre atteignait 35,000 et il était de 90,000 en 1914. L'Angleterre allait alors s'appliquer à utiliser les sionistes comme des alliés fiables contre ses rivaux européens, en particulier contre la France et contre la bourgeoisie arabe. L'Angleterre se trouvait en position de faire des promesses aussi bien aux sionistes qu'à la bourgeoisie panarabe naissante, mettant pleinement en pratique la stratégie du "diviser pour mieux régner", politique qu'elle a réussi à mener avec succès dans la région jusqu'avant la Seconde Guerre mondiale. Pendant la Première Guerre mondiale, les sionistes -mais également les pionniers du nationalisme panarabe- avaient reçu la promesse d'obtenir la Palestine en récompense de leur soutien à l'Angleterre dans la guerre. La déclaration de Balfour en 1917 le promettait aux sionistes alors que précisément, au même moment, T.S. Lawrence (le célèbre "Lawrence d'Arabie"), envoyé du Ministère britannique des Affaires étrangères, promettait la même chose aux chefs des tribus arabes en échange d'un arrêt des révoltes arabes contre l'Empire ottoman qui s'écroulait. Lorsque l'Angleterre reçut de la Société des Nations le "mandat sur la Palestine" en 1922, sur 650,000 habitants recensés en Palestine, 560 000 étaient musulmans ou chrétiens, 85,000 étaient juifs. Les sionistes allaient maintenant tenter d'accroître aussi vite que possible le nombre des colons juifs, en régulant leur affluence selon leurs visées impérialistes. Un "Bureau colonial" fut créé pour développer en Palestine la colonisation de la terre par les Juifs. Cependant le sionisme n'était pas qu'un instrument des intérêts britanniques au Moyen-Orient, il poursuivait également son propre projet d'expansion capitaliste, la création de son propre État juif - projet qui, dans le capitalisme décadent, ne peut se réaliser qu'aux dépens de ses rivaux locaux et est inévitablement associé à la guerre et la destruction. L'apparition du sionisme moderne constitue donc une expression typique de la décadence de ce système. C'est une idéologie qui ne peut prendre corps sans méthodes militaires ; en d'autres termes, sans guerre, sans militarisation totale, sans exclusion et sans "politique d'endiguement", le sionisme est impossible. Ainsi, en soutenant la création d'une patrie juive, les "protecteurs" anglais n'ont rien fait d'autre que donner le feu vert au nettoyage ethnique, à la déportation violente des populations locales. Cette politique est devenue une pratique permanente et largement appliquée dans tous les pays déchirés par la guerre. Elle est devenue une caractéristique classique de la décadence[2]. Bien que la politique de nettoyage ethnique et de ségrégation ne fût pas limitée aux territoires de l'ancien Empire ottoman, cette région est devenue un centre de ces pratiques meurtrières. Tout au long du 20e siècle, les Balkans ont souffert d'une série de nettoyages ethniques et de massacres - tous soutenus ou manipulés par les puissances européennes et les États-Unis. En Turquie, la classe dominante a perpétré un terrible génocide contre les Arméniens -le bain de sang commencé en 1915, dans lequel 1,500,000 Arméniens furent massacrés par les troupes turques, a continué après la Première Guerre mondiale. Dans la guerre entre la Grèce et la Turquie, de mars 1921 à octobre 1922, 1,3 million de Grecs furent expulsés de Turquie et 450,000 Turcs le furent de Grèce. Le projet sioniste de créer sa propre unité territoriale était nécessairement basé sur la ségrégation, la division, la discorde, la déportation, bref sur la terreur militaire et l'anéantissement - tout cela bien avant que l'État sioniste ne soit proclamé en 1948. En réalité, le sionisme est une forme particulière de colonisation qui n'est pas fondée sur l'exploitation de la force de travail locale, mais sur son exclusion, sur sa déportation. Les ouvriers arabes ne devaient pas faire partie de la "Communauté juive", ils en étaient rigoureusement exclus sur la base des mots d'ordre : "La terre juive, le travail juif, les marchandises juives !". Les lois mises en place par le "protectorat" britannique exigeaient que les colons juifs achètent leur terre aux propriétaires terriens arabes. Les droits de propriété étaient tous entre les mains de riches propriétaires terriens arabes pour qui la terre constituait principalement un objet de spéculation. De plus, ils acceptaient de chasser les travailleurs journaliers palestiniens et les paysans en fermage si les nouveaux propriétaires le souhaitaient. Voilà comment de nombreux paysans et travailleurs agricoles arabes ont perdu leur terre et leur travail. La création de la colonie juive ne signifiait pas seulement l'expulsion des terres mais aussi l'enfoncement dans une misère encore plus grande. Une fois qu'elle avait été vendue aux colons juifs, les sionistes interdisaient la revente de la terre aux non-juifs. Elle n'était plus seulement un morceau de propriété privée juive, une marchandise, elle était devenue une partie du territoire sioniste qui devait être défendu militairement comme une conquête. Au niveau économique, les ouvriers arabes étaient expulsés de leur travail. Le syndicat sioniste Histadrout, en étroite collaboration avec les autres organisations sionistes, fit tout pour empêcher les ouvriers arabes de vendre leur force de travail aux capitalistes juifs. Les travailleurs palestiniens étaient ainsi poussés à entrer en conflit avec les immigrés juifs qui, en nombre croissant, cherchaient, eux aussi, du travail. La mise en place d'une patrie juive, telle que celle promise par le "protectorat" britannique, ne signifiait rien d'autre que des confrontations militaires constantes entre les sionistes et la bourgeoisie arabe, la classe ouvrière et les paysans étant entraînés sur ce terrain sanglant. Quelle avait été la position de l'Internationale Communiste sur la situation impérialiste au Moyen-Orient et sur la formation d'une "patrie juive" ?
Comme l'avait affirmé Rosa Luxemburg pendant la Première Guerre mondiale : "A l'époque de cet impérialisme déchaîné, il ne peut plus y avoir de guerres nationales. Les intérêts nationaux ne sont qu'une mystification qui a pour but de mettre les masses populaires laborieuses au service de leur ennemi mortel : l'impérialisme". (Brochure de Junius, avant-projet, adopté par le Spartakus-Bund en janvier 1916) Lorsque les ouvriers russes prirent le pouvoir en octobre 1917, les bolcheviks tentèrent de desserrer la pression exercée par la bourgeoisie et ses armées blanches sur la classe ouvrière en gagnant le soutien des "masses opprimées" des pays limitrophes avec le mot d'ordre de "l'autodétermination nationale", une position du POSDR qui avait déjà été critiquée par le courant autour de Rosa Luxemburg avant la Première Guerre mondiale (Cf. les articles de la Revue Internationale n°34, 37, 42). Mais au lieu de parvenir à affaiblir la pression de la bourgeoisie et de mettre les "masses opprimées" de leur côté, la politique des bolcheviks eut au contraire un effet désastreux. Comme l'écrit encore Rosa Luxemburg dans sa brochure La Révolution russe : "Alors que Lénine et ses camarades s'attendaient manifestement, en se faisant les champions de la liberté des nations 'jusqu'à la séparation en tant qu'État' à faire de la Finlande, de l'Ukraine, de la Pologne, de la Lituanie, des Pays baltes, des populations du Caucase, etc. autant d'alliés fidèles de la Révolution russe, nous avons assisté au spectacle inverse : ces 'nations' ont l'une après l'autre, utilisé la liberté dont on venait tout juste de leur faire cadeau pour se déclarer les ennemies mortelles de la Révolution russe, s'allier contre elle à l'impérialisme allemand et porter, sous sa protection, le drapeau de la contre-révolution en Russie même. (?) Au lieu de mettre en garde les prolétaires des pays de la périphérie contre tout séparatisme parce que c'est là un piège purement bourgeois, et d'étouffer les tendances séparatistes dans l'?uf d'une main de fer -user de la force, c'était dans ce cas-là, agir vraiment dans le sens et dans l'esprit de la dictature prolétarienne -ils ont au contraire, par leur mot d'ordre, semé la confusion dans les masses de tous les pays périphériques, les ont livrées à la démagogie des classes bourgeoises. En encourageant de la sorte le nationalisme, ils ont préparé et provoqué eux-mêmes la désagrégation de la Russie, mettant ainsi dans la main de leurs ennemis le poignard que ceux-ci allaient enfoncer dans le cœur de la Révolution russe." (in La Révolution russe, Éditions sociales). Avec le début du reflux de la vague révolutionnaire, le Deuxième Congrès de l'Internationale communiste, en juillet 1920, commençait à développer une position opportuniste sur la question nationale dans l'espoir de gagner le soutien des travailleurs et des paysans des pays coloniaux. À ce moment-là, le soutien aux prétendus mouvements "révolutionnaires" n'était pas encore "inconditionnel" mais dépendait de certains critères. Le 5e alinéa du point 11 de ces thèses insiste : "il est nécessaire de combattre énergiquement les tentatives faites par les mouvements émancipateurs qui ne sont en réalité ni communistes, ni révolutionnaires, pour arborer les couleurs communistes : l'Internationale Communiste ne doit soutenir les mouvements révolutionnaires dans les colonies et les pays arriérés, qu'à la condition que les éléments des plus purs partis communistes - et communistes en fait - soient groupés et instruits de leurs tâches particulières, c'est à dire de leur mission de combattre le mouvement bourgeois et démocratique. L'Internationale Communiste doit entrer en relations temporaires et former aussi des unions avec les mouvements révolutionnaires dans les colonies et les pays arriérés, sans toutefois jamais fusionner avec eux, et en consacrant le caractère indépendant de mouvement prolétarien même dans sa forme embryonnaire". L'alinéa suivant de ces thèses reprend : "il est nécessaire de dévoiler inlassablement aux masses laborieuses de tous les pays, et surtout des pays et des nations arriérées, la duperie organisée par les puissances impérialistes -avec l'aide des classes privilégiées- dans les pays opprimés, lesquelles font semblant d'appeler à l'existence des États politiquement indépendants qui, en réalité, sont des vassaux aux points de vue économique et militaire. Comme exemple frappant des duperies pratiquées à l'égard de la classe des travailleurs dans les pays assujettis par les efforts combinés de l'impérialisme des Alliés et de la bourgeoisie de telle ou telle nation, nous pouvons citer l'affaire des sionistes en Palestine (...). Dans la conjoncture internationale actuelle, il n'y a pas de salut pour les peuples faibles et asservis hors de la fédération des républiques soviétiques"[3]. Cependant, l'isolement de la révolution russe grandissait, l'Internationale communiste et le Parti bolchevique devenaient de plus en plus opportunistes et les critères établis au début pour déterminer à quels mouvements "révolutionnaires" apporter un soutien, étaient abandonnés. À son 4e Congrès en novembre 1922, l'Internationale communiste adopta la politique désastreuse du "Front unique", en mettant en avant que : "la tâche fondamentale, commune à tous les mouvements nationaux-révolutionnaires, consiste à réaliser l'unité nationale et l'autonomie politique". ("Thèses générales sur la question d'Orient", Fac-Similé, Maspero). Alors que la Gauche communiste, en particulier autour de Bordiga, menait une lutte implacable contre la politique du "Front unique", l'Internationale communiste déclarait : "le refus des communistes des colonies de prendre part à la lutte contre l'oppression impérialiste sous le prétexte de "défense" exclusive des intérêts de classe, est le fait d'un opportunisme du plus mauvais aloi qui ne peut que discréditer la révolution prolétarienne en Orient" (idem). Mais c'était bel et bien l'Internationale qui tombait dans l'opportunisme. Cette tendance opportuniste s'était déjà révélée au Congrès des peuples d'Orient qui s'était tenu à Bakou en septembre 1920, juste après le 2e Congrès de l'Internationale communiste. Le Congrès de Bakou s'adressait particulièrement aux minorités nationales des pays limitrophes de la République soviétique assiégée, là où l'impérialisme britannique menaçait de renforcer son influence et de créer ainsi de nouvelles bases pour mener une intervention armée contre la Russie. "Résultat d'un carnage colossal et barbare, l'impérialisme britannique est apparu comme l'unique et seul maître tout puissant de l'Europe et de l'Asie" ("Manifeste" du Congrès des Peuples d'Orient). À partir de la fausse hypothèse selon laquelle "l'impérialisme britannique, ayant battu et affaibli tous ses rivaux, est devenu le maître tout puissant de l'Europe et de l'Asie", l'Internationale communiste ne pouvait que sous-estimer le nouveau niveau des rivalités impérialistes que l'entrée du capitalisme dans sa décadence déchaînait. La Première Guerre mondiale n'avait-t-elle pas montré que tous les pays, petits ou grands, étaient devenus impérialistes ? A l'inverse, le Congrès de Bakou se focalisa sur la perspective de lutte contre l'impérialisme britannique : "L'Angleterre, dernier puissant prédateur impérialiste d'Europe, a déployé ses ailes noires sur les pays musulmans d'Orient, elle tente d'écraser les peuples d'Orient pour les réduire à l'état d'esclaves, en faire son butin. Esclavage ! Effroyable esclavage, ruine, oppression et exploitation, voilà ce que l'Angleterre est en train d'apporter aux peuples d'Orient. Défendez-vous, peuples d'Orient ! (...) Dressez-vous pour combattre l'ennemi commun, l'impérialisme britannique !" (idem). Concrètement, la politique de soutien aux mouvements "nationaux-révolutionnaires" et l'appel à un "front anti-impérialiste" signifiaient que la Russie et le Parti bolchevique de plus en plus absorbés dans l'État russe, faisaient des alliances avec des mouvements nationalistes. Déjà en 1920, Kemal Atatürk[4] avait pressé la Russie de former une alliance anti-impérialiste avec la Turquie. Peu après l'écrasement de la révolte ouvrière de Kronstadt en mars 1921 et le déclenchement de la guerre entre la Grèce et la Turquie, Moscou signa un traité d'amitié entre la Russie et la Turquie. Pour la première fois, après des guerres à répétition, un gouvernement russe soutenait l'existence de la Turquie comme État national. Les travailleurs et les paysans de Palestine furent également poussés dans l'impasse du nationalisme : "Nous considérons le mouvement nationaliste arabe comme l'une des forces essentielles qui combat le colonialisme anglais. Il est de notre devoir de tout faire pour aider ce mouvement dans sa lutte contre le colonialisme". Le Parti communiste de Palestine, fondé en 1922, appela à soutenir Mufti Hafti Amin Hussein. En 1922, ce dernier était devenu mufti de Jérusalem et Président du Conseil suprême musulman : il avait été un de ceux qui avait réclamé le plus haut et fort la création d'un État palestinien indépendant. Comme en Turquie en 1922, en Perse et en Chine en 1927, cette politique de l'Internationale communiste s'avéra être un désastre pour la classe ouvrière. En soutenant la bourgeoisie locale, l'Internationale communiste jeta la classe ouvrière dans les bras couverts de sang d'une bourgeoisie soi-disant "progressiste". En 1931, l'ampleur du rejet de l'internationalisme prolétarien peut se voir dans un appel que lança l'Internationale communiste, devenue alors un simple instrument du stalinisme en Russie : "Nous appelons tous les communistes à s'engager dans la lutte pour l'indépendance nationale et l'unité nationale, non seulement dans les étroites frontières de chaque pays arabe artificiellement créées par l'impérialisme et les intérêts des clans familiaux régnant et de la classe dominante, mais sur tout un vaste front pan islamiste pour l'unité de l'Orient dans son ensemble". La lutte au sein de l'Internationale communiste entre, d'un côté, les concessions opportunistes aux mouvements de "libération nationale" et, de l'autre, la défense de l'internationalisme prolétarien, était visible à travers l'opposition des différentes délégations juives au Congrès de Bakou. Une "délégation des Juifs des Montagnes" pouvait encore s'exprimer en termes véritablement contradictoires, en déclarant que "seule la victoire des opprimés sur les oppresseurs nous amènera au but sacré : la création d'une société communiste juive en Palestine". La délégation du Parti communiste juif (Poale Zion, précédemment lié au Bund juif) lançait l'appel "à la construction, au peuplement et à la colonisation de la Palestine selon les principes communistes". Le Bureau central des sections juives du Parti communiste de Russie s'opposa avec vigueur aux dangereuses illusions sur la construction d'une communauté juive en Palestine et à la manière dont les sionistes utilisaient le projet juif pour leurs propres buts impérialistes. Contre la division entre les travailleurs juifs et arabes, la section juive du Parti communiste de Russie souligna : "Avec l'aide des valets sionistes de l'impérialisme, la politique de la Grande-Bretagne cherche à éloigner une partie du prolétariat juif du communisme en faisant naître en elle des sentiments nationalistes et des sympathies pour le sionisme (...) Nous condamnons aussi fermement les tentatives de certains groupes socialistes juifs de gauche de combiner le communisme avec l'adhésion à l'idéologie sioniste. C'est ce que nous voyons dans le programme du soi-disant Parti communiste juif (Poale Zion). Pour nous, dans les rangs des combattants pour les droits et les intérêts de la classe ouvrière, il n'y a pas de place pour les groupes qui, d'une manière ou d'une autre, cachant les appétits nationalistes de la bourgeoisie juive derrière le masque du communisme, soutiennent l'idéologie sioniste. Ils utilisent les slogans communistes pour exercer l'influence bourgeoise sur le prolétariat. Nous remarquons que durant tout le temps que le mouvement de masse des travailleurs juifs a existé, l'idéologie sioniste a été étrangère au prolétariat juif (...) Nous disons que les masses juives ne doivent pas voir la possibilité de développement de leur économie sociale et de leur développement culturel dans la création d'un "centre national" en Palestine mais dans l'établissement de la dictature du prolétariat et la création de Républiques soviétiques socialistes dans les pays où ils vivent.". (Congrès de Bakou, septembre 1920). Mais alors que les tensions entre les colons juifs d'une part et les ouvriers et les paysans palestiniens de l'autre s'accentuaient, la dégénérescence de l'Internationale communiste qui se soumettait progressivement à l'État russe, conduisit à une séparation entre l'Internationale communiste, de plus en plus stalinisée, et la Gauche communiste sur la question de la Palestine comme sur d'autres questions. Alors que l'Internationale communiste poussait les ouvriers palestiniens à soutenir leur "propre" bourgeoisie nationale contre l'impérialisme, les communistes de gauche comprenaient les conséquences de la politique anglaise (diviser pour régner) et celles, désastreuses, de la position de l'Internationale communiste, qui conduisaient la classe ouvrière dans une impasse : "La bourgeoisie anglaise a réussi à cacher les antagonismes de classe. Les Arabes ne voient que les races, jaune ou blanche, et considèrent les Juifs comme les protégés de cette dernière" (Proletarier, mai 1925, journal du Parti communiste ouvrier allemand, le KAPD). "Pour le vrai révolutionnaire, naturellement, il n'y a pas de question 'palestinienne', mais uniquement la lutte de tous les exploités du Proche-Orient, arabes ou juifs y compris, qui fait partie de la lutte plus générale de tous les exploités du monde entier pour la révolution communiste" (Bilan, n°31 -1936- Bulletin de la Fraction italienne de la Gauche Communiste, voir la Revue Internationale n°110 : "La position des internationalistes dans les années 30 ", Bilan n°30 et 31). (À suivre)
D.
[1] La nécessité d'un Lebensraum (littéralement "espace vital") a constitué la justification hitlérienne pour l'expansion vers l'Est de la "race aryenne" dans les régions occupées par les "sous-humains" slaves.
[2] Si l'on suit la "logique" du "nettoyage ethnique", les Allemands et les Celtes devraient quitter l'Europe et retourner en Inde et en Asie centrale, de là d'où ils sont partis ; les Latino-américains d'origine espagnole devraient être renvoyés dans la péninsule ibérique. Cette logique absurde n'a pas de limite : les Sud-américains devraient chasser tous les Sud-américains d'origine européenne ou autre, les Nord-américains devraient redéporter tous les esclaves africains, sans parler de la totalité de la population européenne qui est arrivée durant le 19e siècle. À vrai dire, nous devrions nous demander si l'ensemble de l'espèce humaine ne devrait pas retourner au berceau africain d'où elle a, il y a longtemps, commencé d'émigrer... ? Depuis la 2e Guerre Mondiale, il y a eu une interminable série de déplacements de populations : 3 millions d'allemands furent déplacés de l'ancienne République tchèque ; les Balkans ont été un laboratoire permanent de nettoyage ethnique ; la partition entre l'Inde et le Pakistan en 1947 a donné lieu au plus grand déplacement de populations de tous les temps dans les deux sens ; dans les années 1990, le Rwanda a été un exemple particulièrement sanglant de massacres entre Hutus et Tutsis ; en 3 mois, entre 300 000 et un million de gens furent massacrés.
[3] Manifestes, thèses et résolutions des quatre premiers Congrès mondiaux de l'Internationale communiste, 1919-1923, fac-similé de l'édition 1934 de la Librairie du Travail par les Éditions Maspero, 1978, pages 58 et 59.
[4] Kemal Atatürk, né à Salonique en 1881. Devenu héros militaire de la 1e Guerre mondiale, à la suite de son succès contre l'attaque alliée en Gallipoli en 1915, il a organisé le Parti national républicain turc en 1919 et renversé le dernier sultan ottoman. Plus tard, il a joué un rôle important dans la fondation de la première République turque en 1923 après la guerre contre la Grèce. Il a conservé son poste de président jusqu'à sa mort en 1938. Sous son gouvernement, l'État turc a détruit le pouvoir des écoles religieuses et entrepris un large programme "d'européanisation" y compris en remplaçant l'écriture arabe par l'écriture latine.
En 1904, l'empire russe était au bord de la révolution. La lourde machine de guerre du Tsar subissait une défaite humiliante face à un impérialisme japonais bien plus dynamique. La débâcle militaire alimentait le mécontentement de toutes les couches de la population. Dans sa brochure Grève de masse, partis et syndicats, Rosa Luxemburg raconte comment, dès l'été 1903, au moment même où le Parti social-démocrate de Russie (POSDR) tenait son célèbre Deuxième Congrès, le sud de la Russie était secoué par une "grève générale colossale". La guerre mit temporairement un terme au mouvement de classe et, pendant quelque temps, la bourgeoisie libérale a occupé le devant de la scène avec ses "banquets de protestation" contre l'autocratie, mais à la fin de 1904, le Caucase était de nouveau enflammé par des grèves ouvrières massives contre le chômage. La Russie était une poudrière et l'étincelle qui devait l'embraser, allait bientôt être allumée : ce fut le massacre du dimanche sanglant en janvier 1905, lorsque des ouvriers qui apportaient humblement au Tsar une pétition demandant que leurs conditions de vie épouvantables soient adoucies, ont été abattus par centaines par les Cosaques du "Petit Père des peuples". Le parti du prolétariat, le POSDR, comme on l'a montré dans la première partie de cet article, devait affronter cette situation au lendemain de la grave scission qui l'avait divisé en deux fractions, l'une bolchevique, l'autre menchevique. Dans sa brochure Nos tâches politiques dans laquelle Trotsky donne son aperçu du Second Congrès du POSDR où la scission a eu lieu, il parle de celle-ci comme d'un "cauchemar" qui a jeté d'anciens camarades dans des camps hostiles et qui fait que les révolutionnaires marxistes sont en train de polémiquer avec rage sur l'organisation interne du parti, ses règles de fonctionnement et la composition de ses organes centraux, alors que la classe ouvrière se trouve confrontée à la guerre, à la grève de masse et aux manifestations de rue. Il attribue carrément la responsabilité de cette situation à l'homme avec lequel il a étroitement travaillé dans le groupe d'exilés de l'Iskra mais qu'il considère maintenant comme "le chef de l'aile réactionnaire de notre parti" et le désorganisateur du POSDR - Lénine. Beaucoup d'ouvriers en Russie se plaignaient du fait que le parti semblait perdu dans des querelles internes et être incapable de répondre aux besoins pressants de l'heure ; aussi la réalité immédiate semblait conforter l'avis de Trotsky. Mais avec le recul de l'histoire, nous voyons que même s'il a commis d'importantes erreurs, c'est Lénine qui incarnait alors la vision la plus avancée du parti, la tendance révolutionnaire, et Trotsky, ainsi que d'autres militants remarquables, qui était tombé dans une vision rétrograde. En réalité, les questions organisationnelles posées par la scission n'étaient pas des questions abstraites sans rapport avec les besoins de la classe ouvrière ; elles trouvaient aussi leur origine dans les questions posées par le bouleversement politique et social grandissant en Russie. Les grèves de masse et les soulèvements ouvriers qui ont secoué la Russie en 1905, étaient les signes précurseurs d'une nouvelle époque dans l'histoire du capitalisme et de la lutte du prolétariat : la fin de la période de capitalisme ascendant et l'ouverture de sa période de décadence (voir notre article "1905 : la grève de masse ouvre la voie à la révolution prolétarienne" dans la Revue internationale n°90) qui allait nécessiter que la classe ouvrière dépasse ses formes d'organisation traditionnelles adaptées à la lutte pour des réformes au sein du système capitaliste, et découvre de nouvelles formes d'organisation capables d'unifier l'ensemble de la classe et de la préparer au renversement révolutionnaire de ce système. Pour résumer, cette transition s'est exprimée sur le plan des organisations de masse de la classe, dans le passage de la forme syndicale d'organisation à la forme du soviet qui fit sa première apparition en 1905 Mais ce profond changement dans les formes et les méthodes d'organisation de la classe a eu également des implications sur les organisations politiques de la classe. Comme nous avons essayé de le montrer dans la première partie de cet article, la question fondamentale posée au Second Congrès était la nécessité de se préparer à la période révolutionnaire à venir en rompant avec le vieux modèle social-démocrate de parti - un parti large portant l'insistance sur la "démocratie" et sur la lutte pour l'amélioration des conditions de la classe ouvrière dans la société capitaliste - et en construisant ce que Lénine appelait un parti révolutionnaire d'un type nouveau, plus étroit, plus discipliné, plus centralisé, armé du programme socialiste pour le renversement du capitalisme et composé de révolutionnaires engagés. Dans les deux articles suivants, nous allons illustrer ce point de vue en examinant les polémiques qui ont fait rage en 1904 entre Lénine d'une part, et Trotsky et Rosa Luxemburg de l'autre. Dans cette période, comme pendant la plus grande partie de sa vie politique, Lénine a dû s'affronter à un éventail complet de critiques dans le mouvement ouvrier. Non seulement les dirigeants mencheviques comme Martov, Axelrod et plus tard Plekhanov l'ont accusé d'agir au mieux comme Robespierre et au pire comme Napoléon, non seulement les dirigeants reconnus de la social-démocratie internationale comme Kautsky et Bebel se sont instinctivement rangés aux côtés des mencheviks contre ce nouveau venu relativement peu connu, mais encore ceux qui se trouvaient clairement à la gauche du mouvement international - Trotsky et Luxemburg, tous deux profondément influencés par la lame de fond de la révolution russe et qui devaient apporter des contributions essentielles à la compréhension des méthodes et des formes d'organisation adaptées à la nouvelle période, tous deux n'ont rien compris au véritable sens du combat organisationnel mené par Lénine. Contrairement à beaucoup de révolutionnaires d'aujourd'hui, Trotsky comme Luxemburg étaient d'accord sur un aspect important de la question : ils comprenaient que la question d'organisation était une question politique à part entière et un sujet qui méritait d'être débattu par les révolutionnaires. En publiant leurs critiques à Lénine, ils participaient à une confrontation des idées à l'échelle internationale, de façon profonde et significative. De plus, leurs contributions à ce débat nous ont laissé de brillants éclairs de perspicacité. Mais malgré tous ces éclairs, les arguments de ces deux militants restent fondamentalement erronés.
Dans son autobiographie Ma vie, Trotsky raconte l'arrivée en 1902, sur le lieu de son exil en Sibérie, du livre de Lénine Que faire ? et du journal l'Iskra : "Nous sûmes ainsi qu'en Europe avait été créé un journal, l'Iskra, organe marxiste ayant pour dessein de constituer une organisation centralisée des révolutionnaires de profession et de les unir dans l'action par une discipline de fer." C'est avant tout cette perspective qui a convaincu Trotsky de la nécessité de s'évader et de partir à la recherche du groupe d'exilés qui publiait ce journal. C'était une décision vraiment importante à prendre ; elle signifiait qu'il devait quitter sa femme et ses deux petites filles (même si sa femme était une camarade de parti et considérait qu'il était de son devoir de partir) et se lancer dans un voyage extrêmement risqué à travers les steppes de Russie jusqu'en Europe. Trotsky nous dit aussi que dès son arrivée à Londres où vivaient Lénine, Martov et Zassoulitch, il "était tombé amoureux de l'Iskra" et s'était immédiatement mis au travail. Le comité de rédaction de l'Iskra comptait six membres : Lénine, Martov, Zassoulitch, Plekhanov, Axelrod et Potressov. Lénine proposa rapidement que Trotsky devienne le septième membre, en partie parce que six était un nombre peu adapté quand il fallait prendre des décisions, mais surtout peut-être parce qu'il savait que la vieille génération, en particulier Zassoulitch et Axelrod, était en train de devenir un obstacle au progrès du parti, et qu'il voulait injecter de la passion révolutionnaire de la nouvelle génération. Cette proposition fut bloquée par Plekhanov qui s'y opposait, en grande partie pour des raisons personnelles. Au Second Congrès, Trotsky a été un des défenseurs les plus cohérents de la ligne de l'Iskra, la défendant de façon vigoureuse - les positions de Lénine en particulier - contre l'opposition tatillonne ou totale des bundistes, des économistes et des semi-économistes. Pourtant, à la fin du congrès, Trotsky liait son sort aux "anti-léninistes" ; en 1904, il écrivit deux des polémiques les plus vitupératrices contre Lénine, le Rapport de la délégation sibérienne et Nos tâches politiques, et il rejoignit la "nouvelle Iskra", dont se revendiquaient les mencheviks après que Plekhanov eut retourné sa veste et Lénine démissionné de l'Iskra. Tournons-nous vers les réflexions de Trotsky pour comprendre cette extraordinaire transformation. Il faut rappeler que la scission n'a pas eu lieu sur les fameuses divergences concernant les statuts du parti, mais sur la proposition de Lénine de changer la composition du comité de rédaction de l'Iskra. Dans Ma vie, Trotsky confirme que c'était cela la question cruciale. "Pourquoi me suis-je trouvé au congrès parmi les "doux"? De tous les membres de la rédaction, j'étais le plus lié avec Martov, Zassoulitch et Axelrod. Leur influence sur moi fut indiscutable. Dans la rédaction, jusqu'au Congrès, il y avait eu des nuances, mais non des dissentiments nettement exprimés. J'étais surtout éloigné de Plékhanov : après les premiers conflits qui n'avaient en somme qu'une importance secondaire, Plékhanov m'avait pris en aversion. Lénine me traitait fort bien. Mais c'était justement lui, alors, qui, sous mes yeux, attaquait une rédaction formant à mon avis un ensemble unique et portant le nom prestigieux de l'Iskra. L'idée d'une scission dans le groupe me paraissait sacrilège. Le centralisme révolutionnaire est un principe dur, autoritaire et exigeant. Souvent, à l'égard de personnes ou de groupes qui partageaient hier vos idées, il prend des formes impitoyables. Ce n'est pas par hasard que, dans le vocabulaire de Lénine, se rencontrent si fréquemment les mots: irréconciliable et implacable. C'est seulement la plus haute tension vers le but, indépendante de toutes les questions bassement personnelles, qui peut justifier une pareille inclémence. En 1903, il ne s'agissait tout au plus que d'exclure Axelrod et Zassoulitch de la rédaction de l'Iskra. A leur égard, j'étais pénétré non seulement de respect, mais d'affection. Lénine, lui aussi, les estimait hautement pour leur passé. Mais il en était arrivé à conclure qu'ils devenaient de plus en plus gênants sur la route de l'avenir. Et, en organisateur, il décida qu'il fallait les éliminer des postes de direction. C'est à quoi je ne pouvais me résigner. Tout mon être protestait contre cette impitoyable suppression d'anciens qui étaient enfin parvenus au seuil du parti. De l'indignation que j'éprouvais alors provint ma rupture avec Lénine au 2e congrès. Sa conduite me semblait inacceptable, impardonnable, révoltante. Pourtant, cette conduite était juste au point de vue politique et, par conséquent, nécessaire pour l'organisation. La rupture avec les anciens qui étaient restés figés dans l'époque préparatoire était de toutes façons inévitable. Lénine l'avait compris avant les autres. Il fit encore une tentative pour conserver Plékhanov, en le séparant de Zassoulitch et d'Axelrod. Mais cet essai, comme le montrèrent bientôt les événements, ne devait donner aucun résultat. Ainsi, ma rupture avec Lénine eut lieu en quelque sorte sur un terrain "moral", et même sur un terrain individuel. Mais ce n'était qu'en apparence. Pour le fond, nos divergences avaient un caractère politique qui ne se manifesta que dans le domaine de l'organisation. Je me considérais comme centraliste. Mais il est hors de doute qu'en cette période je ne voyais pas tout à fait à quel point un centralisme serré et impérieux serait nécessaire au parti révolutionnaire pour mener au combat contre la vieille société des millions d'hommes. Ma première jeunesse s'était écoulée dans une atmosphère crépusculaire de réaction qui dura, à Odessa, cinq ans de plus qu'ailleurs. L'adolescence de Lénine remontait à l'époque de la "Liberté du Peuple". Ceux qui étaient plus jeunes que moi de quelques années étaient déjà éduqués dans l'ambiance d'un nouveau redressement politique. Au temps du Congrès de Londres de 1903, une révolution était encore à mes yeux, pour une bonne moitié, une abstraction théorique. Le centralisme léniniste ne procédait pas encore pour moi d'une conception révolutionnaire claire et indépendamment méditée. Or, le besoin de comprendre par moi-même un problème et d'en tirer toutes les déductions indispensables fut toujours, ce me semble, l'exigence la plus impérieuse de ma vie spirituelle."
Dans un passage d'Un pas en avant, deux pas en arrière que nous avons cité dans notre article précédent sur la différence entre l'esprit de parti et l'esprit de cercle, Lénine caractérise aussi l'Iskra comme un cercle, et bien qu'il soit tout à fait vrai que, dans ce cercle, existait une tendance qui défendait de façon claire et cohérente le centralisme prolétarien, le poids des différences personnelles, de la mentalité des exilés etc. était encore très fort. Lénine était conscient de la "douceur" de Martov, de sa tendance à hésiter, à concilier, et Martov était également conscient de l'intransigeance de Lénine et ça ne le mettait pas toujours à l'aise. Comme cela n'était pas posé sur le plan politique, il en résultait des tensions et des non dits. Plekhanov, le père du marxisme russe, très proche de Lénine sur beaucoup de questions-clé jusqu'au lendemain du Congrès, tenait beaucoup à sa réputation et se rendait compte en même temps qu'il était en train d'être dépassé par une nouvelle génération (comprenant Lénine). Il répondit à "l'intrusion" de Trotsky dans le cercle de l'Iskra avec une telle hostilité que tous trouvèrent cela tout à fait indigne de lui. Et Trotsky ? Là encore, malgré son respect pour Lénine, Trotsky avait vécu dans la même maison que Martov et Zassoulitch ; il développa une amitié encore plus forte envers Axelrod à Zürich et lui a même dédié son livre Nos tâches politiques : "A mon cher maître, Pavel Bortsovich Axelrod". Dans cette mesure, comme le dit Trotsky, "[sa] rupture avec Lénine eut lieu en quelque sorte sur un terrain "moral", et même sur un terrain individuel." Il a pris le parti de Martov et Cie parce qu'ils étaient plus ses amis que Lénine, il ne pouvait supporter d'être dans le camp de Plekhanov à cause de l'antipathie ressentie par ce dernier à son égard ; plus important encore peut-être, il faisait du sentimentalisme vraiment conservateur vis-à-vis de la "vieille garde" qui avait servi le mouvement révolutionnaire en Russie pendant si longtemps. En fait, sa réaction personnelle envers Lénine à cette époque fut si forte que beaucoup furent choqués de l'âpreté et du manque de camaraderie du ton de ses polémiques contre Lénine. (Dans sa biographie de Trotsky, Deutscher mentionne que les lecteurs de l'Iskra en Russie, à l'époque où le journal était aux mains des mencheviks, s'opposèrent fortement au ton des diatribes de Trotsky contre Lénine) Mais en même temps, "pour le fond, nos divergences avaient un caractère politique qui ne se manifesta que dans le domaine de l'organisation". Cette formulation reste ambiguë laissant l'idée que "le domaine de l'organisation" est secondaire alors que la prépondérance des liens personnels et des antagonismes des anciens cercles constituait, précisément, le problème politique que Lénine posait dans sa défense de l'esprit de parti. En fait, toutes les polémiques de Trotsky en 1904 sont du même type : elles présentent quelques divergences politiques très générales, mais reviennent sans cesse sur la question des méthodes organisationnelles ou des rapports entre l'organisation révolutionnaire et la classe ouvrière dans son ensemble. Dans le Rapport de la Délégation sibérienne, Trotsky pose d'entrée de jeu la principale question organisationnelle et aussitôt révèle son incapacité à comprendre l'enjeu du Congrès puisqu'il porte l'insistance sur l'idée que "le Congrès est un enregistreur, un contrôleur mais pas un créateur". Ce qui veut dire, même si Trotsky parle du parti comme "n'étant pas la somme arithmétique des comités locaux" ou qu'il "est une totalité organique" (ibid.), que le Congrès n'est plus l'expression la plus haute et la plus concrète de l'unité du parti. Lénine dans "Un pas en avant, deux pas en arrière" écrit : "A l'époque du rétablissement de l'unité véritable du Parti et de la dissolution, dans cette unité, des cercles qui ont fait leur temps, ce sommet est nécessairement le congrès du Parti, organisme suprême de ce dernier." Ou encore : "La controverse se ramène par conséquent au dilemme : l'esprit de cercle ou l'esprit de parti ? Limitation des droits des délégués au congrès, au nom de droits ou règlements imaginaires de toutes sortes de collèges ou cercles, ou dissolution complète, non seulement verbale, mais effective, devant Ie congrès, de toutes les instances inférieures, des anciens petits groupes..." Alors que les accusations contre Lénine portaient sur sa conception du centralisme, son prétendu désir de concentrer tout le pouvoir entre les mains d'un comité central sans mandat ou même dans ses propres mains, le fait qu'il serait le Robespierre de la révolution à venir, Lénine était absolument clair sur le fait que l'instance suprême d'un parti révolutionnaire du prolétariat ne pouvait être que son congrès ; c'était le vrai centre auquel toutes les autres parties de l'organisation, que ce soit le comité central ou les sections locales, étaient subordonnées, et c'est ce que Lénine défendait contre le point de vue "démocratiste" selon lequel le congrès n'était que le lieu de rassemblement des représentants des sections locales, avec un mandat impératif, ce qui signifiait que ces représentants ne pouvaient rien faire d'autre qu'être les porte-parole de leurs sections. C'est ce qu'il a défendu contre la révolte anarchiste des mencheviks qui refusaient de se plier aux décisions du Congrès. Trotsky a raison de dire qu'au moment du Congrès il n'avait pas pleinement compris la question du centralisme. C'est également évident dans un autre thème de ses polémiques - la vieille bagarre entre l'Iskra et les économistes. Dans le Rapport de la délégation sibérienne, Trotsky utilise l'argument selon lequel beaucoup de bolcheviks sont d'anciens économistes qui ont fait volte-face et adopté l'ultra centralisme en répétant comme des perroquets les "plans" organisationnels de Lénine (pour Trotsky à ce moment-là, Lénine était le seul véritable cerveau de la majorité, les autres ne faisaient que le suivre comme des moutons, alors que la minorité (menchevique) qu'il avait rejointe, défendait le véritable esprit critique). Pourtant, cette accusation est le contraire de la réalité : alors qu' au début du congrès, ils étaient aux côtés de Lénine contre les économistes, ce sont les mencheviks qui ont repris à leur compte l'ensemble des critiques vis-à-vis de Lénine qu'avaient initialement portées Martynov, Akimov et leurs accolytes, y compris le point de vue selon lequel la vision de Lénine sur le parti préparait le terrain pour une dictature sur le prolétariat (en fait, Martynov lui-même est rentré au bercail une fois que Lénine eut démissionné de l'Iskra). De même que les économistes avaient défendu l'idée que la bourgeoisie devait assumer la révolution politique contre le Tsarisme et les sociaux-démocrates s'occuper de la lutte de classe quotidienne pour les besoins vitaux de base, en 1904, les mencheviks comme Zassoulitch et Dan parlaient de plus en plus ouvertement de la nécessité de s'allier à la bourgeoisie dans la révolution à venir. Et même Trotsky - qui allait bientôt rompre avec les mencheviks essentiellement sur cette question et formuler sa théorie de la révolution permanente selon laquelle il reviendrait au prolétariat d'assumer le rôle dirigeant même dans la révolution russe qui arrivait - en prenant le parti des mencheviks en 1903-04, prit également en charge leur défense de positions économistes. Ceci apparaît très fortement dans les deux textes : Trotsky passe beaucoup de temps à ironiser sur le temps perdu à discuter avec minutie de détails organisationnels alors que les masses en Russie sont en train de poser des questions brûlantes comme les grèves et les manifestations de masse ; comme Axelrod, il ridiculise la thèse de Lénine selon laquelle il y aurait un opportunisme sur les questions organisationnelles : "Comme notre intrépide polémiste ne se décide quand même pas à mettre Axelrod et Martov dans la catégorie des opportunistes en général (ce serait si attirant du point de vue de la clarté et de la simplicité !), il crée pour eux la rubrique "opportunisme en matière d'organisation". Cela devient le "croque-mitaine" avec lequel on fait peur aux petits enfants... Opportunisme en matière d'organisation ! Girondisme dans la question de la cooptation par les deux tiers en l'absence d'un vote motivé ! Jaurésisme en matière du droit du Comité central de fixer le lieu de l'administration de la Ligue !..." Derrière les sarcasmes, cet argument représente en réalité un glissement vers l'économisme : il minimise la position spécifique et la nécessité de l'organisation politique et de son mode de fonctionnement qui constitue une question politique qu'on ne peut éluder et noyer dans des considérations sur la lutte de classe en général. Dans la question du fonctionnement se posent des questions de principe qui, sous la pression de l'idéologie bourgeoise, peuvent être sujettes à des interprétations opportunistes.
En fait, les textes de Trotsky remettent complètement en question le travail de l'Iskra qui l'avait tant attiré auparavant - son appel à un parti centralisé avec des règles formelles de fonctionnement, son effort vital pour faire sortir le mouvement révolutionnaire du marais du terrorisme, du populisme, de l'économisme et d'autres formes d'opportunisme. Les économistes, a l'air de dire Trotsky maintenant, ont commis des fautes, mais au moins, ils avaient une pratique réelle dans la classe, alors que le centre des préoccupations de l'Iskra était de gagner l'intelligentsia au marxisme, tout en faisant de vagues "proclamations" ou en se centrant presque exclusivement sur la diffusion de la presse. Dans la période précédent le Congrès, dit Trotsky, "l'organisation oscille entre deux types : elle est conçue tantôt comme un appareil technique destiné à diffuser massivement la littérature éditée, soit sur place, soit à l'étranger, tantôt comme un "levier" révolutionnaire susceptible d'engager les masses dans un mouvement finalisé, c'est-à-dire de développer en elles les capacités préexistantes d'activité autonome. L'organisation "artisanale" des économistes était particulièrement proche de ce second type. Bonne ou mauvaise, elle contribua directement à unir et à discipliner les ouvriers dans le cadre de la lutte "économique", c'est-à-dire essentiellement gréviste". Ici Trotsky passe complètement à côté du problème central posé par cette conception : elle réduit l'organisation révolutionnaire à un organisme de type syndical. Ce n'est pas une question de bonne ou mauvaise organisation, car il est évident que la classe a besoin de développer des organisations générales pour sa lutte de défense contre le capital. Le problème est que la minorité révolutionnaire ne peut pas, par sa nature même, jouer ce rôle et en tentant de le faire, elle oubliera son rôle central, celui de direction politique dans le mouvement. Mais l'Iskra, insiste Trotsky dans son texte, à la différence des économistes, n'était pas du tout dans le mouvement. "Il est vrai que le parti se rapproche maintenant au moins du prolétariat pour la première fois. Au temps de "l'économisme", le travail était entièrement dirigé vers le prolétariat mais, principiellement, ce n'était pas encore un travail politique social-démocrate. Pendant la période de l'Iskra, le travail prit un caractère social-démocrate, mais il n'était pas dirigé directement vers le prolétariat". En d'autres termes, le principal but de l'Iskra n'était pas l'intervention dans les luttes immédiates de la classe, mais de développer des polémiques dans l'intelligentsia. Trotsky conseille donc à ses lecteurs de reconnaître les limites historiques de l'Iskra : "Il ne suffit pas de reconnaître les mérites historiques de l'Iskra, encore moins d'énumérer toutes ses affirmations malheureuse et ambiguës. Il faut aller au-delà : il faut comprendre le caractère historiquement limité du rôle joué par l'Iskra. Elle a beaucoup contribué au processus de différenciation de l'intelligentsia révolutionnaire ; mais elle a également entravé son libre développement. Les débats de salon, les polémiques littéraires, les disputes d'intellectuels autour d'une tasse de thé, tout cela elle l'a traduit en langage de programmes politiques. De façon matérialiste, elle a réalisé la multitude des sympathies théoriques et philosophiques à des intérêts de classe déterminés ; et c'est bien en employant cette méthode "sectaire" de différenciation qu'elle a conquis à la cause du prolétariat une bonne partie de l'intelligentsia ; enfin, elle a consolidé son "butin" par les résolutions diverses du 2e Congrès en matière de programme, de tactique et d'organisation." Les références de Trotsky aux "débats de salon" et aux "disputes d'intellectuels autour d'une tasse de thé" trahissent sa conversion temporaire à une vision marquée par une méfiance immédiatiste, activiste et ouvriériste vis-à-vis des tâches de l'organisation politique. En définissant l'économisme et l'Iskra comme ayant eu la même valeur et ayant tous deux constitué des moments limités de l'histoire du parti, il affaiblit le rôle décisif de l'Iskra dans la lutte pour une organisation révolutionnaire capable de jouer un rôle dirigeant dans les luttes massives de la classe - un rôle dirigeant et pas seulement d'"assistant" des mouvements de grève. C'est plus qu'une observation sur la composition sociologique de l'Iskra, plus qu'un simple flirt avec l'ouvriérisme. C'est lié à la théorie qui allait avoir une longue histoire : la notion selon laquelle l'avant-garde politique est essentiellement le représentant d'une intelligentsia qui cherche à s'imposer à la classe ouvrière. Evidemment cette théorie a trouvé son incarnation la plus haute dans la critique conseilliste du bolchevisme après la défaite de la révolution russe, mais elle avait certainement un précurseur dans le "cher maître" de Trotsky, Axelrod ; il défendait l'idée que la revendication d'un fonctionnement ultra centraliste par Lénine démontrait que le courant bolchevique était en réalité l'expression de la bourgeoisie russe, puisque cette dernière avait aussi besoin du centralisme pour mener ses tâches politiques.
La réinterprétation par Trotsky de la contribution de l'Iskra est également liée aux critiques de substitutionnisme et de jacobinisme qui compose une grande partie de son ouvrage Nos tâches politiques. Selon le point de vue de Trotsky, toute la conception politique de l'Iskra, son insistance sur les polémiques politiques contre les faux courants révolutionnaires, se fondait sur la notion d'agir au nom du prolétariat : "Mais comment s'expliquer que la méthode de la pensée "substitutive" - à la place de celle du prolétariat - pratiquée sous les formes les plus variées � pendant toute la période de l'Iskra n'ait pas (ou presque pas) suscité d'autocritique dans les rangs des "iskristes" eux-mêmes ? L'explication de ce fait, le lecteur l'a déjà trouvée dans les pages précédentes : sur tout le travail de l'Iskra a pesé la tâche de se battre pour le prolétariat, pour ses principes, pour son but final - dans le milieu de l'intelligentsia révolutionnaire." C'est dans Nos tâches politiques que Trotsky a écrit le célèbre passage "prophétique" sur le substitutionnisme : "Dans la politique interne du parti, ces méthodes conduisent, comme nous le verrons plus loin, l'organisation du parti à se "substituer" au parti, le comité central à l'organisation du parti, et finalement le dictateur à se substituer au comité central." Là comme le note Deutscher dans Le prophète armé, Trotsky semble avoir l'intuition de la future dégénérescence du parti bolchevique. Trotsky montre aussi cette perception lorsqu'il souligne le danger de substitutionnisme par rapport à l'ensemble de la classe dans la révolution future (danger dans lequel il devait lui-même tomber plus encore que Lénine à certains moments) : "Les tâches du nouveau régime seront si complexes qu'elles ne peuvent être résolues autrement que par une compétition entre différentes méthodes de construction économique et politique, à travers de longues "disputes", au moyen d'une lutte systématique non seulement entre différents courants au sein du socialisme, courants qui émergeront inévitablement dès que la dictature du prolétariat posera des dizaines et des centaines de problèmes nouveaux. Aucune organisation "dominante" forte ne sera capable de supprimer ces courants et ces controverses... Un prolétariat capable d'exercer sa dictature sur la société ne tolérera aucune dictature sur lui-même". Trotsky a aussi fait des critiques valables à l'analogie faite par Lénine dans Que faire ? entre les révolutionnaires prolétariens et les jacobins, en montrant les différences essentielles qui existent entre les révolutions bourgeoises et la révolution prolétarienne. De plus, il note qu'en polémiquant contre les économistes qui voyaient la conscience de classe comme le simple reflet ou produit de la lutte immédiate, Lénine a fait l'erreur d'avoir recours à "l'idée absurde" de Kautsky sur la conscience socialiste ayant son origine dans l'intelligentsia bourgeoise. Etant donné que sur beaucoup de ces questions, Lénine a admis "avoir tordu la barre" dans son assaut contre l'économisme et le localisme organisationnel, il n'est pas surprenant que certaines polémiques de Trotsky montrent une grande perspicacité et soient des contributions théoriques qu'on peut encore utiliser aujourd'hui. Mais ce serait une vraie erreur, comme le font les conseillistes, de traiter son point de vue hors de son contexte global. Il fait partie d'une argumentation fondamentalement erronée qui exprimait l'incapacité de Trotsky à ce moment-là à comprendre les enjeux véritables du débat. Par rapport aux intuitions de Trotsky sur le substitutionnisme en particulier, nous devons garder à l'esprit d'abord et avant tout qu'il partait de l'idée que la lutte menée par Lénine pour le centralisme correspondait non à un combat pour des principes, mais à une "volonté de pouvoir" machiavélique de sa part, et interprétait donc toutes les actions et les propositions de ce dernier lors du Congrès comme faisant partie d'une grande manoeuvre pour assurer sa dictature unique sur le parti et peut-être sur l'ensemble de la classe. La seconde faiblesse de la critique portée par Trotsky au substitutionnisme est qu'elle ne voit pas ses racines dans la pression générale de l'idéologie bourgeoise qui peut affecter le prolétariat aussi bien que la petite-bourgeoisie intellectuelle. Au contraire, il développe une analyse sociologique et ouvriériste selon laquelle la raison pour laquelle l'Iskra a failli, serait qu'elle était principalement constituée d'intellectuels et qu'elle orientait la plus grande partie de ses activités vers des intellectuels. Et, last but not least, alors que le substitutionnisme allait devenir un danger réel, en théorie comme dans la pratique avec l'isolement et le déclin de la révolution russe, à la veille de 1905 au moment de la marée montante de la lutte de classe, ce n'était pas le principal danger. Le vrai danger qui avait été dénoncé au 2e Congrès, l'obstacle principal au développement du mouvement révolutionnaire en Russie, n'était pas que le parti agisse à la place des masses ; c'était que la sous-estimation du rôle distinct du parti, intrinsèque à la vision des économistes et des mencheviks, empêche la formation d'un parti capable de jouer son rôle dans les soulèvements sociaux et politiques à venir. En ce sens, les avertissements de Trotsky sur le substitutionnisme étaient une fausse alarme. Dans une certaine mesure, on peut comparer la situation à la phase de lutte de classe qui s'est ouverte en 1968 : durant toute cette période caractérisée par une courbe ascendante de la lutte de classe et la faiblesse extrême des minorité révolutionnaires, le danger de loin le plus grand pour le mouvement de la classe n'est pas que les minorités révolutionnaires violent en quelque sorte la virginité de la classe mais que le prolétariat se lance dans des confrontations massives avec l'Etat bourgeois dans un contexte où l'organisation révolutionnaire est trop petite et trop isolée pour influencer le cours des événements. C'est pourquoi le CCI a défendu depuis le milieu des années 1980 que le plus grand danger aujourd'hui n'est pas le substitutionnisme mais le conseillisme, pas l'exagération du rôle et des capacités du parti mais sa sous-estimation ou sa négligence. Le flirt de Trotsky avec les mencheviks en 1903 a été une erreur grave et allait aboutir à une rupture entre Lénine et lui qui allait durer jusqu'à la veille de la révolution d'Octobre. Néanmoins, ce flirt allait s'avérer temporaire. A la fin de 1904, Trotsky était brouillé avec les mencheviks - principalement sur la base de leur analyse de la révolution qui se préparait : il n'a jamais pu digérer la vision selon laquelle la classe ouvrière russe était obligée de subordonner sa lutte aux besoins de la bourgeoisie libérale. Le caractère fondamentalement prolétarien de la réponse de Trotsky allait être démontré pendant les événements de 1905 au cours desquels il joua un rôle absolument crucial comme président du Soviet de Petrograd. Mais plus importantes encore peut-être sont les conclusions théoriques qu'il a tirées de cette expérience, en particulier la théorie de la révolution permanente et l'élucidation du rôle historique de la forme des soviets dans l'organisation de la classe. Trotsky a rejoint Lénine et le parti bolchevique en 1917 et a reconnu, comme nous l'avons vu, que c'est Lénine qui avait eu raison en 1903 sur la question de l'organisation. Cependant, il n'est jamais revenu à fond sur cette question et, notamment, sur les erreurs qu'il a exprimées dans les deux importantes contributions (Rapport de la délégation sibérienne et Nos tâches politiques) que nous avons examinées. Et malgré l'importance qu'il a accordée à ces problèmes d'organisation, il a continué à les sous-estimer au cours de sa vie politique ultérieure, contrairement à d'autres courants en opposition au stalinisme, comme la Gauche italienne par exemple. Avec le recul de l'histoire, l'examen des désaccords peut encore nous apprendre beaucoup non seulement sur les questions débattues mais aussi sur la façon dont la polémique entre de vrais représentants de la pensée marxiste peut donner naissance à la clarté qui transcende les contributions individuelles des penseurs eux-mêmes. Comme nous le verrons dans le prochain article, c'est aussi vrai pour le débat sur les questions d'organisation entre Lénine et Rosa Luxemburg.
Amos
Dans le précédent article de cette série, nous avons vu comment le futur bolchevik, Trotsky, n'avait pas compris la signification de la naissance du bolchevisme et avait pris le parti des mencheviks contre Lénine. Dans cet article nous allons examiner comment une autre grande figure de l'aile gauche de la social-démocratie, Rosa Luxemburg - qui, en 1918, allait écrire que "l'avenir appartient au bolchevisme" - a mis ses grands talents polémiques au service des mencheviks contre le prétendu "ultra-centralisme" personnifié par Lénine.
La réponse de Rosa Luxemburg au livre de Lénine Un pas en avant, deux pas en arrière, fut publiée dans la Neue Zeit (et dans la nouvelle Iskra) sous le titre "Questions d'organisation dans la social-démocratie russe". Par la suite, cet ouvrage fut publié sous le titre "Centralisme et démocratie" (1) et a servi de référence (souvent à travers une sélection de citations) aux conseillistes, aux anarchistes, aux sociaux-démocrates de gauche et autres "anti-léninistes" pendant plusieurs décennies. En fait, Rosa Luxemburg n'avait pas du tout l'intention de situer Lénine en dehors du marxisme, ni du mouvement ouvrier, aussi fortes qu'aient été ses critiques : elle les faisait dans un esprit de polémique vigoureuse mais fraternelle. L'article ne contient aucune attaque personnelle comme c'est le cas dans les textes de Trotsky dans la même période. De plus, Luxemburg commence son article en soutenant la contribution apportée par l'Iskra avant le congrès et notamment sa défense cohérente de la nécessité de dépasser la phase des cercles : "La tâche sur laquelle la social-démocratie russe peine depuis plusieurs années consiste dans la transition du type d'organisation de la phase préparatoire où, la propagande étant la principale forme d'activité, les groupes locaux et de petits cénacles se maintenant sans liaison entre eux, à l'unité d'une organisation plus vaste, telle que l'exige une action politique concertée sur tout le territoire de l'État. Mais l'autonomie parfaite et l'isolement ayant été les traits les plus accusés de la forme d'organisation désormais surannée, il était naturel que le mot d'ordre de la tendance nouvelle prônant une vaste union fût le centralisme. L'idée du centralisme a été le motif dominant de la brillante campagne menée pendant trois ans par I'lskra pour aboutir au congrès d'août 1903 qui, bien qu'il compte comme deuxième congrès du parti social-démocrate, en a été effectivement l'assemblée constituante. La même idée s'était emparée de la jeune élite de la social-démocratie en Russie". Cependant, Rosa Luxemburg n'hésite pas à prendre le parti des mencheviks dans la dispute qui a surgi pendant le deuxième congrès. Le reste du texte est donc une critique de "l'aile ultra-centraliste du parti" dirigée par Lénine. Pour expliquer cela, on peut invoquer différents facteurs : il y avait certainement des différences au niveau de la démarche et au niveau théorique entre Luxemburg et Lénine, notamment sur la question centrale de la conscience de classe sur laquelle nous reviendrons. Luxemburg s'était également déjà affrontée à Lénine sur la question nationale, ce qui pouvait l'avoir prédisposée à mettre en question sa méthode - elle trouvait que sa pensée était souvent rigide et scolastique. Ensuite, comme son texte le montre, elle commençait déjà à se pencher sur la question de la grève de masse et de la spontanéité de la classe ouvrière. L'insistance de Lénine sur les limites de cette spontanéité devait lui sembler totalement contre-productive alors qu'elle-même était en train de mener une véritable bataille dans le parti allemand pour défendre l'action spontanée des masses contre le point de vue bureaucratique et rigide de l'aile droite de la social-démocratie et des dirigeants syndicaux qui craignaient plus un soulèvement incontrôlé des masses que le capitalisme lui-même. Comme nous le verrons, certaines de ses polémiques ont tendance à projeter l'expérience du parti allemand sur la situation en Russie, ce qui l'a certainement amenée à mal interpréter la signification réelle des divergences dans le POSDR. Pour finir, il faut aussi tenir compte d'un certain conservatisme envers l'autorité. Nous avons déjà vu cela dans les réactions de Trotsky vis-à-vis de la scission. En fait, très vite les mencheviks ont mené une campagne personnalisée contre Lénine dans le but de gagner le parti allemand à leur position : "La question, c'est comment battre Lénine... Plus que tout, nous devons pousser des autorités comme Kautsky, Rosa Luxemburg contre lui" (cité par P. Nettl). Et il ne fait pas de doute que Kautsky et d'autres "chefs" allemands étaient enclins à penser que Lénine s'apparentait à un parvenu ambitieux. Lorsque Liadov s'est rendu en Allemagne pour expliquer la situation des bolcheviks, Kautsky lui dit : "Ecoutez, nous ne connaissons pas votre Lénine. Il nous est inconnu mais nous connaissons très bien Plekhanov et Axelrod. Ce n'est que grâce à eux que nous avons pu avoir quelques lumières sur la situation en Russie. Nous ne pouvons tout simplement pas accepter votre déclaration selon lesquelles Plekhanov et Axelrod se seraient tout d'un coup transformés en opportunistes" (ibid.). A ce moment-là, dans le parti allemand, Luxemburg avait principalement orienté sa polémique contre l'aile ouvertement révisionniste du parti menée par Bernstein ; peut-être avait-elle des doutes sur la direction "orthodoxe", mais elle comptait toujours sur cette dernière pour combattre la droite et il se peut que sa vision de la scission en Russie, basée non pas sur une analyse politique véritable mais sur une fausse "confiance" dans la vieille garde du POSDR, en ait été influencée. Plus tard, elle allait voir le glissement de la direction allemande elle-même dans l'opportunisme, rien moins que sur la question de la grève de masse et de la spontanéité de la classe. En tout état de cause, Luxemburg, comme Trotsky, s'est emparée des formules de Lénine dans Un pas en avant, deux pas en arrière sur le jacobinisme (le révolutionnaire social-démocrate, avait dit Lénine, est "le Jacobin lié indissolublement à l'organisation du prolétariat conscient de ses intérêts de classe".) pour argumenter que son "ultra-centralisme" constituait une régression vers une démarche dépassée de l'activité révolutionnaire, héritée d'une phase encore immature du mouvement ouvrier : "L'établissement du centralisme sur ces deux principes : la subordination aveugle de toutes les organisations jusque dans le moindre détail vis-à-vis du centre, qui seul pense, travaille et décide pour tous, et la séparation rigoureuse du noyau organisé par rapport à l'ambiance révolutionnaire comme l'entend Lénine - nous paraît donc une transposition mécanique des principes d'organisation blanquistes de cercles de conjurés, dans le mouvement socialiste des masses ouvrières". Comme Trotsky, elle rejette l'appel que fait Lénine, pour contrer l'anarchisme de grand seigneur des intellectuels, à la discipline prolétarienne de fabrique : "La discipline que Lénine a en vue est inculquée au prolétariat non seulement par l'usine, mais encore par la caserne et par le bureaucratisme actuel, bref par tout le mécanisme de l'État bourgeois centralisé." Luxemburg s'oppose à la vision de Lénine sur les rapports entre le parti et la classe dans le passage suivant - sur la signification duquel nous reviendrons ultérieurement : "En vérité la social-démocratie n'est pas liée à l'organisation de la classe ouvrière, elle est le mouvement propre de la classe ouvrière. Il faut donc que le centralisme de la social-démocratie soit d'une nature essentiellement différente du centralisme blanquiste. Il ne saurait être autre chose que la concentration impérieuse de la volonté de l'avant-garde consciente et militante de la classe ouvrière vis-à-vis de ses groupes et individus. C'est, pour ainsi dire, un "auto-centralisme" de la couche dirigeante du prolétariat, c'est le règne de la majorité à l'intérieur de son propre parti".
Luxemburg revient également sur la question de l'opportunisme et de l'explication avancée par Lénine et des méthodes qu'il propose pour s'y opposer. Elle dit qu'il accorde trop d'importance aux intellectuels comme principale source des tendances opportunistes dans la social-démocratie et que, de ce fait, il n'en voit pas le danger dans le contexte historique. Elle est d'accord sur le fait que l'opportunisme peut être fort parmi les éléments académiques des partis occidentaux, mais elle le voit comme inséparable des influences du parlementarisme et de la lutte pour des réformes et, plus généralement, des conditions historiques dans lesquelles la social-démocratie travaille en Occident. Elle note aussi que l'opportunisme n'est pas nécessairement lié à la décentralisation ou à la centralisation en tant que formes d'organisation, précisément parce que ce qui le caractérise, c'est l'absence de principes. Et Rosa Luxemburg va même plus loin, mettant en évidence que dans les premières phases de son existence, confrontée à des conditions d'arriération économique et politique, la tendance opportuniste dans le parti allemand, l'aile lassallienne, était en faveur d'un ultra-centralisme en opposition à la tendance marxiste d'Eisenach - l'implication étant que dans la Russie arriérée, l'opportunisme s'identifierait plus vraisemblablement à ce même zèle ultra-centraliste. Faisant écho à une intervention de Trotsky lors du deuxième congrès, Luxemburg défend que même si des règles et des statuts précis sont tout à fait nécessaires, ils ne constituent pas une garantie contre le développement de l'opportunisme qui est le produit des conditions mêmes dans lesquelles se développe la lutte de classe : la tension entre la nécessité de lutter quotidiennement pour se défendre et les buts historiques du mouvement. Ayant ainsi posé le problème dans un contexte historique le plus large, Luxemburg se moque sans façon de l'idée de Lénine selon laquelle de "rigoureux paragraphes sur le papier" pourraient, dans la bataille contre l'opportunisme, remplacer l'absence d'une majorité révolutionnaire dans le parti. En dernière analyse, ni des organes centraux stricts, ni la meilleure constitution (statuts) du parti ne peuvent remplacer la créativité des masses quand il s'agit de maintenir un cours révolutionnaire contre les tentations de l'opportunisme. D'où la conclusion si souvent citée de son article : "...disons-le sans détours : les erreurs commises par un mouvement ouvrier vraiment révolutionnaire sont historiquement infiniment plus fécondes et plus précieuses que l'infaillibilité du meilleur "comité central"."
Lénine a répondu à Luxemburg dans l'article "Un pas en avant, deux pas en arrière, réponse par N. Lénine à Rosa Luxemburg", écrit en septembre 1904 et soumis à la Neue Zeit. Cependant, Kautsky refusa de publier l'article et il ne parut pas avant 1930. Lénine salue l'intervention des camarades allemands dans le débat mais regrette le fait que l'article de Luxemburg "ne fasse pas connaître mon livre au lecteur mais parle d'autre chose". Comme il considère que Rosa Luxemburg a mené une polémique totalement hors sujet, il n'engage pas avec elle une discussion sur les questions générales qu'elle soulève, mais s'en tient à un rappel des principaux faits qui ont eu lieu à l'occasion de la scission. Il remercie calmement Rosa "d'expliquer l'idée profonde que la soumission servile est nuisible au parti", et souligne qu'il ne défend pas une forme particulière de centralisme mais défend simplement "les principes élémentaires de n'importe quel système de parti concevable" - la question soulevée au congrès du POSDR n'étant pas la soumission servile à un organe central, mais la domination d'une minorité, d'un cercle au sein du parti sur ce qui aurait dû être un congrès souverain. Il montre aussi que son analogie avec le jacobinisme est tout à fait valable et avait de toutes façons été souvent employée par l'Iskra et par Axelrod en particulier. Comparer les divisions dans le parti prolétarien et celles entre la droite et la gauche dans la révolution française, insiste-t-il, ne signifie pas qu'il y a une identité entre la social-démocratie et le jacobinisme. De même il rejette l'accusation selon laquelle son modèle de parti serait basé sur la fabrique capitaliste : "La camarade Luxemburg déclare que je glorifie l'influence éducatrice de l'usine. Ce n'est pas le cas. C'est mon adversaire, pas moi, qui dit que j'ai dépeint le parti comme une usine. Je l'ai bel et bien ridiculisé et ai montré avec ses propres mots qu'il mélangeait deux aspects différents de la discipline d'usine ce qui est malheureusement aussi le cas de la camarade Luxemburg". En fait, le fait que Trotsky et Luxemburg soient scandalisés par la formule "discipline de fabrique" obscurcit un élément important de vérité dans l'utilisation que fait Lénine de cette expression. Pour Lénine, l'aspect positif de ce que le prolétariat apprend à travers la "discipline" de la production à l'usine, c'est précisément la supériorité du collectif sur l'individu - la nécessité, en fait, de l'association des ouvriers et l'impossibilité que les ouvriers se défendent en tant qu'individus dispersés. C'est cet aspect de "la discipline de fabrique" qui doit se refléter non seulement dans les organisations générales de la classe ouvrière mais aussi dans ses organisations politiques, à travers le triomphe de l'esprit de parti sur l'esprit de cercle et sur l'anarchisme de grand seigneur des intellectuels. Ceci nous mène à la thèse centrale de Lénine : la critique de l'opportunisme par Rosa est bien trop abstraite et générale. Elle a évidemment raison d'identifier ses racines fondamentales dans les conditions historiques de la lutte de classe ; mais l'opportunisme prend beaucoup de formes et les formes spécifiques russes qui se sont manifestées au congrès étaient celles de la révolte anarchiste contre la centralisation, un retour par une partie de l'ancienne Iskra à un point de vue auquel elle voulait justement régler son compte au congrès, en premier lieu à la manifestation spécifiquement russe de positions à la Bernstein du type "le mouvement est tout, le but n'est rien" - l'économisme. Il est notable que Rosa reste silencieuse sur ces questions, c'est pourquoi Lénine dédie la seconde partie de son article à rendre compte succinctement de la façon dont cette rechute a eu lieu. Lénine balaie les "déclamations grandiloquentes" de Luxemburg sur l'impossibilité de combattre l'opportunisme par des règles et des règlements "en eux-mêmes" ; les statuts ne peuvent avoir une existence autonome ; néanmoins ils constituent une arme indispensable pour combattre les manifestations concrètes de l'opportunisme. "Jamais et nulle part je n'ai dit un tel non sens comme quoi les règles du parti seraient des armes en elles-mêmes". Ce que Lénine reprend à son compte en revanche, c'est la défense consciente des règles organisationnelles du parti et la nécessité de les codifier dans des statuts sans ambiguïté. Les appels abstraits à la lutte créative des masses pour dépasser le danger opportuniste ne peuvent remplacer cette tâche spécifique qui revient aux révolutionnaires.
Comme nous l'avons dit, Lénine choisit de ne pas entrer dans d'autres questions plus profondes soulevées par Rosa dans son texte : ses erreurs sur la conscience de classe et l'identification qu'elle fait entre le parti et la classe et il est nécessaire d'en parler ici brièvement. Dans les arguments de Luxemburg, les questions de la conscience de classe, du centralisme et des rapports entre le parti et la classe sont inextricablement liés. "Bien entendu, l'absence des conditions les plus nécessaires, pour la réalisation complète du centralisme dans le mouvement russe peut représenter un très grand obstacle. Il nous semble, cependant, que ce serait une grosse erreur que de penser qu'on pourrait "provisoirement" substituer le pouvoir absolu d'un comité central agissant en quelque sorte par "délégation" tacite à la domination, encore irréalisable, de la majorité des ouvriers conscients dans le parti, et remplacer le contrôle public exercé par les masses ouvrières sur les organes du parti par le contrôle inverse du comité central sur l'activité du prolétariat révolutionnaire. L'histoire même du mouvement ouvrier en Russie nous offre maintes preuves de la valeur problématique d'un semblable centralisme. Un centre tout-puissant, investi d'un droit sans limite de contrôle et d'ingérence selon l'idéal de Lénine, tomberait dans l'absurde si sa compétence était réduite aux fonctions exclusivement techniques telles que l'administration de la caisse, la répartition du travail entre les propagandistes et les agitateurs, les transports clandestins des imprimés, la diffusion des périodiques, circulaires, affiches. On ne comprendrait le but politique d'une institution munie de tels pouvoirs que si ses forces étaient consacrées à l'élaboration d'une tactique de combat uniforme et si elle assumait l'initiative d'une vaste action révolutionnaire. Mais que nous enseignent les vicissitudes par lesquelles est passé jusqu'à ce jour le mouvement socialiste en Russie ? Les revirements de tactique les plus importants et les plus féconds des dernières dix années n'ont pas été l'invention de quelques dirigeants et encore moins d'organes centraux, mais ils ont été chaque fois le produit spontané du mouvement en effervescence. Ainsi en fut-il de la première étape du mouvement vraiment prolétarien en Russie qu'on peut dater de la grève générale spontanée de Saint-Pétersbourg en 1896 et qui marqua le début de toute une ère de luttes économiques menées par les masses ouvrières. Ainsi en fut-il encore pour la deuxième phase de la lutte: celle des démonstrations de rue, dont le signal fut donné par l'agitation spontanée des étudiants de Saint Petersbourg en mars 1901. Le grand tournant suivant de la tactique qui ouvrit des horizons nouveaux fut marqué - en 1903 - par la grève générale à Rostov-sur-le-Don : encore une explosion spontanée, car la grève se transforma "d'elle-même" en manifestations politiques avec l'agitation dans la rue, des grands meetings populaires en plein air et des discours publics, que le plus enthousiaste des révolutionnaires n'aurait oser rêver quelques années plus tôt. Dans tous ces cas, notre cause a fait d'immenses progrès. L'initiative et la direction consciente des organisations social-démocrates n'y ont cependant joué qu'un rôle insignifiant. Cela ne s'explique pas par le fait que ces organisations n'étaient pas spécialement préparées à de tels événements (bien que cette circonstance ait pu aussi compter pour quelque chose) ; et encore moins par l'absence d'un appareil central tout-puissant comme le préconise Lénine. Au contraire, il est fort probable que l'existence d'un semblable centre de direction n'aurait pu qu'augmenter le désarroi des comités locaux en accentuant le contraste entre l'assaut impétueux de la masse et la position prudente de la social-démocratie. On peut affirmer d'ailleurs que ce même phénomène - le rôle insignifiant de l'initiative consciente des organes centraux dans l'élaboration de la tactique - s'observe en Allemagne aussi bien que partout. Dans ses grandes lignes, la tactique de lutte de la social-démocratie n'est, en général, pas "à inventer", elle est le résultat d'une série ininterrompue de grands actes créateurs de la lutte de classes souvent spontanée, qui cherche son chemin. L'inconscient précède le conscient et la logique du processus historique objectif précède la logique subjective de ses protagonistes.
Le rôle des organes directeurs du parti socialiste revêt dans une large mesure un caractère conservateur : comme le démontre l'expérience, chaque fois que le mouvement ouvrier conquiert un terrain nouveau, ces organes le labourent jusqu'à ses limites les plus extrêmes; mais le transforment en même temps en un bastion contre des progrès ultérieurs de plus vaste envergure". Le développement historique du programme communiste est souvent passé par la polémique entre les révolutionnaires, des débats acharnés entre différents courants au sein du mouvement. Si nous regardons le débat sur l'organisation au début du siècle, nous pouvons voir de tels va-et-vient de la dialectique. Le long passage que nous avons cité contient beaucoup de ce qui va former l'ossature de son brillant texte Grève de masse, partis et syndicats qui analyse les conditions de la lutte de classe à l'aube de la nouvelle période. Luxemburg, plus rapidement qu'aucun autre révolutionnaire de l'époque, a vu que dans cette période, le prolétariat serait contraint de développer une tactique, des méthodes et des formes organisationnelles dans le feu de la lutte de classe elle-même ; celles-ci ne pourraient être prévues d'avance ni organisées jusqu'au moindre détail par la minorité révolutionnaire pas plus que par aucun organisme préexistant. En 1904, Rosa Luxemburg avançait déjà vers ces conclusions à travers l'observation des récents mouvements de masse en Russie ; les grèves et les soulèvements de 1905 allaient lui donner définitivement raison. Conformément au diagnostic de Luxemburg, le mouvement de 1905 fut une explosion sociale générale dans laquelle la classe ouvrière passa quasiment en une nuit d'une situation où elle adressait humblement des pétitions au Tsar à une grève de masse et à une insurrection armée ; en totale cohérence aussi avec son point de vue, l'avant-garde révolutionnaire se trouva souvent à la queue du mouvement. En particulier, quand le prolétariat découvrit spontanément la forme d'organisation appropriée à l'époque de la révolution prolétarienne - les conseils ouvriers, les soviets - beaucoup de ceux qui pensaient appliquer la théorie de Lénine commencèrent par demander que ces créations imprévues de la spontanéité ouvrière, soit adoptent le programme bolchevique, soit se dissolvent, obligeant Lénine lui-même à s'emporter contre le formalisme rigide de ses camarades bolcheviques et à défendre et les soviets et le parti. Quel autre exemple pourrait-on donner de la tendance de "la direction révolutionnaire" à jouer un rôle conservateur ? Et rappelons que la bagarre menée par Luxemburg pour convaincre la social-démocratie allemande de l'importance de la spontanéité, était surtout dirigée vers l'aile droite du parti, concentrée dans la fraction parlementaire et dans la hiérarchie syndicale, qui ne pouvait même pas concevoir une lutte qui ne soit pas rigidement planifiée et dirigée par le centre du parti et des syndicats. On ne peut guère s'étonner que Luxemburg ait eu tendance à voir le centralisme de Lénine comme une variante "russe" de cette vision bureaucratique de la guerre de classe. Et cependant, exactement comme on l'a vu dans la polémique de Trotsky, malgré toute la perspicacité de Luxemburg, il y a deux défauts majeurs dans ce passage, des défauts qui confirment que sur la question de l'organisation révolutionnaire, de son rôle et de sa position dans les soulèvements massifs de la nouvelle période, c'était Lénine et non Luxemburg qui a saisi l'essentiel. Le premier défaut est lié à une phrase souvent citée de ce passage : "L'inconscient précède le conscient et la logique du processus historique objectif précède la logique subjective de ses protagonistes." C'est évidemment juste en tant que proposition historique générale ; comme le dit Marx, ce sont les hommes qui font l'histoire mais pas dans des conditions choisies par eux. Jusqu'ici, ils ont été à la merci des forces inconscientes de la nature et de l'économie qui ont dominé leur volonté consciente et ont fait que leurs plans les mieux établis ont abouti à des résultats très différents de ce qu'ils espéraient. Pour les mêmes raisons, la compréhension par l'humanité de sa position dans le monde reste sous l'emprise de l'idéologie - des mythes, des évasions et des illusions perpétuellement reproduits par ses propres divisions tant au niveau individuel que collectif. Bref, l'inconscient nécessairement précède et domine le conscient. Mais cette démarche ignore une caractéristique fondamentale de l'activité consciente de l'homme : sa capacité à prévoir, à façonner l'avenir, à soumettre les forces inconscientes à son contrôle délibéré. Et avec le prolétariat et la révolution prolétarienne, cette caractéristique humaine fondamentale peut et doit renverser la formule de Luxemburg et soumettre l'ensemble de la vie sociale à son contrôle conscient. Il est vrai que cela ne peut se réaliser pleinement que dans le communisme lorsque le prolétariat s'est dissous lui-même ; il est vrai que dans ses luttes élémentaires de défense, sa conscience n'est pas moins élémentaire. Mais cela ne change pas le fait qu'il a tendance à être de plus en plus conscient de ses buts historiques, ce qui implique le développement d'une conscience qui est capable de prévoir et modeler le futur. Cette domination du conscient sur l'inconscient ne peut pleinement s'épanouir que dans le communisme, mais la révolution constitue déjà un pas qualitatif dans sa direction. D'où le rôle absolument indispensable de l'organisation révolutionnaire qui a la tâche spécifique d'analyser les leçons du passé et de développer la capacité à prévoir, comme le disent Marx et Engels dans Le Manifeste communiste, "la marche générale du mouvement", bref de montrer la voie vers le futur. Luxemburg, piégée dans une argumentation qui rendait nécessaire l'insistance sur la domination de l'inconscient, voit le rôle de l'organisation comme essentiellement conservateur : préserver les acquis du passé, agir comme mémoire de la classe ouvrière. Mais bien que cela soit tout à fait vital, son but final n'est pas le moins du monde "conservateur" : c'est l'anticipation de la véritable direction du mouvement futur et l'influence active sur le processus qui y mène. Les exemples ne manquent pas dans l'histoire du mouvement révolutionnaire. C'est cette capacité qui a permis à Marx par exemple de voir dans les modestes escarmouches, limitées et apparemment anachroniques, des tisserands silésiens dans une Allemagne semi-féodale, l'indication de la future guerre de classe, la première évidence tangible de la nature révolutionnaire du prolétariat. Nous pouvons également citer l'intervention décisive de Lénine en avril 1917 qui, même contre des éléments conservateurs "dirigeant" son propre parti, a été capable d'annoncer et donc de préparer la confrontation révolutionnaire à venir entre la classe ouvrière russe et le gouvernement provisoire "démocratique". C'est cette tendance dans la démarche de Luxemburg à réduire la conscience à un reflet passif d'un mouvement objectif qui a amené la Gauche communiste de France - qui n'avait certainement pas peur de prendre le parti de Luxemburg contre Lénine sur d'autres questions cruciales comme l'impérialisme et la question nationale - à défendre que la démarche de Lénine sur le problème de la conscience de classe était plus précise que celle de Rosa : "La thèse de Lénine sur la "conscience socialiste injectée dans le parti" en opposition à la thèse de Rosa sur la "spontanéité" de la prise de conscience, engendrée au cours d'un mouvement partant des luttes économiques et culminant en une lutte socialiste révolutionnaire, est certainement plus précise. La thèse de la "spontanéité", avec son apparence démocratique, révèle à la racine une tendance mécaniste vers un rigoureux déterminisme économique. Elle est basée sur un rapport de cause à effet, la conscience étant simplement un effet, le résultat d'un mouvement initial, c'est-à-dire de la lutte économique des ouvriers qui la fait surgir. Dans cette vision la conscience est fondamentalement passive par rapport aux luttes économiques qui sont le facteur actif. La conception de Lénine rend à la conscience socialiste et au parti qui la matérialise leur caractère de facteur et de principe essentiellement actifs. Elle ne se détache pas de la vie et du mouvement mais est incluse dedans". (Internationalisme n°38, "Sur la nature et la fonction du parti politique du prolétariat"). Les camarades de la GCF s'abstiennent ici de critiquer les exagérations polémiques de l'argument de Lénine - le côté kautskyste qui présente littéralement la conscience socialiste comme la création de l'intelligentsia. Malgré le fait que la plus grande partie de cet article soit occupée à rejeter la conception substitutionniste militariste du parti, la critique des erreurs de Lénine sur la conscience de classe était manifestement secondaire pour eux à ce niveau. C'est parce que la question fondamentale était d'insister sur le rôle actif de la conscience de classe contre toute tendance à la réduire à un reflet passif des luttes de résistance immédiate des ouvriers. Une autre erreur dans les remarques que fait Rosa Luxemburg sur la tendance par essence conservatrice de la direction du parti consiste dans le fait qu'elle ne situe pas celle-ci dans son contexte historique, et en fait donc un péché originel de toutes les organisations centralisées (sentiment que les anarchistes partagent complètement). Comme nous l'avons vu plus haut, Luxemburg a fort justement argumenté qu'il fallait chercher les racines de l'opportunisme dans les conditions les plus fondamentales de la vie du prolétariat au sein de la société bourgeoise. Il s'ensuit que puisque toutes les organisations politiques prolétariennes doivent agir au sein de cette société, elles sont donc sujettes à la pression perpétuelle de l'idéologie dominante, qu'il y a un "invariable" danger de conservatisme, d'adaptation opportuniste aux apparences immédiates, de résistance à faire face aux avancées requises par l'évolution du mouvement réel. Mais il est certainement insuffisant d'en rester là. Pour commencer, il faut souligner que ce danger n'est en aucun cas limité aux organes centraux et peut tout aussi bien se manifester dans des branches locales (du parti). Cela a été clairement le cas dans le SPD allemand qui, dans certaines régions (comme en Bavière), a été notoirement "perméable" aux différentes expressions du révisionnisme. Deuxièmement, la menace opportuniste, tout en étant permanente, est plus forte dans certaines conditions historiques que dans d'autres. Dans le cas de l'Internationale communiste, c'est sans aucun doute le déclin de la vague révolutionnaire et l'isolement du régime prolétarien en Russie qui ont renforcé la menace au point qu'elle a irréversiblement condamné ses partis à la dégénérescence et à la trahison. Et dans la période où Luxemburg élabore sa polémique contre Lénine, le conservatisme croissant des partis social-démocrates était précisément le reflet de conditions historiques définies : le passage du capitalisme de sa période ascendante à sa phase de décadence qui, tout en n'étant pas encore complètement achevé, révélait déjà l'inadéquation des anciennes formes d'organisations de la classe, à la fois les organisations générales (les syndicats) et les organisations politiques (le parti "de masse"). Dans ces circonstances, toute critique sérieuse des tendances conservatrices de la social-démocratie devait s'accompagner d'une nouvelle conception du parti. L'ironie ici, c'est que l'analyse par Luxemburg des nouvelles formes et méthodes de la lutte de classe préparait le terrain d'une telle conception, comme nous l'avons déjà souligné dans le premier article de cette série. C'est particulièrement vrai pour la brochure sur la grève de masse qui souligne le rôle de direction politique que le parti doit jouer au sein du mouvement de masse. En fait, la profonde hostilité qu'elle rencontra de la part du centre "orthodoxe" du parti, constitue en elle-même la preuve que les anciennes formes social-démocrates étaient liées à des méthodes de lutte devenues totalement inadaptées à la nouvelle époque. Mais c'est Lénine qui a apporté la pièce manquante du puzzle en insistant sur la nécessité d'un "parti révolutionnaire d'un type nouveau". Ce saut théorique de Lénine n'a pas du tout été pleinement élaboré, et nous ne savons que trop bien que les anciennes conceptions social-démocrates ont continué à hanter le mouvement bien plus tard dans l'époque des guerres et des révolutions. Mais il n'en reste pas moins que cette brillante intuition est née des profondeurs de la nouvelle réalité : les anciens partis de masse ne pouvaient plus, par définition, jouer le rôle d'orientation politique de la lutte révolutionnaire de la classe ouvrière, pas plus que les syndicats n'ont pu lui fournir son cadre organisationnel global.
A maintes reprises, la polémique de Luxemburg contre Lénine rend floue la distinction entre la direction du parti, le parti dans son ensemble et la classe dans son ensemble. En particulier, l'argument que ce sont les masses elles-mêmes (ou les "masses" au sein du parti) qui doivent mener la lutte contre le conservatisme et l'opportunisme est une généralisation qui élude le rôle indispensable, dans cette lutte, de l'avant-garde politique organisée. A la racine de cet argument se trouve la fausse identification entre le parti et la classe que nous avons évoquée plus haut : "En vérité la social-démocratie n'est pas liée à l'organisation de la classe ouvrière, elle est le mouvement propre de la classe ouvrière". Il est vrai que la social-démocratie, la fraction, le groupe ou le parti politique du prolétariat, n'est pas quelque chose en dehors du mouvement de la classe, qu'elle est un produit organique du prolétariat. Mais c'est un produit particulier et unique ; toute tendance à l'identifier au "mouvement en général" est nuisible à la fois pour la minorité politique et pour le mouvement dans son ensemble. Dans certaines circonstances, l'identification erronée entre le parti et la classe peut être utilisée pour justifier les théories et la pratique substitutionnistes : cela a été une tendance marquée de la phase de déclin de la révolution en Russie, lorsque certains bolcheviks se sont mis à théoriser l'idée que la classe devait se soumettre de façon inconditionnelle aux directives du parti (en réalité du parti-Etat) parce que le parti ne pouvait que représenter les intérêts du prolétariat en toutes circonstances et toutes conditions. Mais dans la polémique de Luxemburg contre Lénine, nous voyons l'erreur symétrique, la vie et les tâches particulières de l'organisation politique sont noyées dans le mouvement de masse - précisément ce à quoi Lénine s'opposait dans sa lutte contre l'économisme et le menchevisme. En fait, l'opposition de Luxemburg à la "la séparation rigoureuse du noyau organisé par rapport à l'ambiance révolutionnaire comme l'entend Lénine", son insistance sur le fait que "il ne peut y avoir de cloisons étanches entre le noyau prolétarien conscient, solidement encadré dans le parti, et les couches ambiantes du prolétariat, déjà entraînées dans la lutte de classes" ne pouvaient, dans les circonstances de l'époque, que venir au secours de l'argument de Martov selon lequel ce serait parfait si "chaque gréviste se déclarait social-démocrate". Et comme nous l'avons vu dans le précédent article, le danger le plus important auquel étaient confrontés les révolutionnaires à l'époque n'était pas, comme le disait Trotsky, le substitutionnisme mais son jumeau anarchiste, "démocratiste" et économiste. Ainsi, Rosa Luxemburg - qui fut de façon répétée attaquée pour son "autoritarisme" au sein du SPD et de la social-démocratie polonaise, précisément à cause de sa défense de la centralisation, était, à ce moment particulier de l'histoire, influencée par le contre-offensive "démocratique" à l'égard de la défense rigoureuse de la centralisation organisationnelle par Lénine. Ainsi, Rosa qui était au c�ur de la lutte contre l'opportunisme au sein de son propre parti, devait se tromper en identifiant mal la source du danger opportuniste dans le parti russe. L'histoire n'allait pas attendre longtemps - moins d'un an en réalité - pour montrer que Lénine avait raison de voir les mencheviks comme la véritable cristallisation de l'opportunisme dans le POSDR et le bolchevisme comme l'expression de la "tendance révolutionnaire" dans le parti.
Amos
(1) En anglais sous le titre "Léninism or marxism"
Depuis 1968 et plus particulièrement depuis l'effondrement du bloc de l'Est, un nombre significatif d'éléments désireux de militer pour la révolution ont tourné le dos à l'expérience de la révolution russe et de la 3ème Internationale, pour chercher des enseignements pour la lutte et l'organisation du prolétariat dans une autre tradition, celle du "syndicalisme révolutionnaire" (terme qu'on assimile aussi parfois à "anarcho-syndicalisme") (1).
Ce courant, qui est apparu au tournant des 19e et 20e siècles et qui a joué un rôle important dans certains pays jusqu'aux années 1930, comporte comme caractéristique majeure de rejeter (ou au moins de sous-estimer de façon considérable) la nécessité pour le prolétariat de se doter d'un parti politique, tant dans ses luttes au sein du capitalisme que dans le renversement de celui-ci par la révolution, la seule forme d'organisation possible étant le syndicat. Et de fait, la démarche de ces éléments qui se tournent vers le syndicalisme révolutionnaire découle en grande partie du fait que l'idée même d'organisation politique a été largement discréditée par l'expérience du stalinisme : la répression brutale en URSS même d'abord, puis des révoltes ouvrières en Allemagne de l'Est et en Hongrie dans les années 1950 ; l'invasion de la Tchécoslovaquie en 1968 ; le sabotage par le PCF stalinien des luttes ouvrières en France en mai 1968 ; puis de nouveau la répression des luttes en Pologne au début des années 1970, etc. Cette situation a encore empiré après la chute du mur de Berlin en 1989 avec les campagnes immondes de la bourgeoisie assimilant l'effondrement du stalinisme à la faillite du communisme et du marxisme, portant ainsi un coup de plus à toute idée de regroupement politique sur la base des principes marxistes.
Une des grandes forces du prolétariat consiste dans sa capacité de revenir sans cesse sur les défaites et les erreurs du passé, afin de les comprendre et d'en tirer des leçons pour la lutte présente et à venir. Comme disait Marx : "Les révolutions prolétariennes (...) se critiquent elles-mêmes constamment, interrompent à chaque instant leur propre cours, reviennent sur ce qui semble déjà être accompli pour le recommencer à nouveau, raillent impitoyablement les hésitations, les faiblesses et les misères de leurs premières tentatives" (Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte). Cette partie de l'expérience du mouvement ouvrier constituée par le syndicalisme révolutionnaire ne saurait faire exception à ce besoin d'examen critique afin d'en tirer toutes les leçons. Pour ce faire, il est nécessaire de replacer les idées et l'action du syndicalisme révolutionnaire dans leur contexte historique, seule démarche qui permette d'en saisir les origines en lien avec l'histoire même du mouvement ouvrier. C'est pour cette raison que nous avons décidé d'entreprendre une série d'articles, dont celui-ci sert d'introduction, sur l'histoire du syndicalisme révolutionnaire et de l'anarcho-syndicalisme. Au sein de celle-ci, nous nous attacherons à répondre aux questions suivantes :
Notre réponse sera basée sur l'expérience concrète que la classe ouvrière a faite du syndicalisme révolutionnaire, à travers une analyse de plusieurs périodes importantes de la vie du prolétariat :
A travers cette série, nous ne visons pas à établir la chronologie détaillée des différentes organisations syndicalistes révolutionnaires, mais à mettre en évidence en quoi les principes du syndicalisme révolutionnaire se sont révélés non seulement inaptes à orienter l'action du prolétariat en vue de son émancipation, mais encore comment ils ont participé à l'entraîner, en certaines circonstances, sur le terrain de la bourgeoisie. Cette démarche historique, matérialiste, illustrera de façon significative la différence profonde existant entre l'anarchisme et le marxisme, et qui s'exprime en particulier dans la différence de leurs attitudes respectives envers les trahisons au sein du mouvement socialiste et du mouvement anarchiste. Les anarchistes se plaisent à montrer du doigt les grandes trahisons du mouvement socialiste et communiste : l'entrée dans la guerre des partis socialistes en 1914, et la contre-révolution stalinienne des années 1920-30. Ils prétendent y trouver une filiation fatale, inévitable, qui va de "l'autoritaire" Marx à Staline, en passant par Lénine - une sorte de "péché originel" en somme (démarche qui les place parfaitement au diapason avec la propagande bourgeoise sur la "mort du communisme"). Par rapport aux trahisons commises par des anarchistes, par contre, leur attitude est différente : le patriotisme anti-allemand d'un Kropotkine ou d'un James Guillaume en 1914, l'appui indéfectible qu'accorda la CGT française au gouvernement d'Union Sacrée pendant la guerre de 1914-18, l'entrée des ministres de la CNT dans les gouvernements bourgeois de la République espagnole, rien de tout ça n'est de nature à mettre en question, à leurs yeux, les "principes" éternels de l'anarchisme. Dans le mouvement marxiste, en revanche, les trahisons ont toujours été expliquées et combattues, avant et après les faits, par les courants de gauche (2). Ce combat mené par les courants de gauche ne s'est jamais limité à un simple "rappel des principes", mais a consisté en un effort à la fois pratique et théorique pour comprendre et montrer d'où vient la trahison, quelles sont les modifications en cours dans la situation historique, matérielle du capitalisme qui l'expliquent, notamment en rendant caduques des analyses et moyens de luttes jusque là adaptés au combat de la classe ouvrière. Chez les anarchistes, et chez les anarcho-syndicalistes, rien de tel. La trahison est mise sur le dos des "chefs" - ce qui n'aide en rien à comprendre pourquoi les "chefs" ont trahi. On continue d'accorder aux principes une valeur éternelle, purement morale, vidée de son contenu historique. Face à la "trahison", on ne peut donc rien faire d'autre que de réaffirmer les mêmes valeurs éternelles, et c'est bien pour cela que le mouvement anarchiste, contrairement au marxisme, n'a jamais dégagé des fractions de gauche en son sein. C'est pour cela aussi que les révolutionnaires authentiques dans le mouvement syndicaliste révolutionnaire français de 1914 (Rosmer, Monatte) n'ont pas tenté de constituer un courant de gauche au sein du syndicalisme révolutionnaire mais se sont tournés vers le bolchevisme.
Comme on l'a vu plus haut, au coeur de la divergence entre le courant syndicaliste révolutionnaire et le marxisme il y a la question de la forme d'organisation que se donne la classe ouvrière en vue de mener le combat contre le capitalisme. En fait, la compréhension de cette question ne s'est pas faite du jour au lendemain. Ce n'est pas parce que le prolétariat est historiquement la classe révolutionnaire appelée à renverser le capitalisme, qu'il a fait son apparition au sein de la société capitaliste déjà prêt pour la révolution, comme Athéna est sortie toute prête de la tête de Zeus. Bien au contraire, la classe ouvrière n'a gagné en conscience politique et en capacité organisationnelle qu'à la suite d'énormes efforts et souvent d'amères défaites. Dans ce long chemin du prolétariat vers son émancipation, deux besoins fondamentaux, dès le départ, se font sentir :
Et de fait, toute l'histoire du prolétariat au cours du 19e siècle est marquée par ses efforts incessants afin de se doter des formes d'organisation les plus aptes à rendre compte de ces deux besoins fondamentaux, concrètement pour se doter d'une organisation générale en vue de rassembler tous les ouvriers en lutte et d'une organisation politique dont une des tâches essentielles consiste à donner une claire perspective à ces combats. La période qui part des débuts de la formation de la classe ouvrière jusqu'à la Commune de Paris est marquée par tout une série d'efforts et de tentatives d'organisation du prolétariat, en général fortement marqués par l'histoire spécifique du mouvement ouvrier dans chaque pays. Au cours de cette période, une des tâches essentielles de la classe ouvrière et de ses efforts d'organisation consiste encore en la nécessité de s'affirmer comme classe spécifique face aux autres classes de la société (bourgeoisie et petite bourgeoisie) avec qui elle a pu partager certains objectifs communs (comme le renversement de l'ordre féodal).
Dans ce contexte historique marqué par l'immaturité d'un prolétariat en cours de formation et sans expérience propre, les deux besoins fondamentaux de la classe ouvrière s'expriment sous la forme d'organisations qui, soit sont encore fortement tournées vers le passé (comme les sociétés de compagnonnage issues du Moyen Age), soit sont incapables de comprendre la nécessité d'une organisation générale de la classe pour mener le combat contre l'ordre capitaliste dont elles font pourtant une critique particulièrement radicale. C'est ainsi que les premières organisations politiques du prolétariat sont souvent caractérisées par une vision "sectaire" selon laquelle la révolution doit être l'oeuvre, non pas de la classe dans son ensemble, mais d'une minorité de comploteurs qui se saisiront du pouvoir par un coup d'Etat, pour le remettre ensuite au peuple. Cette tradition nous a donné de grandes figures du mouvement ouvrier comme Gracchus Babeuf et Auguste Blanqui. C'est au cours de cette période, que les socialistes utopistes (dont les plus grands noms sont Fourier et Saint-Simon en France, Owen en Angleterre) élaborent leurs plans pour une future société destinée à remplacer la société capitaliste dont ils font une dénonciation impitoyable et souvent très pertinente. Dans les premières organisations de masse de la classe ouvrière, on peut trouver parfois l'expression d'une tendance à chercher un illusoire retour au passé, parfois des intuitions du devenir de la classe qui allaient bien au-delà de ses capacités de l'époque : d'un côté, par exemple, les efforts d'organisation syndicale clandestine en Grande-Bretagne à la fin du 18e siècle (connu sous le nom du "Army of Redressors" sous le commandement du mythique Général Ludd) exprimaient souvent le désir de revenir à la production artisanale ; d'un autre côté, le but que se donne le Grand National Consolidated Union du début du 19e (3), de réunir les divers mouvements corporatistes en une grève générale révolutionnaire préfigure de manière utopique l'organisation des soviets un siècle plus tard. Très tôt, la bourgeoisie reconnaît le danger que représente pour elle l'organisation de masse des ouvriers : en France, la loi Le Chapelier interdit dès 1793, en pleine période révolutionnaire, toute forme d'association ouvrière, y compris les simples associations d'entraide économique face au chômage ou à la maladie. Au fur et à mesure de son développement, le prolétariat s'affirme en tant que classe autonome face aux autres classes de la société.
On voit dans le chartisme anglais, les embryons du parti politique de classe ainsi que la première séparation du prolétariat avec la petite bourgeoisie radicale. La vague de luttes qui se termine avec la défaite des révolutions de 1848 (et donc également du chartisme) nous a légué les principes incorporés dans le Manifeste communiste. Néanmoins, l'idée d'un véritable parti politique du prolétariat met encore du temps à émerger, puisque la Première Internationale créée dans les années 1860 réunit les caractéristiques à la fois du parti politique et de l'organisation unitaire de masse.
La Commune de Paris de 1871, suivie par le Congrès de la Haye de la Première Internationale en 1872, ont marqué un point de rupture pour le mouvement ouvrier sur le plan du développement de son organisation. La capacité des masses ouvrières à dépasser dans l'organisation qu'elles se donnent la conception et la pratique conspiratives des blanquistes avait été largement démontrée, à la fois par les succès dans les luttes économiques des ouvriers organisés dans l'Association Internationale des Travailleurs, et par le premier pouvoir de la classe ouvrière de l'histoire qu'avait constitué la Commune.
Désormais, seuls les anarchistes attachés à l'idée de "l'acte exemplaire", et notamment les fidèles de Bakounine (4), restaient des adeptes de la conspiration ultra-minoritaire comme moyen d'action. En même temps, la Commune a démontré l'absurdité de l'idée que les ouvriers pouvaient tout simplement ignorer l'activité politique (c'est-à-dire l'action revendicative vis-à-vis de l'Etat dans l'immédiat, et la prise du pouvoir politique dans la perspective révolutionnaire). Le reflux de la lutte et de la conscience de classe suite à la défaite écrasante de la Commune a fait que ces leçons n'ont pas pu être tirées dans l'immédiat. Mais les trente années qui ont suivi la Commune ont vu s'opérer une décantation dans le prolétariat autour des moyens de s'organiser : on distingue d'un côté, l'organisation syndicale pour la défense des intérêts économiques de chaque corporation(5), et de l'autre côté l'organisation en parti politique à la fois pour la défense des intérêts généraux immédiats de la classe ouvrière à travers l'action politique parlementaire (luttes pour imposer une limite légale au travail des enfants et des femmes, ou à la durée de la journée de travail, par exemple), ainsi que pour la préparation et la propagande pour le "programme maximum", c'est-à-dire le renversement du capitalisme et la transformation socialiste de la société.
Du fait que le capitalisme dans son ensemble est encore dans sa période ascendante, avec notamment une expansion sans précédent des forces productives (les trente dernières années du 19ème siècle sont témoins à la fois de cette expansion et de l'extension des rapports de production capitaliste au niveau mondial), il est encore possible pour la classe ouvrière d'arracher des réformes durables à la bourgeoisie (6). La pression sur les partis bourgeois dans le cadre parlementaire permet de faire adopter des lois favorables à la classe ouvrière et de faire reculer les "lois scélérates" d'interdiction de l'organisation de la classe en syndicats et en partis politiques. Cependant, ces "succès" de l'action des partis ouvriers au sein du capitalisme contiennent des dangers extrêmement graves pour le prolétariat. Le courant de pensée réformiste considère comme définitive cette situation qui a vu le développement de l'influence des organisations ouvrières sur la base de l'obtention de réformes réelles en faveur de la classe ouvrière, alors qu'elle n'est que temporaire. Ce courant, pour qui "le mouvement est tout et le but n'est rien" s'expriment à la fin du 19e siècle principalement soit dans les partis politiques, soit dans les syndicats, suivant les pays. Ainsi, en Allemagne, par exemple, la tentative du courant autour de Bernstein de faire officialiser une politique opportuniste d'abandon du but révolutionnaire est vivement combattue dans le parti Social-démocrate par la résistance, notamment, de la Gauche autour de Rosa Luxemburg et Anton Pannekoek. En revanche, c'est plus facilement qu'il acquiert une forte influence dans les grands appareils syndicaux. En France, où le parti socialiste est bien plus profondément marqué qu'en Allemagne par l'idéologie réformiste et opportuniste, on assiste à la situation inverse. Ainsi, le gouvernement Waldeck-Rousseau de 1899-1901 comprend en son sein un ministre socialiste - Alexandre Millerand (7).
Une telle participation ministérielle, récusée par l'ensemble de la Social-démocratie dans les congrès de la Seconde Internationale, n'est rejetée qu'avec difficulté (et pour certains avec beaucoup de regrets) par les socialistes français eux-mêmes. Ce n'est donc absolument pas le fruit du hasard si, lors de la rupture en 1914 avec les organisations ouvrières passées à l'ennemi (partis socialistes et syndicats), la Gauche internationaliste est issue du parti allemand (le groupe Spartakus autour de Luxemburg et Liebknecht), et des syndicats français (la tendance internationaliste représentée par Rosmer, Monatte, et Merrheim entre autres). De façon générale, c'est dans les fractions parlementaires des partis socialistes, et dans tout l'appareil impliqué dans le travail parlementaire, que l'opportunisme était le plus présent. C'est aussi là qu'avaient tendance à affluer les éléments carriéristes dans l'espoir de profiter de l'influence croissante du mouvement ouvrier, mais qui bien sûr n'avaient aucun intérêt dans le renversement révolutionnaire de l'ordre existant. De ce fait, il s'ensuivit au sein de la classe ouvrière une tendance à identifier le travail politique avec l'activité parlementaire, l'activité parlementaire avec l'opportunisme et le carriérisme, le carriérisme avec l'intelligentsia petite-bourgeoise des avocats et des journalistes, et enfin l'opportunisme avec la notion même de parti politique. Face au développement de l'opportunisme, la réponse que donnèrent beaucoup d'ouvriers révolutionnaires, consista à rejeter l'activité politique dans son ensemble, et à se replier, en quelque sorte, vers les syndicats. C'est ainsi que, dans la mesure où le mouvement syndicaliste révolutionnaire était un courant réellement ouvrier, il s'est fixé comme but, nous le verrons, de construire des syndicats qui seraient des organes unitaires de la classe ouvrière capables à la fois de la regrouper pour la défense de ses intérêts économiques, de la préparer pour le jour où elle devrait prendre le pouvoir au moyen de la grève générale, et de servir de structure organisationnelle à la société communiste future. Ces syndicats devaient être des syndicats de classe, libérés du carriérisme de l'intelligentsia qui cherchait à se servir du mouvement ouvrier pour se faire une place sur les bancs du Parlement, et indépendants - comme allait le souligner le congrès d'Amiens de 1906 de la CGT française - de tout parti politique. En somme, comme disait Lénine : "Dans beaucoup de pays d'Europe de l'Est, le syndicalisme révolutionnaire a été le résultat direct et inévitable de l'opportunisme, du réformisme, et du crétinisme parlementaire. Dans notre pays également, les premiers pas de "l'activité au Douma" ont énormément renforcé l'opportunisme, et ont réduit les mencheviques à un état de servilité face aux Cadets. Le syndicalisme révolutionnaire ne peut que se développer sur le sol russe en tant que réaction contre cette conduite honteuse de Sociaux-démocrates "distingués" ". (8)
En quoi consiste donc ce syndicalisme révolutionnaire dont Lénine prévoyait le développement ? Ses différentes composantes partagent d'abord une vision commune de ce que doit être un syndicat. Pour résumer cette conception, on ne peut faire mieux que de citer le préambule de la Constitution des International Workers of the World (IWW) adoptée à Chicago en 1908 : "La mission historique de la classe ouvrière est de supprimer le capitalisme. (9) L'armée des producteurs doit être organisée non seulement pour la lutte quotidienne contre les capitalistes, mais aussi pour prendre en mains la production quand le capitalisme aura été renversé. En nous organisant par industrie, nous formons la structure de la nouvelle société à l'intérieur même de l'ancienne" (10). Le syndicat donc doit être l'organe unitaire de la classe à la fois pour la lutte de défense des intérêts immédiats, pour la prise de pouvoir révolutionnaire, et pour l'organisation de la future société communiste. Selon cette vision, le parti politique est au mieux sans importance (Bill Haywood considérait que les IWW étaient "le socialisme en bleu de travail"), au pire, un vivier de bureaucrates en herbe. Cette vision du syndicalisme révolutionnaire appelle deux critiques importantes, sur lesquelles nous reviendrons plus en détail ultérieurement. La première critique concerne l'idée selon laquelle on pourrait "former la structure de la nouvelle société à l'intérieur même de l'ancienne". Penser qu'il serait possible de commencer à construire la nouvelle société au sein de l'ancienne provient de l'incompréhension profonde concernant l'antagonisme existant entre la dernière des sociétés d'exploitation, le capitalisme, et la société sans classe qu'il s'agit d'instaurer.
C'est une grave erreur qui conduit à sous-estimer la profondeur de la transformation sociale nécessaire pour opérer la transition entre ces deux formes sociales et, aussi, à sous-estimer la résistance de la classe dominante à la prise du pouvoir par la classe ouvrière. En fait, toute concession immédiatiste ou réformiste visant à vouloir s'affranchir artificiellement de ces contraintes et lois régissant la transition du capitalisme à la société sans classe fait le jeu de conceptions aussi réactionnaires que l'autogestion (en fait auto-exploitation) ou la construction du socialisme en un seul pays chère à Staline. Lorsque les anarcho-syndicalistes contemporains adressent aux bolcheviks la critique de ne pas avoir adopté, dès octobre 1917, des mesures radicales de transformation sociale, alors que le capitalisme dominait économiquement sur toute la planète, y inclus en Russie, ils démontrent en fait leur vision réformiste de la révolution et de la nouvelle société dont elle doit permettre l'avènement. A cela il n'y a en fait rien d'étonnant puisque le syndicalisme révolutionnaire revient, en fait, à prôner la reconduite par les ouvriers de la propriété privée, la propriété privée d'un capitaliste devenant alors la propriété privée d'un groupe d'ouvriers, chaque usine, chaque entreprise, gardant son autonomie par rapport aux autres. Selon cette vision, la transformation à mettre en oeuvre est si peu radicale que les mêmes ouvriers continueront de travailler dans les mêmes industries et, nécessairement, dans les mêmes conditions. La deuxième critique qui doit être portée au syndicalisme révolutionnaire, c'est de rester étranger à l'expérience révolutionnaire réelle de la classe. Pour les marxistes, la révolution russe de 1905, avec la création spontanée des conseils ouvriers, a été un moment crucial. Pour Lénine, les soviets sont "la forme enfin trouvée de la dictature du prolétariat". Rosa Luxemburg, Trotsky, Pannekoek, en fait toute l'aile gauche de la social-démocratie qui allait former l'Internationale Communiste, se sont penchés sur l'analyse de ces évènements, ainsi que sur d'autres comme les grandes grèves aux Pays-Bas en 1903. Ainsi, l'expérience politique de 1905 devient, à travers le combat et la propagande des courants de gauche de la Seconde Internationale, un élément vital de la conscience ouvrière, qui portera ses fruits en octobre 1917 en Russie (où le rôle des anarchistes a été minime d'ailleurs) et pendant toute la vague révolutionnaire qui a vu surgir des soviets en Finlande, Allemagne, Hongrie. Les syndicalistes "révolutionnaires", au contraire, sont restés figés dans des schémas abstraits qui, pour avoir été bâtis sur l'expérience de la lutte syndicale réformiste pendant l'ascendance du capitalisme, se sont révélés parfaitement inadéquats pour la lutte révolutionnaire dans le capitalisme décadent. Il est vrai que les anarchistes aiment prétendre que la "révolution" espagnole a été bien plus profonde que la Révolution russe en termes de changement social, mais nous verrons qu'en réalité il n'en est rien. Les syndicalistes révolutionnaires d'aujourd'hui ont poursuivi dans la même "tradition", en laissant complètement de côté de l'expérience réelle des luttes ouvrières depuis 1968. En particulier, ils ne tiennent aucun compte du fait que, d'un côté, la forme d'organisation prise par les luttes n'est pas syndicale mais celle de l'assemblée générale souveraine avec des délégués élus et révocables (11), alors que de l'autre côté l'Etat bourgeois incorpore directement les syndicats en son sein (12). Nous avons vu que les syndicalistes révolutionnaires et les anarcho-syndicalistes partagent une vision commune du syndicat comme lieu d'organisation de la classe ouvrière. Voyons maintenant trois éléments clé de ce courant qu'on retrouve régulièrement dans les différentes organisations, et que nous examinerons en détail dans de prochains articles.
On pourrait imaginer aujourd'hui que la question de l'action directe a été résolue par l'histoire. A l'époque de la montée du syndicalisme révolutionnaire, l'action directe était mise en avant par opposition à l'action des "chefs", c'est-à-dire en général les dirigeants parlementaires des partis socialistes ou les bureaucrates syndicaux. Or, depuis l'entrée en décadence du capitalisme, non seulement les partis "socialistes" et "communistes" ont définitivement trahi le prolétariat, mais en plus les conditions mêmes de la lutte de classe font que toute action sur le terrain du Parlement ou de la conquête de "droits" politiques est devenue caduque. En ce sens, le débat entre "action directe" et "action politique" n'est plus de mise. Certains pourraient imaginer que l'histoire a réglé la question et que marxistes et anarchistes se trouveraient en train de défendre, d'un commun accord, l'action directe de la classe ouvrière dans les luttes. La réalité est tout autre. Sur la question de "l'action directe", on touche du doigt la divergence entre marxistes et anarchistes sur le rôle de la minorité révolutionnaire. Pour les marxistes, l'action de la minorité révolutionnaire est celle d'une avant-garde politique de la classe ouvrière et n'a strictement rien à voir avec l'action minoritaire héritée de "l'acte exemplaire" anarchiste, et qui se substitue à l'action de toute la classe. Les orientations que donne à sa classe l'organisation marxiste dépendent en permanence du niveau de la lutte de la classe dans son ensemble, de la capacité plus ou moins grande, à un moment donné, de l'ensemble du prolétariat à agir en tant que classe contre la bourgeoisie, de faire siens les principes et les analyses des communistes dans la lutte (de se "saisir de l'arme de la théorie", ainsi que l'exprimait Marx). L'anarcho-syndicalisme, par contre, reste infecté par la vision essentiellement morale et minoritaire des anarchistes. Pour ce courant, il n'y a pas de distinction entre "l'action directe" de la masse des ouvriers, et celle des minorités, fussent-elles petites.
L'idée de la grève générale n'est pas spécifique à l'anarcho-syndicalisme, puisqu'elle trouve sa première expression dans les écrits du socialiste utopiste Robert Owen au début du 19e siècle. Cela dit, elle est devenue une des caractéristiques majeures de la théorie syndicaliste révolutionnaire. Nous pouvons en distinguer plusieurs aspects fondamentaux (13) :
Dans les faits, aucune de ces idées n'a survécu à l'épreuve de l'expérience concrète du prolétariat lui-même. D'abord, la théorie selon laquelle la période révolutionnaire serait précédée par un développement continu de la force des syndicats s'est révélée parfaitement fausse. Ni dans la révolution russe, ni dans la révolution allemande, ceux-ci n'ont été des organes de lutte ou d'exercice du pouvoir du prolétariat. Au contraire, ils ont été, au mieux, des freins et des éléments conservateurs (par exemple le syndicat des cheminots en Russie qui s'est opposé à la révolution en 1917). En effet, dans tous les pays impliqués dans la Première Guerre mondiale, le syndicat assume pour le compte de l'Etat bourgeois un rôle d'encadrement de la classe ouvrière en vue d'assurer la production de guerre et afin d'empêcher tout développement de la résistance au massacre. Ce rôle est pris en charge sans hésitation par la direction de la CGT anarcho-syndicaliste dès l'entrée en guerre de la France. Le refus de la "politique" par le syndicalisme révolutionnaire a eu pour conséquence de désarmer complètement les ouvriers face aux questions qui se sont réellement posées à l'occasion des épisodes critiques lors de la guerre et de la révolution. Toutes les questions qui se posent entre 1914 et 1936 sont des questions politiques : quelle est la nature de la guerre qui éclate en 1914, guerre impérialiste ou guerre pour la défense des droits démocratiques contre le militarisme allemand ? Quelle attitude adopter envers la "démocratisation" des Etats absolutistes en février 1917 (Russie) et en 1918 (Allemagne) ? Quelle attitude adopter envers l'Etat démocratique en Espagne en 1936, ennemi bourgeois ou allié anti-fasciste ? Dans tous les cas, le syndicalisme révolutionnaire se révèle incapable de répondre, et finit par sombrer dans l'alliance de fait avec la bourgeoisie. L'expérience de la grève de masse en Russie 1905 a mis en question les théories énoncées jusqu'alors à la fois par les anarchistes et les sociaux-démocrates (les marxistes à l'époque). Mais il n'y a que l'aile gauche du marxisme qui s'est montrée capable de tirer les leçons de cette expérience cruciale. "La révolution russe [de 1905], cette même révolution qui constitue la première expérience historique de la grève générale, non seulement ne réhabilite pas l'anarchisme, mais encore aboutit à une liquidation historique de l'anarchisme. Ainsi la dialectique de l'histoire, le fondement de roc sur lequel s'appuie toute la doctrine du socialisme marxiste, a eu ce résultat que l'anarchisme auquel l'idée de la grève de masse était indissolublement liée, est entré en contradiction avec la pratique de la grève de masse elle-même ; en revanche, la grève de masse, combattue naguère comme contraire à l'action du prolétariat, apparaît aujourd'hui comme l'arme la plus puissante de la lutte politique pour la conquête des droits politiques. S'il est vrai que la révolution russe oblige à réviser fondamentalement l'ancien point de vue marxiste à l'égard de la grève de masse, pourtant seuls le marxisme, ses méthodes, et ses points de vue généraux remportent à cet égard la victoire sous une nouvelle forme. "La femme aimée du Maure ne peut mourir que de la main du Maure" " (Rosa Luxemburg, Grève de masse, parti, et syndicats, édition La Découverte, pp 94, 96 ; la citation à la fin est une allusion à l'Othello de Shakespeare).
Faire une distinction entre l'internationalisme et l'anti-militarisme peut, à première vue, sembler n'avoir qu'un intérêt purement académique. Celui qui est contre l'armée n'est-il pas forcément pour la fraternité entre les peuples ? Ne s'agit-il pas, dans le fond, d'un même combat ? Non. Il y a entre l'un et l'autre une différence de démarche. L'internationalisme se base sur la compréhension du fait que, si le capitalisme est un système mondial, il reste néanmoins incapable de dépasser le cadre national et la concurrence de plus en plus effrénée entre les nations. En tant que tel, il engendre un mouvement visant à renverser la société capitaliste au niveau international, par une classe ouvrière unie elle aussi au niveau international. Depuis 1848, le premier mot d'ordre du mouvement ouvrier n'est pas anti-militariste, mais bien internationaliste : "Ouvriers de tous les pays, unissez-vous !". Pour la gauche marxiste révolutionnaire de la Social-démocratie d'avant 1914, il était impossible de concevoir la lutte contre le militarisme comme autre chose qu'un aspect d'une lutte bien plus large. "La Social-démocratie, conformément à sa conception de l'essence du militarisme, considère que l'abolition complète du militarisme en soi est impossible : le militarisme ne peut tomber qu'avec le capitalisme, le dernier système de société de classe le but de la propagande Social-démocrate anti-militariste n'est pas de combattre le système en tant que phénomène isolé, pas plus que son but final n'est l'abolition du militarisme en soi" (Karl Liebknecht, Militarismus und anti-militarismus, traduit par nous). L'anti-militarisme, par contre, n'est pas forcément internationaliste puisqu'il tend à prendre comme ennemi principal, non pas le capitalisme en tant que tel, mais seulement un aspect de celui-ci. Pour l'anarcho-syndicalisme de la CGT française avant 1914, la propagande anti-militariste est motivée surtout par l'expérience immédiate de l'utilisation de l'armée contre les grévistes.
Elle considérait qu'il était nécessaire à la fois de soutenir moralement les jeunes prolétaires pendant leur service militaire et de convaincre la troupe qu'elle devait refuser de se servir de ses armes contre les grévistes. C'était un but qui, en soi, n'était pas critiquable. Mais l'anarcho-syndicalisme restait incapable de comprendre le militarisme en tant que phénomène intégralement liée au capitalisme, un phénomène qui allait en s'aggravant dans la période avant 1914, où les grandes puissances impérialistes se préparaient pour la Première Guerre mondiale. Typique de cette incompréhension est l'idée que le militarisme n'est en fait qu'une excuse inventée de toutes pièces pour justifier le maintien d'une force répressive anti-ouvrière, idée exprimée par les dirigeants anarcho-syndicalistes Pouget et Pataud : "les gouvernements tenaient à conserver la guerre - car la peur de la guerre était, pour eux, le meilleur des artifices de domination. Grâce à la crainte de la guerre, habilement entretenue, ils pouvaient hérisser le pays d'armées permanentes qui, sous prétexte de protéger la frontière, ne menaçaient, en réalité, que le peuple et ne protégeaient que la classe dirigeante" (Comment nous ferons la révolution). En fait, l'anti-militarisme de la CGT ressemble au pacifisme, dans sa capacité d'exécuter un tournant à 180° lorsque la "patrie est en danger".
En 1914, les anti-militaristes de la veille découvrent du jour au lendemain que la bourgeoisie française est "moins militariste" que la bourgeoisie allemande, et qu'il faut alors défendre la "tradition révolutionnaire" de la France de 1789 contre la botte inculte des militaristes prussiens, plutôt que de "transformer la guerre impérialiste en guerre civile", pour reprendre la formule de Lénine. Evidemment, la question du militarisme ne pouvait se poser de la même façon après l'épouvantable boucherie de 1914-18, qui avait largement dépassé en horreur tout ce que les anti-militaristes d'avant 1914 avaient pu imaginer. A l'idéologie anti-militariste a succédé, en quelque sorte, celle de l'anti-fascisme, comme nous le verrons quand il s'agira de considérer le rôle de la CNT dans la guerre en Espagne pendant les années 1930. Dans les deux cas, il s'est agi de choisir un camp de la bourgeoisie plus démocratique, contre un autre plus autoritaire, dictatorial.
La distinction entre ces deux courants, entre lesquels il existait des inter-relations, n'était pas forcément évidente pour leurs contemporains. Avant 1914, par exemple, on peut même dire que la CGT française a servi en quelque sorte d'organisation phare aux courants syndicalistes révolutionnaires au sens large, de la même manière que le SPD allemand a été l'organisation phare pour les autres partis de la 2e Internationale. Néanmoins, avec le recul de l'histoire, il apparaît nécessaire de distinguer entre les positions des anarcho-syndicalistes et celles des syndicalistes révolutionnaires. Cette distinction recouvre en grande partie la différence entre les pays moins développés au niveau industriel (la France et l'Espagne), et les deux pays capitalistes les plus développés et les plus importants du 19e (Grande-Bretagne) et du 20e siècle (Etats-Unis). Elle est fortement liée à la plus grande influence qu'a eu, dans le mouvement ouvrier des pays moins développés, l'anarchisme caractéristique de la petite bourgeoisie et du petit artisanat en voie de prolétarisation, alors que le syndicalisme révolutionnaire constituait une réponse plus adaptée à la problématique d'un prolétariat fortement concentré dans la grande industrie. Examinons brièvement quatre éléments importants qui nous permettent de faire la différence entre les deux courants.
Pour ou contre la centralisation. L'anarcho-syndicalisme a toujours eu une vision fédéraliste, selon laquelle la fédération syndicale n'est qu'un regroupement de syndicats indépendants : la confédération n'a aucune autorité au niveau de chaque syndicat. Dans la CGT en particulier, cette position convenait parfaitement aux anarcho-syndicalistes qui dominaient surtout les petits syndicats car le système de prise de décision (une voix par syndicat) au niveau confédéral leur donnait un poids dans la CGT qui allait bien au-delà de leur importance numérique réelle. Le syndicalisme révolutionnaire des IWW par contre, est fondé implicitement et explicitement sur la centralisation internationale de la classe ouvrière. Ce n'est pas un hasard si l'un des slogans des IWW est : "One big union" ("Un seul grand syndicat"). Le nom même du syndicat ("Ouvriers industriels du monde") affiche clairement - même si la réalité n'a jamais été à la hauteur de l'ambition - l'intention de regrouper les ouvriers du monde entier dans une organisation unique. Les statuts des IWW, adoptés à Chicago en 1905, entérinent ainsi l'autorité de l'organe central : "Les subdivisions internationales et nationales des syndicats auront une autonomie complète en ce qui concerne leurs affaires internes respectives à une condition : le conseil exécutif général doit contrôler ces syndicats dans l'intérêt général" (14).
L'attitude envers l'action politique est assez différente parmi les anarcho-syndicalistes et les syndicalistes révolutionnaires. Même s'il y a des membres des partis socialistes dans certains syndicats de la CGT, les anarcho-syndicalistes eux-mêmes sont "anti-politiques", ne voyant dans ces partis que magouilles parlementaires ou "de chefs". La fameuse Charte adoptée par le Congrès d'Amiens de 1906 affirme la totale indépendance de la CGT par rapport aux partis ou aux "sectes" (référence aux groupes anarchistes). Ce refus de toute vision politique (comprise exclusivement sous l'angle de l'activité parlementaire de l'époque) figure parmi les raisons pour lesquelles la CGT se trouve politiquement complètement démunie devant la guerre de 1914, celle-ci ne suivant pas le schéma prévu de la grève générale sur le terrain purement "économique". Le rejet anarchiste de la "politique" n'avait pas vraiment trouvé d'écho lors de la fondation des IWW, même si ceux-ci se voulaient une organisation unitaire de la classe ouvrière et entendaient garder leur entière liberté d'action par rapport aux partis politiques. Au contraire, les fondateurs et les dirigeants les plus en vue des IWW étaient souvent membres d'un parti politique : Big Bill Haywood était non seulement secrétaire du Western Federation of Miners, mais également membre du SPA (Socialist Party of America), de même que A. Simons. Daniel De Leon, du SLP (Socialist Labor Party) joua également un rôle de premier plan dans la formation des IWW. Dans le contexte plutôt particulier des Etats-Unis, les IWW étaient souvent considérés par la bourgeoisie et par le syndicat réformiste AFL (American Federation of Labor), comme une expression syndicale du socialisme politique. Même après la scission de 1908, lors du congrès où les IWW modifièrent leur constitution de manière à bannir toute caution à l'action politique (c'est-à-dire essentiellement électorale), des membres du SPA continuèrent de jouer un rôle fondamental au sein des IWW. Haywood notamment sera élu au comité exécutif du SPA en 1911 : son élection représente d'ailleurs une victoire pour les révolutionnaires contre les réformistes au sein même du parti socialiste. De même, il serait impossible d'expliquer l'influence du syndicalisme révolutionnaire parmi les shop-stewards en Grande-Bretagne, sans mentionner le rôle joué par John MacLean et le SLP écossais. Ce n'est pas non plus un hasard si les bastions du mouvement des shop-stewards (la sidérurgie et les mines de charbon du sud du pays de Galles, le bassin industriel de la Clyde en Ecosse, la région de Sheffield en Angleterre) allaient devenir aussi des bastions du Parti Communiste dans les années qui suivirent la Révolution russe.
Enfin, le positionnement de l'un et l'autre de ces deux courants face à la guerre ne constitue pas la moindre des différences. Si on situe entre 1900 et 1940 la période d'essor du syndicalisme, on constate une différence notable entre l'anarcho-syndicalisme et le syndicalisme révolutionnaire dans l'attitude des différents courants envers la guerre impérialiste : - L'anarcho-syndicalisme a sombré armes et bagages dans le soutien à la guerre impérialiste : la CGT en 1914 a embrigadé les ouvriers français pour la guerre, alors que la CNT espagnole en 1936-37 est devenue, à travers l'idéologie anti-fasciste et sa participation au gouvernement, un des principaux soutiens à la république bourgeoise. - Le syndicalisme révolutionnaire, par contre, est resté sur des positions internationalistes : les IWW aux Etats-Unis, les shop-stewards en Grande-Bretagne, ont été au coeur de la résistance ouvrière à la guerre. Evidemment, cette distinction doit être nuancée : ainsi, le syndicalisme révolutionnaire a connu bien des faiblesses (notamment une forte tendance à voir la question de la guerre uniquement à travers le prisme étroit de la lutte économique contre ses effets). Néanmoins, au niveau des organisations la distinction reste valable. En somme, si le syndicalisme révolutionnaire, malgré ses faiblesses, a fourni une partie des militants ouvriers les plus déterminés dans la lutte contre la guerre, l'anarcho-syndicalisme a fourni des ministres aux gouvernements d'Union Sacrée des républiques bourgeoises française et espagnole.
"Le camarade Voinov a parfaitement raison d'appeler les Sociaux-démocrates russe à apprendre de l'exemple de l'opportunisme et de celui du syndicalisme révolutionnaire. Le travail révolutionnaire dans les syndicats, mettant l'accent non pas sur la ruse parlementaire mais sur l'éducation du prolétariat, sur le ralliement aux organisations entièrement classistes, sur la lutte en-dehors du parlement, sur la capacité d'utiliser (et aussi sur la préparation des masses à utiliser avec succès) la grève générale, ainsi que les "formes de lutte de décembre" (15) dans la révolution russe - tout ceci est très clairement la tâche de la tendance bolchevique. Et l'expérience de la révolution russe rend cette tâche beaucoup plus facile pour nous, elle nous fournit une grande richesse, en termes d'orientation pratique et de données historiques, qui nous donne la possibilité d'évaluer concrètement les nouvelles méthodes de lutte, la grève de masse et l'utilisation de la force directe. Ces méthodes de lutte sont encore moins "nouvelles" pour les bolcheviques russes, ou pour le prolétariat russe. Elles sont "nouvelles" pour les opportunistes qui font de leur mieux pour éradiquer des esprits des ouvriers en occident le souvenir de la Commune et des esprits des ouvriers en Russie le souvenir de décembre 1905. Afin de renforcer ces souvenirs, de faire une étude scientifique de cette grande expérience, de diffuser ses leçons parmi les masses, ainsi que la compréhension de l'inévitabilité de sa répétition à une autre échelle - cette tâche des Sociaux-démocrates en Russie nous ouvre des perspectives infiniment plus riches que "l'anti-opportunisme" et "l'anti-parlementarisme" unilatéraux des syndicalistes révolutionnaires " (16). Pour Lénine, le syndicalisme révolutionnaire représente une réponse prolétarienne à l'opportunisme et au crétinisme parlementaire de la Social-démocratie, mais une réponse partielle et schématique, incapable de saisir dans toute sa complexité la période charnière du début du 20e siècle. Malgré les différences historiques qui ont fait surgir les différents courants syndicalistes révolutionnaires, tous ont ce défaut en commun. Comme nous le verrons dans les articles à venir, cette faiblesse leur fut fatale : au mieux, le courant syndicaliste révolutionnaire n'a pas su contribuer pleinement au développement de la vague révolutionnaire de 1917-23 ; au pire, il a sombré corps et biens dans le soutien ouvert au capitalisme impérialiste qu'il a cru pendant un temps combattre.
Jens, 04/07/04
(1) Nous verrons plus loin les différences entre le syndicalisme révolutionnaire et l'anarcho-syndicalisme. De façon brève, on peut dire déjà que l'anarcho-syndicalisme constitue une branche du syndicalisme révolutionnaire. Tous les anarcho-syndicalistes se considèrent comme syndicalistes révolutionnaires, la réciproque n'étant pas vraie.
(2) La trahison des partis socialistes en 1914 est combattue par l'aile gauche de ces partis (Rosa Luxemburg, Pannekoek, Gorter, Lénine, Trotsky) dès le début du 20ème siècle ; la trahison, dans les années 1920-30, des partis communistes (qui se portent à la tête de la contre-révolution) ainsi que la trahison du courant trotskyste lors de la deuxième guerre mondiale, sont combattues par les communistes de gauche (KAPD en Allemagne, GIK en Hollande, la gauche du PC italien autour de Bordiga, les fractions de la Gauche internationale Bilan et Internationalisme).
(3) Le Grand National Consolidated Union fut créé en 1833, avec la participation active de Robert Owen, connu pour ses écrits socialistes utopiques ; selon la presse de l'époque, il aurait encadré 800.000 ouvriers anglais (voir Preparing for power, J.T. Murphy).
(4) Les anarchistes aiment opposer le " libertaire " et " démocratique " Bakounine à " l'autoritaire " Marx. En réalité, l'aristocrate Bakounine avait un profond mépris pour le " peuple ", qui devait être dirigé, selon lui, par la main invisible de la conspiration secrète : " pour la vraie révolution, il faut non des individus placés à la tête de la foule et qui la commandent, mais des hommes cachés invisiblement au milieu d'elle, reliant invisiblement par eux-mêmes une foule avec l'autre, et donnant ainsi invisiblement une seule et même direction, un seul et même esprit et caractère au mouvement. L'organisation secrète préparatoire n'a que ce sens là, et ce n'est que pour cela qu'elle est nécessaire " (Bakounine, Les principes de la révolution). Voir la Revue Internationale n°88, " Questions d'organisation ". Pour plus de détails sur les conceptions organisationnelles de Bakounine, voir l'excellente biographie de E.H. Carr.
(5) A cette époque, les syndicats sont organisés par corporation, et l'organisation est souvent limitée, de surcroît, aux seuls ouvriers qualifiés.
(6) A titre d'exemple de la différence entre la période ascendante et la période décadente du capitalisme, signalons l'évolution de la durée de la journée de travail, qui de 16 à 17 heures au début du 19e siècle tend vers dix heures, voire huit heures dans certaines industries, au début du 20e siècle. Depuis lors, la journée de travail effective (en dehors des arnaques comme les 35 heures en France, aujourd'hui de toutes façons remises en question par la bourgeoisie) est resté obstinément bloquée autour de huit heures par jour malgré une augmentation faramineuse de la productivité. Dans certains pays comme la Grande-Bretagne, la tendance depuis vingt ans est nettement à la hausse, la journée typique de 9.00-17.00 ayant été remplacée par une journée de 09.00-18.00 voire plus.
(7) Millerand était un avocat apprécié dans le mouvement ouvrier français pour ses qualités de défenseur des syndicalistes devant les tribunaux. Protégé de Jaurès, il entra au parlement en 1885 en tant que socialiste indépendant. Mais sa participation au cabinet Waldeck-Rousseau lui vaut l'opposition des socialistes, dont il s'éloigne progressivement à partir de 1905. Ministre des Travaux Publics (1909-1910) puis de la guerre (1912-1913 et 1914-1915).
(8) Lénine, dans une préface à la brochure de Voinov (Lunacharsky) sur l'attitude du parti envers les syndicats (1907). Traduit pas nous. Dans les faits, si le syndicalisme révolutionnaire s'est développé très peu en Russie c'est parce que les ouvriers russes se sont tournés vers un parti politique marxiste véritablement révolutionnaire : le parti bolchevique.
(9) Il est à noter ici que cette idée d'une mission historique de la classe ouvrière est tout à fait dans la tradition marxiste, bien plus qu'anarchiste.
(10) Toutes les citations des IWW sont empruntées au livre de Larry Portis : IWW et syndicalisme révolutionnaire aux Etats-Unis publié par Editions Spartacus.
(11) Voir notamment nos articles sur les grèves en Pologne en 1980.
(12) Pour ceux qui en douteraient, il suffit de voir à quel point les syndicats dans les pays " démocratiques " sont financés par l'Etat. Ainsi le journal français La Tribune du 23 février 2004 indique que 2500 fonctionnaires sont payés par le Ministère de l'Education Nationale pour le travail syndical. Ce journal évoque aussi les subventions diverses aux syndicats, comme par exemple les 35 millions d'euros versés par an au titre du " fonctionnement du paritarisme ".
(13) La vision anarcho-syndicaliste de la grève générale est exposée de façon assez détaillée - quoique romancée - dans Comment nous ferons la révolution, livre écrit par Pouget et Pataud, deux dirigeants de la CGT avant 1914. Nous y reviendrons.
(14) On remarquera ici un niveau de centralisation allant bien au-delà de celui qui existait dans la 2e Internationale.
(15) C'est-à-dire les soviets
(16) Lénine, op.cit.Traduit par nous.
La classe dominante ne lésine devant aucune dépense lorsqu'il s'agit de mettre en place des spectacles visant à faire accepter leur sort aux exploités et aux opprimés. Déjà, dans la Rome antique, les Empereurs savaient qu'il fallait fournir à la plèbe du pain et du cirque ("panem et circenses") pour qu'elle accepte son sort. Et quand le pain se faisait rare, on en rajoutait un peu sur le cirque. Dans la chrétienté, les fastes de la messe avaient fondamentalement le même objectif. Mais là aussi, comme avec les jeux du cirque, il ne s'agissait pas seulement de fournir aux opprimés une petite dose de divertissement afin de leur faire oublier leur triste quotidien. Il s'agissait aussi de chanter la toute puissance et la toute bienfaisance des autorités du moment. De ce point de vue, la bourgeoisie n'a rien inventé, mais elle a développé et sophistiqué ce genre de spectacles avec tous les moyens que lui donnent tant l'expérience des anciennes classes exploiteuses que la maîtrise de la science et de la technologie que la société capitaliste a permise. Au quotidien, grâce en particulier à la télévision, le "bon peuple" a droit à toutes sortes de "reality shows", tournois sportifs et autres célébrations des fastes de la société actuelle (y compris les mariages princiers, plusieurs siècles après le renversement du pouvoir politique de l'aristocratie !). Et quand le calendrier s'y prête, alors on célèbre les grands événements historiques afin, non seulement "d'amuser le peuple" mais de lui bourrer le crâne d'un maximum de mensonges et de fausses leçons à propos de ces événements. Le 60e anniversaire du débarquement allié du 6 juin 1944 en a été un nouvel exemple ; un exemple particulièrement significatif.
Tous les journalistes qui ont couvert "l'événement" l'ont constaté : les cérémonies de 60e anniversaire du débarquement ont dépassé en faste, en participation des "personnalités", en "couverture médiatique" et en "ferveur populaire" celles du cinquantenaire. C'est un paradoxe que ces mêmes journalistes ont essayé de comprendre. Les explications ont été variées et quelques fois un peu surprenantes : c'est parce que ces cérémonies permettent de sceller l'amitié retrouvée entre la France et les États-Unis après la brouille liée à la guerre en Irak ; ou bien parce que c'était la dernière fois qu'on verrait participer les rescapés de cet épisode de l'histoire, ces vieux messieurs couverts de médailles qui, une fois dans leur vie de mineur des Appalaches, de paysan de l'Oklahoma ou de chauffeur-livreur de Londres, feraient l'objet de la gratitude universelle, seraient considérés comme des V.I.P. Les communistes ne célèbrent pas le débarquement de juin 1944, comme ils pourraient le faire pour la Commune de Paris de 1871 ou la Révolution d'octobre 1917. Cependant, il leur appartient à l'occasion de cet anniversaire et des cérémonies qu'il l'ont entouré de rappeler ce que fut vraiment cet événement, ce que fut sa signification afin d'opposer à la marée des mensonges bourgeois une petite digue au service de la petite minorité qui, aujourd'hui, peut les entendre.
Jamais avant le 6 juin 1944, l'espèce humaine, dont l'histoire est pourtant riche en guerres, n'avait réalisé une opération militaire de l'envergure du débarquement allié en Normandie. Ce sont 6939 bâtiments qui, dans la nuit du 5 au 6 juin, ont traversé la Manche dont 1213 navires de guerre, 4126 bâtiments de débarquement, 736 bâtiments de servitude et 864 navires marchands. Au dessus de cette armada,11590 appareils zèbrent le ciel : 5050 chasseurs, 5110 bombardiers, 2310 avions de transport, 2600 planeurs et 700 avions de reconnaissance. Sur le plan des effectifs, ce sont 132715 hommes qui sont débarqués le "Jour J", ainsi que 15000 américains et 7000 britanniques qui ont été parachutés la veille derrière les lignes adverses par 2395 avions. Malgré leur énormité, ces chiffres sont encore loin de représenter toute l'ampleur de l'opération militaire. Avant même le débarquement, des dragueurs de mines avaient tracé cinq immenses chenaux permettant le passage de l'armada alliée. Le débarquement lui-même ne vise qu'à établir une tête de pont permettant de débarquer des troupes et des moyens matériels en quantité bien plus considérable. C'est ainsi que, en moins d'un mois, ce sont un million et demi de soldats Alliés qui sont débarqués avec tout leur équipement, notamment des dizaines de milliers de véhicules blindés (le tank Sherman à lui seul a été construit à 150 000 exemplaires). Pour ce faire, des moyens matériels et humains ahurissants sont mobilisés. Pour que les navires puissent décharger leur cargaison ou leurs passagers, il faut aux Alliés un port en eau profonde tel que Cherbourg ou Le Havre. Mais comme ces villes ne sont pas prises d'emblée, ils créent de toutes pièces au large de deux petites localités, Arromanches et Saint-Laurent, deux ports artificiels en acheminant d'Angleterre des centaines de caissons flottants en béton qui ensuite ont été immergés pour servir de digues et de quais (opération "Mulberry"). Pendant quelques semaines, Arromanches est devenue le plus grand port du monde avant que le relais ne soit passé à Cherbourg qui est pris par les Alliés un mois après le débarquement et dont le trafic s'élève alors au double de celui du port de New York en 1939. Enfin, dès le 12 août, les Alliés peuvent commencer à utiliser PLUTO (Pipe Line Under The Ocean), un pipe line sous-marin assurant l'approvisionnement en carburant depuis l'île de Wight jusqu'à Cherbourg. Ces moyens matériels et humains démesurés sont en soi un véritable symbole de qu'est devenu le système capitaliste, un système qui engloutit en vue de la destruction des quantités ahurissantes de moyens technologiques et de travail humain. Mais au-delà de son côté démesuré, il faut rappeler que l'opération "Neptune" (nom de code désignant le débarquement en Normandie), préparait un des plus grands carnages de l'histoire (l'opération "Overlord", l'ensemble des plans militaires en Europe occidentale à la mi-1944). Le long des côtes de la Normandie on peut voir ces immenses alignements de croix blanches témoins du terrible tribut payé par toute une génération de jeunes américains, anglais, canadiens, allemands, etc. dont certains avaient à peine 16 ans. Ces cimetières militaires ne comptabilisent pas les civils, femmes, enfants, vieillards, qui ont été tués lors des affrontements et dont le nombre, dans certains cas, est presque aussi élevé que celui des soldats tombés dans les combats. La bataille de Normandie, pendant laquelle les troupes allemandes ont tenté d'empêcher les troupes Alliées de prendre pied puis de progresser en France se solde par des centaines de milliers de morts au total.
Tous ces éléments, les discours et commentaires des médias bourgeois ne les cachent en aucune façon. On a même l'impression que les commentateurs en rajoutent lorsqu'ils évoquent la terrible boucherie de cet été 1944. Cependant, c'est dans l'interprétation de ces faits que se trouve le mensonge. Les soldats qui ont débarqué le 6 juin 1944 et les jours suivants sont présentés comme les soldats de la "liberté" et de la "civilisation". C'est ce qu'on leur avait dit avant le Débarquement pour les convaincre de donner leur vie ; c'est ce qu'on a dit aux mères de tous ceux que la mort a frappés au sortir de l'enfance ; c'est ce qu'ont déclaré une nouvelle fois les politiciens qui, en nombre, ont fait le déplacement sur les plages normandes le 6 juin 2004, les Bush, Blair, Poutine, Schröder, Chirac... Et les commentateurs de rajouter : "où en serions-nous si ces soldats n'avaient pas fait ces terribles sacrifices ? Nous serions encore sous la botte du nazisme !" Tout est dit : cette boucherie, aussi effroyable qu'elle fut, était un "mal nécessaire" pour "sauver la civilisation et la démocratie". Face à ces mensonges, qui sont partagés unanimement par tous les ennemis d'hier (le chancelier allemand avait été invité aux cérémonies) et que reprennent pratiquement toutes les forces politiques, de la droite la plus réactionnaire aux trotskistes, il est indispensable de réaffirmer quelques vérités élémentaires.
La première vérité à affirmer, c'est qu'il n'y avait pas dans la Seconde Guerre mondiale un "camp de la démocratie" contre un "camp du totalitarisme", à moins de continuer à considérer que Staline était un grand champion de la démocratie. À cette époque, c'est ce que prétendaient d'ailleurs les partis dits "communistes", et les autres partis ne faisaient pas beaucoup d'efforts pour les démentir. Les véritables communistes, pour leur part, dénonçaient depuis des années le régime stalinien, fossoyeur de la révolution d'Octobre 1917 et fer de lance de la contre-révolution mondiale. En réalité, il y avait dans la Seconde Guerre mondiale, tout comme dans la Première, deux camps impérialistes qui se disputaient les marchés, les matières premières et les zones d'influence du monde. Et si l'Allemagne, comme lors de la Première Guerre mondiale, apparaissait comme la puissance agressive, "celle par qui la guerre arrive", c'est tout simplement parce qu'elle avait été la plus mal lotie dans le partage du gâteau impérialiste à la suite du traité de Versailles concluant la première boucherie impérialiste, un traité qui avait aggravé encore à son détriment le partage qui lui était déjà défavorable avant 1914 du fait du retard avec lequel elle était arrivée sur la scène impérialiste (des petits pays comme la Hollande ou la Belgique avaient un empire colonial plus vaste que celui de l'Allemagne).
La deuxième vérité est celle-ci : malgré tous les discours sur "la défense de la civilisation", ce n'est pas cette dernière qui préoccupait les dirigeants Alliés qui ont pu faire preuve, à l'occasion, d'une barbarie tout à fait comparable à celle des pays de l'Axe. Et nous ne parlons pas seulement du Goulag stalinien qui valait bien les camps nazis. Les pays "démocratiques" se sont également illustrés dans ce domaine. Nous n'allons pas ici passer en revue l'ensemble des crimes et actes de barbarie commis par les valeureux "défenseurs de la civilisation" (à ce sujet voir notamment notre article "Les massacres et les crimes des 'grandes démocraties'" dans la Revue internationale n° 66). Il nous suffit de rappeler qu'avant la Seconde Guerre mondiale, et même avant l'arrivée des nazis au pouvoir, ces pays avaient "exporté" leur "civilisation" vers les colonies non seulement par le goupillon mais aussi, et surtout par le sabre, les canonnières et les mitrailleuses, sans compter les gaz asphyxiants et la torture. Quant aux preuves indiscutables de "civilisation" dont les Alliés ont fait preuve aux cours de la Seconde Guerre mondiale, rappelons quelques un de leurs hauts faits d'arme. Les premiers qui viennent à l'esprit, ce sont évidemment les bombardements de Hiroshima et Nagasaki, les 6 et 9 août 1945 où fut employée pour la première et unique fois de l'histoire l'arme atomique tuant en une seconde près de cent mille civils et plus de cent mille autres au terme de mois et d'années de souffrance. Mais le terrible bilan de ces bombardements n'est sont pas seulement dû au fait qu'ils ont fait appel à une arme nouvelle, encore mal connue.
C'est avec des moyens totalement "classiques" que les fers de lance de la civilisation ont massacré des populations uniquement civiles : - bombardements de Hambourg en juillet 1943 : 50 000 morts ; - bombardement de Tokyo en mars 1945 : 80 000 morts ; - bombardement de Dresde les 13 et 14 février 1945 : 250 000 morts. Ce dernier bombardement est particulièrement significatif. À Dresde il n'y avait ni concentration militaire, ni objectif économique ou industriel. Il y avait surtout des réfugiés venant des autres villes qui avaient déjà été rasées. En outre, la guerre était déjà gagnée par les Alliés. Mais pour ces derniers il fallait provoquer la terreur dans la population allemande, et particulièrement parmi les ouvriers, afin qu'il ne leur prenne pas l'idée de recommencer ce qu'ils avaient fait à la fin de la Première Guerre mondiale : des combats révolutionnaires en vue de renverser le capitalisme. Au procès de Nuremberg qui s'est tenu après la guerre ont été jugés les "criminels de guerre" nazis. En fait, ce qui leur a valu leur condamnation, ce n'est pas tant l'ampleur de leurs crimes que le fait qu'ils appartenaient au camp des vaincus. Sinon, à leur côté, il aurait fallu voir Churchill et Truman principaux "décideurs" des massacres évoqué ci-dessus. Enfin, il faut affirmer une dernière vérité face à l'argument suivant lequel l'humanité aurait connu des souffrances bien pires encore si les Alliés n'étaient pas venus libérer l'Europe. En premier lieu, la ré-écriture de l'histoire est en général un exercice vain. Bien plus féconde est la compréhension de pourquoi l'histoire a pris tel cours plutôt que tel autre. Comme dans le cas présent ("si les Alliés avaient perdu la guerre..."), cet exercice est en général effectué par ceux-là qui veulent justifier l'ordre existant qui serait finalement le "moins mauvais" ("La Démocratie est la pire forme de gouvernement à l'exception de toutes les autres", Churchill). En réalité, la victoire de la "démocratie" et de la "civilisation" lors de la Seconde Guerre mondiale n'a aucunement mis fin à la barbarie du monde capitaliste. Depuis 1945, il y a eu autant de victimes de la guerre qu'au cours des deux guerres mondiales réunies. En outre, le maintien en place d'un mode de production, le capitalisme, dont les deux guerres mondiales, de même que la crise économique des années 30 et la crise actuelle font la preuve qu'il a fait son temps, a valu à l'humanité la poursuite et aujourd'hui l'aggravation de toutes sortes de calamités particulièrement meurtrières (famines, épidémies, catastrophes "naturelles" dont on pourrait éliminer les conséquences dramatiques, etc.). Sans compter que le système capitaliste, en se perpétuant, hypothèque de plus en plus l'avenir de l'espèce humaine en détruisant de façon irréversible l'environnement et en préparant de nouvelles catastrophes naturelles, notamment climatiques, aux conséquences effrayantes. Et si le système capitaliste a pu survivre plus d'un demi-siècle après la Seconde Guerre mondiale, c'est que la "victoire de la Démocratie" a représenté une terrible défaite pour la classe ouvrière ; une défaite idéologique qui est venu parachever la contre-révolution qui s'était abattue sur elle après l'échec de la vague révolutionnaire des années 1917-1923. C'est justement et principalement parce que la bourgeoisie, avec l'aide de tous les partis politiques qui se prétendent "ouvriers" (des "socialistes" jusqu'aux trotskistes, en passant par les "communistes"), a réussi à faire croire aux ouvriers des principaux pays capitalistes, notamment ceux des grandes concentrations industrielles d'Europe occidentale, que la victoire de la Démocratie était "leur victoire" que ces derniers n'ont pas engagé des combats révolutionnaires au cours et à la fin de la Seconde Guerre mondiale, comme ils l'avaient fait lors de la Première. En d'autres termes, la "victoire" de la Démocratie, et notamment le Débarquement qu'on a tant encensé ces derniers jours, a donné un sursis au capitalisme décadent, lui permettant de poursuivre pendant plus d'un demi siècle son cours catastrophique et barbare. Voila une vérité dont aucun média ne s'est fait l'écho, évidemment. Au contraire, le zèle tout particulier avec lequel tous les puissants du monde et leurs larbins ont célébré ce "grand moment de la Liberté" est à la hauteur de l'inquiétude nouvelle que la classe dominante commence à ressentir face à la perspective d'une reprise des combats de la classe ouvrière à mesure que la crise du capitalisme fera chaque jour plus la preuve de la faillite historique de ce système et de la nécessité de le renverser. Et justement, il est un autre enseignement très important que les opérations "Neptune" et "Overlord" doivent apporter à la classe ouvrière : c'est l'immense compétence dont est capable la bourgeoisie pour faire croire à ses mensonges.
A la conférence de Téhéran qui s'est tenue entre les principaux dirigeants Alliés en décembre 1943, Churchill a déclaré à Staline : "En temps de guerre, la vérité est si précieuse qu'elle devrait toujours être protégée par un rempart de mensonges". Ce n'était pas une nouveauté. Au 6e siècle avant Jésus-Christ, le stratège chinois Sunzi énonçait déjà ainsi les règles principales de l'art de la guerre : "Imposer sa volonté à l'adversaire, l'obliger à se disperser ; agir du fort au faible, et en secret, mais être renseigné en permanence sur l'adversaire ; feindre, car tout acte de guerre est fondé sur la duperie". (L'art de la guerre, Flammarion, Paris, 1972) Et pour s'assurer du succès de la plus grande opération militaire de l'histoire, "Neptune", il fallait mettre en oeuvre une des entreprises de mystification les plus vastes qui aient jamais existé. Cette entreprise avait pour nom de code "Fortitude" et elle visait a induire les dirigeants allemands en erreur au moment du débarquement. Son élaboration avait été confiée à la Section de Contrôle de Londres (LCS), un organisme secret créé par Churchill et auquel collaboraient les principaux responsables des renseignements anglais et américains. Nous n'allons pas énumérer ici l'ensemble des moyens qui ont été mis en oeuvre afin de tromper l'état-major allemand. Nous nous contenterons d'en signaler les plus significatifs. Au cours de la première moitié de 1'année 1944, l'évolution de la guerre avait permis aux dirigeants allemands de comprendre que les Alliés allaient ouvrir un front en Europe occidentale. En d'autres termes, qu'ils allaient débarquer dans cette zone. Là dessus, les Alliés savaient bien qu'il était impossible de tromper leur adversaire. Cependant, la question restait posée du moment et surtout du lieu précis de ce débarquement et l'objectif des "Moyens spéciaux" (terme utilisé par les britanniques) était de faire croire que celui-ci allait avoir lieu à une date et en un lieu autres que le 6 juin 1944 sur les plages normandes. Théoriquement, le débarquement pouvait avoir lieu en n'importe quel point de la côte entre le Golfe de Gascogne et la Norvège (c'est-à-dire plusieurs milliers de kilomètres). Cependant, dans la mesure où c'est en Angleterre que les Alliés avaient installé l'essentiel de leurs moyens militaires, il paraissait logique que le débarquement ait lieu quelque part entre la Bretagne et la Hollande. Plus précisément, Hitler était persuadé qu'il aurait lieu dans le Pas-de-Calais, là où les côtes anglaises sont les plus proches du continent, ce qui devait permettre à la chasse anglaise, dont le rayon d'action était limité, de participer aux combats. Grâce à leurs moyens d'espionnage, les Alliés avaient eu connaissance de cette conviction des dirigeants allemands et le but central de "Fortitude" était qu'ils la conservent le plus longtemps possible, y compris après le Débarquement en Normandie qui devait être interprété comme une diversion préparant le véritable Débarquement dans le Pas-de-Calais. Et le fait est que pendant plusieurs semaines, Hitler a attendu ce dernier ce qui l'a conduit à refuser d'envoyer vers la Normandie d'énormes moyens militaires basés dans le Nord de la France et en Belgique. Quand il a compris de quoi il retournait, il était trop tard : les Alliés avaient réussi à débarquer suffisamment d'hommes et de matériel pour leur permettre de remporter la bataille de Normandie et de commencer leur offensive vers Paris puis vers l'Allemagne. Les Alliés n'ont pas lésiné sur les moyens pour tromper leur adversaire. Certains des moyens employés étaient d'ailleurs assez cocasses : c'est ainsi qu'un acteur provincial dans le civil, Meyrick Edward Clifton James, a joué en mai 1944 le plus grand rôle de sa vie en étant présenté comme le maréchal Montgomery, le militaire anglais le plus prestigieux de la Seconde Guerre mondiale, à qui avait été confiée la direction opérationnelle du Débarquement. Sosie presque parfait de "Monty", soigneusement habillé et maquillé par des spécialistes, James est arrivé le 26 mai à Gibraltar avant de rejoindre Alger, ce qui avait pour objectif de faire croire que le débarquement des Alliés dans le sud de la France (qui finalement a eu lieu le 15 août en Provence) devait précéder celui du nord-ouest. (1) Il existe une foule d'autres épisodes de ce type, même si moins "folkloriques". Cependant, le moyen le plus décisif destiné à convaincre les dirigeants allemands que le débarquement aurait lieu dans le Pas-de-Calais est la constitution du FUSAG (Premier groupe d'armée des États-Unis) commandé par le général Patton, un des officiers supérieurs américains les plus en vue, et qui s'est installé dans le Sud-Est de l'Angleterre, donc face au Pas-de-Calais. La particularité de ce groupe d'armée, supposé comporter un million d'hommes, c'est qu'il était complètement fictif. Les tanks que les avions de reconnaissance allemands avaient pu photographier étaient des baudruches gonflables, les avions étaient en bois, les baraquements militaires en carton, etc. Quant aux messages radio qui partaient de ce rassemblement militaire, ils empruntaient la voix d'acteurs américains et canadiens de confiance. (2) Parmi les autres moyens employés pour renforcer la conviction allemande sur le débarquement dans le Nord de la France, certains révèlent tout le cynisme dont est capable la classe dominante. C'est ainsi que des agents de la "France libre" travaillant pour les britanniques ont été envoyés saboter des canons allemands qui défendaient cette partie de la côte. Ce qu'ils ne savaient pas, c'est qu'ils allaient être livrés à la Gestapo par ceux-là même qui leur avaient confié cette mission afin qu'ils parlent sous la torture et communiquent des informations supposées "sensibles". (3) Ce qui frappe lorsqu'on prend connaissance des "moyens spéciaux" employés par les deux camps de la Seconde Guerre mondiale, et particulier les Alliés, c'est l'incroyable machiavélisme qui a été mis en oeuvre pour tromper l'ennemi. Un des chapitres du livre de référence sur les opérations d'intoxication de la Seconde Guerre mondiale, "Bodygard of Lies" ("La Guerre secrète", en français) de Anthony Cave Brown, s'intitule d'ailleurs "Fortitude Nord, les machiavéliques stratagèmes". De fait, pendant longtemps, le gouvernement américain a tenté de cacher ces moyens (par un mémorandum du 28 août 1945, le président Truman a interdit toute divulgation d'information sur ce sujet). Les sphères dirigeantes de la classe dominante ne sont pas intéressées à ce qu'on soupçonne le degré de machiavélisme dont elles sont capables, surtout dans une période historique où la guerre est permanente. Après tout, si un stratagème n'a pas été éventé, il peut rendre de nouveaux services. Ainsi, l'attaque japonaise contre la base navale de Pearl Harbor, en décembre 1941, avait été voulue et favorisée par les dirigeants anglais et américains pour "forcer la main" à la population américaine et aux secteurs bourgeois qui étaient hostiles à l'entrée en guerre des États-Unis. Cette réalité a toujours été démentie par les autorités américaines (qui l'ont entourée jusqu'à aujourd'hui d'un "rempart de mensonges"). Si, comme c'est fortement probable, l'attaque contre les Twin Towers du 11 septembre 2001 a été voulue et favorisée par les services spécialisés de l'État américain qui ont "laissé faire" Al Qaïda, afin de préparer la guerre contre l'Irak, on comprend que le mensonge sur la réalité de Pearl Harbor continue d'être utile aujourd'hui. (4) Enfin, il est un élément que la classe ouvrière ne doit jamais perdre de vue : l'incroyable machiavélisme dont est capable la classe dominante lorsqu'elle fait la guerre, elle est parfaitement capable de l'employer contre les exploités. Et on peut même dire que c'est face au prolétariat qu'elle déploie avec le plus de sophistication tous ses talents dans l'art de la mystification: car là, l'enjeu de l'affrontement n'est plus pour la bourgeoisie une simple question de suprématie impérialiste, mais une question de vie ou de mort. En d'autres termes, dans la guerre de classe que la bourgeoisie livrera au prolétariat, enore plus que dans la guerre entre ses composantes nationales, elle "protège la vérité par un rempart de mensaonges". Les flonflons de la célébration du débarquement du 6 juin 1944 se sont tus. Mais la classe ouvrière ne doit jamais oublier les véritables leçons de cet événement : - le capitalisme décadent ne peut mettre fin aux guerres, il ne peut qu'accumuler ruines sur ruines, que semer la mort à grande échelle ; - la bourgeoisie est prête à toutes les infamies, à tous les mensonges pour préserver sa domination sur la société ; - le prolétariat ne doit jamais sous estimer l'intelligence de la classe exploiteuse, sa capacité à mettre en oeuvre les mystifications les plus sophistiquées pour conserver son pouvoir et ses privilèges.
Fabienne
(1) Dans ce registre, il faut également signaler l'opération "Chair à pâté" ("Mincemeat") destinée à faire croire à l'État-major allemand que le débarquement en Sicile de juillet 1943 n'est qu'une diversion pour un débarquement beaucoup plus important en Grèce et en Sardaigne. Pour ce faire, on a largué près des côtes espagnoles le cadavre d'un homme, le major William Martin, qui n'avait jamais existé et qui portait attachée à son poignet une serviette contenant des documents propres à accréditer la mystification préparée par les Alliés. Ces documents, avant que d'être restitués aux anglais par les autorités franquistes, avaient néanmoins été photocopiés par les services secrets allemands. L'opération "Mincemeat", jointe à d'autres manoeuvres du même type, a pleinement réussi puisque Hitler a envoyé à Athènes son plus brillant officier supérieur, Rommel lui-même, diriger des moyens militaires qui n'ont jamais servi.
(2) Il faut noter que le FUSAG était complété par la 4e armée britannique, forte de 350 000 hommes, basée en Écosse et supposée préparer un débarquement en Norvège. Elle aussi était totalement fictive, ce qui ne l'a pas empêché, dès qu'à commencé le débarquement en Normandie, de se déplacer vers le Sud pour rejoindre le FUSAG en vue d'un débarquement à venir dans le Pas-de-Calais...
(3) Cet exploit peu glorieux des "Moyens spéciaux" est rapporté de façon romancée par le journaliste et romancier américain Larry Collins (co-auteur de "Paris brûle-t-il ?") dans son roman "Fortitude". Cet épisode n'est évidemment pas le seul où s'est exprimé le cynisme des dirigeants Alliés. Dans ce domaine, il vaut la peine de rappeler le débarquement sur Dieppe du 19 août 1942. Cette opération où ont été engagés 5000 soldats canadiens et 2000 britanniques ne visait nullement à prendre position en France. Dès le départ, les dirigeants Alliés savaient qu'ils envoyaient tous ces jeunes soldats au massacre. L'opération avait comme unique objectif de tester "en réel" les moyens de défense allemands et de récolter de l'information sur les différents problèmes qu'il faudrait résoudre lors du véritable débarquement.
(4) Voir à ce sujet notre article "Pearl Harbor 1941, les 'Twin Towers' 2001, Le machiavélisme de la bourgeoisie", Revue internationale 108. A ceux qui critiquent nos articles mettant en évidence le machiavélisme de la classe dominante en affirmant que celle-ci n'est pas capable de réaliser les agissements que nous lui attribuons, nous conseillons de lire "La Guerre secrète", ou plus simplement "L'espion qui venait du froid" écrit par un ancien agent secret anglais, John Le Carré. Ce sont d'excellent remèdes contre la naïveté comme celle dont sont affligés nos détracteurs.
Tous les grands bourgeois de ce monde capitaliste nous ont invités à commémorer avec eux le soixantième anniversaire du débarquement en Normandie du 6 juin 1944. Les Bush, Schröder, Chirac, Blair, Poutine�, dans un même élan, alliés ou ennemis d'hier, dans une unité qui se voulait émouvante, nous ont invité à ne pas oublier ce qui fut, d'après eux, une épopée héroïque pour la défense de la liberté et de la démocratie ! Selon le discours idéologique dominant, cette unité affichée des alliés et des ennemis d'hier devrait nous conduire à penser qu'en réfléchissant aux "erreurs" du passé et en les corrigeant, il est alors possible de construire un monde de paix, un monde stable et maîtrisé. Ce monde de paix - ce "nouvel ordre mondial" - c'est ce qu'on nous avait déjà promis après l'effondrement du bloc de l'URSS en 1989.
Et pourtant, les années 1990 ont vu la poursuite non seulement du développement de la barbarie guerrière, mais celui d'une instabilité croissante de toute la société capitaliste. L'effondrement du bloc de l'Est, qui représentait environ un sixième de l'économie mondiale, a manifesté l'entrée de plain pied du capitalisme dans sa phase de décomposition. Les tensions impérialistes qui cessaient d'être polarisées par le face à face entre deux blocs impérialistes rivaux se partageant le monde, n'ont pas disparu pour autant. Elles ont pris la forme de la guerre de chacun contre tous, portant le déchaînement des conflits guerriers sur la planète à un niveau inégalé depuis la Seconde Guerre mondiale. La perspective de paix et de prospérité annoncée par le leader mondial américain a fait long feu et, très vite, a laissé la place au cauchemar d'une société qui s'entre-déchire, au niveau mondial, avec le risque d'entraîner l'humanité toute entière dans sa chute. La première guerre du Golfe en 1991 n'avait pas permis que soit révélé au grand jour cet aspect du "chacun contre tous", pourtant déjà dominant et déterminant, les Etats-Unis étant encore parvenus à rallier derrière eux les grandes puissances; notamment grâce à ce qui leur restait d'autorité sur leurs anciens alliés. Par contre, au Rwanda, en ex-Yougoslavie, au Zaïre, pour ne citer que ces conflits, le chacun pour soi, la défense par chacun de ses intérêts impérialistes propres au détriment de tous les autres, avait été plus explicite. Et l'entrée dans le nouveau millénaire a vu s'amplifier cette dynamique des conflits impérialistes. Après les attentats du 11 septembre 2001, les Etats-Unis avaient solennellement annoncé qu'ils feraient la guerre au terrorisme, qu'ils libèreraient l'Afghanistan de l'arriération des talibans puis qu'ils apporteraient la prospérité et la démocratie en Irak. Le résultat aujourd'hui est une instabilité croissante et meurtrière qui se répand, non seulement en Irak mais dans toute cette zone. Phénomène nouveau, on voit que la situation tend à échapper au contrôle même de la principale puissance militaire de la planète. Les objectifs que la bourgeoisie américaine s'était donnés lui ont échappé. Aux images triomphales qui suivirent l'entrée des troupes américaines dans Bagdad, où l'on voyait ces dernières déboulonner une statue de Saddam Hussein, ont succédé les tueries quasi journalières, démontrant l'incapacité des Etats-Unis à stabiliser la situation, et laissant la population de ce pays dans des conditions de survie effroyables.
La lutte acharnée entre seigneurs de la guerre, plus ou moins inféodés à des puissances régionales ou mondiales, et qui domine déjà en Irak et en Afghanistan, commence à s'étendre en Arabie saoudite, avec une vague d'attentats contre les étrangers, les installations pétrolières et le gouvernement. L'instabilité dans ce pays menace la principale source du pétrole au monde (25% des réserves mondiales), faisant planer un risque supplémentaire sur une situation économique déjà dépressionniste : celui d'une flambée des prix pétroliers, pourtant actuellement au-dessus des 40 dollars le baril. Dans une telle dynamique, les grandes puissances elles-mêmes perdent de plus en plus la capacité d'orienter, comme elles le voudraient, la marche de l'ensemble de la société et ne sont évidemment pas en mesure de lui donner la moindre perspective. Le c�ur de l'Europe n'est pas épargné par l'irruption du chaos comme l'ont illustré les attentats du 11 mars 2004 en Espagne. Tout cela manifeste "l'entrée du monde dans une période d'instabilité jamais vue par le passé" (Introduction aux "Thèses sur la Décomposition", 1990, Revue Internationale n°107) et qui s'accélère aujourd'hui. En fait, ce que déjà la guerre du Golfe nous avait montré c'est que, dès le début de 1991, "face à la tendance au chaos généralisé propre à la phase de décomposition, et à laquelle l'effondrement du bloc de l'Est a donné un coup d'accélérateur considérable, il n'y a pas d'autre issue pour le capitalisme, dans sa tentative de maintenir en place les différentes parties d'un corps qui tend à se disloquer, que l'imposition du corset de fer que constitue la force des armes. En ce sens, les moyens mêmes qu'il utilise pour tenter de contenir un chaos de plus en plus sanglant sont un facteur d'aggravation considérable de la barbarie guerrière dans laquelle est plongé le capitalisme." ("Militarisme et Décomposition", Revue Internationale n° 64.)
L'administration Bush est-elle la cause profonde du désastre irakien ?
Les manifestants anti-Bush, les poncifs des puissances comme la France et l'Allemagne à l'ONU, voire les cris de désespoir de certaines fractions de la bourgeoisie aux Etats-Unis, envisagent tous de pouvoir inverser cette tendance et de retrouver une stabilité dans le monde grâce à des gouvernants moins cupides, moins cyniques, plus généreux et plus intelligents.
La bourgeoisie voudrait effectivement nous faire croire que la paix et la stabilité dépendent de ceux qui nous gouvernent. Dans ce sens, l'argument privilégié des différentes bourgeoisies qui se sont opposées à la guerre en Irak - parce qu'elles n'y avaient aucun intérêt, tout au contraire - était de dire que si Bush avait respecté le "droit international", s'il avait respecté la légitimité de l'ONU, l'Irak ne serait pas le bourbier sanglant qu'il est aujourd'hui devenu et les Etats-Unis ne seraient pas dans cette impasse. Au sein de la bourgeoisie américaine, qui était globalement en faveur de cette guerre, de plus en plus de voix se font entendre pour dire que la situation actuelle est le produit de l'incompétence et du manque d'intelligence de Bush et de son administration qui s'avèrent incapables de stabiliser l'Irak. En fait, ces deux types d'arguments sont faux. Ils n'ont d'autre objectif, de la part de la bourgeoisie, que le besoin de mystifier et de s'auto-mystifier. Cette situation d'instabilité anarchique qui se répand, est le pur produit de la situation historique dans laquelle se trouve plongée la société capitaliste aujourd'hui. Elle ne relève pas de la plus ou moins grande compétence d'une personne, pas plus que de sa personnalité propre. En effet : "Pour ce qui concerne la politique internationale des Etats-Unis, l'étalage et l'emploi de la force armée non seulement fait partie depuis longtemps de ses méthodes, mais elle constitue maintenant le principal instrument de défense de ses intérêts impérialistes, comme le CCI l'a mis en évidence depuis 1990, avant même la guerre du Golfe. Face à un monde dominé par le "chacun pour soi", où notamment les anciens vassaux du gendarme américain aspirent à se dégager le plus possible de la pesante tutelle de ce gendarme qu'ils avaient dû supporter face à la menace du bloc adverse, le seul moyen décisif pour les Etats-Unis d'imposer leur autorité est de s'appuyer sur l'instrument pour lesquels ils disposent d'une supériorité écrasante sur tous les autres Etats : la force militaire.
Ce faisant, les Etats-Unis sont pris dans une contradiction : - d'une part, s'ils renoncent à la mise en �uvre ou à l'étalage de leur supériorité militaire, cela ne peut qu'encourager les pays qui contestent leur autorité à aller encore plus loin dans cette contestation ; - d'autre part, lorsqu'ils font usage de la force brute, même et surtout quand ce moyen aboutit momentanément à faire ravaler les velléités de leurs opposants, cela ne peut que pousser ces derniers à saisir la moindre occasion pour prendre leur revanche et tenter de se dégager de l'emprise américaine (�)" (Résolution sur la situation internationale du 12e Congrès du CCI, Revue Internationale n°90, 1997).
Invoquer l'incompétence de tel ou tel chef d'Etat comme étant la cause des guerres, permet à la bourgeoisie de masquer la réalité, de cacher l'effroyable responsabilité que porte le capitalisme décadent et avec lui l'ensemble de la classe bourgeoise mondiale. En effet, une telle logique permet d'absoudre ce système de tous ses crimes en trouvant pour ceux-ci des boucs émissaires : la folie d'Hitler ou son déséquilibre seraient la cause de la Seconde Guerre mondiale ; de même l'inhumanité et l'incompétence de Bush seraient la cause de la guerre et des horreurs actuelles en Irak. Or, dans ces deux cas significatifs, ces hommes, avec leur tempérament et leurs spécificités, correspondent aux besoins de la classe qui les a portés au pouvoir. Dans ces deux cas, ils n'ont fait qu'appliquer la politique voulue par leur classe, de défense des intérêts du capital national. Hitler avait été soutenu par l'ensemble de la bourgeoisie allemande parce qu'il se montrait capable de préparer la guerre rendue inévitable par la crise du capitalisme et par la défaite de la vague révolutionnaire qui a suivi Octobre 1917. Le programme de réarmement allemand des années 1930, suivi par la guerre mondiale contre l'URSS et les alliés était une entreprise à la fois inévitable de par la situation de l'Allemagne après le Traité de Versailles de 1919, et vouée à l'échec. Elle était, en ce sens, profondément irrationnelle. Le déséquilibre d'un Hitler - ou plutôt le fait de mettre un tel déséquilibré à la tête de l'Etat - n'était rien d'autre que l'expression même de l'irrationalité de la guerre dans laquelle se lançait la bourgeoisie allemande. Il en est de même pour Bush et son administration. Ils mènent la seule politique qui aujourd'hui soit possible, du point de vue capitaliste, pour défendre les intérêts impérialistes américains, leur leadership mondial, à savoir celle de la guerre, de la fuite en avant dans le militarisme. L'incompétence de l'administration Bush, notamment du fait de l'influence qu'a pu exercer en son sein une fraction va-t-en guerre et jusqu'au-boutiste représentée entre autres par les Rumsfeld et Wolsfovitch, son incapacité à agir sur la base d'une vision à long terme, sont révélatrices du fait que la politique étrangère de la Maison Blanche est à la fois la seule possible, et vouée à l'échec. Le fait que Colin Powell, appartenant lui aussi à la même administration qui sait comment conduire une guerre, ait fait des mises en garde qui n'ont pas été écoutées quant à l'impréparation du conflit dans lequel les Etats-Unis s'engageaient, est une confirmation supplémentaire de cette tendance à l'irrationnel. C'est l'ensemble de la bourgeoisie américaine qui soutient une politique militariste, parce que c'est la seule possible pour la défense de ses intérêts impérialistes. Et, de fait, les divergences au sein de la bourgeoisie américaine, devant la catastrophe que représente l'Irak pour la crédibilité des Etats-Unis et pour le maintien de leur leadership mondial, portent uniquement sur des questions tactiques mais, en aucun cas, sur une condamnation de la guerre elle-même. Cela est tellement vrai que John Kerry, qui se présente comme adversaire démocrate de Bush aux prochaines élections présidentielles, n'a aucune politique alternative à proposer sinon de renforcer les effectifs militaires américains en Irak. Si les politiques à mener et leur succès dépendaient des seules qualités de ceux qui gouvernent, par exemple de leur intelligence, comment expliquer alors que la politique impérialiste d'un Reagan, qui à priori n'était pas moins désavantagé que Bush, ait pu remporter les succès que l'on sait contre l'impérialisme russe, en Afghanistan notamment ? La raison se trouve en fait au niveau de conditions différentes dans la situation : le fait de se trouver à la tête de l'un des deux blocs impérialistes rivaux qui dominaient le monde, au sein desquels existait une discipline vis-à-vis de la tête de bloc, conférait aux Etats-Unis une autorité bien supérieure. Quant aux "défenseurs de la paix" en Irak, les Schröder, les Chirac, leur attitude vis-à-vis de ce conflit n'a rien à voir avecde plus grandes qualités humaines ou politiques chez eux que chez leur rival Bush, et s'explique par le fait que cette guerre menaçait directement leurs intérêts impérialistes respectifs. Pour l'Allemagne, l'installation des Etats-Unis en Irak fait obstacle à ses perspectives d'avancée vers cette partie du monde, vers laquelle elle a traditionnellement orienté ses efforts d'expansion. Pour la France, elle lui ôte l'influence qui lui restait dans ce pays, de par son soutien plus ou moins dissimulé à Saddam Hussein. En finir avec la guerre ne relève pas en premier lieu des capacités propres des hommes politiques influents dans l'appareil d'Etat, ni en aucune façon de leur bonne ou mauvaise volonté, mais de la lutte de classe. La politique de la bourgeoisie est uniquement et implacablement déterminée, dans chaque pays, par la défense du capital national. A cette fin, elle porte au pouvoir les hommes qui apparaissent les plus à même de répondre à ces nécessités. Et si Kerry devait remplacer Bush à la présidence américaine, ce serait pour tenter de donner un souffle nouveau à une politique qui resterait fondamentalement la même. Pour un monde sans guerres, il ne s'agit pas de changer les gouvernements, mais de détruire le capitalisme. Ainsi, ni le transfert prévu de la souveraineté aux mains d'un gouvernement autochtone en Irak, ni le vote unanime de la résolution de l'ONU en faveur des modalités qui doivent accompagner ce transfert ne peuvent annoncer un avenir de plus grande stabilité. Et le projet de Grand Moyen-Orient non plus. Encore moins la célébration en grande pompe du débarquement du 6 juin 1944 et les déclarations de bonnes intentions qui l'accompagnent.
L'Europe : un antidote au désordre mondial ?
L'Europe pourrait-elle constituer un anti-dote à ce désordre et à cette anarchie ou au moins en limiter l'extension ? La France et l'Allemagne, on l'a vu lors de l'élargissement de l'Union, le 1er mai 2004, et encore lors des dernières élections européennes, se sont plu à présenter la construction de l'Europe comme un facteur de paix et de stabilité dans le monde. Si celle-ci parvenait à une unité politique, ce serait une garantie de paix nous dit-on. C'est un mensonge. En supposant que tous les Etats d'Europe s'entendent pour marcher d'un même pas, un bloc européen serait également un facteur de conflits mondiaux, puisque rival des Etats-Unis. Le projet de constitution de l'Europe ne fait d'ailleurs qu'exprimer en des termes sibyllins la volonté de certains Etats de pouvoir jouer, au moyen de l'Europe, un rôle sur l'arène impérialiste mondiale : "Les Etats membres appuient activement et sans réserve la politique étrangère et de sécurité commune de l'Union, dans un esprit de loyauté et de solidarité mutuelle et s'abstiennent de toute action contraire aux intérêts de l'Union ou susceptible de nuire à son efficacité�" (Chapitre I-15) Une telle orientation ne peut que constituer une menace vis-à-vis du leadership américain, et c'est bien pour cette raison que les Etats-Unis mettent des bâtons dans les roues de la construction d'une quelconque unité européenne, par exemple en soutenant la candidature turque à l'entrée dans l'Union. Néanmoins, l'unité européenne n'existe qu'au niveau de la propagande. Pour se rendre compte de l'absurdité que représente la notion de "bloc européen", il suffit de regarder en face la réalité de l'Union européenne : le budget européen s'élève à un minuscule 4% du PNB de l'UE, dont la plus grande partie est destinée, non pas à l'effort militaire mais à la Politique Agricole Commune ; il n'y a aucune force militaire sous commandement européen capable de rivaliser avec l'OTAN ou l'armée américaine. Il n'existe pas non plus de super-puissance militaire au sein de l'UE capable d'imposer sa volonté aux autres (une manifestation de cet état de fait a été la cacophonie régnant autour de l'adoption de la Constitution européenne) (1).
De surcroît, la politique d'une des principales puissances membre de l'UE, la Grande Bretagne, consiste à poursuivre l'objectif (le même depuis 400 ans) visant à diviser les puissances européennes, ses "partenaires" de l'UE. Dans ces conditions, toute alliance européenne ne peut être autre chose qu'un accord temporaire et forcément instable. Les guerres en Yougoslavie et en Irak ont mis en lumière l'éclatement de l'unité politique de l'Europe dès que les intérêts impérialistes des différentes bourgeoisies qui la composent sont en jeu. Et si actuellement des pays comme l'Espagne ou même la Pologne et d'autres du centre de l'Europe se tournent actuellement vers l'Allemagne ou tendent à le faire, il ne s'agit que d'une tendance limitée dans le temps, comme l'ont été avant elle et depuis 1990 d'autres du même type, en particulier les différents épisodes du rapprochement/éloignement au sein du couple franco-allemand. Ainsi, dans un cas comme dans l'autre, tendance vers l'unité politique ou désunion ouverte, l'exacerbation des tensions entre pays européens ne peut être surmontée. Dans le contexte de faillite du capitalisme et de décomposition de la société bourgeoise, la réalité nous montre que la seule politique possible de chaque grande puissance est d'essayer de mettre les autres en difficulté pour pouvoir s'imposer elle-même. C'est la loi du capitalisme. Ainsi, cette instabilité, cette anarchie croissante et ce chaos qui se répandent ne sont pas la spécificité de telle ou telle zone exotique et arriérée mais bien le produit du capitalisme dans sa phase actuelle, irréversible, de décomposition. Et comme le capitalisme domine la planète, c'est la planète entière qui est de plus en plus soumise au chaos.
Quelle perspective pour l'avenir de l'humanité ?
Seul le prolétariat mondial porte en lui une perspective car il n'est pas seulement la classe exploitée mais surtout la classe révolutionnaire de cette société, c'est-à-dire la classe qui est porteuse d'autres rapports sociaux débarrassés de l'exploitation, de la guerre, de la misère. Condensant en lui toutes les misères, toutes les injustices et toute l'exploitation, il détient potentiellement la force de renverser le capitalisme et d'instaurer le véritable communisme. Mais, pour se hisser à la hauteur de cet enjeu historique, il doit comprendre notamment que la guerre est un pur produit du capitalisme en faillite ; que la bourgeoisie est une classe cynique d'exploiteurs et de menteurs, qui redoute au plus haut point que son ennemi de classe, le prolétariat, ne perçoive la réalité telle qu'elle est, et non telle qu'elle lui est présentée par ses exploiteurs. Seul le développement de la lutte de classe, pour la défense de ses conditions de vie, jusqu'au renversement du capitalisme, pourra permettre au prolétariat de freiner le bras meurtrier de la bourgeoisie. Souvenons-nous en effet que c'est par la lutte de classe que la génération des prolétaires du début du 20e siècle avait mis fin à la Première Guerre mondiale. Le prolétariat a devant lui une grande responsabilité historique. Le développement de sa conscience des enjeux ainsi que de son unité dans la lutte, sera un élément déterminant. L'avenir de l'humanité tout entière en dépend.
G 15/06/04
(1) La constitution est elle-même un échec pour les "fédéralistes" qui espèrent voir une plus grande unité européenne, en écartant toute notion d'un véritable "gouvernement européen" en faveur d'une continuation du panier de crabes inter-gouvernemental existant.
Dans le premier article de cette série nous commencerons donc par rappeler, contre ceux qui affirment que le concept et que le terme même de décadence seraient absents ou sans valeur scientifique chez Marx et Engels, que cette théorie n'est autre que le coeur même de la conception du matérialisme historique. Nous montrerons que ce cadre théorique, ainsi que le terme de "décadence', est bel et bien amplement présent chez Marx et Engels tout au long de leur oeuvre. Derrière la critique ou l'abandon de la notion de décadence, ce qui est en jeu, c'est le rejet de ce qui constitue le coeur même du marxisme. Que la vision du monde actuel en décadence soit réfutée par les forces de la bourgeoisie, c'est tout à fait normal. Le problème, c'est que face à cet effort pour mettre en évidence les enjeux face auxquels la décadence de ce système place la classe ouvrière et l'humanité, on se heurte à des courants qui se prétendent marxistes tout en rejetant les outils que nous fournit la méthode marxiste pour appréhender la réalité (1).
La théorie de la décadence dans l'oeuvre des fondateurs du matérialisme historique
Contrairement à ce qui est généralement énoncé, les découvertes principales des travaux de Marx et Engels ne résident ni dans l'existence des classes, ni dans la lutte des classes, ni dans la loi de la valeur-travail ou de la plus-value. Tous ces concepts, des historiens et économistes les avaient déjà dégagés lorsque la bourgeoisie était encore une classe révolutionnaire en butte à la résistance féodale. Le caractère fondamentalement novateur des travaux de Marx et Engels réside dans la mise en évidence du caractère historique de la division en classes, de la dynamique à la base de la succession des modes de production et donc du caractère transitoire du mode de production capitaliste et de la nécessaire dictature du prolétariat comme phase intermédiaire vers une société sans classes. Autrement dit, ce qui constitue le cœur de leurs découvertes n'est autre que le matérialisme historique : "Or, en ce qui me concerne, ce n'est pas à moi que revient le mérite d'avoir découvert ni l'existence des classes dans la société moderne, ni leur lutte entre elles. Bien longtemps avant moi, des historiens bourgeois avaient retracé l'évolution historique de cette lutte des classes, et des économistes bourgeois en avaient mis en évidence l'anatomie économique. Le nouveau de mon travail a consisté à démontrer : 1) que l'existence des classes est exclusivement liée à des phases historiques déterminées du développement de la production ; 2) que la lutte des classes conduit nécessairement à la dictature du prolétariat ; 3) que cette dictature elle-même ne représente qu'une transition vers l'abolition de toutes les classes et vers une société sans classes" (Lettre de Marx du 5 mai 1852 à J. Weydemeyer, La Pléiade-politique, tome I : 1680).
D'après nos censeurs, la notion de décadence n'a rien de marxiste et elle serait même absente de l'œuvre de Marx et Engels. Une simple lecture de leurs principaux écrits montre au contraire que cette notion est au cœur même du matérialisme historique. A tel point que, lorsqu'ils nous indiquent dans l'Anti-Dühring (2) (1877) ce qu'il y a d'essentiel et de commun entre la vision de l'histoire de Fourier et le matérialisme historique, c'est bien aux notions d'ascendance et de décadence d'un mode de production, valables pour toute l'histoire de l'humanité, auxquels Marx et Engels se réfèrent : "Mais là où Fourier apparaît le plus grand, c'est dans sa conception de l'histoire de la société. (...) Fourier manie la dialectique avec la même maîtrise que son contemporain Hegel. Avec une égale dialectique, il fait ressortir que, contrairement au bavardage sur la perfectibilité de l'homme, toute phase historique a sa branche ascendante, mais aussi sa branche descendante, et il applique aussi cette conception à l'avenir de l'humanité dans son ensemble." (Editions Sociales 1973 : 297-298).
C'est peut-être dans le passage des Principes d'une critique de l'économie politique cité dans l'introduction ci-dessus que Marx donne la définition la plus claire de ce que recouvre une phase de décadence. Phase qu'il identifie à une étape particulière dans la vie d'un mode de production - "Au delà d'un certain point" - où les rapports sociaux de production deviennent un obstacle pour le développement des forces productives - "le système capitaliste devient un obstacle pour l'expansion des forces productives du travail". Au-delà de ce point atteint par le développement économique, la persistance des rapports sociaux de production - salariat, servage, esclavage - constitue un obstacle irrémédiable pour le développement des forces productives, tel est le mécanisme fondateur de l'évolution de tous les modes de production : "Arrivé à ce point, le capital, ou plus exactement le travail salarié, entre dans le même rapport avec le développement de la richesse sociale et des forces productives que le système des corporations, le servage, l'esclavage, et il est nécessairement rejeté comme une entrave". Marx en définit même très précisément les caractéristiques : "C'est par des conflits aigus, des crises, des convulsions que se traduit l'incompatibilité croissante entre le développement créateur de la société et les rapports de production établis". Cette définition théorique générale de la décadence sera utilisée par Marx et Engels comme "véritable concept scientifiquement opérationnel" dans l'analyse concrète de l'évolution des modes de production.
Le concept de décadence dans l'analyse des modes antérieurs de production
Ayant consacré une bonne partie de leurs énergies à décrypter les mécanismes et contradictions du capitalisme, il est logique que Marx et Engels se soient penchés de façon substantielle sur sa naissance au sein des entrailles du féodalisme. Ainsi, Engels rédige en 1884 un complément à son étude sur La guerre des paysans en Allemagne, qui a pour objet de donner le cadre historique global de la période dans laquelle s'insèrent les événements qu'il analyse. Il intitulera ce complément très explicitement : La décadence de la féodalité et l'essor de la bourgeoisie dont voici quelques extraits on ne peut plus significatifs : "Tandis que les luttes sauvages de la noblesse féodale régnante emplissaient le Moyen Age de leur fracas, dans toute l'Europe de l'Ouest le travail silencieux des classes opprimées avait miné le système féodal ; il avait créé des conditions dans lesquelles il restait de moins en moins de place aux seigneurs féodaux. (...) Tandis que la noblesse devenait de plus en plus superflue et gênait toujours plus l'évolution, les bourgeois des villes, eux, devenaient la classe qui personnifiait la progression de la production et du commerce, de la culture et des institutions politiques et sociales. Tous ces progrès de la production et de l'échange étaient, en fait, pour nos conceptions actuelles, de nature très limitée. La production restait liée à la forme du pur artisanat corporatif, elle gardait donc encore elle-même un caractère féodal ; le commerce ne dépassait pas les eaux européennes et n'allait pas plus loin que les villes de la côte du Levant, où il se procurait, par échange, les produits d'Extrême-Orient. Mais tout mesquins et limités que restassent les métiers et avec eux les bourgeois qui les pratiquaient, ils suffirent à bouleverser la société féodale et restèrent tout au moins dans le mouvement tandis que la noblesse stagnait. (...) Au XVè siècle, la féodalité était donc en pleine décadence dans toute l'Europe occidentale (...) Mais partout - dans les villes comme à la campagne - s'étaient accrus les éléments de la population qui réclamaient avant tout que cessassent l'éternel et absurde guerroiement, ces querelles entre seigneurs féodaux qui rendaient permanente la guerre intérieure, même lorsque l'ennemi extérieur était dans le pays... (...) Nous avons vu comment, sur le plan économique, la noblesse féodale commença à devenir superflue, voire même gênante dans la société de la fin du Moyen Age ; comment aussi, sur le plan politique, elle était déjà une entrave au développement des villes et de l'Etat national, possible à cet époque sous la forme monarchique seulement. Elle avait été maintenue malgré tout par cette circonstance qu'elle avait jusque là le monopole du maniement des armes, que sans elle on ne pouvait faire de guerre ni livrer de bataille. Cela devait changer aussi ; le dernier pas allait être fait pour prouver à la noblesse féodale que la période de la société et de l'Etat qu'elle dominait touchait à son terme, que, dans sa qualité de chevalier, même sur le champ de bataille, on ne pouvait plus l'utiliser." (Engels, Editions Sociales 1974 : 173-185).
Ces longs développements d'Engels sont particulièrement intéressants en ce sens qu'ils nous restituent à la fois le processus de "décadence de la féodalité" et, au sein même de celle-ci, de "l'essor de la bourgeoisie" ainsi que celui de la transition au capitalisme. En quelques phrases, il nous énonce les quatre principales caractéristiques de toute période de décadence d'un mode de production et de transition à un autre :
(a) La lente et progressive émergence d'une nouvelle classe révolutionnaire porteuse de nouveaux rapports sociaux de production au sein même de l'ancienne société en décadence : "Tandis que la noblesse devenait de plus en plus superflue et gênait toujours plus l'évolution, les bourgeois des villes, eux, devenaient la classe qui personnifiait la progression de la production et du commerce, de la culture et des institutions politiques et sociales". La bourgeoisie représentait le renouveau et la noblesse de l'Ancien Régime ; ce n'est qu'une fois son pouvoir économique quelque peu consolidé au sein du mode de production féodal et, s'appuyant sur lui, que la bourgeoisie se sentira assez forte pour disputer le pouvoir à l'aristocratie. Signalons au passage que ceci vient formellement démentir la version bordiguiste de l'histoire qui nous présente une vision particulièrement déformée du matérialisme historique en postulant que chaque mode de production ne connaîtrait qu'un mouvement, perpétuellement ascendant, que seul un événement brutal (une révolution ? une crise ?) ferait brusquement chuter, presque verticalement. A l'issue de cette catastrophe "salvatrice", un nouveau régime social surgirait au fond de l'abîme : "La vision marxiste peut se représenter en autant de branches, de courbes toutes ascendantes jusqu'à ses sommets auxquelles succède une violente chute brusque, presque verticale, et, au fond, un nouveau régime social surgit ; on a une autre branche historique d'ascension" (Bordiga, réunion de Rome 1951, publié dans Invariance n°4) (3).
(b) La dialectique de l'ancien et du nouveau au niveau de l'infrastructure : "Tous ces progrès de la production et de l'échange étaient, en fait, pour nos conceptions actuelles, de nature très limitée. La production restait liée à la forme du pur artisanat corporatif, elle gardait donc encore elle-même un caractère féodal ; le commerce ne dépassait pas les eaux européennes et n'allait pas plus loin que les villes de la côte du Levant, où il se procurait, par échange, les produits d'Extrême-Orient. Mais tout mesquins et limités que restassent les métiers et avec eux les bourgeois qui les pratiquaient, ils suffirent à bouleverser la société féodale et restèrent tout au moins dans le mouvement tandis que la noblesse stagnait. (...) Au XVè siècle, la féodalité était donc en pleine décadence dans toute l'Europe occidentale". Quel que soit le caractère encore limité ("mesquin") des progrès matériels de la bourgeoisie, ceux-ci suffisaient à bouleverser une société féodale "stagnante" et "en pleine décadence dans toute l'Europe occidentale" nous dit Engels. Ceci vient également formellement démentir cette autre version totalement farfelue et inventée de toute pièce selon laquelle le féodalisme serait mort seulement parce qu'il avait face à lui un mode de production plus efficace le surpassant dans une course de vitesse : - "Nous avons vu, au cours des pages qui précèdent, qu'il y a plusieurs manières pour un mode de production donné de disparaître. (...) Il peut aussi être battu en brèche en son propre sein par une forme de production montante jusqu'à ce que le mouvement qualitatif se transforme en saut qualitatif et que la nouvelle forme renverse l'ancienne. C'est le cas du féodalisme qui donne naissance au mode de production capitaliste" (RIMC (4) ) ; - "Le féodalisme a disparu à cause du succès de l'économie de marché. Contrairement à l'esclavage, il n'a pas disparu à cause d'un manque de productivité. Au contraire : la naissance et le développement de la production capitaliste a été rendu possible par l'augmentation de la productivité de l'agriculture féodale, qui a rendu des masses de paysans superflus de sorte qu'ils ont pu devenir des prolétaires, et créer suffisamment de plus-value pour nourrir la population croissante des villes. Le capitalisme a dépassé le féodalisme, non parce que la productivité de ce dernier serait devenue stagnante, mais parce qu'elle était inférieure à la productivité de la production capitaliste." (Perspectives Internationalistes, "16 thèses sur l'histoire et l'état de l'économie capitaliste" (5)). Marx, par contre, parle clairement "d'un régime corporatif avec les entraves qu'il mettait au libre développement de la production" et d'un "pouvoir seigneurial avec ses prérogatives révoltantes" : "Quant aux capitalistes entrepreneurs, ces nouveaux potentats avaient non seulement à déplacer les maîtres des métiers, mais aussi les détenteurs féodaux des sources de la richesse. Leur avènement se présente de ce côté-là comme le résultat d'une lutte victorieuse contre le pouvoir seigneurial, avec ses prérogatives révoltantes, et contre le régime corporatif avec les entraves qu'il mettait au libre développement de la production et à la libre exploitation de l'homme par l'homme" (Marx, Le Capital, Editions Sociales 1969, Livre premier, Tome III : 155). L'analyse des fondateurs du matérialisme historique, amplement confirmée sur le plan empirique par les études historiques (6), est à 180° des élucubrations des pourfendeurs de la théorie de la décadence. L'analyse de la décadence du féodalisme et de la transition au capitalisme est d'ailleurs déjà clairement énoncée dans le Manifeste Communiste où Marx nous dit que : "La société bourgeoise moderne, (qui) est issue des ruines de la société féodale (...). Ils (le commerce mondial, les marchés coloniaux) hâtèrent le développement de l'élément révolutionnaire au sein d'une société féodale en décomposition. L'ancien mode de production, féodal ou corporatif, ne suffisait plus aux besoins qui augmentaient en même temps que les nouveaux marchés. (...) Nous l'avons vu : les moyens de production et d'échange qui servirent de base à la formation de la bourgeoisie furent créés dans la société féodale. A un certain stade du développement de ces moyens de production et d'échange, les conditions dans lesquelles la société féodale produisait et commerçait, l'organisation féodale de l'agriculture et de la manufacture, en un mot, les rapports féodaux de propriété, cessèrent de correspondre aux forces productives en pleine croissance. Ils entravaient la production au lieu de la faire avancer. Ils se transformèrent en autant de chaînes. Ces chaînes, il fallait les briser : elles furent brisées" (Marx, La Pléiade-économie, tome I : 162, 166). Pour qui sait lire, Marx est très clair, il parle bien d'une "société féodale en décomposition". Pourquoi le féodalisme est-il en décadence ? Parce que "les rapports féodaux de propriété cessèrent de correspondre aux forces productives en pleine croissance. Ils entravaient la production au lieu de la faire avancer". C'est au sein de cette féodalité en ruine que la transition au capitalisme va commencer : "La société bourgeoise moderne, qui est issue des ruines de la société féodale". Marx développera encore cette analyse dans les Principes d'une critique de l'économie politique (Ebauche, 1857-58) : "C'est seulement aux temps de l'effondrement de la féodalité, alors que les luttes y sont encore intestines - ainsi en Angleterre au XIVè et dans la première moitié du XVè siècle -, que l'on peut situer l'âge d'or du travail en train de s'émanciper." (La Pléiade-économie, tome II : 354). Pour caractériser la décadence féodale qui s'étale du début du XIVè siècle jusqu'au XVIIIè, Marx et Engels emploient de multiples termes qui ne souffrent d'aucune ambiguïté pour qui dispose d'un minimum d'honnêteté politique : "Féodalité en pleine décadence dans toute l'Europe occidentale", "noblesse en stagnation", "société féodale en ruine", "société féodale en décomposition", "les rapports féodaux entravaient la production" et "l'effondrement de la féodalité, le régime corporatif avec les entraves qu'il mettait au libre développement de la production (7). (c) Le développement des conflits entre différentes fractions de la classe dominante : "Tandis que les luttes sauvages de la noblesse féodale régnante emplissaient le Moyen Age de leur fracas (...) l'éternel et absurde guerroiement, ces querelles entre seigneurs féodaux qui rendaient permanente la guerre intérieure, même lorsque l'ennemi extérieur était dans le pays". Ce qu'elle ne pouvait plus se procurer par sa domination économico-politique sur la paysannerie, la noblesse féodale essaya de se le procurer par la violence. Confrontée aux difficultés croissantes à extraire suffisamment de surtravail par la rente féodale, la noblesse va s'entre-déchirer dans d'interminables conflits qui n'auront d'autres conséquences que de la ruiner encore un peu plus et de ruiner la société tout entière. La Guerre de Cent ans qui a divisé la population européenne par deux et les guerres monarchiques incessantes en sont les exemples les plus marquants. (d) Le développement des luttes de la classe exploitée : "...dans toute l'Europe de l'Ouest, le travail silencieux des classes opprimées avait miné le système féodal ; il avait créé des conditions dans lesquelles il restait de moins en moins de place aux seigneurs féodaux". Dans le domaine des rapports sociaux, la décadence d'un mode de production se manifeste par un développement quantitatif et qualitatif des luttes entre classes antagoniques : lutte de la classe exploitée, qui ressent d'autant plus sa misère que l'exploitation est portée à son comble par la classe exploiteuse aux abois ; luttes de la classe porteuse de la nouvelle société qui se heurte aux forces de l'ancien ordre social (dans les sociétés passées, il s'est toujours agi d'une nouvelle classe exploiteuse, dans le capitalisme, le prolétariat est à la fois classe exploitée et classe révolutionnaire).
Ces longues citations sur la fin du mode de production féodal et la transition au capitalisme démontrent déjà amplement que le concept de décadence est non seulement théoriquement défini par Marx et Engels mais qu'il leur sert bel et bien de véritable concept scientifique opérationnel pour décrypter la dynamique de succession des modes de production qu'ils ont pu identifier de leur vivant. C'est donc tout logiquement aussi qu'ils utilisent ce concept lorsqu'ils étudient les sociétés primitives, asiatiques ou antiques. Ainsi, lorsqu'ils analysent l'évolution du MODE DE PRODUCTION ESCLAVAGISTE, Marx et Engels mettent en évidence, dès L'idéologie allemande (1845-46), les caractéristiques générales de la période de décadence antique :"Les derniers siècles de l'Empire romain en déclin et la conquête des barbares eux-mêmes anéantirent une masse de forces productives : l'agriculture avait décliné, l'industrie était tombée en décadence par manque de débouchés, le commerce était en sommeil ou interrompu par la violence, la population, tant rurale qu'urbaine, avait diminué." (Editions Sociales 1982 : 74-75). De même, dans l'analyse des SOCIETES PRIMITIVES, nous retrouvons le cœur même de la définition de Marx et Engels de la décadence d'un mode de production : "L'histoire de la décadence des sociétés primitives (...) est encore à faire. Jusqu'ici on n'a fourni que de maigres ébauches (...). Deuxièmement, (que) les causes de leur décadence dérivent de données économiques qui les empêchaient de dépasser un certain degré de développement..." (Premier brouillon de la lettre de Marx à Vera Zassoulitch (1881), La Pléiade-économie, tome II : 1568). Enfin, pour les sociétés du MODE DE PRODUCTION ASIATIQUE (8) voici ce qu'en dit Marx dans "Le Capital" lorsqu'il compare la stagnation des sociétés asiatiques avec la transition au capitalisme en Europe : "Dans tous les systèmes de production pré-capitalistes, l'usure ne fait œuvre révolutionnaire qu'en détruisant et dissolvant les formes de propriété, qui se reproduisaient sans cesse sous la même forme et sur la base desquelles reposait solidement la structure politique. Dans les formes asiatiques de production, il arrive que l'usure continue longtemps sa fonction sans provoquer autre chose que décadence économique et corruption politique. C'est seulement là où sont réunies les autres conditions du système de production capitaliste et quand elles le sont, que l'usure apparaît comme l'un des moyens qui contribuent à faire naître le nouveau mode de production, d'une part en ruinant les seigneurs féodaux et les petits producteurs, et en centralisant les conditions de travail de façon à en faire du capital, d'autre part" (Marx, Le Capital, Editions Sociales 1970, Livre 3ème, Tome II : 256).
L'approche de la décadence du capitalisme chez Marx et Engels
Certains esprits chagrins, qui savent pertinemment bien que Marx et Engels ont abondamment utilisés le concept de décadence pour les modes de production antérieurs au capitalisme, prétendent cependant que : "Marx s'est limité à donner du capitalisme une définition progressiste seulement pour la phase historique dans laquelle il a éliminé le monde économique de la féodalité engendrant une vigoureuse période de développement des forces productives qui étaient inhibées par la forme économique précédente, mais il ne s'est pas plus avancé dans une définition de la décadence si ce n'est ponctuellement dans la fameuse introduction à " la critique de l'économie politique"..." (Prometeo n°8, décembre 2003). Rien n'est plus faux ! Durant toute leur existence Marx et Engels ont analysé l'évolution du capitalisme et constamment essayé de déterminer les critères et le moment de son entrée en décadence.
Ainsi, dès le Manifeste Communiste, ils pensent qu'il a accompli sa mission historique et que les temps sont mûrs pour le passage au communisme : "Les forces productives dont elle dispose ne jouent plus en faveur de la propriété bourgeoise ; elles sont, au contraire, devenues trop puissantes pour les institutions bourgeoises qui ne font plus que les entraver (...). Les institutions bourgeoises sont devenues trop étroites pour contenir la richesse qu'elles ont créée. (...) La société ne peut plus vivre sous la bourgeoisie ; c'est-à-dire que l'existence de la bourgeoisie et l'existence de la société sont devenues incompatibles." (Marx, La Pléiade-économie, tome I : 167, 173) (9). L'on sait que Marx et Engels reconnaîtront plus tard avoir posé un diagnostic prématuré. Ainsi, dès la fin de l'année 1850, Marx écrivait dans la "Neue Rheinische Zeitung" : "En présence de cette prospérité générale où les forces productives de la société bourgeoise s'épanouissent avec toute la luxuriance somme toute possible dans le cadre bourgeois, il ne saurait être question d'une véritable révolution". Et, dans une très intéressante lettre à Engels du 8 octobre 1858, Marx précisera les critères qualitatifs à retenir pour déterminer le moment du passage à la phase de décadence du capitalisme, à savoir la création du "marché mondial, du moins dans ses grandes lignes, ainsi qu'une production conditionnée par le marché mondial". A son avis, ces deux critères sont rencontrés pour l'Europe - en 1858 il pense que la révolution socialiste est mûre sur le continent -, mais pas encore pour le reste du globe qu'il estime encore être dans sa phase ascendante : "La véritable mission de la société bourgeoise, c'est de créer le marché mondial, du moins dans ses grandes lignes, ainsi qu'une production conditionnée par le marché mondial. Comme le monde est rond cette mission semble achevée depuis la colonisation de la Californie et de l'Australie et l'ouverture du Japon et de la Chine. Pour nous la question difficile est celle-ci : sur le continent (européen), la révolution est imminente et prendra tout de suite un caractère socialiste, mais ne sera-t-elle pas forcément étouffée dans ce petit coin, puisque, sur un terrain beaucoup plus grand, le mouvement de la société bourgeoise est encore dans sa phase ascendante ?". Dans le Capital (cf. infra) Marx dira que "Par là le capitalisme prouve simplement, une fois de plus, qu'il entre dans sa période sénile et qu'il se survit de plus en plus". En 1881 encore, Marx, dans le second brouillon de lettre à Vera Zassoulitch, pensait que le capitalisme était rentré dans sa phase de décadence en Occident : "Le système capitaliste a dépassé son apogée à l'Ouest, approchant du moment où il ne sera plus qu'un système social régressif" (Shanin 1983, Late Marx and the Russian Road, Marx and " The Peripheries of Capitalism". Routledge and Kegan Paul : 103). A nouveau, pour qui sait lire et dispose d'un minimum d'honnêteté politique, les termes utilisés par Marx pour parler de la décadence du capitalisme sont sans ambiguïtés : période de sénilité, système social régressif, entrave au développement des forces productives, système qui se survit de plus en plus, etc. Enfin, Engels conclura cette quête en 1895 : "L'histoire nous a donné tort, à nous comme à tous ceux qui pensaient de façon analogue. Elle a montré clairement que l'état du développement économique sur le continent était alors bien loin encore d'être mûr pour l'élimination de la production capitaliste ; elle l'a prouvé par la révolution économique qui, depuis 1848, a gagné tout le continent... (...) cela prouve une fois pour toutes combien il était impossible en 1848 de faire la conquête de la transformation sociale par un simple coup de main." (Engels, La Pléiade-politique, tome I : 1129). Par les écrits même de Marx et Engels "cela prouve une fois pour toutes" les âneries répétées à longueur de pages par des éléments parasitaires sur la possibilité de la révolution communiste dès 1848 : "Nous avons à plusieurs reprises défendu la thèse qu'à partir de 1848, le communisme est possible." (Robin Goodfellow, "Le communisme comme nécessité historique, 01/02/2004 (10)). Aneries malheureusement largement partagées par les bordiguistes du PCI, qui, dans une très mauvaise polémique, nous reprochent d'affirmer - comme Marx et Engels - que "les conditions de son renversement n'existent pas au moment de l'apogée d'une forme sociale" pour déclarer "Voilà jeté à la poubelle un siècle d'existence et de lutte du prolétariat et de son parti (...) Du coup ni la naissance de la théorie communiste, ni le sens et les enseignements des révolutions du XIXè siècle ne peuvent être comprises..." (Brochure n°29 du PCI : "Le Courant Communiste International : à contre-courant du marxisme et de la lutte de classe" : 7). Pourquoi cet argument est-il totalement inepte ? Parce qu'au moment où Marx et Engels écrivaient le Manifeste Communiste, il y avait bien des ralentissements périodiques de la croissance par des crises cycliques et qu'au cours de ces crises, ils pouvaient déjà y analyser toutes les manifestations des contradictions fondamentales du capitalisme. Mais ces "révoltes des forces productives contre les rapports modernes de production" n'étaient que des révoltes de jeunesse. L'aboutissement de ces explosions régulières n'était autre que le renforcement du système qui, dans une vigoureuse ascension, se débarrassait de ses habits d'enfance et des dernières contraintes féodales qu'il trouvait sur son chemin. En 1850, seulement 10 % de la population mondiale est intégrée aux rapports de production capitalistes. Le système du salariat a tout un avenir devant lui. Marx et Engels ont eu la géniale perspicacité de dégager dans les crises de croissance du capitalisme l'essence de toutes ses crises et d'annoncer ainsi à l'histoire future les fondements de ses convulsions les plus profondes. S'ils ont pu le faire, c'est parce que, dès sa naissance, une forme sociale porte en elle en germe toutes les contradictions qui l'amèneront à sa mort. Mais tant que ces contradictions ne sont pas développées au point d'entraver de façon permanente sa croissance, elles constituent le moteur même de cette croissance. Les ralentissements que connaît par à-coups l'économie capitaliste au XIXè siècle n'ont rien à voir avec ces entraves permanentes et croissantes. Ainsi, prolongeant l'intuition de Marx sur le moment de l'entrée en décadence du capitalisme par "la création du marché mondial dans ses grandes lignes" ainsi " qu'une production conditionnée par le marché mondial" (Marx), Rosa Luxemburg en dégagera clairement la dynamique et le moment : "... Les crises telles que nous les avons connues jusqu'à présent (revêtent) elles aussi en quelque sorte le caractère de crises juvéniles. Nous n'en sommes pas parvenus pour autant au degré d'élaboration et d'épuisement du marché mondial qui pourrait provoquer l'assaut fatal et périodique des forces productives contre les barrières des marchés, assaut qui constituerait le type même de la crise de sénilité du capitalisme... Une fois le marché mondial élaboré et constitué dans ses grandes lignes et tel qu'il ne peut plus s'agrandir au moyen de brusques poussées expansionnistes, la productivité du travail continuera à s'accroître d'une manière irrésistible ; c'est alors que débutera, à plus ou moins brève échéance, l'assaut périodique des forces de production contre les barrières qui endiguent les échanges, assaut que sa répétition même rendra de plus en plus rude et impérieux".
La notion de décadence dans Le Capital de Marx
Nous avons vu ci-dessus que Marx et Engels ont abondamment utilisé la notion de décadence dans leurs principaux écrits sur le matérialisme historique et la critique de l'économie politique (L'idéologie allemande, le Manifeste, l'Anti-Duhring, les Principes d'une critique de l'économie politique, la postface à La guerre des paysans en Allemagne) mais également dans plusieurs lettres de leurs correspondances, diverses préfaces, etc. Qu'en est-il dans ce qui est considéré comme l'œuvre maîtresse de Marx par le BIPR car, pour ce dernier, le terme de décadence "...lui-même n'apparaît jamais dans les trois volumes qui composent le Capital"(11)! Apparemment le BIPR n'a pas bien lu Le Capital car dans toutes les parties où Marx aborde, soit la naissance du capitalisme, soit sa fin, la notion de décadence est bel et bien présente ! Ainsi, Marx confirmera son analyse de la décadence du féodalisme et, au sein de cette dernière, de la transition au capitalisme dans les pages même du Capital : "La structure économique capitaliste est sortie des entrailles de l'ordre économique féodal. La dissolution de l'un a dégagé les éléments constitutifs de l'autre. (...) Bien que les premières ébauches de la production capitaliste aient été faites de bonne heure dans quelques villes de la Méditerranée, l'ère capitaliste ne date que du XVIè siècle. Partout où elle éclôt, l'abolition du servage est depuis longtemps un fait accompli, et le régime des villes souveraines, cette gloire du Moyen Age, est déjà en pleine décadence . (...) La révolution qui allait jeter les premiers fondements du régime capitaliste eut son prélude dans le dernier tiers du XVè siècle et au commencement du XVIè." (Marx, La Pléiade-économie, tome I : 1169-1170, 1173). De même, lorsque Marx aborde les contradictions insurmontables dans lesquelles le capitalisme s'enfonce et lorsqu'il envisage son dépassement par le communisme, il parle bel et bien de "l'entrée du capitalisme dans une période sénile où il se survit de plus en plus" : "Ici le système de production capitaliste tombe dans une nouvelle contradiction. Sa mission historique est de faire s'épanouir, de faire avancer radicalement, en progression géométrique, la productivité du travail humain. Il est infidèle à sa vocation dès qu'il met, comme ici, obstacle au développement de la productivité. Par là il prouve simplement, une fois de plus, qu'il entre dans sa période sénile et qu'il se survit de plus en plus" (Marx, Le Capital, Editions Sociales 1974, Livre 3ème, Tome I : 274). Notons au passage que Marx envisage la période de sénilité du capitalisme comme une phase où il se survit de plus en plus, où il met un obstacle au développement de la productivité. Ceci vient encore une fois démentir cette autre théorie inventée de toute pièce par le groupe "Perspective Internationaliste" selon laquelle la décadence du capitalisme (mais aussi celle du féodalisme, cf. ci-dessus) se caractériserait par un plein développement des forces productives et de la productivité du travail (12)! Enfin, dans un autre passage du Capital où Marx rappelle le processus général de la succession des formes historiques de production : "Mais toute forme historique définie de ce procès (de travail) continue à développer les bases matérielles et les formes sociales de celui-ci. Lorsqu'elle est parvenue à un certain degré de maturité, cette forme historique donnée est dépouillée pour faire place à une forme supérieure. On voit que le moment d'une crise de ce genre est venu, lorsque s'approfondissent la contradiction et l'opposition entre les rapports de distribution, partant l'aspect historique défini des rapports de production correspondants et les forces productives, la capacité de production et le développement de leurs agents. Le développement matériel de la production et sa forme sociale entrent alors en conflit" (Marx, Le Capital, Editions Sociales 1974, Livre 3ème, Tome III : 258). Il reprend la définition qu'il en a donnée dans la Critique de l'économie politique que nous allons maintenant examiner. Signalons simplement, avant cela, que ce qui est vrai pour Le Capital est aussi vrai pour les multiples travaux préparatoires à sa rédaction où la notion de décadence y est également largement présente (13) pour s'en convaincre, le meilleur conseil que nous pourrions donner au BIPR est de relire sa propre bible... ou de retourner sur les bancs de l'école pour apprendre à lire.
La notion de décadence définie par Marx dans la Critique de l'économie politique
Voici comment Marx expose de façon synthétique les principaux résultats de ses recherches en 1859 dans la " Critique de l'économie politique" : "Voici, en peu de mots, le résultat général auquel j'arrivai et qui, une fois obtenu, me servit de fil conducteur dans mes études. Dans la production sociale de leur existence, les hommes nouent des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté ; ces rapports de production correspondent à un degré donné du développement de leurs forces productives matérielles. L'ensemble de ces rapports forme la structure économique de la société, la fondation réelle sur laquelle s'élève un édifice juridique et politique, et à quoi répondent des formes déterminées de la conscience sociale. Le mode de production de la vie matérielle domine en général le développement de la vie sociale, politique et intellectuel. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c'est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience. A un certain degré de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en collision avec les rapports de production existants, ou avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors, et qui n'en sont que l'expression juridique. Hier, encore formes de développement des forces productives, ces conditions se changent en de lourdes entraves. Alors commence une ère de révolution sociale. Le changement dans les fondations économiques s'accompagne d'un bouleversement plus ou moins rapide dans tout cet énorme édifice. Quand on considère ces bouleversements, il faut toujours distinguer deux ordres de choses. Il y a le bouleversement matériel des conditions de production économique. On doit le constater dans l'esprit de rigueur des sciences naturelles. Mais il y a aussi les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques, philosophiques, bref les formes idéologiques dans lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le poussent jusqu'au bout. On ne juge pas un individu sur l'idée qu'il a de lui-même. On ne juge pas une époque de révolution d'après la conscience qu'elle a d'elle-même. Cette conscience s'expliquera plutôt par les contrariétés de la vie matérielle, par le conflit qui oppose les forces productives sociales et les rapports de production. Jamais une société n'expire, avant que soient développées toutes les forces productives qu'elle est assez large pour contenir ; jamais des rapports supérieurs de production ne se mettent en place, avant que les conditions matérielles de leur existence ne soient écloses dans le sein même de la vieille société. C'est pourquoi l'humanité ne se propose jamais que les tâches qu'elle peut remplir : à mieux considérer les choses, on verra toujours que la tâche surgit là où les conditions matérielles de sa réalisation sont déjà formées, ou sont en voie de se créer. Réduits à leurs grandes lignes, les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne apparaissent comme des époques progressives de la formation économique de la société. Les rapports de production bourgeois sont la dernière forme antagonique du procès social de la production. Il n'est pas question ici d'un antagonisme individuel ; nous l'entendons bien plutôt comme le produit des conditions sociales de l'existence des individus ; mais les forces productives qui se développent au sein de la société bourgeoise créent dans le même temps les conditions matérielles propres à résoudre cet antagonisme. Avec ce système social c'est la préhistoire de la société humaine qui se clôt" (Marx, La Pléiade-économie, tome I : 272-274).
Nos censeurs ont la malhonnête habitude d'esquiver la question de la décadence en transformant et ré-interprétant systématiquement les écrits de Marx et Engels. C'est particulièrement le cas de cet extrait de la Critique de l'économie politique où ils pensent, à tort nous l'avons vu, que ce serait le seul endroit où Marx parlerait de décadence ! Ainsi, pour le BIPR, Marx, dans ce passage, ne parlerait pas de deux phases bien distinctes dans l'évolution historique du mode de production capitaliste mais du phénomène récurrent de la crise économique : "Il en est de même pour ce qui pousse les défenseurs de cette analyse (de la décadence) à citer l'autre phrase de Marx selon laquelle, à un certain niveau de développement du capitalisme, les forces productives entrent en contradiction avec les rapports de production, développant ainsi le processus de décadence. A part le fait que l'expression en question se rapporte au phénomène de la crise générale et à la rupture du rapport entre la structure économique et les superstructures idéologiques qui peuvent générer des épisodes de classe dans le sens révolutionnaire et non à la question en discussion" (Prometeo n°8, décembre 2003).
En elle-même, la citation de Marx ne souffre d'aucune ambiguïté. Elle est claire, limpide et s'inscrit dans la même logique que toutes les autres relevées dans cet article. Depuis sa lettre à J. Wedemeyer, l'on sait combien Marx considérait le matérialisme historique comme son véritable apport théorique et, lorsqu'il résume ici "en peu de mots, le résultat général auquel j'arrivai et qui, une fois obtenu, me servit de fil conducteur dans mes études", c'est bien à propos de l'évolution des modes de production qu'il parle, de leurs dynamiques et contradictions qui s'articulent autour de la relation dialectique entre les rapports sociaux de production et les forces productives. Marx synthétise en quelques phrases tout l'arc historique de l'évolution humaine "Réduits à leurs grandes lignes, les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne apparaissent comme des époques progressives de la formation économique de la société. Les rapports de production bourgeois sont la dernière forme antagonique du procès social de la production. (...) Avec ce système social c'est la préhistoire de la société humaine qui se clôt". Nulle part, comme le prétend le BIPR, Marx n'évoque les cycles récurrents des crises, les collisions périodiques entre les forces productives et les rapports sociaux de production ou les grandes périodes de l'évolution du taux de profit ; Marx se situe ici à une autre échelle, à l'échelle des grandes phases de l'évolution des modes de production, à l'échelle des "ères" historiques. Dans cet extrait, comme dans tous ceux que nous avons cité, Marx définit bel et bien deux grandes phases dans l'évolution historique d'un mode de production : une phase ascendante où les rapports sociaux de production impulsent et favorisent le développement des forces productives, "les rapports de propriété.... Hier, encore formes de développement des forces productives", puis, "A un certain degré de leur développement" advient une phase décadente où "les forces productives matérielles de la société entrent en collision avec les rapports de production existants", c'est-à-dire, où les rapports sociaux de production n'aiguillonnent plus les forces productives mais "se changent en de lourdes entraves". Marx précise bien que ce retournement a lieu à un moment précis "A un certain degré de développement" et ne parle pas du tout de "collisions récurrentes et toujours croissantes" selon l'interprétation abusive du BIPR. D'ailleurs, Marx emploie à plusieurs reprises dans Le Capital des formulations identiques à celle de sa Critique de l'économie politique et, lorsqu'il fait référence au caractère historiquement limité du capitalisme, il parle bien de deux phases bien distinctes dans son évolution : "...dans le développement des forces productives le mode de production capitaliste trouve une limite qui n'a rien à voir avec la production de la richesse en soi ; et cette limitation bien particulière témoigne du caractère limité et purement historique, transitoire, du système de production capitaliste. Elle témoigne qu'il n'est pas un mode absolu de production de la richesse, qu'au contraire il entre en conflit avec le développement de celle-ci à une certaine étape de l'évolution" (Editions Sociales, 1974, livre III°, tome 1 : 255) ou "Par là le capitalisme prouve simplement, une fois de plus, qu'il entre dans sa période sénile et qu'il se survit de plus en plus" (op. cité, supra). Que le BIPR ait quelques difficultés de lecture pour comprendre la Critique de l'économie politique de Marx, on peut lui pardonner, tout le monde peut faire des erreurs ; mais lorsque cela se répète, même pour les citations de ce qu'il considère être sa Bible (Le Capital), cela montre qu'il ne s'agit plus d'une défaillance ponctuelle. Nos censeurs parasitaires, eux, se plaisent en dissections syntaxiques en long en large... et en travers. En effet, pour RIMC, "Le CCI prend la peine de souligner le membre de phrase " Alors commence", sans doute pour mettre l'accent, en bon gradualiste qu'il est, sur le caractère progressif du mouvement qu'il pense ainsi désigner. Or, on pourrait tout aussi bien souligner le mot " révolution sociale", qui précisément signifie le contraire, une révolution étant le bouleversement violent de l'ordre existant, autrement dit, une rupture qualitative brutale dans l'ordonnance des choses et des événements" (RIMC, "Dialectique...", op. cité). Or, pour qui sait lire, Marx parle de l'ouverture d'une "ère de révolution sociale" (une "ère" est une époque où s'établit un nouvel ordre des choses) et il se situe dans le changement et la durée puisqu'il nous dit que ce "changement dans les fondations économiques s'accompagne d'un bouleversement plus ou moins rapide". Adieu la "violente chute brusque, presque verticale, et, au fond, un nouveau régime social surgit" de Bordiga reprise par RIMC ! Marx ne confond pas, comme ces derniers, le "changement dans les fondations économiques" et la révolution politique. Le premier est lent à se dégager au sein de l'ancienne société, la seconde est plus brève, plus circonscrite dans le temps, mais, en général, s'étale aussi sur une certaine période car le renversement du pouvoir politique d'une ancienne classe dominante par une nouvelle ne se fait que rarement du jour au lendemain après un premier essai. L'avènement politique d'une nouvelle classe dominante se fait bien souvent au travers de maintes tentatives avortées, d'échecs prématurés, voire de restaurations momentanées après de brèves victoires.
La signification politique des critiques de nos censeurs
Concernant les groupuscules parasites dont la fonction essentielle est d'embrouiller la clarté politique, d'opposer Marx à la Gauche Communiste et ainsi de répandre un écran de fumée entre les nouveaux éléments en recherche et les groupes révolutionnaires, les choses sont entendues. Notre simple rappel de la notion centrale de décadence dans l'œuvre de Marx et Engels anéantit toutes leurs allégations récurrentes prétendant que c'est une "théorie totalement déviationniste par rapport au programme communiste (...) une telle méthode d'analyse n'a rien à voir avec la théorie communiste (...) du point de vue du matérialisme historique le concept de décadence n'a aucune cohérence. Il ne fait pas partie de l'arsenal théorique du programme communiste. Et en tant que tel il doit être rejeté.. (...) Nul doute que le CCI utilise cette citation (premier brouillon de lettre de Marx à V. Zassoulitch) car elle contient deux fois le mot " décadence', ce qui est rare chez Marx, pour lequel ce terme n'a jamais eu de valeur de concept scientifique" (RIMC, "Dialectique...", op. cité) et les range au rayon des affirmations totalement farfelues. Enoncées par pur souci anti-CCI maladif et parasitaire, l'unique point commun de ces allégations est d'exclure l'origine du concept de décadence chez Marx et Engels. Mais, lorsqu'il s'agit de fonder son analyse, chacun y va de sa petite idée selon de vagues et très imprécises notions d'histoire du mouvement révolutionnaire ! Ainsi, pour Aufheben (14),"La théorie du déclin capitaliste est apparue pour la première fois dans la deuxième internationale" ; alors que d'après RIMC (Dialectique..., op. cité supra) elle serait née après la première guerre mondiale : "Le but de ce travail est d'effectuer une critique globale et définitive du concept de "décadence" qui empoisonne la théorie communiste comme une de ses déviations majeures nées dans le premier après-guerre, et qui empêche tout travail scientifique de restauration de la théorie communiste par son caractère foncièrement idéologique" et, enfin, pour Perspective Internationaliste (Vers une nouvelle théorie de la décadence du capitalisme), ce serait Trotsky qui serait l'inventeur de ce concept "Le concept de décadence du capitalisme a surgi dans la IIIè Internationale, où il a été développé en particulier par Trotsky"... comprenne qui pourra ! S'il y a bien une chose que le lecteur aura pu clairement constater à l'issue de cet examen d'extraits significatifs de l'œuvre de Marx et Engels, c'est que la notion de décadence y trouve sa véritable origine. Non seulement cette notion est bel et bien au cœur du matérialisme historique et très précisément définie sur un plan théorique et conceptuel, mais elle est également utilisée comme outil scientifique opérationnel dans l'analyse concrète de l'évolution des différents modes de production. Et si tant d'organisations du mouvement ouvrier ont développé cette notion de décadence comme le reconnaissent involontairement les écrits de ces groupuscules parasitaires, c'est bien parce que cette notion est au cœur du marxisme ! Les bordiguistes du PCI n'ont jamais accepté l'analyse de la décadence développée par la Gauche Communiste d'Italie en exil entre 1928 et 1945 (15) malgré la revendication de leur filiation historique avec cette dernière. Son acte de naissance en 1952 fut justement le rejet de ce concept (16) : alors que Battaglia Communista (17) maintenait les principaux acquis de la Gauche Communiste d'Italie, les éléments autour de Bordiga vont s'en écarter pour fonder le PCI (Parti Communiste International). Malgré son importante régression théorique, le PCI est néanmoins toujours resté dans le camp internationaliste de la Gauche Communiste. Il est toujours profondément resté ancré au matérialisme historique et, à ce titre, quelqu'en soit son niveau de conscience, il a toujours défendu la toile de fond des grandes lignes de l'analyse de la décadence ! Pour preuve, il suffit de citer ses propres positions de base qui apparaissent au dos de toutes ses publications : "Les guerres impérialistes mondiales démontrent que la crise de désagrégation du capitalisme est inévitable du fait que celui-ci est entré définitivement dans la période où son expansion n'exalte plus historiquement l'accroissement des forces productives, mais lie leur accumulation à des destructions répétées et croissantes" (sur le fond, et pour l'essentiel, le CCI ne dit pas autre chose !) (18). L'on pourrait citer de nombreux passages analogues de ses propres textes où, parfois, il n'hésite pas à reconnaître implicitement ou explicitement la notion même de "décadence du capitalisme" : "Il est vrai que si nous insistons sur la nature cyclique des crises et des catastrophes du capitalisme mondial, cela n'enlève rien à la définition générale de son stade actuel, un stade de décadence dans lequel " les prémisses objectives de la révolution prolétarienne ne sont pas seulement mûres, mais ont même commencé à pourrir" comme dit Trotsky." (Programme Communiste n°81 : 15), alors qu'aujourd'hui, dans sa brochure critique de nos positions, il s'essaie sur plusieurs pages à une (très mauvaise) critique de la décadence... sans réaliser qu'il contredit à nouveau ses propres affirmations : "Puisque depuis 1914, la révolution, et seulement elle, est devenue partout et toujours à l'ordre du jour partout, c'est-à-dire que les conditions objectives sont partout présentes, il n'est possible d'expliquer l'absence de cette révolution qu'en ayant recours aux facteurs subjectifs : ce qui manque pour que la révolution éclate, c'est seulement la conscience du prolétariat. Il y a là comme un écho déformé des positions fausses du grand Trotski à la fin des années trente. Trotski lui aussi pensait alors que les forces productives avaient atteint le maximum possible sous le régime capitaliste et que par conséquent toutes les conditions objectives pour la révolution étaient mûres (et qu'elles commençaient même à " pourrir" ) ; le seul obstacle se trouvait donc au niveau des conditions subjectives..." (brochure n°29 du PCI : 9). Mystère de l'invariance !
Quant au groupe Battaglia Communista, force est de constater, malgré l'affirmation de sa continuité politique avec les positions de la Fraction italienne de la Gauche Communiste Internationale (19), qu'il effectue un retour à ses origines bordiguistes. Après avoir rejeté les positions de Bordiga en 1952 et s'être rapproprié certaines leçons de la Gauche Italienne en exil, aujourd'hui, son abandon explicite de la théorie de la décadence telle que développée justement par la Fraction (20) ramène Battaglia Communista aux côtés des bordiguistes du Parti Communiste International (Programme Communiste). C'est un retour aux sources où, tant dans sa plate-forme constitutive de 1946 que dans celle de 1952, la notion de décadence est absente. Le flou politique de ces deux documents programmatiques sur le cadre de compréhension de la période ouverte par la Première Guerre mondiale à toujours constitué la matrice des faiblesses et des oscillations de BC dans la défense des positions de classe.
Enfin, cet examen nous a également permis de constater que les écrits des pères fondateurs du marxisme sont très loin des différentes versions déformées du matérialisme historique défendues par tous nos censeurs. Nous attendons d'ailleurs de la part de ces derniers qu'ils nous démontrent à l'aide des écrits de Marx et Engels, comme nous l'avons fait dans cet article à propos de la notion de décadence, la validité de leur propre vision de la succession des modes de production ! En attendant, leurs prétentions toutes matamoresques à être des experts "es-marxisme" nous feront doucement sourire car, connaissant les écrits de Marx et Engels, nous sommes assurés de ne jamais perdre notre bonne humeur.
Quand la flagornerie tient lieu de ligne politique
A longueur de pages la Ficci (21) prétend lutter contre une prétendue dégénérescence de notre organisation dont l'objet serait notre analyse du rapport de force entre les classes, notre orientation d'intervention dans la lutte de classe, notre théorie de la décomposition du capitalisme, notre attitude dans la méthode de regroupement des forces révolutionnaires, notre fonctionnement interne, etc. Plus, elle affirme même que le CCI serait agonisant, sinon presque mort, et que ce serait le BIPR qui représenterait le pôle de clarification et de regroupement : "avec l'ouverture du cours opportuniste, sectaire et défaitiste que vit maintenant le CCI officiel, le BIPR se retrouve au centre de la dynamique vers la construction du parti". Cette déclaration d'amour s'accompagne même d'un alignement politique pur et simple sur les positions du BIPR : "Nous sommes conscients que des divergences existent avec cette organisation et nous-mêmes, en particulier sur les questions de méthode d'analyse plus que sur les positions politiques" (Bulletin n°23 : 7). D'un trait de plume, voilà la Ficci, vaillant défenseur de l'orthodoxie de la plate-forme du CCI, qui élimine toutes des divergences politiques importantes entre le CCI et le BIPR. Mais il y a plus significatif encore ! Alors que ce qui est au cœur même de la plate-forme du CCI - la décadence - fait l'objet, d'une remise en question à peine voilée de la part du BIPR depuis plus de deux ans (22) et d'une critique très malhonnête par le PCI (Programme Communiste), la Ficci n'a rien trouvé de mieux que de se taire dans toutes les langues et de regretter même que nous prenions la défense du cadre d'analyse de la décadence contre les dérives du PCI et du BIPR : "voilà qu'ils mettent en cause le caractère prolétarien de cette organisation ainsi que du BIPR et les rejettent toutes les deux, en tous cas, à la marge du camp prolétarien ! (Revue internationale n° 115)" (Présentation du Bulletin n°22) ! Jusqu'à aujourd'hui, la Ficci est parvenue à écrire pas moins de quatre articles sur le sujet de la décadence du capitalisme (bulletin n°19, 20, 22 et 24). Ces articles sont pompeusement intitulés "Débat au sein du camp prolétarien", mais le lecteur n'y trouvera pas la moindre évocation de l'abandon du concept de décadence par le BIPR ! Il y trouvera par contre l'habituelle diatribe contre notre organisation prétendant de façon ridicule que ce serait nous qui abandonnerions la théorie de la décadence ! Pas un mot donc sur le BIPR qui remet explicitement en question la théorie de la décadence et, par contre, écrits saugrenus sur le CCI qui défend cette analyse de façon intransigeante ! Quatre mois après la publication par le BIPR d'un nouvel et long article expliquant pourquoi il remet en question la théorie de la décadence telle qu'élaborée par la Gauche Communiste (Prometeo N°8, décembre 2003), la Ficci, dans la présentation de son bulletin n°24 d'avril 2004, ne trouve rien de mieux, en une seule ligne, que d'applaudir des deux mains à cette "contribution fondamentale" "Nous saluons ce travail des camarades du PCI qui marque leur souci de clarifier la question. Nous aurons sans doute l'occasion d'y revenir". L'article du BIPR n'y est évidemment pas vu pour ce qu'il est réellement - un grave recul sur le plan programmatique - mais est encensé comme une contribution qui serait écrite pour combattre notre prétendue dérive politique : "La crise dans laquelle s'enfonce de plus en plus le CCI incite les groupes du camp prolétarien à revenir sur cette question de la décadence ; ce qui est une implication de ceux-ci dans le combat contre la dérive opportuniste d'un groupe du milieu politique prolétarien et constitue leur participation au combat pour tenter de sauver ce qui peut l'être du désastre de la dérive opportuniste de notre organisation. Nous saluons cet effort...". Quand la flagornerie tient lieu de ligne politique, ce n'est plus de l'opportunisme, c'est bassement lécher le cul de ceux que l'on flatte ! En effet, pour couvrir ses comportements de voyous et de mouchards d'un pseudo-vernis politique, la Ficci s'est rapidement "découvert" d'importantes divergences avec le CCI notamment en se débarrassant de notre analyse de la décomposition du capitalisme (23). La Ficci se devait d'éliminer ce qui est politiquement le plus "impopulaire' parmi les groupes du milieu révolutionnaire afin de pouvoir mieux les approcher et se faire reconnaître par eux. Elle commence ainsi à faire des exercices de génuflexions envers ceux qu'elle "flatte"... mais qui, eux, ne sont pas tout à fait dupes : "Si nous n'excluons pas que des individus puissent sortir du CCI pour rejoindre nos rangs, il est tout aussi impossible de s'attendre à voir surgir en son sein des groupes ou fractions qui, dans le débat avec leur propre organisation, arriveraient en bloc à développer des positions convergentes avec les nôtres... Un tel résultat ne peut venir en effet que d'une remise en cause complète, mieux, d'une rupture avec les positions pratiques, politiques et programmatiques générales de celui-ci et non pas de leur simple modification ou amélioration..." (Brochure n°29 du PCI : 4). On ne peut mieux dire ! Après s'être débarrassée de la théorie de la décomposition, la Ficci est aujourd'hui prête à réduire toutes les divergences politiques entre le CCI et le BIPR à quelques menues questions de "méthode d'analyse" et, demain, elle sera prête à jeter la théorie de la décadence aux orties pour pouvoir séduire les groupes hostiles à ces deux concepts afin de pouvoir continuer son sale boulot consistant à essayer d'isoler le CCI du reste des groupes du milieu politique prolétarien.
C. Mcl.
(1) Dans l'article "La crise économique signe la faillite des rapports sociaux de production capitalistes" de la Revue Internationale n°115, nous avons déjà eu l'occasion de montrer que le refus du BIPR et du PCI (Programme Communiste) de s'appuyer sur le cadre d'analyse de la décadence du capitalisme est à la racine de leurs glissements gauchistes et altermondialiste dans l'analyse marxiste de la crise et de l'encadrement social de la classe ouvrière.
(2) A ceux qui voudraient opposer Marx à Engels, signalons "Une remarque en passant : les bases et le développement des conceptions exposées dans ce livre étant dus pour la part de beaucoup la plus grande à Marx, et à moi seulement dans la plus faible mesure, il allait de soi entre nous que mon exposé ne fût point écrit sans qu'il le connût. Je lui ai lu tout le manuscrit avant l'impression et c'est lui qui, dans la partie sur l'économie, a rédigé le dixième chapitre..." (Préface de Engels du 23 septembre 1885 à la seconde édition, Editions Sociales 1973 : 38)
(3 ) Pour une critique de la conception bordiguiste de l'évolution historique, nous renvoyons le lecteur à notre article dans la Revue Internationale n°54, pages 14 à 19).
(4) "Dialectique des forces productives et des rapports de production dans la théorie communiste" publié dans la Revue Internationale du Mouvement Communiste, écrit en commun par Communisme ou Civilisation, Communismo et L'Union prolétarienne et disponible à l'adresse suivante : https://membres.lycos.fr/rgood/formprod.htm [55].
(5) https://users.skynet.be/ippi/4discus1tex.htm [56]
(6) Lire avec grand intérêt le livre de Guy Bois, La grande dépression médiévale XIVè et XVè siècle, PUF.
(7) Le simple rappel des analyses de Marx et Engels se suffit déjà à lui-même pour répondre aux insondables âneries historiques débitées par des groupes parasites comme Perspectives Internationalistes, Robin Goodfellow (ex-Communisme ou Civilisation et RIMC), etc., qui en arrivent à affirmer l'exact opposé des fondateurs du matérialisme historique et des données historiques incontestables. Nous nous réservons cependant l'occasion de revenir encore plus amplement sur leurs divagations dans les articles suivants car, malheureusement, ils parviennent à influencer négativement de jeunes éléments encore peu assurés des positions marxistes.
(8 ) Ce type de mode de production a été identifié par Marx en Asie, d'où son nom, mais il ne se limite nullement à cette aire géographique. Historiquement, il correspond aux sociétés mégalithiques ou égyptiennes, etc. que l'on rencontre entre l'an 4000 et l'an 500 avant J.C. et qui sont l'aboutissement du lent processus de division en classes de la société. Les différenciations sociales qui se sont développées à partir de l'apparition du stockage et de l'émergence de la richesse matérielle ont abouti à un pouvoir politique constitué en Etat sous la forme d'une société royale. L'esclavage pouvait y exister - même de façon considérable (dépendants, serviteurs, ouvriers pour les grands travaux, etc.) -, mais il ne se rencontrait que fort rarement dans la production agricole, il ne constituait pas encore le mode de production dominant. Marx en a donné une claire définition dans le Capital : "Si les producteurs directs n'ont pas affaire à des propriétaires particuliers, mais directement à l'Etat, comme en Asie, où le propriétaire est en même temps un souverain, la rente coïncide avec l'impôt ou plutôt il n'existe pas alors d'impôt qui se différencie de cette forme de rente foncière. Dans ces conditions, le rapport de dépendance économique et politique n'a pas besoin de revêtir un caractère plus dur que la sujétion à l'Etat qui est le lot de tous. C'est l'Etat qui est ici le propriétaire foncier souverain et la souveraineté n'est que la concentration à l'échelle nationale de la propriété foncière" (Marx, Le Capital, Editions Sociales - 1974, livre III°, tome 3 : 172). Toutes ces sociétés disparaîtront, pour la plupart d'entre elles, entre 1000 et 500 avant J.C. Leurs décadences se manifestent par des révoltes paysannes récurrentes, par un développement gigantesque des dépenses étatiques improductives et par d'incessantes guerres entre sociétés royales cherchant par le pillage de richesses une solution aux blocages productifs internes. Les conflits politiques et rivalités intestines au sein de la caste dominante épuisent les ressources de ces sociétés dans des conflits sans fin et les limites d'expansion géographique des empires attestent que le maximum du développement, compatible avec les rapports de production, a été atteint.
(9) Ces mêmes esprits chagrins, pour limiter la signification de cette sentence du Manifeste, se plaisent à affirmer que cet extrait ferait référence non pas au processus général du passage d'un mode de production à un autre mais au retour périodique des crises conjoncturelles de surproduction ouvrant une possible issue révolutionnaire. Rien n'est plus faux, le contexte de l'extrait est sans ambiguïté, il vient juste après le rappel par Marx du processus historique de transition entre le féodalisme et le capitalisme. De plus, affirmer cela, c'est se méprendre sur l'objectif du Manifeste qui est entièrement tendu vers la démonstration du caractère transitoire des modes de production et donc du capitalisme et ne vise pas, comme cela sera le cas pour "Le Capital", à détailler le fonctionnement du capitalisme et de ses crises périodiques.
(10) Ou encore, la théorie de la décadence renverrait "...toute la théorie communiste dans les limbes de l'idéologie et de l'utopie puisqu'elle aurait été posée en dehors de toute base matérielle (en phase ascendante, ndlr). L'humanité se serait posé des problèmes qu'elle ne pouvait pas résoudre pratiquement. Dans ces conditions, pourquoi se revendiquer des positions de Marx et d'Engels ? Il faudrait leur appliquer la même critique que celle qu'ils faisaient aux socialistes utopiques. Le socialisme scientifique ne serait pas une rupture avec le socialisme utopique mais un nouvel épisode de celui-ci" (Robin Goodfellow, https://membres.lycos.fr/resdisint [57]).
(11) "Quel rôle joue donc le concept de décadence sur le terrain de la critique de l'économie politique militante, c'est-à-dire de l'analyse approfondie des phénomènes et des dynamiques du capitalisme dans la période que nous vivons ? Aucun. Au point que le mot lui-même n'apparaît jamais dans les trois volumes qui composent le Capital. Ce n'est pas avec le concept de décadence que l'on peut expliquer les mécanismes de la crise" (Eléments de réflexion sur les crises du CCI publié dans la revue centrale en anglais du BIPR : Internationalist Communist n°21).
(12) "Ainsi, la propension du capital à accroître la productivité et, par là, à développer les forces productives, ne décroît pas dans sa phase de décadence... (...) L'existence du capitalisme dans sa phase de décadence, liée à la production de plus-value extraite du travail vivant mais confrontée au fait que la masse de plus-value tend à diminuer au fur et à mesure que le niveau de surtravail augmente, le contraint à accélérer le développement des forces productives à un rythme de plus en plus frénétique" (Perspective Internationaliste, "Valeur, décadence et technologie, 12 thèses", https://users.skynet.be/ippi/3thdecad.htm [58]).
(13) "Les rapports de domination et de servitude (...) constituent un ferment nécessaire du développement et du déclin de tous les rapports de propriété et de production originels, tout comme ils expriment leur caractère borné. Au demeurant, ils sont reproduits dans le capital - sous une forme médiatisée - et ils constituent ainsi également un ferment de sa dissolution et sont l'emblème de son propre caractère borné" (Grundrisse, Editions Sociales, 1980, tome I : 438), ou, un peu plus loin : "D'un point de vie idéel, la dissolution d'une forme de conscience donnée suffirait à tuer une époque entière. D'un point de vue réel, cette limite de la conscience correspond à un degré déterminé de développement des forces productives matérielles et donc de la richesse. A vrai dire, le développement ne s'est pas produit sur l'ancienne base, mais il y a eu développement de cette base elle-même. Le développement maximum de cette base elle-même (...) est le point où elle a elle-même été élaborée jusqu'à prendre la forme dans laquelle elle est compatible avec le développement maximum des forces productives, et donc aussi avec le développement le plus riche des individus. Dès que ce point est atteint, la suite du développement apparaît comme un déclin, et le nouveau développement commence sur une nouvelle base." (Grundrisse, Editions Sociales, 1980, tome II : 33). Et encore, en 1857, dans "L'introduction générale à la critique de l'économie politique" (La Pléiade, tome I : 260), parlant de l'évolution historique des modes de production et de leur capacité à se comprendre et se critiquer, Marx nous dit que : "La prétendue évolution historique repose en général sur le fait que la dernière formation sociale considère les formes passées comme autant d'étapes vers elle-même, et qu'elle les conçoit toujours d'un point de vue partial. En effet, elle est rarement capable - et seulement dans des conditions bien déterminées - de faire sa propre critique. Nous ne pensons naturellement pas, ici, aux périodes historiques qui se considèrent elles-mêmes comme une ère de décadence".
(14) "Sur la décadence. Théorie du déclin ou déclin de la théorie" est un texte du groupe anglais Aufheben. Sa traduction française est disponible à l'adresse suivante : https://www.geocities.com/Paris/Opera/3542/TC15-3.html [59].
(15) Lire notre brochure sur "La Gauche Communiste d'Italie".
(16) Lire les quelques considérations critiques de Bordiga sur la théorie de la décadence écrite en 1951 : "La doctrine du diable au corps" republiée dans Le Prolétaire n°464 (journal du PCI en français), "Le renversement de la praxis dans la théorie marxiste" republiée dans Programme Communiste n°56 (revue théorique du PCI en français) ainsi que le compte-rendu de la réunion de Rome en 1951 publié dans Invariance n°4.
(17) BC (Battaglia Communista) est l'une des deux organisations mères, avec la CWO (Communist Workers Organisation), qui forment aujourd'hui le BIPR.
(18 )Dans une récente brochure, entièrement consacrée à la critique de nos positions (brochure n°29, du PCI (Le Prolétaire) : "Le Courant Communiste International : à contre-courant du marxisme et de la lutte de classe" ), le PCI, emporté par sa prose, n'hésite pas à contredire ses propres positions de base en affirmant : "Le CCI voit tout une série de phénomènes comme (...) la nécessité pour le capital de s'auto-détruire périodiquement comme condition d'une nouvelle phase d'accumulation (...). Pour le CCI ces phénomènes prétendus nouveaux sont interprétés comme des manifestations de la décadence (...) et non pas comme l'expression du développement et du renforcement du mode de production capitaliste" (page 8). Le PCI peut-il nous dire si oui ou non, comme l'indique ses positions de base : "Les guerres impérialistes mondiales démontrent que la crise de désagrégation du capitalisme est inévitable du fait que celui-ci est entré définitivement dans la période où son expansion n'exalte plus historiquement l'accroissement des forces productives, mais lie leur accumulation à des destructions répétées et croissantes" ou si, comme il l'affirme dans sa polémique contre nos positions, "la nécessité pour le capital de s'auto-détruire périodiquement" ne sont pas "des manifestations de la décadence" mais "l'expression du développement et du renforcement du mode de production capitaliste" ! Apparemment l'argumentation et l'invariance programmatique sont à géométrie fort variable en fonction du moment !
(19) "En conclusion, si ce n'est pas l'émigration politique, laquelle a porté exclusivement tout le poids du travail de la Fraction de gauche qui a eu l'initiative de la constitution du Parti Communiste Internationaliste en 1943, c'est pourtant sur les bases qu'elle a défendues de 1927 à la guerre que cette fondation s'est effectuée" (Introduction à la plate-forme politique du PCI, publication de la Gauche Communiste Internationale, 1946 : 12).
(20) "IV. L'enjeu historique dans le capitalisme décadent. Depuis l'ouverture de la phase impérialiste du capitalisme au début du siècle actuel, l'évolution oscille entre la guerre impérialiste et la révolution prolétarienne. A l'époque de la croissance du capitalisme, les guerres frayaient la voie à l'expansion des forces productives par la destruction des rapports surannés de production. Dans la phase de décadence capitaliste, les guerres n'ont d'autre fonction que d'opérer la destruction de l'excédent des richesses..." (Résolution sur la constitution du "Bureau International des Fractions de la Gauche Communiste', Octobre n 1, février 1938 : 4 et 5). "La guerre de 1914-18 a marqué le terme extrême de la phase d'expansion du régime capitaliste (...) Dans l'ultime phase du capitalisme, celle de son déclin, c'est l'enjeu fondamental de la lutte des classes qui règle l'évolution historique." ("Manifeste du Bureau International des Fractions de la Gauche Communiste", Octobre n°3, avril 1938)
(21 ) Une soi-disant "Fraction Interne", auto-proclamée, de notre organisation qui regroupe quelques ex-membres que nous avons dû exclure pour leur comportement de mouchards, (venant après des vols d'argents et de matériel ainsi que des calomnies envers notre organisation - lire à ce propos notre prise de position "Les méthodes policières de la FICCI" sur notre site Internet). (22) Pour notre part, c'est dès octobre 2002 que nous avons réagi à la parution des premiers éléments (en mars 2002) indiquant un abandon de la notion de décadence par le BIPR (cf. notre Revue Internationale n° 111 : 9), puis, un an après, au travers d'une critique substantielle dans le n° 115. (23) Analyse que ces éléments partageaient lorsqu'ils étaient encore membre du CCI (cf. lire notre article Comprendre la décomposition du capitalisme dans le numéro 117 de la Revue Internationale.
Les deux premiers articles de cette série sur les conflits impérialistes au Moyen-Orient mettaient en évidence la manipulation par les grandes puissances, la Grand-Bretagne en particulier, des nationalismes sioniste et arabe en vue de dominer la région, mais également ceux-ci furent utilisés comme arme contre la menace repésentée par la classe ouvière dans la période qui a suivi la révolution russe. Cet article poursuit l'étude des rivalités impérialistes dans cette région dans la période qui précède la Seconde Guerre mondiale et durant la guerre elle-même en mettant en évidence le cynisme sans nom de la politique impérialiste de toutes les fractions de la bourgeoisie.
Les nationalistes sionistes et arabes ont choisi leur camp dans la guerre impérialiste
Les paysans et les ouvriers palestiniens, aussi bien que les ouvriers juifs, furent placés devant la fausse alternative de prendre position pour une fraction ou une autre de la bourgeoisie (palestinienne ou juive). Cette fausse alternative signifiait l'enrôlement des ouvriers sur le terrain des confrontations militaires uniquement dans l'intérêt de la bourgeoisie. Dans les années 1920, de violents affrontements entre Juifs et Arabes mais également entre les Arabes et les forces d'occupation britannique, ont eu lieu.
Ces affrontements se sont intensifiés après la crise économique mondiale de 1929. L'un des facteurs responsables de cette intensification a été l'augmentation des réfugiés juifs fuyant les effets de la crise économique mondiale et la répression déclenchée contre eux par les nazis et par le stalinisme. Entre 1920 et 1930, le nombre des immigrés a doublé. Entre 1933 et 1939, 200 000 nouveaux immigrés sont arrivés en Palestine et en 1939, les Juifs représentaient 30 % de la population. Au niveau historique et international, les conflits impérialistes s'aiguisaient à l'échelle mondiale. La Palestine et l'ensemble des pays du Moyen-Orient étaient directement affectés par le réalignement des forces sur l'arène mondiale dans les années 1930. D'une part, la défaite catastrophique du prolétariat (la victoire du stalinisme contre-révolutionnaire en Russie, du fascisme en Italie et du nazisme en Allemagne, l'embrigadement des ouvriers sous la bannière de l'anti-fascisme et duFront unique en France et en Espagne en 1936) avait rendu quasiment totalement impossible, aussi bien pour les ouvriers juifs que pour les ouvriers arabes, d'opposer un front de classe internationaliste aux luttes de plus en plus sanglantes qui opposaient les bourgeoisies juive et palestinienne. La défaite mondiale de la classe ouvrière avait laissé les mains libres à la bourgeoisie, ouvrant ainsi la voie à une nouvelle guerre généralisée.En même temps, le nombre croissant de Juifs fuyant la répression et les pogroms en Europe aiguisait les conflits entre les Arabes et les Juifs en Palestine.
D'autre part, les rivalités impérialistes traditionnelles dans la région (entre Français et Anglais) s'estompaient alors que d'autres bandits, nouveaux et encore plus dangereux, faisaient irruption dans cette zone. L'Italie, déjà présente en Libye, à la suite de la guerre menée en 1911 contre la Turquie, avait envahi l'Abyssinie (l'actuelle Ethiopie) en 1936, et menaçait d'encercler l'Egypte et le stratégique canal de Suez. L'Allemagne, membre le plus puissant de l'Axe fasciste, travaillait de façon souterraine pour étendre son influence, en offrant son soutien aux ambitions des impérialistes et des nationalistes locaux, en particulier en Turquie, en Irak et en Iran (1). Le cours historique à la guerre généralisée était en train d'engloutir le Moyen-Orient. Depuis la fin de la Première Guerre mondiale, les sionistes avaient réclamé l'armement généralisé des Juifs. En réalité, cet armement avait déjà commencé en secret. Le Hagan, organisation sioniste "d'autodéfense" fondée pendant la Première Guerre mondiale, était devenu une véritable unité militaire. En 1935, un groupe terroriste indépendant - Irun Zwai Leumi, connu sous le nom de Ezel - composé de 3 à 5000 hommes, fut fondé. La "conscription" générale dans la communauté juive fut établie ; tous les jeunes, hommes et femmes âgés de 17 à18 ans, devaient faire ce service militaire clandestin. Pour sa part, la bourgeoisie palestinienne recevait le soutien armé des pays voisins. En 1936, il y eut une autre escalade de la lutte entre nationalistes sionistes et arabes. En avril, la bourgeoisie palestinienne appela à une grève générale contre les dirigeants britanniques qu'ils voulaient forcer à abandonner leur position pro-sioniste. Les nationalistes arabes, Amin Hussein à leur tête, appelèrent les ouvriers et les paysans à soutenir leur lutte contre les Juifs et les Anglais. La grève générale dura jusqu'en octobre 1936 et ne prit fin qu'après un appel des pays voisins, la Cisjordanie, l'Arabie Saoudite et l'Irak, qui avaient commencé à armer la guérilla palestinienne. Les affrontements violents ont continué jusqu'en 1938. Les "protecteurs" britanniques mobilisèrent 25 000 hommes de leurs troupes pour défendre leur position stratégique en Palestine.
En 1937, devant l'aggravation de la situation, la bourgeoisie anglaise proposa de diviser la Palestine en deux parties (rapport de la Commission Peel). Les Juifs devaient recevoir la fertile région Nord de la Palestine, les Palestiniens celle du Sud-Est, moins fertile et la ville de Jérusalem aurait été sous contrôle d'un mandat international et reliée à la Méditerranée par un couloir. Le plan de la Commission Peel fut rejeté par les nationalistes juifs et palestiniens. Une branche des sionistes exigea une indépendance totale vis à vis des Anglais, continua à s'armer et intensifia sa guérilla contre les forces d'occupation britannique. En soumettant un plan divisant la Palestine en deux, la Grande-Bretagne espérait maintenir sa domination sur cette partie stratégique et vitale du monde où avait également lieu une vive accélération des tensions impérialistes, notamment avec l'Allemagne et l'Italie qui tentaient de pénétrer dans la région. Alors que le Front populaire français avait accordé l'indépendance à la Syrie en 1936 - indépendance qui ne devait devenir effective que 3 ans plus tard-, en 1939, la France déclarait à nouveau que la Syrie était sous "protectorat" français.
Ce nouvel alignement des forces impérialistes représentait une réelle source de difficultés pour la bourgeoisie anglaise qui avait maintenant tout intérêt à calmer la situation en Palestine et à veiller à ce qu'aucun des groupes en conflit ne recherche l'appui des impérialismes rivaux de la Grande Bretagne. Mais comme le conflit entre les immigrants juifs et les Arabes se faisait de plus en plus âpre, les partisans de l'ancienne politique de "diviser pour mieux régner" révisèrent leur copie. La Grande-Bretagne devait essayer de "neutraliser" les nationalistes arabes et forcer les sionistes à restreindre leur revendication d'une "patrie" pour les Juifs. Elle adopta un Livre Blanc qui déclarait que les territoires occupés par les Juifs constituait leur "patrie" et qu'après une période de 5 ans durant laquelle l'immigration juive ne devait pas excéder 75 000 personnes par an, elle devait cesser complètement - au moment même où les Juifs se faisaient massacrer par millions en Europe� En même temps, l'achat de terres par les Juifs devait être limité. Ces déclarations avaient pour but de réfréner les protestations des Arabes et d'empêcher ceux-ci de se tourner vers les ennemis de l'Angleterre. Vu la violence croissante entre Sionistes et Arabes, c'est uniquement à cause de l'apparition d'un autre conflit "prépondérant" - la confrontation entre l'Allemagne, l'Italie et leurs ennemis, c'est-à-dire la formation de l'Axe en Europe- que fut différée l'escalade du conflit entre nationalistes sionistes et arabes et qu'il passa au second plan pendant une décennie. L'imminence de la guerre mondiale allait de nouveau pousser les nationalistes des deux bords, la bourgeoisie arabe et les Sionistes, à choisir leur camp impérialiste. Avec le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, les Sionistes décidèrent de se mettre du côté de l'Angleterre et prirent position contre l'impérialisme allemand. Ils mirent en veilleuse leur revendication d'un véritable Etat juif tant que la Grande-Bretagne serait sous la menace des attaques allemandes. La guerre porta la division au sein de la bourgeoisie arabe, certaines fractions prenant parti pour l'Angleterre, d'autres pour l'Allemagne.
Le rôle du Moyen-Orient dans la Seconde Guerre mondiale
Même si les principaux champs de bataille de la Seconde Guerre mondiale se situaient en Europe et en Extrême-Orient, le Moyen-Orient a joué un rôle crucial dans les projets stratégiques à long terme de l'Angleterre comme de l'Allemagne. Pour l'Angleterre, défendre ses positions au Moyen-Orient restait une question de vie ou de mort pour maintenir son empire colonial, car si elle perdait l'Egypte, l'Inde courait le risque de tomber entre les mains de l'Allemagne et du Japon. Juste avant la tentative d'invasion allemande en 1941, l'Angleterre avait même mobilisé 250 000 hommes pour la défense du canal de Suez. Les projets militaires allemands au Moyen-Orient connurent plusieurs revirements. Pendant un moment au moins, au début de la guerre, la stratégie de l'Allemagne avait été de passer un accord secret avec la Russie concernant la partie orientale de l'Anatolie, accord similaire à celui passé secrètement entre Staline et Hitler sur la Pologne (la Russie et l'Allemagne s'étaient entendues pour se partager la Pologne). En novembre 1940, Ribbentrop, ministre allemand des Affaires étrangères, suggéra à Staline que la Russie et l'Allemagne se partagent leurs zones d'intérêt à la frontière iranienne et le long des flancs Nord et Sud-Est de l'Anatolie. Mais l'invasion de la Russie par l'Allemagne pendant l'été 1941 mit fin à ces plans. L'un des objectifs militaires à long terme de l'Allemagne, tel qu'il avait été élaboré dans les quartiers généraux de la Reichswehr en 1941, était qu'une fois la défaite russe assurée, l'Allemagne chasserait l'Angleterre du Moyen-Orient et de l'Inde. Immédiatement après la défaite attendue de la Russie, la Reichswehr avait planifié une offensive générale pour occuper l'Irak, afin d'avoir accès au pétrole irakien et de menacer les positions britanniques au Moyen-Orient et en Inde. Cependant, l'Allemagne ne pouvait déclencher une telle offensive seule. Pour pouvoir atteindre l'Irak, l'Allemagne devait encore surmonter certains obstacles ; elle devait gagner la Turquie qui hésitait entre l'Angleterre et l'Allemagne. Les troupes allemandes devaient aussi passer par la Syrie (toujours sous occupation française) et le Liban. Cela signifiait que l'Allemagne devait d'abord obtenir l'accord du régime de Vichy avant que son armée ne puisse traverser ces deux pays. Elle devait également compter sur l'aide de ses alliés plus faibles, à savoir l'Italie dont les réserves militaires étaient insuffisantes pour affronter l'Angleterre.
Tant que le plan militaire de l'Allemagne devait donner la priorité à la mobilisation de ses troupes en Russie, il ne lui était pas possible de déployer davantage de forces en Méditerranée. A contre-c�ur, après que les Anglais eurent défait les troupes italiennes en Libye en 1940-41, l'Africa-Korps allemand, sous le commandement de Rommel, intervint en 1942 pour tenter de chasser l'armée britannique d'Egypte et de conquérir le canal de Suez. Mais l'Allemagne n'avait pas les moyens de maintenir un autre front en Afrique et au Moyen-Orient, du moins tant que son offensive en Russie n'était pas achevée. Au même moment, le capital allemand était confronté à d'insurmontables contradictions. D'un côté, il poursuivait l'Endlösung (l'Holocauste : le programme de déportation et d'extermination de tous les Juifs), ce qui voulait dire que le capital allemand en forçant les Juifs à fuir, envoyait nombre d'entre eux en Palestine. La politique nazie a ainsi largement contribué à augmenter le nombre de réfugiés juifs arrivant en Palestine : une situation qui a mis les intérêts du capital allemand en contradiction avec ceux de la Palestine et de la bourgeoisie arabe. Par ailleurs, l'impérialisme allemand devait chercher à se faire des alliés au sein de la bourgeoisie arabe pour combattre les Anglais. C'est pour cette raison que les responsables nazis ont appuyé l'appel à l'unité nationale lancé par la bourgeoisie arabe et apporté leur soutien au refus d'une patrie pour les Juifs (2).
Dans plusieurs pays, l'impérialisme allemand a cherché à mettre de son côté des fractions de la bourgeoisie arabe. En avril 1941, une partie de l'armée irakienne renversa le gouvernement pour former, sous la direction de Rachid Ali-al-Kailani, un gouvernement de défense nationale. Ce gouvernement déporta tous ceux qui étaient considérés comme pro-anglais. Les nationalistes palestiniens qui s'étaient exilés en Irak, formèrent des brigades de volontaires sous le commandement d'al-Hussein et ces unités participèrent au combat mené contre les Anglais. Quand l'armée britannique intervint contre le gouvernement pro-allemand en Irak, l'Allemagne envoya deux escadrilles d'avions militaires. Cependant, ne disposant pas de la logistique adéquate pour soutenir ses troupes à une telle distance, l'Allemagne dut rappeler ses escadrilles, à la grande déception du gouvernement irakien pro-allemand. De son côté, l'Angleterre n'avait pas seulement mobilisé ses propres troupes, elle utilisait également l'unité spéciale sioniste contre l'Allemagne. La Grande-Bretagne relâcha de prison le terroriste David Raziel, un des chefs de l'organisation sioniste Irgun Zvai Leumi et lui confia une mission spéciale : son unité devait faire sauter les champs de pétrole en Irak et assassiner les membres du gouvernement pro-allemand. En fait, une escadrille de bombardiers allemands descendit l'avion anglais dans lequel se trouvait le terroriste sioniste. Cet incident - bien que n'ayant pas une grande signification militaire - révèle cependant pour quels intérêts fondamentaux la Grande-Bretagne, superpuissance du moment en déclin, et l'Allemagne, son challenger, se battaient et les limites auxquelles ils se heurtaient mais aussi sur quels alliés l'un et l'autre pouvaient compter dans la région. Amin al Hussein, le mufti de Jérusalem qui avait fui en Irak et Ali al Kailani, chef du gouvernement pro-allemand, durent s'enfuir d'Irak. Via la Turquie et l'Italie, ils rejoignirent Berlin où ils restèrent en exil. Les nationalistes palestiniens et irakiens bénéficiaient ainsi de la protection et de l'exil offerts par les nazis ! En même temps, les fractions pro-allemandes de la bourgeoisie arabe ne se mettaient du côté de l'impérialisme allemand qu'aussi longtemps qu'il était à l'offensive. En 1943, à la suite de sa défaite à el-Alamein et à Stalingrad, dès que le vent se mit à tourner contre l'impérialisme allemand, les parties pro-allemandes de la bourgeoisie arabe soit ont changé de camp, soit furent délogées par les parties pro-anglaises de la bourgeoisie locale. La défaite des Allemands a aussi contraint les Sionistes à revoir leur tactique. Alors qu'ils avaient soutenu l'Angleterre tant que sa puissance coloniale était sous la menace nazie, ils reprirent alors leur campagne de terreur, qui devait durer jusqu'en 1948, contre les Anglais en Palestine. Parmi les terroristes sionistes, Menahem Begin a été une figure de proue (devenu plus tard Premier ministre d'Israël, il a reçu avec Yasser Arafat le Prix Nobel de la paix).
Parmi d'autres, le ministre anglais Lord Moyne fut assassiné au Caire par les Sionistes. Afin de gagner la sympathie des Arabes et de les empêcher de se rapprocher davantage de leur rival impérialiste allemand, les Anglais mirent en place un blocus maritime de la Palestine afin de ralentir l'afflux de réfugiés juifs. La volonté de la démocratie occidentale de réguler les flux de réfugiés avait pour but de servir ses propres intérêts impérialistes. Les Juifs auraient pu se sentir soulagés d'avoir échappé à la mort dans les camps de concentration nazis, mais la bourgeoisie britannique ne voulait pas les laisser s'établir en Palestine parce qu'à ce moment là, leur arrivée en Palestine contrariait les plans de l'impérialisme anglais. (3) La ressemblance entre la situation de la Première Guerre mondiale et celle de la Seconde Guerre mondiale est frappante. Toutes les fractions impérialistes locales en présence durent choisir entre un camp impérialiste ou un autre. Mise au défi par l'Allemagne, l'Angleterre défendit son pouvoir bec et ongles. Cependant, l'Allemagne était placée devant d'insurmontables obstacles dans cette région : ses capacités militaires plus faibles (être obligée d'intervenir à de si grandes distances épuisait ses ressources militaires et logistiques), l'absence d'alliés forts et fiables. L'Allemagne n'avait ni récompense à offrir à ses alliés, ni même les moyens militaires pour obliger un pays à rentrer dans son bloc ou pour lui offrir de le protéger contre l'autre bloc. Elle ne pouvait que jouer un rôle de " concurrent " vis-à-vis de l'Angleterre, encore puissance dominante à cette époque. Incapable de tenir une position stratégique solide, à elle seule, ou de garder fermement un pays dans son orbite, l'Allemagne ne pouvait faire plus que saper les positions anglaises.
L'ordre impérialiste mondial remanié au Moyen-Orient
En même temps, l'équilibre des forces chez les "Alliés" allait changer le cours de la Seconde Guerre mondiale. Les Etats-Unis consolidaient leurs positions aux dépens de l'Angleterre qui, saignée à blanc par la guerre et au bord de la banqueroute, devenait débitrice des Américains. Ainsi, comme à l'issue de n'importe quelle guerre, la hiérarchie impérialiste était bouleversée. Finalement, à partir de 1942, les organisations sionistes se tournèrent vers les Etats-Unis pour obtenir de ceux-ci un soutien à leur projet de création d'une patrie juive en Palestine. En novembre, le Conseil d'Urgence juif, réuni à New-York, rejeta le Livre Blanc britannique de 1936. L'exigence première était la transformation de la Palestine en Etat sioniste indépendant, ce qui allait directement à l'encontre des intérêts de l'Angleterre. Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, c'était surtout les puissances européennes occidentales qui s'affrontaient au Moyen-Orient (l'Angleterre, la France, l'Italie, l'Allemagne). Alors que la France et l'Angleterre avaient été les principaux bénéficiaires de la chute de l'Empire ottoman après la Première Guerre mondiale, ces deux pays se retrouvaient maintenant "coiffés" par les impérialismes américain et russe qui visaient tous deux à amoindrir l'influence coloniale française et britannique. La Russie mit tout en �uvre pour offrir son soutien à toute puissance intéressée à l'affaiblissement de la position anglaise. Elle fournissait des armes à la guérilla sioniste via la Tchécoslovaquie. Les Etats-Unis donnaient aussi des armes et de l'argent aux Sionistes - même si ces derniers combattaient leurs alliés de guerre britanniques. Après que l'Extrême-Orient fut devenu un deuxième front de la guerre, pendant la Deuxième Guerre mondiale tandis que le Moyen-Orient était resté encore périphérique dans les confrontations impérialistes mondiales, le début de la Guerre froide devait mettre le Moyen-Orient au centre des rivalités impérialistes. Alors que la Guerre de Corée (1950-53) constitua la première des grandes confrontations entre le bloc de l'Est et celui de l'Ouest, la formation de l'Etat d'Israël, le 15 mai 1948, devait ouvrir un autre théâtre de guerre qui allait rester au coeur des confrontations Est-Ouest pendant des décennies. La première moitié du 20e siècle au Moyen-Orient a montré que la libération nationale est devenue impossible et que toutes les fractions des bourgeoisies locales sont impliquées dans les conflits globaux que se livrent entre eux les rivaux impérialistes plus puissants. Plus que jamais, le prolétariat n'avait pas à choisir entre un camp impérialiste et un autre. La formation de l'Etat d'Israël en 1948 a marqué l'ouverture d'une autre période d'affrontements sanglants pendant plus d'un demi-siècle. Plus de cent années de conflits au Moyen-Orient ont irréfutablement illustré que le le système capitaliste en déclin n'a rien d'autre à offrir que la guerre et l'extermination.
DE
(1) Le Shah d'Iran (père de celui renversé par Khomeiny) a été destitué en 1941 par la Grande-Bretagne à cause de sa supposée sympathie pour les nazis.
(2) Pendant la Première Guerre mondiale déjà, pour des raisons stratégiques, l'impérialisme allemand avait encouragé l'idée d'un Jihad arabe contre l'Angleterre, en espérant que cela affaiblirait la domination britannique au Moyen-Orient - même si cela créait une contradiction insurmontable car tout Jihad arabe se serait nécesairement tourné contre l'impérialisme turc, l'allié de l'Allemagne dans la région.
(3) Par exemple, la Grande-Bretagne empêcha l'entrée d'un bateau ayant à bord plus de 5000 réfugiés juifs, dans les ports palestiniens, parce que c'était contre les intérêts impérialistes britanniques. Dans son odyssée, ce bateau avec tous ses passagers, a été renvoyé vers la mer Noire où il a été coulé par l'armée russe et plus de 5000 juifs furent noyés. En 1939, le St Louis, bateau à vapeur du Hapag-Lloyd, en route pour Cuba avec 930 réfugiés juifs à bord, s'est vu refoulé arrivant dans les eaux cubaines. L'accès au port de Miami lui fut refusé par les gardes-côtes américains (cela malgré les appels de nombreuses "personnalités"). Finalement, le bateau a été renvoyé en Europe où pratiquement tous les réfugiés juifs furent massacrés dans l'holocauste. Même après la Seconde Guerre mondiale, le bateau Exodus, avec 4500 réfugiés à son bord, a tenté de briser le blocus mis en place par les bateaux anglais autour des ports de la Palestine. Les forces d'occupation anglaises refusèrent au bateau l'accès à Haïfa. L'organisation terroriste juive, le Haganah, voulait utiliser l'Exodus, comme moyen de forcer le blocus anglais : tous les passagers furent déportés à Hambourg par les Anglais. Le cynisme de la bourgeoisie occidentale envers le sort des Juifs a été dénoncé par le PCI-Le Prolétaire, dans son texte Auschwitz ou le Grand Alibi.
L’évolution récente du capitalisme plonge le monde dans "un effroi sans fin", dans une succession folle d’attentats, d'enlèvements, de prises d’otages, de bombardements, de tueries. En Irak, cela atteint des sommets à un niveau à peine imaginable il y a quelques années. Mais le reste du monde, dans ses zones les plus stratégiques en particulier, n'est pas épargné pour autant. La tuerie féroce de Beslan en Ossétie du Nord, en Russie, en constitue un horrible témoignage. La gravité de la situation est telle qu’à l’heure actuelle parler de chaos n’est pas réservé à "quelques catastrophistes" mais est devenu un sujet de plus en plus présent dans les médias et les milieux politiques.
Le massacre de Beslan nous montre la profondeur de la barbarie dans laquelle s'enfonce la société capitaliste : des enfants pris comme otages et soumis à des sévices horribles par des terroristes tchétchènes montrant un mépris ahurissant envers leurs semblables. Les agissements des terroristes ne sont pas l’expression d’une haine envers une institution ou un gouvernement mais sont dirigés contre des êtres humains ayant le malheur de ne pas appartenir à la même clique nationaliste qu'eux. En face, l’Etat russe quant à lui n'hésite devant aucun massacre de civils, quels qu'ils soient, pour défendre son autorité. Le résultat de cet engrenage, nous le connaissons : la déstabilisation de toutes les régions russes du Caucase, le déclenchement de tout une série d’affrontements ethniques ou religieux, l’organisation dans chaque république de bandes dont le but proclamé est la persécution des ethnies rivales.
En Irak c’est la guerre de tous contre tous. Les médias et certains groupes gauchistes parlent d’une résistance "nationale" ([1] [62]). C’est faux. Il n’y a pas de "lutte de libération nationale contre l’occupant américain". Ce qui existe, c’est une floraison de groupes de toutes sortes constitués sur des bases de clan, de localité, d’obédience religieuse, d’ethnie… qui s’entredéchirent et portent en même temps des coups à l’occupant. Chaque groupe religieux est divisé en de nombreuses cliques qui s’opposent les unes aux autres. Les attaques récentes contre les ressortissants de pays non impliqués dans la guerre, contre des journalistes, mettent encore plus en évidence le caractère aveugle et anarchique de cette guerre. C’est la confusion la plus complète où est prise en otage toute la population privée de travail, d’électricité, d’eau potable, victime des affrontements aveugles entre les uns et les autres et soumise à une terreur encore plus cruelle que du temps de Saddam.
Des facteurs locaux, immédiats, partiels ne peuvent pas permettre de comprendre cette situation. Seul un cadre historique et mondial permet d’en cerner la nature, les racines et les perspectives. Nous avons régulièrement contribué à l’élaboration d’un tel cadre et nous nous bornerons ici à en rappeler les éléments clé.
Le terrorisme devient un facteur crucial de l’évolution impérialiste
Au lendemain de la chute de l’ancien bloc de l’Est (1989) et devant les promesses ronflantes d’un "nouvel ordre mondial" faites par le père de l’actuel Bush, nous avions annoncé la perspective contraire, celle d’un nouveau désordre mondial. Dans un texte d’orientation publié en 1990 ([2] [63]), nous développions l’analyse selon laquelle "la fin des blocs ouvre les portes à une forme encore plus sauvage, aberrante et chaotique de l’impérialisme", caractérisée par des "conflits plus violents et plus nombreux, notamment dans des zones où le prolétariat est plus faible". Cette tendance, qui n’a cessé de se confirmer au cours des quinze dernières années, n’était pas la conséquence mécanique de la disparition du "système de blocs" mais un des résultats de l’entrée du capitalisme dans sa phase terminale de décadence caractérisée par la tendance à sa décomposition généralisée ([3] [64]). Au niveau de la guerre, la marque la plus saillante imprimée par la décomposition est le chaos. Il s'exprime d'une part à travers la prolifération de foyers de tensions impérialistes débouchant sur des conflits ouverts ([4] [65]) avec l'existence en leur sein d’intérêts impérialistes multiples et contraires ; d'autre part à travers l’instabilité croissante des alliances impérialistes et, de ce fait, l’incapacité des grandes puissances à stabiliser la situation, même temporairement ([5] [66]).
C’est en nous basant sur un tel cadre d'analyse que nous avions annoncé, lors de la première guerre du Golfe, que "seule la force militaire sera capable de maintenir un minimum de stabilité dans un monde menacé par un chaos montant" (id.) et que, dans ce monde "de désordre assassin, de chaos sanglant, le gendarme américain essayera de faire régner un minimum d’ordre en déployant de façon de plus en plus massive son potentiel militaire" (id.).
Cependant, dans les conditions historiques actuelles, l’usage de la force militaire n’a d’autre résultat que d’étendre les conflits en les rendant de plus en plus incontrôlables. C’est ce qu'illustre l’échec des Etats-Unis dans la guerre en Irak où ils se trouvent piégés dans un bourbier sans issue. Ces difficultés importantes de la première puissance mondiale portent atteinte à leur autorité de gendarme du monde et ne font que stimuler les agissements et surenchères de tous les impérialismes, grands et petits, même de ceux –comme les bandes tchétchènes ou irakiennes ou Al-Qaeda - qui n’ont pas d'Etat et n’aspirent pas à en conquérir un. L’échiquier des rapports internationaux ressemble à une énorme foire d’empoigne où tous s’affrontent sans pitié, transformant en cauchemar la vie de vastes couches de la population mondiale.
Le chaos, de même que le délitement généralisé des rapports sociaux, expliquent l'importance que prend le terrorisme aujourd’hui comme arme de la guerre entre impérialismes rivaux ([6] [67]). Dans les années 1980, le terrorisme était "la bombe des pauvres", une arme des Etats les plus faibles pour se faire entendre dans le concert impérialiste mondial (Syrie, Iran, Libye…). Dans les années 1990, il est devenu une arme de la concurrence impérialiste entre grandes puissances avec leurs services secrets commanditant de façon plus ou moins directe des actes perpétrés par des bandes de proscrits (IRA, ETA, etc.). Avec les attentats de 1999 en Russie et celui des Twin Towers en 2001, nous voyons que "ce sont les attaques terroristes aveugles, avec leurs commandos de kamikazes fanatisés, frappant directement les populations civiles qui sont utilisées par les grandes puissances pour justifier le déchaînement de la barbarie impérialiste" ([7] [68]). De plus en plus, il existe la tendance à ce que certaines de ces bandes de proscrits, notamment tchétchènes ou islamistes de tous poils, se déclarent "indépendants" de leurs anciens patrons ([8] [69]) et essaient de jouer leur propre carte sur l'échiquier impérialiste.
Cela constitue l’aveu le plus éclatant du chaos qui règne dans les rapports impérialistes et de l'incapacité des grandes puissances, devenues des apprentis- sorciers, à le contrôler. Malgré leurs prétentions mégalomanes, ces petits Seigneurs de la Guerre ne peuvent néanmoins pas jouer un rôle totalement indépendant car ils sont infiltrés par les services secrets des grandes puissances qui tentent, chacune, de les utiliser à leur service, ce qui est la source d'une confusion inédite sur le plan des rivalités impérialistes.
L’Asie centrale, épicentre du chaos mondial
La région d’Asie Centrale, dont les points cardinaux sont l’Afghanistan à l’Est, l’Arabie Saoudite au Sud, le Caucase et la Turquie au Nord et la rive orientale de la Méditerranée (Syrie, Palestine etc.) à l’Ouest, constitue le cœur stratégique de la planète car renfermant les réserves les plus importantes en sources d’énergie et située au carrefour des routes terrestres et maritimes de l’expansion impérialiste.
Les Etats de cette région sont soumis à une tendance à l’éclatement, à la guerre civile entre toutes les fractions de la bourgeoisie. L’épicentre en est l'Irak d'où les ondes de choc se propagent dans toutes les directions : attentats à répétition en Arabie Saoudite, qui constituent la pointe de l’iceberg d’une lutte acharnée pour le pouvoir ; guerre ouverte en Israël et Palestine ; guerre en Afghanistan ; déstabilisation du Caucase en Russie ; attentats et affrontements au Pakistan ; attentats en Turquie ; situation critique en Iran et Syrie ([9] [70]). C’est un fait que nous avions noté dans l’éditorial de la Revue Internationale n° 117 à propos de la situation en Irak, situation qui continue à s’aggraver à l’heure actuelle : "La guerre en Irak (…) est en train d'entrer dans une nouvelle phase, celle d'une sorte de guerre civile internationale qui fait tache d'huile dans tout le Moyen Orient. En Irak même, les affrontements sont de plus en plus fréquents non seulement entre la "résistance" et les forces américaines, mais entre les différentes forces "saddamistes", sunnites d'inspiration wahhabite (la secte dont se réclame Oussama Ben Laden), chiites, kurdes, et même turkmènes. Au Pakistan, une guerre civile larvée est en cours, avec l'attentat à la bombe contre une procession chiite (faisant quarante morts) et l'importante opération militaire que mène en ce moment l'armée pakistanaise au Waziristan sur la frontière afghane. En Afghanistan, toutes les déclarations rassurantes sur la consolidation du gouvernement Karzaï ne peuvent cacher le fait que ce gouvernement ne contrôle, et difficilement, que Kaboul et ses alentours, et que la guerre civile continue de faire rage dans toute la partie sud du pays. En Israël et Palestine, la situation va de mal en pis avec l'utilisation par le Hamas de jeunes enfants pour transporter ses bombes".
Un tel phénomène s'était déjà manifesté dans de nombreux pays d’Afrique (Congo, Somalie, Libéria etc.) qui ont sombré dans des guerres civiles sans issue mais le fait qu’il apparaisse brutalement dans la région qui constitue le cœur stratégique du monde a des répercussions très graves dont les effets vont être prédominants dans la situation mondiale.
Au niveau stratégique, ce sont les besoins "naturels" d’expansion vers l’Asie de l’impérialisme allemand qui se trouvent ainsi en partie barrés. Les intérêts d’une grande puissance comme la Grande-Bretagne se trouvent également menacés par la déstabilisation de l’Asie centrale. Le chaos actuel est comme une bombe à fragmentation dont les éclats atteignent la Russie (comme on peut le voir avec la situation dans le Caucase dont la tragédie de Beslan n’est qu’une manifestation), la Turquie, l’Inde et le Pakistan et finira peut-être aussi par toucher d’autres régions plus lointaines : l’Europe de l’Est, la Chine, l’Afrique du Nord. Enfin, cette région étant la réserve énergétique de la planète, sa déstabilisation ne peut qu’entraîner de graves conséquences sur la situation économique de nombreux Etats industriels comme on peut le voir actuellement avec l’emballement du prix du pétrole. Mais, ce qui constitue le fait le plus saillant de la situation actuelle, c’est l’incapacité croissante des grandes puissances à arrêter, même de façon momentanée, ce processus de déstabilisation. Cela est vrai pour les Etats-Unis eux-mêmes dont la "guerre contre le terrorisme" s’est révélée être un puissant moyen d’étendre partout le terrorisme et les conflits guerriers. Pour leur part, les appels mielleux de leurs rivaux (Allemagne, France etc.) à l’établissement d’un ordre mondial "multilatéral" fondé sur le "droit international" et "les organismes internationaux de coopération" sont des mystifications destinées à semer la confusion dans la tête des prolétaires concernant les intentions réelles de la bourgeoisie de ces pays. Par ailleurs, ces peaux de banane glissées sous les pieds du mammouth américain sont un des moyens dont disposent des pays qui lui sont militairement très inférieurs pour s'opposer à son hégémonie.
Les Etats-Unis sont, comme on vient de le voir, confrontés à un "trou noir" qui non seulement menace d’engloutir une bonne partie de leurs troupes mais aussi qui constitue, de façon croissante, une atteinte à leur prestige et un affaiblissement de leur autorité.
Le capitalisme mondial est coincé dans une contradiction insurmontable : alors que la force brute du militarisme, mise en œuvre par la première puissance mondiale, constitue le seul moyen de contenir quelque peu le chaos régnant, son usage répété finit par être non seulement incapable d’en arrêter le développement mais devient elle-même l’agent majeur de l’expansion de ce chaos.
Seul le prolétariat est en mesure d'offrir une autre perspective
De plus, bien que l’armée américaine soit – de loin – la force la plus puissante de la planète, la démoralisation se fait ressentir au sein des troupes et les effectifs disponibles pour les remplacer sont de plus en plus limités. En effet, le monde n’est plus dans la situation qui prévalait au moment de la Deuxième Guerre mondiale quand le prolétariat était embrigadé – après la défaite de la première vague révolutionnaire - et pouvait constituer une réserve de chair à canon pratiquement inépuisable.
Aujourd’hui, le prolétariat n’est pas battu et même l’Etat le plus puissant du monde n’a pas la marge de manœuvre suffisante pour enrôler les prolétaires par millions. L’état du rapport de force entre les classes dans la situation historique est donc un élément clef dans l’évolution de la société.
Aucune force, sinon le prolétariat n'est capable de mettre un terme à cet enlisement sans fin du capitalisme dans la barbarie. Il est la seule force capable d’offrir une autre perspective à l’humanité. Le développement de minorités révolutionnaires dans le monde est la manifestation d’une maturation souterraine de la conscience dans la classe ouvrière. Elles sont la partie visible des efforts du prolétariat pour apporter sa réponse de classe à la situation. Le chemin est difficile et les obstacles ne manquent pas. Un de ces obstacles, ce sont les illusions sur les fausses "solutions" que préconisent les différentes fractions de la bourgeoisie. Si beaucoup d’ouvriers, se méfiant des politiques guerrières éhontées d’un Bush, réalisent que la "guerre contre le terrorisme" ne fait que favoriser les conflits et les actes terroristes, il leur est plus difficile de faire la clarté sur les mystifications pacifistes qui servent d’arguments aux rivaux de Bush, les Schröder, les Chirac ou Zapatero et, encore plus, aux valets de la bourgeoisie qui mettent toute leur ardeur à défendre ces thèmes, en se montrant plus radicaux, comme le font les cliques de la gauche du capital, les altermondialistes et les gauchistes. Il n’y a aucune illusion à avoir : toutes ces fractions de la bourgeoisie sont des rouages de l’engrenage mortel qui entraîne la société tout entière vers l’abîme.
Toute l’histoire du dernier siècle confirme l’analyse déjà formulée par le Premier Congrès de l’Internationale Communiste : "L'humanité, dont toute la culture a été dévastée, est menacée de destruction (...) L'ancien "ordre" capitaliste n'est plus. Il ne peut plus exister. Le résultat final des procédés capitalistes de production est le chaos" ([10] [71]). Et ce chaos ne peut être vaincu que par la plus grande classe productrice, la classe ouvrière. C'est elle qui doit instituer l'ordre véritable, l'ordre communiste. Elle doit briser la domination du capital, rendre les guerres impossibles, effacer les frontières entre les Etats, transformer le monde en une vaste communauté travaillant pour elle-même, réaliser la solidarité fraternelle et la libération des peuples.
Pour se hisser à la hauteur de cette tâche de titan, le prolétariat doit développer de façon patiente et tenace sa solidarité de classe. Le capitalisme agonisant veut nous habituer à l’horreur, à considérer comme "normale" la barbarie dont il est responsable. Les prolétaires doivent réagir en manifestant leur indignation devant ce cynisme et leur solidarité avec les victimes de ces conflits sans fin, des massacres perpétrés par toutes les bandes capitalistes. Le dégoût et le rejet de ce que le capitalisme dans sa décomposition fait vivre à la société, la solidarité entre membres d’une classe qui n’ont que des intérêts communs, sont des facteurs essentiels de la prise de conscience qu’une autre perspective est possible et qu’une classe ouvrière unie a la force de l’imposer.
Mir (26-9-04)
[1] [72] Les parasites du GCI ont le culot de parler de "lutte de classe"
[2] [73] Militarisme et Décomposition, Revue Internationale nº 64
[3] [74] Voir les Thèses sur la Décomposition (Revue Internationale nº 62) et aussi "Les racines marxistes de la notion de décomposition" (Revue Internationale nº 117).
[4] [75] Selon des statistiques de l’ONU, à l’heure actuelle il y a 41 guerres régionales dans le monde
[5] [76] L’impossibilité d’imposer un règlement du contentieux Israël – Palestine, laissant comme seule perspective une aggravation sans fin des affrontements, en est une illustration criante.
[6] [77] Nous avons analysé son évolution dans l’article "Le terrorisme arme et justification de la guerre", Revue Internationale nº 112
[7] [78] Voir la Revue Internationale nº 108 l’article "Pearl Harbour 1941, Twin Towers 2001"
[8] [79] Il faut rappeler que ces Seigneurs de la Guerre étaient dans les années 80 des fidèles serviteurs des grandes puissances : d’un côté, Bin Laden travaillait pour les américains en Afghanistan, tandis que Balaiev, le commanditaire probable du côté tchétchène du carnage de Beslan, était un ancien officier de l’armée soviétique.
[9] [80] Même l’Etat le plus fort de la région , Israël, n'est pas épargné par ces tendances, même si celles-ci s'y manifestent sous une forme beaucoup plus atténuée. Ainsi on y voit les secteurs les plus radicaux de la droite appeler, en réponse aux plans de Sharon de démantèlement des colonies juives à Gaza, à la désertion de l’armée et de la police.
[10] [81] Plateforme de l’Internationale Communiste approuvée par le premier congrès tenu en mars 1919.
Lors de sa réunion plénière de l'automne 2003, l'organe central du CCI a mis en relief l'existence d'un tournant dans l'évolution de la lutte de classe internationale :
"Les mobilisations à grande échelle du printemps 2003 en France et en Autriche représentent un tournant dans la lutte de classe depuis 1989. Elles sont un premier pas significatif dans la récupération de la combativité ouvrière après la plus longue période de reflux depuis 1968." Cependant, le rapport adopté par cette réunion plénière constatait que "Tant à l'échelle internationale que dans chaque pays, la combativité est (…) encore à l'état embryonnaire et très hétérogène" et il poursuivait en affirmant que : "Plus généralement, il faut être capable de distinguer entre des situations où, pour ainsi dire, le monde se réveille un matin et ce n'est plus le même monde, et des changements qui ont lieu de façon presque imperceptible à première vue par le monde en général, comme la modification presque invisible qui se produit entre la marée montante et la marée descendante. L'évolution actuelle est incontestablement de la deuxième sorte. En ce sens, les mobilisations récentes contre les attaques sur le régime des retraites ne signifient en aucune manière une modification immédiate et spectaculaire de la situation..."
Huit mois après que ces perspectives aient été adoptées par notre organisation, il est nécessaire de se demander dans quelle mesure elles se sont vérifiées. C'est l'objet de la présente résolution.
1) S'il est une chose dont on peut constater la confirmation, c'est bien l'absence d'une "modification immédiate et spectaculaire de la situation" puisque depuis les luttes du printemps 2003 dans divers pays d'Europe, et particulièrement en France, il n'y a pas eu de mouvement massif ou marquant de la lutte de classe. De ce fait, il n'existe pas d'élément décisif permettant de confirmer l'idée que les luttes de l'année 2003 constituent effectivement un tournant dans l'évolution du rapport de forces entre les classes. En ce sens, ce n'est pas sur l'observation de la situation des luttes ouvrières au cours de la dernière année que nous pouvons fonder la conviction de la validité de notre analyse mais bien de l'examen de l'ensemble des éléments de la situation historique qui déterminent la phase présente de la lutte de classe. Un tel examen se base en fait sur le rappel du cadre d'analyse que nous nous sommes donné de la période historique actuelle.
2) Dans le cadre de cette résolution, ce n'est que de façon nécessairement résumée qu'on peut présenter les éléments déterminants de la situation de la lutte de classe :
• L'ensemble de la situation mondiale à partir de la fin des années 1960 est marqué par la sortie de la contre-révolution qui s'était abattue sur le prolétariat au cours des années 1920. La reprise historique des luttes ouvrières, marquée notamment par la grève générale de mai 68 en France, "l'automne chaud italien" de 69, le "Cordobazo" en Argentine la même année, les grèves de l'hiver 70-71 en Pologne, etc., ouvrait un cours aux affrontements de classe : face à l'aggravation de la crise économique, la bourgeoisie était incapable de mettre en œuvre sa réponse "classique", la guerre mondiale, du fait que la classe exploitée avait cessé de marcher derrière les drapeaux de ses exploiteurs.
• Ce cours historique aux affrontements de classe, et non à la guerre mondiale, s’est maintenu dans la mesure où le prolétariat n'a pas subi de défaite directe, ni de défaite idéologique profonde conduisant à un embrigadement derrière des drapeaux bourgeois comme la démocratie ou l'antifascisme.
• Cependant cette reprise historique a rencontré tout une série de difficultés, notamment au cours des années 1980, du fait évidemment des manœuvres déployées par la bourgeoisie face à la classe ouvrière mais aussi du fait de la rupture organique subie par l’avant-garde communiste suite à la contre-révolution (absence et retard dans le surgissement du parti de classe, carence dans la politisation des luttes). Un des facteurs croissants des difficultés rencontrées par la classe ouvrière est l’aggravation de la décomposition de la société capitaliste moribonde.
• C’est justement la manifestation la plus spectaculaire de cette décomposition, l’effondrement des régimes dits "socialistes" et du bloc de l’Est à la fin des années 1980, qui est à l’origine d’un recul important de la conscience dans l'ensemble de la classe du fait de l'impact des campagnes sur la "mort du communisme"qu’il a permises.
• Ce recul de la classe a encore été aggravé au début des années 1990 par toute une série d'événements qui ont accentué le sentiment d'impuissance de la classe ouvrière :
- la crise et la guerre du Golfe en 1990-91 ;
- la guerre en Yougoslavie à partir de 1991 ;
- de multiples autres guerres et massacres dans beaucoup d'autres lieux (Kosovo, Ruanda, Timor, etc.) avec la participation fréquente des grandes puissances au nom des "principes humanitaires".
• L’emploi massif des thèmes humanitaires (comme par exemple au Kosovo en 1999) exploitant les manifestations les plus barbares de la décomposition (comme "la purification ethnique") a justement constitué un facteur supplémentaire de désarroi pour la classe ouvrière, notamment celle des pays les plus avancés, invitée à applaudir les aventures militaires de ses gouvernants.
• Les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis ont permis à la bourgeoisie des pays avancés de répandre une nouvelle couche de mystifications sur le thème de la "menace terroriste", du "nécessaire combat" contre cette menace, mystifications permettant notamment de justifier la guerre en Afghanistan fin 2001 et la guerre en Irak de 2003.
• Par ailleurs, ce qui aurait pu constituer après 1989 un antidote aux campagnes sur la "faillite du communisme" et la "supériorité du capitalisme libéral", l’aggravation inéluctable de la crise économique, a connu un répit au cours des années 1990 (concrétisé par un certain recul du chômage) ; de ce fait, les illusions créées par ces campagnes se sont maintenues tout au long de ces années avec l’aide aussi de celles déployées autour des "success stories" des "dragons" et des "tigres" asiatiques et autour de la "révolution des nouvelles technologies".
• Enfin, l’arrivée des partis de gauche au gouvernement dans la grande majorité des pays européens, dans la seconde moitié des années 1990, arrivée qui était permise tant par le recul de la conscience et de la combativité de la classe ouvrière que par la relative accalmie dans l’aggravation de la crise économique, a permis à la classe dominante (et c’était son objectif essentiel) de poursuivre une série d’attaques économiques contre la classe ouvrière tout en s'évitant les mobilisations massives de celle-ci, mobilisations qui sont une des conditions de la reprise de sa confiance en soi.
3) C’est à partir de l’ensemble de ces éléments qu’on peut fonder l’existence véritable d’un tournant dans le rapport de forces entre les classes. Cela dit, on peut se faire une première idée de ce tournant par la simple observation et comparaison des situations qui ont prévalu lors de deux moments importants de la lutte de classe au cours de la dernière décennie, dans un des pays qui depuis 1968 (mais aussi au cours du 19e siècle déjà) a représenté une sorte de "laboratoire" de la lutte de classe et des manœuvres bourgeoises destinées à la contrer, la France. Ces deux moments importants sont les luttes de l’automne 1995, principalement dans le secteur des transports, contre le "plan Juppé" de réforme de la Sécurité sociale et dernièrement les grèves du printemps 2003 dans le secteur public contre la réforme des retraites imposant dans ce secteur une plus longue durée des années de travail et une baisse des pensions.
Comme le CCI l’avait déjà souligné à l’époque, les luttes de 1995 faisaient suite à une manœuvre élaborée par les différents secteurs de la bourgeoisie visant fondamentalement, dans une période où la situation économique n’imposait pas des attaques violentes immédiates, à redorer le blason des syndicats afin de leur permettre de mieux encadrer, et saboter, les luttes à venir du prolétariat.
En revanche, les grèves du printemps 2003 font suite à une attaque massive contre la classe ouvrière rendue nécessaire pour faire face à l’aggravation de la crise capitaliste. Dans ces luttes, les syndicats n’interviennent pas pour redorer leur blason mais pour saboter au mieux le mouvement et permettre qu’il s’achève par une défaite cuisante de la classe ouvrière.
Cependant, malgré leurs différences, il existe des caractéristiques communes à ces deux épisodes de la lutte de classe : l’attaque principale qui affecte tous les secteurs ou de vastes secteurs de la classe ouvrière (en 1995 le "plan Juppé" de réforme de la Sécurité sociale, en 2003 la réforme des retraites du secteur public) est accompagnée d'un attaque spécifique contre un secteur particulier (en 1995 la réforme du régime des retraites des cheminots, en 2003 la "décentralisation" de toute une série de personnels de l’éducation nationale) qui, du fait qu’il manifeste une combativité plus importante et massive, apparaît comme le fer de lance du mouvement. Après plusieurs semaines de grève les "concessions" qui sont faites par rapport à ces attaques spécifiques vont permettre de faire reprendre le travail plus facilement dans les secteurs concernés ce qui favorisera la reprise générale puisque "l’avant-garde" elle-même cesse la lutte. En décembre 1995, c'est l’abandon du projet de réforme du régime de retraite des cheminots qui les avait conduits à cesser le mouvement ; en 2003, le "recul" du gouvernement sur les mesures de "décentralisation" de certains personnels des établissements scolaires a contribué à la reprise du travail dans le secteur de l'éducation.
Cela dit, ce n'est absolument pas dans la même ambiance que se fait la reprise du travail lors des deux épisodes :
- en décembre 1995, bien que le gouvernement ait maintenu le "plan Juppé" (qui avait d'ailleurs reçu le soutien d'un des principaux syndicats, la CFDT) c'est un sentiment de "victoire" qui prévaut : sur une question au moins, le régime de retraite des cheminots, le gouvernement a purement et simplement retiré son projet ;
- à la fin du printemps 2003, en revanche, les quelques concessions accordées sur la question du statut de certaines catégories du personnel de l'éducation nationale ne sont nulle part ressenties comme une victoire (d'autant plus que les bataillons les plus nombreux, les enseignants, nétaient pas directement concernés par ces mesures et leur retrait), mais tout simplement comme le fait que le gouvernement ne voudra rien lâcher d'autre, et le sentiment de défaite est encore aggravé par l'annonce de la part des autorités que les journées de grève seraient intégralement retranchées du salaire, contrairement à ce qui s'était passé auparavant dans le secteur public.
Si l'on essaie d'établir un bilan global de ces deux épisodes de la lutte de classe on peut faire ressortir les points suivants :
- en 1995, le sentiment de victoire fortement répandu dans la classe ouvrière favorise de façon notable la recrédibilisation des syndicats (phénomène qui n'est pas limité à la France mais concerne la plupart des pays d'Europe, notamment la Belgique et l'Allemagne où on avait assisté à des manœuvres bourgeoises semblables à celles mise en œuvre en France, comme nous l'avions relevé dans notre presse) ;
- en 2003, le fort sentiment de défaite qui résulte des grèves du printemps (en France mais également dans d'autres pays comme l'Autriche) ne provoque pas de discrédit majeur des syndicats qui ont réussi à ne pas se démasquer et qui, dans certaines circonstances, sont même apparus comme plus "combatifs que la base". Cependant, ce sentiment de défaite annonce le début d'un processus où les syndicats vont perdre des plumes, où la multiplication de leurs manœuvres permettra de mettre en évidence que sous leur conduite, la lutte est toujours défaite et que leur jeu va toujours dans le sens de cette défaite.
En ce sens, les perspectives pour le développement des luttes et de la conscience du prolétariat sont bien meilleures après 2003 qu'après 1995, puisque :
- le pire pour la classe ouvrière n'est pas une défaite franche mais le sentiment de victoire après une défaite masquée (mais réelle) : c'est ce sentiment de "victoire" (contre le fascisme et dans la défense de la "patrie socialiste") qui a constitué le poison le plus efficace pour plonger et maintenir le prolétariat dans la contre-révolution pendant quatre décennies au milieu du 20e siècle ;
- le principal instrument de contrôle de la classe ouvrière et de sabotage de ses luttes, le syndicat, est entré dans une trajectoire d'affaiblissement.
4) Si l'existence d'un tournant dans les luttes et la conscience de la classe ouvrière peut être constatée de façon empirique, à travers le simple examen des différences entre la situation de 2003 et celle de 1995, la question se pose : pourquoi ce tournant a-t-il lieu maintenant et non pas il y a cinq ans par exemple ?
A cette question on peut déjà apporter une réponse simple : pour les mêmes raisons que le mouvement inter-mondialiste débutait à peine il y a cinq ans alors qu'aujourd'hui il est devenu une véritable institution dont les manifestations mobilisent des centaines de milliers de personnes ainsi que l'attention de tous les médias.
Plus concrètement et précisément on peut apporter les éléments de réponse suivants :
• Après l'énorme impact des campagnes sur "la mort du communisme" à partir de la fin des années 80, un impact qui était à la mesure de l'importance énorme de l'événement constitué par l'effondrement interne de ces régimes qui s'étaient présentés (et avaient été présentés) pendant plus d'un demi-siècle comme "socialistes", "ouvriers", "anti-capitalistes", il fallait un certain temps, en l'occurrence une bonne décennie, pour que s'évaporent les brumes, le désarroi résultant de ces campagnes, que s'amenuise l'impact de leurs "arguments". Il avait fallu quatre décennies pour que le prolétariat mondial puisse sortir de la contre-révolution, il aura fallu un bon quart de cette durée pour qu'il se relève des coups qu'il a reçus avec la mort du fer de lance de cette même contre-révolution, le stalinisme, dont le "cadavre pourrissant a continué d'empoisonner l'atmosphère qu'il respire" (comme nous l'avions écrit en 1989).
• Il fallait notamment que soit totalement évacué l'impact de l'idée, promue avec éclat par Bush père, que l'effondrement des régimes "socialistes" et du bloc de l'Est permettait l'éclosion d'un "nouvel ordre mondial". Cette idée a été brutalement affectée dès 1990-91 par la crise et la guerre du Golfe puis par la guerre en Yougoslavie qui s'est prolongée jusqu'en 1999 avec l'offensive sur le Kosovo. Après cela, il y a eu les attentats du 11 septembre et maintenant la guerre en Irak, en même temps que la situation ne cesse de se dégrader en Israël-Palestine. Jour après jour il devient plus évident que la classe dominante ne peut pas plus mettre un terme à ses affrontements impérialistes et au chaos mondial qu'à la crise économique qui en constitue la toile de fond.
• Justement, la dernière période, principalement depuis l'entrée dans le 21e siècle, a remis à l'ordre du jour l'évidence de la crise économique du capitalisme, après les illusions des années 1990 sur la "reprise", les "dragons" et sur la "révolution des nouvelles technologies". En même temps, ce nouveau pas franchi par la crise du capitalisme a conduit la classe dominante à intensifier la violence de ses attaques économiques contre la classe ouvrière, à généraliser ces attaques.
• Cependant, la violence et le caractère de plus en plus systématique des attaques contre la classe ouvrière n’a pas provoqué de sa part jusqu’à présent de riposte massive ou spectaculaire, ou même de riposte d’une ampleur comparable à celles de 2003. En d’autres termes, pourquoi le "tournant" de 2003 s’est-il pas manifesté sous la forme d’une "inflexion" et non d’un surgissement explosif (comme par exemple celui que nous avions vu en 68 et au cours des années suivantes) ?
5) À cette question il existe plusieurs niveaux de réponse.
En premier lieu, comme nous l’avons souvent mis en évidence, c’est de façon lente que s’est opéré le développement de la reprise historique du prolétariat : par exemple, entre le premier événement majeur de cette reprise historique, la grève générale de mai 68 en France et son point culminant, à ce jour, les grèves en Pologne de l’été 1980, il s’est écoulé plus de 12 années. De même, entre la chute du mur de Berlin en novembre 1989 et les grèves du printemps 2003, il s’est écoulé 13 ans et demi, c’est-à-dire plus longtemps qu’entre le début de la première révolution en Russie, en janvier 1905 et la révolution d’Octobre 1917.
Le CCI a déjà analysé les causes de la lenteur avec laquelle s’est opéré ce développement si on le compare avec celui qui a précédé la révolution de 1917 : aujourd’hui la lutte de classe surgit à partir de la crise économique du capitalisme et non de la guerre impérialiste, une crise dont la bourgeoisie est capable, elle l’a amplement démontré, de ralentir le rythme.
Le CCI a également mis en évidence d’autres facteurs ayant contribué à ralentir le rythme du développement de la lutte et de la conscience du prolétariat, des facteurs liés à la rupture organique résultant de la contre-révolution (et qui ont retardé la constitution du parti) et à la décomposition du capitalisme, notamment des tendances au désespoir, à la fuite et au repli sur soi qui ont affecté le prolétariat.
Par ailleurs, pour comprendre la lenteur de ce processus il faut également prendre en compte l’impact de la crise elle-même : notamment le fait qu’elle se manifeste par une montée du chômage qui constitue un facteur important d'inhibition de la classe ouvrière, en particulier dans ses nouvelles générations qui, traditionnellement, sont les plus combatives mais qui aujourd’hui sont souvent plongées dans le chômage avant même d’avoir pu faire l’expérience du travail associé et de la solidarité entre travailleurs. Lorsque la mise au chômage prend la forme de licenciements massifs, elle contient encore une charge explosive, même si celle-ci peut difficilement s’exprimer sous la forme classique de la grève qui, dans le cas des fermetures d’entreprises, est inefficace par définition. Mais lorsque la montée du chômage résulte tout simplement du non remplacement des départs à la retraite, comme c’est souvent le cas aujourd’hui, les ouvriers qui n’arrivent pas à trouver un emploi sont souvent désemparés.
Le CCI a souvent mis en évidence le fait que la montée inéluctable du chômage constitue une des manifestations les plus probantes de la faillite définitive du mode de production capitaliste, donc une des fonctions historiques essentielles était d’avoir étendu au monde entier et de façon massive le travail salarié. Cependant, de façon immédiate, le chômage est principalement un facteur de démoralisation de la classe ouvrière, d’inhibition de ses luttes. Ce n’est que dans une étape beaucoup plus avancée du mouvement de la classe que le caractère subversif de ce phénomène pourra devenir un facteur de développement de sa lutte et de sa conscience, en fait lorsque la perspective du renversement du capitalisme aura fait sa réapparition, sinon massive, au moins significative dans les rangs du prolétariat.
6) Et c’est justement là que réside une des causes du rythme lent du développement des luttes ouvrières aujourd’hui, la faiblesse relative des réponses que la classe oppose aux attaques croissantes du capitalisme : le sentiment, encore très confus mais qui ne demande qu’à se développer dans la période qui est devant nous, qu’il n’existe pas de solution aux contradictions qui assaillent le capitalisme aujourd’hui, que ce soit au plan de son économie ou des autres manifestations de sa crise historique, comme la permanence des affrontements guerriers, la montée du chaos et de la barbarie dont chaque jour qui passe démontre un peu plus clairement le caractère irrésistible.
Ce phénomène d’hésitation du prolétariat devant l’ampleur de sa tâche a déjà été mis en évidence par Marx et le marxisme depuis le milieu du 19e siècle (notamment dans "Le 18 brumaire de Louis Bonaparte"). C’est ce phénomène qui explique en partie le paradoxe de la situation présente : d’une part les luttes peinent à prendre de l’ampleur malgré la violence des attaques que subit la classe ouvrière. D’autre part, on voit se confirmer le développement, au sein de la classe, d’une réflexion en profondeur, bien que grandement souterraine aujourd’hui, dont une manifestation qui ne se dément pas est l’apparition de tout une série d’éléments et de groupes, souvent jeunes, qui se tournent vers les positions de la Gauche communiste.
Dans ce contexte, il importe de se prononcer clairement sur la portée de deux aspects de la situation présente qui participent de la passivité relative du prolétariat :
- l’impact des défaites qu’il a subies au cours de la dernière période et dont la bourgeoisie a tout fait, notamment à travers des déclarations arrogantes, pour qu’elles entraînent la plus grande démoralisation possible ;
- le chantage systématique qui est fait à la "délocalisation" pour faire accepter aux ouvriers des pays les plus développés des sacrifices considérables.
Pendant toute une période, ces éléments vont jouer en faveur de la "paix sociale" au bénéfice de la bourgeoisie, et celle-ci ne se gênera pas pour exploiter au maximum ce "filon". Cependant, lorsque l’heure des luttes massives aura sonné, parce que les masses ouvrières ne pourront faire autrement, face à l’ampleur des attaques, alors l'acumulation des humiliations subies par les ouvriers, l’énorme sentiment d’impuissance et de démoralisation, tout le "chacun pour soi" qui aura pesé pendant des années se convertira en son contraire : la volonté de ne plus subir, la recherche décidée de la solidarité de classe, entre secteurs, entre régions et entre pays, l’accession à une perspective nouvelle, celle de l’unité mondiale du prolétariat en vue du renversement du capitalisme.
CCI (Juin 04)
Nous publions ci-dessous des extraits d’un long article des camarades du Núcleo Comunista Internacional d’Argentine consacré à une analyse approfondie du mouvement piquetero, à dénoncer son caractère anti-ouvrier et à combattre les mensonges avec lesquels les groupes gauchistes de tout poil "se sont consacrés à tromper le prolétariat avec de fausses attentes, lui faisant croire que les objectifs et les moyens du mouvement piquetero contribuaient au progrès de sa lutte".
Un groupe de tendance anarchiste comme le GCI, avec son langage pseudo marxiste, s’apprête à apporter son inestimable contribution à cette tâche consistant à tromper, falsifier et empêcher que le prolétariat ne tire les véritables leçons et ne s’arme contre les pièges tendus par son ennemi de classe. C'est ce que dénoncent très bien les camarades du NCI.
Il se peut que beaucoup considèrent que ces mouvements de chômeurs ont débuté au cours de ces 5 ou 6 dernières années quand la misère, le chômage et la famine se sont abattus dans les grands ensembles du Gran Buenos Aires, Rosario, Cordoba, etc. Ce n’est pas le cas : les courants piqueteros prennent leur origine, au cours des années 90, dans les mouvements appelés "Manzaneras", que dirigeait l’épouse du gouverneur de la province de Buenos Aire de l’époque, Eduardo Duhalde, et qui avaient une double fonction : d’une part le contrôle social et politique, le développement de la capacité de mobilisation des larges couches désespérées en faveur de la fraction bourgeoise que représentait Duhalde et, d’autre part, la prise en charge de la distribution de nourriture aux chômeurs (un œuf et un demi-litre de lait quotidiens), puisqu’il n’y avait pas alors de programmes pour les chômeurs, ni aides, etc. Mais au fur et à mesure de la croissance exponentielle du chômage et des protestations des chômeurs, les manzaneras commencèrent à disparaître de la scène. Il y avait une place vacante, qu’il était important d’occuper, et qu’occupèrent une ribambelle d’organisations pour la plupart dirigées par l’Église catholique, les courants politiques gauchistes, etc. Plus tard est entré en scène le Parti Communiste Révolutionnaire maoïste avec son "Courant Classiste et Combatif", les trotskistes du Parti Ouvrier qui ont formé leur propre appareil de chômeurs, le Pôle Ouvrier, et par la suite les autres courants.
Ces premières organisations reçurent leur baptême du feu à Buenos Aires, de façon massive, avec les barrages routiers sur la stratégique Route n° 3 qui relie Buenos Aires à l’extrême sud du pays, la Patagonie, avec la revendication de plus d’allocations pour les chômeurs, lesquelles étaient contrôlées et gérées par des conseils consultatifs qui comprenaient la municipalité, les courants piqueteros, l’Église, c’est-à-dire par l’État bourgeois.
C’est ainsi que les "Plans Travailler" ainsi que les différentes allocations permirent à la bourgeoisie d’exercer un contrôle social et politique sur les chômeurs à travers les différentes organisations piqueteras, qu’elles soient de type péroniste, trotskiste, guévariste, stalinien ou syndical à travers la C.T.A. Ensuite, ces courants ont commencé à se propager dans les quartiers ouvriers durement touchés par le chômage, la famine et la marginalisation, et ils ont commencé à tisser leur structure, tout cela avec l’argent de l’État bourgeois.
Pour qu’ils puissent bénéficier des aides et des colis de nourriture (5 kg) on exigeait des adhérents qu’ils se mobilisent derrière les drapeaux de l’organisation, qu’ils participent à ses actions politiques si celle-ci avait une structure politique, qu’ils lèvent la main et votent en faveur des propositions du groupe auquel elle "appartenait", tout cela sous peine de perdre le droit aux subsides, c’est-à-dire les misérables 150 pesos (ou 50 dollars).
Mais la liste des obligations des chômeurs envers le mouvement ne s’arrêtait pas là. Ces derniers avaient tout une série d’obligations auprès des organisations de chômeurs et leur réalisation était consignée dans un cahier où celui qui obtient le meilleur score –en participant aux réunions, aux marches, en donnant son accord à la position officielle, ne courait pas le risque de perdre ses prestations- en revanche pour qui exprimait des opinions non conformes, le score s’amenuisait jusqu’à perdre le bénéfice du plan.
Mais de plus, les organisations soutiraient aux chômeurs un pourcentage ou une somme fixe d’argent à titre de "cotisation", cet argent étant destiné à verser des revenus aux mouvements, à payer des locaux pour le fonctionnement des mouvements de chômeurs et des groupes politiques auxquels ils étaient rattachés, etc.
Le paiement de cette cotisation était obligatoire et à ce titre, les "référents" de chaque organisation locale de quartier des divers mouvements de chômeurs les accompagnaient à la banque même où, après avoir reçu leur allocation, ils devaient payer leur cotisation.
En 2001, avant les journées interclassistes du 19 et du 20 décembre, l’assemblée piquetera était dominée par le Pôle Ouvrier, le Courant maoïste Classe et Combat, et la Fédération Terres, Logement et Habitat.
Les positions soutenues dans ces assemblées et dans les suivantes montrent clairement quelle est la nature des divers groupes piqueteros, comme instruments au service de l’État bourgeois. Cette nature n’a pas changé après la rupture entre le Pôle Ouvrier et les autres courants, donnant naissance au Bloc piquetero.
Le rôle attribué aux chômeurs ou au "sujet piquetero" comme aime à le désigner le Parti Ouvrier dans son hebdomadaire Presse Ouvrière, lorsqu’il parle de l’objectif du mouvement piquetero, est de "devenir un mouvement de masse", sous entendu de la masse des chômeurs, des ouvriers actifs et de toutes les classes moyennes poussées vers la classe ouvrière et celle des dépossédés, c’est-à-dire que la classe ouvrière doit s’intégrer dans un vaste front inter classes et doit lutter, non sur son propre terrain mais dans un camp qui lui est totalement étranger.
Ce qui démontre la justesse de la position du CCI, telle que nous la défendîmes alors, quand il qualifiait les événements du 19 et 20 décembre comme une révolte interclassiste.
Le Parti Ouvrier (PO) dans un paragraphe on ne peut plus sobre d’une résolution de son 13ème Congrès affirme sans la moindre honte :
"Celui qui contrôle la nourriture des masses contrôle les masses…". En d’autres termes, malgré ses déclamations pour empêcher la bourgeoisie de contrôler les masses en contrôlant la nourriture, le PO a en réalité la même attitude que la bourgeoisie : le contrôle des plans sociaux, celui des colis alimentaires afin de pouvoir ainsi contrôler les chômeurs. Cette attitude n’est pas le propre du PO mais de l’ensemble et de la totalité des courants, groupes et regroupements piqueteros.
Ces quelques exemples démontrent que les mouvements de chômeurs qui ont occupé les mass média, que ce soit au plan national ou international, et qui amenèrent l’imaginaire de la petite bourgeoisie radicalisée à croire aux prémisses d’"une révolution", en l’existence de "conseils ouvriers", etc., sont une supercherie totale.
Si l’on considère, comme le PO, que le mouvement piquetero est le fait le plus significatif du mouvement ouvrier depuis le Cordobazo [soulèvement des ouvriers de Córdoba en 1969, NDLR], on discrédite ce dernier ainsi que les luttes de caractère ouvrier qui se déroulèrent à cette période ; il ne s’agissait pas d’une rébellion populaire ou de style inter classiste, bien au contraire ce furent des combats ouvriers qui développèrent des comités ouvriers qui se chargèrent des fonctions les plus diverses, en tant que comités de défense, de solidarité, etc.
Un contradicteur pourra nous critiquer en disant que nous avons bien rendu compte de la position des directions des mouvements et organisations piqueteras, mais que ce qui compte c’est la dynamique du processus ou du phénomène piquetero, ses luttes, ses mobilisations, ses initiatives.
La réponse est simple, à ceux qui nous font cette objection, nous devons répondre de la même façon que nous le fîmes au BIPR, avec la critique faite dans Revolución Comunista n° 2 [journal du NCI] à ses positions concernant l’"argentinazo" du 19 et 20 décembre : les positions adoptées par ce courant sont de simples désirs de type idéaliste.
Les organisations piqueteras sont qui les dirigent, leurs chefs, rien de plus. Le reste, les piqueteros au visage caché occupés à brûler des pneus sont prisonniers de leurs 150 pesos mensuels et des 5 kg de nourriture que l’État bourgeois leur octroie via les organisations.
Et comme il a été dit plus haut, tout cela doit être fait sous peine de perdre les droits en question. En résumé les mouvements piqueteros ne signifient nullement un développement de la conscience mais bien au contraire la régression de la conscience ouvrière, puisque ces organisations impriment une idéologie étrangère à la classe ouvrière, comme l’exprime la formule citée plus haut : qui gère la nourriture gère la conscience, mettant en évidence le fait que le PO adopte le point de vue de la bourgeoisie, avec sa logique perverse qui ne peut mener qu’à la défaite de la classe ouvrière et des chômeurs. Car tel est le rôle du gauchisme : LA DÉFAITE DE LA CLASSE OUVRIÈRE ET LA PERTE DE SON AUTONOMIE DE CLASSE, quelles que soient les consignes "révolutionnaires" qu’il puisse exhiber.
Les inexactitudes, les demi-vérités, et les mystifications n’aident pas le prolétariat mondial, bien au contraire, elles aggravent davantage les erreurs et les limitations des futures luttes. C’est ce que fait le GCI lorsque il écrit dans sa revue Communisme (n°49, 50,51) que c’est : "la première fois dans l’histoire de l’Argentine que la violence révolutionnaire du prolétariat parvient à renverser le gouvernement", et il poursuit "la distribution entre les prolétaires de marchandises expropriées, et les repas "populaires" préparés avec le produit des récupérations… Affrontements avec la police et autres troupes de choc de l’État, comme les bandes mercenaires péronistes, spécialement le jour de la venue au pouvoir présidentiel de Duhalde…"
Le GCI, avec son attitude et ses mensonges sème la confusion dans la classe ouvrière mondiale, l’empêchant de tirer les nécessaires leçons des événements de 2001.
Tout d’abord ce n’est nullement la "violence révolutionnaire" qui renversa le gouvernement De La Rua. Au contraire, ce gouvernement bourgeois tomba à cause des conflits et des luttes internes au sein de la bourgeoisie. Il n’y pas eu non plus distribution "des biens expropriés", les pillages ne furent pas ce que prétend le GCI "une attaque généralisée de la propriété privée et de l’État", c’était le fait de personnes désespérées, affamées, qui ne pensèrent jamais, ne serait-ce qu'accessoirement, attaquer la propriété privée, mais simplement calmer la faim pendant un jour ou deux.
Ainsi, la falsification des faits se poursuit quand le GCI parle des affrontements lors de l’avènement de Duhalde comme d’une lutte du "mouvement" prolétaire contre les milices péronistes. C’est faux, c’est un mensonge. L’affrontement qui s'est produit le jour de l'accession de Duhalde à la première magistrature nationale, s'est déroulé entre appareils de l’État bourgeois : d’un coté les péronistes, de l’autre les gauchistes du MST, du PCA, et autres groupes trotskistes et guévaristes mineurs ; mais la classe ouvrière était absente ce jour là.
On peut penser un instant que, peut-être, ces "erreurs" du GCI sont dues à un excès d’enthousiasme révolutionnaire, en toute bonne fois. Mais en poursuivant la lecture de cette revue, il est facile d’observer que ce n’est pas le cas ; la seule chose que fait le GCI, c’est de jouer un rôle de confusion qui ne profite qu’à la bourgeoisie. Le GCI ment à la classe ouvrière mondiale et alimente la mystification piquetera, en disant : "l’affirmation du prolétariat n’aurait pas été possible en Argentine sans le mouvement piquetero, fer de lance de l’associationnisme prolétarien de la dernière décennie" et "en Argentine, le développement de cette force de classe se révèle en quelques mois si puissante que les prolétaires qui ont encore du travail s’y joignent. Pendant les dernières années toute grande lutte se coordonne et s’articule aux piquets, aux assemblées et structures de coordination des piqueteros." Il serait préoccupant que de telles affirmations proviennent du milieu politique prolétarien, en revanche, elles ne nous étonnent pas de la part du GCI, un groupe semi anarchiste qui revendique l’idéologie petite bourgeoise et raciste de Bakounine. Mais ce qui nous préoccupe, ce sont les mensonges que cette presse met dans l’esprit de ces lecteurs
Le mouvement piquetero, comme nous le disions plus haut, (excepté en Patagonie et au nord de Salta) est l’héritier des Manzaneras, et le supposé associationnisme que généraient les piquets, n’est rien d’autre que l’obligation qui est faite à chaque bénéficiaire du "Plan Travailler", ou des autres aides, de tout faire pour ne pas perdre ces subsides misérables que l’État bourgeois lui octroie. Il n’existe entre eux aucune solidarité, bien au contraire, ils sont tous contre tous, chacun recherchant un petit avantage au détriment et au prix de la famine d’un autre.
C'est pour cela qu'on ne peut qualifier le piquet, en aucune façon, comme le fait le plus significatif de la classe ouvrière et on ne peut mentir effrontément au sujet de la "coordination" des ouvriers chargés des piquets. Le GCI continue de mentir en disant que : "l’associationnisme généralisé du prolétariat en Argentine est sans aucun doute une affirmation naissante de cette autonomisation du prolétariat… L’action directe, l’organisation en force contre la légalité bourgeoise, l’action sans médiation intermédiaire, l’attaque contre la propriété privée… sont de formidables affirmations de cette tendance du prolétariat à se constituer en force destructrice de tout l’ordre établi…"
Ces affirmations sont, sans le moindre doute, la preuve claire d’une tentative délibérée d’escroquer la classe ouvrière mondiale pour l’empêcher de tirer les leçons et enseignements nécessaires. C’est en définitive un grand service que rend le GCI à la bourgeoisie et à la classe dominante. On ne peut escroquer la classe ouvrière en tentant de redessiner et transformer le sens des faits, des actions et des mots d'ordre ; le slogan "qu’ils partent tous" n’est pas une affirmation révolutionnaire, mais plutôt une affirmation pour qu’ils restent tous, c’est la recherche d’un "gouvernement bourgeois honnête".
Mais il faut se poser la question de savoir ce que recouvre pour le GCI le mot ‘prolétaire’. Pour ce groupe, le prolétariat ne se définit pas selon le rôle qu’il joue dans la production capitaliste : c’est-à-dire, si les prolétaires sont les maîtres des moyens de production ou s'ils vendent leur force de travail. Pour le GCI, le prolétariat est une catégorie qui comprend aussi bien les chômeurs (qui font partie de la classe ouvrière) que le lumpen et autres couches et catégories non exploiteuses, comme on peut le voir dans sa publication Communisme n°50.
La position du GCI, d’inclure le lumpen dans le prolétariat, n’est ni plus ni moins qu’une tentative de faire passer de façon détournée l'idée qu’un nouveau sujet social révolutionnaire s’est constitué, et aussi de soustraire les chômeurs à leur appartenance à la classe ouvrière. Bien qu’il s'en défende, le GCI a, à bien des égards, des positions semblables à celles adoptées par le gauchisme argentin, comme le Parti Ouvrier, quand il crée une sous-catégorie d’ouvriers, les "ouvriers piqueteros". Et cela se voit quand le GCI tente d’expliquer sa vision (semi-anarchiste et guerrilleriste qui n’a rien à voir avec le marxisme) sur ce sujet prolétaire et dit à propos des membres du lumpen qu’ils sont "les éléments les plus décidés à s’opposer à la propriété privée" car ils sont les éléments les plus désespérés.
La question à se poser est la suivante : le lumpen prolétariat est-il une couche sociale différente du prolétariat ? Pour le GCI elle ne l’est pas, c’est plutôt le secteur le plus attaqué du prolétariat. Ici le GCI assimile de façon évidente le lumpen avec les chômeurs ce qui est radicalement faux. Cela n'empêche absolument pas la bourgeoisie d'essayer d'utiliser le chômage pour que les détachements ouvriers privés de travail se démoralisent du fait de leur isolement, parvenant ainsi à les lumpeniser pour qu’ils perdent leur conscience de classe. Mais il y une grande différence entre cela et la position soutenue par le GCI, étant donné que l'idée que le lumpen est le secteur le plus désespéré du prolétariat et que ce désespoir mène à "ne pas respecter la propriété privée", est absolument fausse.
Les éléments du lumpen sont pleinement intégrés dans la société capitaliste du "sauve qui peut", du "chacun pour soi", et son "non respect de la propriété privée" est la manifestation du désespoir de cette couche sociale.
Il convient d’affirmer ici que le GCI proclame de façon détournée la fin du prolétariat, se faisant ainsi l’écho des idéologies et théories propagées par la bourgeoisie dans les années 90, lorsqu’il proclame que ces couches sociales sans avenir font partie du prolétariat, et en niant à la classe ouvrière son caractère d’unique classe sociale révolutionnaire à notre époque et qu’elle soit l’unique classe qui ait une perspective communiste et de destruction du système d’exploitation imposé par le capitalisme.
C'est faux que la révolte de 2001 ait eu un caractère prolétarien et révolutionnaire ; c'est faux que le prolétariat ait défié la propriété privée. Les structures associatives auxquelles se réfère le GCI font partie intégrante de l’appareil d’État, pour diviser, pour désunir la classe ouvrière, puisque les groupes piqueteros, quelles que soient leurs structures, n’ont jamais envisagé ni se sont donné pour objectif de détruire la propriété privée, ni proposé une perspective communiste.
En réalité, le GCI est partie intégrante de tout le tapage médiatique sur les piquets et les groupes piqueteros, mystifiant, divisant, et désunissant la classe ouvrière et niant le caractère révolutionnaire du prolétariat. Pour ce faire, il agite des thèmes à propos lesquels il essaie de maintenir une apparence marxiste, mais qui ne sont qu’une déformation de l’idéologie bourgeoise.
De plus, le GCI lance une violente attaque contre le CCI et la position que celui-ci a défendue concernant les événements de 2001. Nous considérons fermement que la position du CCI fut la seule qui tira correctement les leçons et l’enseignement de la révolte populaire d’Argentine en 2001, tandis que le BIPR se basait purement et simplement sur le fétiche des nouvelles "avant-gardes" et des "masses radicalisées des nations périphériques".
Le GCI (comme la fraction interne du CCI) adopta une position de type petit bourgeois, non prolétarienne et nettement colorée d’anarchisme.
Notre petit groupe tira des leçons sur la révolte interclassiste argentine qui étaient les mêmes que celles de nos camarades du CCI sans s’aveugler par l’impressionnisme tiers-mondiste du BIPR, ni l’"action révolutionnaire prolétarienne" du lumpen telle que la pose le GCI.
Assimiler la rébellion interclassiste argentine et les couches qui sont intervenues en son sein avec la révolution russe de 1917 est un non sens total. Que vient faire la référence à Kerensky dans les analyses du soulèvement de 2001 ? La réponse est RIEN. L’analogie faite par le GCI est évidemment intéressée. Elle n’est pas le fait de simples erreurs ou d’une analyse hâtive ou de visions idéalistes. C’est au contraire, purement et simplement, le produit de son option idéologique qui s’éloigne de la dialectique matérialiste et du matérialisme historique, et qui embrasse des positions anarchistes dans un mélange difficile à digérer. En d'autres termes, en utilisant des termes superficiels, il adopte l’idéologie petite bourgeoise des couches moyennes désespérées et sans avenir.
Il vaut la peine d'évoquer ici des positions de la FICCI. Ce groupe, en dépit de ses affirmations où il se proclame le "vrai CCI", le "seul continuateur du programme révolutionnaire du CCI", démontre de façon claire son caractère de suiviste du BIPR et des analyses erronées de ce dernier concernant l'Argentine. (…) La lecture de la réponse que ce groupe a apportée à une note publiée dans Revolucion Comunista [journal du NCI] donne une idée claire de ses positions.
Ces deux longues citations de la publication de la FICCI démontrent clairement les mêmes erreurs que celles commises par le BIPR, derrière lequel la FICCI pratique un suivisme sans principes, de même que celles du GCI. Le point de convergence consiste à considérer que la révolte populaire en Argentine était une lutte ouvrière. Rien n'est plus faux.
C'est vrai que la position du CCI, comme de notre petit groupe, est différente de celle des autres courants communistes, particulièrement du BIPR. Mais il ne s'agit pas là, comme le prétend faussement la FICCI, d'une position défaitiste. Tout au contraire. Nous n'arrêtons pas de répéter jusqu'à l'épuisement qu'il est nécessaire de tirer des luttes toutes les leçons et expériences afin de ne pas commettre des erreurs ou de tomber dans l'impressionnisme, comme il arrivé apparemment à ces groupes à propos de l'expérience "piquetera". Dire qu'il n'y a pas eu de lutte ouvrière en Argentine le 19 décembre 2001 n'implique nullement qu'on soit un déserteur de la lutte de classe comme l'affirme la FICCI. Cette position est typique des petits bourgeois désespérés qui essaient à tout prix de voir des luttes ouvrières là où il n'y en a pas en réalité.
Les nations les plus industrialisées se trouvent dans des conditions plus favorables pour les luttes ouvrières révolutionnaires… que les nations de la périphérie. Les conditions pour une révolution prolétarienne, comprise comme une rupture avec la classe dominante, seront plus favorables dans les pays où la bourgeoisie est la plus forte, où les forces productives ont atteint un haut degré de développement (…)
A l'image du GCI, la FICCI n'a fait que développer une politique de calomnies et injures contre le CCI. Et une telle démarche l'a conduite à nier l'indiscutable, à accepter l'inacceptable, en premier lieu que la lutte de 2001 en Argentine était une lutte ouvrière, de même qu'à présenter de façon mystifiée comme des organes de la classe les mouvements de chômeurs, les "piquetes", etc. quand la pratique concrète de la lutte de classe avait démontré le contraire.
Les courants piqueteros qui, dans leur ensemble, encadrent environ 200 000 travailleurs sans emploi, ne sont pas des syndicats au sens strict du terme, mais en ont l’aspect : paiement de cotisations, obéissance aveugle au courant qui gère le plan, ou effectue la remise des colis de nourriture, et fondamentalement son caractère permanent. Peu importe qu’il soient dirigés par des partis gauchistes ou par la CTA (Centrale des Travailleurs Argentins) dans le cas du FTV, c’est ainsi qu'à partir des luttes initiales des chômeurs en 1996-97 en Patagonie où ces derniers s’organisèrent en comités, en assemblées, etc. les partis gauchistes ont réussi à s’infiltrer, en tant qu’organes du capital et sont parvenus à stériliser la lutte des travailleurs chômeurs ou en activité.
Un contradicteur pourrait dire : "Ces courants ne pourraient ils pas se régénérer par l’action de la base ? Les chômeurs doivent ils abandonner la lutte ?" La réponse est simplement NON. Les organisations piqueteras, qu’elles soient les appendices d’un parti gauchiste, "indépendantes", ou le bras d’une centrale ouvrière, comme c’est le cas pour la CTA avec le FTV que dirige "l’officialiste" D’Elia, sont irrécupérables. Elles fonctionnent pour le capital, elles sont des appareils de la bourgeoisie, ayant pour objectif de diviser et de disperser les luttes, de les stériliser afin de transformer les chômeurs en partie du paysage urbain, sans perspective révolutionnaire, et les isoler de leur classe.
De même, il n’est pas question pour les travailleurs au chômage d'abandonner la lutte ; ils doivent tout au contraire la redoubler, mais il faut abandonner l’idée que les chômeurs puissent un jour obtenir satisfaction à leurs revendications ou des réformes à l’intérieur de ce système, c’est pourquoi les chômeurs doivent lutter au coude à coude avec les travailleurs en activité contre ce système. Mais il est nécessaire pour cela qu'ils sortent de leur isolement, non seulement vis-à-vis des travailleurs en activité mais aussi entre les chômeurs eux-mêmes ; isolement qu'à travers les partis gauchistes et les courants piqueteros la bourgeoisie a habilement établi au sein des mêmes groupements ou avec d’autres groupements, dans la mesure où ils ont introduit la division entre les chômeurs en générant l’idée que le voisin ou le camarade de quartier est un adversaire potentiel et un ennemi qui peut le priver de son allocation ou de sa nourriture.
Il faut détruire ce piège, il est nécessaire que les chômeurs rompent l'isolement que le capitalisme leur a imposé, en se joignant à l’ensemble de la classe dont ils font partie. Mais il faut pour cela un grand changement dans la manière de s’organiser : non à travers des organes permanents, mais à la manière des ouvriers de Patagonie en 1997, ou de ceux du nord de Salta, où l’unité entre la classe et les organismes de lutte se fit au sein des comités, des assemblées générales avec des mandats révocables, même s'ils ont été ultérieurement encadrés par les partis gauchistes.
Mais également, ces expériences de lutte sont valables, puisque les chômeurs doivent lutter contre le niveau misérable des allocations qui leur sont versées, contre l’augmentation des tarifs publics, etc., ce qui, d’une certaine manière est la même lutte que celle que mènent les travailleurs en activité pour les salaires ; ils doivent participer comme appui des luttes de classe et transformer leurs luttes en partie intégrante d’une lutte générale contre le capital.
Les courants piqueteros ont créé le terme "piquetero" pour établir un distinction non seulement avec les actifs, mais aussi avec les chômeurs qui ne sont pas encadrés dans leurs organisations. Ces courants, en établissant des catégories sociales ou de nouveaux sujets sociaux comme ‘ouvrier piquetero’, ‘chômeur piquetero’, tentent de diviser et d’exclure des millions de travailleurs actifs et chômeurs, situation qui bénéficie à la classe dominante : la bourgeoisie.
Les piqueteros, comme à une époque les zapatistes, furent et sont des instruments au service du capital. La 'mode' des passe-montagne, les pneus enflammés au milieu d’une autoroute, ne sont que du ‘marketing’ du capitalisme, pour dire deux choses à la classe dans son ensemble : d'une part qu’il existe des millions de chômeurs prêts à occuper pour un salaire moindre le poste de travail des actifs, et paralyser ainsi le développement de la lutte de classe ; d’autre part, avec les programmes affichés par les divers courants piqueteros, des allocations de 150 dollars, des colis alimentaires en plus grand nombre, du travail authentique dans les usines capitalistes, qu’il n’y a aucune issue en dehors de ce système, même lorsque ces courants se revendiquent d'un gouvernement ouvrier et populaire.
Il est donc nécessaire pour les chômeurs de détruire le piège tendu par la bourgeoisie, et ils y parviendront en détruisant les organisations piqueteras, en les abandonnant, puisque celles-ci, de même que les syndicats et les partis gauchistes sont partie intégrante du capital. Les chômeurs sont des travailleurs au chômage et non, comme les présente le gauchisme, des "piqueteros". Cette dénomination a pour but de diviser les ouvriers au chômage, de les isoler de l’ensemble de la classe ouvrière, et de les transformer en une caste, comme il ressort des positions de la gauche du capital.
Les travailleurs en activité et au chômage doivent tendre vers l’unité de classe, puisque les deux secteurs appartiennent à la même classe sociale : la CLASSE OUVRIÈRE, et qu'aucune solution ne viendra dans ce système puisqu'il est lui-même en faillite, que seule la révolution prolétarienne, en détruisant ce système, pourra en finir avec la misère, la famine, la marginalisation. C’est là la tâche à accomplir.
Buenos Aires, le 16 juin 2004.
L'abandon par Battaglia Comunista du concept marxiste de décadence d'un mode de production (1e partie)
Dans le précédent numéro de la Revue Internationale (n° 118), nous avons longuement rappelé comment Marx et Engels ont défini les notions d’ascendance et de décadence d’un mode de production à l’aide de nombreux passages puisés dans leurs principaux écrits. Nous avons vu que la théorie de la décadence constitue l’essence même du matérialisme historique dans l’analyse de la succession des modes de production. Dans un prochain article nous rappellerons qu’à ce titre, cette notion s'est retrouvée au centre des programmes politiques des 2e et 3e Internationales ainsi que des gauches marxistes qui s’en sont dégagées et dont les groupes actuels de la Gauche Communiste se revendiquent.
Si nous avons commencé la publication d’une nouvelle série d’articles ([1] [86]) intitulée "La théorie de la décadence au cœur du matérialisme historique" c’est pour répondre à certains questionnements légitimes à son sujet mais aussi, et avant tout, pour répliquer aux confusions qui sont répandues à son propos par tous ceux qui, succombant à la pression de l’idéologie bourgeoise, abandonnent cet acquis de base du marxisme. L’article publié par Battaglia Comunista et pudiquement intitulé "Pour une définition du concept de décadence" ([2] [87]) en est un exemple significatif. Nous avons déjà eu l’occasion d’en critiquer certaines idées essentielles ([3] [88]). Cependant, la publicité faite autour de cet article, sa traduction en trois langues, son utilisation pour ouvrir une discussion sur la décadence au sein du BIPR et l’introduction qu’en a faite la CWO ([4] [89]) dans sa revue ([5] [90]) nous amènent à y revenir pour y répondre plus amplement.
Selon Battaglia, c'est à double titre qu'il était nécessaire de "définir la notion de décadence" :
- Afin, d'une part, de lever des ambiguïtés que contient l'acception actuelle de la notion de décadence du capitalisme, la plus importante d’entre elles consistant en "une vision fataliste et attentiste de la mort du capitalisme" ;
- d'autre part, pour établir que, tant que le prolétariat n'a pas renversé le capitalisme, "le système économique se reproduit, rééditant à un niveau supérieur toutes ses contradictions, sans pour cela créer les conditions de sa propre destruction". Ainsi cela n'aurait "aucun sens de parler de décadence quand on se réfère à la capacité de survivre du mode de production" (Internationalist Communist n° 21).;
Nous récusons l'idée qu'il existe une ambiguïté dans le marxisme qui conduirait à une vision fataliste de la mort du capitalisme et qui amènerait à penser que, acculé par des contradictions de plus en plus insurmontables, ce système se retirerait de lui-même de la scène de l'histoire. En effet, à l'inverse de cette vision, pour le marxisme, l'absence d'une "transformation révolutionnaire de la société tout entière", aboutit dans "la ruine des diverses classes en lutte" (Manifeste communiste), c'est-à-dire à la disparition de la société même. Comme nous allons le démontrer, une telle ambiguïté n'existe que dans l'esprit de Battaglia. Il faut noter que, de façon involontaire, Battaglia se fait le porte-parole des thèmes de l'idéologie bourgeoise qui prétendent que la vision marxiste est "fataliste" et qui mettent en avant "la volonté des hommes" dans le déroulement de l'histoire. Pour sa part, Battaglia ne met pas en cause le marxisme. Au contraire, c'est au nom du marxisme (en fait, SON "marxisme" à elle) qu'elle s'applique à réfuter comme "fataliste" une conception qui, en réalité, est au cœur même du marxisme, comme nous l'avons vu dans l'article précédent (Revue Internationale n° 118). Ce n'est pas la première fois, ni la dernière, qu'un marxisme fictif est mis à contribution pour "réfuter" le marxisme réel.
Concernant la seconde raison invoquée par Battaglia pour définir la notion de décadence, elle se situe à l'opposé même du marxisme selon lequel, lorsque le capitalisme "entre dans sa période sénile ... il se survit de plus en plus", il devient un "système social régressif", "obstacle pour l’expansion des forces productives" (Le Capital et autres textes de Marx).
Son erreur de méthode conduit Battaglia aux pires banalités : "Même dans sa phase progressiste (...) les crises et les guerres se sont ponctuellement manifestées tout comme les attaques contre les conditions de la force de travail". Ainsi, cette ereur lui fait reprendre à son compte, une nouvelle fois, des poncifs de la bourgeoisie qui, arguant du fait qu'il y a toujours eu des guerres et de la misère, banalisent la spécificité que constitue l'envolée de ces fléaux au cours du 20e siècle qui fut, sans conteste, le plus barbare que l'humanité ait jamais connu. Dans la foulée, Battaglia en vient à rejeter les manifestations essentielles de la décadence du capitalisme.
Nous poursuivrons la critique de la vision de Battaglia dans la suite de cet article (à paraître dans le prochain numéro de la Revue Internationale). en particulier l'idée qu'il n’y aurait plus deux phases fondamentales dans l’évolution du mode de production capitaliste mais des périodes successives d’ascendance et de décadence qui suivraient les grandes phases de l’évolution du taux de profit.
Nous verrons que cette démarche conduit à accorder aux guerres de la période de décadence, qui sont des expressions de la crise mortelle de ce système et dont la prolifération et l'intensification constituent des menaces croissantes pour la survie de l'humanité, une fonction de "régulation des rapports entre les sections du capital international".
L'erreur de compréhension de la réalité que commet Battaglia est un facteur important de sous estimation de la gravité de la situation mondiale. Elle met de plus en plus cette organisation en porte à faux avec la situation, ce qui ne peut que compromettre sa capacité à comprendre le monde qu'elle doit analyser en vue d'intervenir dans la classe ouvrière, de même qu'elle affaiblit l'impact de cette intervention par l'emploi d'arguments boîteux et peu convaincants.
Marx et Engels ont-ils développé une vision fataliste de la décadence ?
Battaglia commence son article en prétendant que le concept de décadence contient des ambiguïtés et que la première d’entre elles consisterait en une vision fataliste et attentiste de la mort du capitalisme : "L'ambiguïté réside dans le fait que l'idée de décadence ou de déclin progressif du mode de production capitaliste, provient d'une sorte de processus d'autodestruction inéluctable dépendant de son essence propre (...) de la disparition et de la destruction de la forme économique capitaliste qui serait un événement historiquement daté, économiquement inéluctable et socialement prédéterminé. Outre une approche infantile et idéaliste, cela finit par avoir des répercussions négatives sur le plan politique, générant l’hypothèse que pour voir la mort du capitalisme, il suffit de s’asseoir sur la berge, ou, au mieux, d’intervenir dans une situation de crise, et seulement celle-ci, les instruments subjectifs de la lutte de classe sont perçus comme le dernier coup de pouce d’un processus irréversible. Rien n’est plus faux". Affirmons d’emblée que cette ambiguïté n’existe que dans la tête de Battaglia. Il n’y a nul fatalisme chez Marx et Engels qui les premiers ont développé et amplement utilisé cette notion de décadence. Pour les fondateurs du marxisme, la succession des modes de production n’obéit à aucun mécanisme inéluctable et autonome ; c'est la lutte des classes qui constitue le moteur de l’histoire et qui tranche les contradictions socio-économiques. Pour paraphraser Marx, bien que se déroulant dans des conditions déterminées, ce sont les hommes qui font l’histoire : "Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de plein gré, dans des circonstances librement choisies ; celles-ci, ils les trouvent au contraire toutes faites, données, héritage du passé" (Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, La Pléiade 1994 [1852], Oeuvres IV, Politique I : 437) ou, comme le dit Rosa Luxemburg, "Le socialisme scientifique nous a appris à comprendre les lois objectives du développement historique. Les hommes ne font pas leur histoire de toutes pièces. Mais ils la font eux-mêmes. Le prolétariat dépend dans son action du degré de développement sociale de l’époque, mais l’évolution sociale ne se fait pas non plus en dehors du prolétariat, celui-ci est son impulsion et sa cause, tout autant que son produit et sa conséquence. Son action fait partie de l’histoire tout en contribuant à la déterminer. Et si nous pouvons aussi peu nous détacher de l’évolution historique que l’homme de son ombre, nous pouvons cependant bien l’accélérer ou la retarder." (La crise de la social-démocratie, La Taupe 1970 [1915] : 67).
Une ancienne classe dominante n’abdique jamais de son pouvoir. C'est par les armes et la répression qu'elle le défendra jusqu'au bout. La notion de décadence ne contient donc aucune ambiguïté consistant en l'idée d'un "processus d’autodestruction inéluctable". Quel que soit l’état de déliquescence d’un mode de production sur les plans économiques, sociaux et politiques, si de nouvelles forces sociales n’ont pas eu l’occasion d’émerger dans les entrailles de l’ancienne société et si elles n’ont pas eu l’occasion de développer une force suffisante pour renverser l’ancienne classe dominante, il n’y a pas de mort de l’ancienne société et d’établissement de la nouvelle. Le pouvoir de la classe dominante et l'attachement de celle-ci à ses privilèges sont de puissants facteurs de conservation d'une forme sociale. La décadence d’un mode de production crée la possibilité et la nécessité de son renversement mais pas l'éclosion automatique de la nouvelle société.
Il n’y a donc aucune "ambiguïté fataliste et attentiste" dans l’analyse marxiste de la succession des modes de production comme le laisse entendre Battaglia. Marx précise même que, lorsque l’issue de la lutte de classe ne parvient pas à faire émerger et à trancher en faveur d’une nouvelle classe porteuse de nouveaux rapports sociaux de production, la période de décadence d’un mode de production peut se muer en une phase de décomposition généralisée. Cette possible indétermination historique est développée dès le début du Manifeste Communiste par Marx qui, après avoir affirmé que "L'histoire de toute société jusqu'à nos jours, c'est l'histoire de la lutte de classe", poursuit par un "soit ... soit" qui illustre l'alternative possible de l'aboutissement ou du non aboutissement des contradictions de classe : "Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot : oppresseurs et opprimés, se sont trouvés en constante opposition ; ils ont mené une lutte sans répit, tantôt déguisée, tantôt ouverte, qui chaque fois finissait soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la ruine des diverses classes en lutte." (Marx, La Pléiade, Oeuvres, Economie I : 161). De nombreux exemples dans l’histoire des civilisations attestent de telles périodes de blocage du rapport de force entre les classes qui condamnent ces sociétés à connaître "la ruine des diverses classes en lutte" et donc à végéter, à s’effondrer ou même à retourner à des stades antérieurs de leur développement.
Totalement ridicules sont donc les anathèmes de Battaglia suivant lesquels les concepts de décomposition et de décadence seraient "étrangers à la méthode et à l’arsenal de la critique de l’économie politique" (Internationalist Communist n° 21). Les militants de cette organisation feraient mieux de relire leurs classiques, à commencer par le Manifeste Communiste et le Capital où ces deux notions sont largement présentes (Cf. Revue Internationale n° 118). Une autre question sont les incompréhensions ou les déviations opportunistes que certains éléments ou groupes ont pu développer autour de la notion de décadence. Assurément, la vision fataliste-attentiste en est une parmi celles-ci. Mais la méthode consistant à discréditer la notion de décadence en lui attribuant les erreurs que les uns et les autres ont pu commettre en son nom est de la même eau que celle qui discrédite, comme le font les anarchistes, les notions de parti ou de dictature du prolétariat à partir d’un rejet du stalinisme. Une autre question également est l’impatience ou l’optimisme bien connu dont bon nombre de révolutionnaires, à commencer par Marx lui-même, ont souvent fait preuve. Que de fois le capitalisme n’a-t-il pas été laissé pour mort avant la lettre dans les textes du mouvement ouvrier ! Ce fut notamment le cas pour l’Internationale Communiste et ses partis affiliés dont le Parti communiste d’Italie ne fut pas exempt, n’en déplaise aux bordiguistes : "La crise du capitalisme est toujours ouverte et elle s’aggravera inévitablement jusqu’à sa fin." (Thèses de Lyon, 1926) ([6] [91]). Ce petit pêché bien compréhensible, mais dont il faut se garder au maximum, ne devient dommageable que si les révolutionnaires se montrent incapables de reconnaître leur erreur lors de l’inversion du rapport de forces entre les classes.
Une conception du matérialisme historique à l'opposé même du marxisme
Dans son combat contre le ‘fatalisme’ prétendument intrinsèque à la notion marxiste de décadence, Battaglia nous dévoile, ce faisant, sa vision propre du matérialisme historique : "L’aspect contradictoire de la forme capitaliste, les crises économiques qui en dérivent, le renouvellement du processus d’accumulation qui est momentanément interrompu par les crises mais qui reçoit de nouvelles forces à travers la destruction de capitaux et des moyens de production excédentaires, ne mettent pas automatiquement en cause sa disparition. Ou bien c’est le facteur subjectif qui intervient, dont la lutte de classe est l’axe matériel et historique, et les crises la prémisse économique déterminante, ou bien, le système économique se reproduit, rééditant à un niveau supérieur toutes ses contradictions, sans pour cela créer les conditions de sa propre destruction". Pour Battaglia, tant que la lutte de classe ne l’aura pas abattu, le capitalisme "reçoit de nouvelles forces à travers la destruction de capitaux et des moyens de production excédentaires" et ainsi "le système économique se reproduit, rééditant à un niveau supérieur toutes ses contradictions". Battaglia est ici à 180° de la vision développée par Marx de la décadence d’un mode de production et de la décadence du capitalisme en particulier : "Au-delà d’un certain point, le développement des forces productives devient une barrière pour le capital ; en d’autres termes, le système capitaliste devient un obstacle pour l’expansion des forces productives du travail" (Principes d’une critique de l’économie politique, La Pléiade - Economie, tome II : 272-273). En 1881, dans le second brouillon de lettre à Vera Zassoulitch, Marx estimait que : "Le système capitaliste a dépassé son apogée à l’Ouest, approchant du moment où il ne sera plus qu’un système social régressif" (Marx-Engels Werke, Dietz-Verlag, Berlin, 1978, tome 19 : 398) et, dans le Capital, il nous dira que le capitalisme "...entre dans sa période sénile et qu’il se survit de plus en plus" (Marx, Le Capital, Editions Sociales, Livre 3ème, Tome I : 274). Les termes utilisés par Marx pour parler de la décadence du capitalisme sont sans ambiguïtés : "période de sénilité", "système social régressif", "obstacle pour l’expansion des forces productives", etc. A tel point que Marx et Battaglia utilisent chacun les même termes mais pour dire l’exact opposé à propos de la décadence ! Ainsi, pour Marx, lorsque le capitalisme "entre dans sa période sénile ... il se survit de plus en plus" alors que pour Battaglia la "décadence ... n’a aucun sens quand on se réfère à la capacité de survivre du mode de production" (Internationalist Communist n° 21).
Ces quelques rappels de la définition marxiste de la décadence permettront au lecteur de juger par lui-même de la différence entre la vision matérialiste et historique de la décadence du capitalisme développée par Marx et la vision propre à Battaglia pour qui, certes, le capitalisme connaît des crises et des contradictions croissantes ([7] [92]) mais qui, à chaque fois, dans un éternel recommencement (sauf intervention de la lutte de classe) "reçoit de nouvelles forces" et "se reproduit, rééditant à un niveau supérieur toutes ses contradictions". Il est vrai que Battaglia a quelques excuses à faire valoir puisqu’elle ignorait que Marx avait parlé de la décadence dans le Capital : "Au point que le mot de décadence lui-même n’apparaît jamais dans les trois volumes qui composent le Capital" (Internationalist Communist n° 21) et qu’elle est même convaincue que Marx n'évoque la notion de décadence qu’à un seul endroit dans toute son oeuvre : "Marx s’est limité à donner du capitalisme une définition progressiste seulement pour la phase historique dans laquelle il a éliminé le monde économique de la féodalité engendrant une vigoureuse période de développement des forces productives qui étaient inhibées par la forme économique précédente, mais il ne s’est pas plus avancé dans une définition de la décadence si ce n’est ponctuellement dans la fameuse introduction à la Critique de l’économie politique". Dès lors, nous pensons que, au lieu de continuer à lancer de grands anathèmes excommunicateurs à propos des notions de décadence et de décomposition, prétendument étrangères au marxisme, Battaglia ferait mieux de méditer ce que Marx avait dit à Weitling : "L'ignorance n'est pas un argument" ; et, ce faisant, de bien relire ses classiques, en particulier, ce qu’elle considère comme sa Bible, Le Capital ([8] [93]) (pour de nombreuses autres citations de Marx concernant le concept de décadence, nous renvoyons le lecteur à notre article dans la Revue Internationale n°118).
La réduction de la méthode marxiste à l'étude de certains mécanismes économiques
Le processus de décadence défini par Marx va bien au-delà d’une simple "explication économique cohérente" : il constitue, d’abord et avant tout, l’aveu que les rapports sociaux de production (salariat, servage, esclavage, tribu, etc.) à la base des différents modes de production (capitalisme, féodalité, esclavagisme, mode asiatique, etc.) sont devenus historiquement obsolètes. L’avènement d’une période de décadence signifie que le fondement même d’un mode de production est entré en crise. En effet, ce qui constitue le secret, le fondement caché, d'un mode de production c'est "cette forme économique spécifique dans laquelle du surtravail non payé est extorqué aux producteurs directs" (Marx livre III tome 3 : 172). Cette forme est "la base de toute forme de communauté économique", c'est en elle "qu'il faut rechercher le secret le plus profond, le fondement caché de tout l'édifice social". Marx ne peut être plus explicite : "Les différentes formes économiques revêtues par la société, l'esclavage et le salariat, par exemple, ne se distinguent que par le mode dont ce surtravail est imposé et extorqué au producteur immédiat, à l'ouvrier" (Marx livre I tome 1 [1867] : 214-15). Les rapports sociaux de production recouvrent donc bien plus que de simples ‘mécanismes économiques’ : ce sont avant tout des rapports sociaux entre classes puisqu’ils matérialisent les différentes formes historiques prises par l’extorsion du surtravail (le salariat, l’esclavage, le servage, le tribut, etc.). Dès lors, l’avènement de la décadence d’un mode de production signale que ce sont ces rapports spécifiques entre classes qui entrent en crise, qui sont devenus historiquement inadaptés. Nous voilà au cœur même du matérialisme historique, dans un monde totalement inconnu de Battaglia, obnubilée qu’elle est par son obsession d’une "explication économique cohérente".
En effet, pour Battaglia : "La théorie évolutionniste suivant laquelle le capitalisme se caractérise par une phase progressiste et décadente ne vaut rien si l’on n’en donne pas une explication économique cohérente (...) La recherche sur la décadence conduit soit à identifier les mécanismes qui président au ralentissement du processus de valorisation du capital avec toutes les conséquences que cela comporte, soit à demeurer dans une fausse perspective, vainement prophétique... (...) Mais l’énumération des phénomènes économiques et sociaux une fois identifiés et décrits, ne peut être considérée elle-même comme la démonstration de la phase de décadence du capitalisme ; en effet, ces phénomènes n’en sont que les effets et la cause première qui les impose, réside dans la loi de la crise des profits"... laissant sous-entendre, d’une part, qu’il n’existerait aujourd’hui aucune explication économique cohérente de la décadence et décrétant, d’autre part, que les phénomènes classiquement identifiés pour caractériser la décadence d’un mode de production ne seraient d’aucune pertinence (cf. infra). (Souligné par nous)
Avant de faire référence à une explication économique particulière, la notion de décadence signale que les rapports sociaux de production sont devenus trop étroits pour continuer à impulser le développement des forces productives et que cette collision entre les rapports sociaux de production et les forces productives affecte l’ensemble de la société dans tous ses aspects. En effet, l’analyse marxiste de la décadence ne se réfère pas à un niveau économique, quantitatif quelconque, déterminé en dehors des mécanismes socio-politiques. Elle se réfère au contraire au niveau qualitatif de la relation qui lie les rapports de production eux-mêmes au développement des forces productives : "A un certain degré de leur développement les forces productives matérielles de la société entrent en collision avec les rapports de production existants, ou avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors ... Alors commence une ère de révolution sociale". C'est l'apparition de cette ‘collision’ de façon définitive, irrémédiable, et non un blocage du développement des forces productives, qui ouvre l'ère de décadence de l'ancienne société. Marx précise bien le critère "Hier encore formes de développement des forces productives, ces conditions se changent en de lourdes entraves". La phrase de Marx doit donc, si on veut être rigoureux, être comprise dans le sens que jamais une société n'expire avant que le développement des forces productives n'ait commencé à être définitivement freiné par les rapports de production existants. La décadence se définit comme un ensemble de dysfonctionnements aux effets cumulatifs à partir du moment où le système a épuisé l'essentiel de ses possibilités de développement. Dans la vision marxiste, la période de décadence d'une société n’est pas synonyme d'arrêt total et permanent de la croissance des forces productives mais est caractérisée par les bouleversements tant qualitatifs que quantitatifs induits par cette collision désormais permanente entre des rapports de production devenus obsolètes et le développement des forces productives.
N’en déplaise à Battaglia, lorsque Marx tentera à plusieurs reprises de déterminer les critères et le moment de l’entrée en décadence du capitalisme, il n’avancera aucune explication économique précise, tout au plus l’un ou l’autre critère général en cohérence avec son analyse des crises ; il procédera plutôt par comparaisons et analogies historiques (cf. notre précédant article dans le n° 118 de cette Revue). Marx n’a pas eu besoin des statistiques de la comptabilité nationale ou des reconstitutions économiques du taux de profit utilisées par Battaglia ([9] [94]) pour se prononcer sur l’état de maturité ou d’obsolescence du capitalisme. Il en va de même pour les autres modes de production, Marx et Engels ne s’avanceront guère à analyser des mécanismes économiques précis expliquant leur entrée en décadence. Ils identifieront par contre des tournants historiques en leur sein à partir de critères qualitatifs inéquivoques : l’apparition d’un processus global de frein dans le développement de leurs forces productives, un développement qualitatif des conflits au sein de la classe dominante et entre cette dernière et les classes exploitées, une hypertrophie de l’appareil d’Etat, l’avènement d’une nouvelle classe révolutionnaire porteuse de nouveaux rapports sociaux de production impulsant une période de transition annonciatrice de bouleversements révolutionnaires, etc. ([10] [95])
Telle sera également la méthode suivie par l’Internationale communiste : elle n’a pas attendu d’accorder toutes ses composantes sur une "explication économique cohérente" pour identifier l’ouverture de la période de décadence du capitalisme avec l’éclatement de la Première Guerre Mondiale ([11] [96]). Elle sut percevoir dans cette dernière et dans le surgissement d’une série de critères qualitatifs sur tous les plans (économiques, sociaux et politiques) que le capitalisme avait achevé sa mission historique. Si l’ensemble du mouvement communiste s’accordait sur ce diagnostic général, il existait cependant de grandes divergences quant à son explication économique et ses conséquences politiques. Les explications économiques oscillaient entre celles avancées par Rosa Luxemburg sur la base de la saturation mondiale des marchés ([12] [97]), et celles de Lénine s’appuyant sur son analyse développée dans L'Impérialisme stade suprême du capitalisme ([13] [98]). Tous cependant, Lénine en premier, étaient profondément convaincus que "l’époque de la bourgeoisie progressive" était révolue et que l’on était entré dans "l’époque de la bourgeoisie réactionnaire qui a fait son temps" ([14] [99]). L’hétérogénéité dans l’analyse des causes économiques était d’ailleurs telle que Lénine, bien que profondément convaincu de l’entrée en décadence du mode de production capitaliste, défendait cependant l’idée que "Dans l’ensemble, le capitalisme se développe infiniment plus vite qu’auparavant" ([15] [100]) alors que Trotsky, sur les mêmes bases théoriques que Lénine, conclura un peu plus tard à l’arrêt du développement des forces productives et que la Gauche Italienne pour sa part considérait que "La guerre de 1914-18 a marqué le terme extrême de la phase d’expansion du régime capitaliste (...) Dans l’ultime phase du capitalisme, celle de son déclin, c’est l’enjeu fondamental de la lutte des classes qui règle l’évolution historique..." (Manifeste du Bureau International des Fractions de la Gauche Communiste, Octobre n° 3, avril 1938).
Apparemment, il peut sembler peu logique d’identifier la décadence d’un mode de production à partir de ses manifestations et non à partir de l'étude de ses soubassements économiques comme le voudrait Battaglia puisque les premières ne sont, ‘en dernière instance’, que le produit de ces derniers. C'est cependant dans cet ordre que les révolutionnaires du passé, y compris Marx et Engels, ont procédé, non parce qu’il est en général plus facile de reconnaître les manifestations superstructurelles d'une phase de décadence, mais parce que historiquement ses premières manifestations éclatent dans ce domaine. Avant d’être un phénomène se manifestant sur le plan économique et quantitatif comme un frein au développement des forces productives, la décadence du capitalisme apparaît avant tout comme un phénomène qualitatif se traduisant d’abord sur les plans sociaux, politiques et idéologiques par l’exacerbation des conflits au sein de la classe dominante aboutissant au premier conflit mondial ; par la prise en main de l’économie par l’Etat pour les besoins de la guerre ; par la trahison de la Social-Démocratie et le passage des syndicats dans le camp du capital ; par l’irruption d’un prolétariat désormais capable de mettre à bas la domination de la bourgeoisie et par la mise en place des premières mesures de contrôle social de la classe ouvrière. C’est sur la base de toutes ces caractéristiques que les révolutionnaires du début du siècle identifièrent le début de la décadence du capitalisme ([16] [101]). D’ailleurs, Marx n’a pas attendu d’avoir écrit ‘les explications économiques cohérentes’ du Capital avant de prononcer sa sentence sur le caractère historiquement obsolète du capitalisme dans le Manifeste Communiste (même si, en 1848, il était bien loin d'avoir exprimé toutes ses potentialisés) : "Les forces productives dont elle dispose ne jouent plus en faveur de la propriété bourgeoise ; elles sont, au contraire, devenues trop puissantes pour les institutions bourgeoises qui ne font plus que les entraver (...). Les institutions bourgeoises sont devenues trop étroites pour contenir la richesse qu’elles ont créée. (...) La société ne peut plus vivre sous la bourgeoisie ; c’est-à-dire que l’existence de la bourgeoisie et l’existence de la société sont devenues incompatibles." (Marx, La Pléiade-économie, tome I : 167, 173).
Pour définir la décadence d’un mode de production, Battaglia se refuse donc obstinément à adopter la méthode suivie par tous nos illustres prédécesseurs, à commencer par Marx et Engels eux-mêmes. Pensant vraisemblablement être plus marxiste que Marx lui-même, Battaglia croit afficher son credo matérialiste en répétant à n’en plus finir qu’il faut absolument donner une définition économique de la décadence sous peine de disqualification totale de ce concept. Ce faisant, Battaglia ne démontre là que son matérialisme vulgaire le plus plat car comme l’expliquait Engels dans une lettre du 21 septembre 1890 à J. Block : "D’après la conception matérialiste de l’histoire, le facteur déterminant dans l’histoire est, en dernière instance, la production et la reproduction de la vie réelle. Ni Marx, ni moi-même n’avons jamais affirmé davantage. Si ensuite, quelqu’un [comme le fait le BIPR, ndlr] torture cette proposition pour lui faire dire que le facteur économique est le seul déterminant, il la transforme en une phrase vide, abstraite, absurde. La situation économique est la base, mais les divers éléments de la superstructure - les formes politiques de la lutte des classes et ses résultats -, les Constitutions établies une fois la bataille gagnée par la classe victorieuse, etc., les formes juridiques, et même les reflets de toutes ces luttes réelles dans le cerveau des participants, théories politiques, juridiques, philosophiques, conceptions religieuses, et leur développement ultérieur en systèmes dogmatiques, exercent également leur action sur le cours des luttes historiques et, dans beaucoup de cas, en déterminent de façon prépondérante la forme. Il y a action et réaction de tous ces facteurs au sein desquels le mouvement économique finit par se frayer son chemin comme une nécessité à travers la foule infinie de hasards. (...) Sinon, l’application de la théorie à n’importe quelle période historique, serait, ma foi, plus facile que la résolution d’une simple équation du premier degré. (...) C’est Marx et moi-même, partiellement, qui devons porter la responsabilité du fait que, parfois, les jeunes donnent plus de poids qu’il ne lui est dû au côté économique. Face à nos adversaires, il nous fallait souligner le principe essentiel nié par eux, et alors nous ne trouvions pas toujours le temps, le lieu, ni l’occasion de donner leur place aux autres facteurs qui participent à l’action réciproque. (...) Mais, malheureusement, il n’arrive que trop fréquemment que l’on [le BIPR, ndlr] croie avoir parfaitement compris une nouvelle théorie et pouvoir la manier sans difficulté, dès qu’on s’en est approprié les principes essentiels, et cela n’est pas toujours exact.". Que ce soit pour la définition de la décadence, l’explication des causes des guerres, l’analyse du rapport de force entre les classes ou la compréhension du processus de mondialisation du capital, ce penchant envers le matérialisme vulgaire est une véritable marque de fabrique signée Battaglia ([17] [102]). De plus, en passant, lorsque Battaglia laisse entendre qu’il faudrait une "explication économique cohérente" de la décadence du capitalisme, il fait injure aux générations de révolutionnaires qui en ont déjà proposé une, que ce soit Rosa Luxemburg, la Fraction italienne ([18] [103]), le CCI ou la CWO elle-même dans sa première brochure intitulée "Les fondements économiques de la décadence" ! Le propre de la méthode marxiste est de partir des acquis précédents du mouvement ouvrier pour les approfondir, les critiquer ou en proposer d’autres... Mais la méthode marxiste n’est pas le point fort de Battaglia qui, croyant que le monde et la cohérence révolutionnaire sont nés avec elle, préfère réinventer le fil à couper le beurre.
Le rejet par Battaglia des manifestations majeures de la décadence
Après avoir jeté la suspicion sur le concept de décadence (son prétendu "fatalisme"), après avoir affirmé péremptoirement qu’il n’existerait pas de définition économique cohérente de la décadence et que, sans cette dernière, ce concept serait sans valeur, après avoir rejeté la méthode marxiste pour la redéfinir, Battaglia va en rejeter ses manifestations essentielles : "Ainsi, il n’est absolument pas suffisant de se référer au fait que, dans la phase de décadence, les crises économiques et les guerres aussi bien que les attaques contre la force de travail, se produisent à un rythme accéléré et dévastateur. Même dans sa phase progressiste (...) les crises et les guerres se sont ponctuellement manifestées tout comme les attaques contre les conditions de la force de travail. On peut citer l’exemple des guerres entre les grandes puissances coloniales de la fin du dix-huitième siècle, tout au long du dix-neuvième siècle et jusqu’à la Première Guerre mondiale. L’on pourrait continuer avec l’énumération des attaques sociales, souvent même militaires, des révoltes et des insurrections de classe qui se sont déroulées dans cette même période. Invoquer les crises et les guerres pour parler de la décadence ne tient pas, il y en a toujours eu !
C’est avec une incroyable désinvolture par rapport à la réalité, à l’histoire et au marxisme, que Battaglia, par une simple affirmation non démontrée, se permet de jeter par la fenêtre tous les acquis théoriques des organisations passées du mouvement ouvrier. Que nous dit Battaglia ? Que les crises, les guerres et les luttes sociales ont existé de tout temps - ce qui est le comble de l’évidence - mais elle tire de cette évidence la preuve (?) que l’on ne pourrait dès lors déceler aucune rupture qualitative dans l’histoire du capitalisme - ce qui est le comble de la myopie - ! :
En niant toute rupture qualitative dans le développement d’un mode de production, Battaglia rejette l’analyse de Marx et Engels selon laquelle chaque mode de production connaît bien deux phases qualitativement différentes dans leur existence. Pour qui sait lire, Marx et Engels emploient des termes sans ambiguïté attestant qu’ils considèrent bien deux périodes historiques distinctes au sein d’un mode de production (cf. Revue Internationale n°118) : "Lorsqu’une forme historique est parvenue à un certain degré de maturité", "A un certain stade du développement de ces moyens de production et d’échange", "le système capitaliste a dépassé son apogée à l’Ouest, approchant du moment où il ne sera plus qu’un système social régressif", "le capitalisme prouve qu’il entre dans sa période sénile", "A un certains degré de leur développement, les forces productives...", "toute phase historique a sa branche ascendante, mais aussi sa branche descendante", etc. Nous avons également vu dans le premier article de cette série que Marx et Engels ont à chaque fois identifié une phase de décadence pour chacun des modes de production qu’ils ont pu définir (communisme primitif, mode asiatique de production, esclavagisme, féodalisme et capitalisme) et qu’ils considèrent cette phase comme étant bien de nature qualitativement différente de la précédente. Ainsi, Engels, dans un magistral article sur le mode de production féodal, intitulé "La décadence de la féodalité et l’essor de la bourgeoisie", a démontré toute la puissance du matérialisme historique en définissant la décadence féodale par ses grandes manifestations : stagnation dans la croissance des forces productives, hypertrophie de l’Etat (monarchique), développement qualitatif des conflits au sein de la classe dominante et entre cette dernière et les classes exploitées, avènement d’une transition entre les anciens et les nouveaux rapports sociaux de production, etc. Il en va de même pour la définition de la décadence du capitalisme donnée par Marx, à savoir une période dans laquelle "c’est par des conflits aigus, des crises, des convulsions que se traduit l’incompatibilité croissante entre le développement créateur de la société et les rapports de production établis", et ces conflits, crises et convulsions il les considère bien de nature qualitativement différente par rapport à la période ascendante puisqu’il utilise les termes explicites de "système social régressif", de "période sénile", etc.
De plus, il suffit de posséder un minimum de connaissances historiques pour comprendre l'absurdité de l’affirmation de Battaglia sur la continuité (ou l’absence de rupture qualitative) dans la manifestation des crises, des guerres et des luttes sociales.
1) Tout au long de la phase ascendante du capitalisme, les crises économiques ont bien connu une ampleur croissante, tant en étendue qu’en profondeur. Mais il faut avoir le culot de Battaglia (on sait que culot et ignorance vont souvent de pair) pour soutenir que la grande crise des années 1930 est à placer dans la continuité de l’aggravation des crises au 19e siècle ! D’une part déjà, Battaglia oublie tout simplement de rappeler ce que les révolutionnaires avaient analysé à l’époque, à savoir la relative atténuation des crises lors des vingt dernières années (1894-1914) de la phase ascendante du capitalisme (atténuation à la faveur de laquelle le réformisme va prospérer) : "Les deux dizaines d’années qui avaient précédé la guerre (1914-18) furent une époque d’ascension capitaliste particulièrement puissante. Les périodes de prospérité se distinguent par leur durée et par leur intensité, les périodes de dépression ou de crise, au contraire, par leur brièveté..." (Congrès de l’IC [1919-23] : 85), ce qui met déjà à mal la "théorie" "battagliesque" de la continuité progressive dans l’aggravation des crises économiques. D’autre part, il faut être d’une mauvaise foi incroyable pour ne pas voir que la crise des années 1930 est sans commune mesure avec toutes les crises du 19e siècle tant par sa durée (une dizaine d’années), sa profondeur (division par deux de la production industrielle, etc.) que par son étendue (plus internationale que jamais). Plus fondamentalement encore, alors que les crises en phase ascendante se résolvaient dans un élargissement de la production et du marché mondial, la crise des années 1930 ne sera jamais surmontée et aboutira dans la Seconde Guerre mondiale. Battaglia confond les battements de coeur d’un organisme en pleine croissance avec les râles d’un organisme à l’agonie. Quant à la crise actuelle, elle dure depuis plus d’une trentaine d’années et le pire est encore devant nous !
2) En ce qui concerne les conflits sociaux l’on a bien constaté un accroissement des tensions entre classes sociales tout au long de la phase ascendante du capitalisme jusqu’à culminer dans des grèves générales politiques (pour le suffrage universel et la journée des 8 heures) et de masse (1905 en Russie). Mais il faut être bien aveugle pour ne pas voir que les mouvements révolutionnaires entre 1917 et 1923 sont d’une tout autre ampleur. Nous n’avons plus affaire à des insurrections ou mouvements locaux ou nationaux mais à une vague d’ampleur internationale dont la durée est sans commune mesure avec les mouvements ponctuels au 19e siècle. Qualitativement également, ils ne sont plus essentiellement revendicatifs, comme avant la Grande Guerre, mais insurrectionnels et s’assignent pour tâche, non la réforme sociale, mais la prise de pouvoir.
3) Enfin, quant aux guerres, le contraste est encore plus saisissant. Au 19e siècle, la guerre a, en général, la fonction d'assurer à chaque nation capitaliste une unité (guerre d'unification nationale) et/ou une extension territoriale (guerres coloniales) nécessaire à son développement. En ce sens, malgré les calamités qu'elle entraîne, la guerre est un moment de la marche progressiste du capital ; tant qu'elle permet un développement de celui-ci, ce sont des frais nécessaires à l'élargissement du marché et donc de la production. C'est pourquoi Marx parlait de guerres progressistes pour certaines d'entre elles. Les guerres sont alors : a) limitées à 2 ou 3 pays généralement limitrophes ; b) elles sont de courtes durées ; c) elles provoquent peu de dégâts ; d) elles sont le fait de corps spécialisés et mobilisent peu l'ensemble de l'économie et de la population ; e) elles sont déclenchées dans un but rationnel de gain économique. Elles déterminent, tant pour les vaincus que pour les vainqueurs, un nouvel essor. La guerre franco-prussienne est typique de ce genre de guerre : elle constitue une étape décisive dans la formation de la nation allemande, c'est-à-dire la création des bases pour un formidable développement des forces productives et la constitution du secteur le plus important du prolétariat industriel d'Europe. En même temps, cette guerre dure moins d'un an, n'est pas très meurtrière et ne constitue pas, pour le pays vaincu, un réel handicap. En période ascendante, les guerres se manifestent essentiellement en phase d'expansion du capitalisme comme produit de la dynamique d'un système en expansion : (a) 1790-1815 : guerres de la Révolution française et guerres de l'Empire napoléonien ; (b) 1850-1873 : guerres de Crimée, de Sécession, d'unification nationale (Allemagne et Italie), du Mexique et franco-prussienne (1870) ; (c) 1895-1913 : guerres hispano-américaine, russo-japonaise, balkaniques. En 1914, cela faisait un siècle qu'il n'y avait plus eu de grande guerre. La plupart des guerres mettant aux prises des grandes puissances avaient été relativement rapides. La durée de la guerre se comptait en mois ou même (comme dans la guerre de 1866 entre la Prusse et l'Autriche) en semaines. Entre 1871 et 1914, l'Europe n'avait pas connu de conflit amenant les armées des grandes puissances à franchir les frontières ennemies. Il n'y eut aucune guerre mondiale. Entre 1815 et 1914, aucune grande puissance n'en avait combattu une autre hors de sa région immédiate. Tout cela changea en 1914 avec l'inauguration de l'ère des massacres ([19] [104]).
En période de décadence, par contre, les guerres se manifestent comme produit de la dynamique d'un système engagé dans une impasse. Dans une période où il n'est plus question de formation d'unités nationales ou d'indépendance réelles, toute guerre prend un caractère inter-impérialiste.
Les guerres entre grandes puissances, par nature : a) tendent à se généraliser au monde entier car trouvant leurs racines dans la contraction permanente du marché mondial face aux nécessités de l'accumulation ; b) elles sont de longue durée ; c) elles provoquent d'énormes destructions ; d) elles mobilisent l'ensemble de l'économie mondiale et de la population des pays belligérants ; e) elles perdent, du point de vue du développement du capital global toute fonction économique progressiste, devenant purement irrationnelles. Elles ne relèvent plus du développement des forces productives mais de leur destruction. Elles ne sont plus des moments de l'expansion du mode de production mais des moments de convulsion d'un système agonisant. Alors que par le passé un vainqueur émergeait et que l'issue de la guerre ne préjugeait pas du développement futur des protagonistes, dans les deux guerres mondiales ni les vainqueurs, ni les vaincus, n'en sortent renforcés mais affaiblis, au profit d'un troisième larron, les Etats-Unis. Les vainqueurs n'ont pu faire payer leurs frais de guerre aux vaincus (comme la forte rançon en Francs Or payée à l'Allemagne par la France suite à la guerre franco-prussienne). Ceci illustre que dans la période de décadence, le développement des uns se fait de plus en plus sur la ruine des autres.
Autrefois, la force militaire venait appuyer et garantir les positions économiques acquises ou à acquérir ; aujourd'hui, l'économie sert de plus en plus d'auxiliaire à la stratégie militaire. La division du monde en impérialismes rivaux et leurs affrontements militaires sont devenus des données permanentes, le mode de vie même du capitalisme. C’est ce qu’avaient bien analysé nos ancêtres politiques de la Gauche Italienne (1928-45) et que rejette aujourd’hui Battaglia malgré sa prétention à s’en revendiquer : "Depuis l'ouverture de la phase impérialiste du capitalisme au début du siècle actuel, l'évolution oscille entre la guerre impérialiste et la révolution prolétarienne. A l'époque de la croissance du capitalisme, les guerres frayaient la voie à l'expansion des forces productives par la destruction des rapports surannés de production. Dans la phase de décadence capitaliste, les guerres n'ont d'autre fonction que d'opérer la destruction de l'excédent des richesses..." (Résolution sur la constitution du "Bureau International des Fractions de la Gauche Communiste", Octobre n° 1, février 1938, p. 5).
Tout cela les révolutionnaires du siècle passé l’ont magistralement analysé ([20] [105]), ce que feint d’ignorer Battaglia rendant complètement ridicule sa question "Et puis, selon cette thèse quand serait-on passé de la phase progressiste à la phase décadente ? A la fin du dix-neuvième siècle ? Après la Première Guerre mondiale ? Après la Deuxième Guerre ?" sachant pertinemment que pour l’ensemble du mouvement communiste, y compris pour son organisation sœur (la CWO), c’est la Première Guerre mondiale qui signe l’ouverture de la décadence du capitalisme : "Au moment de la création de l’IC en 1919, il semblait que l’époque de la révolution fut atteinte, ce que décréta sa conférence de fondation" (Revolutionary Perspectives n° 32).
Nous avons cherché à démontrer, dans cette première partie, qu'il n'existe aucun fatalisme dans la vision marxiste de la décadence du capitalisme et que l'histoire du capitalisme n'est pas une éternelle répétition. Nous poursuivrons, dans la seconde partie de l'article, la critique de la méthode de Battaglia et surtout nous mettrons en évidence les implications de l'abandon de la notion de décadence, sur le plan politique de la lutte du prolétariat.
C. Mcl.
[1] [106] Lire à ce sujet la série précédente de huit articles intitulée "Comprendre la décadence" dans la Revue Internationale n°48, 49, 50, 54, 55, 56, 58 et 60.
[2] [107] Paru dans Prometeo n°8, série VI (décembre 2003). Il est disponible en français sur le site Web du BIPR - https://www.ibrp.org/ [108] - et en anglais dans Revolutionary Perspectives n°32, série 3, été 2004 et dans Internationalist Communist n°21.
[3] [109] Voir les numéros 111 (page 9), 115 (pages 7 à 13) et surtout 118 (pages 6 à 16) de la Revue Internationale.
[4] [110] La Communist Workers’ Organisation et Battaglia Comunista ont constitué ensemble le BIPR (Bureau International pour le Parti Révolutionnaire).
[5] [111] Voici ce qu’écrit la CWO en introduction à l’article de Battaglia Comunista : "Nous publions ci-dessous un texte d’un camarade de Battaglia Comunista qui est une contribution au débat sur la décadence du capitalisme. La notion de décadence fait partie de l’analyse de Marx des modes de production. La plus claire expression de cela est donnée dans la fameuse préface à la ‘Critique de l’économie politique’ dans laquelle Marx énonce "A un certain degré de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en collision avec les rapports de production existants, ou avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors, et qui n'en sont que l'expression juridique. Hier, encore formes de développement des forces productives, ces conditions se changent en de lourdes entraves. Alors commence une ère de révolution sociale". Au moment de la création de l’IC en 1919, il semblait que l’époque de la révolution fut atteinte, ce que décréta sa conférence de fondation. 85 années plus tard, cela apparaît pour le moins discutable. Au cours du 20e siècle, les rapports de propriété capitaliste ont, malgré les destructions et les souffrances sans précédent causées par les deux guerres mondiales, permis de développer les forces productives à des niveaux jamais vus auparavant et ont amené des centaines et des centaines de millions de nouveaux travailleurs dans les rangs du prolétariat. Peut-on soutenir que dans ces circonstances ces rapports ont constitué une entrave aux forces productives dans le sens donné par Marx ? La CWO a précédemment soutenu que ce n’était pas l’absence de développement des forces productives, mais les frais généraux associés à cette croissance qui doivent être considérés lorsque l’on évalue la décadence. Un tel argument, bien qu’il reconnaît la croissance massive des forces productives, ouvre la porte à un jugement subjectif des frais généraux qui ont permis à cette croissance de se produire. Le texte ci-dessous argumente en vue d’une approche scientifique de la question à savoir une définition économique de la décadence. Nous espérons publier d’autres textes dans cette revue dans le futur" (Revolutionary Perspectives n° 32, série 3, été 2004, page 22, c’est nous qui soulignons). Nous reviendrons ultérieurement dans notre série d’articles sur les arguments avancés par la CWO pour récuser la notion de décadence telle que l'a définie Marx : la dynamique du développement des forces productives, l’accroissement numérique de la classe ouvrière et la signification des deux guerres mondiales. La publication de cette introduction suffit pour le moment pour informer nos lecteurs du sens de l’évolution des positions de la CWO qui s’était, par le passé, toujours centralement revendiquée de la définition marxiste de la décadence. Ainsi, la première brochure publiée par la CWO avait justement pour titre "Les fondements économiques de la décadence du capitalisme"... doit-on comprendre aujourd’hui que les fondements économiques de sa brochure n’étaient pas scientifiques ?
[6] [112] Thèses publiées en 1926 à Paris par l’Imprimerie spéciale de la Librairie du travail sous le titre Plate-forme de la Gauche. Une autre traduction est disponible aux Editions Programme Communiste : "La crise du capitalisme reste ouverte et son aggravation définitive est inéluctable", publiée dans le recueil n°7 de textes du Parti Communiste International et intitulé "Défense de la continuité du Programme Communiste" (page 119).
[7] [113] Signalons au lecteur que de cela même Battaglia en doute ! Apparemment elle n’est guère convaincue que le capitalisme connaisse des crises et des contradictions croissantes : "On peut aussi considérer comme un phénomène de la "décadence" le raccourcissement des phases d’ascension de l’accumulation, mais l’expérience du dernier cycle montre que cette brièveté de la phase d’ascension n’entraîne pas nécessairement l’accélération du cycle complet "accumulation-crise-guerre-nouvelle accumulation" " (Internationalist Communist n° 21).
[8] [114] Dans Internationalist Communist n°21, le BIPR disait "... diffuser à l’échelle internationale (...) un document / manifeste qui veut être, au-delà du rappel à l’urgence du parti international, une invitation au sérieux de la part de tous ceux qui se prétendent avant-garde de la classe" ... si le BIPR veut être un tant soit peu sérieux, qu’il commence par assimiler les bases du matérialisme historique et à polémiquer sur de véritables arguments politiques au lieu de dialoguer avec lui-même contre des anathèmes qui relèvent de son imagination, dans sa dérive mégalomaniaque et typiquement bordiguiste où il se prend pour le seul détenteur de la vérité marxiste et le seul pôle de regroupement révolutionnaire au monde.
[9] [115] "En termes simples, le concept de décadence s’appuie seulement sur les difficultés progressives que rencontre le processus de valorisation du capital... (...) Les difficultés toujours croissantes du processus de valorisation du capital ont comme présupposé la baisse tendancielle du taux moyen de profit. (...) Déjà, à partir de la fin des années 60, selon les statistiques émises par les organismes économiques internationaux comme le FMI, la Banque Mondiale et même le MIT, les recherches des économistes de l’aire marxiste comme Ochoa et Mosley, le taux de profit aux USA était inférieur de 35% par rapport à celui des années 50..."
[10] [116] Pour plus de détails, nous renvoyons également le lecteur à notre précédant article dans le numéro 118 de cette revue.
[11] [117] "II. La période de décadence du capitalisme. Après avoir analysé la situation économique mondiale, le troisième congrès put constater avec la plus complète précision que le capitalisme, après avoir accompli sa mission de développer les forces productrices, est tombé dans la contradiction la plus irréductible avec les besoins non seulement de l’évolution historique actuelle, mais aussi avec les conditions d’existence humaine les plus élémentaires. Cette contradiction fondamentale se refléta particulièrement dans la dernière guerre impérialiste et fut encore aggravée par cette guerre qui ébranla, de la manière la plus profonde, le régime de la production et de la circulation. Le capitalisme qui se survit ainsi à lui-même, est entré dans la phase où l’action destructrice de ses forces déchaînées ruine et paralyse les conquêtes économiques créatrices déjà réalisées par le prolétariat dans les liens de l’esclavage capitaliste. (...) Ce que le capitalisme traverse aujourd’hui n’est autre que son agonie." (Manifestes, thèses et résolutions des Quatre Premiers congrès mondiaux de l’Internationale communiste 1919-23, Maspero, p.155).
[12] [118] "Le déclin historique du capitalisme commence lorsqu'il y a une relative saturation des marchés pré-capitalistes, puisque le capitalisme est le premier mode de production qui est incapable d'exister par lui-même, qui a besoin d'autres systèmes économiques pour lui servir de médiation et de sol nourricier. Bien qu'il tende à devenir universel, et donc à cause de cette tendance, il doit être brisé, parce qu'il est par essence incapable de devenir une forme de production universelle" (L'Accumulation du capital).
[13] [119] "De tout ce qui a été dit plus haut de l'impérialisme, il ressort qu'on doit le caractériser comme un capitalisme de transition ou, plus exactement, comme un capitalisme agonisant. (...) le parasitisme et la putréfaction caractérisent le stade historique suprême du capitalisme c'est-à-dire l'impérialisme. (...) L'impérialisme est le prélude de la révolution sociale du prolétariat. Cela s'est confirmé, depuis 1917, à l'échelle mondiale."
[14] [120] "Les sociaux-démocrates russes (Plekhanov en tête) invoquent la tactique de Marx dans la guerre de 1870 ; les social-chauvins allemands (genre Lensch, David et Cie) invoquent les déclarations d’Engels en 1891 sur la nécessité pour les socialistes allemands de défendre la patrie en cas de guerre contre la Russie et la France réunies... Toutes ces références déforment d’une façon révoltante les conceptions de Marx et Engels par complaisance envers la bourgeoisie et les opportunistes... Invoquer aujourd’hui l’attitude de Marx à l’égard des guerres de l’époque de la bourgeoisie progressiste et oublier les paroles de Marx : 'Les ouvriers n’ont pas de patrie', paroles qui se rapportent justement à l’époque de la bourgeoisie réactionnaire qui a fait son temps, à l’époque de la révolution socialiste, c’est déformer cyniquement la pensée de Marx et substituer au point de vue socialiste le point de vue bourgeois." (Lénine 1915, tome 21 : 319-20).
[15] [121] "... ce serait une erreur de croire que cette tendance à la putréfaction exclut la croissance rapide du capitalisme ; non, telles branches d’industrie, telles couches de la bourgeoisie, tels pays manifestent à l’époque de l’impérialisme, avec une force plus ou moins grande, tantôt l’une, tantôt l’autre de ces tendances. Dans l’ensemble, le capitalisme se développe infiniment plus vite qu’auparavant, mais ce développement devient généralement plus inégal, l’inégalité de développement se manifestant en particulier par la putréfaction des pays les plus riches en capital (Angleterre)." (L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1960 [1916] : 324).
[16] [122] "Ce sont donc principalement des facteurs politiques, une fois que le capitalisme est entré en décadence, qu’il a fait la preuve qu’il arrivait à une impasse historique, qui déterminent le moment du déclenchement de la guerre" (Revue Internationale n°67, p.24-25 : rapport sur la situation internationale pour notre 9ème Congrès International).
[17] [123] Sur toutes ces questions, nous renvoyons le lecteur à toutes nos contributions critiques sur les positions politiques de Battaglia Comunista dans cette revue : n°36 "Les années 80 ne sont pas les années 30" ; n°41 "Quelle méthode pour comprendre la lutte de classe"; n°50 "Réponse à Battaglia sur le cours historique" ; n°79 "La conception du BIPR de la décadence du capitalisme et la question de la guerre" ; n°82 "Réponse au BIPR : la nature de la guerre impérialiste" ; n°83 "Réponse au BIPR : Les théories sur la crise historique du capitalisme" ; n°86 : "Derrière la "mondialisation’ de l’économie, l’aggravation de la crise du capitalisme" ; n°108 "Polémique avec le BIPR : La guerre en Afghanistan, stratégie ou profits pétroliers ?"
[18] [124] "Crises et cycles dans l’économie du capitalisme agonisant" publié dans Bilan n°10 et 11 en 1934 et republié dans la Revue Internationale n°102 et 103.
[19] [125] C’est ce qu’avait prédit Engels dès la fin du XIXè siècle : "Friedrich Engels a dit un jour "La société bourgeoise est placée devant un dilemme : ou bien passage au socialisme ou rechute dans la barbarie". Mais que signifie donc une "rechute dans la barbarie" au degré de civilisation que nous connaissons en Europe aujourd’hui ? Jusqu’ici nous avons lu ces paroles sans y réfléchir et nous les avons répétées sans en pressentir la terrible gravité. Jetons un coup d’oeil autour de nous en ce moment même, et nous comprendrons ce que signifie une rechute de la société bourgeoise dans la barbarie. Le triomphe de l'impérialisme aboutit à l'anéantissement de la civilisation, sporadiquement pendant la durée d'une guerre moderne et définitivement si la période des guerres mondiales qui débute maintenant devait se poursuivre sans entraves jusque dans ses dernières conséquences. C'est exactement ce que F. Engels avait prédit, une génération avant nous, voici quarante ans. Nous sommes placés aujourd’hui devant ce choix : ou bien triomphe de l’impérialisme et décadence de toute civilisation, avec pour conséquences, comme dans la Rome antique, le dépeuplement, la désolation, la dégénérescence, un grand cimetière ; ou bien, victoire du socialisme, c’est-à-dire de la lutte consciente du prolétariat international contre l’impérialisme et contre sa méthode d’action : la guerre. C'est là un dilemme de l'histoire du monde, un ou bien - ou bien encore indécis dont les plateaux balancent devant la décision du prolétariat conscient. Celui-ci doit résolument jeter dans la balance le glaive de son combat révolutionnaire : l'avenir de la civilisation et de l'humanité en dépendent." (Luxemburg [1915] : 68).
[20] [126] "Une nouvelle époque est née. Epoque de désagrégation du capitalisme, de son effondrement intérieur. Epoque de la révolution communiste du prolétariat" (Plate-forme de l’IC, p.19). "Le communisme doit prendre pour point de départ l’étude théorique de notre époque (apogée du capitalisme, tendances de l’impérialisme à sa propre négation et à sa propre destruction...)" (Le IIème congrès, sur le parlementarisme, p.66). "La IIIè Internationale s’est constituée à la fin du carnage impérialiste de 1914-18, au cours duquel la bourgeoisie des différents pays a sacrifié 20 millions de vies. Souviens-toi de la guerre impérialiste ! Voilà la première parole que l’Internationale communiste adresse à chaque travailleur, quelles que soient son origine et la langue qu’il parle. Souviens-toi que, du fait de l’existence du régime capitaliste, une poignée d’impérialistes a eu, pendant quatre longues années, la possibilité de contraindre les travailleurs de partout à s’entr’égorger ! Souviens-toi que la guerre bourgeoise a plongé l’Europe et le monde entier dans la famine et le dénuement ! Souviens-toi que sans le renversement du capitalisme, la répétition de ces guerres criminelles est non seulement possible, mais inévitable ! (...) L’internationale communiste considère la dictature du prolétariat comme l’unique moyen disponible pour arracher l’humanité aux horreurs du capitalisme." (Statuts de l’IC, 4 premiers congrès, p37).
Le surgissement international des luttes ouvrières à partir de 1968 a mis fin à la longue période de contre-révolution qu'avait subie le prolétariat à la suite de la défaite des assauts révolutionnaires de 1917-23. Une des expressions les plus claires de ce changement a été la réapparition de tout une série de groupes prolétariens et de cercles qui, malgré leur inexpérience et des confusions énormes, ont essayé de renouer les liens qui avaient été rompus avec le mouvement communiste du passé. Pendant les années 1970, quand l’optimisme immédiat (et même immédiatiste) engendré par la reprise de la lutte de classe était encore très vivant, des courants politiques prolétariens ont vu le jour comme le CCI ou ont connu une phase de croissance accélérée et même spectaculaire, comme le PCI bordiguiste. Toutefois, la construction d’une organisation communiste – comme l’avancée de la lutte de classe dans son ensemble – s’est avéré être un processus beaucoup plus difficile et pénible que beaucoup de ceux de la "génération de 1968" se l'étaient imaginé et, au sein de cette génération de militants ou d’ex-militants, rares ont été ceux qui ne sont pas passés d’un optimisme facile à un pessimisme tout aussi superficiel. Ces derniers, arrivant à la conclusion que la période de contre-révolution n’aurait jamais de fin ou, se trouvant déçus par la classe ouvrière, abandonnèrent la lutte révolutionnaire.
Ce n’est pas le lieu d'entrer dans le détail des raisons des grandes difficultés et des crises apparemment sans fin qu’ont rencontrées les organisations révolutionnaires pendant les deux dernières décennies. Parmi ces difficultés, il faut ranger la retombée idéologique de l’effondrement du bloc de l’Est, le reflux de la lutte de classe qui s’en est suivi, les effets pernicieux de l'avancée de la décomposition capitaliste – toutes questions qui demanderaient un développement beaucoup plus en profondeur que ce que nous pouvons faire ici. Mais, tout en étant lui aussi confronté à de telles difficultés, le CCI a maintenu ce qu’il affirmait déjà dans les années 1970, à savoir que la classe ouvrière n’a pas subi de défaite historique fondamentale et que, malgré un recul significatif de la conscience au sein de la classe ouvrière, il s'est opéré un processus de "maturation souterraine" de cette conscience s’exprimant clairement à travers la réapparition de toute une nouvelle génération d’éléments cherchant à se réapproprier l’essentiel du programme communiste.
Le CCI a écrit de nombreux articles dans sa presse territoriale sur l’évolution de ces éléments se situant dans cette zone intermédiaire entre les positions de la bourgeoisie et celles de la classe ouvrière. Une telle évolution constitue sans aucun doute un processus extrêmement hétérogène qui est entravé par toute une série de pièges idéologiques, en particulier celui de l’anarchisme et les différentes formes d’idéologie d’un "monde alternatif". Cependant elle est largement répandue et a des ramifications sur l'ensemble de la planète. Dans le même temps, nous avons assisté à l’émergence de groupes et de cercles de discussion qui, dès le début, se définissent comme sympathisants des positions de la Gauche communiste.
Dans ce contexte général, une évolution particulièrement significative a été constituée par l’apparition de cette nouvelle génération dans les deux pays qui – justement parce que la révolution y avait atteint son point culminant – ont fait l’expérience du sommet même de la contre-révolution : la Russie et l’Allemagne. Nos sections en Allemagne et en Suisse ont été particulièrement actives et sont intervenues dans ce nouveau milieu allemand, comme en témoigne le grand nombre d’articles que notre presse territoriale en allemand y a dédiés (certains de ces articles ont été également publiés en anglais, français et dans d’autres langues.
Dans le même temps, le CCI a fourni un effort significatif pour suivre et participer au développement du milieu politique en Russie. Depuis la conférence de Moscou sur l'héritage de Trotsky en 1997, à laquelle nous avons consacré un article dans la Revue Internationale n°92, nous avons publié, comme le savent les lecteurs de notre presse, de nombreux articles concernant les nouveaux groupes en Russie : débats avec le Bureau Sud du Marxist Labour Party sur la décadence du capitalisme et la question nationale ; débats sur des questions semblables avec l’Union Communiste Internationale ; reproduction des prises de position internationalistes contre la guerre en Tchétchénie faites par les anarcho-syndicalistes révolutionnaires de Moscou (KRAS) et par le Groupe des Collectivistes Prolétariens révolutionnaires (GPRC) ; compte-rendu de la réunion publique du CCI tenue à Moscou en octobre 2002 pour présenter la publication en russe de notre brochure sur la décadence (voir par exemple les numéros 101, 104, 111, 112, 115 de la Revue Internationale ; la plupart de ces articles sont disponibles sur notre site Web). Plus récemment, comme nous l’avons rapporté dans la Revue Internationale 118 (seulement en langue anglaise parue plus tard que l'édition française), nous avons participé à mettre en place un forum de discussion sur Internet avec quelques-uns des éléments internationalistes en Russie (KRAS, GPRC et plus récemment l’UCI), avec l’objectif d’élargir et d’approfondir les débats clefs qui animent ce milieu.
En juin 2004, nous avons continué ce travail en envoyant une délégation du CCI participer à la conférence convoquée par la Bibliothèque Victor Serge et le Centre d’études et de Recherche Praxis qui, dans leur circulaire, avaient défini comme suit les thèmes et objectifs de la réunion :
"… discuter le caractère, les buts et les expériences historique du socialisme démocratique et libertaire en tant qu’ensemble d’idées et de mouvements sociaux (…) :
- Socialisme et Démocratie (…)
- Socialisme et Liberté (…)
- Le caractère international du socialisme démocratique et libertaire (…)
- Les acteurs des transformations socialistes (…)
- L’éducation socialiste (…). "
Il va sans dire que nous avons de nombreuses divergences fondamentales avec les idées "démocratiques" et "libertaires" citées dans cette circulaire et avec le groupe Praxis ; nous en avons d’ailleurs déjà mentionnées quelques-unes dans notre description de la réunion publique d’octobre 2002, notamment en ce qui concerne la guerre en Tchétchénie. Cependant, l’expérience nous a montré que ce groupe a été tout à fait capable d’offrir un forum pour un débat ouvert aux éléments en recherche qui surgissent en Russie, et la conférence de juin en a constitué un bon exemple. Non seulement parce que bon nombre de thèmes clefs annoncés dans la circulaire concernaient vraiment les problèmes auxquels sont confrontés les révolutionnaires, mais encore parce que, à l'image des conférences précédentes, celle-ci a attiré un large éventail de participants. Ainsi, à côté d’un certain nombre d’éléments académistes russes et "occidentaux", mettant en avant des variantes de l’idéologie démocratique allant de la social-démocratie au trotskisme et au "mondialisme alternatif", il y avait aussi plusieurs représentants du milieu authentiquement internationaliste qui se développe en Russie aujourd’hui.
Le CCI a soumis trois textes à la conférence visant à apporter une réponse communiste aux questions posées dans la circulaire d'appel, sur les questions suivantes : la réelle signification de l’internationalisme prolétarien, le mythe de la démocratie et l’alternative prolétarienne des conseils ouvriers, le caractère réactionnaire de tous les syndicats dans cette époque de l’histoire (en ligne sur notre site). Nous n’avons pas été surpris de constater que les débats à cette conférence tendaient à mettre en évidence la ligne de démarcation entre, d'une part, ceux pour qui internationalisme signifie solidarité de classe par-dessus et contre toutes les divisions nationales et, d'autre part, ceux pour qui cela veut dire "amitié entre nations" ou soutien aux "mouvements de libération nationale". Nous n’avons pas été surpris non plus par le fait que cette division coïncide également avec le fossé qui sépare ceux pour qui le renversement révolutionnaire et mondial du capitalisme est la seule marche progressiste pour l’humanité, dans cette période, et ceux qui peuvent encore voir quelque chose de bénéfique dans toutes sortes de mouvements partiels et de luttes pour des "réformes" au sein du système.
Il subsiste, en même temps, comme cela a été confirmé par les nombreuses discussions qui ont eu lieu en marge de la conférence formelle, des désaccords majeurs parmi les internationalistes eux-mêmes : sur la question de la décadence du capitalisme ; sur la nature de la révolution d’octobre ; sur la question organisationnelle et même sur la méthode fondamentale du marxisme.
Certaines de ces questions vont être débattues sur le Forum évoqué précédemment, monté en commun avec le KRAS et le GPRC, puisque des textes relatifs à la révolution russe ont commencé à y être publiés par les trois organisations. Dans ce numéro de la Revue Internationale nous reproduisons la réponse synthétique que nous faisons aux contributions du KRAS (sur la révolution d’octobre) et du GPRC (sur l'idée que l’informatisation est une condition nécessaire de la révolution prolétarienne).
Une courte série d'articles sur "La naissance du Bolchevisme" en 1903-1904 s'est terminée dans le précédent numéro de cette Revue. Cent ans plus tard, il est encore possible de faire de fructueuses comparaisons entre la situation à laquelle étaient confrontés les révolutionnaires russes au temps de Lénine et celle à laquelle est confronté le milieu politique actuel en Russie. Les tâches de l’heure restent fondamentalement les mêmes : s'approprier (ou se ré-approprier) les positions marxistes et la nécessité de construire une organisation de révolutionnaires ayant surmonté l’extrême dispersion des groupes et cercles existants. Le contexte social général est aussi comparable, en ceci que nous pouvons discerner à l’horizon (même si c’est un horizon plus lointain qu’en 1903) de grands conflits sociaux et des grèves de masse qui seront certainement aussi significatives historiquement que celles de 1905 en Russie. Cela signifie que les révolutionnaires aujourd’hui n’ont pas un temps infini à leur disposition pour ce travail de construction d’une organisation capable d’intervenir dans de tels mouvements et d’avoir une influence sur eux. Une chose, cependant, a évolué depuis les premières années du 20ème siècle, c’est que la construction d’une telle organisation n’aura pas lieu dans chaque pays séparément, dans un isolement relatif par rapport au mouvement communiste international puisque la question a déjà été posée au niveau international. Les questions auxquelles sont confrontés les révolutionnaires en Russie sont pour l’essentiel les mêmes que celles posées aux révolutionnaires dans tous les pays ; et c’est précisément pourquoi les débats dont nous parlons dans cet article ont besoin d’être abordés non seulement dans le cadre général des principes internationalistes, mais aussi dans un sens concrètement international. Nous encourageons donc activement tous ceux qui – en Russie et ailleurs – sont d’accord avec le cadre de base du forum de discussion internationaliste à commencer à envoyer leurs propres contributions sur le site et à participer aux futures conférences organisées par le milieu russe.
CCI (Août 2004)
Nous reproduisons ci-dessous l'appel à participer au forum, publié en anglais, russe et allemand sur le site russia.internationalist-forum.org.
Depuis quelques années en Russie, des éléments, isolés ou appartenant à des groupes organisés, sont engagés dans une réflexion, à la recherche d'une cohérence politique révolutionnaire.
Pendant toute la période de la dictature du capitalisme d'Etat, le mouvement prolétarien en Russie s'est trouvé isolé, pendant des décennies, du mouvement international de la lutte de classe, ce qui a non seulement ralenti et troublé son développement mais également a créé beaucoup de confusion idéologique parmi les travailleurs en Russie. Le prolétariat en Russie doit revenir au mouvement ouvrier international. Les forces internationalistes du mouvement ouvrier en Russie devraient parvenir à mieux connaître et comprendre les positions et l'expérience de leurs semblables et camarades dans les autres parties du monde et dans les différentes régions de l'ancienne Union Soviétique elle-même. Cela contribuera certainement à la clarification de leurs propres positions. C'est en ayant conscience de ces nécessités que cette initiative de forum de discussion a été prise en vue d'offrir un cadre de clarification.
Quel est le but d'un forum de discussion ?
Entreprendre une discussion systématique en vue de clarifier, parmi les questions qui se sont avérées cruciales pour le mouvement ouvrier et qui continueront à l'être dans les futures confrontations entre les classes : l'internationalisme, les raisons de la défaite de la vague révolutionnaire mondiale, la dégénérescence de la révolution russe, le capitalisme d'Etat, la libération nationale, le rôle des syndicats, etc. Son objectif est de rassembler et de faire connaître des contributions sur ces questions, qui développent des approches différentes s'étant déjà exprimées au sein du mouvement ouvrier tout autant que des différences de points de vue, des désaccords ou des questionnements qui peuvent exister parmi les participants au forum. Le forum est donc un lieu ouvert à la discussion et à la confrontation d'idées politiques, avec pour seule fin la clarification au moyen d'arguments politiques selon la méthode prolétarienne qui exclut toute approche en contradiction avec le but désintéressé de l'émancipation de la classe ouvrière. En particulier, ce forum n'est pas un "terrain de chasse" pour un recrutement sans principe comme cela se pratique habituellement dans des organisations qui se situent à l'extrême gauche de l'appareil politique de la bourgeoisie (trotskistes, etc.).
Quels courants ou positionnements politiques, peuvent-ils s'exprimer dans le forum ?
Tous les débats au sein du forum sont conçus comme publics et seront donc publiés via Internet ou une revue. Toute contribution aux débats du forum est bienvenue. Néanmoins, de façon à préserver la nature prolétarienne du forum, il est nécessaire que chaque participant rejette les positions ouvertement bourgeoises suivantes :
· Participation au gouvernement de quelque pays que ce soit, pour quelque raison que ce soit ;
· Soumission des intérêts du prolétariat à ceux de la "nation", exaltation du nationalisme et du patriotisme ;
· Lutte pour des réformes au sein du système capitaliste au lieu de la lutte ayant pour but de le renverser à l'échelle mondiale :
· Appel à défendre l'URSS, avant son effondrement, dans l'arène impérialiste mondiale ;
· Défense de la nature socialiste ou "ouvrière dégénérée" des régimes staliniens tels qu'ils ont été mis en place après la défaite de la révolution ou, par la suite, dans des pays comme la Chine ou ceux d'Europe de l'Est ;
· Soutien, même critique, de tout parti qui fonde son activité sur une des positions citées plus haut.
Il découle de ces critères que tout élément ou organisation qui se reconnaît dans l'héritage de Staline, de la social-démocratie, du trotskisme ou des différentes variantes réformistes de l'anarchisme, ne peut contribuer à la vie du forum. Une distinction est néanmoins à opérer entre le fait de se revendiquer de l'un de ces courants bourgeois, ce qui rend effectivement impossible la participation au forum, et la situation où des éléments affichent leur volonté de s'engager dans un processus de rupture avec eux, tout en partageant certaines de leurs positions voire leur logique. Ces derniers éléments avec leur questionnement sont les bienvenus.
Quels textes sont publiables dans le forum ?
Le développement d'un débat ouvert et sans ostracisme au sein du camp prolétarien a pour condition la possibilité inaliénable de la libre expression et de la critique. Toute contribution satisfaisant aux critères du paragraphe précédent, qu'elle émane d'un groupe ou d'un individu, est donc susceptible d'être publiée. Néanmoins elle ne le sera effectivement qu'aux conditions suivantes :
- qu'elle s'inscrive dans le sujet en cours de discussion ;
- qu'elle ne fasse pas double emploi avec une autre contribution publiable (ce qui risque de se produire si un nombre significatif d'éléments n'appartenant pas à un groupe politique participent au forum) ;
- qu'elle fasse siennes, quelle que soit l'âpreté de la polémique, les règles élémentaires de respect mutuel entre camarades partageant un même combat et un même idéal, celui de l'émancipation du prolétariat et, avec elle, celle de l'humanité tout entière ;
C'est aux organisateurs du forum qu'il revient de décider du contenu de chaque parution en fonction du sujet en discussion, de même que de l'enchaînement des sujets en discussion.
Quelles perspectives pour le forum ?
Il n'existe pas, pour le forum en tant que tel, de perspectives différentes de celle ayant présidé à sa création : le débat ouvert en vue de la clarification politique.
Aussi longtemps qu'il sera le siège d'une discussion politique ouverte, il aura sa raison d'être, et l'on peut espérer que son rayonnement et la richesse de ses débats iront en s'amplifiant. Néanmoins différentes circonstances peuvent conduire à l'extinction de toute vie en son sein. Il ne serait alors plus d'aucune utilité pour le prolétariat et sa dissolution serait la meilleure prévention contre sa récupération.
Le forum n'est pas l'embryon d'une future organisation politique du prolétariat. La clarification des points de vue en présence peut amener à ce que certains de ses participants s'orientent vers les positions de courants historiques du prolétariat et rejoignent des organisations qui s'y rattachent. Néanmoins, un tel processus ne constitue pas par nature, ni ne doit constituer, une remise en cause de l'activité du forum en vue de la transformer progressivement en une activité d'organisation politique avec l'élaboration d'une plate-forme politique limitant ce qui constitue sa raison d'être, à savoir l'ouverture de ses débats.
On ne peut pas exclure que, face à des évènements majeurs de la situation (comme par exemple le déclenchement d'une guerre), certains membres du forum soient amenés à prendre position publiquement en tant que tel. Cela ne ferait alors que concrétiser une préoccupation croissante commune au sein du forum pour la défense des intérêts historiques du prolétariat pour laquelle, en certaines circonstances, une prise de position commune des internationalistes peut s'avérer d'un apport certain. Il convient néanmoins de garder à l'esprit que de telles circonstances ne peuvent constituer la règle, faute de quoi il existe le risque de faire tendre l'activité du forum vers celle d'une organisation politique. Les éléments du forum qui éprouvent le besoin, tout à fait légitime, d'une intervention plus fréquente en direction de la classe ouvrière peuvent très bien pour cela renforcer en tant que sympathisants, ou membres, l'activité des organisations politiques du prolétariat déjà existantes.
(Mai / juin 2004)
PRESENTATION DU TEXTE DU GPRC
"Pourquoi, 80 ans après la révolution d’octobre, le capitalisme domine-t-il encore le monde ?" ([1] [128]) Pour répondre à cette question, il faut, selon le GPRC utiliser la méthode du matérialisme historique et se poser cette autre question : "Le niveau de développement des forces productives de l’humanité (en particulier dans les pays les plus développés) était-il suffisamment avancé au 19e siècle et dans la première moitié du 20e siècle pour permettre aux prolétaires d’organiser la prise en mains par la société tout entière de la production, la distribution et l’échange ".
En d’autres termes, le processus de la production capitaliste avait-il suffisamment "discipliné, unifié et organisé" la classe ouvrière avant le début du 20e siècle pour la rendre capable non seulement d’exproprier les expropriateurs, de leur soustraire les moyens de production, mais également de "prendre ceux-ci en main, d’organiser la domination sur l’économie sans perdre le contrôle sur ceux qui dirigent, sans les laisser devenir de nouveaux exploiteurs."
Il nous invite à comprendre les caractéristiques de la classe ouvrière du 19e siècle et de la première moitié du 20e, qui lui sont imprimées par le processus de production. Elle "pratique le travail associé" mais "pour pouvoir diriger le processus de travail dans l'entreprise comme un tout, quelqu'un doit être au dessus des travailleurs et les diriger". En d’autres termes, "bien que les rapports entre travailleurs dans le processus d'organisation du travail prennent place au sein d'une économie dominée par le machinisme, ce dernier ne domine pas les relations des travailleurs entre eux". De tels rapports sont caractérisées d'abord et avant tout, "non par l'existence de contacts entre ouvriers, mais par l'isolement de ceux-ci (…) La manufacture, et ensuite l'industrie basée sur le machinisme, impliquent la coopération entre ouvriers au sein du processus de travail, mais n'unissent pas pour autant les ouvriers dans un tout collectif (…) Et des ouvriers qui ne sont pas unis au sein d'un collectif ne peuvent pas élaborer ensemble des décisions leur permettant d’avoir le contrôle sur le processus de production. Peut-être le pourraient-ils si seulement ils avaient la possibilité de contrôler leurs dirigeants, de les élire et d'en changer et si ces élections n'étaient pas seulement un apparat derrière lequel se cache la manipulation des leaders sur les subordonnés."
"Le prolétariat industriel au 19e et 20e siècle était incapable de s'auto organiser dans toutes les structures de la société sans médiateurs et chefs ; cette incapacité a conduit au développement d'une bureaucratie ouvrière de syndicats réformistes (sociaux-démocrates, staliniens, anarchistes, etc.). Le même facteur explique presque toujours pourquoi les prolétaires ont laissé cette bureaucratie les trahir."
Pour le GPRC, le problème de base qui se pose est le suivant : "Plus il y a de personnes dans un groupe, et plus il leur est difficile de communiquer entre elles (...). Pour dépasser cet obstacle, des moyens techniques sont nécessaires permettant à de très nombreuses personnes de recevoir la même information, de se l'échanger et de prendre des décisions communes en aussi peu de temps qu'il faut à quelques personnes pour faire la même chose sans aucun moyen technique. Au 19e siècle, et dans la première moitié du 20e, le développement des forces productives n'avait pas encore donné de tels moyens aux personnes. Mais, sans ces moyens, le contrôle du pouvoir et le gouvernement des ouvriers par les ouvriers eux-mêmes n’est possible qu'à l'échelle de très petites entreprises."
Le GPRC cite Lénine dans l’Etat et la révolution: "Les ouvriers, après avoir conquis le pouvoir politique, briseront le vieil appareil bureaucratique, le démoliront jusqu'en ses fondements, n'en laisseront pas pierre sur pierre et le remplaceront par un nouvel appareil comprenant ces mêmes ouvriers et employés. Pour empêcher ceux-ci de devenir des bureaucrates, on prendra aussitôt des mesures minutieusement étudiées par Marx et Engels : 1. électivité, mais aussi révocabilité à tout moment; 2. un salaire qui ne sera pas supérieur à celui d'un ouvrier; 3. adoption immédiate de mesures afin que tous remplissent des fonctions de contrôle et de surveillance, que tous deviennent pour un temps "bureaucrates" et que, de ce fait, personne ne puisse devenir "bureaucrate"". Mais pour le GPRC, bien que ces mesures soient valables, elles ne pouvaient qu'être sans effet dans les conditions de développement des forces productives au moment de la révolution russe. Cela change avec la deuxième moitié du 20e siècle du fait du niveau qualitativement nouveau de développement des forces productives permettant notamment l’informatisation de la production : rapidité de traitement d’un volume important d’informations en provenance de la grande masse des ouvriers ; répercussion à chacun d’entre eux de l’analyse des informations traitées ; itération d’un tel processus autant de fois que nécessaire pour aboutir finalement à la synthèse des opinions individuelles et pouvoir élaborer la décision finale.
"L’ordinateur est ce qui peut unir dans un tout collectif les travailleurs pratiquant le travail associé". Plus leur travail est informatisé, plus ils peuvent prendre des décisions collectives et plus il leur est facile de contrôler les dirigeants qui demeurent nécessaires pour coordonner les actes et décisions, dans le cas où le collectif ne peut pas le faire par lui-même.
"Quand l’humanité entrera de nouveau dans une période de grandes confrontations sociales, similaires à celles de la première moitié du 20e siècle, beaucoup de choses se répéteront, la duplicité de nombreux dirigeants ouvriers et d’organisations va tirer profit de la confiance des ouvriers à leur égard. Les causes objectives de ce phénomène il y a 70 ou 80 ans sont encore présentes aujourd’hui, et elles ne peuvent être compensées par aucune étude des leçons de l’histoire."
"L’informatisation en elle-même ne peut créer le socialisme. La révolution prolétarienne mondiale est nécessaire à la transition de l’humanité au socialisme. Mais la révolution ne peut devenir mondiale et socialiste qu’à l’époque des ordinateurs et de l’informatisation. Telle est la dialectique de la transition au socialisme."
REPONSE DU CCI
C'est une question vitale à laquelle se propose de répondre la GPRC "Pourquoi, 80 ans après la révolution d’octobre, le capital domine-t-il encore le monde ?". Et pour y répondre, il n’est pas d’autre méthode que celle du matérialisme historique ([2] [129]).
En effet, la révolution prolétarienne ayant pour but de remplacer des rapports de production basés sur la pénurie par des rapports de production basés sur l'abondance, il est nécessaire que le capitalisme ait suffisamment développé les forces productives pour créer les conditions matérielles d’une telle transformation de la société. Il s’agit de la première condition de la victoire de la révolution prolétarienne, la deuxième étant donnée par le développement d’une crise ouverte de la société bourgeoise faisant la preuve évidente que les rapports de production capitalistes doivent être remplacés par d’autres rapports de production.
Les révolutionnaires ont toujours porté la plus grande attention à l'évolution de la vie du capitalisme afin d'évaluer si le niveau atteint par le développement des forces productives et si les contradictions insurmontables qui en découlent pour le système permettaient la victoire de la révolution communiste. En 1852, Marx et Engels avaient reconnu que les conditions de la révolution prolétarienne n’étaient pas mûres lors des surgissements révolutionnaires de 1848 et que le capitalisme devait encore connaître tout un développement pour qu’elles le deviennent. En 1864, lorsqu’ils participèrent à la fondation de l’Association Internationale des Travailleurs, ils pensèrent que l’heure de la révolution avait sonné, mais avant même la Commune de Paris de 1871, ils s’étaient rendu compte que le prolétariat n’était pas encore prêt car le capitalisme disposait encore devant lui de tout un potentiel de développement de son économie.
Ainsi, les deux révolutions qui s’étaient produites jusqu’à ce moment-là, 1848 et la Commune, avaient échoué parce que les conditions matérielles de la victoire du prolétariat n’existaient pas. C’est au cours de la période suivante, celle qui connaît le développement du capitalisme le plus puissant de son histoire, que ces conditions allaient éclore. A la fin du 19e siècle, l’ensemble du monde non capitaliste a été partagé entre les vieilles nations bourgeoises. Désormais l’accès pour chacune d’elles à de nouveaux débouchés et à de nouveaux territoires la conduit à se heurter au pré carré de ses rivales. En même temps que se multiplient les tensions impliquant en sous-main les grandes puissances, on assiste à un accroissement considérable des armements de ces puissances. Cette montée des tensions impérialistes et du militarisme prépare les conditions de l’éclatement de la Première Guerre mondiale et, avec elle, les conditions de la crise révolutionnaire de la société. La première boucherie impérialiste mondiale de 1914-18, de même que la vague révolutionnaire mondiale qui, en 1917, a surgi en réaction à une telle barbarie, démontraient que les conditions objectives de la révolution existaient désormais. Pour l'avant garde prolétarienne, lors de la vague révolutionnaire mondiale de 1917-23, la Première Guerre mondiale avait signé la faillite historique du capitalisme et l’entrée dans sa phase de décadence, signifiant ainsi clairement que la seule alternative désormais possible pour la société devenait "socialisme ou barbarie".
Malgré l'évidence du tournant ainsi opéré dans la situation mondiale, le GPRC quant à lui pense que, à cette époque, le système capitaliste a encore un rôle progressiste à jouer pour la maturation des conditions de la révolution. Pour lui, il était encore nécessaire qu'il permettre l'invention de l'ordinateur et la généralisation de son utilisation, seules à même de contrecarrer cette tendance des dirigeants à trahir les ouvriers qui, selon lui, avait été responsable de l'échec de la révolution russe. Grâce à ce formidable progrès technologique, qui permet de "synthétiser" l'opinion d'un nombre considérable d'ouvriers, ceux-ci vont enfin pouvoir se passer de représentants, de dirigeants pour prendre des décisions, nous dit le GPRC. Avant même de s'attarder sur cette analyse singulière de l'échec de la révolution russe, il faut pointer un problème de méthode relevant justement d'une application inadaptée du matérialisme historique.
Pus de 80 années écoulées depuis l'échec de la vague révolutionnaire mondiale ont démontré que, non seulement le prolongement de l'agonie du capitalisme n'avait en rien créé de meilleures conditions matérielles pour la révolution mais, au contraire, que les bases matérielles pour une telle société n'avaient fait que se fragiliser, comme vient l'illustrer la situation présente de chaos et de décomposition généralisée à toute la planète. Le prolétariat révolutionnaire pourra mettre pleinement à profit, au service de la révolution et à celui de libération de l'espèce humaine, bon nombre des inventions effectuées sous le capitalisme, y compris celles réalisées dans sa phase décadente. Il en va ainsi de l'ordinateur et d'autres encore. Néanmoins, pour importantes qu'aient été de telles découvertes, leur existence ne doit pas occulter la dynamique réelle du capitalisme décadent conduisant à la ruine de la civilisation. Si la première vague révolutionnaire mondiale était parvenue à vaincre la bourgeoisie à l'échelle mondiale, non seulement cela aurait épargné à l'humanité la pire ère de barbarie qu'elle ait jamais connue dans l'histoire mais, en outre, il est tout aussi certain que des inventions permettant à l'homme de s'émanciper du règne de la nécessité auraient déjà vu le jour, à côté desquelles l'ordinateur actuel ferait figure d'outil préhistorique.
L'expérience vivante de la révolution prise dans toute son étendue, vient démentir la thèse du GPRC sur la tendance inéluctable à la trahison des chefs. Dans la phase montante de celle-ci, les conseils ouvriers, à travers leur système de délégués élus et révocables, démontrèrent qu'ils étaient l'organe par excellence permettant au prolétariat de développer sa lutte à la fois sur un plan économique et sur un plan politique, qu'ils constituaient réellement "la forme enfin trouvée de la dictature du prolétariat". Le mouvement a fait surgir en son sein des chefs prolétariens exprimant et défendant au mieux, avec courage et abnégation, les intérêts généraux du prolétariat. Quant au parti, il n'a fait rien de moins que de se porter à l'avant-garde de la révolution, de la guider vers la victoire en Russie tout en oeuvrant de son mieux à l'extension de la révolution mondiale et en particulier, là où elle était déterminante, en Allemagne.
La vague révolutionnaire mondiale reflua à travers un ensemble de défaites majeures du prolétariat dont la moindre ne fut pas l’écrasement de l’insurrection de janvier 1919 à Berlin. Isolée, épuisée par la guerre civile, la révolution russe ne pouvait que dépérir et c’est ce qu’il advint effectivement avec l'extinction du pouvoir des conseils ouvriers et de toute vie prolétarienne en leur sein, la bureaucratisation et la montée du stalinisme en Russie même, et tout spécialement au sein du parti bolchevique au pouvoir. Dans ce cours contre-révolutionnaire, des révolutionnaires de la veille trahirent en alimentant les rangs du stalinisme, des ouvriers placés à des postes de responsabilité au sein de l'Etat devinrent de serviles défenseurs des intérêts de la bureaucratie ou même carrément des membres de celle-ci.
Les trahisons de la cause du prolétariat par des chefs prolétariens, par des organisations jusque là prolétariennes, ne constituent pas une spécificité de la période de reflux de la vague révolutionnaire mondiale mais une donnée du combat historique de la classe ouvrière. Elles sont les conséquences d’un opportunisme croissant vis-à-vis de l’idéologie de la classe dominante et, pour finir, de la capitulation complète face à celle-ci. Néanmoins, face à l'opportunisme, une telle issue n’est pas fatale et ne dépend pas de la possibilité ou non qu'a le prolétariat d'utiliser des ordinateurs. Elle dépend du rapport de forces général entre les classes comme l’illustrent, dans des sens différents, la montée de la vague révolutionnaire et son reflux. Mais elle dépend aussi du combat politique intransigeant que les révolutionnaires sont à même de mener contre toutes les manifestations des concessions à l'idéologie bourgeoise.
Les tâches auxquelles le prolétariat et, en son sein, ses minorités révolutionnaires, se sont trouvé confrontés au début du siècle étaient titanesques. En même temps qu'ils devaient combattre l'opportunisme croissant au sein de la Seconde Internationale, dont il a résulté le passage dans le camp de la bourgeoisie de la plupart des partis la constituant au moment décisif de la guerre impérialiste mondiale, les révolutionnaires demeurés fidèles au marxisme et au combat historique du prolétariat devaient comprendre et faire comprendre à leur classe, rien de moins que les implications pour la lutte de classe du changement de période, avec l'entrée du capitalisme dans sa décadence. Si la vague révolutionnaire a été défaite, c'est en grande partie dû au fait que la classe ouvrière n'avait pas alors suffisamment largement et profondément été capable de prendre conscience que ses anciens partis passés à l'ennemi étaient désormais devenus le fer de lance de la réaction contre la révolution, que les syndicats étaient devenus des organes de l'Etat capitaliste dans les rangs ouvriers, et aussi parce le parti mondial de la révolution, l'Internationale communiste, n'a vu le jour que trop tardivement. Ce sont donc les conditions subjectives de la révolution qui n'étaient pas mûres, et non pas les conditions objectives. D'où l'importance du combat politique, encore aujourd'hui, pour la généralisation des leçons tirées par des générations de révolutionnaires de ce qui demeure la plus grande expérience du prolétariat.
Et justement, le poids de la hiérarchie sur le cerveau des vivants ne peut être combattu en dehors de la lutte pour l’abolition des classes et ne pourra disparaître totalement qu’avec l’instauration d’une société communiste. En effet, la division du travail n’est pas une caractéristique en propre des sociétés de classe. Elle a existé dans les sociétés de communisme primitif et elle existera dans la société communiste évoluée. Ce n’est pas la division du travail qui engendre la hiérarchie, par contre la société de classe imprime à la division du travail son caractère hiérarchisé, en tant que moyen de division des exploités et de domination sur la société. Le problème de la contribution du GPRC c'est justement que, polarisée sur les questions de hiérarchie prises en soi, en dehors de toute considération d’antagonisme entre les classes, elle se situe tout à fait en dehors du champ du combat politique.
En fait, le GPRC est désespérément à la recherche d’une solution purement technique à un problème qui est fondamentalement politique et auquel l’expérience vivante de la classe ouvrière avait déjà apporté la solution, avant même la vague révolutionnaire mondiale de 1917-23, avec le premier surgissement des soviets en 1905. Les discussions dans les assemblées n'ont pas pour vocation de dégager "démocratiquement" une opinion moyenne qui soit la synthèse de toutes les opinions individuelles des ouvriers. Elles sont au contraire le moyen incontournable du débat et du combat politique, permettant la clarification des masses encore sous l’influence des fractions de gauche et d'extrême gauche de la bourgeoisie. Pour prendre des décisions, élire des délégués, chacun ne se détermine pas seul face à son ordinateur, mais à main levée, dans les assemblées face à ses camarades de combat. C'est sur le même mode que fonctionnent et vivent les assemblées matérialisant les différents niveaux de centralisation de la lutte, jusqu'au plus haut d'entre eux. La recette du GPRC est l'antithèse de ce type d'organisation unitaire de la classe ouvrière et ne peut que conduire à la négation des valeurs que le prolétariat devra développer dans sa lutte : la confiance dans ses camarades de combat dont le délégué élu est à priori particulièrement digne ; l'activité créatrice à travers la discussion collective et contradictoire. En fait, le GPRC confond deux notions : la conscience et la connaissance. Pour que les ouvriers prennent conscience, ils ont besoin d'un certain nombre de connaissances : en particulier, ils doivent connaître le monde dans lequel ils mènent leur combat, l'ennemi qu'ils combattent et ses nombreux visages (bourgeoisie officielle, Etat, forces de répression, mais aussi syndicats et partis de gauche), les buts et les moyens de ce combat. Cependant, la conscience est loin de se réduire à la connaissance : la plupart du temps, un spécialiste universitaire en histoire, économie ou sociologie connaît sur ces sujets beaucoup plus de choses qu'un ouvrier conscient révolutionnaire. Cependant, ses préjugés de classe, son adhésion aux idéaux de la classe dominante, lui interdisent de mettre cette connaissance au service d'une réelle conscience. De même, ce qui permet aux ouvriers de prendre conscience, ce n'est pas un surcroît de connaissances, mais avant tout leur capacité à se dégager de l'emprise de l'idéologie dominante. Et cette capacité ne s'acquiert pas devant un écran d'ordinateur affichant toutes les statistiques du monde, toutes les synthèses possibles et imaginables. Elle s'acquiert par l'expérience de classe, présente et passée, par l'action et le débat collectifs. Toutes choses pour lesquelles la contribution spécifique de l'ordinateur est minime, en tout cas bien moindre que la presse dont disposait déjà la classe ouvrière au 19e siècle.
Le GPRC affirme qu’il est inutile de recourir aux leçons de l'histoire pour comprendre la défaite de la révolution russe. Ce serait la pire des choses si le prolétariat devait renoncer aux leçons essentielles que nous a léguées la révolution russe ([3] [130]), notamment concernant les conditions de sa dégénérescence, dans la mesure où celles-ci constituent une contribution essentielle à la capacité de la prochaine vague révolutionnaire à vaincre le capitalisme :
- Isolée dans un bastion prolétarien la révolution est vouée à terme à périr ;
- L'Etat de la période de transition, ou semi-Etat, qui surgit inévitablement après le renversement de la bourgeoisie, a une fonction essentiellement conservatrice de garant de la cohésion de la société, au sein de laquelle il existe encore des antagonismes de classes ([4] [131]). Ainsi il n’est pas l’émanation du prolétariat et, de ce fait, ne peut constituer l'instrument de la marche en avant vers le communisme, ce rôle continuant de revenir en exclusivité à la classe ouvrière organisée en conseils ouvriers et à son parti d'avant-garde. De plus, dans les périodes de reflux de la lutte de classe, cet Etat tend à exprimer pleinement sa nature réactionnaire intrinsèque contre les intérêts de la révolution ;
- C'est la raison pour laquelle, l'identification des conseils ouvriers avec l'Etat ne peut que conduire à la perte de l'autonomie de classe du prolétariat ;
- De même, l'identification du parti avec l'Etat ne peut que le conduire à la corruption de sa fonction d’avant garde politique du prolétariat en devenant le gestionnaire de cet Etat. C'est une telle situation concernant le parti bolchevique qui l'a conduit à prendre l'initiative de la répression de Kronstadt, une tragédie pour le prolétariat, et à progressivement incarner la contre-révolution montante.
CCI (octobre 2004)
[1] [132] Le texte du GPRC est publié en russe et en anglais sur le site du forum russia.internationalist-forum.org
[2] [133] Pour notre part, nous avons déjà dédié à cette question un article intitulé "A l'aube du 21e siècle, pourquoi le prolétariat n'a pas encore renversé le capitalisme ?" paru dans les numéros 103 et 104 de la Revue Internationale.
[3] [134] Une des expressions les plus importantes de la réaction prolétarienne à la contre-révolution fut la publication de la revue Bilan, organe de la Gauche communiste d'Italie, dans les années 1930 dont l'activité principale a justement été de tirer les enseignements de la première vague révolutionnaire mondiale. Les positions programmatiques du CCI sont en grande partie le produit de ce travail. Par ailleurs le CCI a dédié de nombreux articles de sa Revue Internationale à la révolution russe, notamment dans les numéros 71, 72, 75, 89, 90, 91 et 92.
[4] [135] Voir notre brochure l'Etat dans la période de transition.
L'objet du texte du Kras ([1] [136]) est essentiellement de mettre en évidence les raisons de la défaite de la révolution russe : "La Révolution russe de 1917-1921 reste pour la plupart des "gauches" une "révolution inconnue", ainsi qu'elle a été caractérisée par l’anarchiste en exil, Voline, il y a 60 ans. La raison principale de cette situation n'est pas un manque d'information la concernant, mais bien le nombre important de mythes construits autour d'elle. La plupart de ces mythes sont le résultat d’une confusion entre la Révolution russe et les activités du parti bolchevique. Il n'est pas possible de s'en libérer sans comprendre le rôle réel des bolcheviks dans les évènements à cette époque (…) Un mythe largement répandu dit que le parti bolchevique n’était pas seulement un parti comme tous les autres, mais l’avant-garde de la classe ouvrière (…) Toutes les illusions sur le caractère "prolétarien" des bolcheviks sont démenties par la réalité de leur opposition systématique aux grèves ouvrières dès 1918 et de l'écrasement des ouvriers de Kronstadt en 1921 par les canons de l’armée rouge. Il ne s'agissait pas d'un "malentendu tragique", mais de la répression par le fer de la base ouvrière, "ignorante". Les chefs bolcheviques ont poursuivi des intérêts concrets et ils ont réalisé une politique concrète. (…) Leur vision de l’Etat comme tel, de la domination sur les masses, significative d'individus dépourvus de sentiment d’égalité, pour lesquels l’égoïsme est dominant, pour lesquels la masse n’est pas plus qu’une matière première sans volonté propre, sans initiative et sans conscience, incapable de réaliser l'autogestion sociale. C’est le trait fondamental de la psychologie du bolchevisme. C'est typique du caractère dominateur. Archinoff appelle cette nouvelle couche "une nouvelle caste", "la quatrième caste". Bon gré mal gré, avec de telles visions, les bolcheviks n’ont pas pu réaliser autre chose qu’une révolution bourgeoise... (…) Essayons d’abord de discerner quelle révolution était à l’ordre du jour en Russie 1917 (…) La social-démocratie (y inclus celle du type bolchevique) a toujours surestimé le degré du développement du capitalisme et le degré de "l’européanisation" de la Russie. (…) Dans la réalité, la Russie était plutôt un pays du "tiers-monde" pour employer un terme actuel. (…) Les bolcheviks sont devenus des acteurs d’une révolution bourgeoise sans bourgeoisie, de l’industrialisation capitaliste sans les capitalistes privés (…) Arrivés au pouvoir, les bolcheviks ont joué le rôle d’un "parti de l’ordre" qui n’a pas cherché à développer le caractère social de la révolution. Le programme du gouvernement bolchevique n’a aucun contenu socialiste…"
Certains autres arguments développés dans le texte du KRAS, que nous n'allons pas reproduire ici dans sa totalité, seront rapportés au sein de notre réponse. En résumé, les éléments essentiels de sa thèse sont les suivants :
- Le parti bolchevique se situe dans la continuité de la vieille social-démocratie et constitue un parti de caractère bourgeois, contre la classe ouvrière ;
- La Révolution russe était une révolution bourgeoise, parce que rien d’autre n’était à l’ordre du jour en Russie 1917 ;
- Les mesures économiques après Octobre 1917 et la politique du parti bolchevique ne constituaient pas une vraie politique socialiste, parce qu’elles n’ont pas réalisé la vraie autogestion dans les mains de la classe ouvrière.
Une discussion "historique", avec des fautes "historiques" de méthode
Le manque flagrant d'un cadre international pour appréhender la situation en Russie, considérée à part du reste du monde, est en fait le point commun à la démarche d'un grand nombre des critiques, radicales en apparence, adressées aux bolcheviks. C'est une erreur de méthode qui ignore ce qui dans son essence même distingue l'existence du prolétariat de celle de la bourgeoisie. En effet, le capitalisme étant un mode de production qui domine toute la planète, son dépassement ne peut être réalisé qu'à l’échelle mondiale par la classe internationale qu'est le prolétariat, contrairement à la bourgeoisie dont l'existence est inséparable du cadre de la nation. Ainsi, la Révolution russe n’était pas l'affaire en propre du prolétariat russe, mais la réponse du prolétariat dans son ensemble aux contradictions du capitalisme mondial à cette époque, dont en particulier le premier acte de la faillite de ce système qui menace l'existence même de la civilisation, la Première Guerre mondiale. La révolution russe a constitué le poste avancé de la vague révolutionnaire internationale entre 1917 et 1923 et c'est donc à juste titre que, d'emblée la dictature du prolétariat en Russie se tourne vers le prolétariat international et en particulier le prolétariat allemand qui détient entre ses mains le sort de la révolution mondiale.
Ce n'est qu'après la prise du pouvoir politique à l'échelle mondiale par la classe ouvrière que peut s'opérer une transformation des rapports de production. Contrairement aux périodes de transition du passé, celle qui va du capitalisme au communisme ne sera pas le résultat d'un processus nécessaire, indépendant de la volonté des hommes, mais, au contraire, dépendra de l'action consciente d'une classe qui utilisera sa puissance politique pour extirper progressivement de la société les différentes composantes du capitalisme : propriété privée, marché, salariat, loi de la valeur, etc. Mais une telle politique économique ne pourra réellement être mise en oeuvre que quand le prolétariat aura battu militairement la bourgeoisie. Tant qu'un tel résultat ne sera pas atteint de façon définitive, les exigences de la guerre civile mondiale passeront avant celles de la transformation des rapports de production là où le prolétariat aura déjà établi son pouvoir, et cela quel que soit le développement économique de cette zone.
Il n'y a donc aucune illusion à se faire sur les réalisations sociales immédiates possibles au lendemain de la révolution, en particulier alors qu'elle n'a pas encore réussi à s'étendre à un ensemble de pays significatifs pour le rapport de force entre les classes à l'échelle internationale. Même si des mesures telles que l'expropriation des capitalistes privés, l'égalisation des rétributions, l'assistance aux plus défavorisés, la libre disposition de certains biens de consommation, une réduction importante du temps de travail permettant en particulier aux ouvriers de s'impliquer dans la conduite de la révolution doivent être prises, si possible immédiatement après la révolution, elles ne sont, en soi, nullement des mesures de socialisation et elles peuvent être parfaitement récupérées par le capitalisme.
La thèse du KRAS n'est pas défendue exclusivement par les courants qui se réclament de l’anarchisme. Elle est en effet très proche de la position du courant conseilliste, formulée notamment en 1934 par le groupe GIK (Gruppe Internationaler Kommunisten) dans ses célèbres Thèses sur le bolchevisme. Une critique du même type était également exprimée en grande partie par le groupe de "l’Opposition ouvrière" en Russie. Ce groupe a critiqué en premier lieu l'absence d’autogestion dans les usines en Russie immédiatement après la révolution. Ce n’est pas par hasard si, focalisés sur l'illusion qu'il était immédiatement possible de mettre en place des mesures socialistes dans la production, qui auraient à leur yeux constitué la vraie "preuve du socialisme", des représentants de l’"Opposition ouvrière" comme Alexandra Kollontaï se sont trouvés, à la fin des années vingt, dans le camp du stalinisme. En effet, l’illusion du "socialisme dans une usine" et le mot d’ordre contre-révolutionnaire du stalinisme, le "socialisme dans un seul pays", sont sous-tendus par une logique commune. Dans l'un et l'autre cas, il ne s'agit de rien d'autre que de la perpétuation, sous un autre nom voire sous une autre forme, des rapports d'exploitation qui ne peuvent être abolis tant que ne l'a pas été la domination du capital à l'échelle mondiale.
Ainsi les questions soulevées par le texte du KRAS ne sont pas nouvelles, mais appartiennent à l'histoire même du mouvement ouvrier. L'incapacité du GIK ou de l'Opposition ouvrière à aborder les évènements de Russie dans un cadre international leur ont valu de s'orienter vers une voie de garage ne permettant pas que de réelles leçons soient tirées et conduisant au découragement de ses membres. Le conseillisme est finalement tombé dans la méthode du fatalisme : si la révolution russe a fini par être défaite, c'est parce qu'elle était condamnée à l’échec dès le début. De là à dire qu’une révolution prolétarienne n’était pas du tout possible à l’époque, mais seulement une révolution bourgeoise, il n'y a qu'un pas qui a été franchi. Les Thèses sur le bolchevisme du GIK constituent d'une certaine manière une réécriture de l’histoire et des conditions de l'époque fournissant une "explication" de la défaite de la révolution russe présentée a posteriori comme une aventure sans possibilité de succès.
C'est avec une démarche tout à fait opposée à celle du conseillisme ([2] [137]) que Rosa Luxemburg, dans la conclusion de sa brochure La révolution russe dédiée à la critique de certains aspects de la politique des bolcheviks, résume de façon lumineuse la nature des problèmes auxquels ceux-ci étaient confrontés : "En Russie, le problème ne pouvait être que posé. Et c'est dans ce sens que l'avenir appartient partout au "bolchevisme"."
La difficulté à poser le problème au niveau historique et mondial
De même qu'il existe un cadre géographique spécifique au surgissement de chaque type de révolution (la nation pour la bourgeoisie et le monde pour le prolétariat), celle-ci ne constitue pas non plus une possibilité de l'histoire à tout moment, mais est déterminée par des facteurs historiques, au premier rang desquels se trouvent la dynamique du mode de production dominant et le niveau des contradictions qui l'assaillent. La fonction historique des révolutions a toujours été de briser les chaînes du vieux mode de production devenu un obstacle au développement des forces productives et, de ce fait, un facteur de crise de la société. Cela a été le cas des grandes révolutions bourgeoises contre le féodalisme, par exemple en Angleterre au 17e siècle ou en France à la fin du 18e, mais également de la Révolution prolétarienne en Russie 1917 contre le capitalisme. Plus précisément, tout mode de production connaît une phase ascendante, pendant laquelle il est capable de pousser en avant le développement des forces productives et de faire ainsi accomplir des pas en avant à la société. Mais il connaît également une phase de décadence qui lui succède pendant laquelle il constitue un frein à ces mêmes forces productives, impliquant ainsi une stagnation pour la société. Le capitalisme a été le premier mode de production dans l'histoire à avoir été capable de conquérir tout le globe et de construire le marché mondial dans sa phase ascendante. Une fois cette tâche accomplie, au début du 20e siècle, s'ouvre pour lui une nouvelle époque caractérisée par le développement sans précédent des rivalités entre grandes puissances, pour le repartage du marché mondial. La Première Guerre mondiale, en tant que manifestation majeure de ce phénomène signe l'entrée brutale et de plain pied du capitalisme dans sa phase de décadence. Un tel changement dans la vie de la société n'est pas sans conséquence concernant la fonction de la classe dominante d'un système devenu décadent et dont la perpétuation représente une menace croissante pour l'existence de l'humanité. C'est ainsi qu'elle devient désormais une classe réactionnaire, en quelque partie du monde que ce soit, y inclus en Russie !
Le KRAS ne se positionne pas clairement sur le contexte historique et international de la révolution russe dont dépend la possibilité même de la révolution prolétarienne. Il existe des ambiguïtés dans son argumentation. En effet, alors que, d'un côté, sa critique des bolcheviks ne quitte pas le cadre russe, on trouve dans le même article du KRAS des passages qui donnent un autre éclairage, plus juste, au problème : "N’oublions pas non plus la situation sociale internationale. Le capitalisme mondial se trouvait dans une situation historique très spécifique à la charnière entre une période d’industrialisation primaire (frühindustrielle Stufe) et une nouvelle étape "tayloriste-fordiste" de l’industrialisme capitaliste (…) Il était encore possible d’éliminer l’industrialisme capitaliste mondial avant qu’il ne commence à détruire les bases de la vie humaine et à atomiser la société".
Derrière ce passage, il y a l'idée juste que la Première Guerre mondiale et la révolution russe avaient pris place dans une période de l'histoire caractérisée par un profond changement de la vie du capitalisme comme un tout. Pourquoi alors ne pas en tirer les conséquences pour l'analyse de révolution en Russie en cessant de la considérer comme une affaire spécifiquement russe ? Pour enfin comprendre qu'avec ce changement de la vie du capitalisme, ce qui venait à l'ordre du jour, c'était le renversement du capitalisme à l'échelle mondiale ! Les conseillistes et "l’Opposition ouvrière", malgré leur fidélité à la cause du prolétariat, ont échoué à comprendre cela. D'autres, les mencheviks, avec des motivations tout à fait différentes se sont appuyés sur la même méthode pour condamner la révolution prolétarienne en Russie, au nom du poids énorme qu'y représentait la paysannerie ou du fait qu'elle était insuffisamment industrialisée. Déclarant qu'elle n'était pas encore mûre pour un tel pas en avant de l'histoire, il ne restait plus qu'à remettre le pouvoir aux mains de la bourgeoisie et à défendre le capitalisme. Nous ne comparons pas le KRAS aux mencheviks mais nous voulons mettre en évidence le danger des défauts d'une méthode qu'il partage avec les conseilliste et l'Opposition ouvrière. Une telle méthode conduirait aujourd’hui, en 2004, à dire que la révolution prolétarienne n'est possible dans aucun pays du tiers-monde. Ce serait évidemment une absurdité : le capitalisme est un système global qui, n'étant jamais parvenu à développer industriellement tout une partie du monde durant sa phase ascendante, n'a évidemment plus aucune chance d'y parvenir depuis qu'il est entré en décadence.
Non, la Révolution russe n’était en rien un évènement exclusivement russe mais bien le premier assaut de la classe ouvrière mondiale contre le système barbare responsable de la Première Guerre mondiale.
Le KRAS doit se décider : révolution bourgeoise ou révolution prolétarienne
"Essayons d’abord de constater quelle révolution était à l’ordre du jour en Russie 1917". Nous sommes absolument d’accord avec cette façon dont le KRAS, à un endroit de son texte, pose la question de la révolution russe. Le problème est qu'il ne se tient pas à cette méthode.
A plusieurs reprises il affirme que, du fait du développement économique insuffisant en Russie, la tâche des bolcheviks était limitée à la réalisation d’une révolution bourgeoise. Ce qui est un non sens envisagé sous l'angle historique du fait que le capitalisme est devenu partout un système décadent. En revanche, d’autres passages de son texte sont en contradiction avec une telle affirmation, mettant clairement en évidence que c'est la révolution prolétarienne qui est en marche en Russie : "Néanmoins on ne peut pas comprendre la Révolution russe seulement comme une révolution bourgeoise. Les masses ont rejeté le capitalisme et elles l’ont combattu de façon véhémente – y inclus le capitalisme d’Etat des bolcheviques. (…) De leurs efforts et désirs il a résulté la forme que la révolution mondiale sociale a dû trouver en Russie. La combinaison d’une révolution des ouvriers prolétariens dans les villes avec la révolution des paysans communaux (Gemeindebauern) à la campagne. (...) Les évènements d’octobre 1917, à travers lesquels le Conseil de Petrograd a fait tomber le gouvernement provisoire bourgeois, étaient le résultat du développement du mouvement des masses après février et en rien une conspiration bolchevique. Les léninistes ont simplement utilisé cette atmosphère révolutionnaire parmi les ouvriers et les paysans.". Absolument d’accord : les évènements d’octobre 1917, dans lesquels le conseil de Petrograd a fait tomber le gouvernement provisoire bourgeois, ont été le résultat du développement du mouvement des masses après le mois de février et non pas du tout une conspiration bolchevique.
Mais, incapable de pousser jusqu'à son terme de façon conséquente la démarche qu'il a proposée, "comprendre quelle révolution est véritablement à l'ordre du jour", le KRAS s'arrête à mi-chemin, en soutenant la thèse de deux révolutions parallèles de nature différente, l’une (bourgeoise) apparemment justifiée par le sous-développement de la Russie et incarnée par les bolcheviks et l’autre ("d’en bas"), apparemment motivée par le rejet du capitalisme, mise en mouvement par les masses : "... parallèlement à cette révolution "bourgeoise" (politique) qui tourne autour du pouvoir d’état, se développe une autre révolution d’en bas. Les mots d’ordre de l’autocontrôle du travail et de la socialisation de la terre se développent et deviennent toujours plus populaires, les masses laborieuses ont commencé de le réaliser d’en bas d’une manière révolutionnaire. Des nouveaux mouvements sociaux se sont développés : Conseils d’ouvriers et conseils de paysans..."
La simultanéité d'une révolution bourgeoise et d'une révolution prolétarienne est une contradiction du point de vue de la maturation des conditions qui les sous-tendent respectivement, l'ascendance du mode de production capitaliste pour la première, sa décadence pour la seconde. Or, la guerre mondiale qui à ce moment là fait rage, constitue l'illustration éclatante de la faillite historique de ce mode de production, de sa décadence et le renversement de la bourgeoisie en Russie par le prolétariat est en premier lieu la conséquence de la participation directe de cette dernière à la boucherie mondiale.
Une fois établie la nature prolétarienne de la Révolution russe de 1917 se pose la question de la nature de classe du parti bolchevique et du rôle joué par ce parti dans le processus qui a vu la mort de la Révolution et la victoire de la contre-révolution.
La nature de classe du parti bolchevique
La dégénérescence de la révolution et du parti bolchevique se transformant en fer de la lance de la contre-révolution a été favorisée par des erreurs commises par le parti bolchevique qui, cependant, dans bien des cas ne lui étaient pas spécifiques mais correspondaient à une immaturité du mouvement ouvrier comme un tout.
Ainsi, il est vrai que Lénine et les bolcheviks avaient l'idée fausse, et relevant du schématisme bourgeois, que la prise du pouvoir politique par le prolétariat consistait dans la prise du pouvoir par son parti. Mais c'était là l'idée partagée par l'ensemble des courants de la Seconde Internationale, y compris ceux de la gauche. C'est justement l'expérience de la révolution en Russie, et de sa dégénérescence, qui a permis de comprendre que le schéma de la révolution prolétarienne était, dans ce domaine, fondamentalement différent de celui de la révolution bourgeoise. Jusqu'à la fin de sa vie, en janvier 1919, Rosa Luxemburg, par exemple, dont pourtant les divergences avec les bolcheviks sur les questions d'organisation sont restées célèbres, a conservé une telle vision fausse : "Si Spartakus s'empare du pouvoir, ce sera sous la forme de la volonté claire, indubitable de la grande majorité des masses prolétariennes." (Discours sur le Programme, congrès de fondation du P.C d'Allemagne, décembre 1918) Faut-il en conclure que Rosa Luxemburg elle-même était une "jacobine bourgeoise", comme les anarchistes et les conseillistes ont coutume de qualifier Lénine ? Mais alors, de quelle "révolution bourgeoise", elle et les spartakistes, auraient-ils été les protagonistes dans l'Allemagne industrielle de 1919 ?
La victoire de la contre-révolution en Russie ayant résulté en premier lieu de la défaite de la vague révolutionnaire mondiale et de l'isolement du bastion prolétarien en Russie, ce serait une erreur de méthode que d'en attribuer la responsabilité première à des conceptions fausses au sein du mouvement ouvrier. Si la révolution mondiale s'était étendue, ces conceptions auraient pu être dépassées dans le cours de la marche en avant du prolétariat international vers la révolution, à la fois sur un plan pratique et sur un plan théorique, en passant au crible de la critique ce qui avait été accompli.
La dégénérescence du parti bolchevik est la conséquence d'une conception fausse de son rôle vis-à-vis de l'Etat, qui l'a amené à identifier sa fonction d'avant-garde du prolétariat à celle de principal gestionnaire de cette institution. C'est cette situation qui l'a placé dans un antagonisme croissant avec le prolétariat et qui explique l'écrasement de Kronstadt, qu'il a dirigé et justifié politiquement ([3] [138]).
Comprendre le processus de dégénérescence et les erreurs commises par les bolcheviks n'est pas un moyen de les excuser, mais fait justement partie de cet effort de clarification indispensable au sein du prolétariat dont dépend l'issue des combats futurs de la classe ouvrière. Au contraire, affirmer comme le fait le KRAS que, dès le début, le parti bolchevik était un parti bourgeois est un procédé très simpliste et commode à la fois permettant certainement d'éviter d'avoir à se poser bon nombre de questions ou de remettre en cause des préjugés, mais certainement pas d'appréhender le processus vivant de la lutte de classe.
CCI (octobre 2004)
[1] [139] Le texte est publié en russe et en allemand sur le site du forum https://russia.internationalist-forum.org/tiki-index.php?page=RUSSISCHE+... [140]. Les citations reproduites ont été traduites par nous. Tout écart par rapport au sens réel de l'original, s'il en existe, n'est pas intentionnel.
[2] [141] Nous ne pouvons pas, dans le cadre de ce texte, développer à nouveau la critique du conseillisme classique. Pour une telle critique, nous renvoyons le lecteur aux numéros 37, 38, 39 et 40 de la Revue Internationale de même qu'à notre brochure "Russie 1917 : Début de la révolution mondiale".
[3] [142] Le CCI a dédié déjà plusieurs articles à ce sujet, dont "Comprendre Kronstadt" dans la Revue Internationale N° 104
Quel est le moyen de lutte le plus efficace quand son "propre" travail ou "son" usine ne sont plus considérés comme rentables ? L’arme de la grève ne perd-elle pas de son efficacité quand, de toutes façons, le capitaliste a l'intention de fermer l’usine ou quand des entreprises entières sont au bord de la faillite ? Aujourd'hui, ces questions se posent tout à fait concrètement, pas seulement chez Opel, Karstadt ou Volkswagen, mais partout où il faut "sauver" ou fermer des usines et des compagnies à cause de la crise économique du capitalisme. Et de nos jours, ça se produit partout. Pas seulement en Allemagne, mais en Amérique et aussi en Chine. Pas seulement dans l’industrie, mais aussi dans les hôpitaux ou les services publics.
Il faut lutter – mais comment ?
Au milieu des années 1980 déjà, de grandes luttes ont eu lieu contre des licenciements massifs. Par exemple, à Krupp Rheinhausen ou dans les mines en Grande Bretagne. A l'époque, des branches industrielles entières comme les mines, les aciéries, les chantiers navals, ont quasiment été fermées.
Mais aujourd’hui, le chômage et les fermetures d’usine sont devenus omniprésents. Au départ, cela a provoqué un vaste sentiment d'intimidation. Pour la plupart les licenciements ont été acceptés sans résistance. Cependant, la lutte de cet été chez Daimler-Chrysler a été un signe de quelque chose de nouveau. Là, les employés ont réagi spectaculairement aux tentatives de chantage des patrons. Les actions de solidarité, des employés de Brême en particulier, avec leurs collègues des usines de Stuttgart-Sindelfingen qui subissaient l'attaque, ont montré que les ouvriers combattent les tentatives de les monter les uns contre les autres.
Et aujourd'hui, les grèves dans la Compagnie Opel, surtout dans l'usine de Bochum, en réponse aux annonces de licenciements massifs, montrent à nouveau la détermination de ne pas accepter passivement les réductions massives d’emplois.
Néanmoins, dans ces circonstances, il faut poser la question de la possibilité et des buts de la lutte. Nous savons que les luttes chez Daimler-Chrysler, comme celles, dans les années 1980, chez Krupp-Rheinhausen ou les mineurs anglais, se sont terminées par des défaites. On a fait l’expérience répétée – aujourd’hui aussi – de la façon dont les syndicats et les conseils d’usine sont capables d'adopter le langage de la lutte dès que les ouvriers résistent, tout en déclarant qu’il n’y a aucune alternative sinon celle de se soumettre à la logique du capitalisme. Ce qui est en jeu, disent-ils, c’est d’éviter le pire. Ils veulent "sauver" la compagnie, disent-ils, et donc faire passer les licenciements nécessaires de la manière la plus "sociale" possible. Ainsi, l'accord adopté par la chaîne de magasins de Karstadt-Quelle, qui comprenait la suppression de 5 500 emplois, la vente de 77 magasins et une énorme réduction de salaire ("économisant" 760 millions d’Euros jusqu’en 2007), a été présenté par le syndicat Verdi comme une victoire pour les travailleurs.
Depuis au moins deux siècles, le travail salarié et le capital sont en lutte sur les salaires et les conditions de travail,c'est-à-dire sur le degré d’exploitation de la force de travail par le capital. Si les exploités n’avaient pas lutté sans relâche, une génération après l’autre, les ouvriers d’aujourd’hui ne seraient guère mieux que des esclaves, taillables et corvéables à merci, ou même exploités à mort.
En plus, par rapport au degré d’exploitation qui existait déjà pour les esclaves et les serfs des temps anciens, l’économie moderne pose un autre problème qui n’est apparu que là où dominent l’économie de marché et la force de travail. C'est la question : que faire quand les détenteurs des moyens de production ne sont plus en mesure d’exploiter de façon rentable la force de travail des ouvriers ? Tout au long de l’histoire du capitalisme, la question s’est toujours posée directement aux chômeurs. Mais aujourd’hui alors qu'avec la crise de surproduction chronique sur le marché mondial, la faillite du mode de production capitaliste apparaît de plus en plus, cela devient une question de vie ou de mort pour tous les ouvriers.
La perspective de la classe ouvrière contre la perspective du capital
Les employeurs, les politiciens mais aussi les syndicats et les conseils d’usine – tous ceux qui sont impliqués dans la gestion de l’usine, de l'entreprise ou de l’Etat – considèrent que les ouvriers et les employés appartiennent à l'entreprise où ils travaillent et que leur bien-être dépend de manière inséparable des intérêts de l’employeur. De ce point de vue, il est évidemment toujours nuisible que des "membres de l'entreprise" s’opposent aux intérêts de celle-ci en termes de profit. Après tout, la compagnie n’existe que pour faire des profits. Suivant cette logique, le président du conseil général d’usine d’Opel, Klaus Franz, a déclaré catégoriquement, dès le début, "nous savons que les licenciements ne peuvent être évités". C’est la logique du capitalisme. Mais ce n’est pas le seul point de vue d'où on peut considérer la situation. Si on aborde les choses, non comme le problème d’Opel ou de Karstadt, ou de l’Allemagne, mais comme un problème de la société dans son ensemble, il en ressort une toute autre perspective. Si on considère le monde non du point de vue d’une usine ou d'une entreprise particulière, mais du point de vue de la société, du point de vue du bien-être humain, on voit que les victimes n'appartiennent pas à Opel ou Karstadt, mais à une classe sociale de travailleurs salariés et que c'est elle la principale victime de la crise du capitalisme. Vu sous cet angle, il est clair que la vendeuse de Karstadt à Herne, l' ouvrier à la chaîne chez Opel à Bochum, mais aussi les chômeurs d’Allemagne de l’Est ou les ouvriers du bâtiment venus de l’Ukraine et travaillant au noir qui sont presque réduits en esclavage, partagent un destin et des intérêts communs – non pas avec leurs exploiteurs, mais les uns avec les autres.
Du côté du capital, on sait que que cet autre point de vue existe. Et c’est justement celui-ci que craint la bourgeoisie. La classe dominante le sait,. tant que les ouvriers chez Opel ou chez Volkswagen ne voient le problème que du point de vue d’Opel ou de VW, ils finissent par "revenir à la raison". Mais quand les ouvriers découvrent leur propre perspective, quand ils découvrent leurs intérêts communs, ce sont des perspectives de lutte complètement différentes qui se font jour.
Du point de vue de la société dans son ensemble
C’est pourquoi les représentants du capital tentent sans cesse de nous persuader que les catastrophes causées par leur système économique sont le résultat des "inadaptations" et des "spécificités" de chaque entreprise ou de chaque pays. Ainsi, ils disent que les problèmes chez Karstadt sont le résultat d’une mauvaise stratégie de vente. Opel, pour sa part, est supposé avoir échoué en ne suivant pas l’exemple de Daimler-Chrysler ou de Toyota qui ont connu des succès avec le développement d'une nouvelle gamme attrayante et souvent diesel. On prétend aussi que si 10 000 suppressions d'emplois sur les 12 000 que General Motors a prévues en Europe, ont lieu en Allemagne, c'est que la bourgeoisie américaine cherche en quelque sorte à se vender de la politique de ce pays vis à vis de l’Irak ! Comme si Daimler-Chrysler n’avait pas exercé un même chantage sur ses employés il y a quelques mois seulement ! Comme si les compagnies allemandes, par exemple Karstadt-Quelle, ne licencie pas aussi impitoyablement ses ouvriers ! La réalité elle-même s’inscrit en faux contre de tels arguments. Le 14 octobre, non seulement la suppression de milliers d’emplois chez Karstadt était décidée et la même chose annoncée chez Opel, mais était révélée également la perspective de réduction d’emplois dans la chaîne de super-marchés Spar. Le même jour, filtrait l’annonce d’un nouveau plan de "sauvetage" du consortium hollandais Phillips.
Quand, le "jeudi noir" du 14 octobre, il a été annoncé qu’en tout, 15 500 emplois seraient supprimés chez Karstadt-Quelle et chez Opel dans les trois prochaines années, les "partenaires qui négocient", les politiciens et les "commentateurs" se sont dépêchés de séparer soigneusement les deux cas.
On pourrait s'attendre à ce que là où les employés des deux entreprise font face exactement à la même situation, la ressemblance entre les situations et les intérêts menacés des ouvriers serait ce qui domine. Mais c’est exactement le contraire qui est présenté. Dès que le négociateur en chef pour le syndicat Verdi, Wiethold, eut annoncé, le jeudi après-midi, presque joyeusement, le "sauvetage" de Karstadt, les media ont immédiatement fait passer le message : maintenant que le futur de Karstadt est assuré, Opel reste le seul souci. Alors que la main d’œuvre du département des chaînes de magasin est ainsi supposée retourner au travail avec "soulagement", il n’y aurait que la force de travail d’Opel qui, paraît-il, devrait se faire du souci pour son avenir.
Mais la seule différence entre les situations des employés des deux entreprises, c’est que les attaques terribles qui ont déjà été décidées chez Karstadt-Quelle –licenciements massifs, fermetures partielles, chantage massif sur les ouvriers – sont encore en prévision chez Opel. On demande aux ouvriers des deux entreprises d'accepter des réductions de salaire d’un total d’environ 1,2 milliard Euros, ce qui leur fera perdre en partie leurs moyens d’existence, de façon à sauver les profits – pas les emplois !
L’affirmation selon laquelle la situation des employés de Karstadt est fondamentalement différente de celle de ceux d’Opel est complètement sans fondement. Pour les ouvriers de Karstadt, de toutes façons, rien n'a été "sauvé". Verdi parle "d’un sauvetage de l’emploi qui mérite son nom" et d’un "succès pour les employés" parce que des "garanties d’emplois" ont été données et la convention collective sauvée. C’est ça que ça donne quand on présente les défaites de la classe ouvrière comme des victoires. Quelle valeur peuvent avoir "les garanties d’emplois", les conventions collectives et les autres promesses quand même des entreprises se battent pour survivre ? En réalité, les victimes du "sauvetage" de Karstadt sont toujours exactement dans la même situation que les ouvriers de chez Opel, mais aussi ceux de Volkswagen, Daimler-Chrysler, Siemens ou du secteur public.
Les négociations chez Karstadt se sont conclues en vitesse parce qu’on savait que General Motors allait annoncer son plan de sauvetage pour l’Europe le 14 octobre. Jusque là, la classe dominante avait toujours comme règle tacite de ne jamais attaquer en même temps plusieurs gros secteurs de la classe ouvrière, de façon à ne pas encourager l’apparition d’un sentiment de solidarité ouvrière. Mais aujourd’hui, l’accentuation de la crise du capitalisme mondial limite la capacité d'étaler les attaques. Dans ces conditions, la bourgeoisie espérait au moins que le jour où arriveraient les mauvaises nouvelles de Detroit, Karstadt puisse être présenté comme un "succès".
Les moyens de la solidarité dans la lutte
Les licenciements massifs, la menace de faillite ne signifient pas que l’arme de la grève est devenue superflue. Les arrêts de travail chez Mercedes ou chez Opel sont un signal important, un appel à la lutte.
Néanmoins, il est malheureusement vrai que dans de telles situations, la grève en tant que moyen d’intimidation de l’adversaire perd beaucoup de son efficacité. La lutte des chômeurs, par exemple, est obligée de se passer de cette arme. Mais aussi là où les employeurs ont l’intention de se séparer de ceux qu’ils exploitent, la grève perd une bonne partie de son pouvoir de menace.
Les moyens dont nous avons besoin face au niveau actuel des attaques du capital, c'est la grève de masse de tous les ouvriers. Une telle action défensive de l'ensemble de la classe ouvrière donnerait la confiance en elle-même dont la classe a besoin pour contrer l’arrogance de la classe dominante. De plus, de telles mobilisations massives pourraient changer le climat social, en mettant en avant que les besoins humains doivent devenir la ligne directrice de la société.
Cette mise en question du capitalisme ferait croître en retour la détermination des ouvriers et des chômeurs à défendre leurs intérêts ici et maintenant.
Bien sûr, de telles actions, massives, communes, ne sont pas encore possibles. Mais cela ne veut en aucun cas dire qu’on ne peut pas lutter et obtenir quelque chose maintenant déjà. Mais il faut reconnaître que la grève n’est pas la seule arme de la lutte de classe. Tout ce qui, aujourd’hui déjà, fait avancer la reconnaissance des intérêts communs de tous les travailleurs et fait revivre la tradition de la solidarité ouvrière, effraie la classe dominante, la rend moins sûre d'elle dans ses attaques, l'oblige à faire plus de concessions, au moins temporaires.
En 1987, les ouvriers de chez Krupp-Rheinhausen, menacés par la fermeture de l’usine, ont ouvert leurs assemblées quotidiennes à la population, aux ouvriers des autres usines et aux chômeurs. Aujourd’hui, la gravité de la situation rend encore plus inacceptable le fait que les ouvriers d’Opel, Karstadt, Spar ou Siemens ne se réunissent pas pour discuter de leur situation commune. Pendant la grève de masse en 1980 en Pologne, dans chaque ville, les ouvriers se réunissaient dans la plus grande usine de la ville. Ils établissaient leurs revendications communes et prenaient leur lutte en main.
La lutte chez Mercedes a déjà démontré, ce que les attaques chez Opel ou Karstadt ont confirmé, qu’il y avait un grand sentiment de solidarité dans la population ouvrière avec ceux qui subissaient les attaques. Dans de telles circonstances, les manifestations dans les villes peuvent devenir un moyen de faire sortir les ouvriers des autres usines et de mobiliser les chômeurs, de développer une solidarité entre tous.
La lutte chez Mercedes a aussi montré que les ouvriers commencent à comprendre que, face au licenciements massifs, ils ne peuvent pas se permettre de se laisser diviser. Les capitalistes eux-mêmes doivent réaliser qu’ils ne peuvent plus essayer de diviser les ouvriers d’une manière aussi grossière qu’ils l’ont fait l’été dernier entre Stuttgart et Brême. Le conseil général d’usine d’Opel, face aux attaques, a annoncé que ce qui était prioritaire, c’était l’unité des différentes usines de General Motors. Mais qu’est ce que cela veut dire quand les sociaux-démocrates et les syndicalistes parlent de solidarité ? Puisque ces institutions font partie de la société capitaliste, "l’unité" dans leur bouche ne peut que signifier que les différentes usines, alors qu’elles sont en concurrence les unes avec les autres, essaient de se mettre d’accord sur les prix. Le président du conseil d’usine chez Opel a ainsi déclaré qu’il rencontrerait son collègue suédois de Saab, pour discuter quelle offre ferait chacune des usines (l’une contre l’autre) pour les nouveaux modèles GM. Les conseils d’usine, comme les syndicats, font eux-mêmes partie de la lutte concurrentielle capitaliste.
La lutte en commun des ouvriers ne peut être menée que par les ouvriers eux-mêmes.
La nécessité de la remise en question politique du capitalisme
Face à la profondeur de la crise du capitalismeaujourd'hui, les ouvriers doivent aussi dépasser leur manque de goût pour les questions politiques. Nous ne parlons pas ici de la politique bourgeoise, mais du fait que les travailleurs doivent traiter des problèmes de la société dans son ensemble et de la question du pouvoir.
Les licenciements massifs d’aujourd’hui nous mettent face à la réalité d’une société dans laquelle nous ne sommes pas des "collaborateurs" dans telle ou telle entreprise , mais des objets d’exploitation, "des facteurs de coût" qui peuvent être mis de côté sans pitié. Ces attaques font voir clairement ce que veut dire que les moyens de production n’appartiennent pas à la société dans son ensemble, et ne servent pas du tout à la satisfaction des besoins de la société. Au contraire, ils appartiennent à une étroite minorité. Et surtout, ils sont soumis aux lois aveugles et de plus en plus destructrices de la concurrence et du marché, qui plongent une partie sans cesse croissante de l’humanité dans la paupérisation et une insécurité insupportable. Des lois qui sapent les règles les plus élémentaires de la solidarité humaine sans laquelle, à long terme, aucune société n’est possible. Les ouvriers qui produisent presque tous les biens et les services dont l’humanité a besoin pour vivre, commencent lentement à prendre conscience qu’ils n’ont rien à dire dans cet ordre social.
La crise chez Karstadt ou chez Opel n’est pas le résultat d’une mauvaise gestion mais elle est l’expression d’une crise de surproduction chronique, destructrice et de longue durée et qui se développe de décennie en décennie. Cette crise conduit à la diminution du pouvoir d’achat de la population ouvrière, ce qui à son tour atteint de plus en plus durement la vente au détail, l’industrie automobile, toute l’industrie. La concurrence accrue oblige les capitalistes à réduire leurs coûts, ce qui en conséquence réduit le pouvoir d’achat des masses et accentue la crise.
Il n’y aucune façon de sortir de ce cercle vicieux au sein du capitalisme.
Le Courant communiste international, 15/10/2004
A la lecture du n° 27 du Bulletin de la soi-disant Fraction interne du CCI, la section italienne du CCI a appris qu'elle était engagée dans une lutte à l'intérieur de l'organisation pour « s'opposer à la 'liquidation' du CCI ». Cette affirmation qui apparaît dans le titre de l'article dédié à notre section, ainsi que l'ensemble de l'article, est totalement fausse. L'article, construit sur l'invention de divergences concernant l'analyse de l'actualité (l'état de la lutte de classe et le cadre de l'impérialisme mondial) entre la section italienne et l'organisation, ou plus précisément, entre notre section et l'"actuelle direction liquidationniste du CCI", ne constitue que la énième tentative de la part de la FICCI de créer artificiellement des fractures à l'intérieur de notre organisation. Nous dénonçons également les attitudes qui passent de l'adulation faussement "fraternelle", à la culpabilisation et aux tentatives de "chantage" pour faire croire aux lecteurs non avertis de ce comportement parasitaire et destructeur qu'il existerait réellement une lutte entre les militants à l'intérieur de notre organisation et une censure consistant à interdire toute possibilité de s'exprimer librement sur la dynamique de l'organisation et sur ses analyses.
Si la FICCI est amenée à adopter cette attitude, cela est dû au fait qu'elle ne sait plus que faire dans sa tentative désespérée de défendre une aventure sans issue. Pour notre part, nous, section du CCI en Italie, n'avons et n'aurons jamais rien à faire avec les voleurs, les falsificateurs, les mouchards de la FICCI.
2 octobre 2004 - La section italienne du CCI
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