La guerre actuelle en Irak dévoile d'emblée toute son horreur et sa barbarie. Quinze jours après le début de cette troisième guerre du Golfe, après celle de 1980-88 entre Irak et Iran et celle de 1991 menée par Bush le père, on ne sait pas encore quand et comment elle se terminera. Mais ce qui se dessine nettement c'est qu'elle durera beaucoup plus de temps que l'avait annoncé le pronostic initial de l’administration du fils
La "guerre propre" annoncée par George W. Bush dévoile sa grimace de mort. Chaque jour de guerre apporte son lot supplémentaire de victimes civiles,de prolétaires tués des deux côtés, d'enfants mutilés dans les hopitaux, des traumatisés par les vagues de bombardements intensifs. Quinze jours après ce nouveau déclenchement d'horreur "la 'guerre propre' est devenue la plus sale des guerres, la plus Sanglante et la plus destructrice. Les 'armes intelligentes' sont soudain atteintes d'une stupidité préméditée, qui tue, detruit aveuglement et abat sa colère histérique sur les marchés populaires" Al-Ahram, quotidien égyptien). Le commandement américain a admis avoir largué des bombes à fragmentation. A Bagdad, une maternité du Croissant-Rouge irakien a été la cible de bombardements. Elle aurait été soufflée en plein jour par des bombes qui visaient le marché de Bagdad. Encore une fois, c'est la population civile de l'Irak qui est massacrée et terrorisée par toutes les armées sur place, y inclus les forces armées de l'Irak. Il n'y a pas seulement les victimes des balles et des missiles, mais aussi tous les malades qui ne reçoivent pas de soins, les enfants qui boivent de l'eau polluée, les exsangues victimes de la famine qui règne déjà depuis la guerre Iran/Irak, aggravée par l'embargo économique qui a succédé à la première guerre du Golfe.
Les troupes de Saddam présentent une infériorité militaire écrasante face aux armes sophistiquées des Américains et des Britanniques. C'est pourquoi, évitant les batailles ouvertes, le régime irakien a de plus en plus recours à une tactique de guérilla, utilisant la population civile comme bouclier humain. Une puissance occupante, même dotée d'une très large suprématie militaire, peut connaître les plus grandes difficultés à maintenir sa domination sur le territoire conquis, comme l'a prouvé le Vietnam pour les Etats-Unis ou l'Afghanistan pour l'URSS. Ainsi, il ne faut pas penser que tout sera terminé avec le renversment ou la mort de Saddam. La guerre en Israël/Palestine ne dépend pas non plus de Sharon ou d'Arafat et dure déjà depuis des décennies, et il n'existe pas de perspective de paix. Ce sont effectivement les attentats-suicides du Hamas qui sont le modèle pour le djihad auquel Saddam a appelé les musulmans. Déjà des volontaires en provenance d'autres pays arabes s'acheminent par centaines vers l'Irak. Contre la guérilla du Vietcong, les Etats-Unis recoururent aux bombardements au napalm sur les villages vietnamiens. Quelle arme encore plus "performante" sera-t-elle, cette fois, utilisée pour anénatir cette nouvelle menace?
En 1915, Rosa Luxemburg exprimait en ces termes son dégoût vis-à-vis de la barbarie guerrière : "Souillée, déshonorée, pataugeant dans le sang, couverte de crasse ; voilà comment se présente la société bourgeoise, voilà ce qu'elle est. Ce n'est pas lorsque, bien léchée et bien honnête, elle se donne les dehors de la culture et de la philosophie, de la morale et de l'ordr'e, de la paix et du droit, c'est quand elle ressemble à une bête fauve, quand elle danse le sabbat de l 'anarchie, quand elle souffle la peste sur la civilisation et l'humanité qu'elle se montre toute nue, telle qu'elle est vraiment " (Brochure de Junius). Malheureusement, c'est toujours ce même capitalisme qui domine le monde, mais décadent depuis 90 ans et aujourd'hui en pleine putréfaction et agonisant.
La spirale infernale
Le 11 septembre et la croisade contre le terrorisme mondial ont constitué une étape importante de l'accélération des tensions impérialistes et la guerre qui vient d'éclater en Irak en illustre toute la gravité.
Face à un monde dominé par le "chacun pour soi", où notamment les anciens alliés du bloc de l'Ouest aspirent à se dégager le plus possible de la tutelle des Etats-Unis qu'ils avaient dû supporter face à la menace du bloc adverse, le seul moyen décisif pour les Etats-Unis d'imposer leur autorité est de s'appuyer sur la force militaire parce que c'est le moyen par lequel ils disposent d'une supériorité écrasante sur tous les autres Etats. Mais, ce faisant, les EtatsUnis sont pris dans un dilemme : plus ils font usage de la force brute, plus les opposants sont poussés à saisir la moindre occasion pour prendre leur revanche et saboter les entreprises de la seule superpuissance ; et à l'inverse, si celle-ci renonce à la mise en œuvre ou à l'étalage de sa supériorité militaire, cela ne peut qu'encourager les contestataires à aller plus loin dans ce sabotage.
Cette contradiction, à l'oeuvre depuis l'effondrement du bloc de l'Est, est à l'origine d'un mouvement de balancier alternant offensive américaine qui fait taire la contestation / retour de la contestation à une plus grande échelle. Néanmoins, par définition, un tel mouvement ne peut pas être seulement répétitif mais il s'auto-alimente et prend à chaque fois plus d'ampleur.
C'est ce que vient illustrer l'escalade des conflits depuis la première guerre du Golfe. Et c'est ce dont témoigne la nouvelle vague de contestation du leadership américain, amorcée au printemps 2002 et qui, depuis lors, a battu des "records historiques". La France a défié les Etats-Unis avec une constance et une détermination qu'on ne lui connaissait pas auparavant, en jouant ouvertement la carte de son droit de veto au conseil de sécurité de l'ONU. L'audace du coq gaulois ne peut être séparée du fait qu'il agissait de concert avec toute une ménagerie contenant notamment l'ours russe, le dragon chinois et surtout l'aigle allemand. Cette fronde a constitué le soubassement d'un `vent de révolte' qui s'est emparé, sous différentes formes. du monde entier. Les attitudes des contestataires sont allées de la provocation ouverte de la Corée du Nord, jusqu'au positionnement de la Turquie et du Mexique qui, l'un en jouant sur un plan militaire, l'autre sur le volet diplomatique, ont tous les deux mis des gros bâtons dans les roues des plans américains.
Sur le plan idéologique aussi, les choses ont changé par rapport à la situation de 1999 lorsque l'OTAN bombardait Belgrade sous couvert "d'intervention humanitaire" Pour "sauver les Kosovars albanais du génocide". Les prétextes humanitaires des gouvernements Bush et Blair ne trouvent guère d'écho. La guerre apparaît sans justification, elle se montre toute nue, avec son souffle pestilentiel.
La guerre en Irak n'est pas la Troisième Guerre mondiale. Mais la seule perspective offerte par le capitalisme en décomposition est toujours plus de guerres, à chaque fois plus dévastatrices. L'alternative classique des internationalistes de la Première Guerre mondiale : "socialisme ou barbarie", doit aujourd'hui être précisé en ces termes "socialisme ou anéantissement de l'humanité".
La responsabilité de la classe ouvrière
La barbarie du monde d'aujourd'hui met en relief l'énorme responsabilité qui repose sur les épaules du prolétariat, lequel doit faire face au déchaînement d'une campagne et de manoeuvres d'une intensité sans précédent destinées à le détourner, non seulement de sa perspective historique, mais aussi de la lutte pour la défense de ses intérêts élémentaires, et ce à un moment où se produit un nouveau plongeon de l'économie mondiale dans la crise.
Les communistes ont le devoir de dénoncer avec autant d'énergie les pacifistes que ceux qui prêchent la guerre. Le pacifisme est un des pires ennemis du prolétariat. Il cultive l'illusion que la `bonne volonté' ou les « néociations internationales », peuvent venir à bout des guerres et entretient ainsi le mensonge qu'il pourrait
exister un 'bon capitalisme', respectueux de la paix et des « droits de l'homme ». La fonction du pacifisme est de détourner les prolétaires de la lutte de classe contre le capitalisme comme un tout (voir l'article de Trotsky "Le pacifisme, suppletif de 1’impérialisme" dans ce numéro de la Revue internationale).
Mais la classe ouvrière n'est pas vaincue et la plongée dans la récession va la contraindre à développer sa combativité. Dans le même temps, la guerre qui dévoile toujours plus le vrai caractère de la société bourgeoise est à même d'alimenter un processus souterrain de maturation de la conscience au sein de minorités de la classe ouvrière (voir pour cet aspect, mais aussi pour les enjeux de la guerre présente, la résolution sur la situation internationale adoptée au 15e congres du CCI et publiée dans ce numéro de la Revue internationale. Le prolétariat, y compris dans la situation actuelle de, grande difficulté qu'il connaît depuis le début des années 1990, constitue un frein à la guerre. Il constitue le seul espoir pour l'humanité puisque lui seul est capable. à travers ses luttes, de s'affirmer dans cette société en décomposition comme une force porteuse d'une alternative à la barbarie capitaliste.
SM (4 avril 2003)
La guerre a, de tout temps, constitué une épreuve pour la classe ouvrière et les minorités révolutionnaires.
En effet, les ouvriers sont les premiers à subir les conséquences de la guerre qu’ils paient au prix d’une exploitation accrue ou de leur propre vie. En même temps, le prolétariat constitue la seule force au sein de la société capable de mettre un terme à la barbarie en renversant le capitalisme qui l’engendre.
Cette nouvelle guerre du Golfe et l’aggravation considérable des tensions impérialistes qu’elle traduit viennent justement rappeler au monde la menace que constitue pour l’humanité tout entière la perpétuation d’un système condamné par l’histoire et dont la fuite en avant dans la guerre et le militarisme est la seule réponse qu’il ait à proposer à la crise de son économie.
Bien que la classe ouvrière ne soit pas en mesure actuellement, à travers une lutte révolutionnaire, de répondre à ces enjeux que lui pose l’histoire, il importe que cette nouvelle irruption de la barbarie puisse constituer un facteur de maturation de la conscience en son sein. Or la bourgeoisie fait tout son possible pour que ce conflit, dont elle ne peut plus dissimuler le caractère impérialiste derrière des prétextes humanitaires ou la défense du droit international, ne puisse être bénéfique au développement de la conscience dans la classe. Pour cela, elle peut s'appuyer, dans tous les pays, sur tout un arsenal médiatique et idéologique dédié au bourrage de crâne.
Quels que soient les intérêts impérialistes qui opposent les différentes fractions nationales de la bourgeoisie, leur propagande ont en commun au moins les deux thèmes suivants : ce n’est pas le capitalisme qui, comme un tout, est responsable de la barbarie guerrière mais tel ou tel Etat en particulier, tel ou tel régime à la tête de celui-ci ; la guerre n’est pas une expression inéluctable du capitalisme mais il existe des possibilités de pacifier les relations entre les nations.
Au même titre que la révolution, la guerre constitue un moment de vérité pour les organisations du prolétariat qui les contraint à se positionner clairement dans un camp ou l'autre.
Face à cette guerre, à sa préparation et à son accompagnement par la bourgeoisie à travers un déluge de propagande pacifiste, il appartenait aux organisations révolutionnaires, les seules à même de défendre un clair point de vue de classe, de se mobiliser pour une intervention décidée au sein de leur classe. Ainsi il était de leur responsabilité de dénoncer haut et fort le caractère impérialiste de cette guerre, comme de toutes celles intervenues depuis le début du 20e siècle, de défendre l’internationalisme prolétarien, d'opposer les intérêts généraux du prolétariat à ceux de toutes les fractions de la bourgeoisie, quelles qu’elles soient, de rejeter tout soutien à une quelconque union nationale, de mettre en avant la seule perspective possible pour le prolétariat, le développement de la lutte de classe dans tous les pays, jusqu’à la révolution.
En ce qui le concerne, le CCI a mobilisé ses forces afin d’assumer au mieux de ses possibilités cette responsabilité qui lui incombait.
Il est intervenu à travers la vente de sa presse dans les manifestations pacifistes qui se sont multipliées dans tous les pays depuis le mois de janvier et l’importance des ventes qu’il a réalisées dans celles-ci témoigne au moins de sa détermination à convaincre de ses positions. Dans certains pays, des suppléments de la presse territoriale ont été réalisés ou des appels à des réunions publiques exceptionnelles ont été diffusés. Ces dernières, dans certaines villes, ont permis que des contacts et des discussions aient lieu avec de nouveaux éléments qui jusqu’alors ne connaissaient pas le CCI.
Le jour suivant les premeirs bombardements sur l’Irak, le CCI entreprenait la diffusion massive (relativement à ses modestes forces) d’un tract (publié ci-après) en direction de la classe ouvrière dans les quatorze pays où il a une présence organisée (voir la liste de ces pays au dos de nos publications), soit encore dans cinquante villes sur tous les continents à part l’Afrique. Pour certains de ces pays, comme l’Inde, la diffusion du tract dans deux des principaux centres industriels a nécessité qu’il soit traduit en d’autres langues comme l’Hindi et le Bengali. De nombreux sympathisants se sont joints à notre effort de diffusion permettant ainsi d’en élargir la portée. Ce tract a aussi été diffusé, plus sélectivement, dans les manifestations pacifistes. Il a été traduit en russe, en vue d’en permettre la circulation en Russie, pays où le CCI n’est pas présent. Dès le premier jour des bombardements, il était déjà disponible en anglais et en français sur le site Internet du CCI. Il sera progressivement disponible sur ce site dans toutes les langues dans lesquelles il a été traduit, y inclus certaines, comme le Coréen, le Farsi ou le Portugais, qui sont parlées dans des pays où le CCI n’est pas présent.
Il existe d’autres organisations révolutionnaires de la Gauche communiste qui, elles aussi, sont intervenues notamment par tract dans les manifestations pacifistes. A travers la défense d'un internationalisme intransigeant face à la guerre ne souffrant pas la moindre concession dans le soutien à un camp bourgeois, elles se distinguent de tout le fatras gauchiste.
Conformément à la conception qu’il a de l’existence d’un milieu révolutionnaire constitué justement par ces organisations, et conformément également à la pratique qui est la sienne depuis qu’il existe, le CCI s’est adressé à celles-ci en vue d’une intervention commune face à la guerre. Il a précisé, à travers une lettre adressée à ces groupes en quoi pourrait consister une telle intervention : "la rédaction et la diffusion d’un document commun de dénonciation de la guerre impérialiste et des campagnes bourgeoises qui l’accompagnent" ou "la tenue de réunions publiques communes où chacun des groupes pourra présenter, outres les positions communes qui nous rassemblent, les analyses spécifiques qui le distinguent des autres".
Nous avons déjà publié sur ce site le contenu de notre tract [3] ; on y trouvera également le contenu de notre appel de même qu'une première analyse des réponses reçues, toutes négatives. Une telle situation illustre le fait que le milieu révolutionnaire comme un tout n'a pas été à la hauteur des responsabilités qui sont les siennes, face à la situation guerrière actuelle mais également, fait plus grave, vis-à-vis de la perspective du nécessaire regroupement des révolutionnaires en vue de la constitution du futur parti de classe du prolétariat international.
Nous publions ci-dessous deux lettres que nous avons fait parvenir aux organisations de la Gauche communiste, leur proposant des modalités pour une intervention commune face à la guerre. N'ayant reçu aucune réponse écrite à notre première lettre de la part de ces organisations, nous avons décidé d'en envoyer une seconde avec de nouvelles propositions plus modestes et plus facilement acceptables par celles-ci, pensions-nous. Parmi les organisations destinataires de notre appel,
- Bureau International pour le Parti Révolutionnaire (BIPR)
- Partito Comunista Internazionale (Il Comunista, Le Prolétaire)
- Partito Comunista Internazionale (Il Partito Comunista)
- Partito Comunista Internazionale (Il Programma Comunista)
seuls le BIPR et le PCI (Le Prolétaire) ont daigné répondre. Cela en dit long sur l'autosuffisance des deux autres organisations.
Notre lettre du 11 février
Camarades,
Le monde s'achemine vers une nouvelle guerre aux conséquences tragiques : massacres des populations civiles et des prolétaires en uniforme irakiens, intensification de l'exploitation des prolétaires des pays "démocratiques" sur qui va retomber en priorité l'énorme accroissement des dépenses militaires de leurs gouvernements... En fait, cette nouvelle guerre du Golfe, dont les objectifs sont bien plus ambitieux que ceux de la guerre de 1991, risque de la laisser loin derrière tant du point de vue des massacres et des souffrances qu’elle va provoquer que de l’accroissement de l’instabilité qu’elle va entraîner dans toute cette région du Moyen-Orient déjà particulièrement affectée par les conflits impérialistes.
Comme toujours à l’approche des guerres, on assiste aujourd’hui à un déchaînement massif de campagnes de mensonges afin de faire accepter par les exploités les nouveaux crimes que s’apprête à commettre le capitalisme. D’un côté, on justifie la guerre en préparation comme une “nécessité pour empêcher un dictateur sanguinaire de menacer la sécurité du monde avec ses armes de destruction massive”. De l’autre, on prétend que “la guerre n’est pas inévitable et qu’il faut s’appuyer sur l’action des Nations unies”. Les communistes savent pertinemment ce que valent ces discours : les principaux détenteurs d’armes de destruction massive, ce sont les pays qui aujourd’hui prétendent garantir la sécurité de la planète et leurs dirigeants n’ont jamais hésité à les utiliser lorsqu’ils l’estimaient utile à la défense de leurs intérêts impérialistes. Quant aux États qui aujourd’hui en appellent à “la paix”, nous savons bien que c’est pour mieux défendre leurs propres intérêts impérialistes menacés par les ambitions des États-Unis et que demain ils n’hésiteront pas à déchaîner à leur tour les massacres si leurs intérêts le commandent. Les communistes savent aussi qu’il n’y a rien à attendre de ce “repaire de brigands”, suivant les termes de Lénine à propos de la Société des Nations, que constitue l’organisation qui a succédé à cette dernière, l’Organisation des Nations unies.
Parallèlement aux campagnes organisées par les gouvernements et leurs médias aux ordres, on voit aussi se développer des campagnes pacifistes sans précédent, notamment sous la houlette des mouvements anti-mondialisation, bien plus bruyantes et massives que celles de 1990-91 lors de la première guerre du Golfe ou que celles de 1999 lors des bombardements de l’OTAN sur la Yougoslavie.
La guerre a toujours constitué une question centrale pour le prolétariat et pour les organisations qui défendent ses intérêts de classe et sa perspective historique de renversement du capitalisme. Les courants qui dans les conférences de Zimmerwald et de Kienthal avaient pris une position claire sur la guerre, une position véritablement internationaliste, furent ceux qui allaient par la suite se porter à l’avant-garde de la révolution d’Octobre 1917, de la vague révolutionnaire qui l’a suivie et de la fondation de l’Internationale communiste. En outre, l’histoire a également montré au cours de cette période que le prolétariat est la seule force dans la société qui puisse réellement s’opposer à la guerre impérialiste, non pas en s’alignant sur les illusions pacifistes et démocratiques petites bourgeoises, mais en engageant le combat sur son propre terrain de classe contre le capitalisme comme un tout et contre les mensonges pacifistes. En ce sens, l’histoire nous a également appris que la dénonciation par les communistes de la boucherie impérialiste et de toutes les manifestations de chauvinisme devait s’accompagner nécessairement de la dénonciation du pacifisme.
C’est à la Gauche de la 2e Internationale (particulièrement les bolcheviks) qu’il est revenu de défendre avec le plus de clarté la véritable position internationaliste dans la première boucherie impérialiste. Et il est revenu à la Gauche communiste de l’IC (particulièrement à la Gauche italienne) de représenter la position internationaliste face aux trahisons des partis de l’IC et face à la seconde guerre mondiale.
Face à la guerre qui se prépare et à toutes les campagnes de mensonges qui se déchaînent aujourd’hui, il est clair que seules les organisations qui se rattachent au courant historique de la Gauche communiste sont réellement en mesure de défendre une véritable position internationaliste :
1. La guerre impérialiste n’est pas le résultat d’un politique “mauvaise” ou “criminelle” de tel ou tel gouvernement en particulier ou de tel ou tel secteur de la classe dominante ; c’est le capitalisme comme un tout qui est responsable de la guerre impérialiste.
2. En ce sens, face à la guerre impérialiste, la position du prolétariat et des communistes ne saurait être en aucune façon de s’aligner, même de façon “critique”, sur l’un ou l’autre des camps en présence ; concrètement, dénoncer l’offensive américaine contre l’Irak ne signifie nullement apporter le moindre soutien à ce pays et à sa bourgeoisie.
3. La seule position conforme aux intérêts du prolétariat est le combat contre le capitalisme comme un tout et donc contre tous les secteurs de la bourgeoisie mondiale avec comme perspective non pas celle d’un “capitalisme pacifique” mais pour le renversement de ce système et l’instauration de la dictature du prolétariat.
4. Le pacifisme est au mieux une illusion petite-bourgeoise tendant à détourner le prolétariat de son strict terrain de classe ; le plus souvent, il n’est qu’un instrument utilisé avec cynisme par la bourgeoisie pour entraîner les prolétaires dans la guerre impérialiste en défense des secteurs “pacifistes” et “démocratiques” de la classe dominante. En ce sens, la défense de la position internationaliste prolétarienne est inséparable d’une dénonciation sans concession du pacifisme.
Les groupes actuels de la Gauche communiste partagent tous ces positions fondamentales au delà des divergences pouvant exister entre eux. Le CCI est bien conscient de ces divergences et il n’a jamais tenté de les cacher. Au contraire, il s’est toujours efforcé dans sa presse de signaler les désaccords qu’il avait avec les autres groupes et de combattre les analyses qu’il estime erronées. Cela dit, conformément à l’attitude des bolcheviks en 1915 à Zimmerwald et de la Fraction italienne dans les années 30, le CCI estime qu’il est de la responsabilité des véritables communistes de présenter de la façon la plus ample possible à l’ensemble de la classe, face à la guerre impérialiste et aux campagnes bourgeoises, les positions fondamentales de l’internationalisme. Cela suppose, de notre point de vue, que les groupes de la Gauche communiste ne se contentent pas de leur propre intervention chacun dans son coin mais qu’ils s’associent pour exprimer de façon commune ce qui constitue leur position commune. Pour le CCI, une intervention commune des différents groupes de la Gauche communiste aurait un impact politique au sein de la classe qui irait bien au delà de la somme de leurs forces respectives qui, nous le savons tous, sont bien réduites à l’heure actuelle. C’est pour cette raison que le CCI propose aux groupes qui suivent de se rencontrer pour discuter ensemble de tous les moyens possibles permettant à la Gauche communiste de parler d’une seule voix pour la défense de l’internationalisme prolétarien, sans préjuger ou remettre en cause l’intervention spécifique de chacun des groupes. Concrètement, le CCI fait les propositions suivantes aux groupes cités à la fin du document :
- Rédaction et diffusion d’un document commun de dénonciation de la guerre impérialiste et des campagnes bourgeoises qui l’accompagnent.
- Tenue de réunions publiques communes où chacun des groupes pourra présenter, outre les positions communes qui nous rassemblent, les analyses spécifiques qui le distinguent des autres.
Le CCI est évidemment ouvert à toute autre initiative permettant de faire entendre le plus possible les positions internationalistes.
En mars 1999, le CCI avait déjà envoyé un appel du même type à ces mêmes organisations. Malheureusement, aucune d’entre elles n’avait répondu favorablement et c’est pour cela que notre organisation avait estimé inutile de renouveler un tel appel au moment de la guerre en Afghanistan à la fin 2001. Si nous renouvelons aujourd’hui un tel appel, c’est parce que nous pensons que tous les groupes de la Gauche communiste, conscients de l’extrême gravité de la situation présente et de l’ampleur exceptionnelle des campagnes pacifistes mensongères, auront à cœur de tout faire pour que se fasse entendre le plus possible la position internationaliste.
Nous vous demandons de transmettre le plus rapidement possible votre réponse à cette lettre en l'adressant à la boîte postale donnée en en-tête. Pour que cette réponse nous parvienne au plus vite nous vous proposons d'en adresser une copie à la boîte postale de nos sections territoriales les plus proches de votre organisation ou à des militants du CCI que vous pouvez rencontrer.
Nous vous adressons nos salutations communistes.
Notre lettre du 24 mars
Camarades,
(...) De toute évidence, vous devez considérez que l'adoption par différents groupes de la Gauche communiste d'un document commun dénonçant la guerre impérialiste et les campagnes pacifistes est susceptible de créer la confusion et de masquer les différences entre nos organisations. Vous savez que ce n'est pas notre opinion mais nous n'essaierons pas ici de vous convaincre de celle-ci. Le but essentiel de cette lettre est de vous faire la proposition suivante : organiser en commun des réunions publiques au cours desquelles chacune des organisations de la Gauche communiste représentée ferait, sous sa responsabilité exclusive, sa propre présentation et apporterait ses propres arguments dans la discussion. Il nous semble qu'une telle formule répond à votre préoccupation que nos positions respectives ne soient pas confondues et qu'il n'y ait pas d'amalgame possible entre nos organisations. En même temps, une telle formule permet de faire apparaître avec le maximum d'impact (même s'il est encore très modeste) qu'à côté des différentes positions bourgeoisies qui s'affichent à l'heure actuelle (qu'elles préconisent le soutien à tel ou tel camp militaire au nom de "la démocratie" ou de "l'anti-impérialisme" ou qu'elles se présentent comme "pacifistes" au nom du "respect de la loi internationale" ou autres balivernes) il existe une position internationaliste, prolétarienne et révolutionnaire que seuls les groupes qui se rattachent à la Gauche communiste sont capables de défendre. Enfin, une telle formule doit permettre qu'un maximum d'éléments qui s'intéressent aux positions de la Gauche communiste et à ses positions internationalistes puissent se retrouver et discuter ensemble ainsi qu'avec les organisations qui défendent ces positions, en même temps qu'ils seront en mesure de prendre connaissance de la façon la plus claire possible des désaccords politiques qui existent entre elles.
Pour que les choses soient bien claires : cette proposition ne vise pas à permettre au CCI d'élargir son auditoire en se donnant la possibilité de prendre la parole devant des éléments qui fréquentent habituellement les réunions publiques ou permanences de votre organisation. Comme preuve de cela, nous vous faisons la proposition suivante : les réunions publiques que le CCI a prévues dans la période qui vient, et qui seront consacrées, évidemment, à la question de la guerre et de l'attitude du prolétariat face à elle, pourront être transformées, si vous en êtes d'accord, en réunions publiques du type de celles que nous vous proposons. Une telle formule est particulièrement réalisable dans les villes ou les pays où se trouvent des militants de votre propre organisation. Mais notre proposition englobe aussi d'autres pays ou villes : concrètement, c'est avec une grande satisfaction que nous participerions par exemple à l'organisation à Cologne ou à Zürich d'une réunion publique en commun avec des militants de la Gauche communiste habitant en Angleterre, en France ou en Italie. Nous sommes évidemment disposés à loger les militants de votre organisation qui participeraient à ces réunions publiques de même qu'à traduire dans la langue du pays, si c'était nécessaire, leur présentation et leurs interventions.
Si cette proposition vous convient, nous vous prions de nous en informer le plus rapidement possible, (éventuellement à l'adresse Internet que nous indiquons plus bas) afin que nous puissions prendre toutes les dispositions nécessaires. En tout état de cause, même si vous refusez notre proposition (ce qu'évidemment nous déplorerions), votre organisation et ses militants sont cordialement invités à participer à nos réunions publiques pour y défendre vos positions.
Dans l'attente de votre réponse, nous vous adressons nos meilleures salutations communistes et internationalistes.
° ° °
Réponse du BIPR du 28 mars
Chers camarades,
Nous avons reçu via vos camarades votre "appel" pour l’unité d’action contre la guerre. Nous nous trouvons dans l’obligation de le repousser pour des raisons qui devraient être déjà connues par vous et que nous résumons.
Si presque trente ans après la Première Conférence Internationale de la Gauche Communiste, les divergences entre nous et le CCI, non seulement ne se sont pas amoindries, mais se sont accrues et qu’en même temps, le CCI a subi les scissions que nous connaissons, cela veut dire – et c’est clair pour quiconque observe le phénomène dans son essence – que le CCI ne peut être considéré par nous comme un interlocuteur valable pour définir une forme d’unité d’action.
Il n’est pas possible de "mettre ensemble" ceux qui soutiennent qu’un danger gravissime menace la classe ouvrière qui, après avoir subi presque sans réagir les attaques extrêmement violentes contre les salaires, l’emploi et les conditions de travail, risque maintenant d’être enchaînée au char de la guerre, et ceux qui – comme le CCI – soutiennent que la guerre impérialiste entre les blocs n’a pas encore éclaté parce que… la classe ouvrière n’est pas défaite et empêcherait donc la guerre elle- même. Qu’est ce qu’on aurait à dire, ensemble ? Il est évident que face à l’énormité de ce problème, les principes généraux énoncés dans l’Appel ne suffisent pas.
D’autre part, l’unité d’action – contre la guerre comme sur tout autre problème – peut se vérifier entre interlocuteurs politiques définis et indentifiables de façon non équivoque et qui partagent les positions politiques qu’ils considèrent en commun comme essentielles. Nous avons déjà vu que sur un point que nous considérons comme essentiel il y a des positions antithétiques, mais, indépendamment des possibilités de convergence politique future ou pas, il est essentiel que l’hypothétique unité d’action organisée entre tendances politiques différentes voie la convergence de toutes les composantes dans lesquelles de telles tendances s’entendent ou se divisent. C’est-à-dire que n’a pas de sens l’unité d’action entre des parties des différents courants politiques alors que les autres… parties restent en dehors, avec bien sur une attitude critique et antagoniste.
Et bien, vous (le CCI) vous faites partie d’une tendance politique qui se répartit désormais en plusieurs groupes qui revendiquent chacun l’orthodoxie du CCI du début, comme le font tous les groupes bordiguistes auxquels vous vous adressez, en plus de nous.
Tout ce que vous écrivez dans votre "appel" à propos de resserrer les rangs révolutionnaires face à la guerre devrait être valable avant tout au sein de votre tendance, comme il en irait au sein des tendances bordiguistes.
Franchement, ce serait plus sérieux qu’un appel comme celui-ci soit adressé justement à la FICCI et à l’ex-FECCI, comme il serait sérieux que Programma Comunista ou Il Comunista-Le Prolétaire lancent un appel semblable aux nombreux autres groupes bordiguistes dans le monde. Pourquoi serait-ce plus sérieux ? Parce que cela constituerait une tentative d’inverser la tendance ridicule - si elle n’était pas dramatique – à se diviser toujours plus, au fur et à mesure que s’accroissent les contradictions du capitalisme et les problèmes que cela pose à la classe ouvrière.
Mais il est maintenant évident que dans les deux cas, cette tendance dramatique/ridicule caractérise les deux courants.
Ce n’est pas par hasard, et nous revenons à l’autre question essentielle. La position théorique et la méthode, les positions politiques, la conception de l’organisation du CCI (comme de Programma Comunista du début) ont de toute évidence … des défauts, si sur cette base apparaissent des ruptures et des scissions chaque fois que les problèmes du capitalisme et des rapports de classe s’exacerbent.
Si 60 ans après la constitution du PC Internationaliste en Italie et 58 ans après la fin de la II Guerre mondiale, deux des trois tendances présentes dans la Gauche Communiste entre les deux guerre se sont morcelées, il doit y avoir une raison.
Nous insistons : il ne s’agit pas d’une absence de croissance ou d’un manque d’enracinement dans la classe ouvrière ; ceux ci dépendent de la difficulté extrême de la classe à sortir de la défaite historique de la contre-révolution stalinienne. Nous posons ici, au contraire, le problème de la fragmentation de ces tendances politiques en une constellation de groupes, chacun revendiquant l’orthodoxie. La raison de ceci réside – comme nous l’avons soutenu en plusieurs occasions – dans la faiblesse de … l’orthodoxie, dans son incapacité donc à comprendre et à expliquer la dynamique du capitalisme et à élaborer les orientations politiques nécessaires qui en découlent. En conclusion, il nous semble que l’objectif de recomposer la Gauche Italienne dans un cadre politique unitaire est désormais inatteignable, vu que deux de ses composantes manifestent une impuissance notoire à expliquer les événements en termes cohérents avec la réalité et, à cause de cette impuissance, ne réussissent qu’à se fragmenter encore plus.
Evidemment, cela ne signifie pas, de notre part, une fermeture sur nous mêmes et – de la même manière que nous avions su prendre des initiatives adéquates pour rompre la glace dans les lointaines années 76 et déclencher une nouvelle dynamique dans le débat au sein du camp politique prolétarien – nous chercherons aujourd’hui à prendre les initiatives propres à dépasser le vieux cadre politique, désormais bloqué, et à rénover la tradition révolutionnaire et internationaliste dans un nouveau processus d’enracinement dans la classe.
° ° °
La réponse du PCI du 29 mars
Camarades,
Nous avons bien reçu votre lettre du 24 mars, qui contenait aussi votre lettre précédente du 11 février. Nous avons déjà eu oralement l'occasion de répondre à la proposition contenue dans cette dernière lors d'une réunion de lecteurs et nous y reviendrons publiquement sur les colonnes du Prolétaire. Même s'il semble que vous abandonnez l'idée d'un texte commun, votre nouvelle proposition relève du même frontisme politique et ne peut donc recevoir de notre part que la même réponse négative.
Avec nos salutations communistes,
Notre prise de position sur les réponses
Ce n'est pas la première fois que le CCI lance un appel en direction des groupes du Milieu Politique Prolétarien en vue d'une intervention commune face à l'accélération de la situation mondiale. Comme le rappelle notre courrier, nous avions déjà lancé un tel appel en mars 1999 face au déchaînement de la barbarie guerrière au Kosovo. L'essentiel de l'argumentation alors développée dans les articles que nous avions écrits à l'époque à propos des réponses négatives qu'il avait sucitées[1] est encore à notre sens tout à fait adapté à la situation actuelle. Néanmoins, si nous estimons nécessaire de prendre brièvement position à propos de réponses négatives qui nous sont à nouveau parvenues, c'est pour prendre acte d'une démarche politique que nous considérons préjudiciable aux intérêts historiques du prolétariat, étant entendu que, dans de prochains articles, nous reviendrons de façon plus exhaustive sur le sujet. Le PCI (Le Prolétaire) a d'ailleurs annoncé dans sa lettre qu'il ferait de même dans les colonnes de sa presse.
Nous nous limiterons donc à une considération des arguments donnés par les deux groupes pour rejeter nos deux propositions : la diffusion d’un document contre la guerre sur la base de nos positions internationalistes communes, et l’organisation de réunions destinées à permettre à la fois une dénonciation commune de la guerre et la confrontation des divergences entre nos organisations.
Le PCI et son petit dénominateur commun
La lettre très brève du PCI (Le Prolétaire) considère que notre appel revient à faire du "frontisme". Cette réponse rejoint celle qui nous a été donnée oralement à la permanence du PCI à Aix-en-Provence le 1er mars, où on nous a dit également que la vision du CCI revenait à chercher le "plus petit dénominateur commun" entre les organisations. Par ailleurs, ces arguments très sommaires sont en cohérence avec ceux – plus développés sans être pour autant plus convaincants – mis en avant dans une polémique à notre égard publiée dans Le Prolétaire n°465. Celle-ci nous permet d'aborder brièvement les conceptions organisationnelles du PCI.
Disons tout de suite que cet article représente un pas en avant par rapport à l'attitude du PCI des années 1970/80. Alors que nous avions l'habitude de nous affronter à une organisation qui se considérait déjà comme le "parti compact et puissant" et unique guide de la révolution prolétarienne dont le seul programme devait être celui, "invariant", de… 1848, le PCI d'aujourd'hui nous dit : "Bien loin de nous croire 'seuls au monde', nous défendons au contraire la nécessité de la critique programmatique intransigeante et de la lutte politique contre les positions que nous estimons fausses et les organisations qui les défendent".
Le Prolétaire semble penser que nous voulons attirer des éléments pour aller vers la formation du parti sur la base du plus petit dénominateur commun. A cela, il oppose une méthode qui considère que toutes les autres organisations et leurs positions sont à combattre au même titre, c’est-à-dire qu’il ne fait pas de distinction entre les organisations qui maintiennent une position internationaliste et des organisations trotskystes ou staliniennes qui ont, depuis longtemps, abandonné le terrain de la classe ouvrière par leur soutien plus ou moins explicite à un camp ou à un autre dans la guerre impérialiste. Une telle méthode aboutit nécessairement à penser qu’on est la seule organisation à défendre le programme de la classe ouvrière et qu’en conséquence on constitue la seule base pour la construction du parti et, en dernière analyse à agir comme si on était seul au monde à défendre des positions de classe.
Le PCI constate également que la situation actuelle n'a rien à voir avec celle de Zimmerwald et Kienthal, et considère que notre référence aux principes de Zimmerwald n’est pas de mise parce que basée sur une comparaison abusive. C'est qu'il n'a rien compris – ou ne veut rien comprendre – à notre propos.
Il n’est pas indispensable d’être marxiste pour constater que la situation d'aujourd'hui n’est pas identique à celle de 1917, ni même à celle de 1915, l'année de Zimmerwald. Néanmoins, il existe bien des traits significatifs communs à ces deux périodes : la guerre impérialiste y est présente sur le devant de la scène de l'histoire, impliquant pour les éléments avancés de la classe ouvrière qu’une question prime sur toutes les autres : celle de l'internationalisme contre cette guerre. Il est de la responsabilité de ces éléments de faire entendre leur voix contre le bourbier de la propagande et de l'idéologie bourgeoises. Parler de "frontisme" et de "petit dénominateur commun", non seulement ne permet pas de faire ressortir les divergences entre internationalistes mais est facteur de confusion dans la mesure où la vraie divergence, la frontière de classe qui sépare les internationalistes de toute la bourgeoisie, de la droite à l'extrême gauche, se trouve mise sur le même plan que les divergences entre les internationalistes.
L’accusation de "frontisme" se base en fait sur une erreur profonde quant à la nature réelle du frontisme, tel qu’il a été compris et dénoncé par nos prédécesseurs de la Gauche communiste. Ce terme fait référence aux tactiques adoptées par une 3e Internationale qui essayait – mais de façon erronée et opportuniste – de briser l’isolement de la révolution russe. Par la suite, et dans le processus de sa dégénérescence, l’Internationale communiste est de plus en plus devenue un simple instrument de la politique étrangère de l’Etat russe et s'est servie de la tactique du frontisme comme instrument de cette politique. Le frontisme – tel le "front unique ouvrier à la base" prôné par l’IC, était donc une tentative de créer une unité dans l’action entre les partis de l’Internationale restés fidèles à l’internationalisme prolétarien, et les partis sociaux-démocrates en particulier qui avaient soutenu l’effort de guerre de l’Etat bourgeois en 1914. C’est-à-dire que le frontisme essayait de créer un front unique entre deux classes ennemies, entre les organisations du prolétariat et celles passées irrémédiablement dans le camp de la bourgeoisie.
En se réfugiant derrière les différences de période historique et le rejet du frontisme, le PCI esquive les vraies questions et les responsabilités qui incombent aujourd'hui aux internationalistes. Lorsque nous faisons appel à l'esprit de Lénine à Zimmerwald, c'est au niveau des principes. Quoi que le PCI en pense, nous sommes d'accord avec lui sur la nécessité de la critique programmatique et de la lutte politique. Nous aussi, nous combattons les idées que nous considérons fausses mis à part que, comprenant la différence de nature qui existe entre les organisations de la bourgeoisie et celles du prolétariat, ce sont les positions politiques de ces dernières que nous combattons et non les organisations.
"Le parti unique qui guidera demain le prolétariat dans la révolution et la dictature ne pourra naître de la fusion d'organisations et donc de programmes hétérogènes, mais de la victoire bien précise d'un programme sur les autres (…) il devra avoir un programme lui aussi unique, non équivoque, le programme communiste authentique qui constitue la synthèse de tous les enseignements des batailles passées…".
Nous aussi, nous estimons que le prolétariat ne saura faire la révolution sans avoir été capable de faire surgir un parti communiste mondial basé sur un seul programme,[2] synthèse des enseignements du passé. Mais là où le bât blesse, c'est de savoir comment ce parti pourra surgir. Nous ne croyons pas qu'il pourra jaillir tout prêt au moment révolutionnaire, comme Athéna de la tête de Zeus, mais qu'il doit être préparé dès maintenant. C’est justement ce type de préparation qui a fait cruellement défaut à la 3e Internationale. Pour cette préparation, deux choses sont nécessaires : premièrement, délimiter clairement les positions internationalistes de tout le fatras gauchiste qui revient toujours à défendre telle ou telle fraction bourgeoise dans la guerre impérialiste ; et deuxièmement, permettre que les divergences qui existent au sein de ce camp internationaliste puissent être confrontées dans le feu du débat contradictoire. Mettre aujourd'hui la formation du parti mondial sur le même plan que la défense de l'internationalisme contre la guerre impérialiste, c'est vraiment faire preuve d'idéalisme, en tournant le dos à un besoin urgent de la situation actuelle au nom d'une perspective historique qui ne pourra éclore qu'à partir d'un développement massif de la lutte de classe et du travail préalable de clarification et de décantation chez les minorités révolutionnaires.
Quant au rejet de "la fusion d'organisations" par le Prolétaire, il ne fait qu’exprimer, de la part de cette organisation, un oubli de l'histoire : doit-on lui rappeler que l'appel à la constitution de la 3e Internationale ne s’adressait pas uniquement à des bolcheviks, ni même qu'à des sociaux-démocrates restés fidèles à l'internationalisme comme le groupe Spartacus de Rosa Luxemburg et de Liebknecht. Il s’adressait aussi à des anarcho-syndicalistes notamment la CNT espagnole, à des syndicalistes révolutionnaires comme Rosmer et Monatte en France et comme les IWW américains, à des "industrial unionists" du mouvement des shop-stewards en Grande-Bretagne, ou encore à des De Leonistes comme le SLP écossais de John Maclean. Le parti bolchévique lui-même, à peine quelques mois avant la révolution d'Octobre, intègre en son sein l'organisation inter-rayons de Trotsky qui comprend d'anciens mencheviks internationalistes. Evidemment, il ne s’est pas agi d'une fusion "oecuménique" mais d’un regroupement des organisations prolétariennes restées fidèles à l’internationalisme pendant la guerre autour des conceptions des bolcheviks, dont l’évolution des faits historiques et surtout de l’action ouvrière avaient démontré la validité. Cette autre expérience historique vient illustrer la non validité de l’idée du PCI selon laquelle une fusion d'organisations équivaudrait à une fusion de programmes.
Aujourd'hui, lever bien haut le drapeau de l'internationalisme et créer des aires de débat au sein du camp internationaliste permettrait aux éléments en recherche d'une clarté révolutionnaire d'apprendre à déjouer toute la propagande trompeuse de la bourgeoisie démocratique, pacifiste et gauchiste, d'apprendre à se tremper dans la lutte politique. Le PCI dit vouloir combattre le CCI, son programme, ses analyses, sa politique, et "mener une lutte politique sans compromis contre tous les confusionnistes" (dont le CCI). Fort bien, et nous relevons le défi. Le problème, c'est que pour qu'il y ait un tel combat (nous entendons bien combat politique à l'intérieur du camp prolétarien), les forces opposées doivent se rencontrer dans un cadre – et nous ne pouvons que regretter que le PCI préfère "combattre" à partir de sa chaire professorale et dogmatique plutôt que d'affronter les rigueurs et les réalités d'un débat contradictoire, sous le prétexte que ce dernier serait une "démocratique union oecuménique".[3] Refuser notre proposition, ce n'est pas "combattre" ; au contraire, c'est refuser le combat réel et nécessaire à la faveur d'un combat idéal et irréel.
La réponse du BIPR
Le BIPR donne quatre raisons que nous résumons à l’appui de son refus :
1. Le CCI pense que c’est la classe ouvrière qui empêche l’éclatement de la guerre impérialiste mondiale, on ne peut donc le considérer comme un "interlocuteur valable".
2. La Gauche communiste est morcelée en trois tendances (c’est-à-dire les bordiguistes, le BIPR et le CCI) dont deux (les bordiguistes et le CCI) sont éclatées en différents groupes qui se réclament tous de "l’orthodoxie" d’origine. Pour le BIPR, il n’est pas possible d’envisager une action commune entre ces "tendances" avant que celles-ci ne se soient réunies elles-mêmes (l'ancienne "fraction externe" et l'actuelle "fraction interne" du CCI faisant partie, selon le BIPR, de "notre tendance"): "il est essentiel que l’hypothétique unité d’action organisée entre tendances politiques différentes voie la convergence de toutes les composantes dans lesquelles de telles tendances s’entendent ou se divisent". Dans ce sens, "ce serait plus sérieux qu’un appel comme celui-ci soit adressé justement à la FICCI et à l’ex-FECCI" (ces dernières faisant parti de ce que le BIPR appelle "notre tendance").
3. Le fait que le CCI connaisse des scissions serait le résultat de ses faiblesses théoriques, d’où son "incapacité donc à comprendre et à expliquer la dynamique du capitalisme et à élaborer les orientations politiques nécessaires qui en découlent". De ce fait (et vu que le BIPR nous met dans le même sac que les groupes bordiguistes), le BIPR se trouve aujourd’hui seul survivant valable et valide de la Gauche Italienne.
4. En conséquence de tout cela, il ne resterait plus que le BIPR capable de "prendre les initiatives adéquates" et de "dépasser le vieux cadre politique, désormais bloqué , et à rénover la tradition révolutionnaire et internationaliste dans un nouveau processus d'enracinement dans la classe".
Comment ne pas faire du "travail sérieux"
Avant de répondre sur les questions de fond, il faut déblayer le terrain concernant ces "fractions" qui – selon le BIPR – devraient être les premiers objets de notre sollicitude. En ce qui concerne l’ancienne "Fraction Externe" du CCI nous pensons qu’il serait plus "sérieux" de la part du BIPR de prêter attention aux positions de ce groupe (aujourd’hui connu sous le nom de Perspective Internationaliste) : il s’apercevrait ainsi que, ayant complètement abandonné le fondement même des positions du CCI, l’analyse de la décadence du capitalisme, PI ne se revendique plus de notre plate-forme et ne s'appelle plus "fraction" du CCI. Mais là n’est pas l’essentiel, que ce groupe fasse ou non politiquement partie de notre "tendance" selon le BIPR, si le CCI ne fait pas appel à lui, c'est pour de tout autres raisons que ses analyses politiques. Et le BIPR le sait très bien. Ce groupe s'est fondé sur la base d'une démarche parasitaire, de dénigrement et de calomnie du CCI ; et c'est sur la base de ce jugement politique[4] que le CCI ne le considère pas comme faisant partie de la Gauche communiste. Quant au groupement qui se prétend aujourd’hui "fraction interne" du CCI , c'est encore bien pire. De plus le BIPR, s'il a lu le bulletin n° 14 de la FICCI et notre presse territoriale (voir notre article "les méthodes policères de la FICCI dans RI n° 330) n'est pas sans savoir que les organisations révolutionnaires ne peuvent en aucune façon faire le moindre travail en commun avec des éléments qui se comportent comme des mouchards au bénéfice des forces de répression de l'Etat bourgeois. A moins que le BIPR ne trouve rien à redire à ce type de comportements !
Quelles sont les conditions pour un travail en commun?
Venons-en maintenant à un type d’argumentation méritant de plus amples remarques de notre part : nous serions trop éloignés au niveau des positions politiques pour pouvoir agir ensemble. Nous avons déjà souligné que cette attitude est à mille lieues de celle de Lénine et des bolcheviks à la conférence de Zimmerwald, où ces derniers ont signé un Manifeste commun avec les autres forces internationalistes, malgré le fait que les divisions entre les participants à Zimmerwald étaient assurément bien plus profondes que les divisions entre les groupes internationalistes d’aujourd’hui. Pour donner ne serait-ce qu’un exemple, les socialistes-révolutionnaires qui n’étaient même pas des marxistes et qui ont fini pour la plupart par adopter une position contre-révolutionnaire en 1917, ont participé à la conférence de Zimmerwald.
On voit mal d’ailleurs pourquoi notre analyse du rapport de forces entre les classes au niveau global serait un critère discriminatoire interdisant une intervention commune face à la guerre et, dans ce cadre, un débat contradictoire, sur cette question et d’autres. Nous avons déjà largement et fréquemment expliqué les bases de notre position sur le cours historique dans les pages de cette Revue. La méthode qui sous-tend notre analyse est la même qu’à l’époque des Conférences internationales de la Gauche communiste, initiées par Battaglia Comunista et soutenues par le CCI à la fin des années 1970. Notre position n’est donc pas une découverte pour le BIPR. A propos de ces conférences, BC faisait elle-même explicitement référence à Zimmerwald et à Kienthal : "on ne parvient ni à une politique de classe, ni à la création du parti mondial de la révolution, ni d'autant moins à une stratégie révolutionnaire si l'on ne se décide pas à faire fonctionner, dès à présent, un centre international de liaison et d'information qui soit une anticipation et une synthèse de ce que sera une future Internationale, comme Zimmerwald et encore plus Kienthal, furent l'ébauche de la 3e Internationale" ("Lettre d’appel" de BC à la Première Conférence, 1976).
Qu’est-ce qui a changé depuis cette époque justifiant une moins grande unité entre internationalistes et le refus de notre proposition qui n’a pourtant pas l’ambition de vouloir mettre sur pied un "centre de liaison".
En fait le BIPR devrait prendre davantage de recul sur la situation actuelle et relativiser l’importance qu’il accorde à ce qu’il estime être notre "analyse erroné du rapport de force entre les classes". En effet, ’il y a au moins une chose qui a changé à plusieurs reprises depuis l'époque des conférences, c’est bien l’analyse du BIPR du rapport de forces entre les classes et des facteurs qui ont empêché l’éclatement d’une nouvelle guerre mondiale avant 1989. Nous avons lu vraiment toutes sortes d'explications de sa part à ce sujet : à un moment, la guerre n'aurait pas éclaté parce que les blocs impérialistes étaient insuffisamment consolidés – alors que jamais dans l’histoire on n’a vu deux blocs autant coulés dans le béton que le bloc américain et le bloc russe. À un autre moment, c’était la terreur inspirée à la bourgeoisie par l’idée d'une guerre nucléaire qui aurait retenu celle-ci. Et enfin, l’ultime trouvaille que le BIPR a maintenue jusqu’à l’effondrement du bloc russe sous les coups de boutoir de la crise économique, c’était l’idée que la troisième guerre mondiale n’aurait pas éclaté à cause... du niveau insuffisamment profond de la crise économique !
Rappelons que deux mois avant la chute du mur de Berlin, le CCI a affirmé que la nouvelle période qui s'ouvrait serait marquée par la désagrégation des blocs et, que deux mois après, il écrivait que cette situation allait aboutir à un chaos grandissant, nourri surtout par l'opposition des puissances impérialistes de second et de troisième ordre aux tentatives des Etats-Unis de maintenir et de renforcer leur rôle de gendarme du monde (voir à ce sujet les numéros 60 et 61 de notre Revue). Le BIPR par contre, après avoir évoqué pendant un certain temps l'hypothèse d'une nouvelle expansion de l'économie mondiale grâce à la "reconstruction" des pays de l'Est,[5] s'est mis à défendre la notion d'un nouveau bloc basé sur l'Union européenne et qui rivaliserait avec les Etats-Unis. Aujourd'hui il est évident que la "reconstruction" des pays de l'ancien bloc de l'Est a fait long feu, alors qu'avec l'éclatement de la nouvelle guerre en Irak, l'UE n'a jamais été aussi divisée, aussi incapable d'agir de façon unie au niveau d'une politique étrangère commune, aussi loin de constituer ne serait-ce qu'un semblant de bloc impérialiste. Cette divergence entre le plan économique (l'élargissement et l'unification de l'Europe au niveau économique : mise en place de l'Euro, arrivée de nouveaux pays membres) et le plan impérialiste (l'impuissance totale et évidente de l'Europe dans ce domaine) ne fait que souligner cet aspect fondamental de la dynamique du capitalisme dans sa période de décadence que le BIPR refuse toujours de reconnaître : les conflits impérialistes ne sont pas le fruit direct de la concurrence économique, mais la conséquence d'un blocage économique à un niveau beaucoup plus global de la société capitaliste. Quels que soient les désaccords entre nos organisations, on est en droit de se demander sur quoi le BIPR fonde son jugement que lui-même, contrairement au CCI, serait capable de rendre compte de "la dynamique du capitalisme".
Les choses ne sont pas si claires non plus, quant à l’analyse de la lutte de classe. Le BIPR reproche au CCI de surestimer la force du prolétariat et son analyse du cours historique. Pourtant, c'est bien le BIPR, qui a une tendance regrettable à se laisser emporter par l’enthousiasme du moment à chaque fois qu’il perçoit quelque chose qui ressemblerait à un mouvement "anti-capitaliste". Sans entrer dans les détails, rappelons seulement le salut de Battaglia Comunista aux mouvements en Roumanie dans un article intitulé "Ceaucescu est mort, mais le capitalisme vit encore": "La Roumanie est le premier pays dans les régions industrialisées dans lequel la crise économique mondiale a donné naissance à une réelle et authentique insurrection populaire dont le résultat a été le renversement du gouvernement en place (…) en Roumanie, toutes les conditions objectives et presque toutes les conditions subjectives étaient réunies pour transformer l'insurrection en une réelle et authentique révolution sociale". Lors des évènements en Argentine en 2002, le BIPR est toujours en train de prendre les révoltes interclassistes contre des gouvernements corrompus pour des insurrections classistes et prolétariennes : "[Le prolétariat] est descendu spontanément dans la rue, entraînant derrière lui la jeunesse, les étudiants, et des parties importantes de la petite bourgeoisie prolétarisée et paupérisée comme lui. Tous ensembles, ils ont exercé leur rage contre les sanctuaires du capitalisme, les banques, les bureaux et surtout les supermarchés et autres magasins qui ont été pris d’assaut comme les fours à pain au Moyen-Age (…) la révolte n’a pas cessé, s’étendant à tout le pays, assumant des caractéristiques toujours plus classistes. Jusqu’au siège du Gouvernement, monument symbolique de l’exploitation et de la rapine financière, qui a été pris d’assaut".[6]
En revanche, le CCI, malgré sa "surestimation idéaliste" des forces du prolétariat, n'a cessé de mettre en garde contre les dangers que la situation historique globale fait courir à la capacité du prolétariat à mettre en oeuvre sa perspective, en particulier depuis 1989, et contre les emballements immédiatistes et sans lendemain pour tout ce qui bouge. Alors que le BIPR s’enthousiasmait pour les luttes en Roumanie, nous écrivions: "Face à de telles attaques, le prolétariat [de l’Europe de l’Est] va se battre, va tenter de résister (...) Mais la question est : dans quel contexte, dans quelles conditions vont se dérouler ces grèves? La réponse ne doit souffrir d’aucune ambiguïté: une extrême confusion due à la faiblesse et l’inexpérience politique de la classe ouvrière à l’Est, inexpérience rendant particulièrement vulnérable la classe ouvrière à toutes les mystifications démocratiques, syndicales et au poison nationaliste (...) On ne peut pas exclure la possibilité, pour des fractions importantes de la classe ouvrière, de se faire embrigader et massacrer pour des intérêts qui lui sont totalement opposés, dans des luttes entre cliques nationalistes ou entre cliques ‘démocratiques’ et staliniennes" (on ne peut s’empêcher de penser à Grozny, à la guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan...). Quant à la situation en Occident, nous écrivions: "Dans un premier temps, l’ouverture du ‘rideau de fer’ qui séparait en deux le prolétariat mondial ne permettra pas aux ouvriers d’Occident de faire bénéficier leurs frères de classe de leur expérience (...) au contraire, ce sont les illusions démocratiques particulièrement fortes parmi les ouvriers de l’Est (...) qui vont venir se déverser à l’Ouest...".[7] On ne peut guère dire que ces perspectives ont été démenties depuis.
Notre but ici n’est pas d'entrer dans le débat sur cette question – ce qui exigerait un développement bien plus important de notre part[8] – encore moins de prétendre que le BIPR se trompe systématiquement et que le CCI aurait un monopole dans la capacité d'analyse de la situation : nous voulons seulement montrer que la caricature que nous présente le BIPR d’un CCI indécrottablement "idéaliste" à cause de ses analyses erronées parce que non basées sur le matérialisme strictement économique affectionné par le BIPR, et d’un BIPR seul capable de "comprendre et expliquer la dynamique du capitalisme" ne correspond pas vraiment à la réalité. Les camarades du BIPR pensent que le CCI est idéaliste. Soit. Pour notre part nous pensons que le BIPR est trop souvent empêtré dans un matérialisme vulgaire des plus plats. Mais par rapport à ce qui unit les internationalistes face à la guerre impérialiste, par rapport à la responsabilité qu'ils pourraient prendre et à l'impact qu'une intervention en commun pourrait avoir, c'est franchement secondaire, et n'empêcherait en aucune façon de débattre, approfondir et clarifier les divergences théoriques qui les séparent, au contraire. Nous sommes convaincus que faire "la synthèse de toutes les batailles passées" sera un travail indispensable pour la victoire du prolétariat qui permettra que soit tranchée, et pas seulement en théorie, la validité des thèses de ses organisations politiques. Nous sommes tout aussi convaincus que pour le faire, il est nécessaire de délimiter le camp internationaliste et de permettre la confrontation théorique au sein de ce camp. Le Prolétaire refuse cette confrontation pour des raisons principielles, quoique secondaires aujourd’hui. Le BIPR la refuse pour des raisons conjoncturelles et d’analyse. Est-ce "sérieux" ?
Les scissions sont-elles un critère discriminatoire?
La troisième raison que donne le BIPR pour refuser toute collaboration avec nous, c'est le fait que nous avons connu des scissions: "deux des trois tendances présentes dans la Gauche communiste se sont morcelées [et] ne réussissent qu'à se fragmenter encore plus". Le BIPR ne renvoie pas une vision objective de ce qu'il appelle le morcellement de la "tendance CCI", non seulement concernant la démarche responsable politique et militante à laquelle tournent le dos les groupements parasitaires qui gravitent dans l'orbite du CCI, mais également concernant l'importance qu'ils ne représentent pas au niveau d'une présence politique organisée à l'échelle internationale. Par contre, ce qui est une réalité c'est le morcellement entre les organisations qui peuvent légitimement se revendiquer de l'héritage de la gauche italienne. Et concernant l'attitude nécessaire à adopter vis-à-vis de cette situation, Battaglia Comunista a effectué un tournant à 180° par rapport à l'appel que cette organisation avait elle-même lancé avant la première Conférence des groupes de la Gauche communiste: "La conférence devra indiquer aussi comment et quand ouvrir un débat sur des problèmes (…) qui divisent actuellement la Gauche communiste internationale, ceci si nous voulons qu'elle se conclue positivement et ne représente qu'un premier pas vers des objectifs plus vastes et vers la formation d'un front international des groupes de la Gauche communiste qui soit le plus homogène possible, si nous voulons enfin sortir de la tour de Babel idéologique et politique et d'un ultérieur démembrement des groupes existants".[9] A cette époque aussi, Battaglia pouvait considérer que "la gravité de la situation générale (…) impose des prises de positions précises, responsables, et surtout en accord avec une vision unitaire des différents courants au sein desquels se manifeste internationalement la Gauche communiste". Le virage à 180° s'est déjà produit lors des Conférences mêmes : Battaglia a refusé de prendre position, même sur les divergences existant entre nos organisations.[10] Le BIPR refuse de nouveau aujourd'hui. Et pourtant la situation est loin d'être moins grave.
Par ailleurs, le BIPR doit expliquer en quoi le fait de connaître des scissions représenterait une disqualification pour un travail commun entre groupes de la Gauche communiste. Pour aider à remettre les pendules à l'heure, mais sans non plus vouloir faire de comparaisons abusives, on peut faire remarquer qu'à l'époque de la 2e Internationale, parmi tous les partis membres, il y en avait un, en particulier, qui était connu pour ses "luttes internes", ses "conflits d'idées" souvent opaques pour les militants extérieurs, ses scissions, pour une véhémence extrême dans les débats de la part de certaines de ses fractions, et pour des débats menés en son sein autour des statuts. C'était une opinion couramment répandue que, "les russes étaient incorrigibles", et que Lénine, par trop "autoritaire" et disciplinaire" était le premier responsable du "morcellement" du POSDR en 1903. Cela se passait autrement dans le parti allemand qui apparemment avançait d'un pas sûr de succès en succès grâce à la sagesse de ses dirigeants dont le premier n'était autre que le "pape du marxisme", Karl Kautsky. On sait ce qu'il adviendra des uns et des autres…
Quelles initiatives exigées par la situation?
Le BIPR pense qu'il est la seule organisation de la Gauche communiste capable de "prendre les initiatives" et de "dépasser le vieux cadre politique, bloqué désormais".
Nous ne pouvons développer ici en profondeur le désaccord que nous avons à ce sujet avec le BIPR. En tout cas, alors que c'est BC qui a pris la responsabilité d'exclure le CCI des Conférences internationales, puis d'y mettre un terme, alors que c'est le BIPR qui refuse maintenant systématiquement tout effort commun du milieu prolétarien internationaliste, il nous semble particulièrement culotté de venir affirmer aujourd'hui que "le vieux cadre est bloqué".
Pour notre part, malgré la disparition du cadre formel et organisé internationalement des Conférences, notre attitude est toujours restée la même :
- Rechercher, sur la base de positions internationalistes, le travail commun entre les groupes de la Gauche communiste (appel à l'action commune lors des guerres du Golfe en 1991, Kosovo en 1999, réunion publique commune avec la CWO à l'occasion de l'anniversaire d'Octobre en 1997, etc) ;
- Défense du milieu prolétarien (à la mesure de nos moyens très modestes) contre les attaques extérieures et contre l'infiltration de l'idéologie bourgeoise (citons seulement notre défense de la brochure du PCI Auschwitz ou le grand alibi contre les attaques de la presse bourgeoise, notre dénonciation des nationalistes arabes de feu El Oumami qui ont fait éclater le PCI et sont partis avec la caisse, la publicité que nous avons donnée à l'exclusion de nos rangs d'éléments que nous jugeons dangereux pour le mouvement ouvrier, notre rejet des tentatives du LAWV[11] de se faire une respectabilité en galvaudant des éléments de notre plateforme).
Depuis 1980 l'histoire du BIPR est par contre semée de toute une série de tentatives de trouver "un nouveau processus d'enracinement dans la classe". Des tentatives, dans leur écrasante majorité, soldées par un l'échec (liste non-exhaustive) :
- Les forces "sérieusement sélectionnées" par le BIPR et invitées à la 4e "Conférence" de la Gauche communiste se sont limitées dans les faits aux crypto staliniens iraniens de l'UCM ;
- Pendant les années 1980, le BIPR a découvert une nouvelle recette "d'enracinement": les "groupes communistes d'usine" qui sont toujours restés à l'état… de fantasmes ;
- Le BIPR s'est enthousiasmé pour les possibilités grandioses de formation de partis de masses dans les pays de la périphérie du capitalisme ; cela n'a rien donné en dehors de l'éphémère et peu "enraciné" Lal Pataka indien ;
- Avec la chute du mur de Berlin, le BIPR est allé à la pêche dans les anciens partis staliniens des pays de l'Est. Cela n'a rien donné non plus.[12]
Que le BIPR ne s'offusque surtout pas du rappel par nous de cette liste d'illusions déçues. Elle ne nous fait aucunement plaisir, bien au contraire. Mais nous pensons que l'extrême faiblesse des forces communistes dans le monde aujourd'hui constitue une raison supplémentaire pour se serrer les coudes dans l'action et dans la confrontation fraternelle de nos divergences, plutôt que de s'ériger en seuls héritiers de la Gauche communiste.
Nous répondrons présents
Encore une fois, nous sommes obligés de constater la lamentable incapacité des groupes de la Gauche communiste de créer ensemble le pôle de référence internationaliste dont le prolétariat et ses éléments avancés ou en recherche ont un besoin urgent alors que la planète s'enfonce de plus en plus dans le chaos guerrier d'un capitalisme pourrissant.
Ce n'est pas pour autant que nous allons abandonner nos convictions, et le jour où les autres organisations de la Gauche communiste auront compris la nécessité de l'action commune nous répondrons : présents!
Jens, 7/04/03
1 Voir à ce sujet nos articles "A propos de l'appel lancé par le CCI sur la guerre en Serbie ; "L'offensive guerrière de la bourgeoisie exige une réponse unie des révolutionnaires" dans la Revue Internationale n°98 et "La méthode marxiste et l'appel du CCI sur la guerre en ex-Yougoslavie" Revue Internationale n°99".
2 Nous n'entrons pas ici dans la discussion de la vision bordiguiste du parti "unique" ; si la tendance à l'homogénéisation du prolétariat devra, comme l'histoire l'a montré, amener à la création d'un seul parti, le "décréter" comme un principe intangible, préalable à toute activité entre courants internationalistes comme le font les bordiguistes, c'est tourner le dos à l'histoire et se gargariser de mots.
3 Nous ne revenons pas ici sur la question de nos prétendues "méthodes administratives" que le PCI fustige dans le même article, de façon tout à fait irresponsable d’ailleurs en prenant pour argent comptant la parole de nos détracteurs. La question est la suivante : peut-il exister, oui ou non, des mœurs inacceptables au sein des organisations communistes qui ainsi peuvent être amenées à exclure des militants qui enfreignent gravement les règles de fonctionnement. Les camarades du PCI devraient se réapproprier la méthode de nos prédécesseurs à propos de ce genre de question.
4 Voir les "Thèses sur le parasitisme", dans la Revue internationale n°94.
5 En décembre 1989, Battaglia Comunista publie un article "Effondrement des illusions sur le socialisme réel" où on peut lire notamment: "L'URSS doit s'ouvrir aux technologies occidentales et le COMECON doit faire de même, non – comme le pensent certains [désigne-t-on le CCI?] – dans un processus de désintégration du bloc de l'Est et de désengagement total de l'URSS des pays de l'Europe, mais pour faciliter, en revitalisant les économies du COMECON, la reprise de l'économie soviétique".
6 Article "Ou le parti révolutionnaire et le socialisme, ou la misère généralisée et la guerre !" publié sur www.ibrp.org [4]
7 Voir la Revue Internationale n°60, 1er trimestre 1990.
8 Voir, entre autres, nos articles sur "Le cours historique", Revue internationale n°18, "Le concept de cours historique dans le mouvement révolutionnaire", Revue internationale n°107.
9 Juin 1976, c’est nous qui soulignons. Cette détermination initiale de BC n'a duré que peu de temps pendant les Conférences, et nous avons déjà largement dénoncé son incohérence dans la Revue internationale n°76 entre autres. Les citations sont de la lettre d’appel de Battaglia Comunista à la première Conférence, laquelle est publiée dans la brochure des textes et procès-verbal de celle-ci.
10 Pendant la 2e Conférence, Battaglia Comunista a systématiquement refusé la moindre prise de position commune: "Nous sommes opposés, par principe, à des déclarations communes, car il n'y a pas d'accord politique" (BC, intervention à la 2e Conférence).
11 Los Angeles Workers’ Voice, qui représentait le BIPR jusqu’à récemment aux Etats-Unis.
12 Voir la Revue Internationale n°76 pour une analyse plus détaillée.
Nous republions ci-aprés un article écrit par Léon Trotsky au milieu de l'année 1917, quelques semaines après son retour des Etats-Unis motivé par le soulèvement révolutionnaire de février en Russie. Ce dernier avait entrainé le remplacement du Tsra par un gouvernement provisoire "démocratique bourgeois". Il existait depuis lors en Russie une situation de double pouvoir, l'un bourgeois et l'autre prolétarien : d'un coté le gouvernemcnt provisoire et de l'autrd la classe ouvriére organisée en conseils ouvriers (soviets). Le gouvernement provisoire, ainsi que les partis alors majoritaires dans les soviets, les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires (SR), s'engagent à continuer la guerre contre la volonté du prolétariat, à poursuivrc le programme impérialiste du capital russe lié par des traités avec les autres puissances de 1'Entente (France et Grande-Bretagne) contre l’Allemagne-Autriche ([1] [7]).
La raison à la republication de ce texte ne tient pas seulement à son intéret historique,mais surtout au fait qu'il est encore tout à fait d'actualité malgré des diffiérences entre la situation présente et celle 1917. En effet, bien que nous ne soyons confrontés actuellement ni à la guerre mondiale ni à une situation révolutionnaire, les questions centrales traitées par l'article "Le pacifisme supplétif de l’impérialisme" sont fondamentalement les mêmes qui se posent ajourd'hui au prolétariat dans tous les pays, quoi qu'en disent les banderolles pacifistes ou les justifications des "va-t’en guerre" dans les différents pays.
Trotsky se situe dès le début de la Première guerre mundiale au côté des internationalistes qui dénoncent tous les camps belligérants et les sociaux-patriotes qui mobilisent le prolétariat pour le carnage. Dés l'automne 1915, avec sa contribution "La guerre et l’Internationale", il est parmi les premiers à attaquer les traîtres de la Sociale-Démocratie qui défendent l' impérialisme de leur Etat national au nom du "progrès" ou de la "défense natianale". Mais les révolutionnaires du passé ne dénonçaient pas seulement les belligérants et les sociaux-chauvins comme Plekhanov et Scheidemann, ils dénonçaient aussi les neutres et les pacifistes, surtout les sociaux-pacifistes comme Turati et Kautsky. Lénine écrivait en janvier 1917 qu’il y a une unité de principe entre les deux catégories et que tous les deux - sociaux-chauvins et sociaux-pacifistes - sont les serviteurs de l'impérialisme : « Les uns le servent en présentant la guerre impérialiste comme ‘la défense de la patrie’, les autres défendent le même impérialiste en le déguisant par des phrases sur la ‘paix démocratique’, la paix impérialiste qui s’annonce aujourd’hui. La bourgeoisie impérialiste a besoin de larbins de l’une et de l’autre sorte, de l’une et de l’autre nuance : elle a besoin des Plékhanov pour encourager les peuples à se massacrer en criant ‘A bas les conquérants’ ; elle a besoin des Kautsky pour consoler te calmer les masses irritées par les hymnes et dithyrambes en l’honneur de la paix ». Les internationalistes ont toujours partagé le rejet de tous ccs slogans pacifistes qu'on entend maintenant.
Actualité des questions
Le pacifisme n'est rien de nouveau. Ses caractéristiques sont toujours et partout les mêmes : ne pas mettre en cause l'ordre social qui produit nécessairement les guerres ; défendre la logique dominante bourgeoise, particulièrement la démocratie ; propager « la doctrine de l’harmonie sociale entre des intérets de classe différents » (comme le dit Trotsky) et son pendant au niveau des rapports entre Etats nationaux : "l’attenuation graduelle et la régulation des conflits nationaux". Son but n'est pas d'empêcher mais de préparer et d'accompagner les guerres impérialiste,.
Le poids énorme de la propagande pacifiste actuelle se mesure à l'ampleur des manifestations "anti-gucrre" qui ont été organisées par la bourgeoisic : pour certaines d'entre elles, jamais la même "cause" n'avait mobilisé autant de manifestants le même jour à l'échelle planétaire. Comme nous l'avons déjà montré dans les articles de la presse territoriale ( World Revolution, Révolution Internationale, Weltrerévolutionld, etc.) une telle propagande a pour fonction d'empêcher la remise en cause du capitalisme, de comprendre que la guerre est l'expression des rivalités interimpérialistes entre tous les Etats, engendrées par la concurrence capitaliste dans la défense de leurs intérêts nationaux respectifs.
C’est carrément une véritable "union sacrée" derrière la bourgeoisie nationale qui est mise en avant par certains Etats, en Allemagne et en France notamment, où la propagande est nettement marquée par une tonalité anti-américaine, encouragée et soutenue par la quasi-totalité des fractions politiques de la bourgeoisie nationale. Il s'agit de nourrir dans les populations un sentiment anti-américain en désignant les Etats-Unis conune les seuls "fauteurs de guerre", l'adversaire impérialiste "numéro1" par exellence, afin de dévoyer l'hostilité envers la guerre sur un terrain bourgeois et même patriotique. A l'opposé de cela, le mot d'ordre de Karl Lieblnecht et des internationalistes pendant la Première guerre mondiale était : "L'ennemi principal se trouve dans notre propre pays !" ([2] [8])
Aujourd'hui, comme dans le passé, le pacifisme est le meilleur complice du boutrrage de crâne belliciste. Cette idéologie bourgeoise est un véritable poison pour la classe ouvrière. Au-delà de la crapulerie de tous ceux qui colportent une telle mystification pour masquer leur idéologie nationaliste, le pacifisme vise un objectif bien particulier : récupérer la crainte et l'aversion des ouvriers devant la menace de guerre pour empoisonner leur conscience et les amener à soutenir un camp bourgeois contre un autre.
C'est pour cela que, à chaque fois que la bourgeoisie a eu besoin de faire accepter aux prolétaires sa logique meurtrière, elle a offert une place de choix au pacifisme au sein d'un vaste partage des tâches entre les différentes fractions impérialistes du capital mondial.
Ce qui définit le pacifisme, ce n'est pas la revendication de la paix. Tout le monde veut la paix. Les va-t-en guerre eux-mêmes ne cessent de clamer qu'ils ne veulent la guerre que pour mieux rétablir la paix. Ce qui distingue le pacitisme, c'est de prétendre qu'on peut lutter pour la paix, en soi, sans toucher aux fondements du monde capitaliste. Les prolétaires qui, par leur lutte révolutionnaire en Russie et en Allemagne, mirent fin à la Première guerre mondiale, voulaient eux aussi la fin de la misère. Mais s'ils ont pu faire aboutir leur combat, c'est parce qu'ils ont su le mener non pas AVEC les "pacifistes" mais malgré et CONTRE eux. A partir du moment où il devint clair que seule la lutte révolutionnaire permettait d'arrêter la boucherie impérialiste, les prolétaires de Russie et d'Allemagne se sont trouvés confrontés non seulement aux "faucons" de la bourgeoisie, mais aussi et surtout à tous ces pacifistes de la première heure (mencheviks, socialistes révolutionnaires, sociaux-patriotes) qui, armes à la main, ont défendu ce dont ils ne pouvaient plus se passer et caqui leur était le plus cher, l’Etat bourgeois. Pour cela, ils devaient rendre inoffensive pour le capital la révolte des exploités contre la guerre.
Entre le pacifisme et les révolutionnaires, il y a une frontière de classe. Les révolutionnaires, les internationalistes comme Lénine, Luxembourg et Trotsky luttaient pour l'action des masses prolétaires sur leur terrain de classe, pour la défense de leurs conditiuns de vie : "Ou bien se sont les gouvernements bourgeois qui font la paix, comme ils font la guerre, , ensuite, comme après chaque guerre l’impérialisme restera la dominante et s’ensuivront fatalement un nouveau réarmement, des guerres, la ruine, la réaction et la barbarie. Ou bien vous rassemblez vos forces pour un soulevement révolutionnaire, pour combattre afin d’obtenir le pouvoir politique et dicter VOTRE paix à l’extérieur et à l’intérieur. " (R. Luxembourg, Spartacusbriefe n° 4, avril 1917).
Malgré la différence de situation, les questions principales qui se posent aujourd'hui avce l'omniprésence de la guerre et l'immense campagne pacifiste sont les mêmes que celles soulevées dans l'article d Trosky "le pacifisme, supplétif de l’impérialisme".
Le lien entre pacifisme et démocratie
Trotsky montre que le pacifisime et la démocratie ont en commun la même lignée historique. C’est la fiction de l'égalité et de la liberté de chaque individu dans la société capitaliste qui est, selon laconception bourgeoise, la condition nécessaire pour le contrat entre le travailleur et son exploiteur. Et selon cette même idéologie, les rapports entre les nations devraient aussi obéir aux mêmes lois de l'égalité et de la "raison". « Mais, sur ce point, elle s’est heurtée à la guerre, c'est-à-dire une façon de régler les problèmes qui représente une négation totale de la ‘raison’. (…) Le réalisme capitaliste joue avec l’iéde d’une paix universelle fondée sur l’harmonie de la raison, et il le fait d’une façon peut-être encore plus cynique qu’avec les idées de liberté, d’égalité, de fraternité. Le capitalisme a développé la technique sur une base rationnelle mais il a échoué à rationnaliser les conditions économiques. »
Trotsky dénonce non seulement les pacifistes officiels à la Wilson et "d'opposition" à la Bryan ([3] [9]), mais aussi la petite bourgeoisie qui "à toujours été le meilleur gardien de l'idéologie democratique, de toutes ses traditions et ses illusions".
Ce qu'il ne pouvait pas prévoir cependant, c'est le poids énorme qu'allait prendre cette idéologie démocratique 80 ans plus tard, dans la phase ultime du capitalisme, celle de la décomposition. Par manque de perspective dans la société, l'idéologie démocratique qui correspond à la production généralisée de marchandises s'impose spontanément. "La démocratie bourgeoise avait absolument besoin de l’égalité juridique pour permettre à la libre concurrence de s’épanouir", disait Trotsky. La concurrence, le "chacun pour soi" sont portés à leurs limites les plus extrêmes dans le capitalisme en décomposition, avec l'atomisation, l'aliénation accentuée et la guerre de tous contre tous. Dans cette phase ultime du capitalisme, l'idéologie démocratique pénètre tous les rapports dans la société, et la démocratie devient la justitication et le prétexte pour tous et chacun : Chirac et Schroder s'opposent à l'intervention en Irak au nom de la démocratie ; Bush et Powell la décident pour soi-disant appapporter la démocratic aux peuples arabes. En d'autres termes, on peut appliquer la torture au nom de la démocratie, la proscrire au nom de la démocratie et torturer démocratiquement, c'està-dire seulement si c'est nécessaire au sens de l'article X de la loi Y qui a été adoptée "démocratiquement".
Et ce n'est pas par hasard si, aujourd'hui encore une fois, le pacifisme est le messager de la logique démocratique. Ce n'est pas par naïveté mais par cynisme que des organisations pacifistes opposent aujourd'hui à la guerre les "droits de l'homme" et "l'aide humanitaire" en escamotant le fait que toutes les guerres, depuis Reagan et surtout depuis l'effondrement du bloc de l'Est, ont été menées par les puissances occidentales au nom des droits de l'homme et sous la bannière "d'interventions humanitaires".
Les pacifistes et les démocrates appellent la "population" en général, les "citoyens" à se mobiliser contre la guerre, tandis que les révolutionnaires ont toujours montré que c'est seulement la lutte du prolétariat sur son propre terrain de classe , pour ses propres objectifs, qui peut mettre fin à la guerre. Avec le pacifisme, le prolétariat ne peut qu'être enchaîné à la défense d'un camp impérialiste contre un autre : il ne petit que perdre sa propre identité de classe en se laissant noyer dans la "population" en général, toutes classes confondues, au milieu d'un gigantesque mouvement "citoyen" dans lequel il lui est totalement impossible d'affirmer ses intérêts propres. Ceux d'une classe qui n'a pas de patrie, pas de frontières et pas d'intérêts nationaux à défendre. Les trotskistes d'aujourd'hui ont depuis longtemps trahi le programme de Lénine, Trotsky, Luxembourg ([4] [10]) et cela s'illustre encore ajourd'hui lorsqu'ils sont tout à fait partie prenante des mobilisations pacifistes où certains d'entre eux s'expriment de la sorte : "Développer le mouvement contre la guerre le plus large, le plus actif, le plus diversifié possible est un éléments nécessiare pour stopper une guerre, pour créer les conditions afin que le peuple d’Irak puisse choisir son avenir"(tract du 05/03/2003 du "Mouvement pour le Socialisme" succursale de la IVe Internationale). Répandrede telles illusions démocratiques et pacifistes, c'est être partie prenante de l'appareil idéologique et politique de son propre impérialisme.
La doctrine de l'harmonie sociale et de la régulation des conflits nationaux
Trotsky raille les illusions des pacifistes qui croient à la possibilité de l'atténuation des conflits entre les Etats impérialistes : "Si l'on croit possible une atténuation graduelle de la lutte des classes, alors on croira aussi à la regulation des conflits nationaux."
Bien que les conflits nationaux se soient multipliés depuis la Première Guerre mondiale, malgré tous les massacres du 20e siècle qui ont prouvé mille fois que le militarisme et la guerre sont devenus le mode de vie permanent du capitalisme décadent, les pacifistes sont toujours là à réclamer l'application du droit international et à exiger l'adoption d'une procédure fonnellede l'ONU.
Les trotskistes d'aujourd'hui font tout pour souiller la mémoire de Trotsky. La LCR en France non seulement prend une position farouchement anti-ainéricaine en parfaite harmonie avec la politique impérialiste de la bourgeoisie française, mais exige en plus "que la France use de son droit de veto à l'ONU contre le déclenchement d'une guerre" afin d'exprimer "notre solidarité aux démocrates d'Irak". Ainsi les trotskistes invoquent l'application des règles de l'ONU, dont la Société des Nations de Wilson était le prédécesseur - et tout cela au nom de la démocratie. On devrait leur demander s'ils ont jamais entendu parler d'un certain Trotsky.
Le pacifisme prépare les guerres
l'article "le pacifisme supplétif de l’impérialisme" montre également avec quelle subtilité les pacifistes mobilisent les masses pour le militarisme et la guerre à travers un raisonnement du type « Tout ce qui est en notre pouvoir pour éviter la guerre, signifie une exutoire à l’opposition des masses sous formes de manifestes inoffensifs. On assure aussi au gouvernement que, l’opposition pacifiste ne créera aucun obstacle à son action ».
Quand Trotsky parle du pacifisme de Wilson et de l'opposition tonitruante de Bryan à la guerre, on ne peut s'empceher de penser à Schröder, l'ancien soixante huitard, et à Fischcr, l'ex-gauchiste "radical", qui sont vraiment les meilleurs représentants dont l'impérialisme allemand pouvait se doter, parce que "si Schrdder peut déclarer la guerre, et Fischer lui-même le soutenir sur ce terrain, alors il s'agit sûrement d'une guerre juste et nécessaire".
Avec la republication de ce texte de Trotsky nous voulons aussi encourager nos lecteurs à se pencher sur l'histoire du mouvement ouvrier et la richesse des enseignements qu'on peu en tirer sur la guerre, mais aussi sur le pacifisme. Une arme essentielle de la classe ouvrière est sa conscience. Celle-ci doit se forger en s'appuyant sur l'histoire du prolétariat, une histoire qui, avec celle de la société de classe, dure déjà depuis trop longtemps. Il faut en finir avec le capitalisme avant qu'il n'en finisse avec l'humanité.
SM (mars 2003)
[1] [11] Pour d’avantage d’éléments sur la situation en Russie lors de l’été 17, lire notre article « 1917 : la révolution russe. Les journées de juillet » dans la Revue internationale n° 90.
[2] [12] Cette formulation est également employée par Lénine dans Le Socialisme ou la guerre, en 1915. Une telle formulation est tout à fait valable dans le contexte de la lutte contre l'opportunismc sous la forme du pacifisme et de la conciliation avec les fractions nationales de la bourgeoisie. Elle ne peut néanmoins pas être généralisée, ses limites tenant au fait que le prolétariat n'a à préférer aucune fraction de la bourgeoisie, pas plus dans les autres pays que dans le sien propre.
[3] [13] William Jennings Bryan, plusieurs fois candidat démocrate aux élections présidentielles aux Etats-Unis de 1913-15, ministre de l’extérieur sous Wilson et défenseur de la neutralité des Etats-Unis lors de la Première Guerre mondiale.
[4] [14] Les trotskistes en général ont trahi l'internationalisme déjà pendant la Deuxième Guerre mondiale en apportant leur soutien à l'une des puissances impérialistes dans l'un des camps belligérants, l'Union Soviétique
Alors que les hommes s'entretuent dans tous les pays, jamais le monde n'a compté autant de pacifistes. Chaque époque historique a non seulement ses techniques et ses formes politiques propres, mais aussi son hypocrisie spécifique. A une certaine période, les peuples s'exterminaient mutuellement au nom des enseignements du christianisme, de l'amour de l'humanité. Désormais, seuls les gouvernements les plus réactionnaires en appellent au Christ. Les nations progressistes se coupent mutuellement la gorge au nom du pacifisme. Wilson entraîne les États-Unis dans la guerre au nom de la Ligue des Nations et de la paix perpétuelle. Kerensky et Tseretelli plaident pour une nouvelle offensive en prétendant qu'elle rapprochera l'arrivée de la paix.
Aujourd'hui, la verve satirique et l'indignation d'un Juvénal ([1]) nous font cruellement défaut. De toute façon, même les armes satiriques les plus corrosives s'avèrent impuissantes et illusoires face à l'alliance triomphante de l'infamie et de la servilité - deux éléments qui se sont développés sans entraves avec cette guerre.
Le pacifisme possède le même lignage historique que la démocratie. La bourgeoisie a tenté d'accomplir une grande oeuvre historique en essayant de placer toutes les relations humaines sous l'autorité de la raison et de remplacer des traditions aveugles et stupides par les outils de la pensée critique. Les contraintes que les guildes faisaient peser sur la production, les privilèges qui paralysaient les institutions politiques, la monarchie absolue tout cela n'était que des vestiges des traditions du Moyen Age. La démocratie bourgeoise avait absolument besoin de l'égalité juridique pour permettre à la libre concurrence de s'épanouir, et du parlementarisme pour administrer les affaires publiques. Elle a cherché également à réguler les relations entre les nations de la même manière. Mais, sur ce point, elle s'est heurtée à la guerre, c'est-à-dire une façon de régler les problèmes qui représente une négation totale de la "raison". Alors, elle a commencé à dire aux poètes, aux philosophes, aux moralistes et aux hommes d'affaires qu'il serait bien plus productif pour eux d'arriver à la "paix perpétuelle". Et c'est cet argument logique qui se trouve à la base du pacifisme.
La tare originelle du pacifisme, cependant, est fondamentalement la même que celle de la démocratie bourgeoise. Sa critique n'aborde que la surface des phénomènes sociaux, elle n'ose pas tailler dans le vif et aller jusqu'aux relations économiques qui les sous-tendent. Le réalisme capitaliste joue avec l'idée d'une paix universelle fondée sur l'harmonie de la raison, et il le fait d'une façon peut-être encore plus cynique qu'avec les idées de liberté, d'égalité et fraternité. Le capitalisme a développé la technique sur une base rationnelle mais il a échoué à rationaliser les conditions économiques. Il a mis au point des armes d'extermination massive dont n'auraient jamais pu rêver les "barbares" de l'époque médiévale.
L'internationalisation rapide des relations économiques et la croissance constante du militarisme ont ôté tout fondement solide au pacifisme. Mais en même temps, ces mêmes forces lui ont procuré une nouvelle aura, qui contraste autant avec son ancienne apparence qu'un coucher de soleil flamboyant diffère d'une aube rosâtre.
Les dix années qui ont précédé la guerre mondiale sont généralement qualifiées de "paix armée", alors qu'il s'est agi en fait d'une période de guerre ininterrompue dans les territoires coloniaux.
La guerre a sévi dans des zones peuplées par des peuples faibles et arriérés; elle a abouti à la participation de l'Afrique, de la Polynésie et de l'Asie, et ouvert la voie à la guerre actuelle. Mais, comme aucune guerre n'a éclaté en Europe depuis 1871, quoiqu'il y ait eu des conflits limités mais aigus, les petits bourgeois se sont bercés d'une douce illusion : l'existence et le renforcement continuel d'une armée nationale garantissaient la paix et permettraient un jour l'adoption d'un nouveau droit international. Les gouvernements capitalistes et le grand capital ne se sont évidemment pas opposés à cette interprétation "pacifiste" du militarisme. Pendant ce temps-là, les préparatifs du conflit mondial battaient leur plein, et bientôt la catastrophe se produirait.
Théoriquement et politiquement, le pacifisme repose exactement sur la même base que la doctrine de l'harmonie sociale entre des intérêts de classe différents.
L'opposition entre États capitalistes nationaux a exactement la même base économique que la lutte des classes. Si l'on croit possible une atténuation graduelle de la lutte des classes, alors on croira aussi à l'atténuation graduelle et à la régulation des conflits nationaux.
La petite bourgeoisie a toujours été le meilleur gardien de l'idéologie démocratique, de toutes ses traditions et ses illusions. Durant la seconde moitié du XIX siècle, elle avait subi de profondes transformations internes, mais n'avait pas encore disparu de la scène au moment même où le développement de la technique capitaliste minait en permanence son rôle économique, le suffrage universel et la conscription obligatoire lui donnèrent, grâce à sa force numérique, l'illusion de jouer un rôle politique. Lorsqu'un petit patron réussissait à ne pas être écrasé par le grand capital, le système de crédit se chargeait de le soumettre. Il ne restait plus aux représentants du grand capital qu'à se subordonner la petite bourgeoisie sur le terrain politique, en se servant de ses théories et de ses préjugés et en leur donnant une valeur fictive. Telle est l'explication du phénomène que l'on a pu observer durant la décennie précédant la guerre : alors que le champ d'influence de l'impérialisme réactionnaire s'étendait et atteignait un niveau terrifiant, en même temps fleurissaient les illusions réformistes et pacifistes dans la démocratie bourgeoise. Le grand capital avait domestiqué la petite bourgeoisie pour servir ses fins impérialistes en s'appuyant sur les préjugés spécifiques de cette classe.
La France est l'exemple classique de ce double processus. Dans ce pays dominé par le capital financier, il existe une petite bourgeoisie nombreuse et généralement conservatrice. Grâce aux prêts à l'étranger, aux colonies, à l'alliance avec la Russie et l'Angleterre, la couche supérieure de la population a été impliquée dans tous les intérêts et les conflits du capitalisme mondial. En même temps, la petite bourgeoisie française demeurait provinciale jusqu'à la moelle. Le petit bourgeois éprouve une peur instinctive devant les affaires mondiales et, toute sa vie, il a eu horreur de la guerre, essentiellement parce qu'il n'a en général qu'un fils, à qui il laissera son affaire et ses meubles. Ce petit bourgeois envoie un radical bourgeois le représenter à l'Assemblée, parce que ce monsieur promet qu'il préservera la paix grâce, d'une part, à la Ligue des Nations et, de l'autre, aux cosaques russes qui trancheront la tête du Kaiser à sa place. Lorsque le député radical, issu de son petit milieu d'avocats de province, arrive à Paris, il est animé par une solide foi en la paix. Cependant, il n'a qu'une très vague idée de la localisation du Golfe persique, et ne sait pas si le chemin de fer de Bagdad est nécessaire ni à qui il pourrait être utile. C'est dans ce milieu de députés "pacifistes" que l'on pioche pour former les gouvernements radicaux. Et ceux-ci se trouvent immédiateruent empêtrés dans les ramifications de toutes les précédentes obligations diplomatiques et militaires souscrites en Russie, en Afrique, en Asie au nom des divers groupes d'intérêts financiers de la Bourse française. Le gouvernement et l'Assemblée n'ont jamais abandonné leur phraséologie pacifiste, mais en même temps, ils ont poursuivi une politique extérieure qui a finalement mené la France à la guerre.
Les pacifismes anglais et américain bien que les conditions sociales et l'idéologie de ces pays diffèrent considérablement de celles de la France (et malgré l'absence de toute idéologie en Amérique) -- remplissent essentiellement la même tâche : ils fournissent un exutoire à la peur des citoyens petits bourgeois face aux secousses mondiales, qui, aprés tout, ne peuvent que les priver des derniers vestiges de leur indépendance ; ils bercent et endorment la vigilance de la petite bourgeoisie grâce à des notions comme le désarmement, le droit international ou les tribunaux d'arbitrage. Puis, à un moment donné, les pacifistes incitent la petite bourgeoisie à se donner corps et âme à l'impérialisme capitaliste qui a déjà mobilisé tous les moyens nécessaires à cet effet : connaissances techniques, art, religion, pacifisme bourgeois et "socialisme" patriotique.
"Nous étions contre la guerre, nos députés, nos ministres étaient tous opposés à la guerre", se lamente le petit bourgeois français : "Il s'ensuit donc que nous avons donc été forcés de faire la guerre et que, pour réaliser notre idéal pacifiste, nous devons mener cette guerre jusqu'à la victoire". "Jusqu'au bout ! ([2])" s'écrie le représentant du pacifisme français, le baron d'Estournel de Constant pour consacrer solennellement la philosophie pacifiste.
Pour mener la guerre jusqu'à la victoire, la Bourse de Londres avait absolument besoin de la caution de pacifistes ayant la trempe du libéral Asquith ou du démagogue radical Lloyd George. "Si ces hommes conduisent la guerre, se sont dit les Anglais, alors nous devons avoir le droit pour nous."
Tout comme les gaz de combat, ou les emprunts de guerre qui ne cessent d'augmenter, le pacifisme a donc son rôle à jouer dans le déroulement du conflit mondial.
Aux Etats-Unis, le pacifisme de la petite bourgeoisie a montré son vrai rôle, celui de serviteur de l'impérialisme, de façon encore moins dissimulée. Là-bas. comme partout ailleurs, ce sont les banques et les trusts qui font la politique. Même avant 1914, grâce au développement extraordinaire de l'industrie et des exportations, les États-Unis avaient déjà commencé à s'engager de plus en plus sur l'arène mondiale pour défendre leurs intérêts et ceux de l'impérialisme. Mais la guerre européenne a accéléré cette évolution impérialiste jusqu'à ce qu'elle atteigne un rythme fébrile. Au moment où de nombreuses personnes vertueuses (y compris Kautsky) espéraient que les horreurs de la boucherie européenne inspireraient à la bourgeoisie américaine une sainte horreur du militarisme, l'influence réelle du conflit en Europe se faisait sentir non sur le plan psychologique mais sur le plan matériel et aboutissait au résultat exactement inverse. Les exportations des États-Unis, qui s'élevaient en 1913 à 2 466 millions de dollars, ont progressé en 1916 jusqu'au montant incroyable de 5 481 millions. Naturellement l'industrie des munitions s'est taillée la part du lion. Puis a surgi tout à coup la menace de l'interruption du commerce avec les pays de l'Entente, lorsqu'a commencé la guerre sous-marine à outrance. En 1915, l'Entente avait importé 35 milliards de biens américains, alors que l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie n'avaient importéque 15 milliards. Des profits gigantesques étaient donc enjeu, mais aussi une grave crise de l'ensemble de l'industrie américaine qui repose sur l'industrie de guerre. C'est ces chiffres que nous devons avoir en tête si nous voulons comprendre la répartition des "sympathies" pour chaque camp en Amérique. Et les capitalistes en ont donc appelé à l' État : "Vous avez constitué l'industrie militaire sous le drapeau du pacifisme, c'est donc à vous de nous trouver de nouveaux marchés." Si l'État n'était pas en mesure de promettre la "libre circulation sur les mers" (autrement dit, la liberté d'extraire du capital à partir du sang humain), il devait dégager de nouveaux marchés pour les industries de guerre menacées - en Amérique même. Et les besoins de la boucherie européenne ont donc abouti à une militarisation soudaine et catastrophique des États-Unis.
Il était prévisible que ces mesures allaient susciter l'opposition d'une grande partie de la population. Calmer ce mécontentement aux contours indéfinis et le transformer en coopération patriotique constituait un défi capital en matière de politique intérieure. Et par une étrange ironie de l'Histoire, le pacifisme officiel de Wilson, tout autant que le pacifisme "d'opposition" de Bryan, a fourni les armes les plus aptes à réaliser ce dessein : contrôler les masses par le militarisme.
Bryan a exprimé haut et fort l'aversion naturelle des paysans et de tous les petits bourgeois envers l'impérialisme, le militarisme et l'augmentation des impôts. Mais tandis qu'il multipliait pétitions et délégations en direction de ses collègues pacifistes qui occupaient les plus hautes charges gouvernementales, Bryan faisait tout pour rompre avec la tendance révolutionnaire de ce mouvement.
"Si on en vient à la guerre", télégraphia par exemple Bryan à un meeting anti-guerre qui avait lieu à Chicago en février, "alors, bien sûr, nous soutiendrons le gouvernement, mais jusqu’à ce moment, notre devoir le plus sacré est de faire ce qui est en notre pouvoir pour éviter les horreurs de la guerre". Ces quelques mots contiennent tout le programme du pacifisme petit bourgeois. "Tout ce qui est en notre pouvoir pour éviter la guerre" signifie offrir un exutoire à l'opposition des masses sous forme de manifestes inoffensifs. On assure ainsi au gouvernement que, si la guerre a lieu, l'opposition pacifiste ne créera aucun obstacle à son action.
En vérité, c'est tout ce dont avait besoin le pacifisme officiel : un Wilson qui avait déjà donné aux capitalistes qui font la guerre nombre de preuves de sa "disposition à combattre". Et Mr Bryan lui-même trouva qu'il suffisait d’avoir fait ces déclarations, après quoi il fut satisfait de mettre de côté son opposition tonitruante à la guerre dans un seul but : déclarer la guerre. Comme Wilson, Bryan se précipita au secours du gouvernement. Et les grandes masses, pas seulement la petite bourgeoisie, se dirent : "Si notre gouvernement, dirigé par un pacifiste de réputation mondiale comme Wilson peut déclarer la guerre, et que Bryan lui-même peut le soutenir sur la question de la guerre, alors il s'agit sûrement d'une guerre juste et nécessaire". Ceci explique pourquoi le pacifisme vertueux, à la mode quaker, soutenu par les démagogues qui dirigent gouvernement, était tenu en si haute estime par la Bourse et les dirigeants de l'industrie de guerre.
Notre propre pacifisme menchevik, socialiste-révolutionnaire, malgré les différences des conditions locales, a joué exactement le même rôle, à sa façon. La résolution sur la guierre, adoptée par la majorité du Congrés panrusse des Conseils d'ouvriers et de soldats, se fonde non seulement sur les mêmes prejugés pacifstes en ce qui concerne la guerre, mais aussi sur les caractéristiques de la guerre impérialiste. Le Congrès a affirmé que "la première et plus importante des tâches de la démocratie révolutionnaire" était d'en fïnir rapidement avec la guerre. Mais ces déclarations n'avaient qu'un but : tant que les efforts internationaux de la démocratie bourgeoise n'arrivent pas à en finir avec la guerre, la démocratie révolutionnaire russe exige avec force que l'armée russe soit préparée au combat, à la défensive comme à l'offensive.
La révision des anciens traités internationaux oblige le congrès panrusse à se soumettre au bon vouloir des diplomates de l'Entente, et ce n'est pas dans leur nature de liquider le caractère impérialiste de la guerre même s'ils le pouvaient. Les "efforts internationaux des démocraties" abandonnent le Congrés panrusse et ses dirigeants entre les mains des patriotes social-démocrates, qui sont pieds et poil ligs liés à leurs gouvernements impérialistes. Et cette même majorité du Congrès panrusse, après s'être engagée dans une voie sans issue ("la fin la plus rapide possible de la guerre"), a maintenant abouti, en ce qui concerne la politique pratique, à une conclusion précise : l'offensive. Un "pacifisme" qui se soumet à la petite bourgeoisie et nous amène à soutenir l'offensive sera bien sûr accueilli très chaleureusement par le gouvernement russe mais aussi par les puissances impérialistes de l'Entente.
Milioukov déclare par exemple : "Notre loyauté envers nos alliès et envers les anciens traités (impérialistes) signés nous oblige à entamer l’offensive."
Kerensky et Tsérételli affirment : "Bien que les anciens traités n’aiient pas encore été révisés, l'offensive est inévitable."
Les arguments varient mais la politique est la même. Et il ne peut en être autrement, puisque Kerensky et Tsérételli sont étroitement liés au parti de Milioukov qui se trouve au gouvernement.
Le pacifisme social-démocrate et patriotique de Dan, tout comme le pacifisme à mode quaker de Bryan, sert, dans les faits, l'intérêt des puissances impérialistes.
C’est pourquoi la tache la plus importante de la diplomatie russe ne consiste pas à persuader la diplomatie de l' Entente de réviser tel ou tel traité, ou d'abroger telle disposition, mais de la convaincre que la révolution russe est absolument fiable, qu'on peut lui faire confiance en toute sécurité.
L'ambassadeur russe, Bachmatiev, dans son discours devant le Congrès américain du l0 juin, a aussi caractérisé l'activité du gouvernement provisoire de ce point de vue :
"Tous ces événements, a-t-il dit, montrent que le pouvoir et la représentativité du gouvernement provisoire augmentent chaque jour. Plus ils augmenteront, plusle gouvernement sera en mesure d’éliminer les éléments désintégrateurs, qu’ils viennent de la réaction ou de l’extrême gauche. Le gouvernement provisoire vient juste de décider de prendre toutes les mesures nécessaires pour y arriver, même s'il doit utiliser la force, et bien qu'il ne cesse de rechercher une solution pacifique à ces problèmes."
On ne peut douter un instant que « 1’honneur national » de nos Patriotes sociaux-démocrates reste intact lorsque l'ambassadeur de la "démocratie révolutionnaire" s'empresse de démontrer à la ploutocratie américaine que le gouvernement russe est prêt à faire couler le sang du prolétariat russe au nom de la loi et l'ordre. L 'élément le plus important du maintien de l'ordre étant le soutien loyal aux capitalistes de l'Entente.
Et tandis qu’Herr Bachmatief, chapeau à la main, s'adressait humblement aux hyènes de la Bourse américaine, Messieurs ([3]) Tsérételli et Kérensky endormaient la "démocratie révolutionnaire", en lui assurant qu'il était impossible de combattre l'"anarchie de la gauche" sans utiliser la force et menaçaient de désarmer les ouvriers de Pétrograd et les régiments qui les sontenaient. Nous pouvons voir maintenant que ces menaces étaient proférées au bon moment : elles étaient la meilleure garantie pour les prêts américains à la Russie.
"Vous pouvez maintenant voir, aurait pu dire Herr Bachmatiev à Mr.Wilson, que notre pacifisme révolutionnaire ne diffère pas d'un cheveu du pacifisme de votre Bourse. Et s'ils peuvent croire en Mr. Bryan, pourquoi ne pourraient-ils croire Herr Tsérételli ?"
[1] Poète latin (vers 60 - 140) auteur de satires stigmatisant avec une mordante ironie les moeurs décadentes des dignitaire, de l'Empire romain.
[2] En français dans le texte. (N.d.T.)
[3] En français dans le texte (N.d.T.)
Nous publions ci-après deux documents d'analyse de la situation internationale adoptés par le XVe congrès du CCI qui vient de se tenir : la résolution sur la situation internationale et des notes sur l'histoire de la politique impérialiste des Etats-Unis depuis la Seconde Guerre mondiale. Nous reviendrons, dans la prochain numéro de la Revue Internationale, sur les travaux de ce congrès.
1. Avec l'offensive massive des ÉtatsUnis contre l'Irak, nous entrons dans une nouvellc phase de la chute du capitalisme dans la barbarie militaire, ce qui va agrraver tous les conflits ouverts ou les tensions latentes dans le monde. En plus des terribles dévastations qui vont s'abattre sur la malheureuse population irakienne, cette guerre n'aura pour effet que d'attiser les tensions impérialistes et le chaos militaire partout ailleurs. La préparation de la guerre a déjà provoqué la première déchirure ouverte entre l'Amérique d'une part, et la seule autre puissance qui pourrait poser sa candidature pour diriger un nouveau bloc anti-américain, l’Allemagne. Les divisions entre grandes Puissances au sujet de l'Irak ont sonné le glas de l'OTAN, tout en révélant que l’Europe, loin de constituer déjà un tel bloc, est déchirée par de profondes divergences sur les questions clé des relations internationales. L'offensive américaine a poussé un autre pôle de "l'axe du Mal", la Corée du Nord, a jouer son propre jeu dans la crise, avec pour danger à moyen terme l'extension des hostilités à l'Extrême Orient. Pendant ce temps, le troisième pôle de l'axe, l'Iran, joue aussi sa carte nucléaire. EN Afrique, les prétentions de la France à passer pour une puissance 'pacifique' sont démenties par l'implication croissante de ses trottpes dans la guerre sanglante en Côte d'Ivoire. Les retombées de la guerre en Irak, loin de créer une nouvelle "Allemagne de l'Ouest" au Moyen-Orient. comme l'ont prédit les commentateurs bourgeois les plus inconsistants, ne peu servir qu'à créer unie gigantcsque zone d'instabilité qui aura pour conséquence immédiate l'aggravation du conflit Israël/Palestine, et provoquera de nouvellcs attaques terroristes de par le monde. La guerre contre le terrorisme répand la terreur sur toute la planète, non seulement par les massacres qu'elle perpcetue sur ses victimes immédiates sur les fronts des rivalités impérialistes, Mais plus largement par le développement dans les populations de l'angoisse sur l'avenir qui attend l'ensemble de l'humanité.
2. Ce n'est pas un hasard si l'aggravation des tensions militaires "coïncide" avec un nouveau plongeon dans la crise économique mondiale. Cela s'est manifesté non seulement dans l'effondrement ouvert des économies plus faibles (mais èconomiquemcnt significatives) comme l'Argentine, mais par dessus tout, dans le retour en récession ouverte de l'économie US, dont la croissance artificiellement par le crédit dans les années 90 (et qu'on nous présentait comme le triomphe de la "nouvelle économie") avait représenté la grande espérance de tout le système économique mondial, en particulier des pays d'Europe. Ces années glorieuses sont maintenant définitivement terminées alors que l'économie américaine est touchée par une augmentation spectaculaire du chômage, une chute de la production industrielle, un déclin de la consommation, l'instabilité boursière, des scandales et des banqueroutes et le retour du déficit du budget fédéral.
Une mesure de la gravité de la situation économique actuelle est donnée par l'état de l'économie britannique, qui parmi celles de tous les principaux pays européens, était présentée comme la mieux armée pour faire face aux tempêtes en provenance des États-Unis. En fait, quasiment tout de suite après que le chancelier Brown ait déclaré que "la Grande Bretagne est mieux placée que par le passé pour affronté le recul économique mondial", les statistiques offïcielles étaient publiées, montrant que l'industrie britannique, dans les secteurs hight tech comme dans les secteurs plus traditionnels, était à son plus bas niveau depuis la récession de 1991, et que 10000 emplois disparaissent chaque mois dans ce secteur. Combiné aux sacrifices exigés par l'augmentation vertigineuse des budgets militaires, le glissement dans la récession ouverte génère d'ores et déjà tout une nouvelle vague d'attaques contre les conditions de vie de la classe ouvrière dicenciements, "modernisation", réduction des allocations, et tout spécialement des pensions de retraite, etc.).
3. La situation à laquelle fait face la classe ouvrière est donc d'une gravité sans précédent. Depuis plus d'une décennie, la classe ouvrière a subi le recul de ses luttes le plus prolongé depuis la sortie de la période de contre-révolution à la fin des années 60. Confrontée au double assaut de la guerre et de la crise économique, la classe ouvrière a rencontré des difficultés considérables dans le développement de ses luttes, même au niveau le plus élémentaire de son autodéfense économique. Sur le plan politique, ses difficultés sont encore plus prononcées, sa conscience générale des énormes responsabilités qui pèsent sur ses épaules ayant subi un coup après l'autre depuis plus d'une décennie. De plus, les forces dont la première tâche est de combattre les faiblesses politiques du prolétariat, les forces de la Gauche communiste sont dans un état de désarroi plus dangereux que jamais depuis la réémergence des forces révolutionnaires à la fin des années 60. Les énormes pressions d'un ordre capitaliste en décomposition ont tendu à renforcer les vieilles faiblesses opportunistes et sectaires dans le milieu politique prolétarien, ont entraîné d'importantes régressions politiques et théoriques, menant à sous-estimer la gravité de la situation à laquelle le prolétariat et ses minorités révolutionnaires Sont confrontés et en fait, à obscurcir toute réelle compréhension de la nature et de la dynamique de l'ensemble de l'époque historique.
La crise du leadership américain
4. Confronté à l'effondrement du bloc rival russe à la fin des années 80, et à la rapide désagrégation de son propre bloc occidental, l'impérialisme US a élaboré un plan stratégique qui, au cours de la décennie qui a suivi, s'est révélé de plus en plus ouvertement. Confïrmés comme la seule super-puissance subsistante, les EtatsUnis feraient tout ce qui est en leur pouvoir pour éviter qu'aucune autre super-puissance -en réalité, aucun autre bloc impérialiste - ne vienne défier leur "nouvel ordre mondial". Les principales méthodes de cette stratégie ont été pleinement mises en évidence par la première guerre du Golfe en 1991:
- une démonstration massive de la supériorité militaire US, avec Saddam Hussein dans le rôle du bouc émissaire ;
- l'enrôlement de force des autres puissances dans une coalition destinée à donner des airs de légitimité à l'opération US, tout autant qu'à fournir une partie importante des énormes fonds nécessaires. L'Allemagne en particulier, le seul réel candidat au leadership d'un nouveau bloc anti-américain, a dû payer le plus.
5. Si le premier objectif de la guerre du Golfe était d'adresser un avertissement efficace à tous ceux qui voudraient défier l'hégémonie US, il faut considérer qu'elle a été un échec. Dans l'année qui a suivi, l'Allemagne a provoqué la guerre dans les Balkans, dans le but d'étendre son influence au carrefour stratégique entre l'Europe et le Moyen-Orient. Cela a presque pris toute la décennie aux États-Unis avant qu'ils puissent, à travers la guerre au Kosovo, imposer leur autorité sur la région en rencontrant l'opposition non seulement de l'Allemagne (qui soutenait la Croatie en sous main), mais aussi de la France et l'allié supposé des américains, la Grande-Bretagne, qui soutenaient secrètement la Serbie. Le chaos dans les Balkans était une expression claire des contradictions auxquelles les États-Unis faisaient face : plus ils cherehaient à discipliner leurs anciens alliés, plus ils provoquaient résistance et hostilité, et moins ils réussissaient à les enrôler dans des opérations militaires dont ils savaient qu'elles étaient dirigées contre eux. D'où le phénoméne qui a vu les États-Unis, de plus en plus obligés de faire cavalier seul dans leurs aventures, s'en remettre de moins en moins aux structures internationales "légales" comme l'ONU et l'OTAN, lesquelles devenaient de façon croissante des obstacles aux plans américains.
6. Après le 11 septembre 2001, presque certainement organisé avec la complicité de l'État US, la stratégie globale des EtatsUnis est passée à un stade supérieur. La "guerre contre le terrorisme" a immédiatement été annoncée comme une offensive militaire permanente et à l'échelle de la planète. Confrontés au défi croissant de leurs principaux rivaux impérialistes (exprimé successivement à propos des accords clé Kyoto, de la force militaire européenne, des manoeuvres autour du maintien de l'ordre au Kosovo, etc.). les ÉtatsUnis ont opté pour une politique d'intervention militaire beaucoup plus massive et directe, avec pour but stratégique l'encerclement de l'Europe et de la Russie en prenant le contrôle de l'Asie centrale et du Moyen-Orient. En Extrême-Orient, en incluant la Corée du Nord dans "l'Axe du mal" et en renouvelant son intérêt pour "la lutte contre le terrorisme" en Indonésie à la suite de l'attentat de Bali, l'impérialisme américain a aussi déclaré son intention d'intervenir dans les plates-bandes de la Chine et du Japon.
7. Les objectifs de cette intervention ne se limitent certainement pas à la question du pétrole considéré uniquement comme source de profit capitaliste. Le contrôle de ces régions pour des raisons géostratégiques était un sujet d'intenses rivalités impérialistes bien avant que le pétrole ne devienne un élément vital de l'économie capitaliste. Et bien qu'il existe une claire nécessité de contrôler les énormes capacités de production pétrolière du Moyen-Orient et du Caucase, l'action militaire US dans cette région n'est pas mise en oeuvre au service des compagnies pétrolières : celles-ci ne sont autorisées à encaisser leurs profits que si elles s'insèrent dans les plans stratégiques généraux, qui incluent la capacité d'interrompre les livraisons de pétrole aux ennemis potentiels de l'Amérique, et donc d'étrangler toute menace militaire avant qu'elle ne débute. L'Allemagne et le Japon en particulier sont beaucoup plus dépendants du pétrole du Moyen-Orient que les Etats-Unis.
8. L'audacieux projet américain de bâtir un cercle d'acier autour de ses principaux rivaux impérialistes est donc la véritable explication de la guerre d'Afghanistan, de l'assaut contre l'Irak, et de l'intention déclarée de s'occuper de l'Iran. Cependant, les agissements des États-Unis ont appelé une réponse en proportion de la part de leurs principaux rivaux. La résistance aux plans US a été conduite par la France, qui a menacé de faire usage de son droit de veto au Conseil de Sécurité ; mais encore plus significatif est le défi lancé par l'Al lemagne, qui jusqu'à présent a eu tendance à travailler dans l'ombre, permettant à la France de jouer le rôle d'opposant déclaré aux ambitions américaines. Aujourd'hui cependant l'Allemagne perçoit l'aventure américaine en Irak comme une réelle menace contre ses intérêts dans une zone qui a été centrale pour ses ambitions impérialistes depuis la Première guerre mondiale. Elle a donc lancé un défi plus explicite que jamais auparavant vis-à-vis des Etats-Unis. De plus, sa position résolument "anti guerre" a encouragé la France qui quasiment jusqu'à la veille de la guerre a laissé entendre qu'elle pourrait changer de position et prendre part à l'action américaine. Avec l'éclatement de la guerre, ces puissances ont adopté un profil plutôt bas, mais au niveau historique, c'est un réel tournant qui a été pris. Cette crise met en évidence la fin non seulement de l'OTAN (dont l'inadéquation s'est vue à travers son incapacité à s'accorder sur la "défense" de la Turquie juste avant la guerre) mais aussi des Nations Unies. La bourgeoisie américaine considère de plus en plus cette institution comme un instrument de ses principaux rivaux et dit ouvertement qu'elle ne jouera aucun rôle dans la "reconstruction" de l'Irak. L'abandon de ces institutions de "droit international" représente une avancée significative dans le développement du chaos dans les rapports internationaux.
9. La résistance aux plans américains de la part de l'alliance entre la France, l'Allemagne, la Russie et la Chine montre que, confrontés à la supériorité massive des Etats-Unis, ses principaux rivaux n'ont d'autre choix que de se regrouper contre eux. Cela confirme que la tendance à la constitution de nouveaux blocs impérialistes reste un facteur réel dans la situation actuelle. Mais ce serait une erreur de confondre une tendance et un fait accompli, surtout parce que dans la période de la décomposition capitaliste, le mouvement vers la formation de nouveaux blocs est constamment contrarié par la contre-tendance de chaque pays à défendre ses intérêts nationaux immédiats avant tout, par la tendance au chacun pour soi. Les profondes divisions entre pays européens sur la guerre en Irak ont montré que "l'Europe" est loin de former un bloc cohérent comme certains éléments du mouvement révolutionnaire ont tendance a l'affirmer. De plus de tels arguments se basent sur une confusion entre alliances économiques et véritables blocs impérialistes, qui sont avant tout des formations militaires en vue de la guerre mondiale. Ici, deux autres facteurs importants entrent en jeu : premièrement, la domination militaire indéniable des EtatsUnis qui empêche leurs principaux rivaux de leur lancer ouvertement un défi guerrier ; deuxièmement, le fait que la classe ouvrière n'est pas battue signifie qu'il n'est pas encore possible de créer les conditions sociales et idéologiques pour de nouveaux blocs guerriers. Ainsi la guerre contre l'Irak, tout en ayant révélé ouvertement les rivalités entre les grandes puissances, conserve fondamentalement la même forme que les autres grandes guerres de cette période : une guerre "détournée" dont le véritable but est caché derrière le choix d'un "bouc émissaire" représenté par une puissance de troisième ou quatrième ordre et dans laquelle les principales puissances prennent soin de n'envoyer que des armées professionnelles.
10. La crise du leadership US a placé l'impérialisme britannique dans une position de plus en plus contradictoire. Avec la fin de la "relation spéciale", la défense des intérêts clé la Grande-Bretagne exige que celle-ci joue un rôle de "médiateur" entre l'Amérique et les principales puissances européennes, ainsi qu'entre ces dernières. Bien que présenté comme le caniche des États-Unis, le gouvernement Blair lui-même a joué un rôle significatif dans l'éclatement de la crise actuelle, en insistant sur le fait que l'Amérique ne pouvait pas aller seule en Irak, mais devait suivre la voie de l'ONU. La Grande-Bretagne a aussi été le théâtre des plus grandes manifestations "pour la paix", lesquelles ont été organisées par des fractions importantes de la classe dominante - et pas seulement ses appendices gauchistes. Le fort sentiment "anti-guerre" dans des parties de la bourgeoisie britannique est l'expression d'un réel dilemme pour la classe dominante en Angleterre, alors que le déchirement grandissant entre l'Amérique et les autres grandes puissances rend son rôle "centriste" de plus en plus inconfortable. En particulier, les arguments de la Grande-Bretagne selon lesquels les Nations Unies doivent jouer un rôle central dans la période post-Saddam et que cela doit s'accompagner de concessions significatives aux palestiniens, sont poliment ignorés par les Etats-Unis. Bien qu'il n'y ait pas encore de claire alternative, au sein de la bourgeoisie britannique, à la ligne Blairen ce qui concerne les relations internationales, il y a un malaise grandissant d'être associé de manière trop étroite à l'aventurisme US. le bourbier qui se développe maintenant en Irak ne peut que renforcer ce malaise.
11. Bien que les Etats-Unis continuent à démontrer leur supériorité militaire écrasante par rapport aux autres grandes puissances, le caractère de plus en plus ouvert de leurs ambitions impérialistes tend à affaiblir leur autorité politique. Dans les deux guerres mondiales et dans le conflit avec le bloc russe, les États-Unis ont été capables de se poser en tant que principal rempart de la démocratie et des droits des nations, en défenseur du monde libre contre le totalitarisme et les agressions militaires. Mais depuis l'effondrement dit bloc de l'Est les États-Unis ont été obligés de jouer eux mêmes le rôle de l'agresseur ; et tandis que dans l'immédiat après 11 septembre, ils étaient encore capables dans une certaine mesure de présenter leur action en Afghanistan comme un acte de légitime défense, les justifications pour la guerre actuelle en Irak se sont révélées complètement inconsistantes tandis que leurs rivaux se sont présentés comme les meilleurs défenseurs des valeurs démocratiques face aux intimidations américaines. Les premières semaines de l'action militaire ont principalement servi à créer de nouvelles difficuités à l'autorité politique américaine. Initialement présentée comme une guerre qui serait à la fois rapide et propre, il apparaît que le plan de guerre établi par l'administration actuelle a sérieusement sous estimé le degré auquel l'invasion provoquerait des sentiments de défense nationale dans la population irakienne. Bien que l'omniprésence des unités Spéciales de Saddam ait certainement joué un rôle dans l'étouffement de la résistance de l'armée régulière à travers leur méthode habituelle de coercition et de terreur, il y a eu une réaction bien plus générale d'hostilité envers l'invasion américaine, même si elle ne s'est pas accompagnée d'un grand enthousiasme envers le régime de Saddam. Même les organisations chiites sur lesquelles on comptait pour se "soulever" contre Saddam ont déclaré que le premier devoir de tous les irakiens était de résister à l'envahisseur. La prolongation de la guerre ne va faire qu'aggraver la misère de la population par la faim et la soif ou par l'intensification des bombardements ; et tout indique que cela ne fera qu'accroitre l'hostilité populaire envers les Etats-Unis.
De plus la guerre exacerbe les divisions dans la société irakienne, en particulier entre ceux qui se sont alliés aux Etats-Unis (comme les régions kurdes) et ceux qui se battent contre l'invasion. Ces divisions ne peuvent servir qu'à créer du désordre et de l'instabilité dans l'Irak d'après Saddam, sapant encore plus les proclamations américaines selon lesquelles ils apporteraient la paix et la prospérité dans la région. Au contraire, la guerre accumule déjà les tensions dans cette partie du monde, comme le démontre l'incursion turque dans le nord de l'Irak, la position anti-américaine adoptée par la Syrie et le renouveau de bruits de bottes entre l'Inde et le Pakistan.
Aussi, loin de résoudre la crise du leadership américain, la guerre actuelle ne peut que la porter à un niveau supérieur.
Décadence et décomposition
12. La plongée dans le militarisme est par excellence l'expression de l'impasse à laquelle est confronté le système capitaliste, sa décadence en tant que mode de production. Comme les deux guerres mondiales, et la guerre froide entre 1945 et 1989, les guerres de la période inaugurée depuis 1989 sont la manifestation la plus flagrante du fait que les rapports de production capitalistes sont devenus un obstacle au progrès de l'humanité. Non seulement ce terrifiant record de destructions (et de production des moyens de destruction) représente un gaspillage consternant de force de travail humain dans une période où les forces productives sont objectivement capables de libérer l'Homme de toutes les formes de travail pénible et de pénurie, c'est aussi le produit d'un facteur actif dans une dynamique qui menace la survie même de l'humanité. Cette dynamique s'est aggravée tout au long de la période de décadence : il suffit de comparer les niveaux de mort et de destructions occasionnés par la première et la deuxième guerres mondiales, aussi bien que l'étendue globale de chaque conflit pour le comprendre. De plus, bien que la troisième guerre mondiale entre les blocs russe et américain une guerre qui aurait presque certainement mené à la destruction de l'humanité - n'ait jamais éclaté, les guerres par procuration entre eux pendant plus de quatre décennies ont fait autant de morts que les deux guerres mondiales réunies. Ce ne sont pas seulement des faits mathématiques ou technologiques ; ils témoignent d'un approfondissement qualitatif de la tendance du capitalisme à l'autodestruction.
13. Il est évident pour tout observateur de la scène internationale que 1989 a marqué le commencement d'une phase radicalement nouvelle dans la vie du capitalisme. En 1990, Bush senior promettait un Nouvel Ordre mondial de paix et de prospérité. Et pour les apologistes intellectuels de la classe dominante, la fin de "l'expérience communiste" a signifie un renforeement du capitalisme, devenu enfin un système réellement "global", et armé des merveilleuses technologies nouvelles qui feraient de ses crises économiques un vieux souvenir. De même le capitalisme ne serait plus troublé par la contradiction entre bourgeoisie et prolétariat, Puisque dans la "nouvelle économie", la classe ouvrière et ses luttes ont cessé d'exister. L'éclosion de la nouvelle ère de globalisation était si évidente que ses opposants les plus connus, le mouvement global anti-capitaliste, partageait pratiquement tous les postulats de base de ses apologistes. Pour le marxisme, cependant, l'effondrement du bloc stalinien n'était que l'effondrement d'une partie d'un système capitaliste déjà globalisé ; et la période inaugurée par ce séisme n'a représenté aucune fleuraison, aucun rajeunissement du capitalisme ; au contraire, il ne peut être compris que comme la phase terminale de la décadence capitaliste, la phase que nous appelons la décomposition, la "floraison" de toutes les contradictions accumulées d'un ordre social déjà sénile.
14. Le retour de la crise économique ouverte à la tin des années 1900 avait en effet déjà ouvert un chapitre final dans le cycle classique du capitalisme, crise, guerre, reconstruction, nouvelle crise. Dorénavant, il devenait virtuellement impossible au capitalisme de reconstruire après une troisème guerre mondiale qui signitierait probablement l'anéantissement de l'humanité, ou au mieux une régression aux proportions incalculables. Le choix historique auquel est aujourd'hui confrontée l'humanité n'est plus seulement révolution ou guerre, mais révolution ou destruction de l'humanité.
15. 1968 a vu la résurgence historique des luttes prolétariennes en réponse à l'émergence de la crise, ouvrant un cours vers des confrontations de classe massives. Sans défaire le prolétariat renaissant, la classe dominante ne serait pas capable de conduire la société à la guerre, qui même si elle aurait certainement signifié l'autodestruction du capitalisme, demeurait l'issue "logique" des contradictions fondamentales du système. Cette nouvelle période de luttes ouvrières s'est manifestée au travers les trois vagues internationales(1968-74, 1978-81, 1983-89) ; mais l'effondrement du bloc de l'Est en 1989, et les campagnes simultanées sur la faillite du communisme et la fin de la lutte de classe, ont représenté une rupture importante avec l'ensemble de cette période. La classe ouvrière n'a pas subi de défaite historique majeure et la menace d'une troisième guerre mondiale, qui avait déjà été tenue en échec par la recrudescence de la lutte de classe, a encore été repoussée plus loin dans l'ordre du jour de l'histoire par les nouvelles barrières objectives à la reconstitution de blocs impérialistes, en particulier la vigueur de la tendance au "chacun pour soi" dans la nouvelle période. Néanmoins, la classe ouvrière, dont les luttes dans la période de 1968 à 1989 avaient empêché la bourgeoisie d'imposer sa "solution" à la crise économique, était de plus en plus confrontée aux conséquences de son propre échec à élever ses luttes à un niveau politique plus haut et à offrir une alternative à l'humanité. La période de décomposition, résultat de cette "impasse" entre les deux classes principales, n'apporte rien de positif à la classe exploitée. Bien que la combativité de la classe n'ait pas été anéantie dans cette période, et qu'un processus de maturation souterraine de la conscience y était encore sensible, en particulier sous la forme "d'éléments en recherche" et de petites minorités politisées, la lutte de classe partout dans le monde a subi un recul qui n'est toujours pas terminé. La classe ouvrière dans cette période a été confrontée non seulement à ses faiblesses politiques, mais aussi au danger de perdre son identité de classe sous le poids d'un système social en pleine désintégration.
16. Ce danger n'est pas fondamentalement le résultat des réorganisations de la production et du partage du travail exigées par la crise économique (par exemple le déplacement des industries secondaires vers le secteur tertiaire dans la plupart des pays avancés, l'informatisation, etc.) ; il résulte d'abord et avant tout des tendances les plus omniprésentes de la décomposition, l'atomisation accélérée des relations sociales, la gangstérisation et, plus important que tout, l'attaque systématique contre la mémoire de l'expérience historique et de la perspective propre du prolétariat que la bourgeoisie a développée dans le sillage de "l'effondrement du communisme". Le capitalisme ne peut pas fonctionner sans l'existence d'une classe ouvrière, mais cette dernière peut perdre, à terme, toute conscience de son existence comme classe. Ce processus est tous les jours renforcé par la décomposition aux niveaux spontané et objectif; mais il n'empêche pas la classe dominante d'utiliser consciemment toutes les manifestations de la décomposition pour accentuer l'atomisation de la classe. La récente montée de l'extrême droite, capitalisant les craintes populaires en jouant sur les flux de réfugiés désespérés provenant des pays les plus touchés par la crise et la guerre, en est un exemple, tout comme l'utilisation des peurs devant le terrorisme pour renforeer l'arsenal répressif de l'État.
17. Bien que la décomposition du capitalisme soit le résultat de cet écart historique entre les classes, cette situation ne peut pas demeurer statique. La crise économique, qui est aux racines tant de la tendance vers la guerre que de la réponse du prolétariat, continue à s'approfondir, mais contrairement à la période de 1968 à 1989, alors que l'issue de ces contradictions de classe ne pouvait être que la guerre ou la révolution, la nouvelle période ouvre la voie à une troisième possibilité : la destruction de l'humanité, non au travers d'une guerre apocalyptique, mais au travers d'une avance graduelle de la décomposition,qui pourrait à terme saper la capacité du prolétariat à répondre comme classe, et pourrait également rendre la planète inhabitable dans une spirale de guerres régionales et de catastrophes écologiques. Pour mener une guerre mondiale, la bourgeoisie devrait commencer par affronter directement et défaire les principaux bataillons de la classe ouvrière, et ensuite les mobiliser pour qu'ils marchent avec enthousiasme derrière les bannières et l'idéologie de nouveaux blocs impérialistes , dans le nouveau scénario, la classe ouvrière pourrait être battue d'une manière moins ouverte et moins directe, simplement en n'arrivant pas à répondre à la crise du système et en se laissant de plus en plus entraîner dans la spirale de la décadence. En bref, une perspective beaucoup plus dangereuse et difficile attend la classe et ses minorités révolutionnaires.
18. La nécessité pour les marxistes de comprendre ces changements majeurs dans la situation à laquelle est confrontée l'humanité est soulignée par la menace croissante que fait peser la simple continuation de la production capitaliste sur l'environnement. De plus en plus de scientifiques tirent la sonnette d'alarme à propos des possibilités de "réaction positive" dans le processus de réchauffement global -par exemple, dans la cas de l'Amazonie, où les effets combinés du déboisement et d'autres empiètements, ainsi que les températures en hausse, en accélèrent dramatiquement la destruction. Si cette destruction se poursuit à ce rythme, elle libérera dans l'atmosphère des quantités énormes de dioxyde de carbone, et donc fera augmenter de façon importante la vitesse du réchauffement. En plus de cela, l'intensification des dangers écologiques ne peut avoir que des effets déstabilisants massifs sur la structure de la société, l'économie, et les rapports inter-impérialistes. Dans ce domaine, la classe ouvrière ne peut pas faire grand-chose pour mettre un terme à ce glissement avant d'avoir remporté la victoire politique à l'échelle mondiale, et pire, plus sa révolution est retardée, et plus le prolétariat risque d'être englouti, et les bases mêmes d'une reconstruction sociale d'être minées.
19. Malgré les dangers croissants de la décomposition capitaliste, la plupart des groupes de la Gauche communiste n'acceptent pas le concept de décomposition, même s'ils peuvent en voir les manifestations extérieures dans le chaos croissant aux niveaux international et social. En fait, loin de leur donner une vision claire de la situation où se trouve la classe ouvrière, la période de décomposition, nouvelle et sans précédent, a produit chez eux un réel désarroi théorique. Les groupes bordiguistes n'ont jamais eu une théorie solide sur la décadence, même s'ils reconnaissent le cours à la guerre impérialiste dans cette période et sont encore capables d'y répondre sur un terrain internationaliste. Ils n'ont pas été capables non plus d'intégrer le concept de cours historique élaboré par la Fraction italienne dans les années 1930, notion suivant laquelle la guerre impérialiste exige la défaite préalable et la mobilisation active du prolétariat. Il leur manque donc les deux fondements théoriques de la décomposition. Le BIPR, bien qu'acceptant la notion de décadence, a aussi rejeté le concept de cours historique élaboré par la Gauche italienne. De plus, de récentes déclarations de ce courant montrent que sa compréhension du concept de décadence aussi est en recul. Une polémique avec la conception du CCI à propos de la décomposition révèle très clairement l'incohérence des positions qu'il tend actuellement à adopter : "La tendance à la décomposition, que la vision apocalyptique du CCI voit partout, impliquerait en effet que le capitalisme soit au bord de l’effondrement si elle était réelle. Cependant, ce n'est le cas, et si le CCI examinait les phénomènes de la société contemporaine de manière plus didactique, ce serait évident. Aloirs que d'une part, de vieilles structures s’effondrent, de nouvelles apparaissent. Par exemple, l'Allemagne n'aurait pas pu se réunifier sans l’effondrement de la RDA et celui du bloc russe. Les pays du Comecon n’auraient pu rejoindre la CEE sans la dissolution du Comecon, etc. Le processus d'écroulement est en même un processus de reconstruction, la décomposition fait partie d’un processus de recomposition. Alors que le CCI reconnait qu'il y à une tendance à la recomposition, i1 la considère comme insignifiante en comparaison avec la tendance prédominante à la décomposition et au chaos... Le CCI à échoué à délmontrer comment cette tendance à surgi de l’infrastructure capitaliste. La difficulté qu'il rencontre en voulant le faire vient du fait que c'est la tendance à la recomposition qui provient des forces de l’infrastructure capitaliste. En particulier, la crise économique permanente, conséquence de la baisse du taux de profit, oblige les capitaux les plus faibles à former des blocs commerciaux, ,et ces blocs commerciaux constituent les squelettes sur base desquels les futurs blocs impérialistes seront batis" (Revolutionary Perspectives 27).
Confrontés à cette hypothèse, nous devons faire les points suivants :
- le marxisme a toujours insisté sur le fait que l'ouverture de la décadence du capitalisme posait l'alternative historique entre socialisme et barbarie. Avant de déverser leur ironie sur les visions "apocalyptiques" du CCI, les camarades du BIPR feraient bien de se rendre compte qu'ils sous estiment la gravité de la situation mondiale, et la dynamique destructrice imposée au capital par son impasse historique ;
- la question n'est pas de fixer le moment d'un effondrement immédiat et final ; la tendance à l'effondrement est inhérente à toute la période de décadence, dans laquelle l'ancien cadre pour la croissance économique fait défaut, et l'effondrement complet du système n'est repoussé que par les réponses de la classe dominante, le contrôle étatique sur l'économie et la fuite vers la guerre, qui elle-même contient la menace d'un effondrement à un niveau bien plus dévastateur que le simple grippage de la machine économique. De plus, la phase de décomposition signifie une réelle accélération de ce mouvement descendant. C’est peut-étre plus évident au niveau des rapports impérialistes, où la concurrence internationale est la plus impitoyable et anarchique ; au niveau économique, la classe dominante est plus capable d'atténuer le danger de la concurrence débridée entre capitaux nationaux (voir la reconnaissance par la bourgeoisie US de la nécessité d’épauler son principal rival économique le Japon) ;
- dans la période de décadence, il n'y a pas d'harmonie "dialectique" entre décomposition et recomposition. La décomposition n'est que la phase finale d'une tendance vers le chaos et les catastrophes, déjà identifiée au premier congrès de la Troisième Internationale. Dans l'époque décadente, la guerre de chacun contre tous (non l'invention de Hobbes, mais la réalité fondamentale d'une société basée sur la production généralisée de marchandises) n'est en aucun cas écartée par la formation d'énormes cartels d'Etats capitalistes et de blocs impérialistes ; comme le notait déjà Boukharine en 1915, ces formations ne faisaient que hausser l'anarchie fondamentale du capital à un niveau supérieur et plus destructeur. Voilà la tendance qui découle de "l'infrastructure capitaliste" quand elle ne petit plus croître en harmonie avec ses propres lois. D'autre part, il n'y a dans cette période aucune tendance spontanée à la recomposition. Si par là, les camarades veulent dire reconstruction c'est au prix de gigantesques destructions physiques au travers de guerres impérialistes, et dans tous les cas, ce n'est plus une possibilité réelle pour le capitalisme aujourd'hui. Par ailleurs, s'ils pensent que cette "recomposition" exprime une évolution naturelle et pacifique du capitalisme "moderne", cela semblerait montrer l'influence des théories "autonomistes" qui rejettent la vision catastrophiste au coeur du marxisme ; d'ailleurs, leur acceptation partielle de l'idéologie de la globalisation, de la révolution technologique, etc., révèle une réelle concession aux campagnes actuelles de la bourgeoisie à propos de la nouvelle ascendance du capitalisme ;
- enfin, si la recomposition signifie que les nouveaux blocs impérialistes sont déjà en cours de formation, ceci se base sur une identification erronée entre alliances commerciales et blocs impérialistes, ces derniers ayant un caractère fondamentalement militaire. La crise irakienne en particulier a montré que "l'Europe" est totalement
divisée à propos clé ses relations avec les États-Unis. Les facteurs qui empêchent la formation de nouveaux blocs restent aussi présents que jamais : profondes divisions parmi les membres potentiels d'un bloc allemand ; supériorité militaire massive des États-Unis ; manque de fondements idéologiques pour le nouveau bloc, en soi c'est une expression supplémentaire du fait que le prolétariat n'est pas battu.
L'irrationalité de la guerre dans la période de décadence
20. La période de décomposition montre plus clairement que jamais l'irrationalité de la guerre en période de décadence, la tendance de sa dynamique destructrice à devenir autonome et de plus en plus en contradiction avec la logique du profit. Elle est pleinement à contre sens des conditions de base de l'accumulation dans la période de décadence. L'incapacité du capital à s'étendre dans les "zones de production périphériques" paralyse de plus en plus le fonctionnement "naturel" des lois du marché qui, laissées à elles-mêmes, déboucheraient dans un blocage économique catastrophique. Les guerres de la décadence, contrairement à celles de la période ascendante, n'ont pas de logique économique. Contrairement à la vision selon laquelle la guerre serait "bonne" pour la santé de l'économie, la guerre aujourd'hui exprime autant qu'elle aggrave sa maladie incurable. De plus, l'irrationalité de la guerre du point de vue des propres lois au capital s'est intensifiée dans la période de décadence. La première guerre mondiale avait un but "économique" clair, la mainmise sur les marchés coloniaux des puissances rivales. Jusqu'à un certain point, cet élément était aussi présent dans la seconde guerre mondiale, bien qu'il ait déjà été démontré qu'il n'existe pas de lien mécanique entre rivalité économique et confrontation militaire ; en ce sens, au début des années 1920, la Troisième Internationale se trompait en prévoyant que le prochain conflit impérialiste mondial opposerait les États-Unis et la Grande-Bretagne.
Ce qui est à l'origine de l'impression que la seconde guerre mondiale avait une fonction rationnelle pour le capitalisme, c'est la longue période de reconstruction qui l'a suivie, conduisant beaucoup de révolutionnaires à conclure que la motivation principale du capitalisme à faire la guerre était de détruire du capital pour le reconstruire par la suite. En réalité, la guerre n'était pas le résultat d'une intention consciente de reconstruction après la guerre, mais a été imposée aux puissances capitalistes par la logique impitoyable de la concurrence impérialiste, exigeant la destruction totale de l'ennemi pour des raisons principalement stratégiques.
Cela n'enlève rien au fait que la marche vers la guerre est fondamentalement le résultat de l'impasse économique du capitalisme. Mais le lien entre crise et guerre n'est pas purement mécanique. Les difficultés économiques du capitalisme au moment de la première guerre mondiale n'étaient encore qu'embryonnaires ; la seconde guerre mondiale a éclaté alors que le choc initial de la dépression avait commencé à être absorbé. L'exacerbation de la crise économique crée plutôt les conditions générales de l'exacerbation des rivalités militaires ; mais l'histoire de la décadence montre que les rivalités et les objectifs purement économiques se sont de plus en plus subordonnés aux rivalités et objectifs stratégiques. Cela illustre la profonde impasse dans laquelle se trouve le capitalisme. Après la seconde guerre mondiale, le conflit global entre les blocs américain et russe était presque totalement dominé par des préoccupations stratégiques, puisque sur aucun plan, la Russie ne pouvait prétendre représenter une quelconque rivalité économique sérieuse pour les Etats-Unis. Et il était désormais clair que la guerre mondiale ne résoudrait pas les problèmes économiques du capitalisme puisque. Cette fois, elle aurait mené à l'autodestruction définitive de tout le système.
De plus, la façon dont la période des blocs s'est terminée démontre aussi les coûts ruineux pour l'économie du militarisme : le bloc russe, le plus faible, s'est effondré parce qu'il n'était plus capable de supporter les coûts faramineux de la course aux armements (et était également incapable de mobiliser son prolétariat dans une guerre pour rompre l'étranglement stratégique et économique que lui imposait le bloc US, plus fort). Et malgré toutes les prédictions sur la façon dont la "chute du communisme" allait créer un avenir radieux pour l'entreprise capitaliste la crise économique a poursuivi ses ravages, aussi bien à l'Ouest que dans les pays de l'ex-bloc de l'Est.
Aujourd'hui, la "guerre contre le terrorisme" des États-Unis contient effectivement la défense de leurs intérêts économiques immédiats chez eux et sur toute la planète, et leur agressivité ne peut qu'être exacerbée par l'épuisement des options utilisables par l'économie américaine. Mais cette guerre est fondamentalement dictée par le besoin stratégique des États-Unis de maintenir et de renforeer son leadership global. Le coût énorme des opérations internationales montées dans la première guerre du Golfe en 1991, en Serbie en 1999, en Afghanistan en 2001 et dans le Golfe en 2003 réfute les allégations selon lesquelles ces conflits seraient menés au service des compagnies pétrolières multinationales ou pour les contrats juteux signés lors des reconstructions d'après-guerre. Les reconstructions qui interviendront probablement en Irak après la guerre seront fondamentalement motivées par une nécessité politique et idéologique en tant que condition indispensable, même si pas suffisante, à une domination américaine de ce pays. Bien sûr, des capitalistes individuels peuvent toujours tirer profit d'une guerre, mais le bilan économique général est négatif. La guerre contre le terrorisme ne sera pas suivie d'une reconstruction réelle, ni de nouveaux marchés importants pour l'expansion des États-Unis ou de tout autre économie. La guerre est la ruine du capital à la fois produit de son déclin et facteur d'accélération de celui-ci. Le développement d'une économie de guerre hypertrophiée n'offre pas de solution à la crise du capitalisme, comme le pensaient certains éléments de la Fraction italienne dans les années 1930. L'économie de guerre n'existe pas pour elle-même mais parce que le capitalisme en décadence est contraint de mener guerre après guerre, et soumet de plus en plus l'ensemble de l'économie aux nécessités de la guerre. Cela mine considérablement l'économie car les dépenses d'armements sont fondamentalement stériles. En ce sens, l'effondrement du bloc russe nous donne un avant-goût de l'avenir du capital, puisque l'incapacité de ce dernier à soutenir l'accélération de la course aux armements a constitué l'un des facteurs clés de sa chute. Et bien que le bloc américain ait délibérément cherché ce résultat, aujourd'hui, ce sont les Etats-Unis eux mêmes qui vont vers une situation comparable, même si c'est à un rythme plus lent. La guerre du Golfe actuelle, et plus généralement toute "la guerre contre le terrorisme", sont liées a un énorme accroissemcnt des dépenses militaires conçu pour éclipser tous les budgets militaires du resté du monde mis ensemble. Mais les dommages que ce projet dément va infliger à l'économie américaine sont incalculables.
21. La nature profondément irrationnelle de la guerre dans la période de décadence est aussi démontrée par ses justifications idéologiques, une réalité déjà révélée par la montée du nazisme dans la période menant à la seconde guerre mondiale. En Afrique, quasiment tous les pays, l'un après l'autre, subissent des "guerres civiles" dans lesquelles des gangs de maraudeurs mutilent et massacrent sans aucun semblant de but idéologique, détruisant les infrastructures déjà fragiles sans aucune perspective de relèvement après la guerre. Le recours au terrorisme par un nombre croissant d'Etats, et en particulier le succès grandissant du terrorisme islamique, avec ses idéaux déments de suicide et de mort, sont des expressions supplémentaires d'une société en pleine putréfaction, happée dans une spirale mortelle d'autodestruction. Selon les camarades de la CWO, AI Qaïda « représente une tentative d’ériger un impérialisme moyen-oriental indépendant basé sur l’Islam et les territoires de l’empire Omayyade du 8e siècle. Ce n’est pas simplement un mouvementexprimant la décomposition et le chaos ». (Révolutionary Perspective n°27). En tait, un but aussi réactionnaire et irréaliste n'est pas plus rationnel que l'autre espoir secret de Ben Laden : que ces actions nous rapprochent du Jugement Dernier. Le terrorisme islamique est une pure culture de décomposition.
En revanche, la justification de la guerre de la part des grandes puissances économiques se présente généralement sous les apparences humanitaires, démocrates et autres buts rationnels et progressistes. En fait, si on laisse de côté l'énorme fossé entre les justifications affichées par les Etats impérialistes et les véritables motifs et actions sordides qui s'abritent derrière ces justifications, l'irrationalité de la grande entreprise des États-Unis commence aussi à émerger du brouillard idéologique : un nouvel Empire dans lequel une puissance seule règne sans partage et pour toujours. L'histoire, et en particulier l'histoire du capitalisme, a déjà montré la vanité de tels rêves. Mais cela n'a pas empêché le développement d'une nouvelle idéologie profondément rétrograde pour justifier tout ce projet : le concept d'un colonialisme nouveau et humain, pris au sérieux aujourd'hui par nombre d'idéologues américains et britanniques.
La lutte de classe
22. Il est vital de comprendre la distinction entre le poids historique de la classe ouvrière et son influence immédiate sur la situation. Dans l'immédiat, la classe ne peut pas empêcher les guerres actuelles et elle se trouve dans un sérieux recul, mais ce n'est pas la même chose qu'une défaite historique. Le fait que la bourgeoisie ne soit pas capable de mobiliser le prolétariat pour un conflit impérialiste direct entre grandes puissances, et soit obligée de "dévier" le conflit sur des puissances de deuxième et troisième ordre, en n'utilisant pas des appelés mais des armées professionnelles, est une expression de ce poids historique de la classe.
Même dans le contexte de ces guerres "détournées" la bourgeoisie est contrainte, avec l'aggravation des enjeux, de prendre des mesures préventives contre la classe ouvrière. L'organisation de campagnes pacifistes à une échelle sans précédent (tant en termes de taille des manifestations que de leur coordination internationale) témoigne du malaise de la classe dominante concernant l'hostilité montante envers sa guerre, parmi la population en général, et dans la classe ouvrière en particulier. Pour le moment, la caractéristique essentiel le des campagnes pacifistes a été de montrer leur nature interclassiste et démocratique, leur appel à l'ONU et aux intentions pacifiques des rivaux des Etats-Unis. Mais déjà, dans les discours prononcés depuis les tribunes de ces manifestations, il y a une forte poussée vers la démagogie ouvriériste. On a même vu des mobilisations de la puissance du mouvement syndical, y compris des actions de grève illégales lorsque la guerre a éclaté. Cela va jusqu'à la récupération de slogans internationalistes classiques comme "l'ennemi principal est dans notre propre pays". Derrière cette rhétorique, il y a la compréhension de la part de la bourgeoisie que la marche vers la guerre ne petit faire l'économie d'une confrontation avec la résistance de sa victime principale, la classe ouvrière, même si l'opposition de classe est en fait réduite actuellement à des réponses isolées de la part des ouvriers ou à l'activité d'une petite minorité internationaliste.
23. Tout cela démontre clairement que le cours historique n'a pas été inversé, même si, dans la période de décomposition, les conditions dans lesquelles il s'exprime ont été profondément modifiées. Ce qui a changé avec la décomposition, c'est la possible nature d'une défaite historique. qui peut lie pas venir d'un heurt frontal entre les classes principales, mais d'un lent reflux des capacités du prolétariat à se constituer en classe, auquel cas le point de non retour serait plus difficile à discerner, comme ce serait le cas avant toute catastrophe définitive. C'est le danger mortel auquel la classe est confrontée ayjourd'hui. Mais nous sommes convaincus que ce point n'a pas encore été atteint, et que le prolétariat conserve la capacité de redécouvrir sa mission historique. Pour être à même de prendre en compte les potentialités réelles que conserve le prolétariat, et d'assumer les responsabilités qui en découlent pour les révolutionnaires, encore est-il nécessaire que ces dernières se départissent d'une approche immédiatiste de l'analyse des situations.
24. Sans un cadre historique clair pour comprendre la situation actuelle clé la classe, il est très facile de tomber dans une attitude immédiatiste, qui peut balancer de l'euphorie au pessimisme le plus noir. Dans la période récente, la tendance majeure dans le milieu politique prolétarien a été de se laisser emporter par de faux espoirs de mouvements massifs de la classe : ainsi, certains groupes ont vu dans les émeutes de 2001 en Argentine le commencement d'un mouvement tendant à l'insurrection prolétarienne, alors que le mouvement n'était même pas basé principalement sur un terrain de classe : de même, la grève des pompiers en Grande-Bretagne a été interprétée comme le foyer d'une résistance de classe massive contre la marehe à la guerre. Ou encore, en l'absence de mouvements sociaux ouverts, il y a eu une tendance à voir le syndicalisme de base comme le point de départ pour préparer la résurgence de la classe dans le futur.
25. Dans le contexte du cours historique actuel, la perspective pour la lutte de classe reste le retour de luttes massives en réponse à l'approfondissement de la crise économique. Ces luttes suivront la dynamique de la grève de masse, qui est caractéristique du mouvement réel de la classe à l'époque de la décadence : elles ne sont pas organisées d'avance par un organe préexistant. C’est à travers la tendance à des luttes massives que la classe va recouvrer son identité de classe qui est une précondition indispensable à la politisation finale de sa lutte. Mais nous devons garder à l'esprit que de tels mouvements seront inévitablement précédés par une série d'escarmouches qui resteront sous le contrôle syndical, et même lorsqu'elles prendront un caractère plus massif, elles n'apparaîtront pas directement sous une "forme pure", c'est-à-dire ouvertement en dehors des syndicats et contre eux, et organisées et centralisées par des assemblées autonomes et des comités de grève. En fait, il sera plus important que jamais que les minorités révolutionnaires et les groupes d'ouvriers avancés défendent la perspective de formation de tels organismes au sein des mouvements qui surgiront.
26. Il y a eu beaucoup de telles escarmouches tout au long, des années 1990 et elles expriment la contre tendance au reflux général. Mais leur manque de toute dimension politique claire a été appréhendé par la bourgeoisie pour aggraver le désarroi dans la classe. Une carte particulièrement importante dans les années 1990 a été la venue au pouvoir de gouvernements de gauche, à même de donner une énorme impulsion à l'arsenal bourgeois d'idéologies démocratiques et réformistes ; en plus de cela, les syndicats ont organisé de nombreuses actions préventives pour endiguer le mécontentement croissant dans la classe. Les plus spectaculaires ont été les grèves de décembre 1995 en France, qui avaient même l'apparence de dépasser les syndicats et de s'unifier à la base, en fait pour empecher que cela se passe vraiment. Depuis lors, les campagnes syndicales ont été plus limitées, en concordance avec la désorientation de la classe, mais un retour à des réponses plus combatives peut être discerné aujourd'hui dans des exemples comme les grèves dans le secteur public annoncées ou menaçantes en GrandeBretagne, en France, en Espagne, en Allemagne et ailleurs.
27. Lc marxisme a toujours insisté sur le fait qu'il ne suffisait pas d'observer la lutte de classe seulement sous l'angle de ce que fait le prolétariat : puisque la bourgeoisie aussi mène une lutte de clase contre le prolétariat et sa prise de conscience, un élément clé de l'activité marxiste a toujours été d'examiner la stratégie et la tactique de la classe dominante pour devancer son ennemi mortel. Une part importante de cette activité est d'analyser quelles équipes gouvernementales la bourgeoisie tend à mettre en avant en réponse à différents moments de l'évolution de la lutte de classe et de la crise générale de la société.
28. Comme le CCI l'avait noté dans la première phase de son existence, la réponse initiale de la classe dominante au ressurgissement historique de la lutte de classe à la fin des années 1960 a été de placer des gouvernements de gauche au pouvoir ou de dévoyer les luttes ouvrières en leur présentant la perspective mystificatrice de gouvernements de gauche. Ensuite, à la fin des années 1970, nous avons vu qu'en réponse à la seconde vague internationale de luttes, la bourgeoisie avait adopté une nouvelle stratégie dans laquelle la droite revenait au gouvernement et la gauche entrait dans l'opposition afin de saboter de l'intérieur la résistance des ouvriers. Bien qu'elle n'ait jamais été appliquée de façon mécanique dans tous les pays, cette stratégie était néanmoins très claire dans les pays capitalistes les plus importants.
Après l'effondrement du bloc de l'Est, cependant, étant donné le recul de la conscience dans la classe ouvrière, il n'y avait plus le même besoin d'adopter cette ligne, et dans un certain nombre de pays, des gouvernements de centre-gauche, personnifiés par le régime de BLair en GrandeBretagne, furent favorisés comme étant la meilleure formule, par rapport à la fois à la crise économique et à la nécessité de présenter la fuite actuelle du capitalisme dans le militarisme comme une nouvelle forme d"'humanitaire".
La récente accession de partis de droite aux responsabilités gouvernementales ne signifie cependant pas que la classe dominante serait en train d'adopter une stratégie concertée de gauche dans l'opposition. L'arrivée de gouvernements de droite dans un certain nombre de pays capitalistes centraux est plus l'expression du manque de cohérence au sein des bourgeoisies nationales et entre bourgeoisies nationales, laquelle est une des conséquences de la décomposition. Il faudrait une grande avancée dans la lutte de classe pour que la bourgeoisie surmonte ces divisions et impose une réponse plus unifiée : retourner à la stratégie de la gauche dans l'opposition pour faire face à une sérieuse résurgence du mouvement de classe, et, comme carte ultime, la mise en place d'une "extreme-gauche" au pouvoir dans le cas d'une menace directement révolutionnaire de la part de la classe ouvrière.
29. Même si le développement essentiel des luttes ouvrières ne sera pas une réponse directe à la guerre, les révolutionnaires se doivent d'être attentifs aux réponses de classe qui surgissent, gardant à l'esprit le fait que la question de la guerre deviendra de plus en plus un facteur du développement de la conscience politique sur les véritables enjeux de la lutte de classe, en particulier du fait que le développement de l'économie de guerre requerra de plus en plus de sacrifices dans les conditions de vie de la classe ouvrière. Ce lien grandissant entre la crise et la guerre s'exprimera en premier lieu par la formation de minorités visant à apporter une réponse internationaliste à la guerre, mais cela s'étendra aussi au mouvement plus général à mesure que la classe retrouvera sa confiance en elle et ne verra plus les guerres organisées par la classe dominante comme une preuve de sa seule impuissance.
30. La nouvelle génération "d'éléments en recherehe", la minorité s'approchant des positions de classe, aura un rôle d'une importance sans précédent dans les futurs combats de la classe, qui seront confrontées à leurs implications politiques beaucoup plus vite et profondément que les luttes de 1968-1989. Ces éléments, qui expriment déjà un développement lent mais significatif de la conscience en profondeur, seront mis à contribution pour aider à l'extension massive de la conscience dans toute la classe. Ce processus culminera dans la formation du parti communiste mondial. Mais cela ne deviendra réalité que si les groupes de la Gauche conununiste se montrent à la hauteur de leurs responsabilités historiques. Aujourd'hui en particulier, cela signifie affronter les dangers qui les guettent. De même que pour la classe toute démission face à la logique de la décomposition ne peut que la priver de sa capacité à répondre à la crise à laquelle l'humanité est confrontée, de la même manière, la minorité révolutionnaire elle-même risque d'être terrassée et détruite par l'ambiance putride qui l'entoure, et qui pénètre dans ses rangs sous la forme du parasitisme, de l'opportunisme, du sectarisme et de la confusion théorique. Les révolutionnaires aujourd'hui peuvent avoir confiance dans les capacités intactes de leur classe et aussi dans la capacité du milieu révolutionnaire à répondre aux exigences que l'histoire place sur ses épaules. Ils savent qu'ils doivent conserver une vision à long terme de leur travail et éviter tous les pièges immédiatistes. Mais en même temps, ils doivent comprendre que nous n'avons pas un temps illimité devant nous, et que les erreurs graves commises aujourd'hui constituent déjà un obstacle à la future formation du parti de classe.
Le monde a fait du chemin depuis la disparition de la division du monde en deux pôles qui a caractérisé la Guerre froide pendant 45 ans. L’ère de paix, de prospérité et de démocratie que la bourgeoisie mondiale avait promise, au lendemain de l’effondrement du bloc de l’Est en 1989, n’a évidemment jamais vu le jour. Au contraire, la décomposition de la société capitaliste qui était la conséquence du blocage du rapport de force entre la bourgeoisie et le prolétariat après deux décennies de crise économique ouverte et qui a déclenché l’effondrement du stalinisme, s’est implacablement aggravée entraînant l’humanité dans une spirale infernale d’enfoncement dans le chaos, la violence et la destruction, vers un avenir de barbarie de plus en plus proche. Au moment où nous écrivons cet article, le président George W. Bush vient d’annoncer que les Etats-Unis étaient prêts à envahir l’Irak, avec ou sans soutien international et même sans l’accord du Conseil de sécurité. La brèche qui existe entre Washington et les capitales des principaux pays européens, et même avec la Chine, sur la question de cette guerre imminente est palpable. Dans ce contexte, il est tout à fait approprié d’examiner les racines de la politique impérialiste américaine depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, afin de mieux comprendre la situation actuelle.
Lorsque la Deuxième Guerre impérialiste mondiale s'achève en 1945, l’ensemble de la configuration impérialiste s’est profondément transformée. "Avant la Deuxième Guerre mondiale, il existait 6 grandes puissances : la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne, l’Union soviétique, le Japon et les Etats-Unis. A la fin de la guerre, les Etats-Unis restaient la seule grande nation de loin la plus puissante du monde ; sa puissance s’était énormément accrue grâce à sa mobilisation dans l’effort de guerre, à la défaite de ses rivaux et à l’épuisement de ses alliés" (D.S. Painter, Encyclopedia of US Foreign Policy). La guerre impérialiste "avait détruit l’ancien équilibre entre les puissances, laissant l’Allemagne et le Japon anéantis et impuissants, la Grande Bretagne et la France réduites au rang de puissances de second et même de troisième ordre" (George C. Herring, Encyclopedia of American Foreign Policy).
Pendant la guerre, les Etats-Unis, avec plus de 12 millions d’hommes sous les drapeaux, ont doublé leur produit national brut (PNB) et à la fin de la guerre, ils détenaient "la moitié de la capacité manufacturière du monde, la plus grande partie de ses surplus en nourriture et la quasi-totalité de ses réserves financières. Les Etats-Unis occupaient la première place dans toute une série de technologies essentielles à la guerre moderne et à la prospérité économique. La possession de grandes réserves intérieures de pétrole et le contrôle sur les vastes ressources de pétrole de l’Amérique Latine et du Moyen-Orient contribuaient à la position dominante globale des Etats-Unis" (Painter, op. cit.). L’Amérique possédait la plus grande puissance militaire du monde. Sa force navale dominait les mers, ses forces aériennes le ciel, son armée occupait le Japon et une partie de l’Allemagne, et elle bénéficiait du monopole des armes atomiques dont elle avait montré, à Hiroshima et Nagasaki, qu’elle n’hésiterait pas à se servir pour la défense de ses intérêts impérialistes. La puissance de l’Amérique était favorisée par les avantages dus à sa position géographique d’isolement relatif. Eloigné de l’épicentre des deux guerres mondiales, le territoire américain n’a subi aucune destruction massive de ses moyens de production, contrairement aux nations européennes, et sa population civile a été épargnée de la terreur des raids aériens, des bombardements, des déportations et des camps de concentration qui ont provoqué la mort de millions de civils en Europe (plus de 20 millions rien qu’en Russie).
La Russie dévastée par la guerre a compté peut-être jusqu’à 27 millions de morts, civils et militaires, subi une destruction massive de sa capacité industrielle, de son agriculture, de ses ressources minières, et de l'infrastructure de son réseau de transports. Son niveau de développement économique atteignait à peine le quart de celui des Etats-Unis. Mais elle a grandement bénéficié de la destruction totale de l’Allemagne et du Japon, deux pays qui avaient historiquement freiné l’expansion russe, respectivement vers l’Ouest et vers l’Est. La Grande-Bretagne était saignée à blanc après six années de mobilisation dans la guerre. Elle avait perdu un quart de ses richesses d’avant-guerre, était profondément endettée et "courait le risque de perdre son rang de grande puissance" (ibid). La France, vaincue avec facilité au début de la guerre, affaiblie par l’occupation allemande et divisée par la collaboration avec les forces d’occupation allemandes, "ne comptait plus désormais comme grande puissance" (Painter, op. cit.).
Avant même la fin de la guerre, la bourgeoisie américaine s’apprêtait déjà à former un bloc militaire en prévision de la future confrontation avec la Russie stalinienne. Par exemple, des commentateurs bourgeois ont estimé que la guerre civile en Grèce en 1944 (Painter, Herring) annonçait déjà la future confrontation entre les Etats-Unis et la Russie. On peut voir cette préoccupation envers une future confrontation à l’impérialisme russe dans les chamailleries et les retards qui se sont produits sur la question de l’invasion de l’Europe par les Alliés, en vue de soulager la pression exercée sur la Russie par l’ouverture d’un second front à l’Ouest. Au départ, Roosevelt avait promis un débarquement en 1942 ou début 1943, mais il n’a pas eu lieu avant 1944. Les russes se sont plaints du fait que les Alliés "ont délibérément retenu leurs secours afin d’affaiblir l’Union soviétique ce qui leur permettrait ainsi de dicter les termes de la paix" (Herring, op.cit). C’est la même préoccupation qui explique également l’utilisation des armes atomiques contre le Japon en août 1945, alors même que ce pays avait donné des signes de sa volonté de capitulation négociée ; cela avait pour but d'abord de gagner la guerre avant que l’impérialisme russe ne puisse entrer en guerre à l’Est et revendiquer des territoires et de l’influence dans la région et ensuite de servir d’avertissement aux russes sur la véritable force de la puissance militaire américaine au moment où se profilait le début de l’après-guerre.
Cependant, si les Etats-Unis prévoyaient une confrontation avec Moscou dans l’après-guerre, il serait faux de prétendre qu’ils avaient une compréhension complète ou précise des contours exacts de cette compétition ainsi que des desseins impérialistes de Moscou. Roosevelt notamment semblait conserver encore des conceptions dépassées du 19e siècle concernant les sphères d’influence impérialistes et comptait sur une coopération de la Russie pour construire un nouvel ordre mondial dans la période d’après-guerre dans lequel Moscou aurait un rôle de subordonné (Painter, op cit.). En ce sens, Roosevelt pensait apparemment que l’attribution à Staline d'une zone tampon en Europe de l’Est servant de protection contre l’adversaire historique de la Russie, l’Allemagne, satisferait les appétits impérialistes russes. Cependant, même à Yalta où la plus grande partie de ce cadre fut établi, il y eut des conflits sur la participation des britanniques et des américains à l’avenir des nations d’Europe de l’Est, de la Pologne en particulier.
Dans les 18 mois qui ont suivi la fin de la guerre, le président américain Truman s’est trouvé face à une image bien plus alarmante de l’expansionisme russe. L’Estonie, la Lettonie et la Lituanie avaient déjà été absorbées par la Russie dès la fin de la guerre, des gouvernements fantoches avaient été établis en Pologne, en Roumanie, en Bulgarie et dans la partie de l’Allemagne contrôlée par les forces russes. En 1946, la Russie retarda son retrait de l’Iran, y soutint les forces dissidentes et chercha à arracher des concessions pétrolières. Des pressions furent exercées sur la Turquie pour obtenir un plus grand accès de la Russie à la Mer Noire et, après son échec aux élections, le parti stalinien grec, sous l'influence directe du Kremlin, adopta une stratégie qui fit repartir la guerre civile en Grèce. Aux Nations Unies, Moscou rejeta un plan américain sur le contrôle des armes atomiques qui aurait donné aux Etats-Unis le droit de maintenir son monopole nucléaire, révélant ainsi ses propres projets de s’engager dans la course aux armements nucléaires.
En février 1946, George Keenan, jeune expert du département d’Etat en poste à Moscou, rédiga son fameux "long télégramme" qui présentait la Russie comme un ennemi "irréductible", enclin à une politique expansionniste pour étendre son influence et sa puissance, qui est devenu la base de la politique de Guerre froide américaine. L’alarme sonnée par Keenan semblait se confirmer par l’influence croissante de Moscou dans le monde. Les partis staliniens en France, en Italie, en Grèce et au Vietnam semblaient avoir des prétentions à prendre le pouvoir. Les nations européennes subissaient une énorme pression pour décoloniser leurs empires d’avant-guerre, en particulier au Proche-Orient et en Asie. L’administration Truman adopta une stratégie d’endiguement pour bloquer toute nouvelle avancée de la puissance russe.
L’endiguement du ‘communisme’
Dans l’immédiat après-guerre, le principal objectif stratégique de l’impérialisme américain était la défense de l’Europe, afin d’éviter que des nations autres que celles déjà affidées à l’impérialisme russe à Yalta, ne tombent aux mains du stalinisme. Cette doctrine fut appelée "containment" (endiguement) et avait pour objectif de résister à l’extension des tentacules de l’impérialisme russe en Europe et au Proche-Orient. Cette doctrine apparut comme une contre-mesure à l’offensive d’après-guerre de l’impérialisme russe. En 1945/46, l’impérialisme russe commença à revendiquer agressivement deux théâtres d’intérêt traditionnels de la Russie, l’Europe de l’Est et le Proche-Orient, ce qui alarma Washington. En Pologne, Moscou ne respecta pas les garanties d’élections "libres" établies à Yalta et imposa un régime fantoche ; la guerre civile en Grèce se ranima, les pressions s’exacerbèrent en Turquie et Moscou refusa de retirer ses troupes du nord de l’Iran. En même temps, l’Allemagne et l’Europe de l’Ouest étaient toujours dans une confusion économique totale, faisaient des efforts pour entreprendre la reconstruction et pour négocier le règlement formel de la guerre, ce règlement étant paralysé en raison de chamailleries entre les grandes puissances, et les partis staliniens conquéraient une formidable influence dans les pays dévastés de l’Europe de l’Ouest, en particulier en France et en Italie. L’Allemagne vaincue constituait un autre point majeur de confrontation. L’impérialisme russe demanda des réparations et des garanties afin qu’une Allemagne reconstruite ne constitue jamais à nouveau une menace.
Afin de contenir l’expansion du "communisme" russe, l’administration Truman répondit en 1946 en soutenant le régime iranien contre la Russie, en assumant les responsabilités prises en charge auparavant par les britanniques dans l’Est méditerranéen, en fournissant une aide militaire massive à la Turquie et à la Grèce début 1947, en mettant en place le Plan Marshall en juin 1947 pour avoir la mainmise politique sur la reconstruction de l’Europe de l’Ouest. Bien qu’il ne s’agisse pas dans cet article d’entrer dans les détails sur la nature et les mécanismes qu’impliquait la revitalisation de l’Europe occidentale, il est important de comprendre que l’aide économique constituait un facteur essentiel pour combattre l’influence russe et un rempart contre celle-ci. L’aide économique était complétée par une politique d’encouragement à la constitution d’organisations et d’institutions pro-occidentales (pro-Washington),de création de syndicats et d’organisations politiques anti-communistes, les exécutants de l’AFL travaillant main dans la main avec la CIA pour faire de l’Europe de l’Ouest un terrain sûr pour le capitalisme américain. Le syndicat Force Ouvrière en France et la revue de gauche New statesman en Grande Bretagne sont deux exemples connus de la façon dont l’Amérique arrosait d’argent les non-communistes dans l’Europe d’après guerre. "L’assistance américaine a permis à des gouvernements modérés de dédier des ressources énormes à la reconstruction et à l’expansion des exportations de leurs pays sans imposer les programmes d’austérité politiquement inacceptables et socialement explosifs qui auraient été nécessaires sans l’aide américaine. L’aide américaine a également contribué à contrecarrer ce que les dirigeants américains considéraient comme un éloignement dangereux de la libre entreprise vers le collectivisme. En favorisant certaines politiques et en s’opposant à d’autres, les Etats-Unis non seulement influençaient la façon dont les élites européennes et japonaises définissaient leurs propres intérêts, mais changeaient également le rapport de forces dans les groupes de décisions. La politiques américaine d’aide facilitait la montée des partis centristes comme les Chrétiens-Démocrates en Italie et en Allemagne de l’Ouest et le Parti Libéral Démocratique plus conservateur au Japon" (Painter, op.cit).
3. La revitalisation économique de l’Europe de l’Ouest fut rapidement suivie de la fondation de l’OTAN qui, à son tour, poussa le rival impérialiste russe à cristalliser la dépendance de ses vassaux européens dans une autre alliance militaire: le Pacte de Varsovie. C’est à partir de là que fut établie la confrontation stratégique qui allait prévaloir en Europe jusqu’à l’effondrement du stalinisme à la fin des années 1980. Malgré le fait que les deux pactes militaires fussent supposés être des alliances de sécurité mutuelle, ils étaient tous deux en réalité totalement dominés par le leader du bloc.
La création d’un ordre mondial bipolaire
Malgré les affrontements décrits ci-dessus, la création d’un monde impérialiste bipolaire qui caractérisa la Guerre froide n’apparut pas instantanément à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Bien que les Etats-Unis fussent clairement le leader dominant, la France, la Grande-Bretagne et d’autres puissances européennes avaient encore des illusions d’indépendance et de puissance. Tout en parlant en privé de créer un nouvel empire sous leur contrôle, les dirigeants politiques américains maintenaient en public la fiction d’une coopération mutuelle et d’un partenariat avec l’Europe de l’Ouest. Par exemple, quatre sommets avec les chefs d’Etats des Etats-Unis, de la Russie, de la Grande-Bretagne et de la France se sont tenus durant les années 1950, pour finalement tomber dans le néant au fur et à mesure que l’impérialisme américain consolidait sa domination. A partir des années 1960 jusqu’à la fin de la Guerre froide, les sommets se limitèrent uniquement aux Etats-Unis et à la Russie, les "partenaires" européens étant souvent exclus même des consultations préparatoires aux rencontres.
Après la guerre, la Grande-Bretagne était la troisième puissance mondiale – troisième assez loin des premières – mais dans les premiers jours de la Guerre froide, il existait une tendance à surestimer nettement les capacités britanniques. Il subsistait des restes de rivalités impérialistes entre les Etats-Unis et la Grande Bretagne, et peut-être même une tendance à vouloir utiliser la Russie pour contrebalancer les Britanniques et, en même temps, la croyance qu’on pouvait compter sur la Grande-Bretagne pour défendre la ligne de front européenne contre l’expansionnisme russe. En ce sens, c’est à la Grande Bretagne que fut dévolue la responsabilité de bloquer les russes en Grèce, en tant que puissance européenne dominante en Méditerrannée orientale. Cependant, ce fut un rude réveil en 1947, lorsque les britanniques durent appeler les Etats-Unis à la rescousse. Il fallut donc un certain temps aux Etats-Unis pour voir plus clairement le rôle précis qu’ils allaient devoir jouer en Europe et pour que la division bipolaire du monde apparaisse.
Malgré leur énorme importance économique et militaire, les pays européens furent amenés de force et malgré leurs protestations à se soumettre à la volonté de leur maître impérialiste. La pression fut mise sur les puissance européennes, peu empressées d’abandonner leurs colonies en Afrique et en Asie, en partie pour les afaiblir et les dépouiller des vestiges de leur glorieux passé impérialiste, en partie pour contrer les avancées russes en Afrique et en Asie, mais aussi pour permettre à l’impérialisme américain d’exercer davantage d’influence dans ces anciennes colonies. Ceci n’empêcha évidemment pas les Européens de tenter de convaincre les Américains de suivre des orientations politiques mutuellement acceptables comme dans le cas, par exemple, où les britanniques cherchèrent à mettre les américains de leur côté dans leur politique envers l’Egypte de Nasser en 1956. Les impérialismes français et britannique, agissant de concert avec Israël, tentèrent le dernier acte ouvert d’impérialisme indépendant en jouant leur propre carte dans la crise de Suez de 1956, mais les Etats-Unis montrèrent aux Britanniques qu’ils ne se laisseraient pas intimider. La Grande-Bretagne comprit qu’elle ne pouvait pas se permettre de négocier face à une position de force américaine en s’exposant à une action disciplinaire rapide de la part des Etats-Unis. La France en revanche chercha obstinément à maintenir l’illusion de son indépendance vis-à-vis de la domination américaine en retirant ses troupes du commandement de l’OTAN en 1966 et en insistant pour que toute représentation de l’OTAN soient retirée du territoire français dès 1967.
L’unité et la continuité de la politique impérialiste américainependant la Guerre Froide
L’isolationnisme, en tant que courant politique sérieux au sein de la classe dominante américaine, fut complètement neutralisé par les événements de Pearl Harbor, en 1941, utilisés et même provoqués par Roosevelt pour forcer les isolationnistes, ainsi que les éléments pro-allemands au sein de la bourgeoisie américaine à abandonner leurs positions. Depuis la Deuxième Guerre mondiale, les points de vue isolationnistes au sein de la bourgeoisie ont été essentiellement confinés à l’extrême-droite et ne constituent plus une force sérieuse dans la définition de la politique étrangère. Il est clair que la Guerre froide contre la Russie fut une politique unie de la bourgeoisie. Les divergences qui apparurent étaient en grande partie pour la galerie du jeu démocratique, à l’exception des divergences autour de la guerre du Vietnam après 1968 qui seront abordées plus loin. La Guerre froide débuta sous Truman, le démocrate qui arriva au pouvoir à la mort de Roosevelt en 1945. Ce fut Truman qui décida de lancer la bombe atomique, qui entreprit les efforts pour bloquer l’impérialisme russe en Europe et au Moyen-Orient, qui promut le Plan Marshall, qui décida le pont aérien de Berlin, qui créa l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) et qui engagea les troupes américaines dans la guerre deCorée.
Lors de la campagne électorale de 1952, il est vrai que les républicains conservateurs critiquèrent la politique d’endiguement de Truman comme une concession au "communisme", une forme d’apaisement qui, implicitement ou explicitement, acceptait la domination russe sur des pays déjà sous leur influence ou leur contrôle et s’opposait seulement à l’expansion de la Russie à de nouveaux pays. A la place de cette politique, ces conservateurs revendiquaient le "rollback", une politique consistant à repousser de façon active l’impérialisme russe à l’intérieur de ses propres frontières. Mais malgré le fait que le conservateur Eisenhower soit arrivé au pouvoir en 1952 et y soit resté pendant le point culminant de la Guerre froide en Europe, dans les années 1950, jamais aucune tentative de "rollback" ne fut entreprise par l’impérialisme américain. Il mena toujours une politique d’endiguement. Ainsi, en 1956, lors du soulèvement de la Hongrie, l’impérialisme américain n’intervint pas, sauf à titre de propagande, reconnaissant de facto les prérogatives de la Russie d'écraser la rébellion dans sa propre sphère d’influence. D’un autre côté, sous Eisenhower, l’impérialisme américain poursuivit clairement la stratégie d’endiguement, se glissant dans la brèche en Indochine à la suite de la défaite de l’impérialisme français dans la région en sapant les accords de Genève afin de prévenir une éventuelle unification du Vietnam par le soutien du régime du sud ; maintenant la division de la Corée en faisant de la Corée du Sud une vitrine pour le capitalisme occidental en Extrême-Orient ; et en s’opposant au régime de Fidel Castro et à son ouverture vers Moscou. On peut constater la continuité de cette politique dans le fait que c’est l’Administration du républicain conservateur Eisenhower qui prépara l’invasion de la Baie des Cochons, mais que c'est l’administration du démocrate libéral Kennedy qui la mit en œuvre..
C'est le démocrate libéral Johnson qui fut le premier en 1966 à développer la notion de "détente" - il appelait cela "jeter des ponts" et "s’engager pacifiquement", mais ce fut le conservateur Nixon, un républicain, avec Henry Kissinger à ses côtés, qui présida à l’éclosion de la détente dans les années 1970. Et ce fut le démocrate Carter et non Reagan qui engagea le processus de démantèlement de la détente et de réactivation de la Guerre froide. Carter fit des droits de l’homme lapierre angulaire de sa politique étrangère ce qui, tout en imposant certains changements dans les dictatures militaires dépassées qui dominaient l’Amérique latine, refroidit aussi les rapports avec Moscou et relança la propagande anti-russe. En 1977, l’OTAN adopta les propositions de Carter : 1) la détente avec Moscou devait reposer sur une position de force (sur la base du rapport Harmel adopté en 1967) ; 2) un accord de standardisation de l’équipement militaire au sein de l’OTAN, et une plus grande intégration des forces de l’OTAN au niveau opérationnel ; 3) la réactivation de la course aux armements qui allait être connue sous le nom de Programme de Défense à Long Terme (LTDP) et débuta par un appel à renforcer l’armement conventionnel dans les pays de l’OTAN. En réponse à l’invasion russe de l’Afghanistan en 1979, Carter adopta une nouvelle orientation de Guerre froide qui fondamentalement mettait fin à la détente, refusant de soumettre le traité SALT II au Sénat pour ratification et organisant le boycott des Jeux Olympiques de 1980 à Moscou. En décembre 1979, sous l'autorité de Carter, l’OTAN adopta une stratégie de réarmement à "double piste" - négocier avec Moscou pour réduire ou éliminer les missiles nucléaires SS20 de portée intermédiaire dirigés vers l’Europe occidentale avant 1983 mais, dans le même temps, préparer le déploiement de missiles américains équivalents (464 missiles de croisière en Grande Bretagne, en Hollande, en Belgique et en Italie et 108 Pershing en Allemagne de l’Ouest) dans l’éventualité où l’accord avec Moscou ne serait pas obtenu.
En ce sens, le soutien de Reagan aux Moudjahidin en Afghanistan, l’accélération de la course aux armements et le déploiement de missiles de portée intermédiaire en Europe en 1983-84 qui provoqua tant de protestations sur ce continent, n'étaient nullement en rupture mais en totale continuité avec les initiatives politiques américaines entreprises sous Carter. L’objectif stratégique d’empêcher l’apparition d’une puissance rivale en Asie ou en Europe capable de défier les Etats-Unis fut développé à la fin de la première administration Bush, continua sous Clinton et est maintenant au cœur de la politique de Bush fils. Même la guerre tant vantée contre Oussama Ben Laden et Al Qaïda lancée par l’Administration Bush après le 11 septembre 2001, est en continuité avec la politique commencée sous l’administration Clinton, même si elle s’élève à un degré supérieur dans la guerre ouverte, ayant comme but prioritaire d’établir et de solidifier la présence américaine en Asie centrale. De même, la nécessité pour l’impérialisme américain d’être prêt à une action unilatérale militaire fut développée sous Clinton et mise en œuvre par le gouvernement Bush actuel. La continuité fondamentale dans la politique impérialiste américaine est un reflet de la caractéristique centrale du capitalisme d’Etat dans le capitalisme décadent, où c’est la bureaucratie permanente, et non le pouvoir législatif, qui est le lieu du pouvoir politique. Il ne s’agit pas bien sûr de nier qu’il y a parfois des divergences au sein de la bourgeoisie américaine qui se trouvent en contraste tranchant avec l’unité générale. Les deux exemples les plus flagrants sont le Vietnam, et la politique chinoise à la fin des années 90 qui conduisit à l’impeachment de Clinton, deux exemples qui seront examinés plus loin.
La Guerre de Corée: la stratégie d’endiguement en action en Extrême Orient
Alors que les tensions Est-Ouest en Europe de l’Ouest, particulièrement en Allemagne et à Berlin, et au Proche-Orient, avaient préoccupé les stratèges de la politique impérialiste américaine dans l’immédiat après-guerre, les événements en Extrême-Orient ne tardèrent pas à tirer le signal d’alarme. Avec un gouvernement militaire américain en place au Japon et un régime nationaliste ami en Chine qui était aussi membre permanent du Conseil de Sécurité, les Etats-Unis avaient prévu d’avoir un rôle dominant en Extrême-Orient. La chute du régime nationaliste en Chine en 1949 vit se dresser le spectre d’un expansionnisme russe en Extrême-Orient. Même si Moscou avait pourtant fait de son mieux pour contre carrer le leadership de Mao durant les années de guerre, et avait une relation active avec les nationalistes, Washington craignait un rapprochement entre Moscou et Pékin, véritable défi aux intérêts américains dans la région. Le blocage de la tentative de Moscou d’imposer la reconnaissance par l’ONU de la Chine rouge en son sein, amena Moscou à quitter le Conseil de Sécurité et à le boycotter pendant sept mois, jusqu’en août 1950.
Le boycott du Conseil de Sécurité par Moscou allait avoir un profond impact en juin 1950, quand les forces nord-coréennes envahirent la Corée du Sud. Truman ordonna immédiatement la mobilisation des forces américaines pour défendre le régime pro-occidental de Corée du Sud, une semaine avant qu’ait lieu un vote du Conseil de Sécurité autorisant une action militaire sous le commandement des Etats-Unis - ce qui montre que la prédisposition à l’action unilatérale de la part de la bourgeoisie américaine n’est pas une invention récente. Non seulement les troupes américaines s’engagèrent dans la bataille avant que l’ONU ne donne son autorisation, mais même après que cela fut devenu une opération sous l’égide de l’ONU et que 16 autres nations envoient des forces pour participer à "l’action de police", le commandement américain rendit des comptes directement à Washington, et non à l’ONU. Si Moscou avait été présent au Conseil de Sécurité, il aurait pu exercer son droit de veto pour bloquer une intervention militaire de l’ONU, jouant ainsi une avant-première de la pièce à laquelle nous avons assisté ces derniers mois montrant à quel point la bourgeoisie américain est prête à s’engager seule pour défendre ses intérêts impérialistes.
Certains analystes bourgeois suggèrent que le boycott russe était en fait motivé par le souhait d’éviter la possibilité que le régime de Mao ne soit accepté prématurément par les Nations Unies à travers un nouveau vote et de gagner du temps pour cimenter les relations entre Moscou et Pékin. Zbigniew Brzezinski a même affirmé qu’il s’agissait d’"un calcul délibéré en vue de stimuler l’hostilité entre l’Amérique et la Chine… l’orientation américaine prédominante avant la guerre de Corée était de chercher un accord avec le nouveau gouvernement du territoire chinois. De toutes façons, Staline ne pouvait que bien accueillir toute occasion de stimuler un conflit entre l’Amérique et la Chine et à juste titre. Les 20 années d’hostilité entre l’Amérique et la Chine qui ont suivi, ont certainement constitué un bénéfice net pour l’Union soviétique" ("How the Cold War was Played", Foreign Affairs, 1972).
La crise des missiles cubains: au bord de la guerre nucléaire
Le renversement par Fidel Castro, en 1959, du dictateur soutenu par les Américains a posé un sérieux dilemme dans la confrontation bipolaire de la Guerre froide et a amené les superpuissances au bord de la guerre nucléaire pendant la crise des missiles cubains, en octobre 1962. Au départ, le caractère de la révolution castriste n’était pas clair. Drapé dans une idéologie de populisme démocratique, à la sauce romantique des guérillas, Castro n’était pas membre du parti stalinien et ses liens avec ce dernier étaient très ténus. Cependant, sa politique de nationalisation des biens américains dès le début de sa prise du pouvoir lui aliénèrent rapidement Washington. L’animosité de Washington ne fit que pousser Castro, à la recherche d’une aide étrangère et d’une assistance militaire, dans les bras de Moscou. L’invasion de la Baie des Cochons en avril 1961, soutenue par la CIA – prévue par Eisenhower au départ et mise en œuvre par Kennedy – a montré queWashington était prêt à renverser le régime soutenu par les Russes. Pour les Etats-Unis, l’existence de ce régime lié à Moscou dans son pré carré était intolérable. Depuis la Doctrine Monroe formulée en 1823, les Etats-Unis avaient toujours maintenu la position selon laquelle les pays d’Amérique étaient hors de portée des impérialismes européens. Voir l’impérialisme adverse de la Guerre froide établir une tête de pont à 150 km du territoire américain de Floride, était totalement inacceptable pour Washington.
Fin 1962, Castro et l'impérialisme russe s’attendaient à une invasion imminente des américains et, en fait, à l’instigation de Robert Kennedy, Washington avait engagé en novembre 1961 l’opération Mongoose qui prévoyait des opérations militaires contre Cubà la mi-octobre1962, inspirées par les Américains et menées au nom de l’Organisation des Etats américains pour en exclure Cuba et interdire la vente d’armes à Castro. "le 1er octobre, le secrétaire à la Défense, Robert Mc Namara ordonne des préparatifs militaires pour un blocus, des attaques aériennes, une invasion ‘avec le maximum de préparation’ afin que ces deux dernières actions soient achevées le 20 octobre". (B.J. Bernstein, Encyclopedia of US Foreign relations). Au même moment, les Etats-Unis avaient installé 15 missiles Jupiter en Turquie, près de la frontière sud de la Russie, ciblant des objectifs en Russie, ce que Moscou estimait inacceptable.
Moscou chercha à contrecarrer ces deux menaces à travers une mesure : le déploiement de missiles nucléaires à Cuba pointés sur les Etats-Unis. L’administration Kennedy fit une estimation erronée des intentions de Moscou et considéra le déploiement de missiles comme une action offensive et non défensive ; elle réclama le démantèlement immédiat et le retrait des missiles déjà déployés et que les autres missiles en route pour Cuba retournent en Russie. Comme le blocus des eaux cubaines aurait été un acte de guerre selon la loi internationale, l’administration Kennedy annonça la "mise en quarantaine" des eaux cubaines et se prépara à arrêter sur les hautes mers et les eaux internationales les bateaux russes soupçonnés de transporter des missiles. Toute la crise se déroula en plein milieu des élections au Congrès de novembre 1962 où apparemment Kennedy avait peur que la droite républicaine ne remporte un triomphe s’il apparaissait en position de faiblesse dans sa confrontation avec Khrouchtchev, bien qu’il soit difficile de croire, comme le proclament certains historiens, que Kennedy ait plus été motivé par des considérations de politique intérieure que par la stratégie de défense et la politique extérieure. Après tout, à cause de la proximité des Etats-Unis, les missiles russes de Cuba accroissaient de 50% la capacité de Moscou de frapper le continent américain avec des têtes nucléaires, ce qui constituait un changement majeur dans l’équilibre de la terreur de la Guerre froide. Dans ce contexte, l’Administration alla très loin et amena le monde au bord d’une confrontation nucléaire directe, en particulier lorsque les Russes abattirent un avion espion U2 en plein milieu de la crise, déclenchant la demande par les chefs d’Etat major d’attaquer immédiatement Cuba. A un moment, Robert Kennedy "suggéra qu’il fallait chercher un prétexte ‘Couler Le Maine ou quelque chose comme ça’ et entrer en guerre contre les Soviétiques"[i] (1). Mieux vaut maintenant que plus tard, conclut-il" (Bernstein). Finalement on parvint à un accord secret avec Khrouchtchev, les Américains offrant de retirer en secret les missiles Jupiter de Turquie contre le retrait des missiles russes de Cuba. Comme la concession faite par les américains fut gardée secrète, Kennedy put revendiquer une victoire totale pour avoir forcé Khrouchtchev à reculer. Il se peut que l’énorme coup de propagande des Américains ait sévèrement sapé l’autorité de Khrouchtchev dans les cercles dirigeants russes et contribué à son retrait peu de temps après. Les membres du cercle le plus proche de Kennedy ont maintenu cette histoire pendant presque deux décennies ; on la trouve dans leurs divers Mémoires. Ce n’est que dans les années 1980 que les faits concernant la crise des missiles cubains et l’accord secret qui y avait mis un terme, furent révélés (Bernstein, op. cit.). Dégrisés d’être arrivés si près d’une guerre nucléaire, Moscou et Washington se mirent d’accord pour établir une "ligne rouge" de communication entre la Maison Blanche et le Kremlin et sur un traité d’interdiction des essais nucléaires, et se concentrèrent plus sur les confrontations par procuration pendant la suite de la Guerre froide.
Les guerres par procuration pendant la Guerre Froide
Pendant toute la Guerre froide, les bourgeoisies américaines et russes ne se sont jamais affrontées directement dans des conflits armés, mais à travers une série de conflits par procuration, confinés aux pays périphériques, n’impliquant jamais les métropoles du monde capitaliste, ne constituant jamais un danger de spirale incontrôlée dans une guerre nucléaire mondiale, à l’exception de la crise des missiles à Cuba en 1962. Le plus souvent, ces conflits par procuration impliquaient deux puissances intermédiaires, habituellement un gouvernement épaulé par Washington contre un mouvement de libération nationale soutenu par Moscou. Moins fréquemment ces conflits impliquaient soit la Russie soit les Etats-Unis contre un pays intermédiaire soutenu par l’autre, comme les Etats-Unis en Corée ou au Vietnam, ou la Russie contre les Moudjahïdins soutenus et armés par les Etats-Unis en Afghanistan. En général,les insurgés étaient soutenus par le bloc le plus faible (par exemple, les prétendues guerres de libération nationale soutenues par les staliniens pendant la Guerre froide). L’Angola ou l’Afghanistan où les rebelles étaient soutenus par les Etats-Unis, furent de notables exceptions. En général, les avancées obtenues dans ce jeu d’échec macabre de l’impérialisme, par les éléments appuyés par Moscou, entraînaient une réponse plus grande et plus dévastatrice des éléments appuyés par les Etats-Unis, comme par exemple la guerre au Moyen-Orient où Israël repoussa les offensives arabes appuyées par l'impérialisme russe de manière répétée et massive. Malgré les nombreuses luttes de libération qu’elle soutint pendant quatre décennies, la bourgeoisie russe réussit rarement à établir une tête de pont stable au delà de son glacis européen. Différents Etats dans le Tiers monde montèrent les deux blocs l’un contre l’autre, courtisèrent Moscou, en acceptant son soutien militaire, mais n’intégrèrent jamais complètement ou définitivement son orbite. Nulle part l’incapacité des Russes à étendre de manière permanente leur influence ne fut plus flagrante qu’en Amérique Latine où ils ne furent jamais capables d’aller au delà de Cuba. En fait incapable d’étendre le stalinisme en Amérique latine, Cuba fut obligé de répondre à l’aide apportée par les Russes en envoyant des troupes de choc en Angola au service de Moscou.
(A suivre)
JG, février 2003
i En 1898, le USS Maine explosa dans le port de La Havane. Sans chercher à en savoir les raisons, le gouvernement des EU saisit le prétexte pour entrer en guerre contre l’Espagne pour la ‘libération’ du Cuba. Aujourd’hui, la plupart des historiens considère que l’explosion fut accidentelle, le résultat de la mauvaise conception du navire. C’est encore un autre exemple du machiavélisme de la bourgeoisie qui cherche tout le temps des prétextes qu’elle invente même, pour fournir une couverture à ses manoeuvres impérialistes. Voir l’article "Les Tours jumelles et le machiavélisme de la bourgeoisie" dans la Revue internationale n°108.
Il y a 60 ans avait lieu la révolte du ghetto de Varsovie ; et, ironie de l'histoire, exactement 100 ans auparavant, en 1843, Karl Marx publiait La question juive, texte qui marquait de façon significative l'évolution de Marx de la démocratie radicale vers le communisme. Nous reviendrons sur ce texte dans un autre article ; il suffit de dire ici que tout en soutenant l'abolition de toutes les contraintes féodales imposées aux juifs dans leur participation à la société civile, Marx soulignait les limites inhérentes à une émancipation uniquement "politique" fondée sur le citoyen atomisé, et montrait que la véritable liberté ne pouvait s'accomplir qu'au niveau social, par la création d'une communauté unifiée qui ait dépassé les rapports marchands, source sous-jacente de la division des hommes en différentes unités en concurrence.
A cette époque, en 1843, le capitalisme ascendant posait de façon immédiate la question d’en finir avec toutes les formes de discrimination féodales contre les juifs, y compris leur enfermement dans le ghetto. En 1943, le peu qui restait des juifs de Varsovie s’est soulevé non seulement contre la restauration du ghetto, mais aussi contre leur extermination physique - tragique expression du passage du capitalisme de sa phase d'ascendance à celle de sa décadence.
En 2003, alors que son déclin arrive à sa phase la plus avancée, il semble que le capitalisme n'ait toujours pas résolu la question juive ; les conflits impérialistes au Moyen-Orient et le resurgissement d'un Islam radical ont redonné vie aux anciens mythes antisémites, et le sionisme qui se présentait comme le libérateur des juifs, non seulement n'a fait qu'enfermer des millions d'entre eux dans un nouveau piège mortel, mais est devenu lui-même une force d'oppression raciale, aujourd'hui dirigée contre la population arabe d'Israël et de Palestine. Nous reviendrons sur ces questions dans d'autres articles.
Mais ici nous voulons examiner une façon de traiter de l'Holocauste, sur le plan artistique, avec le film de Polanski, Le pianiste, qui a récemment reçu beaucoup de louanges, la Palme d'or au Festival de Cannes de 2002, la récompense du meilleur film lors des cérémonies artistiques (BAFTA) de Londres et plusieurs Oscars à Hollywood.
Un holocauste capitaliste
Polanski est lui-même un réfugié du ghetto de Cracovie et il est clair que ce film constitue un prise de position qui a une dimension personnelle. Le pianiste constitue une adaptation remarquablement fidèle des Mémoires d'un survivant du ghetto de Varsovie, le pianiste Vladislav Szpilman, qu'il a écrits immédiatement après la guerre et que Victor Gollanz a récemment republiés en 1999, puis qui sont parus en livre de poche en 2002. Malgré quelques broderies, le scénario se tient très près de la présentation simple et non sentimentale qu’a faite Szpilman des horribles événements qu'il a vécus, parfois jusqu'au plus petit détail. Il nous raconte l'histoire d'une famille juive cultivée qui a décidé de rester vivre à Varsovie au début de la guerre et s'est donc trouvée soumise à la marche forcée, graduelle mais inexorable, vers les chambres à gaz. Commençant par de petites humiliations telles que le décret sur le port de l'Etoile de David, le processus de cette chute traverse toutes les étapes, depuis le moment où toute la population juive de la ville est concentrée dans un ghetto reconstitué dans lequel la majorité connaît des conditions sanitaires et de travail atroces, jusqu'à la mort lente par la faim. Cependant, l'éclosion d'une classe de profiteurs et la formation d'une force de police juive et d'un Conseil juif entièrement soumis à l'armée d'occupation montrent que, même dans le ghetto, les divisions de classe continuaient d'exister parmi les juifs eux-mêmes. Le film comme le livre montrent comment, durant cette période, des actes apparemment aléatoires d'une cruauté incroyable de la part des SS [1] et d'autres organes de la domination nazie, avaient une "rationalité" - celle d'inculquer la terreur et de détruire toute volonté de résistance. En même temps, le côté plus "doux" de la propagande nazie encourage toutes sortes de faux espoirs et sert également à empêcher toute pensée de résistance. C'est illustré de façon aiguë lorsque commence le processus final des déportations et que des milliers de gens sont parqués dans des camions à bétail qui doivent les emmener dans les camps de la mort : pendant qu'ils attendent l'arrivée des trains, ils discutent encore pour savoir s'ils seront exterminés ou utilisés pour travailler ; on dit que de telles discussions eurent lieu aux portes mêmes des chambres à gaz.
Il est certain que l'Holocauste fut un des événements les plus terribles de toute l'histoire de l'humanité. En fait, toute une idéologie ayant avant tout pour but de défendre la Seconde Guerre impérialiste mondiale comme ayant été une guerre "juste", s'est développée à partir du caractère prétendument unique de la Shoah : selon celle-ci, face à une telle monstruosité sans égal, il était certainement nécessaire de soutenir le moindre mal que constituait la démocratie. Des apologistes de gauche de la guerre prétendent même que le nazisme, ayant introduit l'esclavage et étant revenu à des idéologies païennes pré-capitalistes, constituait une sorte de régression par rapport au capitalisme et que, en comparaison, le capitalisme était donc progressiste. Mais ce qui ressort clairement de toute cette période, c'est que l'holocauste nazi contre les juifs n'était pas du tout unique. Non seulement les nazis ont massacré des millions de "sous-hommes", slaves, tziganes, etc. ainsi que des opposants politiques de toutes sortes, bourgeois ou prolétares ; mais leur Holocauste a eu lieu en même temps que l'holocauste stalinien qui ne fut pas moins dévastateur, et que l'holocauste démocratique sous la forme de la terreur des bombardements des villes allemandes, des attaques nucléaires sur Hiroshima et Nagasaki et de la famine délibérée imposée à la population allemande après la guerre. Le travail esclavagiste non plus n'a pas été caractéristique du nazisme ; le stalinisme en particulier en a fait un usage énorme dans la construction de sa machine de guerre. Il est sûr que tout cela était l'expression d'une dégénérescence extrême du capitalisme, en particulier dans une phase où il avait vaincu la classe ouvrière et avait les mains libres pour se laisser aller à ses pulsions les plus profondes à l'auto-destruction. Mais il existait toujours une logique capitaliste derrière cela, comme le démontre la brochure Auschwitz ou le grand alibi, publiée par le Parti communiste international.
Ayant démasqué la raison matérielle la plus élémentaire derrière le "choix" des juifs par les nazis - la nécessité de sacrifier une partie de la petite-bourgeoisie ruinée pour mobiliser la partie "aryenne" de celle-ci derrière le capital et la guerre - la description par cette brochure de l'économie de l'Holocauste reflète fidèlement les événements du ghetto de Varsovie :
"En temps "normal", et lorsqu'il s'agit d'un petit nombre, le capitalisme peut laisser crever tout seuls les hommes qu'il rejette du processus de production. Mais il lui était impossible de le faire en pleine guerre et pour des millions d'hommes : un tel "désordre" aurait tout paralysé. Il fallait que le capitalisme organise leur mort.
Il ne les a d'ailleurs pas tués tout de suite. Pour commencer, il les a retirés de la circulation, il les a regroupés, concentrés. Et il les a fait travailler en les sous-alimentant, c'est-à-dire en les surexploitant à mort. Tuer l'homme au travail est une vieille méthode du capital. Marx écrivait en 1844 : « Pour être menée avec succès, la lutte industrielle exige de nombreuses armées qu'on peut concentrer en un point et décimer copieusement ». Il fallait bien que ces gens subviennent aux frais de leur vie, tant qu'ils vivaient, et à ceux de leur mort ensuite. Et qu'ils produisent de la plus-value aussi longtemps qu'ils en étaient capables. Car le capitalisme ne peut exécuter les hommes qu'il a condamnés, s'il ne retire du profit de cette mise-à-mort elle-même".
Le soulèvement de Varsovie et l'indifférence des grandes démocraties
Tôt dans le film - on est en septembre 1939 - nous voyons la famille Szpilman écouter la radio annoncer que la France et la Grande-Bretagne ont déclaré la guerre à l'Allemagne. Ils fêtent l'événement car ils pensent que leur délivrance est à portée de main. Au long du film, l'abandon total et complet des juifs de Varsovie et en fait, de la Pologne elle-même, devient de plus en plus évident et les espoirs placés dans les puissances démocratiques s'avèrent totalement sans fondement.
En avril 1943, la population du ghetto est passée de pratiquement un demi million à 30 000, beaucoup de ceux qui restent étant des jeunes gens sélectionnés pour accomplir des tâches pénibles. A ce moment-là, il n'y a plus aucun doute depuis longtemps sur la "solution" nazie au problème juif. Le film montre les contacts pris par Szpilman avec certaines figures clandestines ; l'un d'entre eux, Jehuda Zyskind, est décrit dans le livre comme un "socialiste idéaliste" qui, à plusieurs reprises, a presque convaincu Szpilman de la possibilité d'un monde meilleur (le livre révèle que Zyskind et toute sa famille furent tués chez eux après avoir été découverts en train de trier de la littérature clandestine autour d'une table). Szpilman est un artiste et non un personnage profondément politique ; on le montre en train de transporter clandestinement des armes dans des sacs de pommes de terre, mais il s'échappe du ghetto avant le soulèvement. Ni lui, ni le film n'entrent beaucoup en détail sur les courants politiques qui agissent dans le ghetto. Il semble qu'ils étaient principalement composés d'anciennes organisations prolétariennes se situant maintenant essentiellement sur un terrain nationaliste radical, sous une forme ou une autre - l'aile d'extrême-gauche du sionisme et de la social-démocratie, les bundistes et le Parti communiste officiel. Ce sont ces groupes qui ont organisé les liens avec la résistance "nationale" polonaise et sont parvenus à livrer clandestinement des armes au ghetto, préparant le soulèvement final d'avril 1943 sous les auspices de l'organisation juive de combat. Malgré le nombre dérisoire d'armes et de munitions à leur disposition, les insurgés ont réussi à tenir l'armée allemande en échec pendant un mois. Ce ne fut possible que parce qu'une grande proportion de la population affamée s'est jointe à la révolte d'une façon ou d'une autre. En ce sens le soulèvement a eu un caractère populaire et ne peut être réduit aux forces bourgeoises qui l'ont organisé ; mais ce n'était pas non plus une action ayant un caractère prolétarien et il ne pouvait en aucune façon remettre en cause la société qui génère ce type d’oppression et d’horreurs. En fait il était très consciemment une révolte sans perspective, la motivation prépondérante des rebelles étant de mourir debout plutôt qu'être emmenés comme du bétail dans les camps de la mort. Des soulèvements similaires ont eu lieu à Vilno et dans d'autres villes. Même dans les camps, il y eut des actes de sabotage et des éruptions armées. De telles révoltes sans espoir sont le produit classique d'une situation où le prolétariat a perdu la capacité d'agir sur son terrain propre. Toute la tragédie se répéta l'année suivante à plus grande échelle, pendant la révolte générale de Varsovie qui s'est terminée par la destruction de la ville, tout comme le ghetto avait été totalement rasé à la suite de la révolte des juifs.
Dans les deux cas, la duplicité des forces de la démocratie et de la "patrie du socialisme" qui proclamaient ne mener la guerre que dans le but de libérer ceux qui étaient opprimés par la domination nazie, peut être démontrée sans détour.
Dans son livre While Six million Died (Secker and Warburg, Londres 1968), Arthur Morse cite l'une des dernières proclamations des révoltés du ghetto : "Seule la puissance des nations alliées peut apporter une aide immédiate et active maintenant. Au nom des millions de juifs brûlés, assassinés et brûlés vivants. Au nom de ceux qui luttent et de tous ceux qui sont condamnés à mourir, nous appelons le monde entier... Nos plus proches alliés doivent au moins comprendre le degré de responsabilité produit d'une telle apathie face au crime sans précédent commis par les Nazis contre toute une nation, dont l'épilogue tragique est maintenant en train de se jouer. Le soulèvement héroïque, sans précédent dans l'histoire, des fils condamnés du ghetto doit au moins réveiller le monde pour agir d'une façon qui soit en rapport avec la gravité de l'heure". Ce passage illustre très clairement à la fois la compréhension par les révoltés qu'ils étaient condamnés et leurs illusions sur les bonnes intentions des puissances alliées.
Que faisaient en réalité les Alliés contre les crimes nazis quand le ghetto de Varsovie brûlait ? Au même moment - le 19 avril 1943 - la Grande-Bretagne et l'Amérique avaient organisé aux Bermudes une conférence sur le problème des réfugiés. Comme Morse le montre dans son livre, les puissances démocratiques avaient été directement informées du mémorandum d'Hitler d'août 1942 qui formalisait le plan d'extermination de toute la population juive européenne. Pourtant leurs représentants vinrent à la Conférence des Bermudes avec un mandat qui devait assurer que rien ne serait fait à ce sujet :
"Le Département d'Etat a établi un mémorandum pour l'orientation des délégués à la Conférence des Bermudes. Les américains furent instruits de ne pas limiter la question à celle des réfugiés juifs, de ne pas soulever les questions de foi religieuse ou de race en appelant au soutien public, ni en promettant des fonds américains ; de ne pas s'engager concernant le transport par bateaux de réfugiés ; de ne pas retarder le programme maritime militaire proposant que des transports de retour vides prennent des réfugiés en route ; de ne pas transporter de réfugiés de l'autre côté de l'océan si on trouvait des emplacements pour des camps en Europe ; de ne pas s'attendre à un seul changement dans les lois d'immigration américaines ; de ne pas ignorer les nécessités de l'effort de guerre et les besoins de la population américaine en argent et en nourriture ; de ne pas établir de nouvelles agences pour soutenir les réfugiés, puisque le Comité intergouvernemental était déjà là pour ça".
"Le délégué britannique, Richard Kidston Law, ajouta quelques ‘ne pas’ à la longue liste apportée par ses amis américains. Les Britanniques ne prendraient en considération aucun appel direct aux Allemands, n'échangeraient pas de prisonniers contre des réfugiés et ne lèveraient pas le blocus de l'Europe pour envoyer de l'approvisionnement de secours. Mr Law y ajouta le danger d'un "déchargement" d'un grand nombre de réfugiés sur les alliés, dont certains pourraient s’avérer des sympathisants de l'Axe, cachés sous le masque de personnes opprimées".
A la fin de la Conférence, la "poursuite" de son activité fut mise entre les mains d'un Comité intergouvernemental - le précurseur de l'ONU - qui était déjà bien connu pour... ne rien faire.
Ceci n'était pas une expression isolée d'inertie bureaucratique. Morse raconte d'autres épisodes comme l'offre faite par la Suède de recueillir 20 000 enfants juifs d'Europe, offre qui passa de bureau en bureau en Grande-Bretagne et en Amérique et fut finalement enterrée. Et la brochure d'Auschwitz raconte l'histoire encore plus frappante de Joel Brandt, le leader de l'organisation juive hongroise, qui négocia avec Adolf Eichman la libération d'un million de juifs en échange de 10 000 camions. Mais comme le dit la brochure : "Non seulement les juifs, mais les SS aussi s'étaient laissé prendre à la propagande humanitaire des Alliés ! Les Alliés n'en voulaient pas de ce million de juifs ! Pas pour 10 000 camions, pas pour 5 000, même pas pour rien." Le même genre d'offres de la part de la Roumanie et de la Bulgarie fut également rejeté. Selon les paroles de Roosevelt, "transporter autant de gens désorganiserait l'effort de guerre".
Ce bref survol du cynisme total des Alliés serait incomplet si on ne mentionnait pas comment l'Armée rouge, qui avait appelé les Polonais à se soulever contre les nazis, a maintenu ses troupes aux abords de Varsovie pendant le soulèvement d'août 1944, laissant aux nazis le soin de massacrer les insurgés. Nous en avons expliqué les raisons dans notre article "Les massacres et les crimes des grandes démocraties" dans la Revue internationale n°66 : « En fait, Staline, devant l’ampleur de l’insurrection, décide (…) de "laisser Varsovie mijoter dans son jus", dans le but évident d’avaler la Pologne sans rencontrer d’obstacle sérieux du côté de la population polonaise. En cas de succès de l’insurrection de Varsovie, le nationalisme se serait trouvé considérablement renforcé et aurait pu dès lors mettre de sérieux bâtons dans les roues des visées de l’impérialisme russe. Il inaugurait en même temps le rôle de gendarme anti-prolétarien, face à une menace ouvrière potentielle à Varsovie". Et de peur qu'on pense qu'une telle cruauté ait été spécifique au méchant dictateur Staline, l'article souligne que cette tactique de "les laisser mijoter dans leur jus" fut d'abord adoptée par Churchill en réponse aux grèves ouvrières massives qui eurent lieu dans le nord de l'Italie la même année ; une fois encore les Alliés permirent aux bouchers nazis de faire le sale travail à leur place. Ecrit en 1991, l'article montre ensuite qu'une tactique tout à fait identique fut utilisée par "l'Occident" à la suite de la guerre du Golfe par rapport aux soulèvements kurdes et chiites contre Saddam.
La survivance de la solidarité humaine
Le fait que Szpilman ait survécu à ce cauchemar est tout à fait remarquable ; il est dû en grande partie à la combinaison d'une chance extraordinaire et au respect qu’avaient les gens envers son art musical. Il fut involontairement éloigné des camions à bétail par un policier juif compatissant, tandis que ses parents, son frère et ses deux sœurs y étaient jetés et emportés vers leur destin. Après être sorti clandestinement du ghetto, il fut recueilli par des musiciens polonais en relation avec la résistance. Cependant, à la fin, il resta totalement seul et dut la vie à un officier allemand, Wilm Hosenfeld, qui le nourrit tout en le cachant dans un grenier dans le quartier général même des forces d'occupation allemandes qui étaient maintenant en train de se désintégrer. Le livre contient un appendice constitué d'extraits du journal d'Hosenfeld. Nous apprenons que c'était un catholique idéaliste dégoûté par le régime nazi et qu'il sauva un certain nombre d'autres juifs et de victimes de la terreur.
Il y eut beaucoup de petits actes de bravoure et d'humanité de ce genre pendant la guerre. Les Polonais, par exemple, ont une épouvantable réputation d'antisémites, notamment parce que les combattants juifs qui s'échappaient du ghetto furent aussi tués par des partisans de la résistance nationale polonaise. Mais le livre souligne que les Polonais sauvèrent plus de juifs qu'aucune autre nation.
Ce furent des actes individuels, non des expressions d'un mouvement prolétarien collectif tel que la grève contre les mesures anti-juives et les déportations qui se déclencha dans les chantiers navals d'Amsterdam en février 1941 (cf. notre livre sur La gauche hollandaise). Cependant ils nous donnent un aperçu du fait que, même en plein milieu des plus terribles orgies de haine nationaliste, il existe une solidarité humaine qui peut s'élever au dessus.
A la fin du film, après la défaite de l'armée allemande, on voit l'un des amis musiciens de Szpilman passer devant un groupe de prisonniers de guerre allemands. Il va à la barrière pour les insulter ; mais il est décontenancé quand l'un d'entre eux court vers lui et lui demande s'il connaît Szpilman, et appelle à l'aide. C'est Hosenfeld. Mais le musicien est repoussé par les gardes avant qu'il puisse apprendre le nom et les détails concernant Hosenfeld. Honteux de son attitude initiale, le musicien dit à Szpilman - qui a maintenant retrouvé son travail de pianiste à la radio de Varsovie - ce qui est arrivé. Szpilman passa des années à chercher la trace de son sauveur, sans succès, bien qu'il soit venu en aide à des membres de sa famille. Et nous apprenons qu'Hosenfeld mourut dans un camp de travail russe au début des années 50 - un dernier rappel du fait que la barbarie ne se restreignait pas à l'impérialisme perdant.
Il ne fait pas de doute que l'Holocauste continuera d'être exploité par la bourgeoisie pour renforcer le mythe de la démocratie et justifier la guerre. Et dans la situation actuelle, si les meilleures expressions artistiques peuvent donner un aperçu profond sur des vérités sociales et historiques, elles sont rarement armées d'un clair point de vue prolétarien qui leur permette de résister aux tentatives de récupération. Le résultat, c'est que la bourgeoisie cherchera à utiliser des tentatives honnêtes de décrire de tels événements pour servir ses fins malhonnêtes. Il est certain que nous assistons aujourd'hui à des tentatives écoeurantes de présenter la nouvelle offensive impérialiste dans le Golfe comme une bataille pour nous sauver tous des atrocités que prépare le "nouvel Hitler", Saddam Hussein. Mais les préparatifs de guerre actuels révèlent avec une clarté croissante que c'est le capital comme un tout qui prépare un nouvel holocauste pour l'humanité, et que ce sont les grandes puissances démocratiques qui mènent la charge vers le gouffre. Un tel holocauste dépasserait certainement de loin tout ce qui a été déchaîné dans les années 1940 puisqu'il impliquerait certainement la destruction de l'humanité. Mais, contrairement aux années 1940, le prolétariat mondial n'a pas été pulvérisé et empêché d'agir sur son propre terrain de classe ; c'est pourquoi il n'est pas trop tard pour empêcher le capitalisme d'imposer sa "solution finale" et pour remplacer son système pourrissant par une société authentiquement humaine.
Amos (février 2003)
1 Le livre comme le film montrent Szpilman et sa famille être témoins d'un raid dans l'appartement opposé au leur. Une autre famille est assise à dîner quand les SS surgissent et demandent à chacun de se lever. Un vieil homme paralysé est incapable de le faire assez vite et deux SS l'empoignent avec sa chaise et le jettent par la fenêtre. Les enfants n'étaient pas mieux traités, comme cet extrait du livre le souligne froidement : "Nous sortîmes, escortés de deux policiers, en direction de la porte du ghetto. Elle était gardée habituellement par des officiers de police juifs, mais aujourd'hui toute une unité de la police allemande vérifiait avec soin les papiers de tous ceux qui quittaient le ghetto pour aller au travail. Un garçon de dix ans arriva en courant sur le trottoir. Il était très pâle et si effrayé qu'il oublia d'ôter sa casquette devant un policier allemand qui venait dans sa direction. L'allemand s'arrêta, sortit sans un mot son revolver, le pointa sur la tempe du garçon et tira. Le garçon tomba à terre, battit des bras, devint raide et mourut. Le policier rangea calmement son revolver dans son étui et poursuivit son chemin. Je le regardai : il ne présentait même pas des caractéristiques particulières de brutalité et ne paraissait pas en colère. C'était un homme normal, placide qui venait d'accomplir l'un de ses nombreux petits devoirs quotidiens et l'avait ensuite chassé de sa tête pour d'autres affaires plus importantes qui l'attendaient"
Links
[1] https://fr.internationalism.org/en/tag/5/59/irak
[2] https://fr.internationalism.org/en/tag/recent-et-cours/guerre-irak
[3] https://en.internationalism.org/files/en/War_in_Iraq.pdf
[4] http://www.ibrp.org
[5] https://fr.internationalism.org/en/tag/courants-politiques/tci-bipr
[6] https://fr.internationalism.org/en/tag/courants-politiques/bordiguisme
[7] https://fr.internationalism.org/rinte113/pacifisme.htm#_ftn1
[8] https://fr.internationalism.org/rinte113/pacifisme.htm#_ftn2
[9] https://fr.internationalism.org/rinte113/pacifisme.htm#_ftn3
[10] https://fr.internationalism.org/rinte113/pacifisme.htm#_ftn4
[11] https://fr.internationalism.org/rinte113/pacifisme.htm#_ftnref1
[12] https://fr.internationalism.org/rinte113/pacifisme.htm#_ftnref2
[13] https://fr.internationalism.org/rinte113/pacifisme.htm#_ftnref3
[14] https://fr.internationalism.org/rinte113/pacifisme.htm#_ftnref4
[15] https://fr.internationalism.org/en/tag/courants-politiques/gauche-communiste
[16] https://fr.internationalism.org/en/tag/questions-theoriques/guerre
[17] https://fr.internationalism.org/en/tag/heritage-gauche-communiste/marxisme-theorie-revolution
[18] https://fr.internationalism.org/en/tag/vie-du-cci/resolutions-congres
[19] https://fr.internationalism.org/en/tag/5/50/etats-unis
[20] https://fr.internationalism.org/en/tag/5/38/allemagne