Nous publions ci-dessous un article sur le résultat des élections allemandes et sur leur signification, paru au lendemain des élections générales du 18 septembre dans le n°132 de Welt Revolution, notre organe de presse en Allemagne.
A l’issue des élections fédérales allemandes du 18 septembre 2005, il est clair qu’il n’y a pas de fraction gagnante. Si les chrétiens-démocrates (CDU-CSU) vont être la fraction la plus forte dans le nouveau Bundestag, ils ont néanmoins pris un sérieux revers électoral, avec seulement 35% des voix. Quant aux sociaux-démocrates, bien qu’ils aient nettement amélioré leur position au cours de la campagne, ils sont néanmoins arrivés avec leur troisième plus mauvais résultat depuis l’après-guerre (à peine plus de 34%). En ce qui concerne les libéraux (FDP), ils ont certes gagné des voix, regagnant ainsi leur statut de troisième fraction parlementaire, ils ont cependant raté leur but déclaré d’imposer le remplacement de la coalition gouvernementale "rouges-verts" (socialiste-écologiste) par une coalition "noirs-jaunes" (chrétiens-libéraux). Et bien que les verts aient pu relativement conserver leur part de voix, ils ont déclaré eux-mêmes la nuit des élections se trouver hors jeu. Seul le "Parti de Gauche-PDS" (un amalgame de l’ancien parti post-stalinien est-allemand –PDS- et de l’ex- fraction gauchiste du parti social-démocrate), concourant pour la première fois sous le nom de PDS peut être considéré comme ayant remporté un succès car, pour sa première apparition, il ramasse plus de voix que les verts.
Il faut cependant affirmer que le seul vainqueur de ces élections est l’ensemble de la classe bourgeoise, dans le combat qu’elle mène contre son principale ennemi, la classe ouvrière.
Lorsque le chancelier Schröder, suite à l’amère défaite de son parti, le SPD, aux élections provinciales du 21 mai dernier en Rhénanie-Wesphalie, appela prématurément à des élections générales pour cet automne, cette décision fut saluée par l’ensemble de la classe dominante comme une réponse nécessaire au sentiment grandissant de "fatigue face aux réformes" et au sentiment de "frustration par rapport à la politique" dans la population. A présent, ni la campagne électorale "courte mais intensive", ni le résultat produit (qualifié de "sensation" et "tremblement de terre politique") n’ont pu faire en sorte de dépasser cette impression d’aliénation envers "l’élite" dirigeante et son système politique. Mais ce que la bourgeoisie a réussi à faire, c’est de mobiliser la classe ouvrière vers les urnes en dépit de ces sentiments de frustration et d’aliénation. En réalité, le niveau de participation électorale, avec presque 78%, n’est que de un pour cent plus bas que celui des élections générales d’il y a trois ans. De plus, les différents débats télévisés entre politiciens ont réussi à attirer un nombre relativement élevé d’auditeurs. On ne peut non plus nier que, dans les semaines précédentes, les élections sont devenues le principal sujet de discussions dans les cafés et les lieux publics. D’autres thèmes, comme celui sur la façon dont laquelle la classe dominante, après les ravages de l’ouragan Katrina, a laissé livrés à eux-mêmes les plus pauvres de la population ouvrière, ont pu être traités de façon secondaire au bout de quelques jours. D’autres évènements, comme la grève de solidarité à British Airways à Londres, l’attaque énorme contre les ouvriers de Volkswagen à Wolfsburg, ou les licenciements massifs et les fermetures d’usines à Henschel dans la Ruhr, ou chez Siemens et Infineon, ont quasiment disparu. Comment la bourgeoisie a-t-elle réussi, en dépit de toute la frustration de la population envers sa politique, à mobiliser autant de gens pour ses élections, se drapant ainsi de la "légitimité" avec laquelle elle va ensuite essayer d’imposer des attaques encore plus brutales ? Comment a-t-elle réussi à donner à la classe ouvrière, qui est rappelée chaque jour aux réalités de la société de classe par la brutalité de la crise économique, insufflant pendant des mois l’idée que cette société après tout serait composée de "citoyens souverains", dont chacun, grâce au droit de vote, peut avoir une influence sur l’avenir de tous ?
Pour répondre à cette question, deux résultats notables des élections doivent être mis en avant. Le premier, c’est la performance du parti de gauche, le PDS. Depuis la "réunification" allemande, le PDS, successeur de l’ancien parti dirigeant de l’Allemagne de l’Est, a été réduit progressivement à un rôle mineur de parti régional d’opposition dans l’est de l’Allemagne. Aux dernières élections générales, pour la première fois, il réussissait à remplir le critère minimum pour former une fraction parlementaire. A présent, il apparaît comme un parti de taille nationale en doublant sa part de votes. Et bien que, à l’ouest, il ait manqué de justesse les 5% des voix –restant de ce fait un parti essentiellement de l’est- il a réussi à obtenir 18% des votes dans une région importante, la Sarre, grâce à son candidat, Oskar Lafontaine. Le score national de 8,7% réalisé par la coalition Parti de Gauche et PDS représente une grande partie d’électeurs qui, en l’absence d’une "alternative" de gauche, ne seraient probablement pas allés voter. Les chômeurs surtout ont voté pour la gauche. Lafontaine et le leader du PDS Gysi ont ainsi contribué au succès de la mobilisation électorale.
Deuxièmement, le retour du SPD au cours de la campagne électorale a lui aussi été significatif. La performance catastrophique de la social-démocratie aux élections de Rhénanie-Westphalie a été le déclencheur de la décision de dissoudre le Bundestag. Mais seulement quelques mois plus tard, le SPD a non seulement obtenu presqu’autant de voix que les chrétiens-démocrates, mais c’est aussi le parti qui a eu le plus de votes en Rhénanie-Westphalie. Cette province représente encore une des plus importantes concentrations de la classe ouvrière en Allemagne. En fait, la social-démocratie a réussi à mobiliser contre toute attente son électorat traditionnel. La bourgeoisie a accueilli ce score avec satisfaction, et pas seulement du point de vue de la mobilisation des ouvriers dans ces élections. Le SPD est le joyau de la couronne dans le système politique de la bourgeoisie allemande, peut-être même de l’Europe. En particulier, ce parti a joué un rôle décisif dans l’écrasement de la révolution en Allemagne - et donc de la révolution mondiale – à la fin de la Première Guerre mondiale. Une trop sévère défaite pour lui à ces élections aurait pu conduire à des luttes internes pour le pouvoir avec pour effet un affaiblissement à plus long terme de ce parti.
Au début de la campagne électorale, il était prévu une confortable majorité en faveur d’un gouvernement chrétiens-démocrates-libéraux, tandis que le SPD était crédité de moins de 30%. Même une majorité absolue pour les seuls chrétiens-démocrates était considéré comme possible. En lien avec cela, le résultat obtenu de fait par la CDU (plus de 35%) est quasiment un fiasco.
Comment cela est-il arrivé ? Après 7 ans durant lesquels le gouvernement Schröder-Fischer a imposé des attaques de plus en plus brutales, minimisant même les mesures prises sous le gouvernement d’Helmut Kohl, une tendance s’est développée dans la population de vouloir punir le SPD sous une sorte de protestation électorale. Cette attitude, loin de déplaire à la classe dominante, a été en fait favorisée et instrumentalisée par elle. Cette sorte de protestation électorale - malgré toute la colère contre les attaques et le gouvernement – incite précisément en réalité une partie de la population à participer au jeu de l’Etat démocratique. De plus, la bourgeoisie a voulu profiter de cette tendance afin de réussir un changement de gouvernement. Ceci, non pas tant à cause d’un mécontentement particulier avec celui qui existe, mais – face à son incapacité grandissante de régler le problème du chômage de masse – pour donner l’impression que c’est le gouvernement et non le système capitaliste qui est à blâmer. Au regard des prédictions électorales en sa faveur, le candidat chancelier de la CDU, Angela Merkel, a décidé d’une stratégie risquée. Elle a voulu contrer la méfiance grandissante envers la politique bourgeoisie en jouant la carte de "l’honnêteté" - en annonçant certaines attaques par avance (par exemple l’augmentation de la TVA). Le résultat s’est concrétisé dans le fait que la tendance existante de protestation, qui jusqu’alors était dirigée contre Schröder, s’est retournée aussi contre la CDU. Comme les chrétiens-démocrates avaient commencé, bien avant les élections, à se comporter comme s’ils étaient le nouveau gouvernement, la colère de la population a commencé à se diriger contre eux.
Bien que ce vote de protestation ait contribué à introduire dans le jeu politique de la République fédérale un facteur inconnu et imprévisible, il est par-dessus tout la preuve de la capacité d’élasticité de la démocratie comme arme la plus importante de la bourgeoisie contre la classe ouvrière. En conséquence, même si les ouvriers ne veulent plus avoir rien à faire avec la politique bourgeoise, la plupart d’entre eux sont encore amenés à y participer selon les règles du jeu démocratique.
La bourgeoisie allemande a déjà commencé à ajuster son appareil politique pour répondre aux nouveaux défis. Devant une situation politique de plus en plus imprévisible, devant des tendances à la dispersion dans ses rangs, mais surtout en réponse aux premiers signes de la maturation souterraine de la conscience au sein du prolétariat, l’appareil d’Etat politique est confronté aux mêmes exigences que les secteurs économiques et militaires. Elle doit devenir plus flexible, efficace, variable et "intelligente".
L’aspect le plus important de cette reconstruction est à présent la tentative de développer un cinquième parti comme force politique en Allemagne. Même la bourgeoisie la plus puissante ne peut produire une telle force en claquant des doigts. La plupart des nouveaux partis en Europe occidentale des dernières décennies ont émergé, soit en quelque sorte du "mouvement social" (comme les verts issus des mouvements écologistes et pacifistes en Allemagne et ailleurs) ou grâce à des leaders charismatiques comme Le Pen en France, Bossi en Italie ou Fortyn en Hollande. En Autriche, une personnalité similaire, Jorg Haider, a transformé un parti déjà existant en outil personnel. Le nouveau Parti de Gauche en Allemagne comprend la plupart de ces ingrédients. L’ex-parti stalinien du GDR forme son noyau. Les marches de protestation de chômeurs l’automne dernier ont été utilisées pour monter certaines structures de parti à l’ouest, avec l’aide active d’activistes trotskistes. Enfin, l’ex-leader charismatique et démagogique du SPD, Oskar Lafontaine a rejoint le nouveau parti de gauche pour le diriger.
Un des premiers succès de ce parti aux élections tient de ce qu’il a été capable d’absorber une part du potentiel de protestation qui aurait pu profiter aux néo-nazis. Si le NPD avait accédé au nouveau Bundestag (chose possible après leur succès aux élections provinciales en Saxe), cela aurait été d’un considérable embarras pour l’Allemagne, en particulier au niveau de sa politique étrangère, d’autant que l’impérialisme allemand aime se présenter de nos jours comme une puissance anti-fasciste.
Mais ce projet inclue des buts à plus long terme. La flexibilité et la stabilité du système politique d’après-guerre de la République fédérale était basé principalement sur un système de trois partis, dont deux principaux et le petit FDP entre les deux pour arbitrer. Cet arrangement a permis des changements de gouvernement quand c’était nécessaire, à travers un changement des alliances de la part du FDP, le parti qui contenait ainsi également la continuité du gouvernement, particulièrement sur les questions de politique étrangère. Cet équilibre dut se voir sacrifié quand cela devint nécessaire, à travers la création des verts comme quatrième force, absorbant le potentiel de la "génération 68" dans la course vers l’Etat. Si la bourgeoisie parvient à maintenir le Parti de Gauche à long terme comme cinquième force, la balance politique traditionnelle allemande peut être rétablie, même si elle s’avère plus complexe. Ainsi, à la fois les libéraux comme parti de centre-droit et les verts comme parti de centre-gauche assumeraient (ensemble ou chacun son tour) le rôle d’arbitrage vers un gouvernement de gauche ou de droite, cimentant la continuité gouvernementale.
Mais l’aspect historiquement le plus important de
l’apparition de la coalition Parti de Gauche-PDS est que, pour la première fois
depuis 1945, les principales fractions de la bourgeoisie allemande considèrent
sérieusement l’établissement d’un parti national à la gauche du SPD. C’est
l’indication d‘un changement fondamental qui apparaît dans la société, pas
seulement en Allemagne, mais au niveau mondial. Après 1989, on nous a dit bien
haut qu’il n’y avait pas d’alternative au capitalisme. Depuis lors, le fait que
tous les partis parlementaires appellent à la même chose apparaît moins comme
une faiblesse politique de la bourgeoisie que comme la confirmation vivante
qu’il ne peut rien y avoir en-dehors du capitalisme et de la démocratie. Mais à
présent la bourgeoisie prend conscience du danger que tous les partis exigent
les mêmes sacrifices, sans aucune force au parlement pour exprimer des
critiques fondamentales et apparaître comme une alternative. C’est en réponse à
ce danger que les démagogues les plus talentueux de l’aile gauche de la
bourgeoisie, l’ex-social-démocrate Lafontaine et l’ex-stalinien Gysi, ont fait
leur retour politique. Ce dont la classe dominante a peur, c’est que la classe
ouvrière puis commencer à prendre conscience qu’il n’y a pas de solution à la
crise dans le capitalisme et recommence à rechercher une alternative au
capitalisme, l’exploitation et à la société de classe.
(19 septembre 2005)
En l’espace de quelques mois et dans plusieurs arrondissements, Paris, a été le tragique théâtre de plusieurs incendies d'immeubles vétustes, habités en majorité par des familles ouvrières, d’origine africaine. Plus de cinquante personnes sont mortes, la plupart carbonisées ou asphyxiées, dont une majorité d’enfants. S'y ajoutent des dizaines de blessés et des familles meurtries à jamais. Pour prévenir de nouveaux drames et protéger les populations, le gouvernement n’a rien trouvé de mieux que d’envoyer ses flics, expulsés manu militari les familles vivant dans des squats et autres immeubles insalubres. Au passage, il en a profité pour faire la chasse aux sans-papiers et remplir plusieurs charters supplémentaires pour les ramener dans leur pays d'origine. Le meilleur hommage que l’on puisse rendre aux victimes de ces incendies et de la répression policière, c’est non seulement de faire entendre notre colère et notre indignation, mais aussi de dénoncer les responsables de telles tragédies.
Après l’incendie de l'immeuble du boulevard Vincent-Auriol, dans le 13e arrondissement, qui a fait 17 morts dont 14 enfants, fin août, les politiciens de tout bord se sont empressés de se montrer devant les caméras sur les lieux du drame, rivalisant de déclarations apitoyées et débordant de promesses de tout faire pour éviter d'autres tragédies. Deux jours plus tard, c’est un autre immeuble qui brûlait dans le 3e arrondissement faisant 7 nouvelles victimes. Ce dernier sinistre a relégué alors les larmes de crocodile de ces responsables au second plan, pour laisser place à une polémique entre élus parisiens de droite et de gauche, Ceux-ci ont cherché sans vergogne à se renvoyer la responsabilité de ne pas avoir fait le nécessaire pour résorber l’habitat insalubre, ou à prétendre que, contrairement à l’autre camp, ils ont toujours eu la politique du logement comme priorité quand ils géraient la municipalité. Non seulement cette guerre des bilans entre cliques politiciennes est révélatrice du cynisme de ces gens là, mais en plus c’est une bande de menteurs, car la dégradation des conditions de logement est le produit de l’accumulation des politiques anti-ouvrières menées depuis des années, de l’incurie des principaux responsables qui se sont succédés, des Mitterrand, Jospin, Chirac, Villepin, Borloo, Delanoë et tant d’autres. Le problème du logement n’est pas un phénomène nouveau pour la classe ouvrière, même s’il s’accroît du fait de l’augmentation de la pauvreté. La plupart des familles ouvrières africaines qui vivaient dans l’immeuble qui a flambé dans le 13e arrondissement faisait partie en 1992 du collectif des "Maliens de Vincennes". Pendant des mois, ce groupe de travailleurs africains avaient occupé sur l’esplanade de Vincennes, le chantier de la bibliothèque de France. Déjà à l’époque, ils protestaient contre leur expulsion d’immeubles vétustes et l’absence de proposition de relogement. Sur ordre du chef de l’Etat, Mitterrand en personne, le gouvernement "socialiste" expulsa sans ménagement les 682 malheureux sans-abri maliens de Vincennes qui trouveront refuge dans de nouveaux immeubles vétustes, ceux-là mêmes qui se sont transformés en brasiers ces dernières semaines. Plus de 14 ans se sont écoulés et rien n’a changé ! C’est avec le même cynisme que la droite voudrait nous faire croire, comme Mitterrand auparavant, que ces nouvelles expulsions ont pour but de "protéger les familles ouvrières". Quant aux protestations actuelles de la gauche radicale et associative, regroupée autour du PCF, il est bon de rappeler que ce même PCF, en juillet 1992 avançait les mêmes arguments pour expulser des ouvriers immigrés à Montreuil en Seine-Saint-Denis, alors qu’il participait comme tout parti bourgeois à faire raser les quartiers ouvriers pour réaliser en fait des profits dans la construction immobilière. La clique stalinienne n’en était pas à son coup d’essai, puisqu’en 1979, déjà, elle avait utilisé un bulldozer à Vitry-sur-Seine contre un foyer de Maliens qui refusaient de se laisser expulser. Effectivement, rien ne change du point de vue des méthodes brutales de la bourgeoisie envers les plus démunis ! Non seulement les familles ouvrières sont parquées comme du bétail et vivent dans des conditions inhumaines, mais en plus elles peuvent crever à tout moment. En effet, d’autres drames risquent de se produire car non seulement des centaines d’immeubles insalubres sont toujours occupés dans Paris et dans d’autres grandes villes, mais il y en aura de plus en plus. Contrairement à ce que les médias, sociologues et hommes politiques osent dire, ces conditions d’existence précaires ne sont pas réservées à certaines familles immigrés d’Afrique de l’Ouest, aux sans papiers ou aux bénéficiaires des minima sociaux qui s’entassent dans des hôtels-taudis. Si ces parties les plus pauvres de la classe ouvrière font la Une de l’actualité, c’est l’arbre qui cache la forêt.
Face à la crise économique, la survie du capitalisme passe par une exploitation toujours plus féroce de la classe ouvrière. Avec une brutalité inouïe, la bourgeoisie jette des masses grandissantes d’ouvriers dans la pauvreté et le dénuement le plus extrême. Parmi les conditions de misère qu’elle leur impose, la dégradation des conditions de logement tient une place de premier plan. Au cours des 20 dernières années, les loyers ont doublé dans le parc locatif privé et ont augmenté de 50% dans le parc locatif social/public. L’augmentation de la précarité professionnelle, du chômage et de la pauvreté salariale conjuguée à la hausse continue des loyers a entraîné une paupérisation grandissante pour une grande partie de la classe ouvrière. Ainsi en France, selon un rapport de la Fondation Abbé Pierre publié en mars 2002, trois millions de personnes sont mal logées, dont 86 000 sans domicile, 200 000 personnes sont hébergées "durablement" en hôtel, en habitat de fortune ou par des parents et amis, un demi-million de personnes vivent en habitat temporaire ou précaire et deux millions de gens ont des logements dépourvus du confort sanitaire de base. En 2004, plus de 100 000 jugements d’expulsions de logement ont été prononcés en France, majoritairement pour des impayés de loyer. L’extrême pauvreté touche, selon l’INSEE, un foyer parisien sur huit. Un tiers des sans domicile fixe de la capitale déclarent avoir un emploi. Ces "salariés pauvres" se retrouvent aussi dans l’administration parisienne, puisque plusieurs dizaines d’agents de la ville de Paris sont sans domicile fixe. Avec plus de 100 000 demandes de logements sociaux non satisfaites pour la seule ville de Paris et une pénurie chronique dans la construction de logements à loyers modérés, les familles ouvrières les plus démunies, n’ont pas d’autre choix que de s’entasser dans des hôtels-taudis, dans des immeubles vétustes, dans des squats où le saturnisme infantile fait des ravages, en étant à tout moment, à la merci du bon vouloir des marchands de sommeil et autres promoteurs véreux qui gèrent ce juteux commerce de la précarité. Ce sont ces conditions épouvantables et l’insalubrité de ces immeubles qui ont provoqué ces dramatiques incendies. C’est le capitalisme qui est responsable de cette tragédie et c’est toute la bourgeoisie qui organise cette paupérisation des conditions d’existence d’une partie toujours plus importante de la classe ouvrière. Face à la dégradation des conditions de logement, les ouvriers doivent rejeter les discours populistes qui tendent à établir des divisions au sein de la classe ouvrière, à montrer du doigt certaines minorités ethniques ou les sans-papiers comme des "fardeaux" pour la société. Quel que soit le niveau de sincérité et de dévouement de ceux qui les animent, les associations qui prétendent aider les plus mal logés ne servent qu'à semer des illusions sur la possibilité d’un capitalisme à visage plus humain, quand elles ne gèrent pas elles-mêmes des immeubles insalubres comme la Freha, émanation de Emmaüs qui s’occupait de l’immeuble du boulevard Vincent-Auriol.
La dégradation croissante des conditions de logement au sein de la classe ouvrière est une des expressions les plus criantes de la faillite ouverte du capitalisme. Elle fait partie d'une détérioration générale des conditions de vie et d'exploitation de l’ensemble des prolétaires et de leurs familles. Face à la crapulerie de la classe dirigeante, la lutte des ouvriers pour obtenir des conditions de logement et donc d’existence décente s’inscrit dans la lutte plus générale pour renverser le capitalisme. Les conditions de logement épouvantables, les incendies meurtriers et maintenant les expulsions, sont autant de coups portés à toute la classe ouvrière et c’est donc au prolétariat dans son ensemble d'y répondre en développant ses luttes sur son terrain de classe.
Donald (23 septembre)
De nouvelles attaques sont mises en œuvre ou en préparation dans le domaine de la santé en France :
- une nouvelle liste de 221 médicaments à dérembourser (90 % des produits testés ont ainsi été jugés d'un "niveau d'efficacité insuffisant") a été dressé par la Cour des comptes. La plupart de ces produits sont très courants. Depuis que la ministre PS de la Santé, Martine Aubry, a inauguré ces listes, des milliers de produits pharmaceutiques ont vu ainsi leur taux de remboursement fortement diminué ou ce remboursement a été carrément supprimé ;
- la proposition d'une taxe d'un euro sur chaque boîte de médicaments à la charge du malade est de plus en plus fréquemment évoquée pour préparer les mentalités au "caractère inéluctable" de cette attaque. Cette mesure viendrait se cumuler avec le forfait d'un euro par consultation médicale à la charge du patient (dont il est question de relever le seuil lui aussi).
- le ministère de la Santé a dévoilé le projet de fermer 150 blocs opératoires en province parce que ces derniers ne seraient pas "rentables"… Là encore, on pousse des dizaines ou des centaines de milliers de malades à s'inscrire sur d'interminables listes d'attente dans des hôpitaux "opérationnels" saturés et on condamne beaucoup d'entre eux à crever sur place faute de moyens pour se faire transporter ou par manque de place. En même temps, le budget alloué à chaque hôpital se retrouve en baisse constante d'année en année.
Les employeurs sont invités à renforcer et à multiplier les contrôles sur les arrêts maladie. Ce flicage et cette traque n'ont d'ailleurs permis que d'établir des "certificats de complaisance" que pour 0,05 % des contrôles mais l'essentiel n'est pas là : il s'agit avant tout d'un puissant moyen d'intimidation envers les salariés pour les dissuader de demander des arrêts maladie et pour les pousser à venir travailler même mal en point. Les médecins sont également tenus de "baisser" leurs quotas de jours d'arrêts accordés à leurs patients sous peine d'amendes ou de sanctions. Quant à l'effet d'annonce que ce "tour de vis" a permis de diminuer de 3 % les dépenses de frais médicaux depuis un an, cela ne représente pourtant qu'une goutte d'eau dans la mer du déficit de la sécurité sociale.
Cela démontre en fait que la "réforme de la Sécurité sociale" de 2003 n'était que le face visible de l'iceberg d'une énorme attaque en profondeur de la classe ouvrière qui se précise et s'intensifie aujourd'hui.
Parallèlement, l'attaque sur les chômeurs représente une attaque d'une extrême violence envers toute la classe ouvrière. Depuis la circulaire du ministère de l'Emploi du 3 septembre : 1 refus auprès de l'ANPE et c'est la diminution des allocations de 20 % pendant une période allant de 2 à 6 mois ; 2 refus d'offres d'emploi, c'est la perte de 50 % des droits ; 3 refus : plus rien. De plus, à partir du 6e mois, les propositions d'embauche pourront être sans rapport avec la formation ou la qualification du chômeur. Ce qui signifie que là encore l'ouvrier licencié ou mis au chômage devra accepter une "flexibilité" maximum : accepter n'importe quel travail, à n'importe quel salaire, à n'importe quelle distance de son domicile (prime de déménagement pour inciter les chercheurs d'emplois "à plus de mobilité"). Cela constitue également un instrument de chantage et un moyen de pression énorme pour abaisser les salaires. Les mêmes mesures et les mêmes attaques tendent à s'uniformiser à l'échelle mondiale. Partout la capitalisme enfonce la classe ouvrière dans la même précarité. C'est un puissant révélateur de la faillite irrémédiable du capitalisme. Cela ne peut que renforcer la conscience du prolétariat qu'il n'a aucune amélioration de son sort à attendre de ce système et qu'il n'a pas d'autre choix que de lutter pour son renversement et sa destruction.
Wim
Mercredi 31 août dernier, une vingtaine de chefs d'Etat et de gouvernement se sont réunis à Gdansk pour rendre un hommage vibrant au syndicat Solidarnosc, à l’occasion du 25e anniversaire de sa création. Tout ce joli monde s’est félicité de ce qu’il fut le premier "syndicat libre" créé au sein de l’ancien bloc de l'Est, et de son rôle considéré comme crucial dans le renversement du "communisme". La "fête" avait été bien préparée par les médias français en particulier, à coups d’émissions spéciales, de reportages et d’articles de presse commémoratifs. Et c’est avec un plaisir sans mélange qu’on nous a rappelé le rôle de la CFDT dans la constitution de Solidarnosc. Mais ce travail de la centrale cédétiste n’aurait pas été possible sans l’aval de toute la bourgeoisie occidentale. Qu’on se souvienne de l’empressement des pays européens à organiser l’aide humanitaire pour les grévistes de Gdansk, la facilité avec laquelle ils ouvraient leurs frontières pour son acheminement. Dès sa naissance, Solidarnosc a reçu les vertus dont la fée bourgeoisie lui a fait don, et la principale d’entre elles : celle de briseur de grève. Car c’est grâce à Solidarnosc que la classe ouvrière s’est vue dépossédée du contrôle de son mouvement pour la laisser aux mains des prétendus spécialistes de la lutte, Walesa et consorts en tête, et qu’en décembre 1981, 16 mois plus tard, des milliers d’entre eux se faisaient massacrer par les troupes de Jaruzelski, tandis que des tractations secrètes circulaient entre ce dernier et les dirigeants de Solidarnosc. Dans cette grande œuvre de sabotage d’une des plus grandes luttes ouvrières de l’après-Seconde Guerre mondiale, la bourgeoisie n’a pas lésiné sur son "aide" internationale. Elle qui n’a de cesse de chercher à casser la solidarité entre ouvriers a trouvé alors des accents inédits pour se faire elle-même la porteuse de l’aide et de la prétendue solidarité envers les ouvriers polonais qu’elle a soutenus comme la corde soutient le pendu.
La bourgeoisie a ainsi cherché à établir un véritable cordon sanitaire international visant à étouffer le mouvement de classe d’août 1980 dès son origine, empêchant les expressions de solidarité qui pouvaient éclater sur le terrain de la lutte de classe avec des ouvriers de l’Ouest ; et dans ce but, gauche, droite, syndicats et gauchistes confondus, se sont lancés sans hésiter dans une gigantesque manœuvre pour briser ce magnifique exemple du combat ouvrier que fut le mouvement de 1980 pour le prolétariat mondial. Solidarnosc a été le fer de lance de cette offensive bourgeoise.
Nos lecteurs peuvent lire l’article que le CCI a consacré à cette lutte exemplaire des ouvriers en Pologne sur notre site Web : internationalism.org
L'article ci-dessous s'appuie sur l'analyse de notre section
en Inde par rapport aux luttes qui se sont développées à Honda Motorcycles où
s’est exprimée, comme tout récemment à l'aéroport de Londres, la solidarité
active de classe. Les ouvriers de Honda à Gurgaon, dans la banlieue ouest de
Delhi, ont mené des luttes depuis le début de cette année face aux conditions
effroyables de travail qui leur sont imposées par la bourgeoisie indienne. Ils
s'étaient notamment mis en grève le 27 juin 2005 et avaient refusé de signer
les promesses de "bonne conduite" exigées par la direction.
Le matin du 25 juillet 2005, des salariés qui manifestaient sur une route proche de Kamala Nehru Park à Gurgaon ont été chargés par la police. Beaucoup de manifestants qui ont poursuivi leur marche jusqu’au bureau du "deputy commissioner" (équivalent du sous-préfet) ont alors été chargés par des centaines de policiers et frappés à coups de bâtons. Selon Amnesty International plusieurs centaines de personnes auraient été blessés. D’autre part, plus de 500 personnes ont été arrêtées. Parmi elles, à ce jour 60 resteraient détenues. La population locale refuserait de divulguer le nombre et l’identité de ces derniers. La semaine suivante, la police aurait lancé des grenades lacrymogènes et des balles en plastique pour empêcher les employés de l’usine et leurs familles de se rassembler devant l’hôpital civil où se trouvait certains des blessés.
La bourgeoisie indienne a malheureusement habitué les ouvriers dans ce pays à être confrontés à une répression brutale.
Cela a immédiatement rappelé octobre 1979 aux ouvriers les plus âgés de la région de Delhi. A cette époque, pour contrer une vague montante de grèves d’ouvriers radicaux, les forces de répression de l’Etat n’ont rien fait de moins qu’occuper Faridabad, banlieue industrielle du sud de New Delhi, avec une série de tirs à balles réelles dans différentes parties de la ville et en imposant un couvre-feu. La bourgeoisie avait ainsi été capable de mâter le mouvement en moins d'un mois. Quelques années avant cela, les ouvriers des Moulins de Coton de Swadeshi à Kanpur avaient été encerclés et s’étaient fait tirer dessus par les forces de l’Etat. La série de répressions a été quasiment ininterrompue depuis les grèves ouvrières de 1974. La bourgeoisie indienne venait de découvrir à son corps défendant que la classe ouvrière était toujours vivante et à nouveau combative, qu’elle avait la témérité à nouveau de relever la tête après 15 ans d’offensives sans relâche de la bourgeoisie. Dans la presse d’affaires de la bourgeoisie, la crainte que la contagion des luttes ne se propage à l’ensemble de la classe ouvrière s'est clairement exprimée.
Ainsi, l'Indian Express du 9 août 2005 redoutait que les incidents de Gurgaon puissent avoir un effet domino.
Le Business Standard du 6 août 2005 exprimait la peur que : "L’émeute qui a suivi le conflit direction/ouvriers à Gurgaon à l’usine Honda Motorcycles et India Scooters (HMSI) pourraient être le premier signe majeur des évènements à venir." Pour le Financial Express du 6 août 2005, "L’effervescence ouvrière de Gurgaon a soufflé le froid sur l’échine des managers". Cette inquiétude de la bourgeoisie était partagée par l’Etat aussi bien aussi bien au niveau provincial que central. La bourgeoisie après avoir été surprise de revoir une combativité de la classe ouvrière qui ne s'était plus manifesté ces dernières années a pris immédiatement l’option de la répression sanglante.
Dans l'après-midi du 25 juillet à Gurgaon, des milliers d’ouvriers de Honda Motorcycles s’étaient rassemblés. Ils ont été immédiatement rejoint par une masse d’ouvriers des usines voisines de la ville industrielle de l’Hariana. C’est cette manifestation concrète de solidarité de classe de la part de différents secteurs ouvriers qui a fait peur à la bourgeoisie indienne et a amené à la répression immédiate. Quelques semaines après en Angleterre, à Heathrow les ouvriers de British Airways dans la continuité de la pratique de classe de leurs frères indiens se sont mis à leur tour en grève de solidarité envers les 670 ouvriers licenciés de Gate Gourmet. Ainsi la classe ouvrière au niveau international est en train de faire l’expérience de la solidarité de classe. Si la bourgeoisie indienne, dans un pays sous-développé, a pu utiliser immédiatement l’arme de la répression, il n’en a évidemment pas été de même à Heathrow en Angleterre.
La classe ouvrière des pays centraux, au moment de la reprise des luttes, doit intégrer dans sa conscience et dans sa pratique de classe, que c’est le développement de ses propres luttes, la généralisation de ses combats et de la solidarité active entre tous les secteurs ouvriers qui pourra freiner le bras armé de la bourgeoisie des pays sous développés.
T (24 septembre)Il y a maintenant deux ans, l’armée américaine pénétrait dans les rues de Bagdad et son président, Georges Bush, poussait un cynique cri de victoire, "Mission accomplie" ! Des lendemains meilleurs nous étaient promis. Le monde devait devenir plus sûr, l’Irak se transformer en une démocratie stable. Aujourd’hui, la réalité est tout autre. Ce pays plonge chaque jour un peu plus dans le chaos et la barbarie.
Par leur intervention militaire, les Etats-Unis ont ouvert une véritable boîte de Pandore. La situation n’a de cesse de dégénérer, devenant de plus en plus incontrôlable et explosive. En effet, les sunnites, chiites et kurdes se livrent une guerre impitoyable et sans merci. Ce déchaînement de haine a abouti à des carnages sans fin dont la seule logique est de semer la terreur et la désolation dans les territoires ennemis. Les répressions armées, les attaques terroristes suicides, les pogroms, les exécutions sommaires se succèdent à un rythme infernal dans une espèce de folle spirale meurtrière.
Le samedi 10 septembre, l’armée américaine et les forces de sécurité irakiennes ont mené une vaste offensive contre le bastion rebelle de Tall-Afar, ville du nord de l’Irak, proche de la frontière syrienne. Le bilan officiel a fait état de cent soixante morts. Mais loin de mater l’insurrection sunnite, cette attaque des gouvernements américain et irakien n’a fait qu’alimenter encore un peu plus la haine et la guerre. Immédiatement, la branche irakienne d’Al-Qaeda a en effet exhorté à la vengeance. Et c’est un déchaînement d’attentats aveugles qui ravage l’Irak depuis lors. La seule journée du mercredi 14 septembre a ainsi été marquée par onze attentats et près de cent-cinquante morts. Le plus meurtrier d’entre eux fut perpétré sur une petite place où les ouvriers se rassemblaient dans le simple espoir de trouver un employeur à la journée. Ils ont été cent quatorze à périr. C’est un véritable climat de terreur que font régner les seigneurs de la guerre ! La classe ouvrière et les couches misérables de la population sont évidemment les premières victimes de toutes ces atrocités. Suite à cet attentat, une opération de représailles a été montée quelques heures plus tard. Des hommes armés ont ouvert le feu sur un groupe de sunnites rassemblés… au marché. Deux jours plus tard, une file d’ouvriers chiites attendant d’être embauchés était balayée à la mitraillette. Le lendemain, une bombe explosait sur le marché de Nahrawan, fauchant encore trente personnes. La liste est interminable. Ce règne de la vengeance aveugle est le symbole d’une société en pleine décomposition.
L’effroyable panique durant laquelle, le 31 août dernier, mille personnes sont mortes noyées, étouffées ou piétinées, démontre à quel point la population est totalement terrorisée. Ce jour là, un million et demi de chiites convergeaient vers la mosquée de Kadhimiya afin de commémorer le deuil d’un de leurs douze imams. Incapables d’assurer la sécurité, les forces militaires américaines et irakiennes avaient fermé tous les ponts du Tigre, sauf un, afin de concentrer la population sur un seul et même itinéraire. Les pèlerins étaient donc amassés par milliers dans ce véritable goulot d’étranglement quand une rumeur courut sur la présence de kamikazes parmi la foule. Il s’en suivit une véritable hystérie collective. Sous la poussée de la foule, des centaines de personnes, essentiellement des femmes et des enfants, basculèrent dans le fleuve ou furent écrasées.
Le 15 octobre prochain, les électeurs irakiens seront appelés à venir voter ‘pour ou contre’ la nouvelle constitution. Ce référendum est censé faire la démonstration de l’unité nationale. Les responsables et défenseurs de ce nouveau texte se sont donc fendus de quelques déclarations de façade. Georges Bush s’est ainsi réjoui de l’avènement d’une "période d’espoir" grâce à "un événement stupéfiant".
Mais la réalité apporte un cinglant démenti à cet optimisme affiché. Personne n’est dupe. Cette nouvelle constitution non seulement ne mettra pas un terme au chaos ambiant, mais elle exacerbe au contraire dès aujourd’hui les rivalités. Le président irakien Talabani a du lui-même reconnaître que "l’Irak n’est pas au bord de la guerre civile, mais en plein dedans".
Ce texte résulte essentiellement d’un compromis entre chiites et kurdes, qui dominent l’Assemblée et le gouvernement. Ainsi, la bourgeoisie sunnite ne peut que rejeter violemment cette proposition de constitution, symbole de sa perte de pouvoir.
Et les chiites eux-mêmes sont divisés sur l’adoption de ce texte. Les divergences d’intérêts entre les différentes cliques chiites se traduisent sur le terrain par de véritables heurts armés. Mercredi 25 août, des affrontements violents ont opposé les combattants de l’imam radical Moqtada Al-Sadr à la milice chiite rivale, les brigades Al-Badr, à Najaf. L’imam profite ici du débat sur la constitution pour refaire surface et tenter de redistribuer les cartes du pouvoir en sa faveur.
La véritable alternative proposée par le référendum du 15 octobre est donc en fait : plus de chaos ou plus de chaos ? Si la nouvelle constitution est adoptée, les seigneurs de la guerre sunnites et une partie des seigneurs chiites déchaîneront le feu et le sang dans des actes d’autant plus désespérés et barbares qu’ils sentiront le pouvoir leur filer entre les doigts. Si le Non l’emporte, comme c’est le plus probable, les kurdes et les chiites au pouvoir seront tentés de proclamer unilatéralement leur autonomie, ce qui morcellerait de fait la nation irakienne.
Cette guerre incontrôlable qui morcelle peu à peu l’Irak est en train d’irradier sur l’ensemble de la région environnante.
D’abord, la Turquie voit d’un très mauvais œil les poussées autonomistes des kurdes irakiens. Elle sait très bien que cette situation, grosse d’instabilité pour l’ensemble du Kurdistan, peut mettre en péril l’unité même de sa république. C’est pourquoi durant tout cet été, il y a eu de véritables tensions internes à la bourgeoisie turque, partagée entre la méthode ‘douce’, plus de démocratie, et la méthode ‘forte’, un nouveau durcissement législatif pour affronter ceux que l’Etat major nomme "les terroristes".
Ensuite, la situation chaotique de l’Irak révèle l’impuissance grandissante des Etats-Unis. Malgré ses démonstrations de forces à répétitions, la première puissance mondiale est incapable d’enrayer l’affaiblissement historique de son leadership. La situation catastrophique de l’armée américaine dans la région aiguise ainsi l’appétit impérialistes de tous les pays voisins. La Syrie, frontalière à la région sunnite, alimente secrètement la rébellion en hommes et en armes. Et c’est ouvertement que l’Iran prétend de plus en plus s’immiscer dans les affaires irakiennes.
Face à cette perte de contrôle, les Etats-Unis ne pourront réagir que de plus en plus brutalement. Déjà, on peut voir une multiplication des déclarations belliqueuses contre la Syrie, accusée de soutenir le terrorisme, et l’Iran. De même, la démonstration de force de l’armée américaine contre le bastion rebelle sunnite de Tall-Afar est le signe de la fuite en avant vers des moyens de destruction de plus en plus massifs.
C’est donc l’ensemble du Moyen-Orient qui est menacé de plonger dans la guerre et la barbarie. Mais le tableau de cette région du globe ne pourrait être complet sans une courte description de la situation effroyable de la bande de Gaza. La population y crève de faim. Et alors que l’Etat d’Israël est en train de construire un mur ‘high tech’ d’un côté, l’Egypte ferme sa frontière de l’autre par un rideau de barbelés et de mitraillettes. Entre ces murs, dans ce ghetto, la terreur règne sous le double joug de la police palestinienne et des milices du Hamas. Le déchaînement de haine et d’attentats suicides ne vont donc que se multiplier de ce coté aussi du Moyen-Orient.
Par conséquent, la perspective n’est absolument pas la paix mais bel et bien une barbarie et un chaos croissants. Ce qui se joue aujourd’hui, c’est l’unité même de l’Irak. Les forces centrifuges en action rendent inévitable le morcellement de cette région de la planète. Le Kurdistan, les régions sunnites et chiites vont poursuivre leur déchirement, semant derrière eux morts et désolation. Quelle que soit l’importance des moyens militaires mis en œuvre, les Etats-Unis ne pourront arrêter ce processus. A ce moment-là, c’est l’ensemble du Moyen-Orient qui sera menacé par l’embrasement.
Le capitalisme est un système moribond qui plonge des parties toujours plus importante de la planète dans la boue et le sang. Le prolétariat doit le mettre à bas avant qu’il ne plonge l’ensemble de l’humanité dans la barbarie.
Pawel (18 septembre)
Du 14 au 16 septembre, les dirigeants de 150 pays ont fêté les 60 ans de l’ONU. Partis avec de grandes et belles promesses dans leurs bagages, rivalisant pendant le sommet de beaux discours humanitaires et pacifistes, ils sont revenus les mains encore plus vides qu’à l’aller. Le plus grand sommet de l’histoire de cette institution a été une des plus belles expressions de son impuissance à traiter les problèmes du monde et des divergences qui l’habitent.
Voilà bientôt 60 ans, la bourgeoisie, par la voix de l’ambassadeur américain Henry Cabot Lodge, essayait de faire avaler au monde que la création de l’ONU était destinée, non pas "à nous emmener au paradis", mais "à nous sauver de l’enfer". La naissance de l’ONU, le 24 octobre 1945, était donc la "garantie", après la Seconde Guerre mondiale, d’un "plus jamais ça". C’est de la même manière que la classe dominante avait présenté la fondation de la Société des Nations (SDN) avec la promesse que la Première Guerre mondiale serait "la Der des ders". On sait ce qu’il en fut !
Pourquoi la SDN a-t-elle été totalement impuissante devant la marche inexorable à la guerre dans les années 1930 ? Pourquoi l’ONU, à sa suite, s’est trouvée tout aussi incapable de mettre un terme aux conflits armés en Asie, au Moyen-Orient, en Amérique du Sud et en Afrique, qui se sont développés sans discontinuer à peine la Seconde Guerre mondiale terminée ? Pourquoi encore ses multiples résolutions et autres gesticulations n’arrivent-elles même pas à donner un coup de frein au chaos guerrier grandissant qui ravage aujourd’hui des continents et des régions de plus en plus grandes de la planète ?
Loin d’être la garante d’une quelconque volonté de paix de la part de la bourgeoisie, l’ONU, à une bien plus grande échelle que son ancêtre la SDN, que Lénine qualifiait de "repaire de brigands", n’est en réalité qu’un lieu d‘affrontements privilégié entre toutes les puissances, petites ou grandes. Il s’agit d’un panier de crabes où se nouent et se dénouent des alliances, où se pèsent et s’évaluent des rapports de force impérialistes et militaires, le tout enrobé de la terminologie humanitariste la plus hypocrite.
Ces deux institutions ont été accouchées respectivement par les deux conflits mondiaux qui ont ensanglanté la planète au 20e siècle, de purs produits de la période impérialiste et de la décadence capitaliste. L’objectif premier de la SDN de "conserver la paix en Europe", puis celui de l’ONU "d’assurer la sécurité collective" n’ont jamais eu d’autre signification que de pérenniser les accords, pris immédiatement après chaque guerre mondiale, pour régir le dépeçage du monde entre vautours impérialistes.
La SDN sera ainsi créée à partir du Traité de Versailles qui redéfinissait les frontières de l’Europe au profit des puissances victorieuses et donnait le feu vert au pillage en règle des forces productives allemandes comme à une exploitation forcenée de la classe ouvrière en Allemagne. Quant à la naissance de l’ONU, c’est au cours d'un autre repartage du monde, cette fois entre Staline, Churchill et Roosevelt à Yalta, pendant les massacres qui marquent la fin de la guerre au Japon ([1] [14]) et en Allemagne que la charte onusienne et le Conseil de sécurité seront créés afin d’institutionnaliser la prédominance planétaire des vainqueurs de 1945.
Et c’est au sein de l’ONU que vont s’affronter ouvertement dès 1947 les bourgeoisies russes et américaines qui prendront la tête des deux blocs impérialistes dont les rivalités pour imposer leur ordre respectif vont ensanglanter la planète jusqu’en 1989. Chacune des résolutions de l’ONU ne sera qu’un moment de légitimation des actions militaires des grandes puissances, accentuant dans l’arène onusienne la dynamique de foire d’empoigne entre diplomaties impérialistes rivales.
Avec la fin de la Guerre froide et l’effondrement du bloc de l’Est, la discipline qu’imposaient les Etats-Unis et l’URSS à leurs différents "alliés" au sein de l’ONU va voler en éclats. La période de "chacun pour soi" ainsi ouverte va se concrétiser par une contestation ouverte de la part des seconds couteaux. L’URSS elle-même explosera un an plus tard, et les Etats-Unis vont voir leurs anciens alliés, en particulier la France et l’Allemagne, remettre en cause de plus en plus fortement leur leadership. Et si l’Amérique pouvait encore avec peine mobiliser l’ONU derrière elle lors de la première Guerre du Golfe en 1990, toutes ses interventions ultérieures l’ont contrainte à utiliser l’OTAN, qu’elle contrôlait mieux.
La remise en cause ouverte de l’hégémonie des Etats-Unis n’a pas calmé les dissensions au Conseil de Sécurité et dans l’ONU. Bien au contraire, cette organisation bourgeoise est devenue plus que jamais un nid de vipères, et toutes les interventions qu’elle effectue ou fait engager au nom du "maintien de la paix" ne sont encore et toujours que de nouvelles expressions des rivalités qui s’exacerbent entre toutes les puissances, petites ou grandes.
L’ONU et son histoire sont à l’image du système capitaliste, dans lequel l’humanité n’est que chair à canon ou source de profit, dans lequel la solidarité, l’union, l’entente sont des mots dont la bourgeoisie se sert d’autant plus qu’elle n’a aucune intention de les mettre en pratique.
Il n’y a que deux moments où les nations capitalistes peuvent s’unir : soit pour faire la guerre à d’autres nations, soit pour écraser la classe ouvrière en lutte.
Azel (19 septembre)
[1] [15] Le 26 juin, l’ONU était créée, les 6 et 9 août, les Etats-Unis, après avoir arrosé de bombes incendiaires le Japon durant des semaines, larguaient deux bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki.
Comme nos lecteurs le savent, le CCI tient régulièrement des réunions publiques et des permanences. Les débats vivants qui s’y déroulent portent sur des thèmes divers et variés, en lien avec les questionnements d’actualité ou plus historiques qui touchent le combat de la classe ouvrière. Lors de notre permanence du 11 juin dernier à Nantes, l’un des participants a présenté un tract (co-rédigé avec de jeunes éléments critiques) et qu’il a diffusé à Rennes pour dénoncer la campagne idéologique et le référendum sur la constitution européenne. Cette démarche s’inscrit pleinement dans l’effort du prolétariat pour développer son combat de classe.
Voici quelques extraits de ce tract : "(…) L’histoire de l’Europe, ce n’est pas autre chose que l’histoire du capital et de ses répugnantes créatures, les Etats-Nations. Ce n’est que la réalisation, rendue nécessaire par la dynamique mondiale du capitalisme, d’un cartel d’Etats, pour la défense, commune jusqu’à un certain point, de leurs impérialismes respectifs, et pour la répression, trop divisée encore, de la frayeur partagée : le prolétariat et les quelques fractions encore remuantes de celui-ci, qu’il s’agirait de réduire au calme silence de la démocratie.
Cette unification fallacieuse sous la coupe réglée d’une poignée d’Etats dominants, cette mise en commun des moyens de nuire, on nous la présente comme la plus désirable réalisation de l’ère démocratique, et comme la justification toujours à venir de nos souffrances présentes.
Quant à nous, habitués à discerner, sous les traits charmants de la sage et heureuse démocratie, le visage hideux du capital et de sa sanglante dictature, nous affirmons : "de même que la France, cette vieille sorcière édentée, nous est de tout temps étrangère, de même la charogne Europe, trouvera toujours en nous des ennemis mortels, rêvant au jour de sa chute dans les basses-fosses de l’histoire. Contre les nations et les super nations, berceaux pourris du capital, contre l’idéologie démocratique moisie et rongée aux vers, notre patrie, c’est l’Internationale prolétarienne, c’est l’Internationale qui mettra à sac tous les palais, toutes les capitales du vieux monde (…) On nous propose un référendum sur une pompeuse Constitution européenne dont nous nous torchons le cul. Crachons d’abord sur ces pauvres nigauds et les parfaites ordures qui ont décidé, les uns, de respecter tout l’écoeurant "débat démocratique" orchestré par les autres" (…) Nous ne devons la très relative bonhomie de nos bons et loyaux Etats démocratiques qu’à l’absence temporaire du prolétariat révolutionnaire sur le champ de bataille de l’histoire (mais rassurez-vous, la vieille Taupe creuse toujours, et un jour paiera son travail de sape).
En démocratie, les décisions prises ne s’appliquent que si la réalité l’exige : c’est la nécessité du mouvement de l’histoire qui tranche, et non les pathétiques assemblées et les gentils référendums. Dites "oui" dites "non" : rien ne changera sinon que vous aurez participé une fois de plus au cirque électoral et consolidé ainsi la mascarade démocratique, que nous vomissons.
Pour que crèvent enfin toutes les sanglantes baudruches nationales et supranationales et leurs marionnettes étatiques ! A bas la France ! A bas l’Europe ! Vive le prolétariat ! Vive la révolution !". Et le tract est signé "Des communistes".
L’initiative et le contenu d’un tel tract ont été particulièrement salués par le CCI et les participants. Il s’agit en effet d’un effort réfléchi et conscient d’une minorité de la classe ouvrière pour dénoncer la démocratie bourgeoise et le battage médiatique de la classe dominante. Ceci est d’autant plus à souligner que la démocratie est le véritable cœur de l’idéologie de la classe dominante, un des piliers majeurs du système capitaliste. Le contexte de très forte intensité de la campagne de mystification démocratique – vantant les institutions, la "construction européenne", faisant croire que l’avenir de chaque prolétaire était conditionné par un simple bulletin de vote - rendait d’autant plus courageux le fait d’exprimer à la fois son indignation et le fruit d’une réflexion pour dénoncer cette propagande d’Etat. Plusieurs interventions ont aussi mis en exergue l’attaque de la bourgeoisie sur la conscience du prolétariat et les dangers que représente l’idéologie démocratique très justement dénoncée. La discussion a donc bien mis en évidence que la réflexion développée dans le tract représente une force politique pour sortir de la gangue du poison démocratique et nationaliste. Et il est clair que cette dynamique positive va dans le sens de la clarification, en permettant aux camarades qui en ont eu l’initiative, de tenter d’approcher les positions révolutionnaires de la Gauche communiste et de se les réapproprier.
L’effort du tract est aussi positivement significatif de la période actuelle, de la réalité du développement d’une maturation souterraine au sein de la classe ouvrière. Il est la traduction d’un autre phénomène corollaire, d’une qualité plus particulière : celui de l’apparition d’une réflexion dans la jeunesse sur la réalité barbare du capitalisme et la nécessité de trouver une perspective autre que le "no future" et les miasmes de la décomposition sociale.
Bien entendu, le désir inévitable que "cela bouge tout de suite", en dehors d’un cadre organisationnel et structuré, s’est manifestée dans le tract par une réaction de révolte devant "les pauvres nigauds" qui ont "respecté tout l’écoeurant débat démocratique". Ce rejet immédiatiste a été critiqué à des degrés divers par certains participants. Mais en fait, cette réaction de révolte envers "ceux qui gobent la propagande bourgeoise" peut apparaître légitime de la part d’éléments qui expriment une impatience et une révolte devant le fait que les ouvriers aillent voter pour une fraction ou une autre de la bourgeoisie. La discussion a également montré qu’une telle attitude traduit des concessions à l’idéologie anarchisante, ce qui tend bien plus à désarmer ces camarades face à l’anarchisme ambiant entretenu par la bourgeoisie et dont une des composantes idéologique classique est la culpabilisation (des "nigauds"). Il s’agit là aussi du poids idéologique de visions individualistes de la lutte de classe qui pousse à faire en sorte de rejeter certaines parties de la classe ouvrière, perçues comme "moins claires", voire à les mépriser. Mais ce produit idéologique a été en même temps rapidement combattu, puisqu’un des rédacteurs présent a précisé que ce tract avait été écrit "pour faire réagir". Dans le mouvement ouvrier, les révolutionnaires ont toujours œuvré dans le sens de faire réagir la classe ouvrière, mais jamais en l’insultant, ni en traitant les ouvriers mystifiés par l’idéologie bourgeoise d’imbéciles. Une des tâches principales des révolutionnaires est bien plus de dénoncer les pièges de l’idéologie bourgeoise et d’expliquer patiemment et inlassablement à la classe ouvrière les dangers qui la guettent si elle adhère aux mensonges électoraux de la classe dominante. L’attitude consistant à stigmatiser "les nigauds" qui vont voter ne peut que braquer des éléments en recherche ou qui ont des doutes. Elle entrave la réelle réflexion en les rejetant d’emblée dans le camp de ceux qui se "font avoir" mais sans donner de réponse claire et réellement critique.
La discussion, dans ce sens, a montré la nécessité de débattre fraternellement pour faire avancer la réflexion. Et c’est bien cette démarche qui a été engagée par le camarade qui est venu pour défendre un texte émanant d’éléments combatifs, en s’inscrivant très positivement dans la discussion.
Le camarade est ainsi intervenu dans le débat pour répondre, développer son point de vue et justement exposer ses désaccords: "Notre tract n’a pas pour but d’éclairer, mais il a été rédigé contre le consensus et pour faire réagir (…) j’ai une vision différente du CCI sur la question de l’organisation et du militantisme. Le CCI n’est certainement pas d’accord avec notre analyse sur ce plan, qu’il qualifierait de conseilliste. Nous ne sommes pas révolutionnaires sans les masses qui font la révolution. L’organisation est faite pour répondre à une tâche et des nécessités précises. En dehors de la période révolutionnaire, elle n’a pas son utilité et dans ce cadre est amenée à se bureaucratiser. Pourquoi avoir besoin d’une organisation ? Les meetings, les tracts etc. peuvent très bien se faire sans elle. (…). Marx et Engels ont été des théoriciens et des interprètes du mouvement social. Entre 1852 et 1864, il n’y avait pas d’organisation et les idées de Marx n’ont pas dégénéré. Ma critique porte sur le fait que les organisations dégénèrent quand leur rôle est terminé (…) Le CCI intervient dans la classe ouvrière, le CCI veut bien discuter. Bien ! Mais je ne suis pas sûr qu’en faisant des réunions publiques cela développe une influence. Il n’y a pas forcément des prolétaires qui viennent ou convaincus. J’ai l’impression que cela n’apporte rien de discuter par rapport à un texte (NDLR : le camarade fait allusion à nos textes introductifs lors des réunions publiques). On n’a pas besoin d’un cours ! (…) je ne nie pas la nécessité d’une organisation, mais seulement en période révolutionnaire"
Selon le point de vue développé ici par le camarade, l’organisation ne se réduirait qu’à un aspect immédiatement utilitaire et limité à la période révolutionnaire. Mais surtout, elle présenterait un danger après la révolution. On retrouve, comme le reconnaît d’ailleurs lui-même le camarade, la vieille antienne conseilliste qui, derrière une vague considération sur "l’utilité éventuelle" de l’organisation, la conçoit a priori comme une sorte de menace, une "machine à corrompre", un "instrument" aux mains de "leaders". En fin de compte, il apparaît bien de ce fait que le camarade n’est pas convaincu de l’utilité d’une organisation, y compris d’ailleurs pour la "période de la révolution". Pour lui, la classe ouvrière est parfaitement capable de s’organiser elle-même, et nous sommes d’accord là-dessus. Mais nous touchons ici au nœud de la problématique du camarade qui voit aussi dans le parti un danger potentiel permanent pour la classe ouvrière. Pour lui, le parti ne peut inévitablement que confisquer au prolétariat le contrôle de sa lutte et en conséquence est un ennemi à terme du développement de son combat et ne peut que s’identifier pleinement à la prise du pouvoir au sein de l’Etat.
D’où provient l’organisation ? Des masses elles-mêmes ? Quelle serait alors sa tâche et par rapport à quelles nécessités ?
Le camarade passe en réalité à côté de ces questions essentielles, ce qui renforce sa propension à assimiler confusément le parti à l’Etat et donc à ne voir avant tout dans le parti qu’un "danger". Comme un fatum, la dynamique de "bureaucratisation", selon la terminologie conseilliste, devient alors inévitable de ce point de vue. Or, il n’y a au contraire aucune fatalité et la vie d’une organisation n’est qu’un combat permanent dont l’issue n’est pas écrite à l’avance. Il doit être clair que le parti n’a pas pour rôle de prendre le pouvoir, même "au nom de la classe" et qu’il reste toujours un organe d’orientation politique qui, loin de s’identifier à l’Etat, lui est étranger. Cela avant, pendant et après la révolution, y compris donc dans une période post-insurrectionnelle. Il reste en cela une sécrétion de la classe ouvrière et de son combat historique. Seule une défaite du courant marxiste et une victoire de l’opportunisme, c'est-à-dire la pénétration de l’idéologie dominante en son sein, représente un danger potentiel qui peut être effectivement mortel. Mais cela n’infirme pas qu’à tous moments, il est vital pour les minorités les plus conscientes d’être organisées, pour être facteur actif dans le combat pour participer activement et efficacement à accélérer l’homogénéisation de la conscience dans la classe.
En réalité, ce qui peut paraître difficile à comprendre, c’est que le mouvement ouvrier doit accomplir des tâches organisationnelles en permanence, y compris lorsque les grandes masses paraissent totalement absentes de la scène de l’histoire ou lorsqu’elles sont défaites. S’il est vrai que les partis prolétariens surgissent en lien avec la montée des luttes de la classe ouvrière, se développent ensuite et disparaissent dans les phases contre-révolutionnaires, comme ce fût le cas formellement pour la Ligue en 1852, cela ne signifie pas pour autant une disparition totale de l’activité organisée.
De ce point de vue, entre 1852 et 1864, Marx n’était pas un "individu isolé" qui s’est "retiré pour ses études", un "penseur" ou "philosophe génial" comme se plait à le présenter la bourgeoisie, mais est resté au contraire un vrai militant communiste : "Marx n’a pas dissout autoritairement la Ligue en 1850, pas plus que l’AIT en 1872. Il a simplement expliqué que les révolutionnaires doivent se préparer à affronter la prochaine désagrégations de ces partis, en s’organisant pour maintenir même en leur absence le fil rouge de l’activité communiste" (Revue Internationale n°64 : "Le rapport fraction-Parti dans la théorie marxiste"). Les individus isolés, a contrario, ne peuvent avoir aucun champ réel d’action et le mouvement conscient de la classe ne peut jamais se réduire à la réflexion d’une somme d’individus éparpillés. Durant cette période de reflux de la lutte de classe, Marx et Engels ont au contraire toujours manifesté le souci de maintenir des liens organisés et de publier une presse révolutionnaire. Par l’expérience historique de la classe, Marx et Engels ont su préciser ainsi davantage à ce moment les contours de la notion de parti en faisant ce qu’on pourrait appeler un travail de "fraction" avant la lettre : "le processus de maturation et de définition du concept de fraction trouve donc son origine (mais pas sa conclusion) dans ce premier réseau de camarades qui avaient survécu à la dissolution de la Ligue des Communiste" (idem).
L’exemple de la Gauche italienne dans les années 1930, repris dans la discussion, constitue un démenti significatif à l’idée selon laquelle les organisations seraient inutiles en dehors de mouvements révolutionnaires. En effet, mené dans les conditions les plus terribles du stalinisme triomphant, les travaux de la Gauche italienne ont été des plus féconds sur différents plans théoriques, notamment organisationnels. Sans ce travail de fraction et donc d’organisation, notamment mené par Bilan, il n’y aurait pas aujourd’hui d’expression organisée aussi élaborée de la gauche communiste que le CCI ! Nous pouvons aussi ajouter plus simplement qu’avec le raisonnement du camarade appliqué à la phase ascendante du capitalisme, où la révolution n’est pas encore possible du fait de l’immaturité des conditions historiques, où le prolétariat se constitue en classe, on en viendrait rapidement à jeter aux orties les combats organisationnels de Marx et d’Engels, de Rosa Luxemburg et de Lénine ! Comme l’a affirmé justement un participant : "(…) L’organisation n’est pas seulement présente à des moments historiques particuliers. Il existe un rapport social qui fait que l’organisation est là pour lutter contre l’idéologie dominante. L’organisation est une nécessité pour pouvoir faire face à la pression de l’idéologie bourgeoise qui est permanente. Il s’agit d’un facteur fondamental qui s’exerce en profondeur et en étendue."
C'est justement à travers la discussion politique la plus large et la plus étendue et à travers la reconnaissance que les organisations révolutionnaires représentent son intérêt que le prolétariat sera le mieux à même de se renforcer politiquement et de se confronter à la bourgeoisie.
Le patient travail de regroupement international va de pair avec la construction de l’organisation du prolétariat. Le souci de la continuité pour transmettre un patrimoine politique à une nouvelle génération de militants est aujourd’hui indispensable pour préparer le futur parti et le prochain assaut révolutionnaire. Si les conditions du surgissement du parti sont liées à la lutte de classe, ce dernier n’en est pas un produit mécanique qui apparaît ex nihilo. Il doit surtout son existence à la clarté et la détermination, au combat de l’avant-garde révolutionnaire. Comme l’a montré la révolution russe, le parti bolchevik s’est construit bien avant la révolution, permettant une intervention féconde qui a préparé l’effervescence dans les meetings, les grèves et manifestations, dans les conseils ouvriers. Ceci, afin de remplir une fonction irremplaçable, celle de catalyser le processus de maturation de la conscience prolétarienne vers la victoire. Aujourd’hui, alors que l’impasse du capitalisme en crise pousse à nouveau le prolétariat à poursuivre et développer son combat, la tâche des révolutionnaires est d’œuvrer au travail de regroupement, à l’unité des énergies révolutionnaires en vue de la construction du futur parti mondial. De ce point de vue, nous ne pouvons partager la vision du camarade qui voit dans nos réunions et dans l’élaboration d’une démarche politique un "cours" qui ne lui "apporte rien". Contrairement à cette vision qui ferait du CCI une sorte de "professeur" et les participants des "élèves passifs" qui devraient ingurgiter des "leçons" formatées, nous affirmons que le prolétariat n’adopte pas ce type de démarches "pédagogiques" étrangères au marxisme. Tout au contraire, les réunions, encore une fois, sont des lieux de débats qui doivent permettre une confrontation politique en vue d’une clarification pour les besoins du combat. Elles participent du processus de prise de conscience nécessaire pour lutter contre la pression idéologique de la bourgeoisie, développer la lutte et préparer le futur.
WH (20 août)
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[16] https://fr.internationalism.org/en/tag/questions-theoriques/imperialisme
[17] https://fr.internationalism.org/en/tag/courants-politiques/gauche-communiste
[18] https://fr.internationalism.org/en/tag/heritage-gauche-communiste/lorganisation-revolutionnaire