«Et ainsi, au cours de l’histoire, tout ce qui précédemment était réel devient irréel, perd sa nécessité, son droit à l’existence, son caractère rationnel.»
Engels, Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande
Sous les ors du château de Versailles, Donald Trump, dans la posture clinquante de la télé-réalité, a signé «en ligne» un protocole d’accord avec le gouvernement iranien. Cet accord devait imposer un cessez-le-feu immédiat, ouvrir des négociations durant soixante jours et rouvrir du même coup le détroit d’Ormuz à la marine marchande. C’était le 17 juin 2026, mais la guerre dure toujours, et va probablement durer encore et toujours dans un Moyen-Orient devenu encore plus explosif depuis l’attaque israélo-américaine. Le ministre d’extrême droite israélien, Itamar Ben Gvir, menace déjà de «brûler tout le Liban». Les accrochages entre l’Iran et les États-Unis se multiplient et Trump lui-même a contribué à une reprise des hostilités avec la participation de l’Arabie Saoudite. Les attaques des Houtis s’intensifient, les bases américaines au Moyen-Orient sont toujours plus menacées et Trump a clairement prévenu que les bombardements américains sur l’Iran reprendront après les élections de mi-mandat du 3 novembre. Pour le capitalisme, la guerre est un mode de vie.
La spirale infernale des guerres impérialistes régionales
L’attaque déclenchée le 28 février 2026 par les armées israélienne et américaine contre l’Iran a fini par embraser tout le Moyen-Orient. De Chypre à la Jordanie, du Liban au Yémen, toute la région a été touchée à différents degrés, sans oublier les pétromonarchies qui sont au centre géographique du conflit. La population iranienne a payé le prix fort. La répression des manifestations de janvier a provoqué la mort d’innombrables personnes. Dès le début de la guerre, Trump faisait déjà preuve d’irresponsabilité, de légèreté et de cynisme, promettant de l’aide aux manifestants, une aide qui n’est jamais venue, et il signe la levée des sanctions, ce qui va permettre au régime des mollahs de reconstituer aussi ses forces policières et militaires. La répression, bien entendu, n’est jamais retombée avec 749 pendaisons depuis le début de l’année tandis que les données sur les «victimes collatérales» des bombardements massifs israélo-américains sont soigneusement dissimulées. L’argument selon lequel les systèmes de guidage, les logiciels d’évaluation des dégâts collatéraux et surtout l’arrivée plus récente de l’intelligence artificielle permettraient de ne viser que des «cibles combattantes» en limitant les victimes civiles est une mystification grossière, une vaste foutaise destinée à masquer les intentions meurtrières. Ce sont ces mêmes systèmes qu’Israël a utilisés à Gaza avec comme conséquence un véritable massacre de masse!
La population libanaise a été, elle aussi, au cœur du cyclone avec 3.800 morts civils depuis l’offensive israélienne du 2 mars, avec des déplacements de population et la menace constante de nouveaux bombardements, même sur les écoles et les hôpitaux. Fin mars, le ministre de la Défense, Israel Katz, avouait que l’objectif était de «détruire toutes les habitations de la zone [au Sud-Liban], comme à Rafah et Beit Hanoun dans la banlieue de Gaza». Mais l’État hébreu ne s’arrête pas là. Il répand du phosphore blanc qui rend inutilisables les terres agricoles. Cette politique de la terre brûlée est une caractéristique générale des guerres de la décomposition capitaliste.
Le cessez-le-feu du 8 avril signé avec l’Iran n’a jamais été réellement appliqué: il était avant tout un moyen de chantage pour les États-Unis essayant d’instrumentaliser l’ouverture de négociations et la menace d’un anéantissement de la Perse. Aujourd’hui, la région est toujours en proie au meurtre de masse.
Si les objectifs de guerre sont cyniquement évidents du côté israélien (il s’agissait de mettre à genoux le principal concurrent impérialiste d’Israël pour le contrôle du Moyen-Orient, l’Iran et ses milices du Hamas, du Hezbollah et des Houthis), ils traduisent la réalité d’un «cavalier seul», du chacun pour soi, marqués du sceau de l’absurdité et de l’irrationalité. C’est ce qu’illustre la fuite en avant de Netanyahou, visant non seulement à éviter des poursuites judiciaires contre sa personne et à satisfaire ses alliés politiques d’extrême droite ultranationaliste, mais exprimant surtout la logique implacable de l’impérialisme déchaîné où les guerres s’enlisent toujours plus, ne laissant que des ruines fumantes et aucun vainqueur. La terreur militaire et le jusqu’au-boutisme génocidaire qui en résultent font du Moyen-Orient plus que jamais un foyer de guerre permanent.
Du côté américain, c’est pire encore. Depuis la disparition des blocs impérialistes au début des années 1990, les États-Unis ont vu leur leadership international s’affaiblir progressivement. Pour tenter d’enrayer cette tendance irréversible à travers laquelle leurs anciens alliés lui tournent le dos, ils ont régulièrement montré leurs muscles en espérant convaincre de leur vertu pacificatrice et protectrice. La guerre contre l’Iran était le dernier épisode de la série. Galvanisé par l’enlèvement spectaculaire de Maduro au Venezuela, Trump a éructé les propos les plus prétentieux dont il est capable et, sans prendre la peine de consulter le Congrès américain ou l’ONU, a lancé sa marine de guerre dans le golfe d’Oman. Le résultat a été catastrophique. Les objectifs et la stratégie militaires ont révélé d’emblée leur flou le plus total tandis que la démonstration de force américaine offrait une image totalement opposée au but recherché: elle n’était ni plus ni moins qu’un facteur de l’accroissement de chaos, de destruction, d’instabilité, de mise en danger des alliés. Les pays européens, qui n’ont d’ailleurs pas été consultés, refusent l’offre de s’associer à l’opération, et dénoncent la guerre, y compris l’Italie de Giorgia Meloni, l’un des gouvernements d’extrême droite qui n’avait pourtant pas été insensible au retour de Trump. Mise à part l’Arabie Saoudite, les monarchies du Golfe préfèrent ne pas riposter aux attaques iraniennes, car elles n’accordent qu’une confiance limitée à la protection américaine. Et c’est maintenant l’alliance entre Israël et les États-Unis qui semble compromise.
Alors que le centre de gravité des tensions impérialistes mondiales s’est déplacé vers l’Asie avec la montée en puissance de la Chine, les États-Unis se retrouvent bloqués dans une guerre qui s’éternise. Malgré les frictions avec son compère israélien, malgré les avances pitoyables au guide suprême iranien dont il a massacré la famille, Trump a eu toutes les peines du monde à obtenir la signature d’un «accord-cadre» avec l’Iran. C’était devenu une urgence pour lui avec la chute spectaculaire de sa popularité aux États-Unis et la hausse des prix du pétrole dont il est le principal responsable. Trump a annoncé triomphalement la réouverture du détroit d’Ormuz. «Que le pétrole coule à flot!», s’est-il exclamé. Mais de nombreux désaccords persistent entre les deux parties de sorte que le détroit est loin d’être débloqué. L’Iran entend bien garder le contrôle de ce détroit, sa principale arme de guerre, et imposer un droit de passage pour «services maritimes».
Pour Israël, la guerre n’a pas permis de se débarrasser du Hamas à Gaza, ni du Hezbollah au Liban, ni des Houthis au Yémen, ni du régime des mollahs en Iran. Mais le coût de cet échec est encore plus élevé pour les États-Unis qui ne peuvent plus dissimuler leur échec cuisant sur le plan politique et diplomatique. Malgré leur supériorité militaire écrasante, aucun objectif n’est atteint, ni la chute du régime des mollahs, ni la destruction des sites balistiques, ni l’arrêt du programme nucléaire. L’Iran ne va pas manquer de se présenter en vainqueur et, en effet, sa «non-défaite» est une victoire. Quant à la Chine, elle profite de la situation pour se présenter comme un acteur pondéré et pacifique à la hauteur de son statut de puissance internationale.
Face à cette opération néfaste pour l’image des États-Unis et coûteuse pour son économie, la Chambre des représentants a osé s’opposer à Trump. Elle a voté, par 215 voix contre 208, le retrait des forces armées et la fin des bombardements. Certains Républicains se sont joints à ce vote de protestation et le camp de Trump est de plus en plus divisé, y compris au sein du mouvement MAGA. L’arsenal américain est en train de baisser dangereusement; il faudra plusieurs années pour le reconstituer. Trump a dû trouver une rallonge pour le financement du stock de munitions, qui s’élèvera à 53 milliards de dollars pour 2027. Plus de 1 000 missiles Tomahawk ont été tirés sur l’Iran depuis février alors que 207 seulement ont été livrés en 2026. C’est un véritable gouffre pour l’économie américaine sachant qu’un seul missile Tomahawk coûte 2,6 millions de dollars, un missile Patriot 3,9 millions et on monte jusqu’à 28,7 millions pour un SM-6. Marjorie Taylor Greene, égérie du courant ultra-trumpiste MAGA, n'a pas pu s'empêcher de dire, avec une belle ironie: «Voilà donc à quoi ressemble la victoire!»
Enfermés dans leurs contradictions, les États-Unis sont contraints de poursuivre la guerre au Moyen-Orient. Et ils se comportent avec la même irrationalité en Ukraine avec les derniers «accords» proposés à la Russie. Celle-ci va pouvoir dégager des capitaux pour poursuivre la guerre alors qu’elle était en difficulté. C’est une nouvelle confirmation de notre analyse de la situation historique. Dans la période de décadence, la guerre est devenue le mode de vie du capitalisme et les objectifs économiques et géostratégiques passent au second plan. La phase de décomposition porte en elle une exaspération des caractéristiques de la décadence. C’est ce que nous montrent les guerres interminables au Moyen-Orient, en Ukraine et en Afrique. L’irrationalité et la destruction atteignent des sommets et tous les pays sont obligés de se réarmer en urgence, non pas parce que nous allons vers un conflit mondial généralisé entre blocs impérialistes, mais parce que les confrontations entre nations s’exacerbent et débouchent sur des guerres régionales toujours plus nombreuses, toujours plus longues et coûteuses. Tel est l’exutoire addictif qui s’empare du système capitaliste en décomposition.
La transformation de la quantité en qualité
On sait que la constitution des blocs impérialistes dans la période de décadence du capitalisme se réalise par la contrainte. Si les alliés se partagent les tâches et les bénéfices selon leurs compétences, il s’agit avant tout pour le chef du bloc d’imposer la discipline à des alliés qui sont, entre eux, dans une situation de concurrence en tant que capitaux nationaux. Pour cette raison, les pays leaders des deux blocs se devaient d’afficher un avantage militaire décisif sur leurs alliés. C’était le cas des États-Unis comme de la Russie après la Seconde Guerre mondiale, tous deux dotés d’un puissant arsenal nucléaire et conventionnel.
Avec la dissolution des deux blocs entamée en 1989, était ouverte la voie de la contestation des alliés contre le chef de file qui auparavant dominait largement du fait de sa puissance militaire et économique. Tandis que le bloc russe a carrément implosé en 1989, le leadership américain pour sa part est entré en crise et sa position n’a cessé de se dégrader depuis. Certes, Washington a réagi pour essayer de contrer ce déclin. Ainsi, le président Bush père a tendu un piège à Saddam Hussein, en 1991, en lui laissant croire que les États-Unis ne s’opposaient pas à son invasion du Koweït, puis en faisant approuver par le Conseil de sécurité de l’ONU, à une large majorité (y compris l’URSS), une résolution exigeant le retrait des troupes irakiennes et en donnant un mandat aux États-Unis pour la faire respecter. La première guerre du Golfe est un succès pour les États-Unis puisqu’ils réussissent à mobiliser l’ensemble des nations du monde derrière eux, et particulièrement les alliés européens qui s’alignent unanimement derrière Washington.
Toutefois, peu après, lors des guerres civiles découlant de l’explosion de la Yougoslavie dans les années 1990, le front uni se fissure. Les États-Unis et les Européens interviennent sous l’égide de l’ONU, mais chaque contingent national des casques bleus poursuit ses propres objectifs. La France et la Grande-Bretagne soutiennent la Serbie, l’Allemagne la Croatie et les États-Unis la Bosnie.
Et lorsque Bush junior tente une nouvelle fois de mobiliser le monde derrière les États-Unis pour une guerre contre «l’État voyou» de Saddam Hussein dans la seconde guerre d’Irak en 2003, justifiée par le grossier mensonge des stocks irakiens d’»armes de destruction massive», la déchirure entre Washington et ses «alliés» va s’élargir. Le Français Dominique de Villepin, ministre des Affaires étrangères sous la présidence de Jacques Chirac, monte au créneau pour dénoncer la guerre au Conseil de sécurité de l’ONU. L’Allemagne rejoint la France dans un vote contre une nouvelle invasion de l’Irak. Les États-Unis perdent leurs alliés les uns après les autres et s’enlisent dans une guerre longue d'abord en Afghanistan, puis en Irak. Ils sortent à grand-peine du bourbier irakien en laissant derrière eux un pays dévasté et des organisations terroristes qui ont surgi sur les ruines de l’armée de Saddam Hussein en déroute. Ils quittent de même l’Afghanistan sans consulter leurs alliés européens en 2021 et sont obligés d’accepter le retour des Talibans au pouvoir.
Trump va lui-même entériner le déclin de l’hégémonie américaine en portant le coup de grâce à la structure phare de cette dernière, l’alliance atlantique. Cela commence en février 2025 par une proposition adressée à Poutine pour l’ouverture de négociations de paix en Ukraine sans la participation des Européens ni de l’Ukraine. Puis cela continue avec plusieurs personnalités américaines dénonçant la vieille démocratie européenne tandis que Trump apporte son soutien à tous les mouvements populistes du continent. Le 28 février, Zelensky est humilié en direct à la télévision américaine. Face à la résistance de Zelensky et à son refus d’accepter le diktat américain à propos des terres rares ukrainiennes, Trump prend une série de décisions pour faire plier l’Ukraine et faire pression sur les pays européens, notamment la suspension du soutien militaire à l’armée ukrainienne (à la fois en armement et en renseignement), ce qui oblige les pays européens à accroître leur soutien financier et en armements. Il recommence en octobre dernier en proposant un accord à Poutine. Le but est de lever une partie des sanctions contre la Russie de manière à ce qu’elle puisse vendre son gazole sur le marché mondial, y compris aux États-Unis. Il décrète le 11 octobre un cessez-le-feu en Ukraine. Mais la Russie continue de bombarder l’Ukraine et Trump en est réduit à houspiller Zelensky en lui imposant l’arrêt des bombardements sur les infrastructures énergétiques russes. Le but est moins de faire baisser le prix du carburant dans la perspective des Midterms que d’affaiblir une nouvelle fois l’Europe en poursuivant le démantèlement des derniers liens atlantistes. Il s’agit de sanctionner les pays européens qui sont à l’avant-garde de la contestation antiaméricaine depuis la guerre en Yougoslavie. Tel était le sens de la menace que Trump avait proféré, avec le vocabulaire chatoyant habituel de son masculinisme, contre l’Union européenne dont la création n’aurait d’autre vocation que de «baiser les USA». Après les intérêts économiques, ce sont maintenant les intérêts géostratégiques qui passent au second plan. L’irrationalité d’un capitalisme en décomposition éclate au grand jour.
D’autre part, Trump augmente les droits de douane pour sanctionner ses rivaux et répète ses ambitions sur le canal de Panama, le Canada et le Groenland. Cette dynamique centrifuge, exacerbée par les États-Unis, s’impose à l’ensemble des pays, car elle est le produit de la concurrence économique et militaire qui les détermine tous et de l’absence d’une perspective commune que l’explosion tous azimuts du chacun pour soi rend illusoire. Les mésaventures des relations entre la France et l’Allemagne sont caractéristiques d’une situation où la voie de la reconstitution des blocs impérialistes est pour le moment barrée. Nous avons eu l’échec du projet d’avion de combat européen du futur, le SCAF, et les deux pays ne trouvent toujours pas de terrain d’entente pour mettre au point le char d’assaut prévu. Les deux candidats au leadership européen sont contraints à l’impuissance et restent dépendants à 60% des armements américains.
La remise en question du pacte transatlantique engloutit les derniers vestiges de l’ancien bloc américain. Les pays européens s’affolent, votent des budgets militaires pharaoniques, l’Allemagne songe à modifier sa constitution pour supprimer l’interdiction des déficits publics en raison de l'augmentation des dépenses militaires. Sous la pression de la crise économique et des obstacles qui entravent de plus en plus l’économie globalisée, la concurrence entre les capitaux nationaux s’exacerbe encore, tandis que les organismes de régulation internationale hérités des anciens blocs sont dissous, que l’ONU devient un luxe inutile, que l’OTAN bat de l’aile, et que les courants populistes s’affirment. Pour sanctionner le tout, Trump soutient les populistes européens et ne manque pas de souligner les insuffisances de la vieille démocratie libérale. Aux États-Unis, les suprémacistes blancs et les néonazis paradent ouvertement.
La guerre avec l’Iran englobe l’ensemble des éléments de cette dynamique de 35 années de déclin du leadership américain sur le monde et la porte à un niveau qualitatif supérieur.
Le crépuscule du leadership américain
Avec la guerre en Iran, le monde vient de passer un cran considérable au-dessus dans le chaos et l’irrationalité. Jamais les raisons de ce conflit n’avaient été aussi confuses, et les objectifs d’une guerre aussi mal préparés et définis. Malgré la superpuissance écrasante des armées américaine et israélienne, la guerre constitue, en fin de compte, un échec militaire et stratégique énorme pour les États-Unis et ceux-ci se retrouvent isolés comme jamais sur la scène mondiale.
Certes, la guerre du Vietnam au début des années 1970 avait déjà marqué une défaite militaire pour les États-Unis, avec la chute de Saïgon et la réunification du Vietnam sous l’égide du Nord «communiste». Cependant, elle s’était accompagnée, à l’échelle mondiale, d’un renforcement considérable de l’hégémonie américaine grâce aux accords diplomatiques conclus entre Nixon et Mao, qui avaient conduit à l’inclusion de la Chine dans le bloc américain. Ce fut un moment clé dans l’encerclement du bloc soviétique par les États-Unis et leurs alliés, un processus essentiel à la désintégration de ce dernier. À l’inverse, la guerre en Iran s’est soldée par une débâcle pour les Américains sans aucun avantage compensatoire pour eux:
– Malgré le pilonnage des villes et des infrastructures iraniennes, les révoltes sociales contre le régime islamique, que Trump et Netanyahou encourageaient depuis un certain temps, n’ont pas éclaté. Au contraire, la violence et la destruction qui s’abattent sur la population iranienne n’ont fait qu’accroître la peur et la démoralisation, la maintenant plus divisée que jamais depuis la terrible répression et les massacres perpétrés en réponse aux manifestations anti-régime qui ont éclaté en décembre 2025 et janvier 2026. L’idée d’un changement de régime était fréquemment invoquée comme objectif de guerre au début de l’offensive américano-israélienne. Aujourd’hui, Trump évoque la possibilité de discussions directes avec le guide suprême, Mojtaba Khamenei, et spécule sur la possibilité d’une «très bonne entente» entre eux.
– Malgré son incapacité à contrer directement les frappes des avions et des missiles américains et israéliens, le régime islamique a réagi intelligemment, si l’on peut dire, en ciblant les régimes arabes à portée de ses propres missiles et drones (qui, contrairement aux vantardises de Trump, n’ont pas été détruits), les amenant à douter de la réelle protection que leur accordent les forces militaires américaines dans la région. Surtout, en fermant le détroit d’Ormuz, l’Iran a considérablement alourdi le coût économique de la guerre et les dommages causés aux régimes arabes du Golfe, au commerce mondial et aux réseaux d’approvisionnement. Les pertes économiques sont une réalité que Trump comprend, et l’incapacité des États-Unis à lever le blocus iranien est probablement l’une des principales raisons pour lesquelles Trump cherche désespérément à se désengager de ce bourbier.
– Naturellement, Trump tente de présenter le mémorandum d’entente entre Iraniens et Américains comme une victoire, mais non seulement ses détracteurs habituels, mais aussi nombre de ses anciens partisans soulignent que l’accord conclu par Obama avec Téhéran en 2015, autorisant l’inspection internationale du programme nucléaire iranien, était plus avantageux pour les États-Unis que ce nouvel «accord», dans lequel la question du programme nucléaire iranien n’a même pas été abordée, et encore moins résolue. De plus, ce «grand accord» de Trump prévoit le déblocage de milliards de dollars d’avoirs iraniens détenus par les États-Unis et la suspension du régime de sanctions qui a considérablement affaibli l’économie iranienne pendant des années. Sur le papier du moins, l’administration Trump s’est engagée à fournir les fonds nécessaires pour «rendre sa grandeur à l’Iran». Il n’est donc pas surprenant que des termes comme «humiliation», «apaisement» et «défaite» soient largement utilisés dans les médias pour qualifier l’accord du côté américain. De plus, comme il est loin d’être évident qu’Israël accepte de respecter durablement l’accord et de cesser ses actions militaires au Liban, voire en Iran même, l’effondrement du cessez-le-feu a eu lieu à plusieurs reprises. Et de fait, les échauffourées se multiplient depuis la signature de l’accord, un «chiffon de papier» de plus.
– Alors que la plupart des factions de la classe dirigeante américaine s’accordent à dire que la Chine est devenue le principal rival impérialiste des États-Unis et insistent sur la nécessité de concentrer leurs ressources militaires sur l’Extrême-Orient et l’endiguement de la Chine, la guerre contre l’Iran a détourné des ressources militaires considérables nécessaires à l’encerclement de la Chine, tout en réduisant fortement les stocks de missiles et d’armements américains. À la suite des sommets entre Trump et Xi à Pékin et Washington, Trump s’est vanté du «succès» des discussions avec le dirigeant chinois, mais, en réalité, il s’agissait surtout pour Xi de renforcer sa position de puissance mondiale avec laquelle il est possible de faire des affaires, et très peu des «accords commerciaux fantastiques» évoqués par Trump se sont concrétisés. La question cruciale des droits de douane n’a pas non plus été abordée, alors que la Chine a déjà démontré sa capacité à tenir tête aux États-Unis, notamment grâce à son quasi-monopole sur le traitement des terres rares, dont les États-Unis ne peuvent se passer.
Cependant, ces gains de crédibilité à court terme pour Pékin ne changent rien au fait que, dans les guerres du capitalisme décadent, tous les États du monde ont tendance à être perdants. L’aggravation du chaos militaire au Moyen-Orient constitue un obstacle majeur aux efforts de la Chine pour étendre les Nouvelles Routes de la Soie dans cette région d’une importance stratégique vitale. En outre, les rencontres récurrentes avec Poutine ne signifient certainement pas la formation d’un bloc russo-chinois, car aucune des deux puissances n’est disposée à se soumettre à l’autre. Même l’accord sur le gazoduc prévu pour relier la Russie et la Chine via la Mongolie semble être au point mort, et la Chine reste très prudente quant à l’idée de fournir directement du matériel à l’effort de guerre russe en Ukraine.
– Concernant la capacité de Trump et de son entourage à se maintenir au pouvoir aux États-Unis, la guerre a porté un coup dur au président. Un récent vote au Congrès a vu une majorité de représentants adopter une motion exigeant que Trump obtienne l’approbation du Congrès ou retire les forces militaires américaines du conflit iranien. Même si ce vote reste largement symbolique, puisqu’il n’a pas encore été validé par un Sénat à majorité républicaine, et que sa validité juridique reste douteuse, il n’en demeure pas moins significatif: plusieurs représentants républicains se sont rebellés contre le président et ont soutenu la motion initiée par les démocrates. Plus significative encore est peut-être la colère que l’aventure iranienne a suscitée au sein d’une partie importante du mouvement MAGA, des figures de proue comme Marjorie Taylor Greene et Tucker Carlson dénonçant Trump pour avoir renié sa promesse de mettre fin à toutes les «guerres étrangères». Sans surprise, cela a conduit Trump à attaquer ses anciens alliés, les qualifiant de traîtres à la cause MAGA. Le conflit devient de plus en plus virulent entre la droite et la gauche de l’échiquier politique américain et il a encore été renforcé par les divisions au sein de la droite même conduisant à accélérer un processus de fragmentation. La popularité de Trump s’effondre dans les sondages! La dégradation des conditions de vie des classes populaires est un symptôme accablant. En septembre l’inflation annuelle s’élève à 3,7%, l’essence a augmenté de 20% en un an, celui du fioul de 74%.
Dans la guerre en Iran, la superpuissance américaine a, en réalité, révélé son impuissance! La démonstration de force militaire qui devait établir la capacité des États-Unis à imposer leur paix et la stabilité par les muscles a provoqué tout le contraire: le chaos et la destruction. Le fait que ce sont les États-Unis, c’est-à-dire la puissance qui domine largement sur les plans économique et militaire, qui constituent le principal facteur du chaos présage des plongées inimaginables dans la barbarie. Sur la radio France Inter, Dominique de Villepin, l’ancien premier ministre français, se fait le porte-parole des bourgeois les plus lucides mais tout aussi impuissants que les autres: «Nous sommes dans un monde plus dangereux sans droit parce que nous sommes désormais dans un monde sans règles et sans droit international. C’est-à-dire que la loi de la jungle, la loi du plus fort, c’est ce qui prévaut partout dans notre monde.»
A. Elberg, 25 octobre 2026