Pour les organisations politiques, la frontière de classe qui sépare le camp bourgeois du camp prolétarien constitue une sorte de "soupape" qui ne permet le passage que dans un seul sens : du terrain prolétarien à celui de la bourgeoisie, jamais dans le sens inverse.
La gauche du capital vient d’engendrer deux nouveaux avortons à prétention "révolutionnaire" : "Union ouvrière" et "Combat communiste", tous deux issus de l'organisation trotskyste "Lutte Ouvrière". A la lecture des premiers numéros de leurs publications, nous pouvons confirmer qu'une fois de plus la vieille loi de la soupape s'est révélée juste.
L'histoire du mouvement ouvrier connaît des centaines de trahisons. Les exemples d'organisations politiques prolétariennes qui n'ont pu résister à la très puissante attraction du camp de la classe dominante sont malheureusement difficiles à compter. Parfois ces cas ont été de taille : la IIème Internationale avec la presque totalité de ses partis sociaux-démocrates, puis la IIIème Internationale avec le parti bolchevik en tête et tous les partis communistes à sa suite, ont pu, au jour de triomphe de la contre-révolution, abandonner en renégats le camp prolétarien. Et si les internationales n'ont pu survivre à leur trahison que formellement (car la bourgeoisie, de par son être même, ne peut être internationaliste), les partis nationaux sont par contre devenus de véritables bastions de la contre-révolution au sein des travailleurs.
La victoire de la bourgeoisie sur le prolétariat n'est pas seulement physique et économique : elle est aussi idéologique. Et dans le combat permanent des classes chaque trahison d'une fraction révolutionnaire s'est inscrite comme un puissant coup porté par la bourgeoisie contre son irréductible ennemi ouvrier. Pour le prolétariat, de tels coups sont aussi néfastes, et souvent plus, que les massacres et les écrasements physiques des luttes ouvrières. Le combat galvanise, la trahison démoralise. Or la conscience, la foi et la volonté révolutionnaires sont -avec sa capacité d'organisation-, les seules armes réelles dont dispose la classe ouvrière pour sa lutte révolutionnaire.
Mais si l'armée du prolétariat a cédé à la bourgeoisie des organisations précieuses, l'inverse n'a jamais été possible. On trouve dans les rangs du combat historique du prolétariat des militants qui sont passés auparavant par des organisations bourgeoises, ex : Plekhanov était au départ du parti populiste. Mais ce sont toujours des individus, jamais des organisations. L'histoire ne connaît aucun cas d'organisations bourgeoises qui soient devenues ultérieurement prolétariennes ; aucun exemple significatif d'organisation prolétarienne qui ait surgi de la scission d'une organisation bourgeoise.
Pourquoi en a-t-il toujours été ainsi ? Pourquoi n'a-t-on jamais vu une organisation prolétarienne surgir du sein d'une organisation bourgeoise, alors, que l'inverse a été si fréquent ?
Deux raisons majeures expliquent ce fait : 1° La différence de nature entre le programma prolétarien et les théories bourgeoises. 2° Les mécanismes mêmes qui caractérisent une scission organisée.
Le Programme communiste est cohérent ou il n'est rien. Pour l'abandonner, pour le trahir, il suffit de le rendre incohérent, d'abandonner une seule de ses positions fondamentales. Il est de ce point de vue opposé aux théories politiques bourgeoises.
La bourgeoisie ne fonde pas son pouvoir sur sa conscience, sur sa capacité à comprendre et à analyser le monde qui l'entoure. Tout comme l'esclavagisme et le féodalisme, le capitalisme est un résultat "aveugle" du développement des forces productives. "Dans la production sociale de leur existence, dit Marx, les hommes établissent entre eux des rapports de production indépendants de leur volonté." Le socialisme sera aussi un résultat du développement des forces productives. Mais, alors que la conscience était un élément absolument secondaire pour 1'instauration et le maintien des sociétés d'exploitation, elle constitue une condition nécessaire, INDISPENSABLE pour la destruction du capitalisme et l'instauration du communisme.
Pour consommer les bénéfices de l'exploitation, pour les transformer en nouveaux moyens d'exploitation ou même pour remplacer le despote féodal par le despotisme des lois capitalistes, la bourgeoisie n'a pas besoin d'une conscience politique très approfondie. Elle en est d'ailleurs incapable. Son pouvoir dépend de la force brute de son Etat et de sa capacité à faire accepter le système par les exploités.
Par sa tâche mystificatrice, la bourgeoisie peut se servir de n'importe quelle aberration de la pensée, aussi éloignée soit—elle de la réalité (la religion par exemple). Du moment qu'elle lui permet de justifier son Oppression et d'inculquer la soumission et l'abnégation aux exploités. La pensée politique des classes exploiteuses n'est pas et ne peut être un instrument cohérent capable de rendre compte de la réalité concrète, parce qu'elle doit être d'abord un "OPIUM DU PEUPLE". Qu'importe la cohérence du moment qu'on a l'ivresse.
Le bourgeois n'a d'ailleurs même pas conscience de ce fait. Il est la première "victime" de son mensonge. La particularité c'est que pour lui, elle est une justification de ses privilèges, alors que pour les autres elle bat une consolation à leur souffrance.
Il en est tout autrement pour la théorie de la classe révolutionnaire exploitée : le prolétariat.
D'une part, du fait que le but de sa révolution n'est pas le remplacement d'une classe exploiteuse par une autre, mais la fin de l'exploitation. Le prolétariat est la première classe révolutionnaire de l'histoire qui n'a plus besoin d'idéologies mystificatrices. La pensée révolutionnaire prolétarienne est la première dans l'histoire qui a la possibilité d'être une pensée non-mystifiée capable d'envisager la réalité sans fard, de façon cohérente, scientifique.
Mais d'autre part, le prolétariat est aussi la première classe révolutionnaire pour qui la conscience objective est une NECESSITE, un impératif concret et matériel. Les autres classes, telle la bourgeoisie, ont pu développer leurs nouveaux rapports de production au sein même de l'ancienne société : bourgeois et seigneurs féodaux ont coexisté pendant des siècles en se partageant les masses à exploiter dans le cadre du pouvoir politique féodal. Lorsque la révolution politique est intervenue pour concentrer le pouvoir uniquement aux mains de la bourgeoisie (Révolution bourgeoise), il y avait déjà longtemps que les rapports de production bourgeois avaient commencé à dominer la société. Les "penseurs" bourgeois qui ont surgi pour créer la justification idéologique de ce changement politique pouvaient raconter des âneries aussi scientifiques que les théories du "despote éclairé" de Voltaire, sans que cela empêche la révolution d'avoir lieu : de toute façon l'essentiel, la transformation réelle des rapports de production, avait déjà été fait.
Rien de cela n'est possible pour la classe ouvrière. Lorsqu'elle prend le pouvoir politique, TOUT reste à faire sur le terrain de la production et, par ailleurs, ce qu'elle doit faire est radicalement opposé à tout ce qui a existé auparavant: le communisme ne sera pas un nouveau système de lois économiques, c'est-à-dire les hommes soumis aveuglément à des lois économiques stables, à des relations de production qui s'imposent à eux "indépendamment de leur volonté". C'est la fin de l'esclavage économique. La nouvelle société ne pourra être qu'une OEUVRE CONSCIENTE du prolétariat.
La théorie de la classe révolutionnaire ne peut donc plus se contenter de quelques approximations incohérentes tout justes bonnes à se justifier vis-à-vis des autres classes.
La conscience objective des buts réels et des moyens appropriés de la révolution est une FORCE MATERIELLE indispensable, dont l'existence conditionne matériellement la réussite de la transformation de la société.
Autant les théories fumeuses et incohérentes sont nécessaires pour les révolutions bourgeoises, autant une théorie juste, scientifique et cohérente, c'est-à-dire capable de rendre compte de la réalité et de constituer un moyen réel de la transformer est indispensable pour la révolution prolétarienne. Il ne s'agit pas d'un goût éthique pour la "vérité en soi", mais d'une nécessité matérielle concrète.
La nature des positions politiques du prolétariat, son programme historique, a donc comme caractéristique spécifique par rapport aux positions politiques bourgeoises d'être un CORPS COHERENT, UNIQUE, défini par la réalité même qu'il appréhende : la société capitaliste et l'expérience pratique de la lutte pour sa destruction.
On comprend dès lors aisément combien il est simple d'abandonner le programme prolétarien pour tomber dans l'incohérence et les fumisteries bourgeoises et combien, par contre, il est complexe de quitter le marais idéologique bourgeois pour s'élever à la cohérence théorique du prolétariat.
Le programme communiste n'est pas une somme de positions juxtaposées. Il contient une synthèse d'"acquis" donnés par l'expérience historique de la classe ouvrière, mais aucun de ces acquis n'a un sens en lui-même, par lui-même, isolé du reste des acquis. Une position politique particulière du programme communiste n'est, en fait qu'une manifestation, parmi d'autres, sur un problème concret précis, d'une vision générale, d'une cohérence globale.
C'est Pourquoi, on ne peut pas parvenir aux positions prolétariennes à partir de quelques idées à apparence révolutionnaire récupérées au sein d'une organisation bourgeoise, aussi radicale qu'elle se prétende
Il y a de moins en moins de partis bourgeois ayant le courage de se réclamer de leur classe. Pour pouvoir s'acquitter de leurs tâches spécifiques d'endormeurs des exploités, ils sont de plus en plus contraints d'emprunter un langage "ouvrier", si possible "révolutionnaire". Et ce phénomène ira en se développant au fur et à mesure qu'iront s'étendant les luttes de la classe. Pour cela, ils intégreront dans leurs programmes, du moins en paroles, des positions en apparence prolétariennes.
On "radicalise" son langage. Cependant, pour une organisation politique, deux ou plusieurs positions prolétariennes juxtaposées ne sont pas le Programme communiste, ni même un pas vers lui, du moment qu'elles sont accompagnées de positions bourgeoises. Une seule position bourgeoise suffit à Ôter tout caractère prolétarien à un parti prétendu ouvrier. La social-démocratie allemande a perdu toute nature ouvrière, malgré ses traditions, malgré sa formation, du fait d'avoir pris une seule position bourgeoise : la participation à la guerre impérialiste.
Celui qui, ayant adhéré à une organisation bourgeoise -croyant s'intégrer à la lutte prolétarienne, mystifié par le langage "ouvrier" de celle-ci- voudrait un jour rompre avec elle pour retrouver les positions de classe, ne peut en aucun cas se contenter de rejeter "les quelques positions fausses de cette organisation" et "les remplacer par de bonnes". C'est toute la vision d'ensemble qui doit être "remplacée".
C'est une illusion de croire qu'on peut "conserver" quelque chose des positions politiques d'une organisation bourgeoise. C’est s'imaginer que le Programme du prolétariat est un agrégat composé d'éléments divers qui peuvent être ajoutés ou soustraits au gré de sa conscience individuelle.
Le Programme prolétarien est le produit de la conception cohérente du monde, d'une classe dont les intérêts historiques sont clairement et objectivement définis dans la réalité sociale. Il n'accepte en son sein aucune position bourgeoise, parce que dans la réalité il n'y a rien de conciliable entre la classe révolutionnaire exploitée et la classe exploiteuse réactionnaire.
La rupture avec une organisation politique du capital doit Être -pour être réelle- une rupture avec TOUT ce qu'elle défend, car RIEN N'Y EST A CONSERVER. Autrement la rupture n'est pas un dégagement du bourbier réactionnaire mais un ré- enfoncement à un endroit différent.
UN INDIVIDU peut parfaitement parvenir à établir une telle rupture. Cela dépend de sa conscience et l'évolution de sa conscience politique n'est conditionnée -du point de vue organisationnel- que par sa capacité INDIVIDUELLE à se débarrasser de tout le fatras idéologique qu'il a ingurgité pendant son travail dans une organisation du capital.
Mais IL EN EST TOUT AUTREMENT POUR UN GROUPE POLITIQUE. Les "mécanismes" d'une scission imposent à un groupe d'individus (aussi restreint soit-il) des entraves insurmontables qui rendent pratiquement impossible le passage ORGANISE d'une organisation politique bourgeoise à une organisation prolétarienne.
Une scission n'est pas la rupture d'une somme d'individus épars. Elle implique des individus plus ou moins fortement organisés au sein de l'organisation qu'ils s'apprêtent à quitter. C'est à dire, des individus qui possèdent, à côté des désaccords qui les conduisent à rompre (ou à être exclus), un certain nombre de positions communes avec l'organisation d'origine. Ces positions qui les lient à l'ancienne organisation peuvent être plus ou moins nombreuses, plus ou moins importantes. Mais elles existent toujours du moment qu'on parle de scission. Dans la "nouvelle" organisation subsistent en conséquence, immanquablement, toutes les positions considérées "non erronées" de l'ancienne. Une scission est toujours une "filiation", aussi "radicale" qu'ait pu être la rupture. Et la marque de cette filiation n'est autre que la continuité d'un certain nombre de positions. .
Lorsqu'une organisation révolutionnaire rompt avec une organisation ouvrière qui vient de trahir en adoptant des positions bourgeoises, elle se réclame de la continuité de l'ancien corps. Elle dénonce la trahison, l'abandon des principes et s'affirme comme la continuité de la survivance des principes de départ.
C'est ainsi que la III internationale, par exemple, s'est fondée en dénonçant la trahison de la II, et le passage définitif de celle-ci date le camp de la bourgeoisie. Ce faisant, elle pouvait et devait se réclamer des principes prolétariens qui avaient présidé à l'existence de l'internationale Socialiste. L'Internationale Communiste pouvait être le fruit de différentes scissions de la II, et rester une organisation révolutionnaire, parce que la II était une véritable organisation ouvrière. Elle était le parti mondial du prolétariat pendant des décennies et comme telle elle avait à transmettre tout l'acquis théorique et organisationnel des luttes prolétariennes de son temps.
Cet acquis que les parlementaires social-démocrates venaient de fouler au pied en votant les crédite de guerre, dans les principaux pays belligérants, la gauche de l'internationale (et principalement les bolcheviks et les spartakistes) pouvaient et devaient le reprendre à leur compte et assurer la continuité vivante en rompant violemment pour former une nouvelle Internationale.
Mais de quelle continuité peut se réclamer une organisation qui rompt avec une organisation bourgeoise pour parvenir au Programme Communiste, c'est-à-dire au camp prolétarien ? Comme nous l'avons vu, du fait même de la nature cohérente du programme prolétarien, aucune position de la bourgeoisie ne peut être conservée, encore moins servir de base pour le ralliement au camp révolutionnaire.
La seule position qui peut être commune à des éléments qui rompent avec une organisation bourgeoise pour passer au prolétariat, c'est : nous avons tous été des aveugles. Mais on le comprend aisément, une telle position est une base peu flatteuse personnellement et politiquement plus qu'insuffisante, pour permettre la formation d'une organisation qui cherche en premier lieu à rejoindre la clairvoyance de la classe révolutionnaire. Sur la base de la seule dénonciation d'une organisation dans laquelle on a milité et qui faisait partie du camp du capital il est impossible de s'organiser. Sur cette base, il ne peut exister qu'une somme d'individus qui après avoir reconnu l'erreur bourgeoise qu'ils avaient commise, doivent reprendre individuellement le chemin du camp prolétarien. Individuellement, car la seule chose qui les lie entre eux est une participation effective au travail du capital.
Or, c'est précisément ce lien qu’il est indispensable de dissoudre en premier lieu. Chaque fois que cette dissolution n'a pas lieu, il y a inévitablement conservation des fondements politiques de l'organisation "mère". Il y a filiation avec les forces du capital.
Cette filiation peut prendre parfois la forme de la révolte infantile, du "contre-pied systématique". On croit alors rompre les liens avec l'organisation d'origine en s'efforçant de défendre "le contraire" de tout ce que pouvait défendre l'ancienne. Mais le critère d'orientation politique n'est pas pour autant l'expérience historique des luttes de la classe ouvrière. Lorsqu'on s'attache essentiellement à prendre le contre-pied d'une idéologie bourgeoise on ne peut aboutir qu'à un symétrique tout aussi bourgeois que la première. On demeure prisonnier de la même idéologie car on se détermine toujours par rapport aux idées politiques du capital et non en fonction de la lutte historique du prolétariat.
Ce genre de réaction est particulièrement fréquent en milieu "contestataire" étudiant. L'anarchisme, le "situationnisme" et autres apparentés du "cardanisme", se sont définis surtout en réaction au stalinisme et à son petit-fils, le trotskysme. Tout ce qui de loin ou de près ressemblait à un de ces derniers était réactionnaire et parallèlement était bon, "révolutionnaire", tout ce qui pouvait paraître être une critique de ces idéologies.
Le résultat était, entre autres, le rejet de la révolution russe, la plus grande expérience de la classe ouvrière, le rejet du marxisme et, sous une forme plus ou moins nette, le rejet de toute l'expérience historique de la classe considérée comme "vieille chose". Quant aux positions sur les problèmes fondamentaux de la lutte de classe, il est frappant de constater combien elles finissaient souvent par retrouver le "concret" de celles des groupes trotskystes et staliniens tant abhorrés.
Les organisations politiques de la bourgeoisie, aussi "radicales" et "révolutionnaires" se prétendent-elles, jouent -consciemment ou non, cela est secondaire- une fonction précise au service du capital. L'exercice de cette fonction crée des liens puissants qui les rattachent au capital au point d'y empêcher toute scission révolutionnaire, tout enfantement organisé au profit du prolétariat.
La lutte du prolétariat n'a pas commencé aujourd'hui. Il y a plus d'un siècle de combats ouvriers au cours desquels se sont définis les fondements concrets de cette lutte historique. Rejoindre le camp révolutionnaire aujourd'hui, ce n'est pas se définir par rapport à telle ou telle organisation de la gauche du capital, mais s'approprier des résultats de cette expérience. Or, cela ne peut être fait sans avoir auparavant rompu tout lien avec la politique du capital.
C'est ce que n'ont pu faire ni "Union Ouvrière", ni "Combat Communiste" en scissionnant de façon organisée de "Lutte Ouvrière".
Fruits de la crise politique du capitalisme.
La crise économique du capital entraine des secousses croissantes dans sa sphère politique. Et,..."lorsque le bateau coule, les rats quittent le navire". Le navire de la bourgeoisie fait de l'eau par toutes ses organisations politiques. . "Lutte Ouvrière", une des organisations gauchistes les plus connues (grâce notamment à la candidature d'A. Laguiller au poste de chef de toutes les polices, de toutes les armées et tribunaux du capital français) n'échappe pas à ce phénomène.
La "rupture" d'"Union Ouvrière" et 1'"exclusion" de "Combat Communiste" sont une manifestation, minuscule certes, mais authentique, de cette crise politique qui secoue le capital dans le monde entier.
Pour le cas du "gauchisme" -mouvement à base estudiantine depuis 1968- il faut ajouter qu’il subit aussi actuellement les conséquences de la fin du mouvement étudiant, lycéen, enterré par le début des luttes ouvrières ouvertes. Ce que nous avions écrit en 1969 (RI N°3, Ancienne Série) se vérifie avec une implacable irréversibilité : "Il n'y aura plus mouvement étudiant, parce qu'il y aura mouvement ouvrier".
Une filiation revendiquée.
Pourquoi "Union Ouvrière" et "Combat Communiste" ont-ils rompu avec "Lutte-Ouvrière" ? Pourquoi ont-ils cru nécessaire de créer deux nouvelles organisations politiques ?
Ils n'invoquent aucune raison sérieuse dans les premiers numéros de leur presse... et ils n'en invoqueront jamais aucune. Car, du point de vue du prolétariat, la seule raison valable pour rompre avec le trotskysme et le gauchisme, c'est le fait qu'ils constituent des courants politiques du capital. Or, non seulement l'idée’ n'est même pas insinuée, mais au contraire on se revendique de cette filiation.
Ce qui est dit dans les cinq paragraphes sur la rupture se résume à deux idées : Io "Notre tendance rejette le dogme selon lequel l'URSS serait aujourd'hui un Etat "ouvrier", même "dégénéré" comme l'affirme "L.O." et 2° "Renouer avec le véritable programme communiste est essentiel pour le mouvement ouvrier. Il ne nous a pas été possible de continuer à exprimer ces idées au sein de Lutte Ouvrière. C'est donc devant l’ensemble des travailleurs que nous les défendrons désormais, avec une vigueur renforcée, en tant que fraction (?) indépendante (??) du mouvement ouvrier révolutionnaire (???)".
"Union Ouvrière" est plus prolixe sur la question, mais c'est la même plaisanterie : "Une année de débat au sein de ce groupe (L.O.), et l'impossibilité pratique (?) qu'il y a à le transformer, nous ont à la fois appris la profondeur du mal (sic) dont il est atteint (et, par-delà lui, la quasi-totalité de l'actuel Mouvement "gauchiste") et la nécessité qu'il y a d'engager, en direction des exploités et des révolutionnaires, une entreprise radicale de rétablissement des principes révolutionnaires et d’intervention communiste directe au sein du Mouvement dans son ensemble".
Quant à la divergence principale elle semble bien se situer aussi sur la question des "Etats ouvriers dégénérés".
Quant aux rapports avec leur organisation mère, on nous dit donc qu'ils ont dû rompre ou être exclus parce que "Combat Communiste" ne pouvait pas "exprimer au sein de L.O." ses idées sur les "Etats ouvriers dégénérés", parce qu'il y avait pour "Union Ouvrière" "impossibilité pratique à le transformer", parce que L.O. et "la quasi-totalité" du gauchisme sont atteints d'un "mal" mystérieux...?
Qu'est-ce qu'ils appellent le mouvement révolutionnaire ? Quel est ce mal ? Pourquoi ces impossibilités d’expression sur les pays dits "socialistes" dans L.O.? En quoi "Union Ouvrière" voulait transformer L.O.?
Les deux avortons restent muets sur ces questions ou se perdent, tel "Union Ouvrière", dans des dissertations larmoyantes sur "la sectarisation extrême de la quasi-totalité des composantes du mouvement" ("sa première maladie") et sur la nécessité d'une "recomposition unitaire du mouvement prolétarien".
"Union Ouvrière" et "Combat Communiste" ne parviennent pas à donner d'explication à leur rupture avec le trotskysme tout simplement parce qu'en fait ils n'ont pas rompu avec lui.
Si on ne trouve nulle part dans leurs publications une dénonciation du trotskysme et du gauchisme en tant qu'éléments de la bourgeoisie, c'est parce qu'en fait aucune des deux "scissions" n'est sortie de ce camp.
En ne dénonçant pas la nature bourgeoise du gauchisme et du trotskysme, les deux avortons revendiquent en fait leur filiation bourgeoise. Et il ne pouvait en être autrement. .
La seule chose qui lie de telles organisations au moment de leur formation c'est leur origine commune. Dénoncer cette origine comme bourgeoise aurait été la première condition (nécessaire même si elle n'est pas suffisante) pour pouvoir tenter de "renouer avec le véritable programme communiste" (comme le veut "Combat Communiste"), ou pour "s'engager dans une entreprise radicale de rétablissement des principes révolutionnaires" (comme l'affirme "Union Ouvrière").
Mais si cette condition avait été remplie, il n'y aurait pas eu d'"Union Ouvrière" ni de "Combat Communiste"; les "scissionnistes" et les "exclus" auraient dû renoncer au délicieux caprice de faire leur propre petit torchon gauchiste. Et ça...
"Union Ouvrière", plagiant une formulation de Marx à propos de la dialectique de Hegel, écrit qu'il faut "dégager le noyau rationnel du gauchisme contemporain de sa gangue mystique". (Grands dieux!!). Que d'honneur pour ce détritus de l'idéologie bourgeoise en décomposition qu'est le "gauchisme". Le noyau du gauchisme n'est pas plus "rationnel" que la décomposition de la petite bourgeoisie dans le capitalisme décadent. Sa "gangue" n'est pas plus mystique que les fusils de la contre-révolution dont il est la dernière expression.
Ceux pour qui la pourriture du gauchisme n'est pas suffisamment avancée pour trouver la force de rompre avec lui, peuvent y rester; mais qu'ils n'aient aucune illusion sur le sort que leur réserve la révolution prolétarienne.
Révolte petite-bourgeoise oblige. "Union Ouvrière" teinte son langage d'une résonance "situationnisante" : "l'agitation spectaculaire des groupuscules", "la subversion radicale de toute la société de classes", "la révolution radicale qui est l'affaire des générations qui viennent", "les curés en tous genres", "réactiver les IDEES de la subversion radicale". "La subversion communiste du vieux monde", etc...
Les trotskystes honteux veulent probablement exorciser avec des mots les fantômes qui hantent la vie des militants de Lutte Ouvrière : le militantisme érigé en apostolat religieux, l'ouvriérisme, le vocabulaire populiste "pour ne pas effrayer les prolos", etc.
Peine perdue. Les avortons sont "trotskystes" dans l'âme. Trotskystes, entre guillemets, parce qu'en fait le trotskysme n'existe pas, il existe le stalinisme et il existe les divers "appuis critiques" au stalinisme. Ces critiques peuvent se réclamer de Trotsky, de Mao ou de Guevara. Mais objectivement ils ont tous la même caractéristique : la défense "critique" de la perspective stalinienne. Parasites des P.C., ils en sont les meilleurs appuis, ceux des heures critiques, des moments difficiles. Ils ne dénoncent le bureaucratisme des staliniens que pour mieux défendre leurs positions politiques contre-révolutionnaires au sein de la classe avec verbiage soi-disant plus radical .
"Union Ouvrière" et "Combat Communiste" rejettent aujourd'hui (cinquante ans après la Gauche Communiste) l'idée qu'il n'y a pas d'exploitation dans les pays soi-disant communistes. (Mais qui croit encore aujourd'hui à ce mensonge stalinien ?). Peut-être pourrait-on dire : mieux vaut tard que jamais. Même pas.
Pour le prolétariat, la dénonciation des pays dits "communistes" (ou "en voie" de le devenir) en tant que pays de capitalisme d'Etat, n'est qu'un aspect de la dénonciation de la TENDANCE GENERALE DU CAPITALISME DECADENT VERS SA FORME ETATISEE[1]. Tous les Etats du monde subissent cette tendance, TOUS LES ASPECTS DE LA VIE DU CAPITALISME sont marqués par cette évolution. Et principalement les rapports entre capital et force de travail, entre bourgeoisie et prolétariat.
Dans ce domaine, 50 ans d'encadrement et de "trahisons" syndicales, 50 ans de planification et d'exploitation avec la collaboration des appareils syndicaux, 50 ans d'intensification de l'exploitation et de désillusions sur toute possibilité d'obtenir de véritables réformes du capitalisme en faveur de la condition ouvrière, 50 ans enfin de massacré des insurrections ouvrières avec la participation active des syndicats , ont tracé avec du sang une frontière de classe entre le prolétariat et tous ceux qui d'une façon ou d'une autre se font les défenseurs (aussi "critiques" soient-ils) de ces institutions du capital. Dans le capitalisme décadent, la tendance mondiale au capitalisme d'Etat s’est manifestée en premier lieu par la transformation des syndicats en organes de l’Etat capitaliste. Dénoncer le capitalisme d'Etat, c'est d'abord dénoncer ces institutions comme organes de l'Etat
Or, non seulement "U.O " et "C.C." ne voient aucun lien entre le capitalisme d'Etat et les "trahisons" des syndicats, mais en outre ils ne font une critique de ces appareils que pour dénoncer les dirigeants, Séguy et Maire, "chiens de garde du capital dans les rangs de la classe ouvrière" ("Union Ouvrière"), "agents de la bourgeoisie au sein du mouvement ouvrier" ("Combat Communiste"), et, pour expliquer qu'afin de ne pas "se couper des exploités" il faut "développer dans les syndicats même (...) un travail d’opposition COMMUNISTE" ("Union Ouvrière").
Certes, "Union Ouvrière" dit bien qu'il faut "systématiquement mettre en évidence aux yeux des exploités la FONCTION SOCIALE d'encadrement du prolétariat des actuelles machines syndicales et pas seulement les "atermoiements des chefs"", mais il ne s'agit que d'une phrase démentie tout au long du reste du journal par la "critique des dirigeants" et l'appel à travailler au sein de cette police de l'Etat. Bref, à répéter en termes à peine plus "radicaux" ce que clament les "trotskystes" et autres "critiques" du stalinisme depuis des décades.
Les "atermoiements" et la confusion qui caractérisent les deux nouveaux journaux sur la question syndicale sont tels qu’ils pourraient peut-être laisser à certains des doutes sur leur incapacité à se dégager du trotskysme. Nous serions trop exigeants, trop intransigeants, trop sectaires... Leur position sur un autre problème que 60 ans de décadence capitaliste ont tranché en creusant une autre frontière de classe, les questions des "libérations nationales", Ôtent toute hésitation sur leur attachement au camp du capital.
Alors que depuis la première Guerre Mondiale, toutes les "luttes de libération nationale" n’ont servi qu’à fournir de la chair à canon ouvrière et paysanne sur l’autel des conflits entre grandes puissances impérialistes, alors que des centaines de mouvements nationalistes, ont démontré dans le sang une et mille fois que la voie nationaliste, dans les pays industrialisés comme dans les autres, est celle du renforcement du capitalisme d’Etat et de la marche aux boucheries capitalistes, alors que les travailleurs des pays coloniaux ou semi-coloniaux ont été utilisés systématiquement comme "pions" des grandes puissances sous prétexte de les rendre "Indépendants" (c’est-à-dire libres d’être exploités par leurs propres bourreaux nationaux, libres de mourir sous les bombes russes ou américaines, anglaises ou chinoises), "Combat Communiste" pousse sans gêne le cri de guerre confusionniste qui a permis tant de fois d’aboutir à ces opérations de mystification : "A bas le colonialisme. Vive la lutte des travailleurs antillais pour l’indépendance... et (il faut bien se draper du chapeau ouvrier) pour le socialisme".
Plus "pudique", "Union Ouvrière" fait de même, mais du bout des lèvres (pour qu’on entende moins ?): "flétrissure de l’oppression sous toutes ses formes (...). Le mouvement de destruction communiste de toutes les sociétés de classes (...) ne peut être indifférent à aucune des formes d’oppression que le développement du capital a répandues par toute la terre, et notamment au martyr colonial ou semi-colonial des masses paysannes et prolétariennes des deux tiers de la planète".
On se mouille le moins possible mais on défend la même écœurants marchandise nationaliste sous prétexte de "non indifférence" à "toutes les formes d’oppression". .
Dans le capitalisme décadent, il y a une oppression fondamentale qui SEULE commande à toutes les autres : celle du capital sur le prolétariat.
Le combat contre le capital est un combat contre l’oppression impérialiste, mais le soi-disant combat contre l’oppression impérialiste n’est plus aujourd'hui un combat contre le capital. Des millions de prolétaires et de paysans morts sous les drapeaux de l'"anti-impérialisme" sont là pour en témoigner.
L’indifférence, ce n'est pas la dénonciation des mystifications nationalistes, mais la crainte de le faire parce qu'on se sent "solidaires" de sa propre bourgeoisie de pays industrialisé.
"L'indifférence" et le crime contre-révolutionnaire c'est croire que le combat contre le capital et contre son cadre politique, la nation, est valable uniquement dans une partie du monde, l'autre étant condamnée à mourir pour l'indépendance de SA bourgeoisie nationale et pour les intérêts de SA puissance impérialiste tutrice.
Un seul combat est à l'ordre du jour dans tous les pays : la révolution prolétarienne. Dans tous les pays, chez les yankees comme chez les zoulous, chez les moscovites comme chez les patagons, intérêt national égal intérêt du capital.
Non, on ne "renoue" pas "avec le véritable programme communiste" à partir d'une organisation issue du camp politique de la bourgeoisie. "Combat Communiste" et "Union Ouvrière" viennent de le confirmer une nouvelle fois.
A leurs militants qui croient avoir franchi un pas vers le prolétariat, qui ont peut-être décelé un instant l'immensité du mensonge stalinien et trotskyste, nous ne pouvons souhaiter, pour leur bien, qu'une chose : que leurs nouvelles organisations meurent.
R. Victor
[1] D'ailleurs, ni "Union Ouvrière", ni "Combat Communiste" ne se risquent à prononcer le mot de "capitalisme d'Etat". Us préfèrent parler d’"esclavage salarié" (Engels rejetait explicitement ce terme qu'il considérait servir surtout à faire un amalgame confusionniste qui escamotait la véritable réalité du capitalisme.)
L'année 1974 vient de se terminer dans un concert généralisé au monde entier sur le thème de la "crise". Toutes les interprétations possibles en sont données: "crise du pétrole", "crise des structures", "crise de l'énergie", "crise de civilisation" sont les diverses "explications" qui accompagnent une hausse vertigineuse des prix et du chômage et les appels à la baisse de la consommation et à l'austérité.
La "crise de civilisation" et la "crise du pétrole" ayant fait long feu face à l'approfondissement actuel de la dégradation du capitalisme, on commence à voir apparaître un nouveau cheval de bataille pour démontrer que le système peut encore s'en tirer. "En 1975, le taux de croissance (de l'URSS) sera de 6,5% selon les économistes soviétiques et de 7,2% selon les prévisions américaines. (...) C'est un incontestable succès face à l'économie occidentale frappée de stagnation et de chômage"[1]. Les mêmes qui, il n'y a pas si longtemps, affirmaient avec aplomb que la France restait un oasis de paix dans un monde en crise, récidivent maintenant sans peur du ridicule: on commence à tourner les yeux vers l'Est, car dans l'affolement généralisé, il faut entre autres trouver à tout prix "un champ de prospection pour notre commerce extérieur"(1). Cette recherche effrénée de marchés, qui se traduit par la multiplication des tentatives d'accords commerciaux est le lot de toutes les nations: entre l'Europe et les Etats-Unis, le Moyen-Orient et l'Europe, l'URSS et l'Europe, etc.
L'URSS négocie des contrats de fourniture d'hydrocarbures à l'Allemagne de l'Ouest, l'Autriche, la France du même type de ceux qui existent déjà avec l'Allemagne de l'Est, la Tchécoslovaquie. Les entretiens entre Etats-Unis et URSS font en ce moment grand bruit. Tout ne va pas sans mal. Le P.C.F. attribue à la rapacité de l'impérialisme américain les difficultés qui peuvent se présenter, mais il se fait tout doux lorsqu'elles s'aplanissent. Et lors de la rencontre Brejnev- Giscard, il n'était plus question que d'"intérêt mutuel" et de "coopération exemplaire".
"Coopération” et "détente" sont les nouveaux leitmotive Pour le reste, G. Marchais, dans sa polémique avec le P.S. précise qu'il s'agit de "résoudre sans crise les problèmes du monde moderne"[2]. Face aux problèmes qui se posent au capitalisme mondial —trouver des marchés pour écouler la production, proposer du "socialisme" pour calmer les ouvriers—, la bourgeoisie rejoint les P.C. dans la louange des pays "socialistes". The Bankers de Glasgow proclame que l'"économie soviétique est plus stable, moins exposée à des chocs destructeurs que ne l'est l'économie occidentale. Si, comme on peut le penser, les désordres sociaux nous guettent (...) et si les dirigeants soviétiques sont capables de garder le contrôle à la fois sur le plan économique et sur le plan social, les points faibles de leur système sont peut-être dans ce cas le tribut qu'ils acceptent de payer en échange de la stabilité qui nous fait défaut"[3].(3).En frères ennemis, les diverses fractions de la classe capitaliste mondiale se rejoignent sur les remèdes à adopter: stabiliser la situation sociale pour pouvoir se consacrer à la guerre pudiquement qualifiée d'"économique". Pour encadrer la classe ouvrière, c’est la gauche qui a le vent en poupe; pour l'embrigader derrière chaque capital national, c'est encore elle qui représente le mieux la tendance générale au renforcement de l'Etat capitaliste. Car si l'on défend l'idée de l'existence dans le monde d'une aire "socialiste", c'est avant tout chacun pour soi. Pour Marchais, les P.C.F; et P.C.U.S. doivent coopérer certes mais en "luttant dans des conditions très différentes et déterminant souverainement leur ligne"[4].
Alors on affirme que la moitié de l'humanité échapperait à l'heure actuelle aux affres de la crise. Les échanges internationaux, la saturation du marché mondial, l'exacerbation des tensions avec la montée des conflits de toutes parts, ne sont que pacotille aux yeux des sinistres rêveurs de "paradis socialiste" et d'"expansion". Pour eux, le marché des pays de l'Est échappe aux lois du capitalisme mondial: la vente et la production ne sont là-bas pas de la même nature.
Pourtant, les faits sont là: "La diminution dans la vente comme dans la production de quelques articles —postes de TV et tourne-disques en R.D.A., machines à laver, aspirateurs, réfrigérateurs en Pologne, postes de radio en Tchécoslovaquie et en Bulgarie— peut être attribuée à une saturation du marché intérieur compte tenu du prix et de la qualité et en partie à l'expansion simultanée de ces productions dans l'ensemble des pays est-européens, ce qui a réduit les exportations dans ce domaine"[5]. En fait, c'est bien plutôt la possibilité ou l'impossibilité d'exporter qui déterminent l'état du marché intérieur. La réalisation du profit contenu dans la marchandise produite ne peut se faire que par la vente à l’"extérieur". A notre époque, le capitalisme qui doit vendre à tout prix mais pas à n'importe quel prix n'a plus d'issue; à l'Est comme à l'Ouest, c'est bien à la vente qu'est destinée la production. La loi de la valeur s'impose; l'Est a du mal à vendre et se tourne vers l'Ouest, l'Ouest a du mal à vendre et se tourne vers l'Est.
Alors qu'en 1973, la récolte de blé en URSS avait été particulièrement satisfaisante, ce pays a signé le contrat du siècle avec les Etats- * Unis pour l'importation massive de blé américain.
En 1973 encore, la part des importations provenant de l"extérieur" occidental a été de 20% du revenu global de la Pologne, de 40% pour la Hongrie. Au sein même du "bloc" de l'Est, tout ne va pas au mieux. On prétend d'une part que la crise de l'énergie ne sévit pas et on expliquera nécessité de couvrir une partie de la consommation —de pétrole—par des importations des pays capitalistes à des prix qui ont quadruplé en quelques mois"[6].
Cette crise dite du "pétrole" ou de 1'"énergie", tarte à la crème de l'agonie du capitalisme en 1974, , outil de la classe capitaliste pour imposer la baisse de la consommation, touche donc déjà 1 "'oasis de stabilité" qu'est le "marché socialiste". Le prix de l'essence a doublé en Tchécoslovaquie depuis le 30 Mars 1974 et la vitesse a été limitée sur les routes. Dès la fin 1973, de distingués économistes du Frankfurter Allgemeine Zeitung signalaient que "la crise du pétrole aurait des répercussions défavorables sur l'économie de l'ensemble du bloc oriental". D'un cêté on affirme qu'il ne manque pas une goutte d'énergie dans les pays de l'Est; de l'autre on utilise encore cette mystification éculée ... et le tour est joué.
La dépendance à l'égard du marché mondial éclata au grand jour. D'ailleurs, le COMECON, cette sorte de Marché Commun est-européen suit à quelques variations près les prix du marché mondial.
Les objections à la crise sont nombreuses, à commencer par les plus plates apologies de l'URSS. Certes, dans tous ces phénomènes que l'on retrouve à l'Est semblables à ceux de l'Ouest, l'URSS • tire mieux que ses "partenaires" son épingle du jeu. La domination qu'elle exerce par les accords commerciaux qu'elle réussit à imposer moyennant une "protection" militaire qui peut n'être souvent qu'une "menace", lui permet d'être apparemment moins dépendante que les autres Etats; notamment pour ce qui est sa part d'importations. Mais en est-il autrement dans l'autre zone d'influence où les Etats-Unis bénéficient des mêmes avantages.
Les effets du marasme commencent à se faire sentir. Les difficultés, l'impossibilité d'élargir les débouchés se répercutent dans une désorganisation de la production au sein de chaque unité, de chaque région, de chaque nation, de chaque bloc. La lutte devient serrée autour du gâteau.
L'acharnement à ouvrir les portes aux hommes d'affaires, qui ont eu droit à un éloge de la part de Brejnev au cours de sa rencontre avec Nixon, va de pair avec les appels de Podgorny contre le "pillage économique". Ce dernier a "demandé à la presse un effort pour dénoncer les escrocs, les dilapideurs et autres adeptes du système D, dont les journaux, pourtant, signalent quotidiennement les activités, (et) n'a pas caché que le mal est fort répandu."[7]. C'est dans le domaine alimentaire que le problème semble le plus préoccupant pour le gouvernement. Les responsables désignés
par le régime sont les "renégats sociaux", les "houligans", les "fainéants". lorsque ce "pillage" prend la forme d'un détournement systématique de marchandises, de produits alimentaires de leur destination officielle, vers le marché noir, on peut dire que les "houligans" ont bon dos. Imagine-t-on Paris aux mains des blousons noirs ? Imagine-t-on une usine "clandestine" de textiles, comptant 200 ouvriers, installée dans les sous-sols d'un théâtre...comme à Tbilissi et vendant aux autres Etats de l'Union mais pas dans le sien bien sûr î
La règlementation étatique n'a jamais tout contrôlé et la classe exploiteuse s'est longtemps accomodée plutôt bien que mal de cet état de choses. La montée des difficultés économiques accélère la décomposition sociale et nécessite un renforcement de l'Etat, une intervention plus efficace. L'appel que lance Podgorny est clair à cet égard: "Les travailleurs honnêtes, les collectivités, les organisations, cherchent à produire davantage, prennent des engagements élevés, luttent avec abnégation pour augmenter la productivité et mettre en exploitation de nouvelles ressources". Voilà qui n'a rien d'une lutte contre de la délinquance, mais ressemble comme deux gouttes d'eau à la défense du capital national, à la préservation de la "propriété socialiste"(7).
Le système en difficulté doit tenter de rationaliser’ sa production. En URSS, dans l'agriculture, le gouvernement essaye de réorganiser sovkhozes et kolkhozes, de rentabiliser au maximum, d'élaguer tout ce qui reste sans apporter une contribution suffisante. Dans la gestion des entreprises, c'est aussi partout le remue-ménage; Gvichiani [8](3), gendre de Kosygine, répond à la question d'une réintroduction de la notion de profit: "Non, pas de profit, de rentabilité.(...) C'est une question d'organisation rationnelle mais il faut aussi qu'il y ait des stimulants moraux et économiques". Toute une génération de managers à l'américaine fait son entrée sur scène, prône de nouvelles méthodes. On envisage des concentrations industrielles à l'image de celles qui se tentent en Occident, afin d'assurer une hausse sensible de productivité.
Partout on cherche des solutions capables d'éviter la dégradation soudain accélérée d'un système en faillite. Les appels sont les mêmes: décentraliser, réorganiser, etc. Tout cela bien sûr toujours au nom des ouvriers. A Cuba, le gouvernement octroie même une expérience de "pouvoir élu et révocable par les masses". S'il le faut, on fera même gérer aux ouvriers leur propre exploitation. On ne manque pas d'en appeler aux nationalistes de tout acabit pour la création d'un "front commun des patriotes". A Cuba, la devise reste plus que jamais: "Mon travail, ma famille, mon C.D.R." (Comité de Défense de la Révolution).
Les réactions nationalistes, régionalistes s'exacerbent. Le P.C.U.S. remet de l'ordre au sein du P.C. Ukrainien un peu trop turbulent à son gré. En Chine également, on normalise. Les gouvernements de tous les pays rivalisent d'appels, d'avertissements, de menaces et de palabres. Malgré toutes ces similitudes de la crise dans ses nombreuses manifestations, la gauche est là pour nous rappeler les "différences'' les "nuances" surtout bien sûr en ce qui concerne la classe ouvrière.
La Vie Ouvrière du 15 Janvier 1975 consacre une quinzaine de pages à nous persuader qu'"Il y a des pays sans chômage". En Allemagne de l'Est, "si quelqu'un est menacé de chômage, c'est l'employé du bureau de placement... On ne met que trois jours pour retrouver du travail, etc.'' Tout est axé sur les problèmes de la "main d'œuvre”.
Pour illustrer l'éclat de rire de mineurs bulgares, on nous explique que la "raine est condamnée", mais que les ouvriers sont contents car ils savent qu'ils seront reclassés dans le bâtiment par exemple. On a là toute une mécanique rationalisée* de la vente de la force de travail. On y reconnaît la possibilité de licenciements" pour des "raisons d'organisation" mais ceci seulement..."avec l'autorisation du syndicat". On reconnaît aussi qu'il y a des problèmes mais que "les ouvriers français seraient heureux d'avoir ces problèmes".
Trêve de plaisanterie, malgré ce tableau idyllique, "la Tchécoslovaquie préconisait dès Juillet 1973 des mesures d'économies". Quant à la Hongrie, elle "a tenté de minimiser les effets psychologiques de la crise pétrolière"[9]. Tous les pays d'Europe de l'Est ont pris des mesures d'austérité en 1973, restreignant la consommation publique et privée d'électricité. Que sont ces effets "psychologiques"? On lit dans la "Pravda”: "L'ouvrier se plaint de ne plus pouvoir profiter des jours de repos avec sa famille: son épouse, comme les autres employées de l'usine, travaille toute la semaine, sans jour de congé et sans pour autant, toucher de primes. Il faut reconnaître que personne n'oblige les femmes à travailler le Dimanche. C'est du 'volontariat' donc une affaire personnelle. L'administration n'a jamais donné d'ordre à ce sujet. Mais il a été décrété qu'elles ne devraient pas compter sur le treizième mois ni sur le 'salaire progressif' si elles ne se portaient pas volontaires" (Janvier 1974).
Pour un salaire de 1750F. par mois pour deux (type de revendication avancée au cours de la grève des PTT en France par ceux-là mêmes qui voient quelque chose de "socialiste" à l'Est), il en coûte 5F pour une plaquette de beurre, 8F. pour un paquet de café.
La pénurie volontaire de certains produits dont les prix sont fixés à de très hauts niveaux contraint la classe ouvrière à épargner, à financer ainsi la classe qui l'exploite. En 1969, les ménages russes ont épargné 2/3 de leur revenu supplémentaire, en Tchécoslovaquie, 95%.
Officiellement, les prix n'augmentent pas. Cependant, le dernier modèle de Volga coûte 65% plus cher que le précédent alors même qu'un ingénieur pourrait difficilement y voir une différence avec l'ancien.
L'évolution qu'a suivi le capitalisme mondial depuis la deuxième guerre mondiale pendant la période de la reconstruction a touché à sa fin vers
1963-64, avec notamment la chute de Kroutchev, les luttes de fractions en Chine. Tous les pays du bloc de l'Est connurent à cette époque le même léger passage à vide de la croissance. Le 1968 tchèque fut un sévère avertissement au grand de l'Est, l'URSS. 1970 en Pologne marqua la reprise de la lutte du prolétariat.
Dès 1966, la revue polonaise Polityka affirmait: "Il est certain et nous devons en prendre conscience, que la population doit choisir entre soit une augmentation importante de l'emploi, soit une limitation de l'emploi et une amélioration des salaires réels; il n'y a pas d'autres solutions". La classe ouvrière l'apprit à ses dépens et c'est une flambée inflationniste sans précédent doublée d'une pénurie alimentaire qui la poussa à s'attaquer en 1970 directement à l'Etat et aux syndicats.
La décadence du système impose à la classe capitaliste un gonflement démesuré des dépenses improductives; le secteur dit des "services" s'accroît sans cesse, la bureaucratie est pléthorique. Marx analysait lors des crises périodiques le phénomène du chômage; le mécanisme reste le même à l'époque de la crise permanente. "Marx déclare: "il y a périodiquement trop de capital et par conséquent trop d'ouvriers'.' Il pose en outre la question: "par rapport à quoi y-a-t-il trop de capital et trop d'ouvriers?" et il répond: "par rapport aux possibilités d'écoulement dans des conditions" normales" assurant le profit nécessaire. C'est parce que le marché se trouve périodiquement trop étroit pour les marchandises capitalistes, qu'une partie du capital doit être mise en sommeil, et du même fait, une partie de la main d'œuvre mise à pied". (R Luxembourg, L'Accumulation du Capital).
La Revue des Pays de l'Est (N°3, Janv.73) signale que "le chômage réapparaît de nouveau en tant que problème sérieux vers la moitié des années soixante". Dans la revue Kultura, (N°12/291, Déc.71), il est dit qu'"au lieu de croître, le niveau de vie des travailleurs a diminué de 2,5% par an". Evidemment pour le catéchisme de propagande qu'est Etudes Soviétiques, la vie est rose: "La plupart des denrées alimentaires depuis des années et même des décennies sont les mêmes en URSS"(sic). Pour étayer "scientifiquement" ce phénomène, un économiste soviétique déclarait en Août 1974: "Nous n'avons pas d'inflation, nous n'avons que des prix élevés". Etudes Soviétiques ajoute avec "humour": "...à la librairie, les livres sont relativement pas chers" alors que récemment une mesure préconisait de remettre à l'Etat 15Kg de vieux papiers pour l'achat d'un livre...
La tendance générale du système capitaliste mondial à l'étatisation est une nécessité pour la classe exploiteuse. La concurrence que se livrent les différents capitaux exige la mise en place de tout un appareil de domination politique et militaire pour faire face à deux obstacles fondamentaux et définitifs à la perpétuation du capitalisme: la saturation du marché mondial, la montée de la lutte de classe. La solution pour la bourgeoisie serait la guerre mondiale; la perspective est à la lutte du prolétariat. Les fractions de gauche de la bourgeoisie sont les plus aptes à diviser le prolétariat mondial sur les différences, les nuances qui peuvent exister entre les diverses variantes apparentes de l'exploitation capitaliste. Ultimes mystificateurs, les gauchistes apportent par leurs théories "critiques" un soutien non négligeable pour la déviation de la lutte de classe sur des objectifs capitalistes.
Les staliniens, peu nuancés, martèlent avec la carotte —on promet à la classe une exploitation sans douleur— ou avec le bâton —on envoie l'armée contre les ouvriers—, que le socialisme est en place et qu'à l'Ouest, seule une "caste étroite" de grands financiers et de méchants patrons est responsable du marasme dans lequel nous sommes plongés.
Les trotskystes quant à eux se proposent de ravaler la façade de la contre-révolution stalinienne, de corriger les déviations, les erreurs, les manœuvres contre-révolutionnaires d'une poignée de bureaucrates qui font "dégénérer", qui "déforment" les Etats...ouvriers. Le soubassement et les fondements matériels de la lutte de classe sont balayés pour faire place à un problème de direction de la société sans toucher ou si peu aux rapports de production. Selon les sectes et les chapelles on n'applique pas exactement les mêmes critères pour juger du degré "ouvrier" ou "petit- bourgeois"(?) de tel ou tel Etat. Pour évincer la "caste parasitaire", point n'est besoin de révolution prolétarienne mondiale mais d'une simple "révolution politique", un changement des mauvais dirigeants par les bons.
Ces mêmes trotskystes, à l'heure où le prolétariat polonais s'affrontait à l'Etat capitaliste en 1970, bénissaient la nouvelle "révolution politique" de façon expéditive pour se consacrer et applaudir à tout rompre aux réactions nationalistes et terroristes d'une fraction de la bourgeoisie espagnole aux abois (Procès de Burgos). Aujourd'hui, on quête en milieu gauchiste pour Eva Forest, soupçonnée de complicité dans l'assassinat de Carrero Blanco; on parle peu ou pas des affrontements avec la police d'un prolétariat exaspéré qui a généralisé sa lutte au Nord de l'Espagne. ,
On justifiera toute cette confusion entretenue par des contorsions théoriques, des aberrations du genre : "Les principaux moyens de production, dépouillés de leur forme marchandise, sont directement produits comme valeur d'usage. (...) Tant qu'il y a pénurie, les biens de consommation demeurent des marchandises"(D. Bensaîd, Revue Critique de l'Economie Politique, La Nature des Pays de l'Est). Comme par hasard, les marchandises aux mains des bureaucrates sont "socialistes", celles destinées aux ouvriers ne le sont pas ! Et les implications politiques sont clairement développées longuement: dans les pays de l'Est, "les racines sociales de ces mobilisations (ouvrières) sont bien différentes de celles des mobilisations anti-capitalistes que nous connaissons" car elles ne "remettent pas en cause les rapports sociaux fondés sur l'appropriation collective des moyens de production!...) et portent tous leurs- efforts sur la confiscation du pouvoir politique". Pour que les pays de l'Est soient véritablement socialistes, il suffira alors à l'ouvrier d'aller vendre sa force de travail à l'Etat trotskyste aprî:3 qu'ait été confisqué le pouvoir politique des mains de la "caste parasitaire"... L’appropriation collective des moyens de production n'est ici que la capitalisme concentré dans les mains de l'Etat, cc capitaliste idéal dont parlait Engels, forme la plus achevée de la tendance générale depuis 1914.
L'histoire l'a prouvé, la pire des mystifications est celle qui s'orne des défaites de la classe ouvrière, embaume les révolutionnaires et les idéalise. Pour la défense de l'URSS, la pierre de touche, l'ultime argument c'est : "il y a eu 1917". Trouver dans un coin du monde un acquis matériel de la vague révolutionnaire mondiale des années 1917-20, c'est nier le caractère global du capitalisme à notre époque, c'est morceler la classe ouvrière en des tâches différentes selon le lieu, le moment, le sexe, la couleur, la langue, le climat... Et tel est le but de la bourgeoisie pour avoir les mains libres de gérer le capital.
Le degré de "socialisme", d'"ouvrier" se mesure également différemment selon la sophistication du thermomètre utilisé. Dans les rangs des "marxistes" aveuglés par l'attachement à une lueur d'espoir, par le goût de la nouveauté, on observe qu'"il existe une espèce de second marché mondial dans lequel l'exploitation des pays sous-développés par les pays les plus avancés est restreinte ou absente"(international Socialist Journal. Mattick).
La période de reconstruction pendant laquelle l'économie d'armements n'a pas cessé de s'accroître a été essentiellement marquée par la persistance et l'exacerbation des conflits inter-impérialistes où les plus puissants se sont affrontés par fractions des bourgeoisies nationales interposées; Indochine, Moyen-Orient, Bengale, Corée, Biafra, Kurdistan, Chypre, etc. par philanthropie peut-être?
Les bordiguistes y ont trouvé quelque chose de "progressiste", de positif dans la soi-disant apparition de capitalismes "juvéniles", dans des "révolutions par en-haut". Pourquoi pas par derrière?
Brejnev, toujours aussi peu nuancé, disait récemment à Schmidt : "Ni vous, ni nous ne sommes des institutions de bienfaisance”.
Le système économique mondial n'a pas de solution à la crise. La prolifération de conflits encore localisés, où chaque bloc y va de son soutien à l'un ou à l'autre est significative du seul cours que pourrait prendre le capitalisme à l'heure actuelle : la généralisation de la guerre. La résistance opiniâtre aux assauts du capital de la part d'une classe ouvrière mondiale qui, à l'Est comme à l'Ouest, émerge de 50 ans de contre-révolution ouvre la possibilité de la révolution mondiale comme première perspective. Aux tentatives de division et de mystification de la classe ouvrière par la bourgeoisie et notamment dans son acharnement à prouver l'existence du "socialisme" en "un seul pays", "ouvrier", le prolétariat répondra comme il l'a déjà ébauché en Pologne en 19/0, en Egypte en 1975.
M. G.
[1] L’Express du 13-19/1/75
[2] Le Monde du 14/1/75
[3] Décembre 1973
[4] L'Humanité du 7/12/74
[5] Notes et Etudes Documentaires d'Avril 1974
[6] Déclaration du Président de l'Office des Prix Tchécoslovaque dans Le Monde du 2/4/74
[7] Le Monde du 8/3/74
[8] Interviewé par L'Express en Juillet 1974
[9] L'Europe de l'Est en 1973, La Documentation Fr.
Il y a trente ans dans l'été 44, du gros bourdon de Notre-Dame dominée par un immense drapeau tricolore, aux églises des banlieues ouvrières, Paris sonnait de toutes ses cloches la résurrection de la patrie outragée. Les ultimes combats des francs-tireurs lavaient dans le sang impur des derniers occupants hitlériens et des collaborateurs vichyssois l'honneur national, conformément aux mêles accents de la "Marseillaise".
Une fois les mitraillettes Sten rangées aux râteliers la foule envahissait la rue, prenait possession des fenêtres et des toits donnant sur les Champs Elysées. C’était fait de façon si spontanée que De Gaulle, qui avait transporté la légitimité à la semelle de ses souliers, pouvait s'écrier, ravi comme le gosse d'Aubervilliers en colo: "Ah! C’est la mer!".
Champs Elysées des cocottes et des cannibales versaillais. Champs Elysées où, pour se compter après leur grande trouille du printemps 68, défila la marée des bien-pensants à Croix de Lorraine. Champs Elysées que Giscard remonta "crânement" à pieds aux lendemains de son élection présidentielle victorieuse. "Marseillaise" qui rythme les razzias coloniales en Algérie et au Tonkin. "Marseillaise" pour saouler les soldats de la première guerre impérialiste. "Marseillaise" de la lutte contre le "fascisme" et, le "sale boche". "Marseillaise" que défend, en ces jours de crise, le P.C.F. contre l'"atteinte instrumentale" que lui fait subir G. d'Estaing.
Il y a trente ans du nord au sud, d'est en ouest la France se couvre de nouvelles prisons, et de camps d'internement. Le parti "communiste" a donné le signal d'une bacchanale d'"épuration qui doit être brutale et prompte, car on a oublié qu’après des années d'abjection, un pays ne se retrouve que dans la virilité" comme le déclare son plumitif de service Y. Farge.
A Poitiers, des prisonniers allemands d'origine russe et géorgienne sont massacrés sur la Place d'Armes par une foule en délire. A l'autre bout de la France, à Marseille, 500 suppliciés sont jetés dans un ruisseau, à la ville servant d'égout industriel.
Comme le programme de la Résistance a laissé croire aux travailleurs que la chute du IIIe Reich amènerait la fin des privations et de l'interdiction du droit de grève, la paix et le bien-être, c'est dans la liesse populaire que sont accueillis les "libérateurs: De Gaulle, Leclerc, Koenig De Lattre... A des milliers de kilomètres, au Liban -pour peu de temps encore sous mandat français- les travailleurs de la base militaire de Rayack pavoisent à leur tour aux couleurs de Paris et de Moscou. L'ivresse du moment leur fait oublier ce que la présence de l'impérialisme français, sous couvert de garantir les droits des minorités chrétiennes, avait signifié journellement pour eux: une féroce administration de satrapes levant corvées et amendes collectives, pillant et dévastant l'économie naturelle des tribus et villages pastoraux.
Alors, pour faire rejaillir la responsabilité de la mort de 50 millions d'êtres humains, dont 6 millions de juifs et 1 million de Tziganes, sur l'idéologie nazie, on offre le spectacle pitoyable de ceux qui ont réchappés aux camps d'extermination Auschwitz efface Dresde, les stalags blanchissent les deux bombes atomiques sur Nagasaki et Hiroshima.
Or, cette euphorie germanophobe générale dans la métropole et les colonies, gravement hypothéquées par les anglo-américains, ne peut cacher l'ampleur du désastre subi par l'économie nationale. De 12 000 locomotives, il n'en reste plus que le ¼; 1/10 du parc auto est en état de rouler; 3 000 ponts autoroutiers ont sauté; les grands ports maritimes, les canaux, les écluses, sont encombrés d'épaves.
Tout était à réorganiser dans de très courts délais: de l'appareil de production en partie démantelé par les forces d'occupation, en partie détruit par les bombardements alliés sur les concentrations industrielles, à la machine étatique. A l'armistice de juin 40, celle-ci s'était scindée en deux fractions rivales, pétainistes et résistants. C'est la détérioration de la situation économique, aggravée par l'envoi de nombreux ouvriers qualifiés au Service du Travail Obligatoire"[1] (S.T.O.) en Allemagne, qui convainc nombre d'industriels français des dangers économiques croissants que comporte cette politique. Soucieux de sauvegarder leurs intérêts de classe, ces patriotes rejoignent la Résistance, tout en appliquant les ordonnances du gauleiter Sauckel sur le blocage des salaires.
Dans les colonies la situation générale n'est pas meilleure, loin s'en faut. A deux doigts de perdre Madagascar, sur laquelle lorgne dangereusement l'allié britannique, l'impérialisme français affronte les premières vagues du mouvement "anticolonialiste" qu'il réprimera avec la dernière énergie. La France libre, fille de la lutte contre le fascisme, exterminera, en avril 47, 90 000 malgaches soulevés contre les réquisitions de l'économie de guerre métropolitaine qui les affamaient. Commence aussi la guerre du Viêt-Nam, avec pour premiers soldats des volontaires maquisards.
Derrière son homme providentiel, la bourgeoisie résistante a besoin pour reconstruire un capitalisme décrépit de toutes parts:
Où peut-elle puiser si ce n'est à gauche, plus précisément vers l'élément stalinien représentatif de la légalité républicaine, malgré les groupes fractionnels qui surgissent en son sein pour essayer d'instaurer une "démocratie populaire" à l'instar des pays de l'Est.
Au sortir de quatre années d'occupation, la bourgeoisie est obligée de réclamer la collaboration de tous les patriotes sans exclusive, jacobins ou royalistes, thoréziens ou libertaires. Ces cohortes formeront le vaste rassemblement national pour mener à termes un effort immense, difficile, le pressant appel lancé aux "communistes" qui ont fait de la résistance le devoir sacré par excellence trouve l'écho attendu. Le premier, De Gaulle savait ce parti authentiquement français, intégré par toutes ses fibres à la nation, qu'il ne constituait pas une 5°colonne, mais un parti totalement subordonné à la défense de l'impérialisme français.
C’est donc avec la collaboration d'un parti entièrement réhabilité par sa participation au second massacre impérialiste que la bourgeoisie a pu gouverner. De son internement dans les prisons algériennes, le P.C. était passé à la coopération franche et loyale. C'est ce que sa propagande apocryphe appellera "Le chemin de l'honneur". Lorsque De Gaulle fait entrer dans son gouvernement ces subversifs, sortis grands vainqueurs de la consultation électorale de novembre 46 avec 5.498.000 voix, il n'est pas sans savoir quel profit il va en tirer.
A cette époque, ni les soi-disant communistes, ni la C.G.T. sortie de son illégalité ne parlaient de pouvoir personnel, trop heureux d'aller à la soupe. Tous deux ont pendant les années d'occupation su faire preuve de leur attachement à la cause nationale pour embrigader dans les maquis une partie des travailleurs réfractaires à la déportation en Allemagne.
Certes, jusqu'à ce que la Russie lâche Hitler, en conséquence des premières brouilles russo-allemandes qui éclatent à propos du contrôle des champs pétrolifères des Balkans, pour entrer en guerre aux côtés des démocraties occidentales, les staliniens français ont fait de l'esbroufe pacifiste à sens unique. Il faut, coûte que coûte, faire passer le pacte de non-agression germano-soviétique, signé le 23/0Û/39, par Molotov et Von Ribbentrop à Moscou, pour un inestimable service rendu par les soviétiques à la cause de ...l'antifascisme. Certes, pendant les neuf premiers mois de "la drôle de guerre", les principaux dirigeants ne se sont pas rendus dans les casernes à l'appel sous les drapeaux. Certes, le "meilleur stalinien de France", M. Thorez, a-t-il déserté le 6/10/39, parce qu’expliquera-t-il dans son interview au journal frère "Daily Worker":
Certes, aux débuts des hostilités une fraction notable de syndicalistes de la C.G.T. se sont ralliés à la "Révolution nationale" du sénile maréchal Pétain. Tel fut le cas pour H. Lagar- delle, vétéran du* syndicalisme apolitique inspiré de la Charte d'Amiens (1906), qui conquis par le corporatisme calqué sur le modèle italien et rédacteur en chef de la revue fasciste "Prélude”, remplacera Belin au secrétariat de la Confédération d'Etat au Travail.
Sous la houlette de ces mandarins du syndicalisme devait, sous le couvert de "Relève", s'effectuer un fantastique trafic de viande humaine. De quoi était-il question? La réponse est celle-ci: I prisonnier français en Allemagne réintégré son foyer quand 3 ouvriers français partent le remplacer en "volontaires".
Par la suite, la vapeur a été complètement renversée. Le P.C.F. rangé résolument du côté allié a tant et tant orchestré le concert d'excitations chauvines, se terminant par la note finale "A chacun son boche!", "Plus forts les coups sur le boche chancelant !''; il s'est montré d'une telle intransigeance en matière de défense nationale et de défense des intérêts impérialistes français -coïncidant alors avec ceux des Russes-; il a su si bien mener l'intox pour l'ouverture d'un "deuxième front" en Europe, réclamé à cor et à cris par Staline, que la bourgeoisie se rend compte d'une réalité éclatante. Elle a affaire à un parti de gouvernement; un parti qui a fait sien "Tout ce qui sert la guerre est bien, tout ce qui la dessert est mal" ne peut pas rester sur la touche. Il est irremplaçable. Les raisons qui l'amènent à l'associer au pouvoir ne sont à chercher nulle part ailleurs.
Une première fois, le 3/04/43, le P.C.F. participe directement au gouvernement formé à Alger par les généraux De Gaulle et Giraud. Les "camarades ministres" F. Billoux et P. Grenier siègent aux côtés des Queuille, Pleven et consorts sur un programme comprenant les points suivants:
L'entrée au gouvernement de ce parti qui, en 1920 à la scission de Tours s'était juré de ne jamais répéter la trahison social-démocrate d'août-14, est venue couronner l'ensemble de ses actes d'Union Sacrée. En retour, sa .propagande allait forger une auréole de héros des droits démocratiques à De-Gaulle, le laver des anciennes accusations d'"agent de la City", de "persécuteur acharné du prolétariat", tout cela en fonction de la morale solvable bourgeoise donnant-donnant.
A la classe qui a subi la défaite sous sa forme démocratique, donnant à fond dans la mystification du Front Populaire puis du bloc de résistance, le tripartisme des associés communistes-socialistes-démo-chrétiens du H.R.P., imposera un plan de famine et la politique du "Retroussez-vos manches". Sous la poigne d'acier du P.C./C.G.T. le retour à l’ordre républicain, après la parenthèse de Vichy, s'est effectué avec un minimum de bavures.
Paix, cette politique menée tambour battant par les staliniens pour poursuivre l'hitlérisme dans ses derniers retranchements, cette mobilisation de masse pour l'accomplissement maximum de l'effort de guerre[2] (1)? Pain, cette existence de la classe ouvrière plus que jamais aux prises avec la faim et la maladie: 4 tuberculeux pour 100 000 habitants au lieu de 3 en 1936. Bien-être ces semaines de travail où pour reconstituer ses forces, l'ouvrier doit travailler 47 heures (légalement).
Le contrat fixant la création d'une puissance industrielle lourde rempli, avec une volonté inébranlable de la part des staliniens, ces derniers furent remerciés du jour au lendemain par la bourgeoisie se tournant davantage vers les USA sous la pression des socialistes et du M.R.P. Après avoir remis le pays affaibli au travail sur un rythme d'accumulation forcené qui étonnera les ingénieurs, les valets sont rentrés dans l'opposition. Eux qui avaient espéré par leur entrisme faire pencher la balance française du côté russe reprocheront à la bourgeoisie son ingratitude, de se laisser économiquement marshaliser par le Yankee, une poche bourrée de dollars, l'autre de chewing-gums pour les petits enfants du "peuple français".
Dans les usines, la mine, les chantiers et les bureaux, la vie syndicale a repris son cours; encore unifiée la C.G.T. compte 6 millions d'adhérents; la démocratie est rétablie dans sa souveraineté. Le capitalisme français qui a eu besoin de passer par une phase d'étatisation prononcée de son appareil productif peut à nouveau disposer de "sa" classe ouvrière en toute liberté. Ont été expropriés les gros actionnaires des usines Renault, SNECMA, du gaz et de l'électricité, de la Banque d'émission, comme traîtres à la nation.
La résistance, en exigeant de l'ouvrier un appui aux bons patrons patriocistes et en lui imposant pour toute grève celle qui bloque l'appareil de guerre nazi, a fait du bon ouvrage. Ce ne sont pas les successeurs de Churchill, Roosevelt, De Gaulle ou Staline qui nous démentiront. Peut-être bien les trotskystes,…
Tout comme G.V Plekhanov lors de la première guerre impérialiste, la "IVe Internationale" se mit en 1940 à énoncer les canons de la morale défensiste, à cette différence près d'avec le vieux lutteur marxiste qu'à aucun moment de son histoire, le trotskysme n'a appartenu au prolétariat —l'Opposition trotskyste trouve son origine dans une certaine manière de concevoir l'application du plan d'Etat à l'économie soviétique.
Rude école cette guerre, réactionnaire des deux côtés, par son feu impitoyable n'a laissé pierre sur pierre de l'édifice bancal des formules trotskystes. Comme porte-parole des intérêts du capitalisme d'Etat russe, Trotski a modifié la caractérisation de la guerre telle que le marxisme l'avait formulée bien avant août 14. On sait qu'il ne devait point faire mystère de ses profondes convictions "défensistes" au cours de la guerre de 39/45. Pour lui, "la défense de l'U.R.S.S." coïncide en principe avec la préparation de la révolution prolétarienne mondiale" si l'on en croit le "Manifeste" rédigé de sa main, et qu'adopta une conférence de sections de la IVe à New-York en mai 40. Des plus brèves interviews accordées aux journaux "radicaux" américains à son dernier ouvrage "théorique", "Défense de l'U.R.S.S.", Trotski n'a pas cessé d'avoir pour conduite de donner à Staline et aux démocraties, conseils, directives pour bien faire, la guerre; d'accuser le régime "bonapartiste" d'avoir affaibli les capacités militaires de l'Armée Rouge, d'avoir capitulé devant les exigences japonaises. Du fait que "la dictature bonapartiste de Staline s'appuie sur la propriété d'Etat, et non sur la propriété privée", cette guerre devenait l'affaire du prolétariat mondial pour aligner chaque pouce de territoire occupé par l'Armée Rouge sur le régime de la propriété étatique.
Nonobstant leurs querelles idéologiques, toutes les sections de la IV° se sont retrouvées au coude à coude avec les staliniens et les gaullistes pour "la lutte pour l'indépendance et pour la sauvegarde des libertés démocratiques" (I.K.D., section allemande), contre l'asservissement de l'Europe par les nazis redonnant actualité aux mots d'ordre démocratiques d'indépendance nationale" (P.O.I. section française).
Trop faibles pour constituer d'eux-mêmes leurs propres maquis, ces valeureux "bolcheviks" rejoignirent ceux des F.F.I. ou des F.T.P., car "la lutte pour la démocratie" primait tout. Au nom des grands principes du défaitisme-révolutionnaire, les révolutionnaires ne doivent pas heurter le sentiment patriotique des masses laborieuses écrivaient les uns et les autres.
Il y a trente ans aussi, le P.C.I. (IV°) dé- fendait son honneur de résistant rappelant à l’opinion publique que LUI aussi a servi dans la lutte contre le nazisme, et dressait la liste de ses martyrs tombés au champ d'honneur. Pour le "Groupe Communiste", aujourd'hui popularisé et massifié sous le sigle "Lutte Ouvrière", les travailleurs embrigadés dans les maquis auraient pu "fournir des cadres précieux et expérimentés à la classe ouvrière" pour peu qu'on y introduise, dans ces maquis, les sacro-saints principes de la démocratie ouvrière. Six mois avant la reddition du général Von Choltitz, un appel de cette organisation disait aux jeunes gens:
Qu'importe donc si je tue mon frère de classe du moment que je le fais avec les armes bénies par les prêtres de la démocratie ouvrière! Mon honneur d'internationaliste est sauf, de plus j’affirme ma dignité nationale contre le désarroi du pacifisme petit-bourgeois! Mon maître a dit:
Il suffit d'un simple grattage de la mince couche de vernis internationaliste qui recouvre l'organisation "Lutte Ouvrière" pour faire apparaître en pleine lumière le garde-chiourme de l'impérialisme:
Faute de direction révolutionnaire décembre 27 à Canton, où 4 000 prolétaires communistes furent abattus à la mitrailleuse par l'anti-impérialiste Tchang Kaï-Chek, ou jetés vivants dans les chaudières des locomotives; 1934 dans les Asturies et en Autriche; 1936 en Espagne et en France; 1944, encore, en France sont pour les trotskystes de toute obédience des occasions manquées. Faire prendre des vessies pour des lanternes a toujours caractérisé le travail du charlatanisme trotskyste.
En août 44, son antienne a été "Tout est possible et à toute vitesse!". Peut-on avoir de révolution plus exemplaire à revendiquer que 1944, révolution préparée par le Commandement Allié, dirigée par le C.N.R. de De Gaulle et Bidault, accouchée par les colonnes de blindés américains, canadiens, britanniques et français, révolution ralliée par la quasi-majorité de la Préfecture de Police de Paris?
Ne sont-ils pas sublimes les titres de noblesse du trotskysme ?
C'est une bourgeoisie assaillie par la recrudescence des difficultés économiques qui commémorait, au grand complet, ce 30° anniversaire de la renaissance laborieuse du capitalisme français. Durant une semaine, pendant laquelle les ondes ont rengainé du "Chant des Partisans", toutes les cérémonies rituelles de la sorcellerie rationaliste y sont passées. Ici, c'étaient des dépôts de gerbes; là des inaugurations de mausolées; il y eut de savants colloques pour les lettrés et des feux d'artifice pour les pékins; quelques grands compagnons de route ranimèrent la flamme à l'Arc de Triomphe; des légions d'honneur distribuées à discrétion.
Des messages de félicitation rappelant la "fraternité d'armes entre la France et l'Union soviétique durant les années de la seconde guerre mondiale et leur lutte commune contre la tyrannie fasciste" lui sont parvenus, dans cet été 74, du camp socialiste. Bien entendu, ces cérémonies, qui se voulaient grandioses, ne pouvaient pas passer sans une déclaration de la meilleure veine nationaliste, par la voix du sénateur "communiste" Duclos. La voici dans toute sa nudité capitaliste:
Qu'est-ce à dire sinon que si de nouveau éclatait une troisième guerre impérialiste pour le repartage du monde et, dans laquelle chaque peuple comme s'est son rôle, est appelé par la classe dominante à se battre sur le terrain du capital, ce parti est tout disposé à se lancer dans une nouvelle Union Sacrée, un nouveau bloc de résistance autour d'un homme providentiel. Et, c'est bien ce que la bourgeoisie qui a une conscience aiguisée de ses intérêts a enregistré sur ses tablettes.
A plusieurs reprises, elle a exprimé ces derniers temps sa confiance au parti "communiste" La récente polémique Duclos-Poniatowski, dans les austères décors du Sénat, aura rappelé à qui sait lire que dans sa tournée des popotes le 27/8/47 De Gaulle s'exprimait dans les termes suivants:
Tout aussi bien des gaullistes de "progrès", actuellement placés dans l'opposition, que des hommes liés aux grands "monopoles" se déclarent favorables à une participation de la gauche stalinienne aux affaires de l'Etat.
On a vu, entre deux algarades sénatoriales, Poniatowski en personne tendre la perche:
"Il faudra encore de nombreuses années et des preuves tangibles pour que nous vous admettions dans les rangs des hommes libres. C'est ce que je souhaite pour l'unité de la France".
Le prince-ministre, qui ne craint nullement de réchauffer un serpent dans son sein, a tout à fait raison en ce qui concerne les souhaits de sa classe. Toutefois, nous estimons qu'il se trompe en ce qui concerne l'appréciation de l'intervalle de temps qui sépare le P.C. de son entrée au gouvernement comme gérant loyal de la crise. Réussir à vaincre la sotte méfiance qui subsiste à son égard dans certaines couches gouvernementales, certains chefs d'entreprises, est la tâche impérieuse qui, derechef, s'impose à lui.
Il y arrivera à force de déclarer son intention bien arrêtée de permettre à la France de jouer dans le monde un rôle à sa mesure, de l’arracher à son état de dépendance économique vis à vis des Etats-Unis. La bourgeoisie, loin de lui en faire reproche, s'est reconnue dans ces objectifs exprimés dans le Programme Commun, visant à agrandir la place économique de la France, à consolider sa position diplomatique dans le monde. Elle n'oublie pas, non plus, qu'au soir même des élections présidentielles de mai 74, le parti "communiste" se montrait on ne peut plus rassurant pour la suite de sa politique:
"Qu'on ne compte pas sur nous pour venir troubler l'ordre social. Dès demain matin les travailleurs, conscients de leur poids grandissant dans la société et la Nation, vont reprendre le travail dans l'ordre et la dignité", devait déclarer, en substance, son secrétaire général aux micros des différentes radios périphériques.
Ensuite, commençait une campagne de "main tendue" et d'alliance en direction des gaullistes, ceci pour trouver une issue à la crise dont souffre le pays par la faute des "monopoleurs" apatrides. Un des premiers résultats de ce rapprochement qui nous renvoyait 38 ans en arrière ("Je te tends la main, camarade catholique" M. Thorez), aura été l'élection d'un nouveau délégué gaulliste au conseil régional Rhône-Alpes, en application, scrupuleuse des accords de l'automne 73 pour déléguer à ladite assemblée autant de représentants de la majorité que de l'opposition. Comme Paris vaut bien une messe, il ne serait pas étonnant que pour se gagner les faveurs de toute la bourgeoisie et quelques strapontins ministériels nos communistes épurent leur fameux Programme Commun.
Les cérémonies marquant la fin d'un massacre qui a fait des dizaines de millions de morts et d'estropiés dans le monde entier sont passées. Elles n'ont pas été marquées par l'enthousiasme délirant des travailleurs. Que la bourgeoisie et ses valets pleurent à chaudes larmes la Résistance n'est pas notre affaire à nous qui savons que désormais le prolétariat se dirige, malgré les innombrables obstacles dressés sous ses pas et sous les coups de la crise, vers l'affrontement de classe.
La bourgeoisie peut ressortir ses lampions pour pavoiser aux couleurs de Versailles; elle peut essayer de saouler la classe ouvrière avec ses petits airs de bal musette bon enfant et ses chants patriotiques. Le parti respectueux de constitution républicaine peut répondre "aux calomnies déversées sur son honneur de Français" en allant fleurir les tombes des héros de la Résistance: au même moment a lieu la grève de six semaines des 300.000 postiers qu’il s'emploie à liquider aux moindres frais pour l’Etat-patron. Le parti "communiste" est bien un parti du capital.
Depuis 1968 l'inévitable affrontement révolutionnaire est apparu comme un fait, une nécessité inéluctable pour la société. Et ce jour-là, ce ne seront plus les immondes usines à bénir les armes qui sonneront avec fracas, mais les trompettes de la Révolution Mondiale:
"J'étais, je suis, je serai!".
R.C.
- Extraits d'archives -
Le Secrétaire du Parti Communiste Internationaliste (Région du Sud-Ouest) à Monsieur le Commandant Louis, Commissaire Régional à l'Information (1944, IV° Internationale).
"En date du 6 Novembre 1944, je vous ai adressé une demande d'autorisation de paraître pour notre journal "Octobre". Vous nous l’avez promis, nous l’attendons toujours.
Vous savez pourtant que nous y avons droit. En effet, une circulaire de IVe République déclare que: "seront autorisés à paraître dès le jour de la libération, les organes patriotiques clandestins qui paraissaient illégalement avant le 1er Janvier 1944.
"Octobre" répond bien à cette définition.
Depuis 1942, "Octobre” a paru illégalement. Nous avons édité et diffusé 12 Numéros qui tous appelaient les travailleurs à la lutte contre l'occupant nazi et ses collaborateurs.
Bien plus, notre parti a été l'un des premiers à dénoncer le danger que faisait courir l'hitlérisme à la classe ouvrière, puisque dès 1928, nous lancions l'alarme et préconisions l'unité d'action de la classe ouvrière allemande contre Hitler. A partir de 1932, nous n'avons jamais cessé de souligner l’incapacité de nos gouvernants à préparer la lutte contre les nazis. Dès cette époque, nous préconisions la formation en France, d'un gouvernement ouvrier fort, qui pourrait épauler et susciter en Allemagne, un mouvement ouvrier contre Hitler. Nul doute que si on nous avait suivis, l'hitlérisme aurait pu être liquidé sans cet amoncellement de ruines sur l'Europe. Est-ce parce qu'aujourd'hui ce sont les mêmes gouvernants (ou leurs frères) qui reviennent au pouvoir, est-ce pour cela que ces gouvernants refusent de nous donner l'autorisation à laquelle nous avons droit. Ils feront en tous cas la preuve que la démocratie est un vain mot en IV° République.
Peut-être est-ce que notre patriotisme n'est pas le même que le vôtre. C'est exact sur ce point, nous ne partageons pas votre position. Nous pensons que pour nos maîtres, les capitalistes, la patrie n'est pas autre chose que leurs usines, leurs chantiers, leurs coffres forts. Les travailleurs, eux, n'ont que leurs intérêts de classe ouvrière à défendre. C'est pourquoi nous les faisons passer avant tout. Mais que nous soyons en désaccord n'est pas une raison suffisante pour nous refuser une autorisation à laquelle nous avons droit à moins que nous ne revenions aux méthodes de Pétain. En tout cas, nous pouvons vous affirmer que ce n'est pas pour ce résultat que le prolétariat aura mené la lutte pendant quatre années d'occupation."
[1] Promulgué le 1/9/42 en zone nord, le 6/4/42 aux Pays-Bas, le 6/l0/'42 en Belgique. Les Allemands invoquent l'article 52 de l'annexe à la 4e Convention de la Haye, qui prévoit des prestations de service pour les besoins de l’armée d'occupation. –Favard, "Déportation des travailleurs français dans le lIIe Reich".
[2] "Je travaille honnêtement à redonner à la France une armée de l’Air qui soit digne du rôle que la France doit conserver en tant que grande nation industrielle, et c'est parce que le peuple de France aime son armée qu'il entend aussi voir la France demeurer une nation industrielle et exige que tout soit mis en œuvre pour la reprise économique du pays.” C. Tillon, Ministre de l’Air en 44 et parrain du "Secours Rouge" en 1970.
L’article paru sous ce titre, dans le dernier numéro de R.I. (N° 13, Février 1975), soulève à la fois des problèmes théoriques généraux et des questions politiques pratiques de très grande importance. Il s'agit de dégager les lignes de force générales à travers lesquelles se poursuit dans l’histoire de la lutte de classe le processus continu de l'organisation des révolutionnaires. Si l'organisation révolutionnaire apparaît être une nécessité absolue pour le développement révolutionnaire de la classe, elle n'en est pas moins sujette aux vicissitudes du déroulement de la lutte de classe, car avant toute chose elle est un produit, une manifestation de la lutte même de la classe. Si l'organisation révolutionnaire exprime-le niveau de la prise de conscience de la lutte de' classe et est un puissant facteur indispensable dans son développement, ce n'est pas elle qui détermine l'existence de la classe ni sa lutte, mais elle est elle-même déterminée par cette existence.
Ainsi, entre la nécessité impérieuse ressentie par la classe de se doter d'organismes politiques aptes à assumer une fonction précise pour laquelle la classe les secrètent, et sa réalisation pratique, s'intercale la réalité concrète et complexe fondée sur des facteurs objectifs, tels que le développement du capitalisme et de ses contradictions et l'ampleur de la lutte de classe qui en résulte, ainsi que les résultats généraux et immédiats de la lutte : les victoires et les déroutes subies, rompant et modifiant le rapport de forces existant entre les classes.
L'existence et l'activité de l'organisation révolutionnaire ne reposent donc pas uniquement sur un besoin général, mais aussi sur les conditions telles qu'elles se présentent dans la réalité complexe de son déroulement concret. Méconnaître ce double fondement de l'organisation et de l'activité révolutionnaires et ne retenir unilatéralement qu'un seul de ces deux éléments, mène inévitablement ou à la secte qui, si cohérente soit-elle, reste détachée de la réalité et tombe dans une impuissance fataliste, ou au volontarisme immédiatiste qui en fait d'activisme s'agite dans le vide et ne fait que gaspiller des énergies révolutionnaires précieuses.
Par ailleurs, la juste compréhension de ce double fondement nous donne la clé et l'explication du déroulement de l'histoire du mouvement ouvrier avec ses périodes de développement et d'expansion et ses périodes de recul des organisations et de leur activité révolutionnaire, dont aucune cohérence ni volonté, fussent-elles celles d'un Marx ou d'un Engels, ne pouvaient substantiellement modifier le cours.
Ceci explique également la possibilité toujours existante de la dégénérescence des organisations de la classe dans des circonstances défavorables au prolétariat, dégénérescence qui peut aller jusqu'au passage de ces organisations dans le camp de la classe ennemie. Il ne sert à rien de recourir en guise de consolation aux élucubrations bordiguistes qui séparent un Parti Historique infaillible mais inexistant d'un Parti Formel existant et faillible parce que non révolutionnaire. Ce sont là des spéculations métaphysiques sur l'âme immortelle sans corps et les corps sans âme. Ces "explications" n'expliquent rien et ne font qu'embrouiller la compréhension du fait que le processus de l'organisation et l'activité révolutionnaire se présentent comme un mouvement continu (du fait de la continuité de l'existence de la classe dont il est issu) mais n'est pas pour autant une forme linéaire, gradualiste, toujours en ascension. Ce processus est constamment en bute à des forces contraires qui entravent constamment son développement. Son mouvement, constamment heurté, se fait par des avances et des reculs, par des bonds et des rebondissements, dans une réalité dominée par la classe ennemie. Dans cette guerre historique de classe, et jusqu'à la victoire finale, le prolétariat semble n'avancer qu'au travers d'une série de défaites momentanées et partielles. Il est quasiment inévitable que dans ces grandes défaites le prolétariat perde des corps d'armée plus ou moins grands et forts, qui sont ses anciennes organisations de classe. Ce qui le met dans l'obligation de continuer à les reconstituer à nouveau, armé de tout l'acquis de l'expérience passée.
Dans cette guerre de classe, l'arme peut- être la plus dangereuse parce que la plus pernicieuse, utilisée par le capital contre le prolétariat, est l’arme idéologique. L’article insiste avec force raison sur l'importance primordiale que joue pour le prolétariat (à la différence des autres classes dans l'histoire) sa prise de conscience. Sans ce mouvement de prise de conscience, le prolétariat ne pourrait jamais triompher et toutes ses révoltes seraient inexorablement vouées à des défaites sanglantes. Or le prolétariat vit sous la domination de l’idéologie capitaliste qui le pénètre de toutes parts, et dont il subit jour après jour l'influence. Au fur et à mesure qu'approche l'échéance du règne du capital, le capitalisme affine son arme la plus opérante contre le prolétariat, son arme idéologique qui vise à empêcher et à décomposer la prise de conscience de celui-ci. En le désarmant de sa conscience, il l'immobilise, il le rend incapable de s'organiser pour un affrontement ouvert, il dévoie son mécontentement grandissant vers des impasses, sur des terrains étrangers, comme celui des guerres nationales (impérialisme), des prétendues guerres de libération, au plus grand bénéfice de la survie du système capitaliste mondial.
Pour ce faire, le capital utilise de prédilection les déchets des anciennes organisations défaites, qu'il ramasse dans les poubelles du prolétariat pour en faire ses grands hommes -utilise en bloc les anciennes organisations ouvrières après avoir réussi à les corrompt lentement jusqu'à la moelle, et à les happer dans son engrenage, faisant d'elles les meilleurs serviteurs du capital, par leur meilleure aptitude d'agir en agents parmi les ouvriers.
L'article explique non seulement le mécanisme du passage d'une organisation ouvrière au service du capital, mais, et cela est d'une importance majeure, met en évidence le caractère irréversible de ce mécanisme qui ne fonctionne qu'à sens unique ; jamais un parti bourgeois ne peut passer dans le camp du prolétariat, jamais ne peuvent éclore en son sein des tendances prolétariennes. S'appuyant sur toute l'histoire du mouvement ouvrier, l'article démontre magistralement que cela reste vrai comme c'était vrai pour les anciens "partis ouvriers" une fois que ceux-ci ont franchi les frontières de classe du prolétariat.
"Révolution Internationale" reprend et réaffirme avec force la position défendue de toujours par la Gauche Communiste dans les années 1920 contre la politique opportuniste de l'internationale Communiste et de Lénine, préconisant le retour des groupes communistes d'Angleterre dans le Labour Party, l'unification entre le jeune Parti Communiste d 'Allemagne avec le Parti des "Indépendants", le tout au nom d’"aller vers les masses". C'est avec le même acharnement que la Fraction de la Gauche Italienne dénonçait dans Bilan dans les années 1934-35 les manigances de l'Opposition de Gauche de Trotsky avec les courants de la "gauche socialiste" aboutissant finalement au retour des trotskystes au sein des partis socialistes et de la IIème Internationale de triste mémoire. En revendiquant aujourd'hui cette position, R.I. montre qu'elle se situe comme la continuité de ce qui était la Gauche Communiste, exigeant une rigueur de la pensée et du comportement communistes contre le flou et le vague des manœuvres et manipulations toujours à l'honneur chez les confusionnistes en tous genres[1].
Tout en affirmant notre plein accord sur le fond du contenu de l'article, nous croyons cependant nécessaire de formuler quelques critiques à son égard :
I. L'article apparaît comme coulé d'un seul bloc. La cohérence tant exigée et avec raison se transforme ici en une rigidité toute mécanique. Voulant trop prouver, il finit par être une preuve abstraite, schématique. Ainsi cette affirmation : "Une seule position bourgeoise suffit à ôter tout caractère prolétarien à un parti prétendu ouvrier", sans distinction, sans préciser concrètement à quel sujet se réfère la position en question, ni à quelle période, donne une idée fausse de la cohérence comme quelque chose de fini, de définitivement achevé donné une fois pour toutes, au lieu de la voir en sa réalité comme un mouvement se poursuivant, en constante élaboration. Cela correspond plus à une vision bordiguiste pour qui le Programme et les principes révolutionnaires ont été révélés au prolétariat totalement achevés par Marx et Engels, un beau jour de ... 1848. La réalité est toute autre. Le prolétariat baigne dans un monde dominé par l'idéologie bourgeoise. C'est lentement, péniblement qu'il s'en dégage pour acquérir à travers l'expérience de sa lutte et sa réflexion la conscience de ses véritables intérêts historiques de classe. Ce qui est vrai pour la classe est également vrai pour l'organisation révolutionnaire qui traîne longtemps avec elle des idées et des positions venant de la classe ennemie et ne s'en débarrasse qu'au feu vivant de l'histoire. Les frontières de classe aussi bien dans la réalité (dont le temps est une des dimensions) que dans la conscience révolutionnaire ne sont pas fixes, mais se déplacent et se précisent. Ainsi les positions telles que l’anti-électoralisme, l'anti syndicalisme, le rejet des libérations nationales, aujourd'hui frontières de classe, pouvaient encore être en discussion et défendues par les bolcheviks, l'I.C. à son début, sans qu'on puisse dire que cela "ôtait à ces organisations tout caractère prolétarien". Avec une telle démarche nous ne rejetons pas seulement les positions erronées en lés dépassant, nous rejetons aussi tout le mouvement et ses organisations de l'histoire qui devient alors un vide.
En un mot, il faut se garder de présenter le programme communiste comme un bloc achevé, un schéma, un absolu. Il faut le considérer comme un niveau atteint par la conscience de classe dans le temps et irréversible.
II. A propos de la scission de l’Union Ouvrière et de Combat Communiste, il ne suffit pas d'énoncer une vérité générale, mais il faut encore tenir compte de son contexte, et circonstances concrètes du moment et des conditions dans lesquelles cette scission a lieu, pour dégager toute sa signification réelle. Dire que la continuité organique provenant d'un corps politique tel que le trotskysme n'offre pas la condition de sa transformation en une organisation révolutionnaire est certes vrai mais n'explique pas encore sa signification politique. Du trotskysme, sortent aussi bien des courants qui vont vers le P.S.U. et le P.S. Cela a une toute autre signification politique qu'un courant comme "Union Ouvrière". Il ne faut pas les mettre dans le même sac. La faiblesse de l'article est de ne pas montrer ce qui constitue l'aspect positif d'une telle scission qui s'oriente vers des positions de classe. Cela ne veut nullement dire qu'il faut s'emballer et s'exalter comme l'ont fait le P.I.C. ou Alarma pour qui tout est possible, même la constitution de l'organisation révolutionnaire à partir du trotskysme.
Il importe d'éviter de tomber dans une unilatéralité de "tout est possible" des uns à "rien n'est possible" des autres. Le trotskysme se présente comme une des dernières barrières politiques de la position bourgeoise. Tout en étant aussi néfaste pour le développement de la conscience de classe que les autres partis du capital, il ne reste pas moins qu'il constitua un milieu bien plus vulnérable et qui se traduit dans les moments de crise par un ébranlement plus profond de ses militant. Il y a quelque chose de vrai dans ce qu'écrit Alarma à propos de cette scission et qui consiste dans le fait que depuis la sortie du groupe de Munis et de Socialisme ou Barbarie du trotskysme, c'est-à-dire depuis les premières années de l'après-guerre, c'est la première fois qu'une partie significative quitte les rangs du trotskysme à la recherche de positions de classe. Cela doit être souligné, compris et expliqué en relation avec le développement de la crise du capital et la montée de la lutte du prolétariat. C'est cette signification positive de la scission que l'article n'a pas suffisamment mis en évidence, trop préoccupé à marquer les limites et l'impasse organisationnelles.
Ainsi l'article et surtout son titre donnent la fâcheuse impression d’une condamnation en bloc et à priori au lieu de montrer le mouvement que constitue cette scission, avec ses ambiguïtés et ses limites. Et en cela il manque son but. S'il est d'insister sur le fait qu'un groupe issu d'une telle scission ne peut pas constituer un pôle pour une nouvelle organisation révolutionnaire, il n'est pas vrai qu'il n'est qu'un avorton incapable d'aucune évolution. II est incontestable que nous assistons à une évolution politique vers des positions de classe mais cette évolution est forcément limitée car sa continuation met nécessairement en question le cadre organique, l'existence organisationnelle même de ce groupe. Il est inévitable qu'après cinquante ans de réaction, d'absence de pôle solide de reconstitution du parti de classe, de tels groupes qui rompent avec la contre-révolution tendent dans un premier temps à se maintenir dans leur cadre organique originel. C'est là indiscutablement un danger, une entrave sérieuse à leur évolution qui se heurtera inévitablement à la limite infranchissable de l'organisation. C'est en ce sens qu'il faut comprendre la formulation "nous ne pouvons souhaiter, pour leur bien, qu'une chose : que leurs nouvelles organisations meurent" qui concluait l'article "Deux avortons de la gauche du capital".
Leur dissolution organique est certes une mesure nécessaire mais n'est pas non plus une garantie absolue. La reconstitution d'une fraction ex-L.O. au sein de R.l. par des éléments qui avaient pourtant adhéré individuellement, en est la preuve.
Notre tâche n'est ni de flatter, ni de condamner mais de soumettre à une critique sévère toutes les incompréhensions pour aider ces groupes qui apparaissent à surmonter les entraves que constitue leur propre passé, les aider à s'intégrer dans le processus de regroupement révolutionnaire. Tel est et doit rester le souci qui guide notre attitude critique face à ces groupes.
Juan M.
[1] Il n'est peut-être pas inutile de mentionner l'article "Salut à Union Ouvrière" paru dans Alarma (Organe du groupe F.O.R. N°28) à l'occasion de la scission de ce groupe avec L.O.. Pas un instant, Alarma ne se pose la question de la possibilité du surgissement organique de courants authentiquement révolutionnaires au sein du trotskysme, et pour cause. Lui-même, se réclamant de la tendance Munis, en provient. Cette tendance, qui a rompu avec la IVème Internationale trotskyste au cours de la IIème Guerre Mondiale sur la question de la défense de l'U.R.S.S. n'a jamais su rompre totalement avec le cordon ombilical politique qui l'attache à ses origines trotskystes. Tout comme l’anguille, revenant aux lieux originels de sa naissance, Alarma a les yeux braqués sur sa terre d'origine : les organisations trotskystes d'où il continue à espérer que surgira un beau jour l'organisation révolutionnaire en dépit du fait que depuis plus de quarante années d'existence du trotskysme tous les groupes qui s'en sont séparés à un moment ou à un autre de Shachtman à L.O., de News and Letters à Socialisme ou Barbarie, sont allés se perdre dans le marais gauchiste, sinon pire. Sans aucune explication sur la signification de cette nouvelle scission, sans un mot de critique des positions confuses affichées par ce nouveau groupe (U.O.), Alarma se contente d'un panégyrique affirmant sans craindre le ridicule que "la présence d'Union Ouvrière au sein du prolétariat promet se révéler le fait organique le plus positif arrivé en France pour le moins depuis la fin de la guerre jusqu'à aujourd'hui" (Lire "depuis la rupture de Munis et ses amis de la IVème trotskyste"). Rien que ça ! Et les amis de Munis de nous certifier que "la constitution d'Union Ouvrière marquera une nouvelle époque dans la régénération du mouvement révolutionnaire en France". Décidément le confusionnisme se porte bien.
A l'heure où la crise sape les fondements du capitalisme et où le prolétariat se prépare à l'affrontement décisif avec le capital mondial, il se trouve encore des "théoriciens" d'on ne sait quel "mouvement communiste", mais au fond anarchistes, qui se font les défenseurs subtils, mais bien entendu "critiques", de la propagande par le fait habilement qualifiée pour la circonstance d'action "subversive" de "prolétaires". Ces descendants honteux d'un anarchisme qui n'ose plus dire son nom depuis sa participation au gouvernement républicain qui écrasa les ouvriers espagnols à Barcelone en mai 37, ne se nomment plus anarchistes mais "communistes de mouvement". Tout comme leurs ancêtres, à l'action mondiale de la classe ils substituent celle de minorités ou d'individus élus.
Jean Barrot est l'un de ces théoriciens de la "subversion". Sortant de l'anonymat de feu le "Mouvement communiste", sous le couvert duquel se manifestait son activité d'auteur "subversif", il vient de publier récemment en son nom propre une brochure[1] intitulée "Violence et solidarité révolutionnaires : le procès des communistes de Barcelone".
Revenant sur l'attitude du "M.C." lors de l'affaire Puig Antig, cette brochure justifie tout en la critiquant la création d'un "comité de soutien" aux emprisonnés avec des libéraux et des syndicalistes, justifie aussi, au nom d'une prétendue "spécificité espagnole" (p.14), l'action des éléments du MIL, et condamne au passage comme sectaire la position prise par R.I. lors de ces évènements.
Rappelons brièvement l'affaire. Les militants du M.I.L. (Mouvement ibérique de libération !) sont des éléments qui ont rompu avec le gauchisme ou le nationalisme - les deux ne faisant d'ailleurs qu'un. A la faveur des luttes ouvrières de 1970, telle la grève de Harry Walker à Barcelone, il s'est dégagé au sein des Commissions ouvrières, où militaient les ouvriers combatifs et des étudiants "radicaux", des éléments qui ont fini par remettre en cause les syndicats, même s'ils prennent l'aspect de commissions ouvrières. Influencés, disent-ils, par les textes des gauches communistes italienne et allemande, ils devaient adopter un certain nombre de positions révolutionnaires : définition du capital comme système du travail salarié dominant les 5 continents et donc les pays dits "socialistes"; dénonciation du caractère contre-révolutionnaire des partis staliniens et gauchistes. Mais sortant de la bourgeoisie à travers ses organisations national-gauchistes et fortement influencés par toutes les idées du style "M.C.", condamnant l'organisation des révolutionnaires comme "rackett", ils devaient non pas œuvrer à l'organisation de la classe en militant dans ses organes de lutte (comités d'action, comités de grève, etc.); mais aussitôt rejeter toute forme de militantisme conçu comme aliénant ou "rackettiste". La logique de leurs positions devait les amener à s'auto-dissoudre au cours d'un "congrès d'auto-dissolution" (!) en août 73, et à se transformer en "groupes autonomes de combat" préconisant "le terrorisme et le sabotage comme des armes actuellement utilisables par tout révolutionnaire". En novembre 73, alors que Puig Antig et ses camarades venaient d'être arrêtés à la suite d'une "expropriation", un "collectif des prisonniers politiques anti-autoritaires" devait définir l'action de ces groupes ou individus : ...Le MIL est une organisation révolutionnaire qui impulse la lutte de classe mettant au service de l'émancipation des travailleurs une série de mesures radicales de combat ; Le MIL attaque la propriété privée, expropriant des mains des exploiteurs le capital accumulé dans les banques (véritable expression symbolique et réelle de la domination capitaliste). Ces fonds "récupérés par le HIL des mains des exploiteurs permettaient le financement d'une agitation armée anticapitaliste et permettaient aussi de doter de moyens de combat radicaux les travailleurs en lutte en appuyant des grèves, réalisant des sabotages, en fournissant des moyens de propagande et d'agitation théorique, en minant à la racine les bases mêmes de la structure sociale exploitrice…" (cf. brochure des "Editions mai 37").
C'est ce que le MIL appelait le "passage à l'histoire" et l'"abandon de la préhistoire de la lutte de classe". En fait, le MIL abandonnait la lutte de classe et revenait à la préhistoire de la lutte de classe, celle de l'anarchisme, pour finir par avoir une activité de racket, que Puig Antig devait malheureusement payer de sa vie.
En fait, ce qui caractérise tous les groupes venant du gauchisme, c'est un anti-"léninisme" viscéral qui les amène à rejeter toute forme d'activité organisée et bientôt tout militantisme. Mais croyant rejeter le "léninisme", ils en reprennent en fait l'idée de base : la classe ouvrière n'est pas spontanément révolutionnaire et ne peut être que trade-unioniste ; incapable d'acquérir une conscience spontanée 1e ses intérêts historiques, il faut la médiation du parti pour réaliser le programme communiste. Le M.I.L. à la différence des "léninistes" substitue à la classe non pas le parti, mais l'action terroriste, se concevant co1nme une organisation "impulsant la lutte de classe". Incapable de s'insérer dans le combat du prolétariat contre 1e capital, il s'attaque non pas à celui-ci mais à ses "représentations symboliques (les banques)".
La condamnation dans le numéro 6 de R.I de telles conceptions, étrangères aux révolutionnaires, nous a attiré les foudres de Barrot et de son sous-fifre "Le fléau social" (ex-gauchistes du F.H.A.R.). Barrot a voulu voir dans notre critique du MIL et du "Mouvement Communiste" l'expression d'un groupement se livrant à un sectarisme forcené pour faire valoir sa marchandise organisationnelle : "RI a vu également dans cette histoire une nouvelle phase dans sa délimitation forcenée par rapport aux groupes voisins supposés concurrents (GLAT, PCI, Invariance) et maintenant le "MC"."
Ainsi, au lieu de critiquer sérieusement nos positions, Barrot ne trouve que des raisons d'ordre psychologique : notre égocentrisme, un maladif besoin de sauvegarder notre "boutique". Regrettant amèrement le fait que "jamais RI ne pourrait collaborer même de loin avec un groupe aux positions divergentes des siennes" Barrot trouve à cela une lumineuse explication : RI est (suprême injure!) un groupe "politique" et en tant que tel "chaque groupe politique dissimule ses faiblesses en étalant celles (réelles ou inventées) des autres". Pour RI, selon Barrot, "1ennemi devient celui qui apparait le plus proche et en même temps différent". Et Barrot de conclure : "C'est encore être victime du capital que s'attarder sur les faiblesses des autres".
Cette méchanceté de RI vis-à-vis des faibles, est d'ailleurs confirmée par un des autres participants au "Comité Vérité" de Vidal-Naquet : le "Fléau social" qui dans ses explications se montre moins subtil que Barrot. Là aussi, on ne peut que trouver des raisons d'ordre psychologique. Si RI n'a pas participé à ce comité, il faut y voir une vengeance contre les militants du MIL : "RI qui se prend pour la crème (sic) du mouvement communiste a montré dans cette affaire que mis au pied du mur il se dégonflait comme une vieille baudruche qu'il est. Il ne suffit pas d'affirmer des théories, encore faut-il un minimum de pratique. Pour ces moralistes jésuites, la pratique du MIL n'est pas correcte : il fallait donc les punir, c'est-à-dire les laisser crever en les dénonçant; on a jamais vu une telle hypocrisie, ces zèbres (sic) vont jusqu'à reprocher aux copains du MIL de n'avoir rompu que très récemment avec le gauchisme" (n° 5-6).
Voyant dans notre refus de nous associer au "Comité" l'élitisme d'intellectuels sans pratique le "Fléau social" se lance dans une diatribe anti-R.I. dont le ridicule le dispute à l'odieux : "A force de se défier de tout opportunisme, on sombre dans l'élitisme et l'inaction totale. Une théorie sans pratique, ça n’est qu'une vue de l'esprit ;·seulement le garrot lui ça n'est pas une vue de l’esprit ;·c’est une pratique concrète et à moins d'avoir des âmes tordues de martyrs, le jour où il risque de se serrer autour de vos cous racés d'intellectuels (sic) vous ferez moins la fine bouche, à moins que ce soit vous qui le serriez".
Une telle unanimité anti-RI n'est pas surprenante. Des opportunistes pris en flagrant délit d'opportunisme n’aiment pas qu'on s'attarde sur ce qu'ils appellent pudiquement leurs "faiblesses". Pour "noyer 1e poisson, ils ont alors recours soit au psychologisme du café du commerce, soit purement et simplement à 1’injure, reprenant les mêmes arguments que les staliniens : le "réalisme" qu'on oppose à la théorie juste bonne pour les intellectuels.
L'objet de cet article est de montrer que ceux qui remplacent l'analyse politique, les principes politiques révolutionnaires de la classe (n'en déplaise aux situationnistes attardés de l'ex-MC qui sont allergiques au mot politique) sont amenés par leur campagne frontiste dite de "solidarité" à se placer sur le terrain de la bourgeoisie. Pire, que toute apologie, même voilée, du terrorisme ne fait que pousser les éléments les moins clairs du prolétariat vers le massacre. Ainsi, que tout groupe qui aujourd'hui préconise des "comités" en alliance avec les organisations bourgeoises, ou le terrorisme ne font que se rendre complices consciemment ou inconsciemment de la bourgeoisie et contribuent ainsi à serrer le garrot autour du cou du prolétariat.
Avant de voir comment la "solidarité" n'a servi à Barrot qu'à se livrer à des opérations frontistes, il est nécessaire de rappeler en quoi consiste la solidarité prolétarienne, et quel soutien peuvent apporter les révolutionnaires aux victimes de la répression capitaliste, et dans quelles conditions.
La solidarité, dans le sens prolétarien, ne peut être que le fait de la classe tout entière luttant contre la bourgeoisie, aussi bien dans sa résistance quotidienne au capital que dans la lutte proprement révolutionnaire. Elle n'est pas seulement la réaction de défense de la classe contre la répression qui frappe ses membres, comme cela a souvent été le cas dans l'histoire du mouvement ouvrier (cas de la révolution russe de 1905, après le dimanche sanglant) Plus généralement, elle est la manifestation exacerbée de la lutte de classe. Le prolétariat qui passe à l'offensive par la grève, l'insurrection, perd son caractère atomisé pour former un tout homogène : la classe révolutionnaire. La solidarité qui soude les rangs ouvriers et pousse la classe plus en avant dans le processus révolutionnaire est l'expression vivante, concrète du développement de la maturité et de la conscience révolutionnaire en son sein.
Les formes de solidarité n'ont pas toujours été identiques depuis la naissance du mouvement ouvrier. La classe ouvrière dans ses luttes de résistance au capital, que ce soit sous la forme de grèves économiques ou sur le terrain de la lutte politique. Contre la bourgeoisie, dès ses origines le prolétariat constituait des caisses de secours ou d'aide mutuelle. La constitution de ces caisses était toujours liée à la lutte immédiate, apportant l'aide matérielle nécessaire aux ouvriers victimes des lock-out. Avec le développement du mouvement ouvrier organisé dans la seconde moitié du XIXe siècle, elles deviennent permanentes et sont un des organes du syndicat qui se charge d'assurer l'aide matérielle et morale aux ouvriers en lutte ou victimes du capital.
La première guerre impérialiste qui marque le passage définitif des syndicats dans le camp du capital, va changer les anciennes formes de solidarité. Au cours des événements révolutionnaires en Europe, ce seront les ouvriers eux-mêmes qui spontanément organiseront des collectes et se chargeront de secourir les victimes de la répression capitaliste. Ainsi en Allemagne en 1920-21. Comme expression de la classe en lutte, les organisations politiques du prolétariat, tels le KAPO ct les Unions, apportaient tout leur soutien à cette solidarité de classe.
Par contre, c'est en opposition à la solidarité spontanée que l'on vit apparaitre des organisations du type Secours Rouge. La naissance du Secours Rouge en pleine débâcle révolutionnaire, après 23, fut moins motivée par un réflexe de défense prolétarienne que par le souci de l'URSS passée à la contre-révolution de se gagner des sympathies dans la classe ouvrière par des gestes spectaculaires lors de la répression qui suivit la défaite de la révolution. Alors que les syndicats abandonnaient tout secours aux victimes ouvrières, le Secours Rouge prit la relève en monnayant son aide contre un soutien inconditionnel à la politique stalinienne. Rapidement, il devint un instrument de chantage dont pâtirent particulièrement les ouvriers exilés en désaccord avec la politique des PC et qui se trouvaient sans défense contre les mesures d'expulsion.
Le feu "Secours Rouge" que les gauchistes essayèrent de créer il y a quelques années n'avait lui pas la prétention de défendre et soutenir les combattants prolétariens, puisqu'il défendait essentiellement des nationalistes, comme lors du procès de Burgos, ou des terroristes du style guévariste ou maoïste, bref les éléments des diverses fractions "radicales" de la bourgeoisie. Il devait d'ailleurs pousser plus loin encore l'aspect de racket stalinien : à côté du célèbre massacreur de Sétif en 44, Charles Tillon, l'ex-ministre de l'Aviation, on voyait s'agiter toutes sortes de groupes gauchistes cherchant à recruter avec du "sang à la une " de leurs journaux.
Tel est le triste bilan des Secours Rouge.
L'apparition au grand jour de tels organismes est autant néfaste qu'inutile pour la classe dans son combat. Alors que la solidarité prolétarienne est organiquement liée à ce combat, est l'expression des masses ouvrières plongées dans le feu de l'action, la prétendue "solidarité" organisée par les secours rouge ou comité de défense de tout acabit est une entrave pour l'organisation et la conscience de la classe ouvrière. Elle laisse croire au prolétaire que sa propre organisation, née de sa lutte, est inutile ; que des personnes de "bonne volonté", de bons samaritains, peuvent remplacer cette lutte. Elle est à l'opposé du mot d'ordre révolutionnaire de la Première Internationale : "L'émancipation des travailleurs sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes". Ce n’est pas un hasard, si pendant les luttes ouvrières, on voit apparaître aujourd'hui les groupes gauchistes sous la forme de "comités de soutien" ou de "popularisation" des luttes ; ils ne font que remplir leur rôle de dévoyeurs et de contre-révolutionnaires opposés à cette autoémancipation du prolétariat.
En période de recul, profond ou momentané, les dévoyeurs ne peuvent que se transformer en de purs et simples charognards, lorsque des individus ouvriers tombent sous les coups de la répression victimes de leur propre démoralisation.
Dans une telle période, les révolutionnaires ne peuvent que voir leur action limitée comme celle de leur classe. Ni les comités Sacco-Vanzetti, ni les manifestations de centaines de milliers d'ouvriers à travers le monde n'ont pu sauver les militants anarchistes de la chaise électrique. De même la création d'un comité Van der Lubbe - du nom du jeune prolétaire hollandais, qui démoralisé par le recul profond de sa classe incendia le Reichstag en 1933 - fut autant inutile que nuisible : elle ne pouvait que faire croire aux rares éléments ouvriers révolutionnaires de l'époque qu'un quelconque comité pouvait remplacer l'action de leur classe. De tels comités, aussi révolutionnaires soient leurs éléments, ne peuvent que quitter le terrain de la lutte de classe. Leur action ne peut en aucun cas empêcher les décisions prises d'avance par la bourgeoisie : la mort pour Van der Lubbe, pour terroriser le prolétariat allemand, la mort pour Puig Antig, à la fois pour mettre au pas les tendances démocratiques de la bourgeoisie espagnole et servir de coup de semonce aux ouvriers. Quoi qu'on fasse, les dés sont pipés d'avance. Et donc, le soi-disant réalisme qui consiste à créer ou à participer à des comités de "soutien" ou "vérité" ne peut être qu'un alibi, comme nous le verrons plus bas.
Quelle peut être alors, dans ces conditions, la solidarité des révolutionnaires? Dans quelles conditions peut-elle se manifester ?
Le fait d'être en proie à la répression ne peut en aucun cas être une condition suffisante déterminant l'aide matérielle des révolutionnaires. Ce qui est à la base de cette aide ce sont et ce seront toujours des critères politiques et non une morale charitable ou humanitaire qui ferait du secours apporté "à des vies humaines en danger" un impératif catégorique. Les révolutionnaires laissent une telle morale à la bourgeoisie et qui n'est rien d'autre que l'idéologie de sa propre domination de classe. Refusant de céder au chantage des sentiments de quelque nature qu’il soit, leur aide dépend rigoureusement au critère d'appartenance ou non au camp prolétarien. Ainsi, dans le passé (comme aujourd'hui), les révolutionnaires n'avaient -et n'auront- aucune aide à apporter aux libéraux sociaux-démocrates, staliniens, à tous les éléments de la gauche du capital, victimes de la démocratie ou du fascisme. Dans la lutte que se livrent d'une manière sanguinaire les fractions de la bourgeoisie depuis que le système capitaliste est entré dans sa phase de déclin, tels des gangs rivaux se disputant l’honneur de gérer les affaires du capital, les révolutionnaires n’ont pas à prendre position pour un camp ou un autre : ils ne peuvent qu'éviter les coups et faire en sorte qu'ils ne retombent pas sur leur classe. En aucun cas, il ne peut donc être question d’apporter une aide quelconque aux éléments de la contre -révolution. La meilleure "aide" qu'on puisse apporter à ces éléments embrigadés dans les organisations du capital, c'est de combattre sans pitié les idées qu'ils véhiculent.
Par contre, il est évident que les révolutionnaires font tout ce qu'ils peuvent pour aider, ou mieux soutenir matériellement et politiquement, leurs camarades en proie à la répression bourgeoise. De même qu'à travers ses éléments soumis à la répression la classe ne peut que se reconnaître tout entière de même à travers le soutien apporté à leurs camarades les révolutionnaires favorisent le combat collectif de la classe contre la bourgeoisie. L'intérêt de la classe ne peut qu'être toujours au-dessus de la vie de chaque individu, et à travers l'aide apportée à des individus révolutionnaires, c'est toujours l'intérêt général de la classe qui doit prédominer.
Quant aux formes concrètes que prend ce soutien, elles sont avant tout une question de circonstances et non de principe. Dans le n° 6 de RI, l'article de Hembé donnait des exemples de ce soutien matériel : soudoyer un juge, acheter un journaliste, etc. Là où il ne s'agit que d'exemples, pris entre mille, des gens comme Barrot n'ont voulu y voir que des recettes, d'ailleurs, parfaitement irréalistes :
Barrot ne comprend absolument pas quel est le fond du problème : il ne s'agit pas de rechercher quelle forme de solidarité est la plus 'réaliste', mais de faire en sorte que cette aide apportée à des camarades n'amène aucune compromission, si faible soit-elle, avec des éléments de la bourgeoisie et donc avec la bourgeoisie.
C'est uniquement dans une période de recul, de non-réaction de la classe que les révolutionnaires peuvent être amenés à utiliser les formes de solidarité sur lesquelles ironise Barrot. Dans une telle période, la solidarité des révolutionnaires n'est rien d'autre que l'expression d'une minorité de révolutionnaires cherchant à secourir ou sauver des individus ou des minorités révolutionnaires. Elle n'est donc pas l'expression des masses prolétariennes en lutte. Dans ces conditions la solidarité des révolutionnaires ne peut avoir qu'un aspect limité. Si les révolutionnaires peuvent requérir l'aide d'un bourgeois, comme ils l'ont fait dans les années 30 en se servant d'un Spaak pour sortir Victor Serge de Russie, cette aide ne doit en aucun cas apparaître comme l'expression de l'organisation révolutionnaire : elle n'est pas publique. Pour les révolutionnaires, il est absolument impératif qu'aucune illusion, si petite soit-elle, ne pénètre dans la classe sur la nature de la démocratie bourgeoise et de ses organisations.
Répétons-le : la meilleure forme de solidarité ne vient pas des révolutionnaires, elle vient de la classe dans sa totalité. C'est elle seule qui peut ouvrir les prisons et retenir la main des bourreaux.
C'est la seule VRAIE solidarité. Si, en période de recul, les révolutionnaires font tout leur possible pour venir en aide à leurs camarades, ils sont parfaitement conscients que si la bourgeoisie décide de frapper ils ne pourront pas grand-chose, et dans certains cas toute publicité intempestive donnée à des "affaires" peut amener la classe capitaliste à frapper le plus fort possible, pour faire un exemple.
Dans certains cas, il vaut mieux se taire. C'est ce que n'a malheureusement pas fait Barrot.
"Des fonds secrets" du "Mouvement communiste" devait sortir un comité "Vérité" avec Vidal-Naquet, et l'or du MC ne cachait qu'en fait le vil métal du frontisme.
La position de Barrot, pour défendre le "comité", est un chef-d’œuvre de jésuitisme. D'abord Barrot nous prévient : cette affaire du MIL "est par nature délicate", et ainsi "il est trop facile de se lancer dans une dénonciation ou une justification". Nous sommes donc avertis : M. Barrot a l'épiderme chatouilleux à la critique, il s'agit de rester entre gens du monde et garder un ton mesuré. Ainsi, au lieu de se livrer à une critique impitoyable des éléments du MIL en leur montrant que leur confusion ne peut que les mener à leur perte ou à la contre-révolution il préfère prendre une attitude professorale celle d'un Salomon du " mouvement communiste" :
Plus loin, il déclare : "Il est donc exclu de juger des individus ou des groupes." Une telle attitude, irresponsable, n'est qu'une apologie pure et simple de la confusion. Refuser de critiquer les positions politiques des groupes, tel le MIL, enlève aux révolutionnaires tout critère de jugement pour déterminer si telle ou telle organisation appartient ou non au prolétariat. Abandonner le critère des frontières de classe, revient à affirmer que les positions du prolétariat et celles de la bourgeoisie sont équivalentes. Une telle position s'appelle OPPORTUNISME. Lénine remarquait justement que l'opportunisme se manifestait moins par ce qu'il dit que par ce qu'il ne dit pas. En tant que tel, il ne peut être qu'une arme aux mains du capital. Le prolétariat, classe exploitée dominée par tout le poids des illusions répandues par l'idéologie bourgeoise, n'a que sa conscience pour affronter et détruire le capital. Seule une extrême clairvoyance sur la nature des forces sociales s'affrontant au travers d'organisations politiques permet au prolétariat de renforcer ses forces et son organisation face à tout l'appareil de la bourgeoisie. Le refus de la politique de la part de Barrot ne peut que renforcer le poids du capital sur le prolétariat qui reste alors désarmé. Dans ce sens-là, les idées de Barrot ne font qu'apporter une cartouche de plus dans l'arsenal du capital.
Il n'est donc pas surprenant que cet opportunisme ait conduit Barrot à des positions frontistes, beaucoup plus claires que tout son bavardage sur le "mouvement communiste". Avec la création du "comité" chaperonné par le libéral Vidal-Naquet et s'appuyant sur les organisations de gauche (tel le syndicat CGT des correcteurs), il a eu moins de problèmes de conscience : cela était sans doute moins "délicat".
Pourtant, Barrot jure ses grands dieux qu'il n'a pas fait de frontisme, car, dit-il, "le frontisme au contraire est un accord sur une plateforme politique ou de revendications, même minimale". D'ailleurs, ajoute-t-il, il ne s'agit que d'un "compromis" : "On contacta Vilal-Naquet, afin d'avoir accès aux moyens d'information nécessaires pour briser le silence. Ce compromis n'avait rien de plus compromettant que tous les autres compromis que les révolutionnaires sont· obligés de passer dans leur activité 'révolutionnaire' et dans le reste de leur vie (salariat) ". Apparemment, Barrot bredouille et passe à côté de la question. Le frontisme, tel qu'il le définit, est vidé de tout contenu de classe et ne devient qu'une simple catégorie morale. Si on suit à la lettre sa définition, le regroupement des révolutionnaires sur une même base programmatique serait du "frontisme"; l'élaboration de revendications communes par les ouvriers en lutte serait elle aussi du "frontisme"! Barrot sait très bien ce qu'il ne dit pas. Le frontisme, qu'on le camoufle ou non derrière les mots de "compromis" ou "d'accord" a toujours été la caution consciente ou inconsciente donnée à des organisations bourgeoises. Si le prolétariat et les révolutionnaires peuvent à certains moments céder du terrain, signer des armistices (comme ce fut le cas à Brest-Litovsk), ils ne se compromettent jamais avec la bourgeoisie, comme le sous-entend Barrot. Jamais les révolutionnaires ne marchandent leurs principes! Alors que les gauchistes, et Barrot qui s'en fait ici le porte-parole, au nom des "compromis" travaillent à répandre des illusions dans le prolétariat, se "compromettent" jusqu'au cou avec la bourgeoisie, les révolutionnaires agissent constamment de manière à ce qu'aucune illusion sur la nature du capital et de ses fractions politiques ne s'infiltre au sein même du prolétariat.
Il est vrai que Barrot juge par trop indécent de parler de prolétariat, d'ouvriers : "ce sont des mots trop "compromettants". Affirmer que les révolutionnaires (Barrot ne parle pas de la classe ouvrière) font un "compromis" en vendant leur force de travail ne fait que manifester un mépris sans limite des ouvriers. Ce sont les petits-bourgeois les plus réactionnaires, les boutiquiers qui prétendent que l'on peut choisir dans la société d'être ouvrier ou "indépendant", que les ouvriers sont donc responsables de leur propre sort. Telle est aussi la vision des intellectuels petits-bourgeois (Barrot préfère les appeler "prolétaires" et y voit le vrai sujets de son mouvement communiste") qui tout en reconnaissant 1a réalité de l'exploitation capitaliste la nient dans les faits en voyant des possibilités de choix individuel au sein du système. Quand Barrot et ses disciples voient des individus là il y a une classe exploitée comme classe par le capital, ils ne font que rejeter la révolution prolétarienne, celle de toute la classe soumise au·salariat.
S'étant donc compromis, sans faire de frontisme, Barrot donne l'ultime raison de la création du comité :
D’ailleurs Barrot déclare lui-même : "Son emploi (du comité) s impose même s'il faut passer par l'intermédiaire d’individus non ‘révolutionnaires".
Ici, Barrot est pris en flagrant délit de mensonge : pour nier la réalité frontiste du comité, il ne parle qu'utilisation individuelle de ce qu'il appelle pudiquement des "non-révolutionnaires", alors que ce fameux comité est justement passé par l'intermédiaire non d'individus mais d'authentiques organisations bourgeoises.
Le "Fléau social", participant du comité, met moins de subtilité pour justifier ce frontisme, que non seulement il reconnaît mais dont il se glorifie.
"Sans faire de l'humanisme chrétien, il nous semble que la vie d'un garçon de 25 ans mérite d'être sauvée, et qu'il est logique de faire tout ce qu'on peut, et y compris la pute avec les organisations de gauche (nous soulignons, NDR) pour le sauver.
C'est pourquoi nous avons enjoint celles-ci de réagir en leur faisant une sorte de chantage. C'est putassier et hypocrite, mais merde, on n'a pas à prendre de gants avec ces salauds; on leur a demandé d'agir quitte à gueuler ensuite à la récupération, et pourquoi pas?" (Fléau social, N° 5-6).
Au moins ces messieurs ont le mérite de dire tout haut ce que Barrot pense tout bas. Cet écœurant chantage aux sentiments est digne des campagnes menées par la bourgeoisie pour endormir les ouvriers. Il ne peut à terme que mener tous ces "humanistes" dans les organisations de la bourgeoisie. Quand on commence à faire la "pute" avec la bourgeoisie -ct même si l'on joue les esprits forts en se servant de termes grossiers en guise d'exorcisme-, on la fait jusqu'au bout et on finit par en attraper toutes les maladies. Quant à l'argument-choc "la vie d'un garçon de 25 ans" il est tout ce qu'il y a de plus répugnant et de plus contre-révolutionnaire : c'est au nom des "copains" tués par "l'ennemi", que les officiers des 2 camps pendant les grandes boucheries impérialistes envoyaient les soldats se faire tuer au front. Un tel argument de gens qui se piquent d'être révolutionnaires n'est rien moins que "putassier et hypocrite".
Ce qu'il y a de commun chez Barrot et ses sous-fifres du "Fléau social" c'est le même refus d'admettre que les révolutionnaires et leur classe aient une activité autonome; il leur faut toujours trouver des intermédiaires, des soutiens, incapables qu'ils sont d'avoir une activité révolutionnaire autonome; ils font appel aux bons offices de bourgeois libéraux avant de faire la "pute" auprès des partis de gauche. C'est toute la politique du gauchisme, qui justifie toujours ce qu'il appelle des "compromis" par sa faiblesse. Pour eux, la solidarité n'est qu'un prétexte à frontisme. Incapables de se sentir éléments du prolétariat, ils ne peuvent concevoir leur activité que sous la pire forme de l'individualisme petit-bourgeois :
Le prolétariat n'a que faire du moi de M. Barrot, qui est vraiment tombé bien bas pour sortir de telles insanités.
Nous ne pouvons passer sous silence l'attitude du PIC à propos du MIL. Ces camarades qui sont incontestablement des révolutionnaires et avec qui nous avons déjà eu l'occasion de collaborer (tract sur le Portugal), ont voulu voir dans notre position du purisme, pire "la continuation de l'immobilisme le plus total, synonyme de démission" jugeant trop sévère notre critique du MIL. Contrairement à ce qu’i1 affirme "Jeune Taupe" n° 3, "la traduction de textes ultragauches" ne suffit pas à donner à une organisation une nature prolétarienne. Il est évident, comme le dit J.T., que "les communistes renoncent à leurs tâches, s’ils refusent la clarification avec d'autres groupes qui arrivent sur un terrain de classe."
Le malheur c'est que le MIL et bien d'autres groupes qui proviennent de la décomposition du gauchisme ne peuvent se situer sur un terrain de classe par leur conception de la classe comme amalgame d'individus et leur apologie des actes terroristes ou exemplaires; ce qui les amène finalement à déserter le terrain de la lutte de classe. Critiquer les groupes confusionnistes qui risquent (et ont déjà) d'entraîner à la mort ou pire dans le camp du capital les éléments confus qui émergent aujourd'hui après 50 ans de contre-révolution, ce n'est pas faire de l'"élitisme". C'est la seule attitude responsable de la part de révolutionnaires conscients : le seul soutien possible aux éléments du MIL c'est la plus impitoyable critique des idées qu'ils véhiculent. Ce que le PIC appelle de l'élitisme n'est rien d'autre que l'intransigeance des révolutionnaires qui loin de se laisser emporter par le courant, afin de devenir "populaires" luttent contre toute forme de confusion, surtout si elle est de bonne foi. Si être intransigeant sur les principes, c'est faire de l'"élitisme", alors nous sommes "élitistes". Les camarades du PIC qui s'affolent à n'importe quelle décomposition du mouvement gauchiste, comme en atteste leur citation élogieuse d'"Union ouvrière" dans le dernier JT, et qui se lancent dans de grandes entreprises du type;-"comité Portugal" (cf. notre critique dans n"l2) devraient prendre garde à ne pas céder eux aussi au prurit du frontisme. Leur anti-"élitisme" est bien proche de l'opportunisme d'un Barrot.
Nous avons constamment vu en filigrane, à propos du problème de la solidarité, tel qu'il était envisagé par Barrot et consorts, apparaître une apologie plus ou moins voilée du terrorisme. .Si l'attitude de Barrot est particulièrement grave dans l'affaire du comité Vidal-Naquet, celle qui consiste soit à prôner soit à considérer d'un œil bienveillant -même si l'on se veut "critique"- le terrorisme est encore plus grave. C'est jouer à bon compte, en spectateur impavide du "mouvement communiste", avec la peau des autres, et surtout avec celle du prolétariat qui subit toujours sous forme de répression ou de massacre les retombées du terrorisme.
Avant d'aborder plus particulièrement le problème du terrorisme et voir comment Barrot aborde la question et quelles sont les conséquences de "sa" position, il est nécessaire de rappeler les positions classiques du marxisme sur la violence et son utilisation par le prolétariat.
Le prolétariat, classe exploitée de la société capitaliste, ne disposant d'aucune assise économique et classe amenée à remplir une tâche positive : l'édification de la société communiste, société de la communauté humaine, n'emploie pas spontanément la violence dans le cours de la révolution. Le prolétariat dans l'élan de sa propre émancipation et dans l'euphorie de la prise du pouvoir révolutionnaire ne fait pas immédiatement usage de la violence contre l'ancienne classe déchue. Au contraire, toutes les révolutions prolétariennes se caractérisent par l'incroyable mansuétude, dénuée de tout sentiment de vengeance de la part du prolétariat. Comme le remarquait Trotski, à l'époque de la révolution russe, dans "Terrorisme et communisme", où au milieu d'une apologie du capitalisme d'Etat brillent encore quelques éclairs révolutionnaires :
Néanmoins, la résistance de l'ancienne classe exploitrice à la révolution et la terreur dont elle use contre le prolétariat révolutionnaire, font de la violence une nécessité impérieuse pour le prolétariat pour la survie de la révolution. L'exemple russe, où les ouvriers relâchent les généraux tsaristes contre leur promesse de ne pas travailler contre la révolution doit être médité. Dans la révolution prolétarienne future il est fondamental de briser sans pitié l'échine de la bourgeoisie, dès les premiers jours de la révolution, pour éviter de nouveaux massacres de prolétaires.
Une telle position, assurément fera grincer des dents les utopistes qui croient que la révolution prolétarienne est un processus simple qui s'impose spontanément dans la société , ou les ennemis jurés de la révolution qui se réfugient derrière des phrases creuses humanitaires.
Déjà au siècle dernier, en opposition aux idéalistes et aux pacifistes qui niaient le rôle de la violence dans l'histoire, Engels polémiquant contre un Dühring affirmait clairement que la violence était l'expression des luttes de classes au sein de la société. La division irréconciliable de la société en classes antagonistes et la dictature de la classe dominante sur l'ensemble du corps social reposent depuis la fin du communisme primitif sur l'utilisation de la violence. Sous une double forme : comme force de conservation sociale employée au service de la classe devenue une entrave à l'essor des nouvelles forces productives pour maintenir son système d'exploitation; comme force motrice de l'histoire entre les mains de la classe révolutionnaire qui se développe au sein même de la société. C'est ainsi que la classe des propriétaires d'esclaves dans la Rome antique devait utiliser la violence pour annihiler les armées de Spartacus. Au contraire, la violence aux mains de la bourgeoisie, classe révolutionnaire montante, devait lui permettre de balayer le féodalisme : tel est le cas de la Révolution anglaise au XVII° siècle avec Cromwell, tel est le cas de la Révolution française.
Ainsi, contrairement aux assertions des bordiguistes, il n'y a pas de violence révolutionnaire par elle-même. La violence comme n'importe quelle manifestation de l'antagonisme social a un sens, un contenu de classe. Les bordiguistes qui font de la violence ("Terreur rouge") l'essence de la révolution, surtout quand elle est "plébéienne", pour reprendre une de leur expression favorite, ne font que dissimuler l'essence de la révolution. La violence n'est pour le prolétariat qu'un instrument, et rien de plus, sur le chemin qui le mène au communisme.
Une telle vision devait d'ailleurs être largement partagée par les bolcheviks, en réaction il est vrai contre l'écœurant pacifisme de la social-démocratie. Un Miasnikov, qui appartenait à l'aile gauche du parti, devait par exemple prendre la tête d'un groupe d'ouvriers pour exécuter le grand-duc Michael et son secrétaire, donnant ainsi un "exemple de vengeance". L'exemple de "la glorieuse grande Révolution française", comme on se plaisait à l'appeler, explique l'apologie de la "Terreur rouge", dont Trotski se fait le défenseur dans le pamphlet déjà cité. Une telle vision de la révolution, considérée sous l'angle de la terreur, est indiscutablement liée aux conceptions jacobines et substitutionnistes très répandues dans l'ensemble du mouvement révolutionnaire de l'époque. L'instauration d'équipes de spécialistes de la terreur (les Tcheka) devait vite se retourner contre la classe avec le recul puis la défaite de la révolution.
Dans la révolution prolétarienne, la violence ne peut qu'être entièrement aux mains du prolétariat qui en a le monopole. Elle ne peut être aux mains de spécialistes ou d'individus, fussent-ils ouvriers, se substituant à l'action de l'ensemble de la classe. La Révolution russe a montré que la violence ne peut être utilisée que par les organismes de la classe : les soviets ou conseils d'usine; elle ne peut à aucun prix être remise à un Etat qui par sa nature ambiguë d’expression des intérêts divergents de la société de classe ne peut que retourner la violence contre le prolétariat.
Ce qui constitue l'essence de la révolution prolétarienne, c'est l'action collective de la classe révolutionnaire consciente, qui a le contrôle de chacun de ses actes. Ce qu'il y a de commun à ceux qui se font les apologues de la terreur en tant que telle, qu'elle soit "rouge" ou individuelle, c'est leur refus de considérer la classe comme adulte, capable de s'émanciper par ses propres forces. Il est donc faux de prétendre comme Trotski ("Terrorisme et communisme") que : "L'intimidation est le plus puissant moyen d'action politique tant dans la sphère internationale qu'à l'intérieur." C'est confondre les buts de la classe, dont la réalisation dépend de son organisation et de sa conscience, avec ce qui n’est qu'un moyen, un tout petit moyen sur la voie du communisme.
Quant à ce qu'on appelle aujourd'hui le "terrorisme", le résultat est le même que pour la "terreur rouge"; la seule différence étant son caractère minoritaire et individuel. Alors que l'exaltation de la terreur dite "rouge" fut une erreur profonde des bolcheviks, le terrorisme quant à lui a toujours été une politique de diverses fractions de la bourgeoisie.
L'exemple le plus fameux de terrorisme est celui du populisme russe au 19° siècle. Comme l'écrivait Rosa Luxemburg, en 1905, à propos des attentats terroristes :
Dès l'origine, en effet, les organisations terroristes populistes naquirent des tentatives désespérées de la bourgeoisie de renverser l'ancien ordre féodal par la violence individuelle, à une époque où les révolutions bourgeoises devenaient impossibles. C'est le tsar autocrate qui devait mettre en œuvre l'abolition du servage et le début de l'industrialisation de la Russie. La bourgeoisie trop faible devait essayer au début par des attentats dirigés contre le tsar et son personnel aristocratique de s'emparer du pouvoir politique Cette tentative désespérée d'une bourgeoisie trop faible pour prendre en mains le développement du capital russe était condamnée à l'échec : les membres de la "Volonté du peuple" de Jeliabov furent vite décimés par la police tsariste. Bientôt avec la naissance d'une classe ouvrière russe, ce "centre révolutionnaire" devait disparaître et se rallier au tsarisme dans les tâches de gestion du capital, ou bien pour ses éléments sincèrement révolutionnaires à la cause du prolétariat : tel est le cas de Plekhanov qui abandonna le populisme pour le marxisme- Par la suite, les attentats des socialistes-révolutionnaires qui prennent le relai devaient s'inscrire comme manifestation de la décomposition de la petite-bourgeoisie en opposition à l'action prolétarienne pour finir par être l'expression de la terreur blanche sous la Révolution russe.
Quant aux attentats anarchistes tant en France au 19° siècle (Ravachol, bande à Bonnot, etc.) qu'en Espagne au début de ce siècle, ils manifestent autant le poids d'éléments fraîchement prolétarisés au sein d'un tout jeune mouvement ouvrier que l'emprise croissante, du réformisme et la réaction petite-bourgeoise contre ce dernier sous une forme désespérée et impuissante.
Si au 19° siècle, le terrorisme pouvait prendre ce double aspect ambigu, d'impuissance de la bourgeoisie ou de confusion chez les éléments arriérés du prolétariat, il est devenu aujourd'hui dans toutes les formes qu'il prend une politique de la bourgeoisie.
Dans sa forme la plus visible, la plus courante, l'action terroriste est un moment de la lutte entre différentes bourgeoisies nationales ou fractions d'une même bourgeoisie nationale. Depuis l'attentat de Sarajevo jusqu'à l'actuel assassinat de Carrero Blanco, le terrorisme manifeste le combat sans merci qui se livre au sein de la bourgeoisie décadente pour gérer au mieux les affaires du capital. Bien plus encore, le terrorisme permet à la bourgeoisie de souder les ouvriers derrière la bannière nationale : par le cycle attentats-répressions-attentats, faisant continuellement boule de neige, les nationalistes de l'IRA et Orangistes ont entraîné les ouvriers "catholiques" ou "protestants" sur le terrain de la défense de la "patrie" contre l'"ennemi" anglais ou irlandais "papiste". De même, les organisations terroristes palestiniennes ont par leurs attentats encore mieux embrigadé prolétaires juifs ou arabes derrière le capital national. Le terrorisme prend une coloration anti-ouvrière éclatante, quand l'IRA il y a peu de temps tuait les maçons "protestants" sur leur chantier.
La forme actuelle la plus pernicieuse du terrorisme est celle qui réussit à prendre un masque "ouvrier". Alors que le prolétariat, là où la lutte de classe reprend après plus de cinquante ans de contre-révolution rejette les actes terroristes pratiqués par les groupes "guérilléristes" de tout acabit, la lenteur de cette reprise ou un recul momentané redonnent vie aux groupes pratiquant "L'action exemplaire" qu'ils expriment la décomposition de la petite- bourgeoisie intellectuelle (bande à Baader- Meinhof en Allemagne) ou la démoralisation profonde d’éléments ouvriers après la retombée de la lutte (cas des Brigades rouges en Italie). La sympathie que peut rencontrer en milieu ouvrier ces actes exemplaires ne rend que plus nécessaire la condamnation impitoyable et sans équivoque de la part des révolutionnaires de ces éléments. Comme le disait Rosa Luxembourg :
Les groupes "exemplaristes" qui aujourd'hui substituent à l'action de classe celle de minorités élues, espèces de "Zorro" de la lutte de classe, ne font que se ranger totalement dans le camp: du capital. C'est toute la politique de la bourgeoisie de se présenter comme une "élite" devant se faire reconnaître par les masses "abruties". Le MIL n'avait pas une conception différente lorsqu'il se définissait comme un groupe qui "appuyait" les ouvriers dans leurs luttes.
Mais le fin du fin consiste à justifier indirectement le terrorisme derrière l'alibi des "expropriations". On dira que cela n'a rien à voir avec le terrorisme. En fait, c’est le même esprit : celui de la substitution de l'action de minorités à l'action de la classe elle-même.
Cet alibi se trouve d'ailleurs conforté par la confusion d'un certain nombre de marxistes sur ce problème. C'est ainsi que Lénine, après la défaite de 1905 en Russie, devait préconiser des actions de "partisans" afin de "récupérer" l'argent dans les banques tsaristes, sous le prétexte de financer le mouvement alors déclinant. La vague d'attentats et de "récupérations" devait culminer au fur et à mesure que la vague prolétarienne décroissait, laissant la place aux aventuriers, qui malgré leurs convictions révolutionnaires au départ ne tardèrent pas à se laisser corrompre par l'argent de leurs "récupérations" pour devenir finalement de simples bandits. Là où les "ex" sévirent particulièrement (Russie du Sud, région de Bakou), le mouvement mit des années à s'en remettre. Voici le témoignage que rapporte Trotski dans son 'Staline':
Ainsi, quelle que soit la forme prise par le terrorisme, quelle que soit la manière dont on le justifie, la lutte du prolétariat subit toujours un profond recul Ceux qui aujourd'hui préconisent la violence en dehors de la lutte de classe ne peuvent que se ranger, consciemment ou inconsciemment, dans le camp du capital. Tel est aujourd'hui le cas des "programmistes" du Parti communiste international qui après avoir salué il y a quelques années le vrai "courage" des maoïstes, affirment que :
Au moins les apologistes de la violence "plébéienne" ont le "courage" de ne pas se donner comme alibi la violence prolétarienne. Ils se font ouvertement les défenseurs de la violence bourgeoise.
Barrot, lui, est plus "malin". Il n'est pas bien sûr, pour les actions exemplaires, pour le terrorisme. Il admet que : "Les révolutionnaires ne peuvent qu'être battus d'avance sur un terrain qui n'est pas le leur. Jamais ils ne progressent par des coups d'éclat destinés à impressionner l’opinion." - "Le capital pousse une partie de ceux qui se rebellent vers des communautés politiques, culturelles, de drogue, etc. De même il en conduit d'autres vers la communauté de la violence, sûr de les isoler et au bout du compte de les détruire physiquement. Tant qu'existeront des Etats, tout Etat pourra tuer des révolutionnaires, mais un groupe révolutionnaire même bien implanté ne pourra jamais lutter efficacement par les armes contre un Etat que seule la révolution peut anéantir."
Mieux, Barrot ajoute : "Lorsque certains se laissent entrainer et, tombant dans le piège du capital, entament une action violente contre lui au risque de se détruire sans rien changer, il est impensable de ne pas les mettre en garde."
Voilà qui est parfaitement juste. Malheureusement Barrot s'empresse de répandre bien vite le goudron dans le baril de miel. Outre le fait de qualifier quand même de "révolutionnaires" les groupes terroristes, il déclare :
Ainsi, pour Barrot, la violence de minorités ou de déclassés style le "Voyou" auquel il apportait naguère son soutien, serait non pas l’expression de classes sociales, mais simplement une pharmacopée dont il suffirait de trouver le dosage adéquat ! Barrot qui pèse le pour et le contre pour se donner une couverture d'objectivité, voire de dialectique, ne se montre ici qu'un dangereux philistin. Dénoncer l'"apport argent (dangereux par son caractère artificiel)" et "les équipes spécialisées" ne rendent que plus dangereuse la confusion qu'entretient Barrot dans son opuscule, lorsque de temps en temps on y découvre des bribes de marxisme. Pire, cette attitude "neutre" qui consiste à jouer les professeurs "objectifs" est tout à fait répugnante : elle consiste à jouer avec la vie des éléments confus qu'on ne cherche absolument pas à retenir sur la pente bourgeoise du terrorisme.
Au fond, derrière le refus de Barrot de condamner le terrorisme sans équivoque possible, derrière son refus de ne pas cautionner les entreprises frontistes, se cache une totale incompréhension de ce qu'est le prolétariat.
Pour Barrot, il y a d'un côté une classe ouvrière qui n'est rien d'autre que du "capital variable" et qui en tant que "capital variable" ne peut s'exprimer qu'au travers des syndicats, comme il est affirmé dans "Le Mouvement communiste" n°1. A classe ouvrière, dont le terme déplaît par trop dans le milieu contestataire étudiant car rappelant la réalité de l'exploitation par le salariat, Barrot préfère le terme plus "révolutionnaire" de prolétariat. Mais quel contenu met Barrot dans ce mot ? Pour lui, le prolétariat ce ne sont pas les ouvriers qui font des "compromis" (sic) en vendant leur force de travail, mais "ceux qui ressentent le besoin du communisme".
A partir de là, tout se tient. Si le communisme est une question de besoins individuels (le fameux "Je" de Barrot), on comprend que l'auteur de la brochure soutienne comme "actes de prolétaires" -même si comme les trotskystes on prend soin de demeurer "critique"-les actions d'individus qui s'inscrivent dans un "mouvement social" de révolte petite-bourgeoise : Noirs de Watts en 67, incendie de CES, les actes du MIL.
Contrairement à ce que croit Barrot, il n'innove pas. Depuis le début du mouvement ouvrier, les révolutionnaires ont eu à combattre les anarchistes ou de pseudo-marxistes tels les mencheviks, tous se retrouvant d'accord pour dénier à la classe ouvrière la faculté de bouleverser et détruire la société capitaliste Barrot en faisant de la révolution l'affaire d'individus et non de la classe ouvrière dans sa totalité, lesquels il baptise pour la cause "prolétaires", ne fait que rejoindre sous sa forme la plus vieillotte le proudhonisme qui déniait au prolétariat toute possibilité d'activité politique, sous le prétexte que c'était reconnaître la politique bourgeoise!
Il n'est pas étonnant que Barrot méconnaisse totalement la nécessité d'une organisation politique pour le prolétariat. Pour lui et pour l'ensemble des groupes depuis "Invariance" jusqu'à "Négation" en passant par son dernier avorton "une Tendance communiste", parler de problèmes d'organisation c'est encore avoir une vision "politique" et non pas sociale du communisme. Pour lui ce ne serait rien d'autre que du fétichisme et contribuerait à la constitution de nouveaux "racketts" politiques.
Mais attention ! Barrot n'est pas contre l'organisation en soi. Voilà ce qu'il en dit :
Ainsi pour Barrot, l’organisation n'a pas une fonction dans la classe, celle de clarification et d'intervention au sein de la lutte de classe, mais n'est rien d'autre qu'un lien entre des individus liés par leurs besoins (?). Mieux elle est déjà l'amorce du communisme : la fameuse communauté -tant en vogue chez les contestataires, celle-ci remplaçant le but révolutionnaire, et n'étant rien d'autre que réformiste.
Une telle conception de la classe et de l'organisation révolutionnaire débouche inéluctablement sur le substitutionisme, sur l'apologie de la violence brute et individuelle. Barrot, qui pourtant a écrit une critique du léninisme ("Le renégat Kautsky et son disciple Lénine"), est amené à reprendre la même vision substitutionisme :
Quand on parle de réveiller le prolétariat point n'est besoin de se sentir comme fraction agissante de la classe. Barrot ne fait ainsi que manifester un mépris sans borne pour le prolétariat.
A l'heure où la crise s'accélère, où depuis 68 la classe ouvrière ressurgit comme classe sur son terrain, il est nécessaire de répéter que la révolution n'est pas simplement une question de violence, forme que prend la lutte de classe, mais aussi une question d'organisation du prolétariat, et donc de formation de sa fraction révolutionnaire : le parti, intimement liée à sa conscience.
Ceux qui dénient au prolétariat toute possibilité de s'organiser, le transforment en une masse amorphe (capital variable) et se font les apôtres de l'individualisme (les "besoins") ne font qu'alimenter le confusionnisme et donc renforcer le poids du capital au sein de la classe ouvrière. Pire, leurs idées les conduisent logiquement au frontisme. Aujourd'hui, plus que jamais alors que le système craque de toutes parts, il est du devoir des révolutionnaires de dénoncer impitoyablement la tendance Barrot et Cie comme frein, tout petit il est vrai si on le compare avec celui du stalinisme, vis-à-vis de la révolution.
CHARDIN
[1] Petite bibliothèque bleue, Editions de l'oubli. (J. Barrot).
Durant l'hiver 1970-71, la Pologne dite "socialiste" et plus particulièrement les ports de la Baltique Gdansk et Szczecin, étaient le théâtre d’affrontements très violents entre la classe ouvrière et le pouvoir d'Etat dit "ouvrier".
Ces insurrections sont les faits les plus marquants de la reprise prolétarienne internationale; jamais depuis la vague révolutionnaire des années 1917-23 la classe ouvrière n'avait fait preuve d'autant de détermination, de conscience, et de capacité d'organisation autonome, A ce titre, ils méritent toute l'attention du mouvement ouvrier international, qui sachant en tirer le maximum d'enseignements, enseignements qui sont les seuls acquis véritables de la lutte, leur donneront leur véritable dimension historique .
L'année 1968 est l'année du resurgissement de la crise mondiale du capitalisme. La Pologne, pays le plus dévasté par les deux guerres est pratiquement pillée par le "grand frère" russe depuis 1945, en a subi très durement les premiers assauts et le prolétariat payé très cher les frais. Diminuer les coûts de production en s'attaquant au niveau de vie des ouvriers pour pouvoir percer un marché mondial plus que saturé, voilà la préoccupation majeure de chaque bourgeoisie nationale. La Pologne, pays capitaliste à part entière, n'échappe pis à cette loi inflexible de l'économie de marché; d'ailleurs les dirigeants polonais affirment eux-mêmes cette réalité :
Ainsi, en 1969, l'application "de nouvelles normes techniques de travail" visant à diminuer le prix de revient des marchandises polonaises aura pour conséquence une baisse générale de 15 % des salaires, baisse qui provoquera des grèves nombreuses, mais isolées, donc vite étouffées. Malgré tout, au fil des mois, la situation ne va qu'en s'aggravant, et faisant fi des dangers que cela représente, la bourgeoisie d'Etat, valet du capital, est contrainte de prendre de nouvelles mesures; elles sont de taille. Un dimanche de décembre, le 13, jetant la consternation dans la classe ouvrière polonaise, la radio annonce une hausse générale des produits alimentaires de 20 à 30%. La riposte ne se fait pas attendre. Pour faire annuler cette hausse des prix, les ouvriers des chantiers navals de Gdansk envoient une délégation au siège du parti, elle est emprisonnée. Dès lors, la classe ouvrière va donner libre cours à sa colère, sa révolte explosant en des émeutes qui se généralisent à l'échelle du pays. Le même scénario se répétant dans plusieurs villes; c'est à Szczecin où, éclatant trois jours après Gdansk, la grève insurrectionnelle atteindra le maximum d'efficacité.
L'historique de ces insurrections vient d'être complété par un tout dernier livre, œuvre du collectif ICO[1], qui vient concentrer et enrichir le peu d'informations que l’on pouvait glaner de ci de là.
Cet ouvrage est important dans la mesure où les évènements qu'il narre sont importants et leur connaissance vitale pour le mouvement ouvrier, l’interprétation qu'il en donne et les enseignements qu'il en tire laissent, eux, plus qu'à désirer.
La première erreur qu'on peut relever à la lecture du livre est l’analyse qu'il donne des conditions objectives qui ont déterminé les insurrections polonaises. En effet, pour ICO, la crise économique qui a projeté les ouvriers polonais dans la misère n'est qu'une crise structurelle, passagère; le capital, ayant atteint un certain degré de développement, se trouve contraint d'adopter de nouvelles structures pour pouvoir continuer sa marche éternelle à travers l'histoire :
Sur un ton opportuniste : "il n'est pas interdit de...", "pourrait être", cette prise de position est d'une remarquable confusion; on parle d'une crise structurelle, en d'autres termes d'une crise de croissance, d'une crise qui n’en serait pas une, exprimant tout au plus la "vitalité du système", mais posant toutefois le problème d'une destruction de capital. Cette nécessité d'autodestruction comme condition indispensable à sa survie, nécessité à laquelle le capital se trouve confronté depuis que le marché mondial est réalisé (cela depuis 1914) montre bien la sénilité du système et non sa "vitalité". Le ressurgissement de la crise mondiale du capitalisme après les reconstructions consécutives à la deuxième guerre mondiale ouvre de nouveau la perspective de la révolution internationale dans laquelle s'inscrivent les insurrections polonaises. Cela, minimisant la crise ou la niant purement et simplement, nos journalistes ne peuvent le comprendre. Les difficultés économiques du capitalisme ne sont pas de simples "ennuis" mais bien l'expression d'une gangrène qui le mine lentement mais sûrement. Nous n'avons pas besoin ici de grandes théories pour le démontrer; ne serait-ce que dans les pays de l'Est, les chiffres parlent d'eux-mêmes, montrant que, loin de s'atténuer,1a crise mondiale du capitalisme n'a fait que s'approfondir depuis 1971 et s'aggravera encore, préparant de nouvelles insurrections. Ainsi, l'on pouvait assister "à une hausse du prix du super au printemps 1974, de 69% en Pologne et de 44% en Tchécoslovaquie ; du litre d’essence ordinaire de 80% à Varsovie et de près de 50% à Prague. Le gouvernement hongrois a, le 1er septembre 1974, relevé de 40 % les carburants autos, de 16% le charbon, de 20% le gaz domestique, de 18% le bois de chauffage... L’URSS vend son pétrole environ 120%, plus cher aux pays frères"; suit toute une série de chiffres éloquents : "le zycie gospodasze", hebdomadaire économique du parti, reconnaît qu'entre novembre 1973 et novembre 1974, le prix du poulet a augmenté de 42%, des pommes de terre de 43%... des oignons de 50%, des carottes de 70%, des choux de 10%, des pommes de 20%, du bœuf de 10%,...". Et on pourrait continuer à l'infini. Mais il est vrai que, toutefois, les journalistes d’ICO se posent encore des questions sur l’existence ou non de la loi de la valeur en URSS :
On peut même lire, page 258 :
La pompe, ce sont les ouvriers russes qui l'ont prise dans la gueule ! Quand on voit que "les soviétiques épargnent jusqu'à 50% de leurs revenus,... 200 000 millions de zlotys dorment dans les caisses d'Etat polonaises. Et si les premiers 100 000 millions ont été économisés depuis 25 ans, pourquoi les 100 000 autres y sont-ils depuis 3 ans seulement ?"("Zycie Literackie" 5/1/1975). Mais nos journalistes atteignent le comble de la bêtise ou de l'inconscience quand ils disent que :
En attendant, les ouvriers du monde entier touchés par la crise peuvent toujours consommer leur misère en attendant des lendemains qui chantent ! En tout cas, les ouvriers polonais n'ont pas été dupes : les rires de la foule devant les premières salves de mitraillettes ont été une façon de dire : "nous n'avons rien à perdre que nos chaînes". Une telle incompréhension de la situation historique du capitalisme mondial, outre le fait qu'elle entretient la mystification sur les possibilités à court ou long terme du capitalisme, empêche radicalement de comprendre la signification et la portée de tels événements. Ainsi, comment comprendre le fossé qui existe entre les événements de 1970-71 et ceux de 53 en Allemagne de l'Est, de 56 en Pologne, et Hongrie, si l'on ne se réfère pas directement à la situation historique du capitalisme mondial dans laquelle ils se déroulent. En effet, l'effort de reconstruction consécutif à la 2ème guerre mondiale réclamait, de la part du capitalisme russe, durement touché, une exploitation intensive de sa classe ouvrière ainsi que la mise à sac des pays placés sous "sa protection". Cette mise à sac était d'autant plus possible que le prolétariat mondial venait de subir la plus grande contre-révolution de l'histoire, donnant directement lieu à une boucherie, abominable. Néanmoins, un tel effort se révèle trop dur à supporter et provoque une série de réactions où le prolétariat se trouve bien mêlé, mais noyé dans la mystification nationaliste, démocratique et inter-classiste. Aussi les insurrections de 70-71 offrent-elles un tout autre aspect, cette fois purement prolétarien ; il ne s’agit pas de démocratiser le système bureaucratique et de "libérer la nation du joug russe" mais d'imposer par la force le point de vue du prolétariat : c'est en chantant 1'"Internationale" que les ouvriers ont brûlé les sièges du P.O.U.P.! Dans le récit qu'ils font des événements, nos journalistes enregistrent bien la différence qualitative qui existe entre les mouvements de 56 ou de 68 à Prague et ceux de Pologne en 70-71. Mais, avec une .telle vision de la crise, "crise de croissance", "crise structurelle", comment pourraient-ils en saisir le sens, la nature, la dimension historique ? Par le fait qu'ils s'inscrivent dans la réaction révolutionnaire du prolétariat international à la crise mondiale du capitalisme, vague qui a fait surgir mai 68 en France, l'automne chaud italien, les mouvements de grèves suivies en Allemagne et Scandinavie dans les années 69-70, en Angleterre en 72, les luttes généralisées des ouvriers espagnols ces dernières années, etc... la lutte des ouvriers polonais acquiert une tout autre dimension historique que celle que leur attribuent les auteurs du livre : "une révolte contre des mutations économiques et sociales" (page 94).
Mais là n’est point la seule mystification que contient ce livre, il en est une qui est d'autant plus dangereuse qu'elle touche directement le mouvement ouvrier : l'autogestion. Si nos ICOistes semblent avoir bien compris que les pays de l'Est sont capitalistes, par contre, il est certain qu'ils n'ont pas compris ce qu'est le capitalisme, et, partant, la révolution communiste. Cette conception du mouvement révolutionnaire les amène à dire :
S'il est bien vrai que le stade d'auto-organisation du prolétariat est le moment Le plus crucial, le moment où tout se joue, par contre, il est faux et mystificateur de dire que le prolétariat doit s'auto-organiser pour "gérer l'appareil économique" ; cela aurait pour conséquence directe le cloisonnement du prolétariat dans le cadre corporatiste de l'usine et donc la défaite. L'un des moyens de bloquer le processus de généralisation et d'organisation de la lutte, processus dans lequel se dégagent les perspectives révolutionnaires :
-affrontement général et destruction de l'Etat bourgeois, dictature du prolétariat, est de faire en sorte que les différentes unités de la classe se retrouvent retranchées, attachées derrière leurs lieux de travail respectifs. Pour cela, tous les moyens sont bons. L'un des meilleurs : l'autogestion, offre une mystification d'autant plus insidieuse qu'elle peut faire croire aux prolétaires qu'ils maîtrisent les conditions sociales de production.
Pour la révolution bourgeoise, la prise du pouvoir politique sanctionne tout le processus de l'instauration du pouvoir économique. Pour la classe ouvrière, il en va tout autrement : elle est la seule classe exploitée dans l'histoire à être une classe révolutionnaire séparée des moyens de production. Elle ne peut donc entamer le processus de transformation révolutionnaire des rapports sociaux de production (et non pas du mode de gestion, le capitalisme étant avant tout un mode de production) que si elle s'est préalablement emparée du pouvoir politique.
Le mythe auto-gestionnaire atteint son comble page 116 :
Ce refrain ; "Laissez tomber vos luttes revendicatives", soit pour vous autogérer ou pour instaurer des rapports sociaux communistes, nous le connaissons bien, pour l'avoir entendu sur tous les tons. En fait, ces mots d'ordre, qui se veulent radicaux, ne peuvent avoir pour seule conséquence que de détourner le prolétariat de sa tâche la plus urgente : l'instauration de sa dictature de classe sans laquelle il a les mains liées. Le "patriote" Gomulka le savait bien quand, en 56, il disait aux ouvriers : "Il faut saluer avec une profonde reconnaissance l'initiative de la classe ouvrière concernant l'amélioration de la gestion des entreprises industrielles et sa participation à cette gestion. Cela prouve que la classe ouvrière a une foi ardente et bien fondée dans le socialisme."
Bien entendu, ICO ne se revendique pas d'une telle autogestion, il se revendique de la "vraie" autogestion, mais ne nous précise jamais ce qu'elle doit être. En fait, ils seraient bien en peine de nous l'expliquer, sans nous révéler le caractère bourgeois d'un tel programme. La classe ouvrière ne pourra jamais gérer l'économie que lui lègue le capitalisme, elle devra la détruire, et c'est de cette destruction que naîtra le communisme. En période de crise révolutionnaire conditionnée par une crise économique, la mystification auto-gestionnaire peu se présenter comme le dernier rempart du capital. Associer ses esclaves au maintien de sa survie en les attachant à la gestion de l'entreprise et les précipiter dans la barbarie au nom de la défense de cette fameuse "Gestion ouvrière". Les organisations dont se sont dotés les travailleurs polonais ont été des organes de combat contre la bourgeoisie et non des organes de gestion de l'économie nécessairement capitalistes. C'est grâce à de telles organisations que les ouvriers polonais ont pu mener leur lutte et c'est à travers ces mêmes organisations qu'ils ont pu développer leur conscience. La détermination sans l'organisation, c'est le massacre ; à Szczecin, les ouvriers l'ont bien compris qui se sont organisés de manière autonome avant même de commencer 1'insurrection, gagnant par là le maximum d'efficacité tout en épargnant des vies précieuses.
Le problème qui se pose aujourd'hui au mouvement ouvrier international : capacité de s'organiser en dehors et contre les syndicats ; développement des perspectives et du programme révolutionnaire. Les ouvriers polonais ont commencé à nous en montrer les solutions.
M. PRENAT
[1] * Informations et correspondances ouvrières (ICO) est un groupe conseilliste créé en 1958, après une scission de Socialisme ou barbarie autour de Claude Lefort et Henri Simon,
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"Nous commençons à voir le bout du tunnel."(CHIRAC)
Confrontées à la "plus grande secousse que l'économie mondiale ait connue en temps de paix depuis 45 ans" -comme le disait Giscard d'Estaing lui-même dans son dernier "discours au coin du feu"-, toutes les fractions nationales de l'appareil politique de la bourgeoisie mettent autant d'acharnement à se démarquer les unes des autres, qu'à tenter de persuader (et de se persuader) qu'il y a des solutions dans le cadre du système. En fait, pour la bourgeoisie, faire croire qu'IL Y A UNE SOLUTION devient une nécessité d'autant plus vitale que la lutte de classe la menace, en même temps que la crise, dans ses fondements mêmes. La bourgeoisie des pays autrefois les plus prospères brandit ses plans de relance, aussi bien aux Etats-Unis, qu'en Grande-Bretagne, au Japon ou en Allemagne, mais, devant le scepticisme général, ravale très vite ces mêmes plans en modestes "plans de soutien" pour conserver, malgré tout, une certaine crédibilité.
Dans l'incertitude, la bourgeoisie ne s'aventure plus sur les plans à long terme, elle navigue "au jugé" dans la brume épaisse de la crise mondiale, attendant que son plan soit efficace dans quelques mois, que la "reprise économique" vienne des pays partenaires ou d'un développement économique intérieur des plus hypothétique. En fait, en présentant le contre-plan de septembre 1975 comme une solution pour l'avenir, la bourgeoisie ne fait qu'agiter vainement un épouvantail à lutte de classe: il y aurait une solution SI, entre autre considérations, la classe ouvrière acceptait les quelques généreux 5 milliards de francs "d'aide à la consommation" en attendant patiemment des jours meilleurs.
Le plan anti-inflation de 1974, avait, lui aussi, été présenté comme une recette magique A CONDITION QUE la consommation soit limitée, tout comme les investissements et les crédits. Pour tous les pays, la solution était alors la même : importer peu, exporter plus, et le cercle se refermait, chaque pays cherchant à écouler ses stocks tout en achetant moins. Ce fut l'escalade diplomatique des commis-voyageurs, tous aussi célèbres les uns que les autres, de Chirac à Kissinger, et la mise aux enchères de "marchés du siècle" d’autant plus spectaculaires qu'ils étaient plus futiles par rapport aux stocks existants. Il fallait montrer que la bourgeoisie cherchait des solutions et qu'elle les connaissait, que les échecs ne pouvaient venir que d'accidents commerciaux : le pragmatisme devenait la méthode de gestion courante de ces temps d'incertitude.
Mais, bientôt, la bourgeoisie dut se rendre à l'évidence : l'inflation avait légèrement baissé, certes -et pour des raisons surtout conjoncturelles- mais au prix d'une récession de plus en plus forte: la production industrielle a chuté de 13 % entre juillet-74 et juillet-75, tandis que le chômage atteignait le chiffre de 1,200,000 le 1er août-75. C'est l'escalade du chômage partiel, des licenciements collectifs et des dépôts de bilan : Boussac, Idéal-Standard, les conserveries Blanchard, Sacilor-Sollac, Foclain et bien d'autres sont atteints.
Le gouvernement "trouve" alors UNE AUTRE SOLUTION : le contre-plan Giscard de septembre 75, plan anti-récession, dit "plan de relance" et plus tard, plus modestement, "plan de soutien" : il s'agit d'injecter 30 milliards de francs dans une économie atteinte d'une maladie chronique... La majeure partie de ce financement va aux entreprises pour leur faire continuer la politique qu'elles ont tout naturellement tendance à suivre : celle de produire, toujours plus, toujours en moins de temps. Prise dans le rouage de la productivité qui lui est naturelle, l'économie décadente est bientôt prise de vertige : produire pour qui ? Les pays dits partenaires -de qui est attendu le miracle d'écouler la surproduction- sont dans la même situation : ils veulent vendre leurs stocks, mais ne pas acheter. Produire pour produire, la bourgeoisie le peut pratiquement avec les seules limites des matières premières utilisables : mais elle se heurte bien vite à ses propres contradictions : la plus-value à réaliser, c'est-à-dire le profit sous forme de marchandises qu'il s'agit de transformer en argent, puis en nouveaux moyens d'exploitation, est de plus en plus importante, la plus-value réalisée de plus en plus faible. Jouissant de possibilités productives gigantesques, le capitalisme est contraint de diminuer ensuite volontairement sa production : ainsi, le potentiel industriel ne fonctionne déjà plus qu'à 70 % de sa capacité productive. Le meilleur exemple de l'absurdité des contradictions de cette période de décadence est celui de Fos-sur-Mer le "plan de relance" se propose d'entamer la deuxième tranche du projet, donc de terminer la construction de l'ensemble prévu. Or, sur les deux hauts-fourneaux existants, un seul peut fonctionner, l'autre est éteint faute de débouchés pour sa production.
Ainsi, au moment même où elle prétend se moderniser, où elle prétend développer sa productivité, la bourgeoisie ne fait que creuser davantage sa propre tombe:
Entrée dans le tunnel de la crise dès les années 66-67, la bourgeoisie française le voit de plus en plus se refermer sur lui-même : le plan anti-inflation n'a fait que provoquer la récession sans résorber l'inflation. Le plan anti-récession ne fera que développer l'inflation sans freiner la récession. "Solution" d'autant plus stérile qu'elle ne résout rien du point de vue du capitalisme et ne s'assure pas la neutralité de la classe ouvrière. De cette faille du régime actuel surgissent les solutions de rechange qui, si elles ne sont pas plus efficaces du point de vue du capitalisme, tendent au moins à résoudre la deuxième question : la nécessité de tenir en main la classe ouvrière.
Devant le "plan de relance" de Giscard d'Estaing, le PC a sorti son "programme du 8 août" issu du "programme commun de la gauche" et qui ressemble étrangement au plan gouvernemental, avec, toutefois, une différence d'accent...
L'intervention de l'Etat prendrait, sous la direction de la gauche, non plus seulement la forme d'intervention de l'Etat dans le capitalisme privé : elle adopterait même la forme juridique du capitalisme d'Etat. En effet, la gauche pousserait la hardiesse jusqu'à nationaliser formellement des entreprises qui ne doivent déjà leur survie qu'à l'aide financière de l'Etat ; Citroën par exemple, a bénéficié d'une imposante somme de l'Etat pour ne pas être obligé de fermer ses portes et de mettre en chômage plusieurs dizaines de milliers d'ouvriers. Sa nationalisation ne fera que rendre officiel ce qui existe déjà.
L'intérêt de ces nationalisations, pour le capital, ne se situe pas tant dans la tentative de résoudre le problème de la crise dans ses contours économiques que dans la manière de présenter cette opération à la classe ouvrière : les nationalisations sont présentées comme une lutte contre les monopoles assimilés pour la circonstance en lutte contre le capitalisme, elles sont présentées comme des mesures socialistes ouvrières nécessaires à un "gouvernement des travailleurs". Les nationalisations deviennent alors PLUS QU'UNE SOLUTION A LA CRISE: le moyen pour amener la classe ouvrière à se fourvoyer dans une voie qui n'est pas la sienne.
Après les échecs des deux dernières grandes grèves du prolétariat français -les PTT en oct.-nov. 74, Renault en 75-, la gauche éprouve sans cesse le besoin de maintenir son influencé sur la classe ouvrière. Ceci d'autant plus que le chômage chronique et l'augmentation des prix constituent une véritable poudrière.
Les contre-plans de la gauche sont un prétexte comme un autre pour se démarquer de la politique gouvernementale actuelle et présenter par ce fait même, sa candidature au pouvoir tout en souhaitant retarder le moment de reprendre en main une situation en aussi mauvais état. La gauche reproche à ce plan d’être anti-ouvrier puisqu'il favorise les grandes entreprises, elle lui oppose une espèce de contre- plan qui se veut pour "la relance de la consommation populaire", pour le développement de l'activité économique et la défense de l'emploi, pour le blocage des prix à la production de la grande industrie, pour quelques suppressions de TVA, pour le contrôle de l'exportation des capitaux et pour les nationalisations. Sauf quelques fragments nouveaux -mais qui sont irréalisables donc uniquement démagogiques et que la gauche rangerait bien vite dans ses tiroirs si elle était au pouvoir-, le contre-plan de la gauche n'est qu'une réédition un peu plus sophistiquée du "plan Giscard" sans les contraintes imposées par le libéralisme à celui-ci.
Le but que recherche la gauche réside dans le fait de présenter le programme commun comme - l'assise économique d'un éventuel pouvoir de la classe ouvrière, de se présenter comme des gérants efficaces de ce pouvoir. Se déclarer seule détentrice des clés de la crise ne saurait lui suffire ; il lui faut encore fignoler son rôle d'opposition conséquente au régime: se montrer victime du régime actuel, refuser avec hauteur toute proposition gouvernementale de discussion.
"Victime" Marchais lui-même, en visite dans les entreprises avec une délégation de choc du PCF et refoulé chaque fois par la police. C'était la première partie de la mise en scène.
La deuxième partie se situe le jour de la discussion du "plan de relance", où des manifestations de travailleurs sont arrêtées devant les portes de l'Assemblée Nationale. Les députés communistes sortent ostensiblement pour "discuter" avec eux, prendre leurs pétitions et reviennent tout aussi ostensiblement s'asseoir sur les bancs du Parlement. Et le député communiste Ducoloné de conclure : "Dans les usines, on veut empêcher les députés communistes de s'entretenir avec les travailleurs ; à l'Assemblée Nationale, on empêche les travailleurs de venir parler aux députés", (L'Humanité du 10 septembre 75).
"Intransigeant", un PC qui se dit lui-même "champion" de l'Union de la Gauche, qui a refusé le premier les propositions gouvernementales et qui ne fait pas de la visite de Fabre à Giscard d'Estaing une occasion pour se distinguer des radicaux de gauche. "Le problème de l'Union ne se pose pas en termes de confiance entre dirigeants des partis de gauche. Nous regrettons la démarche de R. Fabre, cela pose un problème sérieux, mais nous ne pensons pas pour autant que l'Union de la Gauche soit dans la situation extrêmement difficile que prétendent les adversaires de 1'Union".(Conférence de presse de Marchais, le 19 septembre).
De manquement à la discipline d'Union de gauche, la discussion de Fabre avec Giscard d'Estaing devient un instrument de la politique de cette union:
Test pour la gauche cette visite l'est aussi pour le gouvernement désireux d'utiliser, une force tampon entre la droite et la gauche avant une éventuelle collaboration. Même si s'ébauche ainsi une possibilité de participation au gouvernement, la gauche reste prudente: la situation de la classe ouvrière va empirer de jour en jour et provoquera une reprise inévitable de la lutte de classe, la situation économique ne pourra que continuer à se détériorer, avec ou sans la gauche au pouvoir, avec un plan ou un contre-plan ou un contre-contre- plan. .. La gauche présentera sa participation au gouvernement ou sa "prise de pouvoir" comme une "victoire des travailleurs" ; elle présentera alors la persistance de la crise, et donc, l'impuissance de son programme comme l'héritage d’une mauvaise gestion dont les "travailleurs au pouvoir" continueraient de faire les frais, rétrospectivement. Ainsi, la "solution" de la gauche se réduit à ce qu'elle est : UNE MANIERE DE FAIRE ACCEPTER LA CRISE PAR LA CLASSE OUVRIERE.
La bourgeoisie, en tant que classe exploiteuse, ne se maintient au pouvoir, même émoussé, que par l’éventualité d'une relève de gauche toujours possible, et d'autant plus "à gauche" que la classe ouvrière est plus combative. Ainsi, Fabre est à Giscard d'Estaing ce que le PS et le PC sont à Fabre, ce que les gauchistes -et notamment les trotskystes- sont au PC : un gouvernement de rechange, dont les "solutions" ne font que changer de nom. Ainsi, au programme commun s'oppose le programme de transition des trotskystes, et des gauchistes dans les faits, UNE AUTRE MANIERE DE FAIRE ACCEPTER LA CRISE A LA CLASSE OUVRIERE.
Bien que ne se réclamant pas tous du programme de transition de Trotsky, les gauchistes le suivent tous dans les faits : ils avancent tous la même nécessité de revendications transitoires. Les trotskystes, LO comme Rouge, reprennent textuellement le texte de 1938, l'un avec le populisme démagogique d'une Laguiller :
l'autre avec la pseudo-combativité d'un intellectuel pondéré:
Il s'agit de mettre en avant des "solutions" qui leur permettent de "se mettre au niveau de la masse" en lui proposant toutes sortes d'illusions, du style "imposons la fin du chômage", et d'éviter de parler de la nécessité de détruire ce système qui ne donnera que du chômage. . . "Les gens ne comprendraient pas"..., alors, on ment, comme n'importe quel parlementaire en quête de votes. Quelles que soient les élucubrations "tactiques" qui peuplent le cerveau de ces politicards, leur intervention n'aboutit qu'à revendiquer et à créer l'illusion de la possibilité d'un capitalisme sans profits, sans chômage, sans abus-, ... sans exploitation. C'est, en fait, la vieille tromperie réformiste à peine recouverte d'un craquelant vernis de verbiage radical : "imposons..." Dans le programme de transition de 1938, Trotsky présentait ce réformisme déguisé de la façon suivante:
Seule une idéologie éloignée de tout processus révolutionnaire, parce qu'elle est, en 1938, le produit de la période la plus noire ' du triomphe de la contre-révolution,-les capitalistes des principales puissances comptent leurs troupes de prolétaires vaincus, atomisés, endoctrinés au fascisme ou à l'antifascisme, prêts à aller s'entre-massacrer au profit de leurs capitaux nationaux- seule une telle pensée peut, en oubliant tout ce que peut être la marche des prolétaires vers la révolution, imaginer le processus révolutionnaire comme un "pont" rectiligne et continu dont les piliers seraient une série de "revendications transitoires", partant des revendications les plus simples et immédiates pour arriver à la revendication du pouvoir.
Certes, la lutte du prolétariat pour la conquête du pouvoir est un aboutissement, conséquence logique de la lutte quotidienne, immédiate, de résistance du prolétariat contre son exploitation. C'est même là une spécificité essentielle de la classe ouvrière : les autres classes exploitées, menacées dans leur existence par le développement du capital lui-même, petits paysans, petits commerçants, etc. n'aboutissent en aucun cas, par leurs luttes quotidiennes à une mise en question réelle du capitalisme et encore moins à une solution de dépassement de celui-ci. Au contraire, lorsque ces luttes dévoilent leur contenu en se généralisant, elles ne parviennent qu'à la revendication d'un maintien de l'ordre social existant ou à un retour en arrière de l'histoire. Seules, les luttes immédiates de la classe ouvrière portent en elles et dans leur développement l'avènement d'une nouvelle société. C'est en celà que ses luttes immédiates contre la dégradation de ses conditions d'existence et sa lutte pour la conquête du pouvoir ne sont que deux moments d'un même combat.
Ainsi, les gauchistes, et plus particulièrement les trotskystes, ne détonnent pas, dans l'arsenal des «solutions" à la crise: ils ont un "plan" tout comme le gouvernement actuel a un "plan de relance" et la Gauche un "programme commun" ou un "programme du 8 août". Ils ont eux aussi des revendications à avancer dans le cadre du système actuel, revendications qui sont, comme celles du PC, plutôt des vœux pieux que des "solutions", mêmes capitalistes. Néanmoins, ils ont une clé : celle qui pourrait assommer la classe ouvrière en l'immobilisant derrière des revendications.
Les sociaux-démocrates avaient un programme minimum et un programme maximum ; refusant plus le manque de lien entre les deux que le fond même de la question, à savoir la perspective de ne plus avoir aujourd'hui de possibilités de programme minimum, les trotskystes ont inventé un lien : le pont des revendications transitaires, et le problème est résolu. Ainsi ne vont-ils pas manquer de retrouver toutes les revendications transitoires du programme de transition de 1938 : celles destinées aux pays arriérés, celles destinées aux pays fascistes, celles réservées à l'URSS... avançant, sans le dire ni le comprendre la possibilité de, mesures communistes avant la révolution : dualité du pouvoir par l'existence du contrôle ouvrier du comité d'usine, etc.
Recettes de la bourgeoisie, les mesures demandées par les trotskystes sont aussi stériles et inefficaces que celles avancées par la bourgeoisie officielle. Dans cette période de décadence, tout programme minimum, y compris le droit au travail, est devenu caduc, et toute tentative d'avancer ce programme sous forme de revendications transitoires n'est pas de la simple démagogie, mais de la mystification.. Quand on demande "pas de chômage", dans le meilleur des cas, c'est un voeu pieux qui nie la réalité de la crise, dans le pire, c'est la négation de l'existence de la crise comme possibilité objective d'amener avec elle la révolution. Quand on parle de "partage du travail entre tous”, d'échelle mobile-des heures de travail comme d'échelle mobile des salaires, on avance la même chose que l'égalité de tous devant l'argent, on propose un programme basé sur l'étalement de la misère dans le cadre du capitalisme. Que chacun ait un peu de travail, un maigre salaire, mais qu'il n'y ait plus de chômeurs, ni de disparités trop criantes entre les salaires. Quand on demande de ne pas faire de "diminution de salaire", on demande à la bourgeoisie de ne pas faire de plus-value, alors que la réduction de la masse salariale a justement pour but de faire conserver à la bourgeoisie un minimum de plus-value potentielle.
Mais c'est absurde de croire que le passage d'un moment à l'autre de cette lutte peut prendre la forme d'un pont de revendications progressives ou transitoires.
Toute l'histoire des processus de luttes qui ont abouti à des tentatives de conquête du pouvoir par le prolétariat le montrent : loin d'être un processus uniforme comme celui des révolutions bourgeoises au XVIIIème et XIXème siècle, celui de la révolution prolétarienne est caractérisé par des sauts brusques, des reculs profonds, un chemin rempli de méandres, de craintes et de témérités. Ce n'est pas une suite de victoires sur des revendications progressives qui mène le prolétariat à détruire l'Etat bourgeois et instaurer sa dictature, mais, au contraire, une suite de défaites matérielles immédiates au cours desquelles il comprend :
C'est pourquoi ceux qui prétendent opposer aux plans de sauvetage économique du capital des plans "de transition", des revendications organisées du système, quelque soient leurs illusions de "tactiques révolutionnaires", ne s'inscrivent pas dans le processus de développement des luttes prolétariennes mais dans celui de leur freinage, celui du réformisme. Le prolétariat ne va pas à la révolution inconsciente derrière des carottes transitoires qui lui seraient adroitement et opportunément tendues devant le museau par son avant-garde. Son avant- garde ne peut au contraire que lui montrer la nécessité de faire sienne la conscience de ce qu'il fait, de ce qu'il sera contraint de faire, et, entre autre, de cesser de se faire des illusions sur les possibilités d'obtenir du capital une quelconque amélioration de son sort.
NM & RV
Les remous de Mai 68 en France ont laissé bien des fantômes sur les rives du gauchisme. Parmi ces fantômes idéologiques, on trouve le modernisme, orientation politique plutôt vague qui, tout en se réclamant de la révolution communiste, s'attaque en fait à la continuité réelle du mouvement ouvrier et du marxisme. Le modernisme est l'idéologie de ces gauchistes intellectuels qui proclament avoir découvert une "nouvelle dynamique" du capitalisme qui "dépasse" ou "nie" les positions- défendues par Marx et le prolétariat révolutionnaire.
Mais il est évident que le rôle de l'intelligentsia gauchiste est précisément de brasser et de répandre toutes sortes de mystifications, dont la variété moderniste fait partie. Les modernistes représentent inconsciemment dans ce cadre la nécessité pour le capital actuel d'attaquer idéologiquement la classe ouvrière. Sur un autre plan, la quête des modernistes de formes de pensée se voulant " nouvelles " est engendrée par les intérêts concurrentiels du capital, perpétuellement à la recherche de nouvelles marchandises susceptibles de mieux se vendre.
Les modernistes sont trop nombreux et trop variés pour être énumérés. L'important dans ces sectes (habituellement composées d'un Hamlet avec un ou deux amis) c'est leur commune perspective anti-ouvrière. Pour elles, la classe ouvrière est une classe capitaliste comme la bourgeoisie ; la classe ouvrière équivaut à du capital et tant qu'elle produit de la plus-value (accumulée par le capital), elle reproduit seulement le capital et non la conscience communiste. Cette notion est succinctement exprimée dans un récent texte moderniste publié en Suède :
La spécificité de cette idéologie ne réside pas tant dans ce qu'elle dit, et qui n'est rien d'autre que l'image que le bourgeois se fait de lui-même, attribuée à son ennemi mortel le prolétariat, mais comment elle le dit. Sa terminologie est empruntée au marxisme. Des concepts tels que "travail salarié", "valorisation", "valeur d'usage" et "valeur d'échange", etc., sont employés par les modernistes avec une dextérité et une familiarité qui peuvent étonner et confondre un lecteur qui n'est pas averti. "Sont-ils révolutionnaires ?" peut se demander un lecteur confus. "Ils ont l'air de parler du communisme, aussi y-a-t-il peut-être quelque chose dans ce qu'ils disent Mais regardons y de plus près. L'emploi facile de la terminologie marxiste n'est en fait qu'une jonglerie de mots comme un bref examen suffit à le prouver.
Bien sûr, le meilleur moyen de détruire la théorie révolutionnaire, c'est d'employer sa propre terminologie et d'ainsi mieux diluer ses implications révolutionnaires et même de l'en priver. L'obscurantisme féodal et le catholicisme ont agi ainsi contre les philosophes révolutionnaires de la bourgeoisie naissante, et le capitalisme décadent, au moyen du stalinisme et du maoïsme, fait sans cesse de même contre le marxisme. De telles attaques idéologiques inconscientes sont l'expression de la lutte de classe et agissent dans un seul sens : de la bourgeoisie contre le prolétariat. La classe ouvrière par contre n'a ni la ressource ni le besoin d'attaquer l'idéologie bourgeoise "de l'intérieur". Elle n'a qu'une seule mission : détruire le capital dans son ensemble pour construire la société communiste mondiale. Par conséquent, depuis ses débuts, c'est ouvertement que l'activité autonome du prolétariat tend à s'opposer à l'idéologie bourgeoise. Le marxisme, en tant que vision mondiale théorique du prolétariat, est la critique claire et sans ambiguïté de tous les rapports sociaux bourgeois y inclus l'idéologie. Seule une classe décadente et condamnée a besoin de semer la confusion chez son fossoyeur et de le démoraliser puisque cela peut repousser la fin inévitable de son système. En ce sens, le modernisme exprime des besoins idéologiques plus profonds que ses protagonistes ne l'admettraient.
Pendant les périodes de réaction, le prolétariat ayant subi des défaites historiques, les railleurs et les prophètes de toutes espèces braillent et vocifèrent Sur la scène politique. S'il arrive à ces individus de parler "au nom de la révolution" c'est une bonne affaire pour eux puisque leurs propos deviennent alors une marchandise plus convoitée; La fonction de tels charlatans n'est en aucun cas négligeable ; ils doivent expliquer au prolétariat vaincu les causes de sa déroute. Et, voyez-vous, le principal coupable de telles débâcles historiques se trouve être presque toujour... le prolétariat lui-même.
Depuis la plus grande défaite que le prolétariat ait jamais subie (le déclin de la vague révolutionnaire de 1917-23), un nombre incalculable de ces charlatans a "expliqué" le pourquoi de la défaite du prolétariat. Les trotskystes besogneux se lamentent sur l'absence d'un "parti révolutionnaire", les reichiens (adeptes de W. Reich) babillent sur la nature sexuelle répressive de la classe ouvrière ; d'autres plus modernes affirment que la révolution prolétarienne est un mythe inventé au XIXème siècle.
Les sources de ces attitudes et de ces "explications" viennent de l'intelligentsia gauchiste en retraite, pulvérisée par le déclin du capitalisme mondial. Dans les années 30 et 40, les sympathisants staliniens de l'Institut de Recherche Sociale" de Francfort (Marcuse, Horkheimer, Adorno) ont commencé à édifier l'ossature qu'utilisent les modernistes d'aujourd'hui. Pour eux le marxisme et le prolétariat ont fauté pour n'avoir pas été assez "révolutionnaires". Par exemple, les travailleurs n'ont pas rallié avec suffisamment d’enthousiasme la défense de l'Espagne républicaine en 36- 38, Wilhelm Reich, expliquant à la bourgeoisie pourquoi le prolétariat allemand n'a pas su défendre la démocratie bourgeoise contre le nazisme, proclamait que les ouvriers allemands "avaient choisi" Hitler et la barbarie en 1933. Incapables de voir que l'écrasement du soulèvement prolétarien de 17-23 préparait en fin de compte une nouvelle guerre impérialiste, ces dilettantes "ont choisi" avec enthousiasme de soutenir les alliés durant ce même conflit. A côté de cela, pour Reich, le prolétariat allemand semblait avoir fortement besoin d'une "thérapie de masses" capable de secouer son inhérente attraction vers le fascisme. Le professeur Marcuse et les bombardiers alliés ont fait de leur mieux pour fournir cette thérapie. Marcuse a servi l'impérialisme des alliés pendant et après la guerre (il a servi au US Office of Intelligence Research du Département d'Etat et est devenu directeur de la section de l'Europe de l'Est). Reich qui vint aux Etats-Unis en 1939, "a annoncé qu'il était prêt à mettre au point ses découvertes et leurs possibles applications militaires et à essayer par tous les moyens d'attirer l'attention sur ses travaux?[2]
Sur le plan "philosophique", les professeurs de Francfort commencèrent à adopter un point de vue légèrement différent de celui de leurs collègues staliniens. Pour Marcuse and Co, le boniment stalinien sur la base économique qui détermine directement la superstructure n'était pas assez subtile. Et en fait, il ne l'était pas. Le stalinisme est une autre expression de la récupération de la terminologie du marxisme par l'idéologie capitaliste. Par "base économique", les staliniens entendent les bureaux de planification de Vesenkha et par superstructure, les édits de Staline et de la GPU.
Au lieu d'attaquer le stalinisme de front, comme ennemi mortel du prolétariat, Marcuse et sa coterie, comme toute l'intelligentsia gauchiste, n'ont pu que ramper. Leurs "révisions" du "marxisme" n'étaient en fait qu'une partie d'échecs jouée sur l'échiquier du stalinisme et du gauchisme. Leurs critiques de la "culture", de "1’idéologie", de "l'autorité" et des autres "aspects superstructurels" n'avaient rien à dire sur le capitalisme d'Etat en Russie ou ailleurs, ou sur l'impossibilité des luttes de libération nationale à notre époque, ou sur la nature contre-révolutionnaire des syndicats et du parlementarisme. Rien en d'autres termes sur les positions que la classe a à défendre. La misère de la philosophie ne pouvait être plus grande.
Ces idéologues, et ils comprennent les sociologues gauchistes tels que Lucien Goldmann, Roland Barthes, Bruce Brown et Jürgen Habermas prétendent que le capitalisme "avancé" ou "moderne" a éliminé les différences entre la base économique de la société et sa superstructure. "Le capitalisme avancé" aurait apparemment réuni les deux, essentiellement en manipulant l'économie par les mécanismes keynésiens et par l'extension "d'un marché de consommation" illimité. Implicitement cette notion signifie que la classe ouvrière s'est fait "acheter" par un capitalisme qui ne souffre lui-même d'aucune contradiction économique fondamentale. Si la base matérielle de la société n'est plus confrontée à d'insolubles contradictions, il s'ensuit alors que les contradictions du capitalisme se sont déplacées de la base vers la superstructure. Ainsi, la "critique de la vie quotidienne (comprenant de pédantes dissections de langage, des critiques "sémiologiques", etc.)" a pris une importance prépondérante pour ces idéologues. Ils considéraient 1'analyse économique concrète de la décadence du capitalisme avec mépris comme "un problème classique s'apparentant à l'obsession et dépassé dans le capitalisme moderne."
Si la base économique du capitalisme s'était confondue avec sa superstructure, il serait alors superflu sinon réactionnaire d'établir des séparations ou des distinctions conceptuelles entre les deux domaines. La technologie et la science, devenues elles-mêmes idéologies (selon Habermas et Marcuse), rationalisent ou "légitiment" le capitalisme aujourd'hui. L'idée que le prolétariat s'exploite lui-même suit sans difficulté, puisque l'absence de difficultés économiques signifie que les ouvriers pourraient satisfaire leurs besoins matériels dans le système capitaliste. Ce qu'ils ne pourront pas satisfaire pour ces idéologues ce sont leurs "besoins sociaux". Mais la classe ouvrière ne peut pas le savoir. Elle n'est pas seulement manipulée par le capitalisme de consommation, elle se manipule elle-même dans sa recherche d’une consommation répressive illimitée.
Comme un autre commentateur gauchiste l'affirme :
On peut voir comment cette "fusion" de la base économique avec sa superstructure est liée à la soi-disant transformation de la classe ouvrière en une "classe capitaliste". La sagesse de ces professeurs a fourni les premières bases des positions modernistes actuelles.
Mais nous examinerons maintenant la contribution d'autres milieux gauchistes dans la naissance de l'idéologie moderniste.
Des groupes sortis après la guerre du trotskysme (Socialisme ou Barbarie aujourd'hui disparu) ont aussi contribué à l'élaboration des idées modernistes. De la même manière, la rapide décomposition de différentes sectes bordiguistes dans ces dernières années a accéléré l'apparition de revues modernistes telles qu’Invariance et Kommunismen, aujourd'hui disparu. Le stalinisme lui-même n'a pas manqué d’apporter sa propre contribution en France, centrée autour du philosophe Henri Lefebvre[4], qui avec S. ou B. ont fourni les fondements philosophiques de l'Internationale Situationniste[5] . Mais avant de pouvoir aller plus avant dans l'étude des racines actuelles du modernisme, il est nécessaire d'examiner le contexte social du capitalisme depuis 1945, et les idées qui ont fleuri sur "la société de consommation", la "société d'abondance", du "spectacle", et sur le capitalisme libéré des crises, la "gentille" théorie de S. ou B.[6]
Le boom que le capitalisme mondial a connu après 1945 a accordé une période de répit à un système social en putréfaction, en crise permanente et en décadence depuis 1914. Les tempêtes économiques actuelles qui enfoncent toujours plus profondément le capitalisme dans le bourbier de la désintégration économique, montrent à quel point l'expansion apparemment "éternelle" des années d'après-guerre était fragile. En ce sens, Mai 68 marque l'apparition d'une nouvelle période dans le mouvement ouvrier, parce qu'il indique la fin du boom économique et le début de la nouvelle résurgence de la classe ouvrière. En quelques jours les ouvriers français ont détruit beaucoup de mythes concernant la prétendue intégration au capitalisme du prolétariat. Les évènements ont également confirmé la position défendue par le mouvement ouvrier sur la nécessité de conditions matérielles préalables à une période révolutionnaire : crise économique, tendance du capitalisme mondial à l'effondrement.
Mais les idées réactionnaires meurent difficilement, surtout quand elles sont nourries par la longue période d'expansion que le capitalisme décadent a connu. La fin de la 2ème guerre mondiale n'a vu surgir aucune grande vague révolutionnaire. Les quelques surgissements qui se sont déroulés en Europe, en Grèce, au Vietnam furent impitoyablement désarmés et écrasés par les staliniens et autres forces des alliés (avec la participation critique des trotskystes). Après des années de sang versé et de destruction matérielle de toutes les économies, les ouvriers étaient prostrés et n'étaient pas en mesure de résister A la nouvelle expansion du capitalisme. En revanche, la guerre et la période qui a suivi illustrent clairement la situation à laquelle le mouvement ouvrier était confronté dans le capitalisme décadent à l'exception des mouvements révolutionnaires, la classe ouvrière ne peut plus dans cette période créer ou maintenir aucune organisation de masse permanente. Toutes les institutions que la classe ouvrière du siècle dernier avait créées pour défendre son niveau de vie (syndicats, coopératives), sont devenues des institutions capitalistes. De la même manière, les partis qui par le passé ont exprimé les buts révolutionnaires de la classe. (Social-Démocratie, PC), ne sont plus que des organes du capital depuis 50 ans.
Un tel panorama social fut trop dur A avaler pour les gauchistes. Toutes les "organisations ouvrières" ne sont rien d'autre que des organes capitalistes ? Mais comment oses-vous ! La mentalité gauchiste n'a pu que réagir avec sa haine petite-bourgeoise contre la réalité de la lutte de classe. Mais le mystère de la période de reconstruction devait avoir de toutes façons une explication, et le manque de combativité relatif de la classe ouvrière être expliqué "sociologiquement". Le mage trotskyste Mandel a "trouvé" un soi-disant néocapitalisme sorti tout droit de sa propre tète. Les professeurs de ce qui allait devenir plus tard le groupe anglais International Socialism ont inventé une "nouvelle" rationalisation de leur réformisme abject, en le basant sur une "économie d'armement permanente". Chaulieu/Cardan, une des lumières de S. ou B., commença à poser, comme les ex-trotskystes Bruno Rizzi, James Burnham et Max Shachtman l'avaient fait avant lui, une "troisième alternative historique" : le triomphe du "capitalisme bureaucratique moderne".
Ce "nouveau" système devait soi-disant dominer le globe, et avait pour principale caractéristique le fait que l'Etat pouvait contenir les crises économiques, éliminer la loi de la valeur et offrir un "cauchemar climatisé" A ses esclaves. Le boom n'était pas seulement économique ; il était également idéologique et a produit des rejetons nombreux et grotesques : l'intelligentsia gauchiste, renforcée numériquement et idéologiquement par une forte expansion de production de "gaspillage" a vécu un âge d'or durant 25 ans.
Le marcusianisme, le "guerillérisme", le situationnisme et bien d'autres "ismes" ont grandi aux côtés des partis staliniens, trotskystes et maoïstes officiels. A un niveau ou à un autre, ils ont tous adhéré au principal postulat bourgeois du boom de l'après-guerre : la classe ouvrière s'est intégrée au capitalisme. Mais si la classe était intégrée, cela semblait être le cas contraire pour les couches marginales de la société : les jeunes, les paysans vietnamiens, le lumpenprolétariat noir des Etats-Unis, Che Guevara et même Thimothy Leary. Dans "L'homme Unidimensionnel", Marcuse exprime carrément cette idée, mais elle n'est pas originale[7]. Les anarchistes avaient tenu ce genre de propos depuis un siècle. En fait toute école bourgeoise économique, politique ou sociologique considère comme allant de soi le fait que la classe ouvrière est simplement le pendant harmonieux du capital. S'interrogeant rétho- riquement, Henri Lefebvre en 1968 exprime cette idéologie :
Un écrivailleur américain anarchiste,
Murray Bookchin, écrivait même, plus cyniquement, en 1969 :
Bookchin continue:
Et pour souligner ce point" essentiel" il éclate d'une rage hystérique contre la classa ouvrière :
Pour finir voilà ce qu'est devenu le message typiquement moderniste ;
Rarement les idées modernistes ont été exprimées avec autant de cynisme. Mais de telles idées décrivent non la décomposition de la classe ouvrière, mais la désintégration de la petite-bourgeoisie gauchiste, due à l'émergence de la crise. Ce que les modernistes déplorent c'est leur propre dégénérescence en tant que couche sociale condamnée, une dégénérescence qu'ils reportent sur la classe ouvrière. Leurs propres traits psychologiques, leur propre avilissement et leur passivité sont ainsi transférés au prolétariat révolutionnaire.
"Socialisme ou Barbarie" n'a pas appelé au rejet de la classe ouvrière dans les années 50, mais très peu de ceux qui sont devenus par la suite des " Modernistes" ne l'ont fait. L'occasion de franchir cette étape ne s'était pas encore présentée. Pour cela il leur faudra attendre un an ou deux avant 68[9]. Il est important d’insister sur CE point. Pour les trotskystes comme pour tous les autres gauchistes, la classe ouvrière englobe les syndicats. En d’autres termes, ils voient la classe ouvrière engendrer des institutions capitalistes et faisant partie de celles-ci. Ainsi S ou B s'est toujours fait le défenseur du travail dans les syndicats de toutes sortes. Certains de ses ex-militants sont devenus de grands inspirateurs idéologiques du syndicat français CFDT. (Mothé)[10].
La conception de la classe ouvrière défendue par ces ex-trotskystes ne différait pas en fait de la version des trotskystes officiels. Pour SouB le socialisme était simplement un capitalisme aménagé humainement, opérant nationalement sous la loi de la valeur (avec "salaires égaux" et production de marchandises).
La conception trotskyste ou bordiguiste n'est pas différente, sauf à propos du rô1e "dirigeant" assumé par leur parti dans "l'Etat ouvrier".
Toute la question des crises du capitalisme pour les staliniens et les trotskystes d’avant-guerre tournait autour d'un simple facteur : comment défendre la Russie stalinienne contre ses rivaux impérialistes, ravagés par le militarisme, le fascisme et l'effondrement économique. Cela renvoie à une des références à laquelle, staliniens et trotskystes font appel quand ils analysent la crise actuelle du capitalisme. Contre la crise, la classe ouvrière se doit de défendre la "Patrie Socialiste" ou les "Conquêtes d'Octobre"[11]. Le stalinisme n’a pas pu voir dans la classe ouvrière autre chose que de la chair à canon pour défendre et maintenir le pouvoir de la classe capitaliste bureaucratique de Russie. Le trotskysme, toujours à la remorque du stalinisme, parle de la classe ouvrière dans les mêmes termes même de "façon critique". L'extension du pouvoir russe sur l'Europe de l'Est a été considérée par la majorité des trotskystes comme une extension des "conquêtes d'Octobre", quoique "dégénérée".
Ce mépris de la classe ouvrière, ce dévoiement capitaliste des conquêtes de la classe ouvrière est inhérent au trotskysme dès sa naissance. Il suffit de lire les recettes du "Programme de Transition" de 1938 ou n'importe quel journal trotskyste d'aujourd’hui pour voir la nature profondément capitaliste d'Etat du trotskysme. Il y a donc un lien organique entre l'idée d'après-guerre selon laquelle la classe ouvrière a capitulé devant le capitalisme et la conception gauchiste de la classe ouvrière. Le gauchisme a toujours considéré comme établi le fait que la classe ouvrière soit intégrée au capitalisme. Les bureaucrates de la social-démocratie en 1914 l'admettaient aussi quand ils apportaient leur soutien à la première guerre impérialiste. Les stalinistes et leurs valets trotskystes l'admettent également chaque fois qu'ils ont essayé ou qu'ils essaient de mobiliser les travailleurs pour des guerres impérialistes (comme en 39-45), pour des luttes de libération nationale, pour le syndicalisme, le parlementarisme et d'autres politiques capitalistes.
Quand Lénine, en 1902, affirme que la conscience socialiste est extérieure à la classe ouvrière, il exprimait une incompréhension fondamentale, que la totalité du mouvement ouvrier partageait à un degré ou à un autre à cette époque. Aujourd'hui, une telle conception n'est pas une erreur mais un mensonge réactionnaire. Quand, aujourd'hui, les trotskystes ou les gauchistes en général parlent du "rôle d'avant-garde du parti" dans ce qu'ils imaginent être une révolution socialiste, ils considèrent que la classe ouvrière bien entendu est intégrée au capitalisme. Par conséquent, le prolétariat a seulement besoin d'un Etat-Major pour l'organiser, pour lui injecter la "conscience communiste" (il faut lire les "escroqueries du capitalisme d'Etat"), parce que les travailleurs, voyez-vous, laissés à eux-mêmes, sont seulement capables d'"économisme" ou de "trade-unionisme". Et puisque ces dernières tendances sont des "idéologies bourgeoises",(en fait, ni plus ni moins que le trotskysme), cela montre que la classe ouvrière n'est qu'une classe-en-soi "dominée par la bourgeoisie", qui attend l'arrivée de Messieurs Healy, Cliff, Mandel, Hansen, Frank et de toute cette cabale de petits Staline.
Entre la conception bourgeoise qu'ont les gauchistes de la classe ouvrière et celle des modernistes, il n'y a qu'une différence de degré.
Il est vrai que les modernistes s'opposent aux tactiques d'avant-garde des staliniens et des trotskystes, et que généralement ils planent au-dessus des anarchistes ignares en jonglant avec les mots. Mais leur vision de la classe est la même. C'est le point de vue Capitaliste de l'intelligentsia gauchiste, couche créée, ordonnée et désintégrée par le développement d'après-guerre du capitalisme décadent. Pour les gauchistes, (staliniens, trotskystes, maoïstes, etc.), la conscience communiste vient de l’"intelligentsia" socialiste scientifique, qui ensuite l'apporte aux ouvriers, comme Prométhée a apporté le feu à l'humanité. De la même manière, les modernistes, la conscience communiste naît des cerveaux des intellectuels "communistes" (c'est à dire d'eux-mêmes). Mais, contrairement aux gauchistes, ces sages s'abstiennent de déverser leur savoir sur les ouvriers. Les prolétaires ne méritent pas une telle "faveur". Après tout quel besoin a une classe capitaliste de la "conscience communiste". Les modernistes tendent à faire circuler leurs textes uniquement entre eux ce qui, il faut le reconnaître, n'est pas une mauvaise chose.
NODENS
Extrait du n*4 de World Révolution.
[1] "Un texte qui n'en est pas un à proprement parler". Janvier-75.
[2] Cité dans : "La vie et l'œuvre de Wilhelm Reich" de Michel Cartier, New York 1973, p. 207.
[3] Critique de l'ouvrage de Bruce Brown par Stanley Aronowitz : "Marx, Freud et la critique de la vie quotidienne", parue chez Télos 18 (p. 180).
[4] Voir sa "critique de la vie quotidienne", Paris 1958 et la "Vie quotidienne* 1 2 3 4 5 6 7 dans le monde moderne" Paris 1968.
[5] Pour une documentation sur l’évolution des situationnistes, voir : "Leaving in the 20th century. The incomplète work of the Situationist International", traduit et édité par l'ex situationniste C. Gray, qui, actuellement, soutient (!)... une campagne de propagande massive afin de faire connaître au public la possibilité d'une révolution... simultanément avec la création de "thérapeutiques de masse11 Londres 1974, p. 167.
[6] Pour un regard critique sur l'origine, les idées et le destin de S ou B, voir les analyses suivantes publiées par nos camarades français :
[7] Ces idées sont encore très en vogue. Un best-seller relativement récent "The greening of America", de Charles Reich. Cet auteur prôner la "persuasion" et "un changement dans la conscience" par les charades démocratiques bourgeoises. A partir des mêmes prémisses que Marcuse, il arrive à des conclusions plus savoureuses sur les couches moyennes.
[8] Ce joyau fit couler beaucoup d'encre de la part des sectes réactionnaires. Par exemple le Britlsh Solidarity Group (influencé par Cardan) fit une critique de cette brochure en 1970 et dit: "C'est indubitablement la meilleure brochure anarchiste produite depuis des années." Le critique, expert en la matière, conclue : "Inutile de dire que c'est le travail d'un ex-marxiste" (sic). Solidarity, vol.6 n° 5 p.20.
[9] Dans "Le déclin et la chute de l'économie spectaculaire marchande", 1965, les situationnistes ont déjà commencé à parler de l'intégration du prolétariat classique à la "société du spectacle". Les émeutes noires de Watts étaient soi-disant la "négation" de la marchandise, alors que les blancs en étaient esclaves.
Selon Cardan (1964), utiliser le terne de prolétariat c'était... se laisser aller à une sociologie purement descriptive. "Redéfinition de la révolution", Londres 1974,p.9. Cette négation conceptuelle du prolétariat était devenue le label de la "Nouvelle Gauche!' en Europe et aux Etats Unis.
[10] Cardan, sous le nom de Coudray, se situait entièrement dans cette tradition gauchiste quand il écrivit en 1968: "En mime temps il est nécessaire d'appeler les travailleurs à rejoindre la CFDT, sans leut laisser aucune illusion sur le syndicat en tant que tel parce qu'elle est la moins bureaucratisée, la plus perméable à sa base aux idées du mouvement, et qu'elle permet de poser la question de l'autogestion, qui est bonne non seulement en dehors du syndicat, mais aussi pour la section syndicale, le syndicat lui-même, la fédération et la confédération". "La révolution anticipée", mai 68. La Brèche, Paris 68, p. lll et 112.
Les sympathisants anglais de Cardan ont toujours caché soigneusement ces passages, puisque Solidarity se déclare "contre" les syndicats. Mais leur respect pour le "shop-stewardisme" est bien connu. Un autre rejeton de S ou B, la revue française "Lutte de Classe", éprouve une égale fascination pour le shop-stewardisme et donc pour les mystifications capitalistes de l'autogestion.
[11] Or, comme diraient les maoïstes, les ouvriers et les capitalistes progressistes doivent défendre la Chine de Mao. En France, la pernicieuse idéologie maoïste s'est facilement fondue avec des bribes d'anarchisme même avant mai 68. L'interview suivante de D. Cohn Bendit, la prima dona de l'anarchisme en mai 68, est instructive à ce niveau : "Q-: Vous prenez quelques éléments de votre définition du socialisme dans Trotsky et dans Mao? R-: De Mao en fait. Par exemple. Mao rompt avec le léninisme au sens strict du terme quand il fait confiance à une autre classe que la classe ouvrière : la paysannerie. Les communes villageoises sont aussi pour nous une forme d'organisation tout à fait souhaitable." Tiré de "l'anarchisme dans le mouvement de mai 68 en France, Londres 1973, p. 11. Cohn Bendit s'abstient de tout commentaire sur le charme de la "réhabilitation maoïste" dans les camps politiques. Mais en dépit de telles omissions, le journaliste, orateur verbeux,
E. Morin, s'empresse d'applaudir: "sa pensée était plus lucide à cette époque que les plus éminentes figures académiques et politiques." En d'autres termes, il était presque aussi lucide qu'Edgar Morin.
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[1] https://fr.internationalism.org/en/tag/courants-politiques/gauchisme
[2] https://fr.internationalism.org/en/tag/personnages/jean-barrot-gilles-dauve
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[4] https://fr.internationalism.org/en/tag/questions-theoriques/terrorisme
[5] https://fr.internationalism.org/en/tag/vie-du-cci/polemique
[6] https://fr.internationalism.org/en/tag/evenements-historiques/pologne-1970-71
[7] https://fr.internationalism.org/files/fr/ri_17_aout.pdf
[8] https://fr.internationalism.org/files/fr/ri_18_oct.pdf