Comment analyser les événements de l'Espagne 1936?

Nous publions le compte-rendu d'une réunion publique internationale du CCI en langue anglaise, rédigé par un proche sympathisant. Nous pensons que le camarade a abordé la discussion de manière très claire et nous soutenons sa contribution.

Le sujet de cette réunion publique en ligne marquait une rupture avec les réunions récentes du CCI, qui s'étaient concentrées sur l'actualité, notamment les événements à Gaza, en Iran et au Liban. Ce choix était délibéré, compte tenu de l'acuité actuelle des questions du fascisme, de la démocratie et de la situation de la classe ouvrière.

Après une brève présentation faite par le CCI, la discussion a d'abord porté sur la signification des événements d'Espagne en 1936, puis sur les leçons à en tirer aujourd'hui.

Sur l'Espagne 1936

Aucune intervention ne défendant la République, l'antifascisme, ou l'idée que la «révolution» en Espagne serait allée plus loin que celle de Russie en 1917, la discussion s'est concentrée sur la compréhension de la méthode qui a permis à une minorité du mouvement ouvrier d'analyser les événements menant à la Seconde Guerre mondiale, et sur les éléments de cette analyse.

Dans le maelström des événements qui ont marqué la montée de la vague révolutionnaire en Russie en 1917, la défaite de la révolution en Allemagne en 1919, puis l'isolement et la dégénérescence de la vague révolutionnaire menant à la victoire contre-révolutionnaire du stalinisme, la majorité des forces révolutionnaires de la classe ouvrière furent profondément désorientées, beaucoup sombrant dans la défense de l'URSS, position qui allait déboucher sur leur soutien actif à la Seconde Guerre mondiale. Au premier rang de ceux qui luttaient pour rester fidèles à la classe ouvrière se trouvaient les militants regroupés autour de la revue Bilan. Celle-ci a maintenu les traditions internationalistes et prolétariennes des bolcheviks et de la Gauche de Zimmerwald dans la défense des intérêts historiques de la classe ouvrière, ce qui lui valut non seulement l'isolement, mais aussi la condamnation et les menaces physiques, aussi bien de la part des staliniens que des anarchistes et des «socialistes». Plusieurs participants ont souligné que c'est la méthode développée par Bilan qui est au cœur de la Gauche communiste aujourd'hui, et du CCI en particulier. «La lecture des textes de la Gauche italienne et de MC [Marc Chirik, militant de la Gauche communiste et l'un des fondateurs du CCI] renforce l'importance du travail considérable accompli pour rétablir ce lien avec le mouvement ouvrier, en clarifiant les leçons dans une période de contre-révolution… une méthode de travail patiente et de longue haleine à contre-courant.»

Une expression essentielle de cette méthode était l'importance de comprendre le contexte dans lequel les événements d'Espagne se sont produits. Ils sont survenus après la défaite de la vague révolutionnaire de 1917-1926. Comme le CCI l'a souligné dans l'une de ses interventions: «Il faut analyser le rapport de forces entre les classes à l'échelle internationale et sur toute une période historique.» Cette défaite n'excluait pas des poussées de lutte déterminée, comme celles des ouvriers en France. L'Espagne a elle aussi connu de telles poussées en 1936, puis à nouveau en 1937, mais elles furent détournées par les forces de la République et leurs auxiliaires du POUM, de la CNT et des socialistes. L'autonomie de classe fut remplacée par les diktats de la République, et la lutte de classe par la défense de la démocratie. L'Espagne de 36 s'inscrivait dans la trajectoire de la défaite de la classe ouvrière et de la vague révolutionnaire entamée en 1917. Les luttes ouvrières en Espagne furent le dernier souffle de cette dynamique. Le dévoiement de la classe ouvrière en Espagne, de la défense de ses intérêts de classe contre la bourgeoisie dans son ensemble vers la défense d'une faction de la classe dominante, masqué par des nuées de rhétorique sur la révolution et la collectivisation, fut l'un des derniers actes qui scellèrent la trajectoire vers 1939.

La discussion a permis de pointer certains des principaux acteurs de cette défaite et le processus par lequel elle s'est opérée. Au cœur de celle-ci se trouvait l'échec de la classe ouvrière à se confronter à l'État sous toutes ses formes. C'est ce qui s'était produit en Russie en 1917, lorsque les soviets affrontèrent le gouvernement provisoire, créant une situation de double pouvoir, puis la prise du pouvoir par la classe ouvrière. En Allemagne, en 1919, les conseils ouvriers furent trahis par le SPD, qui remit le pouvoir à la bourgeoisie. En Espagne, cette réalité fut dissimulée par le mythe des collectivités et par des actions spectaculaires contre des expressions de la classe dominante telles que l'Église. La création de collectivités dans les usines et les fermes ne remettait pas en cause le pouvoir d'État, mais maintenait la classe ouvrière enfermée, tant physiquement que politiquement, une proie facile pour des appels à défendre ce qu'elle avait «gagné» contre la menace fasciste, et donc à quitter le front de classe pour les fronts militaires. En définitive, la collectivisation aboutit à la mobilisation pour la guerre. La CNT anarchiste, le POUM et les staliniens jouèrent tous leur rôle dans la trahison et la défaite de la classe ouvrière. Comme l'a fait remarquer un camarade à propos de la CNT: «En substance, ils dupaient les ouvriers pour les mener à leur défaite.»

Le mensonge selon lequel la lutte antifasciste allégerait l'oppression et le massacre de la classe ouvrière a abouti à une oppression plus grande encore. La recherche du moindre mal a contribué à ouvrir la porte au pire mal qui ait jamais frappé la classe ouvrière et l'humanité jusqu'alors.

Un camarade, M., a demandé si la bourgeoisie préférait la démocratie ou le fascisme: «Les gauchistes disent que le fascisme lui serait préférable… Je pense pour ma part que la démocratie bourgeoise est plus stable et meilleure pour les affaires que les soubresauts fascistes», en s'appuyant sur des pays comme l'Espagne, la Grèce, le Chili, la Corée du Sud et Taïwan, qui ont opéré une transition vers la démocratie. Un autre participant a repris cette idée, estimant que: «La démocratie semble ici être le moindre mal. Sous un État démocratique, c'est bien plus viable pour la bourgeoisie.» En réponse, K. a insisté sur le rôle idéologique de la démocratie dans la désorientation de la classe ouvrière: «Un aspect important de la question démocratique, c'est qu'on est censé participer à la prise de décision au sein de l'État… Je pense que l'aspect important n'est pas de savoir ce qui est préférable pour la classe dominante — l'État démocratique ou fasciste — mais la manière dont elle peut utiliser l'idéologie démocratique pour amener les gens à adhérer à l'État et à le soutenir… ce fut l'un des principaux arguments de ralliement lors de la Première comme de la Seconde Guerre mondiale, quand chacun croyait défendre l'État démocratique contre des menaces.»

Le CCI a soutenu que la démocratie était la forme classique d'organisation de la bourgeoisie, tout en distinguant son usage au XIXᵉ siècle, où elle constituait un outil efficace de gestion des différends internes à la bourgeoisie, de son usage dans la période de décadence, où elle devient centrale dans l'organisation de l'économie et la préparation à la guerre. Surtout, la démocratie a joué un rôle central dans la défaite de la classe ouvrière. «Les camarades de Bilan décrivaient la démocratie comme l'arme la plus rusée, car elle arrache les ouvriers à leurs intérêts économiques et politiques et les désarme politiquement afin de les enrôler dans la défense de la démocratie.» (Intervention du CCI).

Sur les leçons pour aujourd'hui

Cette partie de la discussion visait à savoir si les participants percevaient une montée du fascisme aujourd'hui, et pour quelles raisons. Dans l'ensemble, il y eut accord pour dire que le fascisme était le produit de circonstances historiques précises, principalement la défaite des efforts révolutionnaires de la classe ouvrière de 1917-1926; les conditions de son apparition ne sont pas réunies aujourd'hui, car la classe n'a pas été vaincue.

Cependant, une différence importante fut exprimée par C., qui a soutenu que l'administration Trump s'oriente vers le fascisme par son mépris des normes démocratiques et le déploiement ouvert de la force: «Pas un régime pleinement autoritaire, mais plusieurs mesures autoritaires qui ne sont pas contestées. Une redéfinition de l'identification «terroriste» pour cibler les gens de gauche. Je ne dis pas que la classe ouvrière est vaincue, mais les mécanismes législtatifs normaux n'ont pas empêché Trump de mener des actions répressives de type fasciste, à l'intérieur comme à l'extérieur des États-Unis.»

Un autre participant, M., a répondu qu'il fallait distinguer la forme et le contenu du fascisme: «La forme peut sembler similaire, mais historiquement le fascisme repose sur la défaite de la classe ouvrière, l'État employant ses mesures autoritaires contre elle; écrasant les syndicats, la liberté d'expression, de réunion, le suffrage universel et tous les aspects de la démocratie bourgeoise au profit d'un régime autoritaire, accompagné d'autres mystifications comme le chauvinisme, la supériorité raciale d'un groupe… Ce que Trump essaie de faire est limité par le fait que la classe ouvrière n'est pas vaincue…».

Le CCI a souligné que le type de mesures imposées par le régime Trump est loin d'être unique, citant les mesures répressives de l'Union européenne, qui contraignent des migrants à vivre dans le dénuement à l'intérieur de l'UE, ou les exposent à l'emprisonnement et à la torture dans des États extérieurs, tout en étant financées par l'UE. Trump a simplement été plus explicite sur ce qu'il fait. En réponse, C. a maintenu sa position: «S'il [Trump] n'est pas fasciste, il est en train de le devenir très bientôt.»

D'autres participants, rejetant l'idée d'une possibilité actuelle du fascisme, ont pointé le développement du populisme et la manière dont son irrationalité alimente les appels à défendre la démocratie: «Malgré une rhétorique similaire, la montée actuelle du populisme ne se produit pas dans un contexte d’une bourgeoisie unie autour d'une perspective de guerre totale, mais dans celui d'une bourgeoisie incapable de s'organiser, y compris pour la régulation la plus élémentaire de son économie et de son État. Nous pensons qu'il s'agit d'une distinction importante, mais il ne faudrait clairement pas se laisser surprendre; la situation est à bien des égards plus dangereuse aujourd'hui que par le passé.» Une autre intervention faisait écho à cette idée: «Les mouvements populistes actuels, souvent présentés comme fascistes, sont le produit de la situation présente, et en particulier de la décomposition du capitalisme, avec ses conséquences d'incohérence, d'irrationalité et souvent d'incompétence.»

Conclusion

Ce fut une discussion utile, avec un fort niveau d'engagement d'un grand nombre de participants, montrant que ce sujet reste d'actualité. Au cœur de la discussion se trouvait la question de la nature de la démocratie et de son rapport au fascisme. On les présente comme des pôles opposés, mais en considérant l'histoire de la «révolution espagnole», on peut voir que l'une fut la condition de l'autre. En détournant la classe ouvrière de son combat contre l'ensemble du capitalisme et de la société bourgeoise, le mythe démocratique et les forces de gauche qui appelaient à sa défense ont contribué à la défaite de la classe ouvrière et ouvert la voie au fascisme et à la guerre mondiale.

En comprenant comment l'idéologie de la démocratie a été utilisée contre la classe ouvrière, et en montrant comment la posture «révolutionnaire» des forces de la gauche du capital, qu'elle se pare du masque du socialisme, du trotskysme ou de l'anarchisme, a renforcé cette idéologie, les révolutionnaires peuvent s'armer contre son usage aujourd'hui et demain. Aujourd'hui, les campagnes contre Trump, et contre le populisme en général, puisent dans cette même idéologie, cherchant à entraîner la classe ouvrière dans la défense de la démocratie, et avec elle de tout l'édifice obsolète et en décomposition du capitalisme. Cela ne pourra être arrêté ni par des fronts unis, ni par des fronts populaires, ni par aucun compromis avec l'ennemi de classe, mais seulement par la lutte indépendante et auto-organisée de la classe ouvrière à l'échelle mondiale. Si cette perspective semble aujourd'hui lointaine, elle ne sera pas rendue plus proche par un quelconque compromis avec une quelconque fraction de l'ennemi de classe. En cherchant à clarifier cela, cette réunion fut un petit moment d'un processus essentiel.

PW (21 juin)

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