D’un côté, des guerres incessantes et meurtrières, des bombardements qui ravagent des régions entières et donnent lieu à des massacres effroyables de populations. De l’autre, des barbelés, des murs, des bateaux chasseurs de migrants et des camps qui attendent les dizaines de milliers de personnes et leurs familles qui tentent de fuir les tueries, la destruction de leurs foyers, la misère et la famine.
La Ghouta orientale en Syrie, à l’Est de Damas, est à nouveau un épicentre des conflits meurtriers sévissant sur la planète. Comme d’autres, notamment au Moyen-Orient, ce conflit porte la marque d’intérêts et d’antagonismes impérialistes où domine le “chacun pour soi”. Une guerre faite de massacre, une guerre de tous contre tous impliquant à des degrés divers les grandes puissances et des États régionaux aux ambitions agressives.(1) Ce conflit porte donc les stigmates de l’enfoncement dans la barbarie guerrière, celles des contradictions insolubles et de l’impasse du système capitaliste tout entier.
Plus au nord, apportant sa sinistre contribution à cette situation de chaos guerrier, à la multiplication de massacres de civils et d’exodes massifs de populations, l’opération “Rameau d’olivier” lancée le 20 janvier par l’armée turque et ses bombardiers contre l’enclave d’Afrin, dans la province d’Alep, où sont retranchés des combattants kurdes de l’YPG (qui ont reçu, eux, le renfort de miliciens pro-Assad), se traduit par une nouvelle extension des zones de combat dans le pays. En plus des rivalités entre fractions et gangs locaux, les puissances impérialistes viennent, comme dans un panier de crabes, s’agglutiner et se piétiner davantage. Le pourrissement sur pied du capitalisme ne sème ainsi que toujours plus la mort et la désolation, ce qu’exprime le comportement sanguinaire des différents protagonistes, qu’il s’agisse des troupes d’Assad et ses alliés de circonstance, de ses adversaires “oppositionnels”, de Daech ou des grandes puissances démocratiques.
Quant à la nouvelle offensive de l’armée syrienne, appuyée par les milices chiites soutenues par l’Iran et l’aviation russe, contre une région occupée par Daech et diverses factions djihadistes en rébellion contre le régime d’Assad, elle a donné lieu à un concert de protestations toutes plus hypocrites les unes que les autres. Cette fausse indignation des médias occidentaux, des prétendues ONG et de la soi-disant “communauté internationale” face à ces attaques perpétrées avec le recours systématique à l’arme chimique (que la coalition internationale utilise d’ailleurs également sans vergogne) (2) n’a d’égale que l’inefficacité des résolutions votées par l’ONU, tant contre l’usage de ces gaz que pour la protection des populations civiles ou le respect des trêves. Cela démontre une fois de plus le total manque de crédibilité et la défiance à éprouver à l’égard de ce “repaire de brigands”, comme le disait déjà Lénine, que constituent les institutions de la fameuse “communauté internationale”. Ce n’est pas une première en Syrie : depuis au moins 2012, les armes chimiques ont été régulièrement utilisées lors des bombardements aériens, notamment au cours des batailles dans la région d’Alep et de Homs puis à Khan Cheikhoun, le 4 avril 2017. Elles sont aussi massivement utilisées dans la Ghouta orientale depuis mars 2013, en particulier lors du raid du 21 août de la même année qui fit près de 2 000 morts. Le bilan des pertes de vies humaines n’a cessé de croître avec les bombardements à répétition des hôpitaux supposés servir de refuges aux forces rebelles ou les destructions systématiques des habitations. Déjà entre 2013 et octobre 2017, on recensait 18 000 morts (dont au moins 13 000 civils parmi lesquels 5 000 enfants environ !), auxquels il faut ajouter 50 000 blessés. Entre le 18 et le 28 février 2018, la dernière offensive aérienne s’est soldée (officiellement) par plus de 780 morts supplémentaires dont au moins 170 enfants. Tout cela, sans compter les victimes innombrables, aujourd’hui passées sous silence, de la pénurie de vivres qui sévit dans cette région sinistrée depuis 2017. Le régime d’Assad vient de lancer une offensive terrestre dans la Ghouta qui promet d’être tout aussi barbare et meurtrière.
Cette situation ne peut qu’accentuer un autre phénomène amplifié par la phase de décomposition du capitalisme : la déportation ou l’exode massif de populations fuyant les massacres et la misère au Moyen-Orient, en Afrique, en Amérique latine. Des masses de pauvres gens affluent vers les États les plus riches, à la recherche désespérée d’une terre d’asile, notamment en Europe ou aux États-Unis. Or, aucun de ces États n’a de véritable solution devant l’afflux de migrants sinon chercher coûte que coûte à les bloquer, les parquer, à les rejeter sans ménagement en les renvoyant à la mort, à édifier des murs et des barbelés. Les gouvernements occidentaux n’ont d’ailleurs de cesse de distiller la peur de l’étranger, réprimant même sévèrement ceux qui tendent la main aux migrants et essaient de les aider.
Le cynisme des États concernés, notamment européens, n’a pas de limites. La Turquie, moyennant des aides économiques et financières, est chargée de bloquer le passage des migrants vers la Grèce en les parquant dans des camps de réfugiés aux conditions inhumaines. Derrière cet accord se joue un vrai marchandage d’êtres humains avec un tri au compte-gouttes entre ceux qui pourront rejoindre un pays européen et ceux, l’immense majorité, qui restent dans les camps. Cela non plus n’est pas nouveau. Il faut se souvenir, par exemple, du cynisme et de l’hypocrisie du gouvernement “socialiste” de Zapatero en Espagne. En 2005 dans les enclaves de Ceuta et Melilla, en plus d’avoir dressé à sa frontière une triple rangée de barbelés où beaucoup de migrants sont venus s’empaler tandis que d’autres étaient impitoyablement mitraillés (selon toutes probabilités, par ses forces démocratiques), ce gouvernement avait sous-traité à l’État marocain, jouant une nouvelle fois le rôle du “méchant” de service, la livraison de migrants dans des autobus de la mort, abandonnés en plein désert saharien. Toutes les bourgeoisies occidentales (gouvernement espagnol compris !), pourtant commanditaires au nom des accords de Schengen, avaient alors hypocritement orchestré une intense campagne médiatique contre cette “intolérable violation flagrante des Droits de l’Homme”. Les derniers “contrats” de ce style, passés aujourd’hui avec la Turquie, et hier, plus discrètement conclus avec la Libye, ont eu des conséquences immédiates sur les trajets des migrants vers les pays européens.
Tous les médias ont répercuté, en affichant bien sûr leur immense satisfaction, la diminution de près d’un tiers du nombre de migrants illégaux ayant débarqué sur les côtes italiennes en 2017. En fait, “l’UE a choisi d’arrêter le flux des migrants à la source au lieu de continuer à ouvrir des centres d’accueil en Italie et en Grèce, le choix de cette stratégie semble très discutable moralement”, avouait le Courrier international dans son n° 1414. En dépit du “bon” chiffre italien, l’Espagne a connu un accroissement significatif des arrivées par mer en 2017, si bien qu’une nouvelle prison construite à Malaga est désormais utilisée comme centre de rétention.
Un reportage de CNN montrant des migrants vendus aux enchères comme esclaves en Libye a provoqué des réactions d’indignation à l’échelle internationale, nous dit aussi la presse. Mais celle-ci, généralement, ne s’appesantit guère sur les accords et les mesures adoptées par l’UE et la Libye qui ont contribué à créer cette situation. Le même article du Courrier International précise ainsi : “Le 3 février 2017, les 28 se sont accordés sur une “déclaration” appuyant l’accord conclu la veille par l’Italie avec le gouvernement libyen de Faiez Sarraj. Le principe est le même que celui du pacte UE-Turquie conclu 2 ans plus tôt : l’Europe fournit notamment des fonds, de l’entraînement et du matériel aux garde-côtes libyens, qui, en échange, interceptent les bateaux de migrants et conduisent ces derniers dans des centres de rétention en Libye (…) Les organisations de défense des droits de l’homme et la presse ont dénoncé très tôt les limites de ce plan en s’interrogeant sur la capacité du gouvernement Sarraj (qui n’est que l’une des forces rivales en présence en Libye) à le mettre en œuvre et sur les conséquences qu’aurait ce plan pour les migrants, dont on savait déjà qu’ils subissaient des traitements inhumains sur le sol libyen”. Les préoccupations des “organisations de défense des droits de l’Homme” ne sont que de la poudre aux yeux, exactement du même tonneau que la couverture prétendument humanitaire hypocritement affichée par le gouvernement espagnol en 2005. Ces gesticulations ne servent qu’à masquer les accords cyniques et répressifs qui ont permis que s’entassent d’ores et déjà 700 000 migrants africains dans des camps de fortune en Libye.
Au-delà des accords et des dispositifs visant à barrer plus efficacement la route des migrants, il est clair que l’accumulation des guerres régionales, des massacres, des famines, de la misère, du délitement du tissu social aux quatre coins du monde, ne peut que faire croître dramatiquement le phénomène des réfugiés.(3)
La crise du système capitaliste est indiscutablement au cœur de la vague historique de migrations à laquelle nous assistons. Face à la barbarie de son système, la bourgeoisie n’a rien d’autre à proposer que toujours plus de chaos, d’exclusion et de divisions... et cela, au nom de la défense des “intérêts nationaux”, vocable idéologique destiné à dissimuler les froids calculs, concurrentiels et sanguinaires du capital.
Pourtant, les frontières n’existent pas entre les exploités et les prolétaires n’ont pas de patrie. La classe ouvrière a toujours été une classe d’immigrés, partout contrainte de vendre sa force de travail, d’un pays à l’autre, de la campagne à la ville, d’un territoire à l’autre. Classe d’immigrés, elle est aussi une classe d’exploités. Elle ne peut résister à la barbarie capitaliste qu’en s’appuyant sur la seule force dont elle dispose : son unité internationale, dont la conscience et la solidarité sont le ciment. Face aux campagnes xénophobes et anxiogènes de la bourgeoisie, les prolétaires en Europe comme dans tous les pays développés doivent prendre conscience que les migrants sont des victimes du capitalisme et des politiques cyniques des États. Ce sont leurs frères de classe qui sont bombardés, meurent dans des massacres guerriers ou sont enfermés dans des camps de concentration à ciel ouvert.
L’affirmation nécessaire et possible de leur solidarité passe ainsi d’abord et surtout par le développement de la lutte de classe, la résistance face aux attaques et à la barbarie du capitalisme. Derrière la question des migrants se pose la perspective de l’unité internationale du combat révolutionnaire contre le système capitaliste. Aujourd’hui encore, le prolétariat demeure la seule classe révolutionnaire, la seule force sociale capable de mettre fin aux contradictions historiques d’un système à bout de souffle, d’abattre les frontières nationales et l’exploitation de l’homme par l’homme, d’édifier un monde sans classe, sans misère et sans guerres : le communisme !
PA, 3 mars 2018
1 Nous ne faisons que l’évoquer ici mais nous reviendrons dans un article ultérieur sur cet aspect éclaté de la situation impérialiste en Syrie qui est une autre manifestation de la décomposition sociale actuelle.
2 En Irak et en Syrie, les obus au phosphore de la coalition internationale dans le viseur, LCI (15 juin 2017).
3 Voir notre série : Migrants et réfugiés : victimes du capitalisme, parties I à IV, Révolution internationale (2015 et 2016.)
En ce qui concerne la Turquie, nous pouvons voir quelques changements importants (...). Erdogan a fait des efforts pour réduire le conflit avec les Kurdes en faisant des concessions minimales en 2004-2005, suite à un accord avec le PKK. Cela l’a aidé à “préserver” la Turquie de toute confrontation militaire avec les Kurdes pendant plusieurs années. Cette démarche tactique d’Erdogan contrastait fortement avec des décennies de politique très déterminée des régimes kémalistes qui avaient pratiqué une tolérance zéro vis-à-vis du nationalisme kurde. Malgré des intermèdes réguliers de concessions aux Kurdes, tous les partis turcs se sont toujours distingués par leur ferme position anti-kurde, par leur accord sur la nécessité d’une répression féroce contre les aspirations kurdes. Le calcul d’Erdogan avec ces concessions limitées a bien fonctionné un certain temps. En 2012, à la suite de négociations avec le PKK, ce dernier a abandonné sa revendication d’un Kurdistan autonome. Mais la guerre en Syrie et les ambitions d’Erdogan pour une “Grande Turquie” avec un nouvel empereur à sa tête, ont contrecarré ses plans. Le fait que le parti kurde HDP obtienne 13 % aux élections et entre au Parlement a renforcé la crédibilité et la légitimité du parlementarisme en Turquie. Dans le même temps, le projet d’Erdogan d’attribuer plus de pouvoir au président a été empêché par le HDP après les élections de juin 2015. La soif de vengeance d’Erdogan et sa détermination à réduire la résistance kurde tant en Turquie qu’en Syrie et en Irak ont fait qu’il a commencé à déclarer que beaucoup de députés du HDP et de dirigeants du parti kurde étaient des terroristes. Une nouvelle offensive militaire contre le PKK a commencé dans le sud-est de la Turquie avec l’occupation, le bombardement et la déportation de populations kurdes de la région. Ainsi, la guerre en Syrie et en Irak a débouché sur une guerre avec deux fronts en Turquie : les attaques terroristes de l’EI et l’intensification des combats entre l’armée turque et le PKK.
L’histoire du siècle dernier montre que, dans leur obsession de vouloir contenir les revendications kurdes pour l’indépendance, tous les régimes turcs, indépendamment de leurs différences, qu’ils soient laïcs ou islamistes, qu’ils soient dirigés par un gouvernement militaire ou civil, ont attaqué et déplacé les Kurdes, tant en Turquie qu’en Syrie ou en Irak. Et tous les régimes turcs sont prêts à entrer en conflit avec n’importe quel autre pays, peu importe à quel point ils ont été proches de lui par le passé.
Lorsqu’il est devenu évident que l’EI serait défait et expulsé du nord et de l’ouest de l’Irak, les nationalistes kurdes ont annoncé un referendum sur l’indépendance pour 2017, ce qui a provoqué une levée de boucliers de tous les États contre ce projet.(1)
La réaction de Bagdad a été immédiate : envoi de troupes pour boucler la zone, destruction des champs pétroliers détenus par les Kurdes et reconquête de Kirkouk.
La réponse de Téhéran a été d’offrir un soutien politique, économique et militaire à Bagdad. Vu que le territoire kurde en Irak et en Syrie constitue une “ligne de vie” pour la logistique iranienne, par laquelle elle fournit des armes, des troupes et beaucoup d’autres choses au Hezbollah libanais, c’est pour l’Iran un “lien terrestre” crucial qui conditionne sa capacité à défendre les positions stratégiques vitales de ses alliés sur les côtes méditerranéennes. Plus l’Iran étend son influence vers l’ouest, plus le territoire kurde acquiert d’importance pour lui. Compte tenu de l’intensification des tensions autour du Liban entre l’Arabie saoudite et l’Iran, la route de transit kurde est d’autant plus stratégique pour Téhéran. Étant menacé par l’administration Trump au sujet de l’accord sur le nucléaire, Téhéran est d’autant plus désireux de tirer des avantages de la position affaiblie de Bagdad.
En réaction, les États-Unis ont déclaré leur opposition à un État kurde séparé, sachant qu’un tel État accélérerait la fragmentation de l’Irak, le pays qu’ils ont “libéré” en 2003, et qu’ils ont toujours besoin des combattants peshmergas comme chair à canon (même si c’est dans une moindre mesure). Mais la contre-offensive irakienne contre les Kurdes a également renforcé la position de l’Iran, principal ennemi des États-Unis, vis-à-vis de Bagdad. Les peshmergas ont été très utiles à la coalition dirigée par les États-Unis dans leur empressement à repousser l’EI, mais ils contrarient les intérêts des États-Unis en réclamant leur propre État.(2) Les factions kurdes au pouvoir dans le nord de l’Irak ne peuvent survivre sans l’aide américaine, mais si les États-Unis diminuaient ou retiraient leur soutien, cela les rendrait encore moins fiables et plus imprévisibles pour leurs alliés kurdes.
Pour les États-Unis et les autres pays occidentaux, les Kurdes irakiens et syriens sont devenus plus ou moins “superflus” après leurs efforts sanglants mais décisifs pour aider à affaiblir l’EI. Cependant, depuis le renforcement des liens entre la Russie et la Turquie, les États-Unis et d’autres puissances occidentales voudront peut-être garder la carte kurde dans leur manche pour pouvoir faire pression sur l’imprévisible régime d’Erdogan.(3)
La Turquie a déjà menacé d’occuper complètement le nord de l’Irak si les Kurdes persistent dans leur proclamation d’indépendance. Elle a menacé de bloquer les pipelines et le transport routier du pétrole dans le nord de l’Irak via la Turquie, coupant toutes les ressources financières des zones kurdes. Moscou, qui a pris beaucoup de poids à Bagdad au détriment des États-Unis, a également exprimé son opposition. A la suite des vives réactions de Bagdad et d’autres pays, les nationalistes kurdes semblent pour le moment avoir fait marche arrière et les divisions en leur sein se sont plus que jamais aggravées.
Comme l’a montré l’expérience historique, le front commun actuel de tous les pays de la région avec les “gros calibres” (États-Unis, Russie) ne durera pas longtemps. A peine les forces kurdes seront-elles affaiblies (ou même massacrées, comme par le passé) que les divisions au sein du front anti-kurde vont s’aggraver. L’unité des régimes au pouvoir dans les pays limitrophes ne trouve pas son origine dans quelque haine viscérale des Kurdes comme peuple, mais exprime l’incapacité du système à permettre l’existence de davantage d’États. Elle exprime l’impasse de tout un système et cela ne peut conduire qu’à plus de conflits.
L’histoire des Kurdes au cours du siècle dernier montre qu’ils ont été utilisés comme des pions sur l’échiquier impérialiste, manipulés par tous les régimes régionaux et occidentaux contre leurs rivaux respectifs. Plus de cent ans d’ambitions nationalistes kurdes montrent que toutes les factions kurdes nationalistes étaient prêtes à servir d’outil dans l’intérêt de ces régimes. Sans les conséquences de l’échec de la politique américaine visant à contenir le chaos au Proche-Orient, les Kurdes n’auraient pas été en mesure de revendiquer leur indépendance avec tant de détermination au cours de la période récente.
Le démantèlement de l’ancien Empire ottoman en différentes entités et l’empêchement d’un État kurde séparé a atteint un nouveau stade, dans lequel deux pays (l’Irak et la Syrie) sont confrontés à des tendances séparatistes et même à un éclatement. L’Irak est déchiré par la guerre depuis 1980, c’est-à-dire depuis près de quarante ans. L’Iran est engagé depuis 1980 dans des affrontements militaires avec tous ses voisins, en particulier l’Irak et l’Arabie saoudite et plus loin, Israël. Devenu un requin régional, l’Iran a étendu son influence vers une coopération plus étroite avec la Russie dans leur défense commune du régime d’Assad en Syrie. Bien sûr, l’Afghanistan est pris dans l’engrenage de la guerre depuis 1979.
Pendant ce temps-là, on voit les nationalistes kurdes réclamer une fois de plus un morceau de territoire, au milieu de tous ces champs de bataille et de ces cimetières.
Nous ne sommes cependant pas juste face à une répétition des conflits précédents. Le nombre de requins (de plus en plus petits et de plus en plus grands) a considérablement augmenté. Les États-Unis affaiblis font face à une présence plus directe des troupes russes dans la région ; les troupes américaines sont actives en Syrie, Irak et Afghanistan ; même si les États-Unis ont dû admettre que leur intervention dans ces pays s’est soldée par un fiasco, et que chaque candidat à la présidentielle a promis un retrait des troupes, en réalité, ils cachent la portée de leur engagement réel et ont dû accroître leur présence. Particulièrement significative est la présence de la Turquie sur différents fronts, sa présence directe en Syrie, en Irak, au Qatar, avec des conflits d’intérêts vis-à-vis des Russes et des Américains sur le sol syrien.
Maintenant qu’il devient clair que l’EI n’est plus une force qui mobilise une sorte de front uni temporaire, comme dans toutes les spirales de guerre précédentes, une fois que l’ennemi commun est affaibli ou décimé, la tendance au chacun-pour-soi, la guerre de chacun contre tous, vont reprendre de plus belle.
De la même manière que la formation de nouveaux États comme Israël n’a été possible que par le déplacement de la population locale palestinienne, conduisant à la formation de gigantesques camps de réfugiés et à des accrochages militaires répétés, la formation d’un État séparé kurde ne pourrait pas avoir un autre destin. Pour la population kurde déplacée, massacrée, réprimée, il ne peut y avoir d’autre issue que l’abolition de toutes les frontières et de tous les États.
Le Proche-Orient a été le berceau de la civilisation humaine. Aujourd’hui, il met en évidence la tendance à son effondrement. Ce n’est pas en luttant pour de nouvelles nations que l’humanité sera libérée de cette menace, mais en luttant pour que l’État-nation devienne une chose du passé.
Aucune faction du nationalisme kurde n’a jamais été progressiste ; aucune n’a jamais mérité le soutien des ouvriers, des paysans pauvres ou des vrais communistes. Et pourtant, la lutte nationaliste kurde continue à être présentée comme quelque chose de compatible avec la révolution prolétarienne. La représentation des Kurdes audacieux et égalitaires décrite dans certains médias a attiré un nombre significatif d’anarchistes à soutenir directement la guerre impérialiste. La lutte de libération nationale kurde était réactionnaire dans les années 1920, tout comme celle de la Turquie et toutes les autres. L’époque de la bourgeoisie progressiste est révolue depuis longtemps et l’impérialisme, particulièrement les principaux impérialismes, domine le globe, et nulle part davantage qu’au Proche-Orient. Ce fut l’une des grandes erreurs et régression qui ont conduit les bolcheviks à soutenir les luttes de libération nationale, lesquelles étaient à l’époque comme maintenant hostiles aux intérêts de la classe ouvrière.
Cela signifie que les exploités au sein de la population kurde, ouvriers et paysans pauvres, n’ont rien à gagner à se mobiliser derrière les nationalistes. Pour eux plus que jamais, les ouvriers n’ont pas de patrie.
Enver, novembre 2017
1 Seul Israël a annoncé publiquement son soutien à l’indépendance kurde, sachant qu’une telle déclaration affaiblira ses ennemis, en particulier l’Iran et son influence en Irak...
2 Dans les années 1960, l’armée américaine a secrètement soutenu le Shah d’Iran pour réprimer une rébellion kurde, selon l’histoire officielle de l’US Air Force.
3 La décision d’arrêter les livraisons d’armes aux YPG kurdes pourrait exprimer une concession americaine à Erdogan aujourd’hui... afin de le faire chanter demain.
Le scandale Lactalis a éclaté lorsque plusieurs cas de salmonellose (1) ont été détectés chez des nourrissons suite à la consommation de produits fabriqués par ce groupe, un des leaders mondiaux des produits laitiers. Le 11 janvier, on annonçait pas moins de 37 cas de contaminations en France, d’autres ayant été recensés en Espagne, en Grèce , etc., et bon nombre d’enfants risquant des complications sévères devaient être hospitalisés. Les enquêtes diligentées en décembre par le ministère de la Santé et celles des services vétérinaires départementaux (DDCSPP) et de la répression des fraudes (DGCCRF) confirmaient cette contamination industrielle, notamment celle de l’usine Lactalis à Craon (Mayenne).
Bon nombre de témoignages de parents et de consommateurs en colère ont révélé que tous les acteurs étaient mouillés dans l’affaire : le groupe Lactalis qui a tardé et traîné les pieds pour retirer les lots incriminés afin de ne pas fragiliser sa compétitivité, la grande distribution qui a continué à commercialiser dans ses rayons les produits potentiellement contaminés à la salmonelle, malgré les rappels successifs, pour ne pas subir de pertes financières, l’État qui s’est présenté comme le grand “justicier” après une période d’inertie jugée coupable. Avant que l’affaire n’éclate au grand jour, le ministère de l’Agriculture niait en effet avoir été mis au courant de tests positifs alors que l’entreprise soulignait au contraire que “toutes ces analyses ont été transmises aux autorités compétentes dès le début”. Les services sanitaires de l’État jugeaient pourtant en septembre que le niveau d’hygiène était “très satisfaisant” alors que l’entreprise avait elle-même décelé des traces de salmonelle lors d’un contrôle interne, peu de temps auparavant, au mois d’août.
Dans une émission sur la chaîne de télévision France 2, le 13 janvier dernier, un ancien salarié témoignait aussi : “On est nombreux dans le service à n’être absolument pas surpris de ce qui se passe aujourd’hui. Quand vous voyez des tamis au sol, quand vous voyez des brosses qui finissent au sol ou qui côtoient toutes les poussières d’une semaine de production et dont on se sert pour nettoyer l’intérieur des tuyaux... Effectivement, il ne faut pas être surpris qu’on puisse contaminer un circuit de poudre”. Il ajoute surtout ceci : “la priorité était clairement la production”.
Comme le souligne un avocat, Me. Bouzrou, cité par Le monde.fr : “Force est de constater que les fonctionnaires de la direction départementale de la cohésion sociale et de la protection des populations de la Mayenne n’ont volontairement pas effectué de contrôles sur la production de lait infantile”. Priorité à la production, au marché, au profit ! Pour l’ensemble des principaux acteurs, les nourrissons ne représentent qu’une cible commerciale chiffrée, les jeunes enfants contaminés devenant même des obstacles gênants pour l’image de l’entreprise. Dans “les eaux glacées du calcul égoïste” (2) leur santé, les industriels, politiciens et autres marchands s’en fichent comme d’une guigne ! Cette cynique indifférence est tellement visible qu’un conseiller en communication, Guillaume Foucault, s’en est même offusqué : “Vous noterez aussi qu’à la première question qui lui est posée, le président de Lactalis, ce fameux milliardaire, oublie juste une chose : c’est d’avoir un peu de sentiment, d’être un peu dans le pathos”. Bref, les vrais professionnels de la com’, eux au moins, savent qu’il faut faire semblant !
Bien entendu, au-delà des froids calculs des uns et des autres, comme lors de tous les scandales sanitaires auxquels nous sommes de plus en plus confrontés, tout est orchestré pour désigner “le” ou “les” coupables, bien souvent des lampistes et/ou des acteurs subalternes, certes sans scrupules, mais qui servent d’autant plus aisément de boucs émissaires ! Outre les médias et les institutions qui engagent les victimes dans cette logique de recherche de “coupables” pour les “faire payer”, le grand artisan de cette manœuvre est l’État lui-même, cherchant toujours à éviter la question centrale, celle de la répétition du phénomène et de ce qui en est la source : le système capitaliste et sa logique de profit.
A chaque fois, la logique barbare purement marchande et les pratiques de l’État bourgeois qui l’incarnent sont très soigneusement épargnées. Systématiquement, la loi du profit est préservée et l’attention détournée vers des symboles : tel “industriel sans foi ni loi”, tel “banquier véreux”, tel “politicien corrompu” ou tel “haut fonctionnaire magouilleur”, c’est-à-dire sur les symptômes et non la véritable cause.
Concernant Lactalis, le coupable idéal est très rapidement identifié : son “PDG milliardaire” avec sa “culture du secret” a servi de catalyseur idéal permettant de détourner l’attention de tout l’engrenage capitaliste qui a permis un tel scandale. De même, les enseignes de la grande distribution servaient aussi de coupables tout désignés. Cette fois encore, ce ne pouvait évidemment pas être la faute du capitalisme, la véritable maladie qu’il ne faut surtout pas mettre sous les yeux des prolétaires, mais quelques “brebis galeuses” faciles à identifier et à désigner à la vindicte. Tous les médias et l’État lui-même se sont montrés de zélés accusateurs, comme si ce dernier était “extérieur” à l’affaire. C’est ainsi que le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, parlait avec sévérité d’un “manquement” et annonçait que “la Justice n’épargnera personne”.
Pourtant, si le lien n’est pas toujours direct ou apparent aux premiers abords, l’État et le gouvernement sont toujours au cœur des décisions qui poussent vers la logique du profit et la concurrence maximale avec pour conséquences des scandales à répétition. La réalité est que “le gouvernement moderne n’est qu’un comité qui gère les affaires communes de la classe bourgeoise tout entière”.(3) C’est donc hypocritement que l’État et ses politiciens interviennent de nouveau comme “justiciers”, eux qui, de manière chronique , s’autorisent les pires exactions qu’ils attribuent généralement aux autres.
D’ailleurs, rappelons-nous le scandale du sang contaminé dans les années 1980 où les laboratoires, de manière consciente et avec la bénédiction du gouvernement de l’époque, faisaient inoculer du sang non chauffé et donc empoisonné dans les veines de centaines de personnes par pur souci d’économie. De même, si on se penche sur le scandale du Mediator, on retrouve toutes les accointances qui unissaient les laboratoires pharmaceutiques et des partis politiques impliquant des personnalités au sein de l’appareil d’État. A l’époque, la polarisation s’opérait exclusivement sur les dirigeants du laboratoire Servier dont des organisations gauchistes comme LO martelaient qu’ils avaient “un porte-monnaie à la place du cœur”. Mais aussi cupides qu’aient été ces industriels, ils n’étaient en réalité que de cyniques créatures produites et intégrées aux rouages de la logique marchande, celle d’un système barbare qu’il faut absolument détruire. Telle est le principal enseignement politique de cette sinistre affaire pour le prolétariat.
WH, 30 janvier 2018
1 La bactérie salmonelle peut provoquer des gastro-entérites et des complications très graves chez le nourrisson.
2 Expression employée dans le Manifeste du Parti communiste (1848).
3 Manifeste du Parti communiste, Marx et Engels (1848).
Depuis sa nomination au poste de président le 15 février dernier, le nouveau leader de l’Afrique du Sud est largement plébiscité par les médias. Il faut dire que son prédécesseur, Jacob Zuma, se traîne une impressionnante série de casseroles qui devenait difficilement supportable pour l’image de la bourgeoisie elle-même et entravait la gestion de l’État.
Ex-syndicaliste et figure de la lutte anti-apartheid, Cyril Ramaphosa est un baron de l’ANC, le Parti au pouvoir depuis 1994. Avant son retour dans les affaires politiques, cet ancien leader du Syndicat national des mines (le NUM, dont il occupe le poste de secrétaire général en 1982) fit un passage remarqué dans les milieux d’affaires, qui lui permit de devenir une des plus grosses fortunes du continent. Il siège déjà au conseil d’administration de la mine de Marikana en 2012 lorsque la grève éclate et use de ses relations pour faire intervenir les forces de l’ordre. Bilan : la police tire sans sommation faisant 34 morts parmi les mineurs. Blanchi par une commission d’enquête, il a présenté depuis ses excuses. A peine arrivé au pouvoir, Ramaphosa a présenté un plan d’austérité comme l’Afrique du Sud en a peu connu depuis la fin de l’apartheid, en particulier marqué par une hausse de la TVA et de diverses taxes. Voilà comment cet ex-syndicaliste entend engager l’Afrique du Sud dans une “ère nouvelle”.
Ramaphosa serait-il un traître ? Aurait-il renoncé à ses “idéaux” ? En réalité, la trajectoire de cet individu illustre bien que, depuis plus d’un siècle, les syndicats ont cessé d’être un outil de lutte aux mains des ouvriers. En entrant en décadence, le système capitaliste a cessé d’être en mesure d’accorder des réformes véritables en faveur de la classe ouvrière. Ayant perdu toute possibilité d’exercer leur fonction de défenseur des intérêts économiques du prolétariat dans un contexte historique où seul l’abolition du salariat, et donc leur propre disparition, est à l’ordre du jour, les syndicats sont devenus, comme condition de leur propre survie, les défenseurs acharnés du système, s’intégrant entièrement à l’appareil d’État.(1)
De nombreux exemples illustrent la réalité de l’assimilation des syndicats à l’État bourgeois. En Pologne, lors des luttes massives d’août 1980, de nombreuses usines se mirent en grève en portant des revendications unitaires, entre autres contre l’augmentation des prix et pour des augmentations de salaire. La solidarité inter-secteurs comme la prise en charge de l’organisation de la lutte et son contrôle par les ouvriers eux-mêmes furent des éléments-clés de la force et de l’extension du mouvement à tout le pays, avec quelques craintes de la part de la bourgeoisie russe en particulier, que le mouvement ne s’étende aux pays voisins de l’ex-bloc de l’Est. Pour la bourgeoisie, il s’agissait donc d’empêcher l’extension du mouvement par tous les moyens. Pour ce faire, elle misa sur une figure reconnue des ouvriers dans les luttes précédentes, notamment dans les chantiers navals en 1970 et 1976. A la tête d’une nouvelle structure d’encadrement syndical, Solidarnosc, qui s’est rapidement substitué aux comités inter-usines, Lech Walesa parcourut alors le pays comme “pompier volant” (souvent avec un hélicoptère de l’armée) pour presser les ouvriers de cesser les grèves, affirmant que “la société veut de l’ordre maintenant. Nous devons apprendre à négocier plutôt qu’à lutter”. Solidarnosc devint alors ouvertement un partenaire du gouvernement, tentant même de pousser les ouvriers à renoncer à huit samedis libres pour aider le pays à surmonter la crise. Ce sabotage du mouvement des luttes massives en Pologne en août 1980 contre sa dynamique d’extension et d’auto-organisation et sa défense des intérêts de l’économie nationale ont ainsi ouvert la voie à la répression en 1981 du général Jaruzelski auquel Walesa a succédé en accédant à la présidence de la Pologne, concrétisant la pleine intégration de son syndicat à l’État. Tout cela lui a d’ailleurs valu la reconnaissance de la bourgeoisie internationale en lui décernant le prix Nobel de la Paix en 1983.
De l’autre côté de la planète, à la même période, l’ex-président du syndicat de la métallurgie au Brésil faisait ses armes au sein de différentes instances de l’État. Il s’agissait d’un certain Lula Da Silva. Si Lula est aujourd’hui sous les feux des projecteurs, ce n’est pas pour “ses bons services rendus à la nation” ni pour avoir participé à la création du Parti des travailleurs (PT) en 1980. Il croule aujourd’hui sous les dossiers du scandale de Pétrobras, pour corruption et blanchiment d’argent, s’accrochant obstinément à une bouée de sauvetage : les prochaines élections présidentielles. Cet ancien leader syndical s’est notamment distingué par les attaques de ses “réformes”, et la brutalité dont il a fait preuve pour réprimer les mouvements de lutte dont celui des contrôleurs aériens en 2007 : “Quelques jours après la grève, le gouvernement a déclaré illégal l’accord signé par ses propres représentants et les grévistes, accord qui donnait satisfaction aux revendications. Dans un violent discours adressé à la presse et à la population, le Président Lula a accusé les contrôleurs d’être des “irresponsables” et des “traîtres”, pour n’avoir pas respecté les institutions et la hiérarchie militaire. (…) Ce discours a ouvert la voie de la répression, renforçant la volonté des organes militaires de punir, y compris d’incarcérer, les éléments les plus combatifs”.(2)
En France, on peut citer les Chérèque, père et fils. Jacques Chérèque, le père, ancien OS de la métallurgie qui fut leader de la CFTC et CFDT, avant de se rapprocher du prétendu socialisme de Michel Rocard et accéder ainsi au poste de préfet (en 1984) puis à celui de ministre délégué à l’aménagement du territoire en 1988 ; il n’a cessé d’être dans toutes les années 1970 et 1990 l’un des acteurs clés du démantèlement de la sidérurgie en Lorraine, responsable du licenciement et de la mise au chômage de dizaines de milliers d’ouvriers. Son fils, François, céda la direction de la CFDT en 2012 pour devenir inspecteur à l’IGAS (Inspection générale des affaires sociales).
Au mois de mai dernier, nous avons vu le gouvernement intégrer d’anciens syndicalistes à des postes spécialement créés pour l’occasion : ainsi, Stéphane Lardy, ex-cadre de FO entre au cabinet du ministère du travail lui aussi comme inspecteur à l’IGAS, sans doute pour mettre en œuvre la réforme du travail, la réforme de l’assurance-chômage, de la formation professionnelle, de la retraite, etc. Ou encore Thierry Lepaon, l’ancien secrétaire général de la CGT qui, sur fond de révélation de dépenses suspectes (3) est placé à la tête de l’Agence de la langue française pour la cohésion sociale. Fonction rémunérée, mais déjà prise en charge de manière bénévole par la présidente d’une agence déjà existante, l’ANLCI, dont l’objectif affiché est identique.
La classe ouvrière n’a rien à attendre de tous les ex-syndicalistes qui passent à une carrière politique, pas plus du nouveau président d’Afrique du Sud que de ses prédécesseurs, qui n’ont fait, au final, que gravir les échelons de la bureaucratie étatique à l’intérieur d’un de ses organes : les syndicats. Ce que viennent illustrer ces quelques exemples, c’est avant tout que les syndicats ne sont pas uniquement des outils efficaces au service de l’encadrement des luttes ouvrières et de la répression, ils représentent aussi un vivier de cadres politiques au service du pouvoir d’État, une source d’éléments capables de défendre avec le plus grand zèle le camp auquel ils appartiennent : celui des exploiteurs.
Marius, 23 février 2018
1 Voir notre brochure : Les syndicats contre la classe ouvrière.
2 Brésil : les contrôleurs aériens en grève, Révolution internationale n° 380, juin 2007.
3 Concernant la rénovation de son bureau et de son appartement de fonction, son indemnité de mutation entre la Basse-Normandie et Montreuil (d’après Médiapart : Le gouvernement recase des syndicalistes de FO et de la CGT (18 avril 2016).
Le 28 octobre 2016, une réunion organisée dans les locaux de l’association marseillaise Mille Bâbords pour discuter d’un texte sur le racialisme, Jusqu’ici tout va bien ? [6], était interrompue par l’intrusion d’une trentaine de personnes se réclamant du “racialisme” et se proclamant “racisées”. Nous renvoyons au récit d’un participant(1) pour plus de détails et une excellente description des faits.
Le choix du lieu comme l’intitulé de la réunion montraient clairement une volonté de discussion, de clarification, de débat ; il existe depuis quelques temps des éléments au sein de l’association Mille Bâbords qui cherchent à discuter des positions révolutionnaires et ce avec une ouverture politique. La réunion, comme le montre le point d’interrogation dans le titre du texte en discussion, ne demandait qu’à débattre. Il est d’autant plus scandaleux que cette volonté de discussion dans un cadre pacifique se soit heurtée à une clique maniant de préférence la rhétorique de la matraque et de la bombe lacrymogène, qui n’est absolument pas venue pour discuter mais pour interdire toute discussion. Le fait qu’il n’y a pas eu de résistance violente de la part des participants à la discussion a quelque peu désarmé les auteurs de l’assaut : ils étaient bien seuls dans leur “rage” politique stérile et réactionnaire. Cette agression, toute proportion gardée au vu du contexte, peut être comparée à celle des fascistes ou des staliniens qui dans les années 1930 ne cherchaient qu’à casser les réunions de leurs opposants. Il s’agissait clairement d’une tentative de pogrom contre des camarades défendant la lutte de classe et la clarification comme moyen de la lutte politique. Cela le CCI l’a condamnée sans ambiguïté.(2) Ajoutons que le fait de venir pour casser une réunion de discussion ne démontre qu'une chose : ils n'ont rien à raconter ! Du reste, le caractère pitoyable des participants à cette agression ressort clairement du témoignage déjà cité : la plupart d’entre eux ne savaient même pas ce qu’ils faisaient là !
Houria Bouteldja a sorti en 2016 un ouvrage qui a fait un peu de bruit médiatique, Les Blancs, les Juifs et nous, qui condense en fait toute l’idéologie des “racisés” et notamment celle du Parti des indigènes de la République (PIR), telle qu’on a pu l’entendre développée dans divers entretiens par son auteure – laquelle est par ailleurs la porte-parole du PIR. L’ensemble du livre tourne autour de l’idée que les descendants d’immigrés en France, du fait de leurs origines, seraient victimes d’un “racisme institutionnel”, lequel aboutirait à véritablement constituer des “rapports sociaux racistes”. Les “premiers concernés” donc seraient “racisés”, autrement dit on leur appliquerait directement le concept de “race” du fait de leurs origines et ils subiraient de ce fait une oppression d’essence différente et notablement pire que les prolétaires “blancs”, qui en fait trouveraient leur compte dans l’affaire puisqu’ils ne se trouveraient pas tout en bas de l’échelle sociale et toucheraient même un “salaire de la blanchité”, une sorte d’avantage naturel lié à leur statut de “blanc”. Il y aurait donc une complicité objective entre prolétaires “blancs” et bourgeoisie, complicité qui trouverait sa transcription au niveau impérialiste par le soutien (ou du moins l’incapacité à s’opposer) des prolétaires blancs à la politique impérialiste de leur État. D’où le soutien des “racisés” aux nations et aux “peuples” du Tiers-monde qui s’opposent aux États “blancs” et aux luttes de décolonisation (Bouteldja, par exemple, soutient très clairement l’indépendance de l’Algérie, le PIR est un fervent défenseur du nationalisme palestinien) et de libération nationale.
Le “racialisme” se targue d’être l’expression des “premiers concernés”, c’est-à-dire de tous ceux qui subissent quotidiennement le racisme, et cette expression, dès qu’elle est contestée, apparaît niée alors qu’elle serait indéniable.
Il est clair que le racisme existe dans le capitalisme, comme produit de l’esclavage, de l’exploitation et de la concurrence ; cependant, pour le racialisme, le racisme n’est pas la conséquence de l'exploitation liée au système, il en devient la cause même. La base de l'exploitation ne serait donc plus l'opposition capital/Travail, mais celle entre la "race blanche dominatrice" et les autres de couleur. En fin de compte, une vision totalement symétrique à celle de idéologie d'extrême-droite des suprémacistes blancs, que l'on peut trouver, par exemple, en Amérique du Nord. Dans le même ordre d’idée, d’autre part, les “racisés” militent pour des réunions en “non-mixité”, dans le but que les “premiers concernés” puissent parler eux-mêmes et sans obstacle de leur “oppression”. Le modèle de cette conception est le féminisme, où les réunions interdites aux hommes permettraient aux femmes de parler plus librement de leurs problèmes.
Un certain nombre de groupes politiques ont pris, directement ou pas, fait et cause pour ces thèses “racialistes” ; le plus éminent est le NPA qui défend les idées principales de cette mouvance, à travers son soutien à “l’antiracisme” et aux luttes en “non-mixité”, “qui font partie des outils de prise de conscience et d’émancipation collective”(3), “la non-mixité choisie et temporaire est une stratégie de résistance politique à des dominations structurelles telles que le racisme ou le sexisme”.
Le groupe Alternative Libertaire (AL) a publié en 2013 un texte intitulé : Non-mixité : un outil d’émancipation, qui rejoint les mêmes thématiques au travers du féminisme. On est bien en face de la même logique de division en groupes “concernés”, que l’on retrouve dans d’autres articles [7] d'AL. Il n’est de toute façon guère étonnant de retrouver des groupes comme le NPA et AL dans le cousinage idéologique du “racialisme” : ils ont toujours cultivé l’art d’entraîner la classe ouvrière (seule classe révolutionnaire dans le capitalisme) sur des terrains interclassistes et des luttes parcellaires, c’est-à-dire la défense de groupes particuliers ayant soi-disant des intérêts propres et insolubles dans le combat prolétarien. Le féminisme, comme l’antiracisme, comme la défense des “jeunes” n’ont d’autre horizon que la défense de l'État démocratique, comme si la logique de classe propre au capitalisme ne traversait pas ces groupes particuliers. Le capitalisme est un système d’exploitation ; il divise l’humanité en classes et en nations, il s’appuie sur des rapports sociaux de production fait de concurrence et de recherche de profit, il jette les individus les uns contre les autres. De-là naissent mille haines, mille horreurs insoutenables : les pauvres sont méprisés et ghettoïsés, les femmes sont les prolétaires des hommes, les noirs sont traités comme des esclaves, les vieux sont parqués dans des mouroirs, les handicapés sont considérés comme d’inutiles sous-hommes,... La liste de ces atrocités est sans fin et chacune d’entre-elles doit susciter l’indignation et l’envie d’abattre ce vieux monde, chacune peut être la source d’une réflexion plus ample sur les racines profondes de cette barbarie généralisée. La lutte prolétarienne est le combat des opprimés unis et solidaires contre tous les affres du capitalisme, une lutte pour l’émancipation non pas de tel ou tel groupe particulier mais de toute l’humanité. C’est l’exact opposé du racialisme qui isole l’une des horreurs (réelle) de ce monde pour en faire une lutte particulière ; pire même, elle enferme ses victimes dans une lutte contre tous les autres, une lutte des noirs contre les blancs. Cette idéologie, loin de combattre le capitalisme, perpétue en réalité ce système et ses horreurs ! Elle n’est que la caricature de toutes les positions inter-classistes de la mouvance gauchiste. Le PIR a ainsi été fondé par Sadri Khiari, dirigeant tunisien de la IVe Internationale, réfugié en France depuis 2003 ; la filiation de l’idéologie “racialiste” avec l’extrême-Gauche trotskyste et anarchiste est donc claire ; Khiari a développé le concept de “races sociales” contre la classique conception de lutte de classe basée sur les rapports sociaux de production. Il s’agit de transformer une des bases politiques du mouvement prolétarien (la lutte de classe) en une idéologie de la division : chacun dans son coin, on se défendrait mieux ! Voilà qui, dans la période que nous connaissons aujourd’hui, en rejoint pleinement les plus visibles manifestations conservatrices : le repli sur soi, sur la famille, sur la religion, sur l’“identité”, sur le “local”, le “chacun pour soi”. Toutes sont des expressions de la période de sénilité sociale du capitalisme que nous vivons. Et vu la nature de l'intervention des “racisés” contre le local de Mille Bâbords et la réunion qui s’y tenait, nous pouvons même parler d'une mentalité de pogrom !
Ce “chacun pour soi” est en totale contradiction avec l’histoire de la lutte de classe et du combat du prolétariat pour la défense de ses intérêts et son émancipation. La classe ouvrière dans son ensemble n’avait pas à la fin du XIXe siècle des conditions de vie et de travail différentes de celles des esclaves, bien au contraire : elles étaient, pourrait-on dire, pires, notamment aux États-Unis, où au tournant du XXe siècle l’usine tuait pratiquement les ouvriers. Prolétaires noirs et blancs se retrouvaient côte à côte dans la lutte pour de meilleures conditions de vie et de travail, malgré les obstacles : l’État, les autorités et lois locales, le syndicalisme de collaboration personnifié par l’AFL, tous s’opposaient aux luttes unissant les ouvriers sans distinction de condition ou de couleur de peau. Mais un syndicat de lutte comme les IWW admettait tous les ouvriers et ouvrières, sans distinction. On comprend aisément quel outil de division représentait pour la bourgeoisie la séparation des sexes et des “races” : “L’IWW prenait son slogan, “Un seul grand syndicat”, très au sérieux. Les femmes, les étrangers et les travailleurs noirs, c’est-à-dire les travailleurs les moins qualifiés, étaient intégrés lorsqu’un syndicat IWW se créait dans une mine ou une usine. Lorsque la confrérie des Travailleurs du bois fut créée en Louisiane et qu’elle invita Bill Haywood à prendre la parole (en 1912, peu après la victoire des grévistes à Lawrence), celui-ci fut surpris de constater l’absence de Noirs dans l’assemblée. On lui répondit que la loi de Louisiane interdisait la mixité raciale dans les réunions. Haywood s’adressa alors en ces termes à la convention : “Vous travaillez ensemble dans les usines. Parfois un Noir et un Blanc se mettent ensemble pour abattre un même arbre. Aujourd’hui, vous vous êtes constitués en convention pour discuter des conditions dans lesquelles vous travaillez. (…) Pourquoi ne pas admettre cette réalité et inviter les Noirs à cette convention ? Si cela va à l’encontre de la loi, c’est justement le moment de la briser”.(4)
Or voilà que le “racialisme”, au lieu de combattre ces divisions, non seulement les entérine, mais prétend leur donner un fondement : les “rapports sociaux de races”. On retrouve donc là une très vieille tactique de la bourgeoisie pour empêcher l’unité de la classe ouvrière, le fondement de sa force, détruire sa capacité à établir un rapport de force contre la classe dominante et à remettre sa domination en question. Et on voit que le mouvement ouvrier, depuis bien longtemps, s’est opposé à cette stratégie de division.
Le livre de Bouteldja tire une partie de ses formules et de son inspiration de l’héritage de Malcolm X. Cet Américain a toujours défendu une vision politique fondamentalement anti-ouvrière : son soutien à la religion (musulmane en l’occurrence) en atteste, tout comme sa défense de l’idée que les “Noirs” doivent s’organiser indépendamment des “Blancs”. À côté de cette référence, et sans le dire explicitement, ce livre tire beaucoup de sa substance du Stalinisme. On le voit à travers son soutien aux luttes de libération nationale et au nationalisme tiers-mondiste, notamment le soutien à l’indépendance de l’Algérie et de la Palestine, repris de Frantz Fanon, à travers une vision de l’impérialisme qui n’est jamais clairement expliquée mais n’a rien à voir avec celle développée par le marxisme, et est une très classique vision stalinienne selon laquelle l’impérialisme, c’est d’abord les États-Unis et ensuite Israël. Mais on le voit aussi parce que les thèses développées dans ce livre trouvent leur source dans la IIIe Internationale stalinisée, qui défendait déjà en 1929 une certaine forme d’apartheid, mais à l’envers : la “République Noire”. “Dans le reste du monde, l’un des partis les plus secoués est le Parti communiste d’Afrique du Sud, où l’élimination de la vieille direction de Sidney Bunting, un Blanc, champion de toujours de l’africanisation, se fait au nom de… l’africanisation ! A la fin de 1929, l’exécutif de la Comintern exige la dissolution de la LAR (League of American Rights) qui regroupe les organisations noires pour la défense de l’égalité des droits et interdit au CPSA [Communist Party of South Africa] tout contact avec l’ANC [African National Congress, organisation de défense des droits des Noirs]. Boukharine et le dirigeant noir d’Afrique du Sud La Guma se mettent d’accord pour établir que le but immédiat de la lutte révolutionnaire en Afrique du Sud doit être la création d’une “république noire, indépendante et démocratique”. Cette position n’a guère que des adversaires dans le CPSA, même chez les Noirs. (…) Dans son travail Le Communisme et le nationalisme noir, George Padmore, au lendemain de sa rupture, déchaîne toutes les ressources de son ironie contre ce projet, sorti, dit-il, de l’imagination de Kuusinen et également patronné par Boukharine, d’une “République noire” en Amérique du Nord, dans la ceinture noire qui va de la Virginie occidentale au Texas, avec l’espoir de satisfaire ainsi ce “sionisme noir” qui avait répondu avec enthousiasme aux promesses de Marcus Garvey pour le “retour à l’Afrique”. Les meilleurs militants noirs, assure-t-il, ont été exclus pour s’être opposés à cette revendication d’une “réserve indigène”, un Bantouland avant la lettre. Cette proposition d’apartheid revendiquée par les victimes, rapidement retirée, a eu, selon Padmore, le temps de provoquer l’effondrement durable du PC en Afrique du Sud”.(5) Comme on le voit, les idées de Bouteldja d’“ indépendance nationale” sur la base des “premiers concernés” et des “racisés” ont une longue histoire, mais leur source d'inspiration n’est rien d’autre que la contre-révolution stalinienne !
Le concept de “races sociales” mis en avant par le “racialisme”, outre qu’il fait appel à une vision proprement bourgeoise de la “race” qui n’a absolument rien de scientifique et n’est qu’une division artificielle de l’humanité, essaie de nous faire croire que le racisme générerait une oppression spécifique de ceux qui en seraient victimes. Cette “oppression” n’est pas clairement identifiable, et en tout état de cause on ne voit pas pourquoi elle ne s’appliquerait pas à TOUS les membres de ladite “race sociale”, dont une partie (les bourgeois “noirs”) ne sont ni exploités, ni opprimés !
A côté de cela, Bouteldja fait dans son livre montre d’un mépris affiché pour les “prolos blancs”, qui bénéficieraient du “privilège” d’être “blancs” : “Vous avez peur mais vous tenez à votre confort. C’est là votre dilemme. Vous ne voulez pas renoncer à l’infinité des privilèges de la domination coloniale. Vos privilèges sont matériels, statutaires, institutionnels, politiques, symboliques. A niveau social équivalant, il vaut toujours mieux être blanc”. “Qu’est-ce qui pourrait vous faire renoncer à la défense de vos intérêts de race qui vous consolent de votre déclassement et grâce auxquels vous avez la satisfaction de (nous) dominer ?” Outre que visiblement Bouteldja ne s’adresse en fait qu’à la petite-bourgeoisie, qui a en effet très peur du “déclassement” (ce qui n’est pas le cas de la classe ouvrière, qui est déjà en bas de l’échelle du monde capitaliste) on ne saurait être plus clair sur l’idée que les ouvriers “blancs” profiteraient de l’oppression de leurs frères de classe “noirs”. On peut effectivement toujours trouver plus opprimé que soi, mais cela ne change rien à ce qu’écrivait Marx dans le Manifeste Communiste : “A mesure que grandit la bourgeoisie, c'est-à-dire le capital, se développe aussi le prolétariat, la classe des ouvriers modernes qui ne vivent qu'à la condition de trouver du travail et qui n'en trouvent que si leur travail accroît le capital. Ces ouvriers, contraints de se vendre au jour le jour, sont une marchandise, un article de commerce comme un autre ; ils sont exposés, par conséquent, à toutes les vicissitudes de la concurrence, à toutes les fluctuations du marché. (…) Les intérêts, les conditions d'existence au sein du prolétariat, s'égalisent de plus en plus, à mesure que la machine efface toute différence dans le travail et réduit presque partout le salaire à un niveau également bas.” Ce n’est pas la couleur qui détermine l’exploitation, mais bel et bien la place qu’on occupe dans les rapports de production capitalistes. Pour le Capital, l’enjeu est toujours de payer le capital variable (la main-d’œuvre) le moins cher possible, puisque c’est là-dessus qu’il réalise son profit. Et s’il peut utiliser la couleur de peau, le sexe, le handicap, la jeunesse, l’inexpérience, n’importe quel moyen quel qu’il soit pour payer un prolétaire moins cher qu’un autre, il le fera. Il n’y a pas que les Noirs et les immigrés qui sont discriminés par le Capital : il y a aussi les jeunes, les vieux, les handicapés, les femmes, les illettrés, les non-diplômés, les pauvres, les chômeurs, bref, tous ceux qui sont isolés et n’ont donc pas les moyens de se défendre face aux capitalistes et à l’État. Ce qui fera reculer la bourgeoisie, c’est l’unité des prolétaires contre ces divisions, ce que les exploités ont toujours compris : “Parfois, les ouvriers triomphent ; mais c'est un triomphe éphémère. Le résultat véritable de leurs luttes est moins le succès immédiat que l'union grandissante des travailleurs. Cette union est facilitée par l'accroissement des moyens de communication qui sont créés par une grande industrie et qui permettent aux ouvriers de localités différentes de prendre contact. Or, il suffit de cette prise de contact pour centraliser les nombreuses luttes locales, qui partout revêtent le même caractère, en une lutte nationale, en une lutte de classes”.(6)
Sven, 9 décembre 2017
2 Voir notre communiqué : Communiqué de solidarité face à la violence haineuse des racialistes fanatiques.
4 Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos jours.
5 Pierre Broué, Histoire de l’Internationale Communiste.
6 Karl Marx, Manifeste Communiste.
Le 3 janvier, Emmanuel Macron a annoncé un projet de loi “anti-fake news” afin de lutter contre la prolifération d’informations délibérément fausses sur le Web. Le but est double : renforcer toujours plus la mainmise de l’État sur l’information, tout en faisant croire que celui-ci est neutre, objectif, garant de la vérité. Voilà la plus grande fake new qui soit !
Derrière leurs cris faussement scandalisés et leurs prétendues critiques, la gauche et l’extrême gauche cachent le même mensonge, la même défense de l’État et du capitalisme. Pour le Front de gauche et Jean-Luc Mélenchon : “On peut (...) entendre le président quand il pointe du doigt que d’une façon générale, le délabrement moral de l’information dite de “service public” est un problème grave pour la dignité des citoyens qui le financent. (…) On ne peut que le rejoindre quand il parle de ceux qui ne visent qu’à salir à n’importe quel prix dans le but de faire marcher la pompe à clic qui est surtout une pompe à fric. (...) La plupart des médias privés, audiovisuels ou papier appartiennent à quelques grands groupes de presse, eux-mêmes possédés par un petit nombre d’actionnaires qui sont aussi propriétaires des plus grandes entreprises du CAC 40. (…) Emmanuel Macron a raison : il y a un problème pour la démocratie avec la sphère médiatique. Nous avons proposé pour y remédier de créer un “conseil de déontologie des médias””. Voilà le message du Front de gauche : les grands médias mentent à cause du CAC 40 et l’État doit agir. Pour le NPA : “La propagation de “fausses informations” est le symptôme d'une distorsion du débat public provoquée par la surveillance économique des grandes plateformes (…) C'est le modèle économique des grands réseaux sociaux qui, de lui-même, favorise la propagation (gratuite) d'informations qui distordent le débat public, dont les fake news (…) La qualité du débat public exige un espace neutre, où le tissu des opinions n'est pas déchiré par des considérations marchandes”. Bref, le même discours : les fake news sont le produit des grands groupes économiques, il faut se battre pour “un espace neutre” et protégé des “considérations marchandes”. Quant à Lutte Ouvrière, l’organisation classée officiellement la plus à gauche sur l’échiquier politique de la bourgeoisie, elle proclame : “Le monde de l’information, sur Internet ou pas, est plein de fausses nouvelles et de demi-mensonges, à commencer par ceux que propagent les gouvernements comme celui de Macron. Pour les travailleurs et la population, mieux vaut s’exercer à discerner par eux-mêmes le vrai du faux que de se fier à des vérités établies par le pouvoir ou ses proches”. Voilà une plus grande radicalité... apparemment. Car à y regarder de plus près, ce n’est toujours pas l’État qui ment, mais “les gouvernements comme celui de Macron”. Autrement dit, l’État (et même le capitalisme) peut être honnête et humain si les gouvernements sont d’extrême gauche. Les ouvriers qui ont vécu sous le stalinisme, le castrisme, le chavisme, etc... pourront apprécier pour en avoir fait l’expérience amère, le goût de ces régimes pour la vérité !
Les révolutionnaires communistes ont toujours mis en évidence, depuis l’expérience de la Commune de Paris de 1871, le rôle non pas neutre et objectif mais au contraire viscéralement anti-prolétarien de l’État : “L’État moderne, quelle qu’en soit la forme, est une machine essentiellement capitaliste : l’État des capitalistes, le capitaliste collectif idéal. Plus il fait passer de forces productives dans sa propriété, et plus il devient capitaliste collectif en fait, plus il exploite de citoyens. Les ouvriers restent des salariés, des prolétaires. Le rapport capitaliste n’est pas supprimé, il est au contraire poussé à son comble” (F. Engels en 1878, dans son Anti-Duhring).
Pour asseoir cette domination de la bourgeoisie sur le prolétariat, l’État n’use pas seulement de la terreur qu’il inspire par ses forces de répression (armée, police, justice) mais aussi de sa capacité à mentir et manipuler. “La manipulation habile et consciente des habitudes et des opinions des masses est une composante majeure de la société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme secret de la société constituent un gouvernement invisible qui est la véritable puissance dirigeante de notre société”. (Edward Bernays, Propaganda, 1928). Ceci est d’autant plus vrai depuis 1914. La Première Guerre mondiale a en effet marqué le moment où l’État capitaliste a pris pour la première fois le contrôle massif et totalitaire de l’information, à travers la propagande et la censure, dans un but unique : la victoire dans la guerre totale. Lorsque George Orwell écrivit 1984 en 1948 (d’où son titre), il imaginait un avenir dans lequel tous les citoyens auraient l’obligation d’installer chez eux un écran au moyen duquel ils seraient tous soumis à la propagande étatique : soixante-dix ans plus tard, les gens achètent eux-mêmes leurs télévisions, ordinateurs et smartphones et se divertissent de leur propre chef avec des produits dont la sophistication éclipse le Ministère de la Vérité (1) de Big Brother.
Les fake news étatiques sont ainsi légions. Parfois de simples mots sont même immédiatement associés à d’immenses mensonges d’État : Tchernobyl, le Rainbow Warrior, les armes chimiques en Irak, etc. Mais il ne s’agit là que des scandales les plus connus et médiatiques. La propagande de tous les États est en réalité bien plus quotidienne, subtile et donc insidieuse. Leurs fausses nouvelles incessantes entrent dans les têtes et distordent notre capacité à comprendre le monde.
Plus profondément : le capitalisme est une société d’exploitation, comme l’esclavagisme et le féodalisme avant lui. Mais sa légitimité ne repose pas sur un ordre divin, elle se fonde sur un autre mensonge : celui que les hommes sont libres et égaux. L’État a pour rôle de maintenir cette exploitation et donc ce mensonge, d’où sa prétendue neutralité.
Un problème demeure : la propagation des fausses nouvelles sur le Web, souvent invraisemblables et pourtant partagées et propagées par des millions de clics sur les réseaux sociaux, est une réalité. Pourquoi ?
En fait, le capitalisme est un système social en décomposition. Il n’a aucun avenir à offrir à l’humanité. Face à lui, le prolétariat a les plus grandes peines à développer sa lutte et sa conscience, il est encore très loin de pouvoir incarner un espoir aux yeux des masses. En un mot, l’espoir d’un autre monde est aujourd’hui en sommeil. Privée de perceptive, de futur, l’humanité plonge dans le nihilisme, la peur de l’avenir et de l’autre, le repli sur soi, et donc dans l’irrationnel.(2) Voilà ce que représente la prolifération des fake news : l’aggravation de l’obscurantisme sur le terreau fertile du capitalisme décadent et décomposé.
Le développement de la lutte révolutionnaire est le seul remède. Seul le prolétariat a un autre monde à offrir à l’humanité. Ce combat, il le mènera justement en cherchant la vérité, en se dressant contre les mensonges de la bourgeoisie et de ses États. Ce n’est pas un hasard si le journal du Parti bolchevique s’appelait justement la Pravda (la Vérité). “Le prolétariat n’a pas besoin d’illusions morales et il déteste l’hypocrisie. Son intérêt est de débarrasser la morale de toutes les illusions et de tous les préjugés. En tant que première classe de la société ayant une compréhension scientifique de celle-ci, le prolétariat est le seul qui puisse faire valoir cette haute préoccupation de la morale qu’est la vérité. Face au capitalisme le but du prolétariat est de faire apparaître la vérité comme le moyen indispensable de sa propre libération”.(3)
Sosso, 14 février 2018
1 Au travers de ce ministère imaginé, George Orwell souligne que plus un État parle de vérité, plus il ment.
2 Pour comprendre les racines de ce phénomène, nous renvoyons nos lecteurs à nos thèses : La décomposition, phase ultime de la décadence du capitalisme (disponible sur notre site Internet).
3 Marxisme et Éthique (Débat interne au CCI).
Nous publions ci-dessous le courrier d’un lecteur qui nous a écrit pour défendre la nature prolétarienne de la révolution en Russie, soutenir notre Manifeste sur Octobre 1917 et engager le débat sur de multiples questions cruciales pour l’avenir. Cette démarche militante, nous la saluons fort chaleureusement, tout comme cet effort pour clarifier des questions politiques indispensables ; tous nos lecteurs sont invités à participer à ce débat par leurs contributions, écrites ou orales.
“J’ai lu ce Manifeste [du CCI sur la Révolution Russe] plusieurs fois. Je suis tout à fait d’accord avec le texte, mais je voudrais ajouter ceci à mon avis : en effet, la révolution russe reste l’événement le plus important de l’histoire mondiale. C’est une expérience historique. Le prolétariat est la seule classe qui peut faire une révolution dans le monde entier. En 2017, beaucoup ont oublié l’Internationale et la Révolution russe. Nous nous souvenons de l’histoire et savons qu’avec la montée du prolétariat, des organisations surgiront. Si le prolétariat se souvient peu de son passé, il ne s’est pas oublié lui-même, ni qui il est.
Le prolétariat mène sa lutte depuis la première Internationale. Cette lutte ne cesse pas d’exister chez tous les travailleurs. C’est une lutte de classe. Même si la classe ouvrière oublie ses valeurs historiques, nous révolutionnaires, nous préserverons toute l’expérience du passé. A l’heure décisive, les révolutionnaires viendront à la rescousse. Car nous faisons partie du prolétariat, nous faisons partie de la lutte.
A propos du paragraphe : Le capitalisme s’est survécu, je voudrais ajouter qu’il n’y a pas assez d’explications concernant les marchés et débouchés. Il était nécessaire de faire des ajouts pour étendre plus largement le sujet et expliquer les raisons de la décadence et la phase de décomposition.
Le passé a montré que la défaite de la révolution prolétarienne a entraîné les conséquences suivantes : les camps en Russie, la terreur, le nazisme en Allemagne, le fascisme en Italie. Je crois qu’il est impossible de gagner sans utiliser la force matérielle contre le capitalisme. Marx a écrit à ce sujet dans son ouvrage : Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel (1844) : “la force matérielle ne peut être abattue que par la force matérielle”.
J’avais encore une question : pourquoi, après la défaite de la révolution, le fascisme ou le nazisme ne sont-ils pas survenus en Russie ? A mon avis : Staline était au départ membre du parti bolchevique. Plus tard, il l’a utilisé à ses propres fins. Ou il n’y avait pas d’autre issue, que de transformer tout en mensonge : le vrai devint le mensonge, et le mensonge le vrai.
En défense d’Octobre, pour la première fois dans l’histoire, l’humanité a essayé de transformer complètement le monde. La révolution russe (avec sa continuation en Allemagne, en Hongrie, etc.) est la seule révolution d’une telle expérience de toute la période de décadence du capitalisme. Il y a eu des erreurs : le parti s’est emparé de tout le rôle de la révolution, la répression des matelots de Cronstadt. C’est l’une des principales erreurs. En effet, le parti est nécessaire au prolétariat pour le guider dans la bonne direction. Le passé nous en a donné l’expérience.
Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !
Salutation fraternelle.”
Dans le cadre de ces colonnes, il n’est pas possible de répondre à l’ensemble des questions soulevées, mais nous tenions à souligner et soutenir plusieurs idées essentielles exprimées dans ce courrier :
– En tout premier lieu, il faut saluer le ton militant, la volonté de se battre et de ne pas céder à la résignation et à l’atonie que peut générer la situation sociale, alors que la classe ouvrière connaît de réelles difficultés pour mener son combat : “nous faisons partie du prolétariat, nous faisons partie de la lutte”. La démarche de ce courrier évite ainsi les principaux écueils qui ne mènent qu’à la capitulation : céder à l’activisme ou, au contraire, au repli sur soi. En défendant l’importance du militantisme et du combat de classe, ce courrier exprime aussi son soutien et sa confiance envers les organisations révolutionnaires : “Nous nous souvenons de l’histoire et savons qu’avec la montée du prolétariat, des organisations surgiront”. Avec cette ferme volonté de participer au combat en considérant que les organisations révolutionnaires constituent bel et bien un pont indispensable vers le futur, une nécessité qu’il faut absolument défendre, le camarade valide ainsi totalement le besoin de réflexion théorique et de réappropriation politique comme des activités essentielles pour le développement de la conscience de classe et l’orientation du combat en vue de la création du futur parti mondial. Un tel état d’esprit, extrêmement positif, s’inscrit parfaitement dans la tradition du combat historique du prolétariat pour défendre son unité et sa conscience.
– Le prolétariat est aujourd’hui la seule classe révolutionnaire. Dans un contexte où la classe ouvrière rencontre d’immenses difficultés à s’identifier elle-même comme classe, sans cesse diluée et réduite à l’impuissance dans le grand bain inter-classiste du “peuple” et des “citoyens”, il est nécessaire de défendre le fait qu’elle demeure la seule classe capable de transformer le monde, d’abattre les rapports sociaux d’exploitation et les frontières qui ne produisent plus que la misère et la guerre.
– La révolution d’Octobre 1917 a bien été une expérience irremplaçable des masses exploitées pour tenter de détruire l’ordre capitaliste. En réaction à la barbarie guerrière, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, une classe exploitée prenait en main sa destinée et tentait de construire une nouvelle société, le communisme. Cet assaut révolutionnaire mondial constitue pour le prolétariat une source d’enseignement considérable en vue de la préparation aux futurs affrontements révolutionnaires.
– Comme l’a démontrée la vague révolutionnaire débutée en 1917, la révolution est vouée à l’échec sans s’étendre au niveau international et sans parti révolutionnaire, avant-garde la plus consciente de la classe, déterminé à défendre bec et ongles les principes politiques du prolétariat. Cela est d’autant plus remarquable que la propagande de la bourgeoisie, identifiant à la fois le communisme au stalinisme et le parti bolchevik à une clique putschiste, est permanente et insidieuse.
Le camarade se demande, par ailleurs, si le Manifeste du CCI sur la révolution d’Octobre 1917 n’aurait pas dû plus insister sur les raisons de la période de décadence et de sa phase actuelle de décomposition. Cette préoccupation est parfaitement légitime mais le Manifeste avait d’abord vocation à défendre la mémoire du mouvement ouvrier. Néanmoins, il est exact que certaines notions historiques ou questions théoriques simplement énoncées dans notre texte nécessitent peut-être d’être explicitées. Cela fait justement partie du travail d’appropriation et d’approfondissement nécessaire à la classe ouvrière.(1)
Ce courrier s’inscrit pleinement dans le processus de réflexion indispensable qui est mené pour tenter d’armer le prolétariat sur le plan théorique, l’arme théorique étant en elle-même une “force matérielle”.
RI, 9 mars 2018
1 Nous renvoyons à ce titre nos lecteurs à nos Thèses : La décomposition, phase ultime de la décadence capitaliste, ainsi qu’à notre série d’articles parut dans la Revue internationale : Comprendre la décadence du capitalisme.
Au-delà de sa phraséologie anti-guerre, face à l’épreuve du conflit mondial qui vient, le Parti socialiste étale son opportunisme qui débouchera sur la trahison de l’internationalisme prolétarien en août 1914.
La propagande nationaliste et chauvine de l’époque avait largement pénétré les rangs des ouvriers, nourrie parfois par l’utilisation de travailleurs étrangers pour briser les luttes. Entre 1887 et 1889, une partie du mouvement ouvrier était influencée par les idées populistes et chauvines du général Boulanger.(1) L’affaire Dreyfus en 1898 alimenta à nouveau une poussée nationaliste et divisa le mouvement ouvrier. Les menaces de guerre allaient encore aggraver la situation.
Il faut s’interroger sur le cas de Guesde, qui incarnait “le socialisme fait homme” pour beaucoup de militants de l’époque : comment s’est-il converti, a-t-il abandonné ses convictions d’hostilité envers tout compromis avec les forces bourgeoises pour se reconvertir en fervent patriotard puis en ministrable entre 1914 et 1916 ? Ce n’est pas un cas isolé, puisque d’autres socialistes de la IIème Internationale, beaucoup plus solidement et théoriquement armés comme Plekhanov ou Kautsky, ont également succombé à la trahison. Si la politique sectaire et autoritaire qu’il a constamment mené vis-à-vis des syndicats, sa vision de plus en plus opportuniste de la lutte politique et parlementaire, sa conception figée et schématique de la révolution s’accompagnaient d’un patriotisme dont il ne s’est jamais départi, c’est que pour lui “la guerre est mère de révolution” (selon la formule de l’ex-blanquiste Édouard Vaillant dès 1902, lui aussi devenu un fervent patriote après l’assassinat de Jaurès). Son “modèle” pour affirmer que la guerre accoucherait d’une révolution sociale était le jacobinisme de la révolution bourgeoise française et non le marxisme dont il n’a jamais compris la question centrale de l’internationalisme prolétarien. Il a toujours hautement revendiqué ce patriotisme et on peut citer des extraits de son Appel aux travailleurs français dès 1883 : “l’internationalisme n’est ni l’abaissement, ni le sacrifice de la patrie”. Il dira bientôt : “Si la France est attaquée, il ne faut pas la désarmer, ni la livrer” et s’exclamera même ultérieurement : “On ne peut plus dire aux ouvriers et paysans qu’ils n’ont plus de patrie” ou encore “La France n’aura pas de plus ardents défenseurs que les socialistes du mouvement ouvrier”. Face à cela, Jaurès est le seul à proclamer encore son fameux “Guerre à la guerre !” et la CGT est aussi la seule organisation ouvrière à réclamer des actions coordonnées internationalement contre la guerre.
Au moment du congrès de Stuttgart de la IIème Internationale en 1907, 60 000 personnes manifestèrent contre le danger de guerre et à la suite de la motion présentée par l’écossais Keir Hardie et Édouard Vaillant, Bebel y proposa une résolution contre la guerre mais sans évoquer le fait que le militarisme et la guerre faisaient partie intégrante du système capitaliste. Ce qui amena Rosa Luxemburg et Lénine à déposer un amendement qui portait la marque d’un internationalisme intransigeant : “Au cas où la guerre éclaterait, les représentants de la classe ouvrière ont le devoir de s’entremettre pour la faire cesser immédiatement et d’utiliser de toutes leurs forces la crise économique et politique créée par la guerre pour agiter les couches populaires les plus profondes et précipiter la chute de la domination capitaliste”. La résolution et l’amendement furent finalement approuvés par le congrès mais cela restera une déclaration purement verbale. La dérive fut rapide : Jaurès et Vaillant préconisèrent encore l’insurrection et la grève ouvrière mais uniquement “en cas de guerre offensive”. Si le Congrès de l’Internationale à Copenhague en 1910, mis en avant certains moyens pour l’empêcher comme la grève générale, l’agitation et l’action politique et si la délégation franco-britannique proposa encore une grève générale dans l’industrie d’armements et le secteur des transports, la délégation allemande s‘y opposa dans un état d’esprit légaliste très significatif de sa gangrène opportuniste : pour que les partis socialistes ne “soient pas mis hors-la-loi”. Elle fut de plus en plus vue comme une fatalité inévitable. Les tensions guerrières entre la France et l’Allemagne au Maroc (Tanger en 1905, Agadir en 1911) ne suscitèrent que peu de réactions au sein du Parti socialiste comme au sein du parti allemand et de l’Internationale. Au congrès de Bâle en 1912, en pleine guerre des Balkans, s’incrusta l’idée que la guerre n’était pas si catastrophique car de la guerre pouvait surgir la révolution. Sa résolution stipulait ainsi “que les gouvernements n’oublient pas que la guerre franco-allemande donna naissance à l’insurrection révolutionnaire de la Commune de Paris”, ce qui allait amener la plupart des socialistes à la soutenir directement par la suite. En Allemagne, le Parti socialiste se refusa à toute action pour ne pas compromettre son avenir électoral. Seul Karl Liebknecht défendit fermement la nécessité d’une lutte active contre la menace guerrière mais il fut accusé “de haute trahison” pour avoir publié sa brochure Militarisme et anti-militarisme et fut condamné en octobre 1907 à 18 mois de prison.
Au sein du Parti socialiste, entre 1911 et 1913, après le congrès du Havre, Édouard Dolléans dans son Histoire du mouvement ouvrier constate qu’ “il n’y a plus chez les militants ni chez les chefs du parti, cette flamme d’action, cet enthousiasme, cet esprit de sacrifice de l’époque passée. La guerre exerce déjà préventivement ses effets corrupteurs”. La guerre démoralisa les énergies comme si elle était déjà là, dissolvant les volontés, rompant les élans. En quelque sorte, le suicide de Paul et Laura Lafargue en 1911 marqua symboliquement la fin d’une période pour le Parti socialiste.
Au sein du mouvement syndicaliste, cependant, tous les syndicats révolutionnaires étaient d’accord sur un “antimilitarisme corporatif” : l’armée était perçue par eux comme le suprême rempart de la bourgeoisie, le “chien de garde” du capitalisme, et d’ailleurs le gouvernement l’utilisait constamment dans la répression des grèves ouvrières ; il s’agissait donc d’empêcher que le bourrage de crâne et l’atmosphère de la caserne ne détournent les jeunes du syndicalisme ; la CGT pris une part active à la propagande dans l’armée pour inciter les jeunes soldats du contingent à ne pas faire usage de leurs armes contre les ouvriers grévistes.
En 1896, dans son message aux organisations allemandes, la Fédération des Bourses du Travail mettait en avant “la lutte contre le patriotisme”. Il serait néanmoins excessif de prendre les déclarations des congrès syndicaux sur l’armée comme le reflet de l’opinion dans la CGT. Par exemple, la résolution présentée par Yvetot au congrès d’Amiens, qui parlait d’intensifier la propagande antimilitariste et antipatriotique ne recueillit qu’une très faible majorité, et d’autres interventions (Luquet, Merrheim) furent nettement plus en retrait. Mais cette action n’est pas à minimiser et, inlassablement, la bourgeoisie dénonçait cette orientation anti-nationale et feignait de se désoler de voir la CGT s’éloigner de l’intérêt national à cause de la prétendue furie d’une poignée d’excités.
Parallèlement à leur action dans l’armée, les syndicalistes se préoccupèrent d’assurer des liaisons prolétariennes internationales pour les grèves et contre la guerre. En 1901, lors d’un premier projet de loi sur les retraites, la CGT se déclara “hostile à tout projet qui ne serait pas applicable aux étrangers résidant en France”. En 1902, au moment des tensions avec l’Angleterre, des cégétistes allèrent à Londres demander la solidarité des travailleurs du Royaume-Uni par-dessus les frontières. Après celle des typographes en 1889, d’autres fédérations internationales furent d’ailleurs crées dans la métallurgie (1904), le textile (1906), le bâtiment (1910). En pleine menace de guerre franco-allemande après Tanger, ce furent des mineurs allemands qui répondirent et vinrent à l’appel des syndicats français pour tenter de sauver les emmurés de Courrières. Les caisses de grèves internationales, comme celle des typographes en 1906, permirent de prolonger des mouvements. En 1903, la CGT organisa dans les ports, une solidarité avec les dockers hollandais en grève. En avril 1906, un meeting CGT se tint à Paris pour organiser la participation des travailleurs étrangers à la lutte pour les 8 heures, “considérant que les frontières n’existent que par la volonté de ceux qui ont intérêt à diviser les travailleurs pour les exploiter plus facilement”. A son congrès de Marseille en 1908 et alors que ses principaux dirigeants sont en prison, la CGT préconisait la grève générale contre la guerre : “Le congrès déclare qu’il faut, du point de vue international, faire l’instruction des travailleurs, afin qu’en cas de guerre entre puissances, les travailleurs répondent à la déclaration de guerre par une déclaration de grève générale révolutionnaire”. Cependant, le tableau était loin d’être idyllique : certaines fédérations envoyèrent même des délégués au ministre Millerand pour obtenir l’arrêt de l’immigration.
Sur le plan international, la CGT fut à l’origine de plusieurs tentatives d’actions concertées. Elle voulut demander au congrès d’Amsterdam de 1905 qu’on inscrive à l’ordre du jour non seulement la journée de huit heures et la grève générale mais aussi la question de l’antimilitarisme. Elle proposait, en cas de menace de guerre, d’entrer directement en rapport avec les syndicats du pays “adverse”. Le secrétaire des syndicats allemands, Legien, s’y refusa, et ce refus réitéré amena d’ailleurs le bureau de la CGT à suspendre ses rapports avec le bureau international. En janvier 1906, Griffuelhes vint à Berlin pour préparer une action internationale contre la guerre, mais Bebel imposait comme préalable une entente entre le PS et la CGT ; Griffuelhes repartit amer et dépité. En 1912 encore, appelés par la CGT à organiser dans chaque pays une manifestation simultanée contre la guerre, les syndicats allemands et autrichiens se dérobèrent sous prétexte qu’une telle manifestation, de caractère politique, était du ressort du parti et non des syndicats, argument qu’ils utilisèrent régulièrement pour éviter tout débat de fond sur ces questions. Incontestablement, les obstacles rencontrés au sein de la IIème Internationale, gangrenée par l’idéologie réformiste, le parlementarisme, l’opportunisme, le fédéralisme et surtout le nationalisme ne purent que renforcer la CGT dans l’idée que rien ne pouvait venir des partis socialistes ni surtout de la direction du syndicat orientée par le parti. Comme le souligne Rosmer : “Syndicalistes révolutionnaires et socialistes des partis de la IIème Internationale suivaient deux voies différentes. Même les démonstrations communes organisées contre le danger de guerre quand la menace s’en précisait, ne pouvaient faire disparaître les divergences qui les opposaient ; elles les atténuaient à peine”. Les syndicalistes révolutionnaires ignoraient ou dénonçaient les opérations parlementaires du Parti socialiste dont les dirigeants ne leur inspiraient aucune confiance. Seuls, sans doute, les socialistes russes échappaient à cette condamnation générale.
Mais la CGT aussi bien que le PS était partie prenante de cette dérive opportuniste et s’impliquait de plus en plus dans une démarche patriotarde. Même s’il existait bien l’idée que la solidarité nationale ne peut exister car il ne peut y avoir de solidarité entre exploiteurs et exploités, l’idée d’une supériorité de la qualité révolutionnaire du mouvement ouvrier français ne pouvait que renforcer dans le syndicat les réactions chauvines. Ce fut aussi un poison employé pour entraîner la CGT dans l’union sacrée d’août 1914. Rosmer nota lucidement que “la préparation de la guerre était beaucoup mieux menée que l’action contre la menace de guerre par la direction confédérale de la CGT et la gagnait de vitesse”.
Le 27 juillet 1914, à l’appel de la CGT, une foule importante manifesta à Paris son opposition à la guerre qui vient ; il y eu des manifestations identiques en province (Lyon, Limoges...). Parallèlement, au congrès extraordinaire du Parti socialiste en juillet 1914, Jaurès préconisa “la grève générale ouvrière simultanément et internationalement organisée” pour prévenir et empêcher la guerre ; il s’efforça de faire adopter cette position par les autres partis socialistes européens. Le 28 juillet, la SFIO publia encore un manifeste déclarant “A bas la guerre ! Vive la république sociale !” Mais Jaurès était assassiné le 31 juillet. Dès lors, les événements s'accélérèrent et la machine de guerre fut lancée à pleine vitesse le 28 août 1914. Le 2 août, le futur dirigeant stalinien, Marcel Cachin, osait se réclamer de Jaurès pour ratifier la position chauvine et la trahison du Parti socialiste : “Il faut accomplir maintenant, comme le proclamait Jaurès, notre devoir envers la patrie. Nous promettons de faire à la fois tous nos devoirs de Français et de socialistes fidèles à l’Internationale” et Édouard Vaillant renchérit : “En présence de l’agression, les socialistes accompliront tous leur devoir pour la patrie” ; le 4 août, sur la tombe même de Jaurès, lors de son enterrement, le secrétaire général de la CGT, Jouhaux, déclara à son tour : “Acculés à la lutte, nous nous levons pour repousser l’envahisseur, pour sauvegarder le patrimoine de civilisation et d’idéologie généreuse que nous a légué l’histoire”. Le même jour, les socialistes votèrent les crédits de guerre et le 26 août, ils adhérèrent au pacte gouvernemental d’Union sacrée. Plusieurs socialistes comme Guesde et Vaillant acceptèrent d’entrer dans le gouvernement. En effet, à la quasi-unanimité, l’opinion publique ouvrière, influencée par la propagande nationaliste, admit la thèse officielle selon laquelle la guerre était une guerre juste.
Car après l’assassinat de Jaurès, ce ne fut pas seulement Guesde et Vaillant qui sombrèrent mais tout l’appareil du Parti socialiste et une majeure partie de la CGT qui s’engagèrent dans la guerre patriotique et la participation au gouvernement malgré la présence de Trotsky en France qui trouva dans le syndicaliste Alfred Rosmer un autre défenseur de l’internationalisme. Les militants ouvriers de la CGT, dans leur majorité, se rallièrent à la guerre ; seuls quelques minoritaires regroupés soit autour de Merrheim soit du journal de Monatte, La Vie ouvrière, fondé en 1909, manifestèrent publiquement leur désaccord. Cela amena Monatte, avant d’être mobilisé, à démissionner du comité confédéral de la CGT.
Rosmer et Monatte tentèrent de créer une minorité internationaliste. Dans les rangs socialistes, seuls quelques-uns maintinrent une opposition à la guerre, comme Fernand Loriot au sein du pacifiste Comité pour la reprise des relations internationales (CRRI) ou Charles Rappoport.
Comme devait le déclarer Lénine en 1916 dans sa brochure L’opportunisme et la faillite de la IIème Internationale : “Le contenu politique de l’opportunisme et celui du social-chauvinisme sont identiques : collaboration des classes, renonciation à la dictature du prolétariat, à l’action révolutionnaire, reconnaissance sans réserve de la légalité bourgeoise, manque de confiance en le prolétariat, confiance en la bourgeoisie”.
Si la trahison de l’internationalisme prolétarien signa l’arrêt de mort de la IIème Internationale dans tous les pays, l’opportunisme se cristallisa en Allemagne sur le vote au Reichstag des crédits de guerre qui constituait un premier verrou que la bourgeoisie devait faire sauter pour que le déclenchement de la guerre soit possible. En France, c’est sous la forme du patriotisme, au nom de “la défense de la patrie en danger” que la gauche du Parti socialiste exprima toute ses faiblesses et ses tares alors que la bourgeoisie parvint à faire sauter le second et ultime verrou, le dernier rempart contre la guerre, avec l’assassinat de Jaurès.
La conférence de Zimmerwald près de Berne en septembre 1915, première réaction prolétarienne face au carnage de la première boucherie mondiale, rassembla 37 délégués de 12 pays européens auxquels seuls participèrent, côté français, Merrheim, de la fédération CGT de la métallurgie, et Bourderon, militant socialiste et dirigeant de la fédération CGT des tonneliers. La majorité pacifiste des délégués (dont les Français) souhaitait que la conférence serve uniquement à affirmer la volonté de défendre l’idéal internationaliste et de l’opposition à la “guerre impérialiste”. Cependant, une minorité, la “gauche de Zimmerwald”, menée en particulier par Lénine, soulignait que la capitulation des dirigeants socialistes de la IIème internationale devant le nationalisme et la guerre constituait une trahison totale des principes prolétariens. Pour Lénine, l'échec tragique de la IIème internationale rendait indispensable la fondation d’une nouvelle Internationale et de nouveaux partis, en rupture totale avec les sociaux-démocrates ayant participé à l’union sacrée. Toutefois, cette minorité de gauche voyait dans les résultats de la conférence, c’est-à-dire la réaffirmation de l’internationalisme, un “premier pas” pour la reconstruction du mouvement socialiste sur des bases nouvelles. La deuxième Conférence internationale à Kienthal en mars 1916, marqua une rupture avec le courant et la phraséologie pacifistes.
Ce combat pour sauver l’organisation prolétarienne ne passait pas par la refondation immédiate de nouveaux partis. Seuls Lénine et Zinoviev avaient compris la nécessité d’une rupture nette de programme orientée vers cette construction future, position qu’ils défendirent dans leur brochure Contre le courant.
Par ailleurs, un courant réclamant l’arrêt de la guerre se développa en France, renforcé par les échecs militaires de l’été 1916. En 1917, des compagnies se mutinèrent. L’économie nationale, réorganisée pour la guerre, fit largement appel à la main-d’œuvre féminine ; les revendications “à travail égal, salaire égal” apparurent. Les “munitionnettes” remplacèrent les hommes dans les usines de guerre. Elles firent grève pour les salaires stimulées par les événements révolutionnaires en Russie.
En France, l’enthousiasme était grand pour la Révolution russe qui nourrissait d’espoirs nouveaux les prolétaires ; l’image qui est donnée d’une République des conseils des travailleurs annonçait le dépérissement de l’État attendu de tous les révolutionnaires. À l’aube de 1919, après que les gouvernements alliés aient remporté une victoire chèrement acquise, le prolétariat d’Europe tenta d’entraîner une révolution mondiale, mais les tentatives en Allemagne et en Hongrie notamment furent écrasées. En 1919, à l’initiative des bolcheviks russes, au pouvoir depuis 1917, et en raison de la “faillite de la IIème Internationale” se constitua l’Internationale communiste. En 1919 et 1920, un courant se constitua au sein du Parti socialiste en France pour adhérer à cette IIIème Internationale ; les discussions au congrès de Tours de décembre 1920 portaient sur les conditions d’adhésion. Le Parti socialiste éclata : les majoritaires constituèrent la Section française de l’Internationale communiste (SFIC) qui deviendra le Parti communiste français et les minoritaires continuèrent la SFIO qui deviendra le Parti socialiste, toujours affilié à la IIème Internationale, mais désormais pleinement intégré à l’appareil d’État de la bourgeoisie. Après la guerre et la fondation de la IIIème Internationale, la scission du Congrès de Tours et la formation du Parti communiste marquèrent la mort définitive du Parti socialiste comme parti prolétarien (y compris ceux qui se réclameront ensuite d’une prétendue “gauche socialiste” dans la SFIO). Mais ce tout nouveau Parti communiste, sous l’égide de l’Internationale communiste ne fut pas en mesure de se doter d’une orientation programmatique suffisamment claire pour écarter les pratiques opportunistes du passé et laissa pénétrer en son sein nombre d’anciens patriotards. La SFIC continua ainsi à payer un tribut qui pèsera lourd : l’absence d’une véritable Gauche marxiste en France.
Wim, 10 février 2018
1 Ce militaire ultra-belliqueux, ancien acteur de la répression de la Commune puis à la tête de plusieurs corps expéditionnaires dans les colonies, de la Kabylie à la Cochinchine, partisan de la guerre immédiate avec l’Allemagne, rassemble de nombreux électeurs mécontents autour de la Ligue des patriotes. Au sein du mouvement ouvrier, une partie importante des blanquistes ou le polémiste Rochefort, ancien communard, font partie de ses soutiens. Après l’avortement du coup d’Etat prôné par ses partisans, il devra finalement s’exiler.
Links
[1] https://fr.internationalism.org/files/fr/pdf/ri469.pdf
[2] https://fr.internationalism.org/en/tag/7/537/syrie
[3] https://fr.internationalism.org/en/tag/5/59/irak
[4] https://fr.internationalism.org/en/tag/5/36/france
[5] https://fr.internationalism.org/en/tag/5/434/afrique-du-sud
[6] https://www.non-fides.fr/?Marseille-Discussion-publique-autour-de-Jusqu-ici-tout-va-bien
[7] https://www.unioncommunistelibertaire.org/Deux-controverses-au-Forum-pour-un-antiracisme-politique-7099
[8] https://www.non-fides.fr/?La-race-a-coup-de-poing-americain
[9] https://nouveaupartianticapitaliste.org/actualite/antiracisme/racisme-detat-la-preuve-par-jean-michel-blanquer
[10] https://fr.internationalism.org/en/tag/vie-du-cci/courrier-des-lecteurs
[11] https://fr.internationalism.org/en/tag/histoire-du-mouvement-ouvrier/revolution-russe