L’évolution récente du capitalisme plonge le monde dans "un effroi sans fin", dans une succession folle d’attentats, d'enlèvements, de prises d’otages, de bombardements, de tueries. En Irak, cela atteint des sommets à un niveau à peine imaginable il y a quelques années. Mais le reste du monde, dans ses zones les plus stratégiques en particulier, n'est pas épargné pour autant. La tuerie féroce de Beslan en Ossétie du Nord, en Russie, en constitue un horrible témoignage. La gravité de la situation est telle qu’à l’heure actuelle parler de chaos n’est pas réservé à "quelques catastrophistes" mais est devenu un sujet de plus en plus présent dans les médias et les milieux politiques.
Le massacre de Beslan nous montre la profondeur de la barbarie dans laquelle s'enfonce la société capitaliste : des enfants pris comme otages et soumis à des sévices horribles par des terroristes tchétchènes montrant un mépris ahurissant envers leurs semblables. Les agissements des terroristes ne sont pas l’expression d’une haine envers une institution ou un gouvernement mais sont dirigés contre des êtres humains ayant le malheur de ne pas appartenir à la même clique nationaliste qu'eux. En face, l’Etat russe quant à lui n'hésite devant aucun massacre de civils, quels qu'ils soient, pour défendre son autorité. Le résultat de cet engrenage, nous le connaissons : la déstabilisation de toutes les régions russes du Caucase, le déclenchement de tout une série d’affrontements ethniques ou religieux, l’organisation dans chaque république de bandes dont le but proclamé est la persécution des ethnies rivales.
En Irak c’est la guerre de tous contre tous. Les médias et certains groupes gauchistes parlent d’une résistance "nationale" ([1] [1]). C’est faux. Il n’y a pas de "lutte de libération nationale contre l’occupant américain". Ce qui existe, c’est une floraison de groupes de toutes sortes constitués sur des bases de clan, de localité, d’obédience religieuse, d’ethnie… qui s’entredéchirent et portent en même temps des coups à l’occupant. Chaque groupe religieux est divisé en de nombreuses cliques qui s’opposent les unes aux autres. Les attaques récentes contre les ressortissants de pays non impliqués dans la guerre, contre des journalistes, mettent encore plus en évidence le caractère aveugle et anarchique de cette guerre. C’est la confusion la plus complète où est prise en otage toute la population privée de travail, d’électricité, d’eau potable, victime des affrontements aveugles entre les uns et les autres et soumise à une terreur encore plus cruelle que du temps de Saddam.
Des facteurs locaux, immédiats, partiels ne peuvent pas permettre de comprendre cette situation. Seul un cadre historique et mondial permet d’en cerner la nature, les racines et les perspectives. Nous avons régulièrement contribué à l’élaboration d’un tel cadre et nous nous bornerons ici à en rappeler les éléments clé.
Le terrorisme devient un facteur crucial de l’évolution impérialiste
Au lendemain de la chute de l’ancien bloc de l’Est (1989) et devant les promesses ronflantes d’un "nouvel ordre mondial" faites par le père de l’actuel Bush, nous avions annoncé la perspective contraire, celle d’un nouveau désordre mondial. Dans un texte d’orientation publié en 1990 ([2] [2]), nous développions l’analyse selon laquelle "la fin des blocs ouvre les portes à une forme encore plus sauvage, aberrante et chaotique de l’impérialisme", caractérisée par des "conflits plus violents et plus nombreux, notamment dans des zones où le prolétariat est plus faible". Cette tendance, qui n’a cessé de se confirmer au cours des quinze dernières années, n’était pas la conséquence mécanique de la disparition du "système de blocs" mais un des résultats de l’entrée du capitalisme dans sa phase terminale de décadence caractérisée par la tendance à sa décomposition généralisée ([3] [3]). Au niveau de la guerre, la marque la plus saillante imprimée par la décomposition est le chaos. Il s'exprime d'une part à travers la prolifération de foyers de tensions impérialistes débouchant sur des conflits ouverts ([4] [4]) avec l'existence en leur sein d’intérêts impérialistes multiples et contraires ; d'autre part à travers l’instabilité croissante des alliances impérialistes et, de ce fait, l’incapacité des grandes puissances à stabiliser la situation, même temporairement ([5] [5]).
C’est en nous basant sur un tel cadre d'analyse que nous avions annoncé, lors de la première guerre du Golfe, que "seule la force militaire sera capable de maintenir un minimum de stabilité dans un monde menacé par un chaos montant" (id.) et que, dans ce monde "de désordre assassin, de chaos sanglant, le gendarme américain essayera de faire régner un minimum d’ordre en déployant de façon de plus en plus massive son potentiel militaire" (id.).
Cependant, dans les conditions historiques actuelles, l’usage de la force militaire n’a d’autre résultat que d’étendre les conflits en les rendant de plus en plus incontrôlables. C’est ce qu'illustre l’échec des Etats-Unis dans la guerre en Irak où ils se trouvent piégés dans un bourbier sans issue. Ces difficultés importantes de la première puissance mondiale portent atteinte à leur autorité de gendarme du monde et ne font que stimuler les agissements et surenchères de tous les impérialismes, grands et petits, même de ceux –comme les bandes tchétchènes ou irakiennes ou Al-Qaeda - qui n’ont pas d'Etat et n’aspirent pas à en conquérir un. L’échiquier des rapports internationaux ressemble à une énorme foire d’empoigne où tous s’affrontent sans pitié, transformant en cauchemar la vie de vastes couches de la population mondiale.
Le chaos, de même que le délitement généralisé des rapports sociaux, expliquent l'importance que prend le terrorisme aujourd’hui comme arme de la guerre entre impérialismes rivaux ([6] [6]). Dans les années 1980, le terrorisme était "la bombe des pauvres", une arme des Etats les plus faibles pour se faire entendre dans le concert impérialiste mondial (Syrie, Iran, Libye…). Dans les années 1990, il est devenu une arme de la concurrence impérialiste entre grandes puissances avec leurs services secrets commanditant de façon plus ou moins directe des actes perpétrés par des bandes de proscrits (IRA, ETA, etc.). Avec les attentats de 1999 en Russie et celui des Twin Towers en 2001, nous voyons que "ce sont les attaques terroristes aveugles, avec leurs commandos de kamikazes fanatisés, frappant directement les populations civiles qui sont utilisées par les grandes puissances pour justifier le déchaînement de la barbarie impérialiste" ([7] [7]). De plus en plus, il existe la tendance à ce que certaines de ces bandes de proscrits, notamment tchétchènes ou islamistes de tous poils, se déclarent "indépendants" de leurs anciens patrons ([8] [8]) et essaient de jouer leur propre carte sur l'échiquier impérialiste.
Cela constitue l’aveu le plus éclatant du chaos qui règne dans les rapports impérialistes et de l'incapacité des grandes puissances, devenues des apprentis- sorciers, à le contrôler. Malgré leurs prétentions mégalomanes, ces petits Seigneurs de la Guerre ne peuvent néanmoins pas jouer un rôle totalement indépendant car ils sont infiltrés par les services secrets des grandes puissances qui tentent, chacune, de les utiliser à leur service, ce qui est la source d'une confusion inédite sur le plan des rivalités impérialistes.
L’Asie centrale, épicentre du chaos mondial
La région d’Asie Centrale, dont les points cardinaux sont l’Afghanistan à l’Est, l’Arabie Saoudite au Sud, le Caucase et la Turquie au Nord et la rive orientale de la Méditerranée (Syrie, Palestine etc.) à l’Ouest, constitue le cœur stratégique de la planète car renfermant les réserves les plus importantes en sources d’énergie et située au carrefour des routes terrestres et maritimes de l’expansion impérialiste.
Les Etats de cette région sont soumis à une tendance à l’éclatement, à la guerre civile entre toutes les fractions de la bourgeoisie. L’épicentre en est l'Irak d'où les ondes de choc se propagent dans toutes les directions : attentats à répétition en Arabie Saoudite, qui constituent la pointe de l’iceberg d’une lutte acharnée pour le pouvoir ; guerre ouverte en Israël et Palestine ; guerre en Afghanistan ; déstabilisation du Caucase en Russie ; attentats et affrontements au Pakistan ; attentats en Turquie ; situation critique en Iran et Syrie ([9] [9]). C’est un fait que nous avions noté dans l’éditorial de la Revue Internationale n° 117 à propos de la situation en Irak, situation qui continue à s’aggraver à l’heure actuelle : "La guerre en Irak (…) est en train d'entrer dans une nouvelle phase, celle d'une sorte de guerre civile internationale qui fait tache d'huile dans tout le Moyen Orient. En Irak même, les affrontements sont de plus en plus fréquents non seulement entre la "résistance" et les forces américaines, mais entre les différentes forces "saddamistes", sunnites d'inspiration wahhabite (la secte dont se réclame Oussama Ben Laden), chiites, kurdes, et même turkmènes. Au Pakistan, une guerre civile larvée est en cours, avec l'attentat à la bombe contre une procession chiite (faisant quarante morts) et l'importante opération militaire que mène en ce moment l'armée pakistanaise au Waziristan sur la frontière afghane. En Afghanistan, toutes les déclarations rassurantes sur la consolidation du gouvernement Karzaï ne peuvent cacher le fait que ce gouvernement ne contrôle, et difficilement, que Kaboul et ses alentours, et que la guerre civile continue de faire rage dans toute la partie sud du pays. En Israël et Palestine, la situation va de mal en pis avec l'utilisation par le Hamas de jeunes enfants pour transporter ses bombes".
Un tel phénomène s'était déjà manifesté dans de nombreux pays d’Afrique (Congo, Somalie, Libéria etc.) qui ont sombré dans des guerres civiles sans issue mais le fait qu’il apparaisse brutalement dans la région qui constitue le cœur stratégique du monde a des répercussions très graves dont les effets vont être prédominants dans la situation mondiale.
Au niveau stratégique, ce sont les besoins "naturels" d’expansion vers l’Asie de l’impérialisme allemand qui se trouvent ainsi en partie barrés. Les intérêts d’une grande puissance comme la Grande-Bretagne se trouvent également menacés par la déstabilisation de l’Asie centrale. Le chaos actuel est comme une bombe à fragmentation dont les éclats atteignent la Russie (comme on peut le voir avec la situation dans le Caucase dont la tragédie de Beslan n’est qu’une manifestation), la Turquie, l’Inde et le Pakistan et finira peut-être aussi par toucher d’autres régions plus lointaines : l’Europe de l’Est, la Chine, l’Afrique du Nord. Enfin, cette région étant la réserve énergétique de la planète, sa déstabilisation ne peut qu’entraîner de graves conséquences sur la situation économique de nombreux Etats industriels comme on peut le voir actuellement avec l’emballement du prix du pétrole. Mais, ce qui constitue le fait le plus saillant de la situation actuelle, c’est l’incapacité croissante des grandes puissances à arrêter, même de façon momentanée, ce processus de déstabilisation. Cela est vrai pour les Etats-Unis eux-mêmes dont la "guerre contre le terrorisme" s’est révélée être un puissant moyen d’étendre partout le terrorisme et les conflits guerriers. Pour leur part, les appels mielleux de leurs rivaux (Allemagne, France etc.) à l’établissement d’un ordre mondial "multilatéral" fondé sur le "droit international" et "les organismes internationaux de coopération" sont des mystifications destinées à semer la confusion dans la tête des prolétaires concernant les intentions réelles de la bourgeoisie de ces pays. Par ailleurs, ces peaux de banane glissées sous les pieds du mammouth américain sont un des moyens dont disposent des pays qui lui sont militairement très inférieurs pour s'opposer à son hégémonie.
Les Etats-Unis sont, comme on vient de le voir, confrontés à un "trou noir" qui non seulement menace d’engloutir une bonne partie de leurs troupes mais aussi qui constitue, de façon croissante, une atteinte à leur prestige et un affaiblissement de leur autorité.
Le capitalisme mondial est coincé dans une contradiction insurmontable : alors que la force brute du militarisme, mise en œuvre par la première puissance mondiale, constitue le seul moyen de contenir quelque peu le chaos régnant, son usage répété finit par être non seulement incapable d’en arrêter le développement mais devient elle-même l’agent majeur de l’expansion de ce chaos.
Seul le prolétariat est en mesure d'offrir une autre perspective
De plus, bien que l’armée américaine soit – de loin – la force la plus puissante de la planète, la démoralisation se fait ressentir au sein des troupes et les effectifs disponibles pour les remplacer sont de plus en plus limités. En effet, le monde n’est plus dans la situation qui prévalait au moment de la Deuxième Guerre mondiale quand le prolétariat était embrigadé – après la défaite de la première vague révolutionnaire - et pouvait constituer une réserve de chair à canon pratiquement inépuisable.
Aujourd’hui, le prolétariat n’est pas battu et même l’Etat le plus puissant du monde n’a pas la marge de manœuvre suffisante pour enrôler les prolétaires par millions. L’état du rapport de force entre les classes dans la situation historique est donc un élément clef dans l’évolution de la société.
Aucune force, sinon le prolétariat n'est capable de mettre un terme à cet enlisement sans fin du capitalisme dans la barbarie. Il est la seule force capable d’offrir une autre perspective à l’humanité. Le développement de minorités révolutionnaires dans le monde est la manifestation d’une maturation souterraine de la conscience dans la classe ouvrière. Elles sont la partie visible des efforts du prolétariat pour apporter sa réponse de classe à la situation. Le chemin est difficile et les obstacles ne manquent pas. Un de ces obstacles, ce sont les illusions sur les fausses "solutions" que préconisent les différentes fractions de la bourgeoisie. Si beaucoup d’ouvriers, se méfiant des politiques guerrières éhontées d’un Bush, réalisent que la "guerre contre le terrorisme" ne fait que favoriser les conflits et les actes terroristes, il leur est plus difficile de faire la clarté sur les mystifications pacifistes qui servent d’arguments aux rivaux de Bush, les Schröder, les Chirac ou Zapatero et, encore plus, aux valets de la bourgeoisie qui mettent toute leur ardeur à défendre ces thèmes, en se montrant plus radicaux, comme le font les cliques de la gauche du capital, les altermondialistes et les gauchistes. Il n’y a aucune illusion à avoir : toutes ces fractions de la bourgeoisie sont des rouages de l’engrenage mortel qui entraîne la société tout entière vers l’abîme.
Toute l’histoire du dernier siècle confirme l’analyse déjà formulée par le Premier Congrès de l’Internationale Communiste : "L'humanité, dont toute la culture a été dévastée, est menacée de destruction (...) L'ancien "ordre" capitaliste n'est plus. Il ne peut plus exister. Le résultat final des procédés capitalistes de production est le chaos" ([10] [10]). Et ce chaos ne peut être vaincu que par la plus grande classe productrice, la classe ouvrière. C'est elle qui doit instituer l'ordre véritable, l'ordre communiste. Elle doit briser la domination du capital, rendre les guerres impossibles, effacer les frontières entre les Etats, transformer le monde en une vaste communauté travaillant pour elle-même, réaliser la solidarité fraternelle et la libération des peuples.
Pour se hisser à la hauteur de cette tâche de titan, le prolétariat doit développer de façon patiente et tenace sa solidarité de classe. Le capitalisme agonisant veut nous habituer à l’horreur, à considérer comme "normale" la barbarie dont il est responsable. Les prolétaires doivent réagir en manifestant leur indignation devant ce cynisme et leur solidarité avec les victimes de ces conflits sans fin, des massacres perpétrés par toutes les bandes capitalistes. Le dégoût et le rejet de ce que le capitalisme dans sa décomposition fait vivre à la société, la solidarité entre membres d’une classe qui n’ont que des intérêts communs, sont des facteurs essentiels de la prise de conscience qu’une autre perspective est possible et qu’une classe ouvrière unie a la force de l’imposer.
Mir (26-9-04)
[1] [11] Les parasites du GCI ont le culot de parler de "lutte de classe"
[2] [12] Militarisme et Décomposition, Revue Internationale nº 64
[3] [13] Voir les Thèses sur la Décomposition (Revue Internationale nº 62) et aussi "Les racines marxistes de la notion de décomposition" (Revue Internationale nº 117).
[4] [14] Selon des statistiques de l’ONU, à l’heure actuelle il y a 41 guerres régionales dans le monde
[5] [15] L’impossibilité d’imposer un règlement du contentieux Israël – Palestine, laissant comme seule perspective une aggravation sans fin des affrontements, en est une illustration criante.
[6] [16] Nous avons analysé son évolution dans l’article "Le terrorisme arme et justification de la guerre", Revue Internationale nº 112
[7] [17] Voir la Revue Internationale nº 108 l’article "Pearl Harbour 1941, Twin Towers 2001"
[8] [18] Il faut rappeler que ces Seigneurs de la Guerre étaient dans les années 80 des fidèles serviteurs des grandes puissances : d’un côté, Bin Laden travaillait pour les américains en Afghanistan, tandis que Balaiev, le commanditaire probable du côté tchétchène du carnage de Beslan, était un ancien officier de l’armée soviétique.
[9] [19] Même l’Etat le plus fort de la région , Israël, n'est pas épargné par ces tendances, même si celles-ci s'y manifestent sous une forme beaucoup plus atténuée. Ainsi on y voit les secteurs les plus radicaux de la droite appeler, en réponse aux plans de Sharon de démantèlement des colonies juives à Gaza, à la désertion de l’armée et de la police.
[10] [20] Plateforme de l’Internationale Communiste approuvée par le premier congrès tenu en mars 1919.
Lors de sa réunion plénière de l'automne 2003, l'organe central du CCI a mis en relief l'existence d'un tournant dans l'évolution de la lutte de classe internationale :
"Les mobilisations à grande échelle du printemps 2003 en France et en Autriche représentent un tournant dans la lutte de classe depuis 1989. Elles sont un premier pas significatif dans la récupération de la combativité ouvrière après la plus longue période de reflux depuis 1968." Cependant, le rapport adopté par cette réunion plénière constatait que "Tant à l'échelle internationale que dans chaque pays, la combativité est (…) encore à l'état embryonnaire et très hétérogène" et il poursuivait en affirmant que : "Plus généralement, il faut être capable de distinguer entre des situations où, pour ainsi dire, le monde se réveille un matin et ce n'est plus le même monde, et des changements qui ont lieu de façon presque imperceptible à première vue par le monde en général, comme la modification presque invisible qui se produit entre la marée montante et la marée descendante. L'évolution actuelle est incontestablement de la deuxième sorte. En ce sens, les mobilisations récentes contre les attaques sur le régime des retraites ne signifient en aucune manière une modification immédiate et spectaculaire de la situation..."
Huit mois après que ces perspectives aient été adoptées par notre organisation, il est nécessaire de se demander dans quelle mesure elles se sont vérifiées. C'est l'objet de la présente résolution.
1) S'il est une chose dont on peut constater la confirmation, c'est bien l'absence d'une "modification immédiate et spectaculaire de la situation" puisque depuis les luttes du printemps 2003 dans divers pays d'Europe, et particulièrement en France, il n'y a pas eu de mouvement massif ou marquant de la lutte de classe. De ce fait, il n'existe pas d'élément décisif permettant de confirmer l'idée que les luttes de l'année 2003 constituent effectivement un tournant dans l'évolution du rapport de forces entre les classes. En ce sens, ce n'est pas sur l'observation de la situation des luttes ouvrières au cours de la dernière année que nous pouvons fonder la conviction de la validité de notre analyse mais bien de l'examen de l'ensemble des éléments de la situation historique qui déterminent la phase présente de la lutte de classe. Un tel examen se base en fait sur le rappel du cadre d'analyse que nous nous sommes donné de la période historique actuelle.
2) Dans le cadre de cette résolution, ce n'est que de façon nécessairement résumée qu'on peut présenter les éléments déterminants de la situation de la lutte de classe :
• L'ensemble de la situation mondiale à partir de la fin des années 1960 est marqué par la sortie de la contre-révolution qui s'était abattue sur le prolétariat au cours des années 1920. La reprise historique des luttes ouvrières, marquée notamment par la grève générale de mai 68 en France, "l'automne chaud italien" de 69, le "Cordobazo" en Argentine la même année, les grèves de l'hiver 70-71 en Pologne, etc., ouvrait un cours aux affrontements de classe : face à l'aggravation de la crise économique, la bourgeoisie était incapable de mettre en œuvre sa réponse "classique", la guerre mondiale, du fait que la classe exploitée avait cessé de marcher derrière les drapeaux de ses exploiteurs.
• Ce cours historique aux affrontements de classe, et non à la guerre mondiale, s’est maintenu dans la mesure où le prolétariat n'a pas subi de défaite directe, ni de défaite idéologique profonde conduisant à un embrigadement derrière des drapeaux bourgeois comme la démocratie ou l'antifascisme.
• Cependant cette reprise historique a rencontré tout une série de difficultés, notamment au cours des années 1980, du fait évidemment des manœuvres déployées par la bourgeoisie face à la classe ouvrière mais aussi du fait de la rupture organique subie par l’avant-garde communiste suite à la contre-révolution (absence et retard dans le surgissement du parti de classe, carence dans la politisation des luttes). Un des facteurs croissants des difficultés rencontrées par la classe ouvrière est l’aggravation de la décomposition de la société capitaliste moribonde.
• C’est justement la manifestation la plus spectaculaire de cette décomposition, l’effondrement des régimes dits "socialistes" et du bloc de l’Est à la fin des années 1980, qui est à l’origine d’un recul important de la conscience dans l'ensemble de la classe du fait de l'impact des campagnes sur la "mort du communisme"qu’il a permises.
• Ce recul de la classe a encore été aggravé au début des années 1990 par toute une série d'événements qui ont accentué le sentiment d'impuissance de la classe ouvrière :
- la crise et la guerre du Golfe en 1990-91 ;
- la guerre en Yougoslavie à partir de 1991 ;
- de multiples autres guerres et massacres dans beaucoup d'autres lieux (Kosovo, Ruanda, Timor, etc.) avec la participation fréquente des grandes puissances au nom des "principes humanitaires".
• L’emploi massif des thèmes humanitaires (comme par exemple au Kosovo en 1999) exploitant les manifestations les plus barbares de la décomposition (comme "la purification ethnique") a justement constitué un facteur supplémentaire de désarroi pour la classe ouvrière, notamment celle des pays les plus avancés, invitée à applaudir les aventures militaires de ses gouvernants.
• Les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis ont permis à la bourgeoisie des pays avancés de répandre une nouvelle couche de mystifications sur le thème de la "menace terroriste", du "nécessaire combat" contre cette menace, mystifications permettant notamment de justifier la guerre en Afghanistan fin 2001 et la guerre en Irak de 2003.
• Par ailleurs, ce qui aurait pu constituer après 1989 un antidote aux campagnes sur la "faillite du communisme" et la "supériorité du capitalisme libéral", l’aggravation inéluctable de la crise économique, a connu un répit au cours des années 1990 (concrétisé par un certain recul du chômage) ; de ce fait, les illusions créées par ces campagnes se sont maintenues tout au long de ces années avec l’aide aussi de celles déployées autour des "success stories" des "dragons" et des "tigres" asiatiques et autour de la "révolution des nouvelles technologies".
• Enfin, l’arrivée des partis de gauche au gouvernement dans la grande majorité des pays européens, dans la seconde moitié des années 1990, arrivée qui était permise tant par le recul de la conscience et de la combativité de la classe ouvrière que par la relative accalmie dans l’aggravation de la crise économique, a permis à la classe dominante (et c’était son objectif essentiel) de poursuivre une série d’attaques économiques contre la classe ouvrière tout en s'évitant les mobilisations massives de celle-ci, mobilisations qui sont une des conditions de la reprise de sa confiance en soi.
3) C’est à partir de l’ensemble de ces éléments qu’on peut fonder l’existence véritable d’un tournant dans le rapport de forces entre les classes. Cela dit, on peut se faire une première idée de ce tournant par la simple observation et comparaison des situations qui ont prévalu lors de deux moments importants de la lutte de classe au cours de la dernière décennie, dans un des pays qui depuis 1968 (mais aussi au cours du 19e siècle déjà) a représenté une sorte de "laboratoire" de la lutte de classe et des manœuvres bourgeoises destinées à la contrer, la France. Ces deux moments importants sont les luttes de l’automne 1995, principalement dans le secteur des transports, contre le "plan Juppé" de réforme de la Sécurité sociale et dernièrement les grèves du printemps 2003 dans le secteur public contre la réforme des retraites imposant dans ce secteur une plus longue durée des années de travail et une baisse des pensions.
Comme le CCI l’avait déjà souligné à l’époque, les luttes de 1995 faisaient suite à une manœuvre élaborée par les différents secteurs de la bourgeoisie visant fondamentalement, dans une période où la situation économique n’imposait pas des attaques violentes immédiates, à redorer le blason des syndicats afin de leur permettre de mieux encadrer, et saboter, les luttes à venir du prolétariat.
En revanche, les grèves du printemps 2003 font suite à une attaque massive contre la classe ouvrière rendue nécessaire pour faire face à l’aggravation de la crise capitaliste. Dans ces luttes, les syndicats n’interviennent pas pour redorer leur blason mais pour saboter au mieux le mouvement et permettre qu’il s’achève par une défaite cuisante de la classe ouvrière.
Cependant, malgré leurs différences, il existe des caractéristiques communes à ces deux épisodes de la lutte de classe : l’attaque principale qui affecte tous les secteurs ou de vastes secteurs de la classe ouvrière (en 1995 le "plan Juppé" de réforme de la Sécurité sociale, en 2003 la réforme des retraites du secteur public) est accompagnée d'un attaque spécifique contre un secteur particulier (en 1995 la réforme du régime des retraites des cheminots, en 2003 la "décentralisation" de toute une série de personnels de l’éducation nationale) qui, du fait qu’il manifeste une combativité plus importante et massive, apparaît comme le fer de lance du mouvement. Après plusieurs semaines de grève les "concessions" qui sont faites par rapport à ces attaques spécifiques vont permettre de faire reprendre le travail plus facilement dans les secteurs concernés ce qui favorisera la reprise générale puisque "l’avant-garde" elle-même cesse la lutte. En décembre 1995, c'est l’abandon du projet de réforme du régime de retraite des cheminots qui les avait conduits à cesser le mouvement ; en 2003, le "recul" du gouvernement sur les mesures de "décentralisation" de certains personnels des établissements scolaires a contribué à la reprise du travail dans le secteur de l'éducation.
Cela dit, ce n'est absolument pas dans la même ambiance que se fait la reprise du travail lors des deux épisodes :
- en décembre 1995, bien que le gouvernement ait maintenu le "plan Juppé" (qui avait d'ailleurs reçu le soutien d'un des principaux syndicats, la CFDT) c'est un sentiment de "victoire" qui prévaut : sur une question au moins, le régime de retraite des cheminots, le gouvernement a purement et simplement retiré son projet ;
- à la fin du printemps 2003, en revanche, les quelques concessions accordées sur la question du statut de certaines catégories du personnel de l'éducation nationale ne sont nulle part ressenties comme une victoire (d'autant plus que les bataillons les plus nombreux, les enseignants, nétaient pas directement concernés par ces mesures et leur retrait), mais tout simplement comme le fait que le gouvernement ne voudra rien lâcher d'autre, et le sentiment de défaite est encore aggravé par l'annonce de la part des autorités que les journées de grève seraient intégralement retranchées du salaire, contrairement à ce qui s'était passé auparavant dans le secteur public.
Si l'on essaie d'établir un bilan global de ces deux épisodes de la lutte de classe on peut faire ressortir les points suivants :
- en 1995, le sentiment de victoire fortement répandu dans la classe ouvrière favorise de façon notable la recrédibilisation des syndicats (phénomène qui n'est pas limité à la France mais concerne la plupart des pays d'Europe, notamment la Belgique et l'Allemagne où on avait assisté à des manœuvres bourgeoises semblables à celles mise en œuvre en France, comme nous l'avions relevé dans notre presse) ;
- en 2003, le fort sentiment de défaite qui résulte des grèves du printemps (en France mais également dans d'autres pays comme l'Autriche) ne provoque pas de discrédit majeur des syndicats qui ont réussi à ne pas se démasquer et qui, dans certaines circonstances, sont même apparus comme plus "combatifs que la base". Cependant, ce sentiment de défaite annonce le début d'un processus où les syndicats vont perdre des plumes, où la multiplication de leurs manœuvres permettra de mettre en évidence que sous leur conduite, la lutte est toujours défaite et que leur jeu va toujours dans le sens de cette défaite.
En ce sens, les perspectives pour le développement des luttes et de la conscience du prolétariat sont bien meilleures après 2003 qu'après 1995, puisque :
- le pire pour la classe ouvrière n'est pas une défaite franche mais le sentiment de victoire après une défaite masquée (mais réelle) : c'est ce sentiment de "victoire" (contre le fascisme et dans la défense de la "patrie socialiste") qui a constitué le poison le plus efficace pour plonger et maintenir le prolétariat dans la contre-révolution pendant quatre décennies au milieu du 20e siècle ;
- le principal instrument de contrôle de la classe ouvrière et de sabotage de ses luttes, le syndicat, est entré dans une trajectoire d'affaiblissement.
4) Si l'existence d'un tournant dans les luttes et la conscience de la classe ouvrière peut être constatée de façon empirique, à travers le simple examen des différences entre la situation de 2003 et celle de 1995, la question se pose : pourquoi ce tournant a-t-il lieu maintenant et non pas il y a cinq ans par exemple ?
A cette question on peut déjà apporter une réponse simple : pour les mêmes raisons que le mouvement inter-mondialiste débutait à peine il y a cinq ans alors qu'aujourd'hui il est devenu une véritable institution dont les manifestations mobilisent des centaines de milliers de personnes ainsi que l'attention de tous les médias.
Plus concrètement et précisément on peut apporter les éléments de réponse suivants :
• Après l'énorme impact des campagnes sur "la mort du communisme" à partir de la fin des années 80, un impact qui était à la mesure de l'importance énorme de l'événement constitué par l'effondrement interne de ces régimes qui s'étaient présentés (et avaient été présentés) pendant plus d'un demi-siècle comme "socialistes", "ouvriers", "anti-capitalistes", il fallait un certain temps, en l'occurrence une bonne décennie, pour que s'évaporent les brumes, le désarroi résultant de ces campagnes, que s'amenuise l'impact de leurs "arguments". Il avait fallu quatre décennies pour que le prolétariat mondial puisse sortir de la contre-révolution, il aura fallu un bon quart de cette durée pour qu'il se relève des coups qu'il a reçus avec la mort du fer de lance de cette même contre-révolution, le stalinisme, dont le "cadavre pourrissant a continué d'empoisonner l'atmosphère qu'il respire" (comme nous l'avions écrit en 1989).
• Il fallait notamment que soit totalement évacué l'impact de l'idée, promue avec éclat par Bush père, que l'effondrement des régimes "socialistes" et du bloc de l'Est permettait l'éclosion d'un "nouvel ordre mondial". Cette idée a été brutalement affectée dès 1990-91 par la crise et la guerre du Golfe puis par la guerre en Yougoslavie qui s'est prolongée jusqu'en 1999 avec l'offensive sur le Kosovo. Après cela, il y a eu les attentats du 11 septembre et maintenant la guerre en Irak, en même temps que la situation ne cesse de se dégrader en Israël-Palestine. Jour après jour il devient plus évident que la classe dominante ne peut pas plus mettre un terme à ses affrontements impérialistes et au chaos mondial qu'à la crise économique qui en constitue la toile de fond.
• Justement, la dernière période, principalement depuis l'entrée dans le 21e siècle, a remis à l'ordre du jour l'évidence de la crise économique du capitalisme, après les illusions des années 1990 sur la "reprise", les "dragons" et sur la "révolution des nouvelles technologies". En même temps, ce nouveau pas franchi par la crise du capitalisme a conduit la classe dominante à intensifier la violence de ses attaques économiques contre la classe ouvrière, à généraliser ces attaques.
• Cependant, la violence et le caractère de plus en plus systématique des attaques contre la classe ouvrière n’a pas provoqué de sa part jusqu’à présent de riposte massive ou spectaculaire, ou même de riposte d’une ampleur comparable à celles de 2003. En d’autres termes, pourquoi le "tournant" de 2003 s’est-il pas manifesté sous la forme d’une "inflexion" et non d’un surgissement explosif (comme par exemple celui que nous avions vu en 68 et au cours des années suivantes) ?
5) À cette question il existe plusieurs niveaux de réponse.
En premier lieu, comme nous l’avons souvent mis en évidence, c’est de façon lente que s’est opéré le développement de la reprise historique du prolétariat : par exemple, entre le premier événement majeur de cette reprise historique, la grève générale de mai 68 en France et son point culminant, à ce jour, les grèves en Pologne de l’été 1980, il s’est écoulé plus de 12 années. De même, entre la chute du mur de Berlin en novembre 1989 et les grèves du printemps 2003, il s’est écoulé 13 ans et demi, c’est-à-dire plus longtemps qu’entre le début de la première révolution en Russie, en janvier 1905 et la révolution d’Octobre 1917.
Le CCI a déjà analysé les causes de la lenteur avec laquelle s’est opéré ce développement si on le compare avec celui qui a précédé la révolution de 1917 : aujourd’hui la lutte de classe surgit à partir de la crise économique du capitalisme et non de la guerre impérialiste, une crise dont la bourgeoisie est capable, elle l’a amplement démontré, de ralentir le rythme.
Le CCI a également mis en évidence d’autres facteurs ayant contribué à ralentir le rythme du développement de la lutte et de la conscience du prolétariat, des facteurs liés à la rupture organique résultant de la contre-révolution (et qui ont retardé la constitution du parti) et à la décomposition du capitalisme, notamment des tendances au désespoir, à la fuite et au repli sur soi qui ont affecté le prolétariat.
Par ailleurs, pour comprendre la lenteur de ce processus il faut également prendre en compte l’impact de la crise elle-même : notamment le fait qu’elle se manifeste par une montée du chômage qui constitue un facteur important d'inhibition de la classe ouvrière, en particulier dans ses nouvelles générations qui, traditionnellement, sont les plus combatives mais qui aujourd’hui sont souvent plongées dans le chômage avant même d’avoir pu faire l’expérience du travail associé et de la solidarité entre travailleurs. Lorsque la mise au chômage prend la forme de licenciements massifs, elle contient encore une charge explosive, même si celle-ci peut difficilement s’exprimer sous la forme classique de la grève qui, dans le cas des fermetures d’entreprises, est inefficace par définition. Mais lorsque la montée du chômage résulte tout simplement du non remplacement des départs à la retraite, comme c’est souvent le cas aujourd’hui, les ouvriers qui n’arrivent pas à trouver un emploi sont souvent désemparés.
Le CCI a souvent mis en évidence le fait que la montée inéluctable du chômage constitue une des manifestations les plus probantes de la faillite définitive du mode de production capitaliste, donc une des fonctions historiques essentielles était d’avoir étendu au monde entier et de façon massive le travail salarié. Cependant, de façon immédiate, le chômage est principalement un facteur de démoralisation de la classe ouvrière, d’inhibition de ses luttes. Ce n’est que dans une étape beaucoup plus avancée du mouvement de la classe que le caractère subversif de ce phénomène pourra devenir un facteur de développement de sa lutte et de sa conscience, en fait lorsque la perspective du renversement du capitalisme aura fait sa réapparition, sinon massive, au moins significative dans les rangs du prolétariat.
6) Et c’est justement là que réside une des causes du rythme lent du développement des luttes ouvrières aujourd’hui, la faiblesse relative des réponses que la classe oppose aux attaques croissantes du capitalisme : le sentiment, encore très confus mais qui ne demande qu’à se développer dans la période qui est devant nous, qu’il n’existe pas de solution aux contradictions qui assaillent le capitalisme aujourd’hui, que ce soit au plan de son économie ou des autres manifestations de sa crise historique, comme la permanence des affrontements guerriers, la montée du chaos et de la barbarie dont chaque jour qui passe démontre un peu plus clairement le caractère irrésistible.
Ce phénomène d’hésitation du prolétariat devant l’ampleur de sa tâche a déjà été mis en évidence par Marx et le marxisme depuis le milieu du 19e siècle (notamment dans "Le 18 brumaire de Louis Bonaparte"). C’est ce phénomène qui explique en partie le paradoxe de la situation présente : d’une part les luttes peinent à prendre de l’ampleur malgré la violence des attaques que subit la classe ouvrière. D’autre part, on voit se confirmer le développement, au sein de la classe, d’une réflexion en profondeur, bien que grandement souterraine aujourd’hui, dont une manifestation qui ne se dément pas est l’apparition de tout une série d’éléments et de groupes, souvent jeunes, qui se tournent vers les positions de la Gauche communiste.
Dans ce contexte, il importe de se prononcer clairement sur la portée de deux aspects de la situation présente qui participent de la passivité relative du prolétariat :
- l’impact des défaites qu’il a subies au cours de la dernière période et dont la bourgeoisie a tout fait, notamment à travers des déclarations arrogantes, pour qu’elles entraînent la plus grande démoralisation possible ;
- le chantage systématique qui est fait à la "délocalisation" pour faire accepter aux ouvriers des pays les plus développés des sacrifices considérables.
Pendant toute une période, ces éléments vont jouer en faveur de la "paix sociale" au bénéfice de la bourgeoisie, et celle-ci ne se gênera pas pour exploiter au maximum ce "filon". Cependant, lorsque l’heure des luttes massives aura sonné, parce que les masses ouvrières ne pourront faire autrement, face à l’ampleur des attaques, alors l'acumulation des humiliations subies par les ouvriers, l’énorme sentiment d’impuissance et de démoralisation, tout le "chacun pour soi" qui aura pesé pendant des années se convertira en son contraire : la volonté de ne plus subir, la recherche décidée de la solidarité de classe, entre secteurs, entre régions et entre pays, l’accession à une perspective nouvelle, celle de l’unité mondiale du prolétariat en vue du renversement du capitalisme.
CCI (Juin 04)
Nous publions ci-dessous des extraits d’un long article des camarades du Núcleo Comunista Internacional d’Argentine consacré à une analyse approfondie du mouvement piquetero, à dénoncer son caractère anti-ouvrier et à combattre les mensonges avec lesquels les groupes gauchistes de tout poil "se sont consacrés à tromper le prolétariat avec de fausses attentes, lui faisant croire que les objectifs et les moyens du mouvement piquetero contribuaient au progrès de sa lutte".
Un groupe de tendance anarchiste comme le GCI, avec son langage pseudo marxiste, s’apprête à apporter son inestimable contribution à cette tâche consistant à tromper, falsifier et empêcher que le prolétariat ne tire les véritables leçons et ne s’arme contre les pièges tendus par son ennemi de classe. C'est ce que dénoncent très bien les camarades du NCI.
Il se peut que beaucoup considèrent que ces mouvements de chômeurs ont débuté au cours de ces 5 ou 6 dernières années quand la misère, le chômage et la famine se sont abattus dans les grands ensembles du Gran Buenos Aires, Rosario, Cordoba, etc. Ce n’est pas le cas : les courants piqueteros prennent leur origine, au cours des années 90, dans les mouvements appelés "Manzaneras", que dirigeait l’épouse du gouverneur de la province de Buenos Aire de l’époque, Eduardo Duhalde, et qui avaient une double fonction : d’une part le contrôle social et politique, le développement de la capacité de mobilisation des larges couches désespérées en faveur de la fraction bourgeoise que représentait Duhalde et, d’autre part, la prise en charge de la distribution de nourriture aux chômeurs (un œuf et un demi-litre de lait quotidiens), puisqu’il n’y avait pas alors de programmes pour les chômeurs, ni aides, etc. Mais au fur et à mesure de la croissance exponentielle du chômage et des protestations des chômeurs, les manzaneras commencèrent à disparaître de la scène. Il y avait une place vacante, qu’il était important d’occuper, et qu’occupèrent une ribambelle d’organisations pour la plupart dirigées par l’Église catholique, les courants politiques gauchistes, etc. Plus tard est entré en scène le Parti Communiste Révolutionnaire maoïste avec son "Courant Classiste et Combatif", les trotskistes du Parti Ouvrier qui ont formé leur propre appareil de chômeurs, le Pôle Ouvrier, et par la suite les autres courants.
Ces premières organisations reçurent leur baptême du feu à Buenos Aires, de façon massive, avec les barrages routiers sur la stratégique Route n° 3 qui relie Buenos Aires à l’extrême sud du pays, la Patagonie, avec la revendication de plus d’allocations pour les chômeurs, lesquelles étaient contrôlées et gérées par des conseils consultatifs qui comprenaient la municipalité, les courants piqueteros, l’Église, c’est-à-dire par l’État bourgeois.
C’est ainsi que les "Plans Travailler" ainsi que les différentes allocations permirent à la bourgeoisie d’exercer un contrôle social et politique sur les chômeurs à travers les différentes organisations piqueteras, qu’elles soient de type péroniste, trotskiste, guévariste, stalinien ou syndical à travers la C.T.A. Ensuite, ces courants ont commencé à se propager dans les quartiers ouvriers durement touchés par le chômage, la famine et la marginalisation, et ils ont commencé à tisser leur structure, tout cela avec l’argent de l’État bourgeois.
Pour qu’ils puissent bénéficier des aides et des colis de nourriture (5 kg) on exigeait des adhérents qu’ils se mobilisent derrière les drapeaux de l’organisation, qu’ils participent à ses actions politiques si celle-ci avait une structure politique, qu’ils lèvent la main et votent en faveur des propositions du groupe auquel elle "appartenait", tout cela sous peine de perdre le droit aux subsides, c’est-à-dire les misérables 150 pesos (ou 50 dollars).
Mais la liste des obligations des chômeurs envers le mouvement ne s’arrêtait pas là. Ces derniers avaient tout une série d’obligations auprès des organisations de chômeurs et leur réalisation était consignée dans un cahier où celui qui obtient le meilleur score –en participant aux réunions, aux marches, en donnant son accord à la position officielle, ne courait pas le risque de perdre ses prestations- en revanche pour qui exprimait des opinions non conformes, le score s’amenuisait jusqu’à perdre le bénéfice du plan.
Mais de plus, les organisations soutiraient aux chômeurs un pourcentage ou une somme fixe d’argent à titre de "cotisation", cet argent étant destiné à verser des revenus aux mouvements, à payer des locaux pour le fonctionnement des mouvements de chômeurs et des groupes politiques auxquels ils étaient rattachés, etc.
Le paiement de cette cotisation était obligatoire et à ce titre, les "référents" de chaque organisation locale de quartier des divers mouvements de chômeurs les accompagnaient à la banque même où, après avoir reçu leur allocation, ils devaient payer leur cotisation.
En 2001, avant les journées interclassistes du 19 et du 20 décembre, l’assemblée piquetera était dominée par le Pôle Ouvrier, le Courant maoïste Classe et Combat, et la Fédération Terres, Logement et Habitat.
Les positions soutenues dans ces assemblées et dans les suivantes montrent clairement quelle est la nature des divers groupes piqueteros, comme instruments au service de l’État bourgeois. Cette nature n’a pas changé après la rupture entre le Pôle Ouvrier et les autres courants, donnant naissance au Bloc piquetero.
Le rôle attribué aux chômeurs ou au "sujet piquetero" comme aime à le désigner le Parti Ouvrier dans son hebdomadaire Presse Ouvrière, lorsqu’il parle de l’objectif du mouvement piquetero, est de "devenir un mouvement de masse", sous entendu de la masse des chômeurs, des ouvriers actifs et de toutes les classes moyennes poussées vers la classe ouvrière et celle des dépossédés, c’est-à-dire que la classe ouvrière doit s’intégrer dans un vaste front inter classes et doit lutter, non sur son propre terrain mais dans un camp qui lui est totalement étranger.
Ce qui démontre la justesse de la position du CCI, telle que nous la défendîmes alors, quand il qualifiait les événements du 19 et 20 décembre comme une révolte interclassiste.
Le Parti Ouvrier (PO) dans un paragraphe on ne peut plus sobre d’une résolution de son 13ème Congrès affirme sans la moindre honte :
"Celui qui contrôle la nourriture des masses contrôle les masses…". En d’autres termes, malgré ses déclamations pour empêcher la bourgeoisie de contrôler les masses en contrôlant la nourriture, le PO a en réalité la même attitude que la bourgeoisie : le contrôle des plans sociaux, celui des colis alimentaires afin de pouvoir ainsi contrôler les chômeurs. Cette attitude n’est pas le propre du PO mais de l’ensemble et de la totalité des courants, groupes et regroupements piqueteros.
Ces quelques exemples démontrent que les mouvements de chômeurs qui ont occupé les mass média, que ce soit au plan national ou international, et qui amenèrent l’imaginaire de la petite bourgeoisie radicalisée à croire aux prémisses d’"une révolution", en l’existence de "conseils ouvriers", etc., sont une supercherie totale.
Si l’on considère, comme le PO, que le mouvement piquetero est le fait le plus significatif du mouvement ouvrier depuis le Cordobazo [soulèvement des ouvriers de Córdoba en 1969, NDLR], on discrédite ce dernier ainsi que les luttes de caractère ouvrier qui se déroulèrent à cette période ; il ne s’agissait pas d’une rébellion populaire ou de style inter classiste, bien au contraire ce furent des combats ouvriers qui développèrent des comités ouvriers qui se chargèrent des fonctions les plus diverses, en tant que comités de défense, de solidarité, etc.
Un contradicteur pourra nous critiquer en disant que nous avons bien rendu compte de la position des directions des mouvements et organisations piqueteras, mais que ce qui compte c’est la dynamique du processus ou du phénomène piquetero, ses luttes, ses mobilisations, ses initiatives.
La réponse est simple, à ceux qui nous font cette objection, nous devons répondre de la même façon que nous le fîmes au BIPR, avec la critique faite dans Revolución Comunista n° 2 [journal du NCI] à ses positions concernant l’"argentinazo" du 19 et 20 décembre : les positions adoptées par ce courant sont de simples désirs de type idéaliste.
Les organisations piqueteras sont qui les dirigent, leurs chefs, rien de plus. Le reste, les piqueteros au visage caché occupés à brûler des pneus sont prisonniers de leurs 150 pesos mensuels et des 5 kg de nourriture que l’État bourgeois leur octroie via les organisations.
Et comme il a été dit plus haut, tout cela doit être fait sous peine de perdre les droits en question. En résumé les mouvements piqueteros ne signifient nullement un développement de la conscience mais bien au contraire la régression de la conscience ouvrière, puisque ces organisations impriment une idéologie étrangère à la classe ouvrière, comme l’exprime la formule citée plus haut : qui gère la nourriture gère la conscience, mettant en évidence le fait que le PO adopte le point de vue de la bourgeoisie, avec sa logique perverse qui ne peut mener qu’à la défaite de la classe ouvrière et des chômeurs. Car tel est le rôle du gauchisme : LA DÉFAITE DE LA CLASSE OUVRIÈRE ET LA PERTE DE SON AUTONOMIE DE CLASSE, quelles que soient les consignes "révolutionnaires" qu’il puisse exhiber.
Les inexactitudes, les demi-vérités, et les mystifications n’aident pas le prolétariat mondial, bien au contraire, elles aggravent davantage les erreurs et les limitations des futures luttes. C’est ce que fait le GCI lorsque il écrit dans sa revue Communisme (n°49, 50,51) que c’est : "la première fois dans l’histoire de l’Argentine que la violence révolutionnaire du prolétariat parvient à renverser le gouvernement", et il poursuit "la distribution entre les prolétaires de marchandises expropriées, et les repas "populaires" préparés avec le produit des récupérations… Affrontements avec la police et autres troupes de choc de l’État, comme les bandes mercenaires péronistes, spécialement le jour de la venue au pouvoir présidentiel de Duhalde…"
Le GCI, avec son attitude et ses mensonges sème la confusion dans la classe ouvrière mondiale, l’empêchant de tirer les nécessaires leçons des événements de 2001.
Tout d’abord ce n’est nullement la "violence révolutionnaire" qui renversa le gouvernement De La Rua. Au contraire, ce gouvernement bourgeois tomba à cause des conflits et des luttes internes au sein de la bourgeoisie. Il n’y pas eu non plus distribution "des biens expropriés", les pillages ne furent pas ce que prétend le GCI "une attaque généralisée de la propriété privée et de l’État", c’était le fait de personnes désespérées, affamées, qui ne pensèrent jamais, ne serait-ce qu'accessoirement, attaquer la propriété privée, mais simplement calmer la faim pendant un jour ou deux.
Ainsi, la falsification des faits se poursuit quand le GCI parle des affrontements lors de l’avènement de Duhalde comme d’une lutte du "mouvement" prolétaire contre les milices péronistes. C’est faux, c’est un mensonge. L’affrontement qui s'est produit le jour de l'accession de Duhalde à la première magistrature nationale, s'est déroulé entre appareils de l’État bourgeois : d’un coté les péronistes, de l’autre les gauchistes du MST, du PCA, et autres groupes trotskistes et guévaristes mineurs ; mais la classe ouvrière était absente ce jour là.
On peut penser un instant que, peut-être, ces "erreurs" du GCI sont dues à un excès d’enthousiasme révolutionnaire, en toute bonne fois. Mais en poursuivant la lecture de cette revue, il est facile d’observer que ce n’est pas le cas ; la seule chose que fait le GCI, c’est de jouer un rôle de confusion qui ne profite qu’à la bourgeoisie. Le GCI ment à la classe ouvrière mondiale et alimente la mystification piquetera, en disant : "l’affirmation du prolétariat n’aurait pas été possible en Argentine sans le mouvement piquetero, fer de lance de l’associationnisme prolétarien de la dernière décennie" et "en Argentine, le développement de cette force de classe se révèle en quelques mois si puissante que les prolétaires qui ont encore du travail s’y joignent. Pendant les dernières années toute grande lutte se coordonne et s’articule aux piquets, aux assemblées et structures de coordination des piqueteros." Il serait préoccupant que de telles affirmations proviennent du milieu politique prolétarien, en revanche, elles ne nous étonnent pas de la part du GCI, un groupe semi anarchiste qui revendique l’idéologie petite bourgeoise et raciste de Bakounine. Mais ce qui nous préoccupe, ce sont les mensonges que cette presse met dans l’esprit de ces lecteurs
Le mouvement piquetero, comme nous le disions plus haut, (excepté en Patagonie et au nord de Salta) est l’héritier des Manzaneras, et le supposé associationnisme que généraient les piquets, n’est rien d’autre que l’obligation qui est faite à chaque bénéficiaire du "Plan Travailler", ou des autres aides, de tout faire pour ne pas perdre ces subsides misérables que l’État bourgeois lui octroie. Il n’existe entre eux aucune solidarité, bien au contraire, ils sont tous contre tous, chacun recherchant un petit avantage au détriment et au prix de la famine d’un autre.
C'est pour cela qu'on ne peut qualifier le piquet, en aucune façon, comme le fait le plus significatif de la classe ouvrière et on ne peut mentir effrontément au sujet de la "coordination" des ouvriers chargés des piquets. Le GCI continue de mentir en disant que : "l’associationnisme généralisé du prolétariat en Argentine est sans aucun doute une affirmation naissante de cette autonomisation du prolétariat… L’action directe, l’organisation en force contre la légalité bourgeoise, l’action sans médiation intermédiaire, l’attaque contre la propriété privée… sont de formidables affirmations de cette tendance du prolétariat à se constituer en force destructrice de tout l’ordre établi…"
Ces affirmations sont, sans le moindre doute, la preuve claire d’une tentative délibérée d’escroquer la classe ouvrière mondiale pour l’empêcher de tirer les leçons et enseignements nécessaires. C’est en définitive un grand service que rend le GCI à la bourgeoisie et à la classe dominante. On ne peut escroquer la classe ouvrière en tentant de redessiner et transformer le sens des faits, des actions et des mots d'ordre ; le slogan "qu’ils partent tous" n’est pas une affirmation révolutionnaire, mais plutôt une affirmation pour qu’ils restent tous, c’est la recherche d’un "gouvernement bourgeois honnête".
Mais il faut se poser la question de savoir ce que recouvre pour le GCI le mot ‘prolétaire’. Pour ce groupe, le prolétariat ne se définit pas selon le rôle qu’il joue dans la production capitaliste : c’est-à-dire, si les prolétaires sont les maîtres des moyens de production ou s'ils vendent leur force de travail. Pour le GCI, le prolétariat est une catégorie qui comprend aussi bien les chômeurs (qui font partie de la classe ouvrière) que le lumpen et autres couches et catégories non exploiteuses, comme on peut le voir dans sa publication Communisme n°50.
La position du GCI, d’inclure le lumpen dans le prolétariat, n’est ni plus ni moins qu’une tentative de faire passer de façon détournée l'idée qu’un nouveau sujet social révolutionnaire s’est constitué, et aussi de soustraire les chômeurs à leur appartenance à la classe ouvrière. Bien qu’il s'en défende, le GCI a, à bien des égards, des positions semblables à celles adoptées par le gauchisme argentin, comme le Parti Ouvrier, quand il crée une sous-catégorie d’ouvriers, les "ouvriers piqueteros". Et cela se voit quand le GCI tente d’expliquer sa vision (semi-anarchiste et guerrilleriste qui n’a rien à voir avec le marxisme) sur ce sujet prolétaire et dit à propos des membres du lumpen qu’ils sont "les éléments les plus décidés à s’opposer à la propriété privée" car ils sont les éléments les plus désespérés.
La question à se poser est la suivante : le lumpen prolétariat est-il une couche sociale différente du prolétariat ? Pour le GCI elle ne l’est pas, c’est plutôt le secteur le plus attaqué du prolétariat. Ici le GCI assimile de façon évidente le lumpen avec les chômeurs ce qui est radicalement faux. Cela n'empêche absolument pas la bourgeoisie d'essayer d'utiliser le chômage pour que les détachements ouvriers privés de travail se démoralisent du fait de leur isolement, parvenant ainsi à les lumpeniser pour qu’ils perdent leur conscience de classe. Mais il y une grande différence entre cela et la position soutenue par le GCI, étant donné que l'idée que le lumpen est le secteur le plus désespéré du prolétariat et que ce désespoir mène à "ne pas respecter la propriété privée", est absolument fausse.
Les éléments du lumpen sont pleinement intégrés dans la société capitaliste du "sauve qui peut", du "chacun pour soi", et son "non respect de la propriété privée" est la manifestation du désespoir de cette couche sociale.
Il convient d’affirmer ici que le GCI proclame de façon détournée la fin du prolétariat, se faisant ainsi l’écho des idéologies et théories propagées par la bourgeoisie dans les années 90, lorsqu’il proclame que ces couches sociales sans avenir font partie du prolétariat, et en niant à la classe ouvrière son caractère d’unique classe sociale révolutionnaire à notre époque et qu’elle soit l’unique classe qui ait une perspective communiste et de destruction du système d’exploitation imposé par le capitalisme.
C'est faux que la révolte de 2001 ait eu un caractère prolétarien et révolutionnaire ; c'est faux que le prolétariat ait défié la propriété privée. Les structures associatives auxquelles se réfère le GCI font partie intégrante de l’appareil d’État, pour diviser, pour désunir la classe ouvrière, puisque les groupes piqueteros, quelles que soient leurs structures, n’ont jamais envisagé ni se sont donné pour objectif de détruire la propriété privée, ni proposé une perspective communiste.
En réalité, le GCI est partie intégrante de tout le tapage médiatique sur les piquets et les groupes piqueteros, mystifiant, divisant, et désunissant la classe ouvrière et niant le caractère révolutionnaire du prolétariat. Pour ce faire, il agite des thèmes à propos lesquels il essaie de maintenir une apparence marxiste, mais qui ne sont qu’une déformation de l’idéologie bourgeoise.
De plus, le GCI lance une violente attaque contre le CCI et la position que celui-ci a défendue concernant les événements de 2001. Nous considérons fermement que la position du CCI fut la seule qui tira correctement les leçons et l’enseignement de la révolte populaire d’Argentine en 2001, tandis que le BIPR se basait purement et simplement sur le fétiche des nouvelles "avant-gardes" et des "masses radicalisées des nations périphériques".
Le GCI (comme la fraction interne du CCI) adopta une position de type petit bourgeois, non prolétarienne et nettement colorée d’anarchisme.
Notre petit groupe tira des leçons sur la révolte interclassiste argentine qui étaient les mêmes que celles de nos camarades du CCI sans s’aveugler par l’impressionnisme tiers-mondiste du BIPR, ni l’"action révolutionnaire prolétarienne" du lumpen telle que la pose le GCI.
Assimiler la rébellion interclassiste argentine et les couches qui sont intervenues en son sein avec la révolution russe de 1917 est un non sens total. Que vient faire la référence à Kerensky dans les analyses du soulèvement de 2001 ? La réponse est RIEN. L’analogie faite par le GCI est évidemment intéressée. Elle n’est pas le fait de simples erreurs ou d’une analyse hâtive ou de visions idéalistes. C’est au contraire, purement et simplement, le produit de son option idéologique qui s’éloigne de la dialectique matérialiste et du matérialisme historique, et qui embrasse des positions anarchistes dans un mélange difficile à digérer. En d'autres termes, en utilisant des termes superficiels, il adopte l’idéologie petite bourgeoise des couches moyennes désespérées et sans avenir.
Il vaut la peine d'évoquer ici des positions de la FICCI. Ce groupe, en dépit de ses affirmations où il se proclame le "vrai CCI", le "seul continuateur du programme révolutionnaire du CCI", démontre de façon claire son caractère de suiviste du BIPR et des analyses erronées de ce dernier concernant l'Argentine. (…) La lecture de la réponse que ce groupe a apportée à une note publiée dans Revolucion Comunista [journal du NCI] donne une idée claire de ses positions.
Ces deux longues citations de la publication de la FICCI démontrent clairement les mêmes erreurs que celles commises par le BIPR, derrière lequel la FICCI pratique un suivisme sans principes, de même que celles du GCI. Le point de convergence consiste à considérer que la révolte populaire en Argentine était une lutte ouvrière. Rien n'est plus faux.
C'est vrai que la position du CCI, comme de notre petit groupe, est différente de celle des autres courants communistes, particulièrement du BIPR. Mais il ne s'agit pas là, comme le prétend faussement la FICCI, d'une position défaitiste. Tout au contraire. Nous n'arrêtons pas de répéter jusqu'à l'épuisement qu'il est nécessaire de tirer des luttes toutes les leçons et expériences afin de ne pas commettre des erreurs ou de tomber dans l'impressionnisme, comme il arrivé apparemment à ces groupes à propos de l'expérience "piquetera". Dire qu'il n'y a pas eu de lutte ouvrière en Argentine le 19 décembre 2001 n'implique nullement qu'on soit un déserteur de la lutte de classe comme l'affirme la FICCI. Cette position est typique des petits bourgeois désespérés qui essaient à tout prix de voir des luttes ouvrières là où il n'y en a pas en réalité.
Les nations les plus industrialisées se trouvent dans des conditions plus favorables pour les luttes ouvrières révolutionnaires… que les nations de la périphérie. Les conditions pour une révolution prolétarienne, comprise comme une rupture avec la classe dominante, seront plus favorables dans les pays où la bourgeoisie est la plus forte, où les forces productives ont atteint un haut degré de développement (…)
A l'image du GCI, la FICCI n'a fait que développer une politique de calomnies et injures contre le CCI. Et une telle démarche l'a conduite à nier l'indiscutable, à accepter l'inacceptable, en premier lieu que la lutte de 2001 en Argentine était une lutte ouvrière, de même qu'à présenter de façon mystifiée comme des organes de la classe les mouvements de chômeurs, les "piquetes", etc. quand la pratique concrète de la lutte de classe avait démontré le contraire.
Les courants piqueteros qui, dans leur ensemble, encadrent environ 200 000 travailleurs sans emploi, ne sont pas des syndicats au sens strict du terme, mais en ont l’aspect : paiement de cotisations, obéissance aveugle au courant qui gère le plan, ou effectue la remise des colis de nourriture, et fondamentalement son caractère permanent. Peu importe qu’il soient dirigés par des partis gauchistes ou par la CTA (Centrale des Travailleurs Argentins) dans le cas du FTV, c’est ainsi qu'à partir des luttes initiales des chômeurs en 1996-97 en Patagonie où ces derniers s’organisèrent en comités, en assemblées, etc. les partis gauchistes ont réussi à s’infiltrer, en tant qu’organes du capital et sont parvenus à stériliser la lutte des travailleurs chômeurs ou en activité.
Un contradicteur pourrait dire : "Ces courants ne pourraient ils pas se régénérer par l’action de la base ? Les chômeurs doivent ils abandonner la lutte ?" La réponse est simplement NON. Les organisations piqueteras, qu’elles soient les appendices d’un parti gauchiste, "indépendantes", ou le bras d’une centrale ouvrière, comme c’est le cas pour la CTA avec le FTV que dirige "l’officialiste" D’Elia, sont irrécupérables. Elles fonctionnent pour le capital, elles sont des appareils de la bourgeoisie, ayant pour objectif de diviser et de disperser les luttes, de les stériliser afin de transformer les chômeurs en partie du paysage urbain, sans perspective révolutionnaire, et les isoler de leur classe.
De même, il n’est pas question pour les travailleurs au chômage d'abandonner la lutte ; ils doivent tout au contraire la redoubler, mais il faut abandonner l’idée que les chômeurs puissent un jour obtenir satisfaction à leurs revendications ou des réformes à l’intérieur de ce système, c’est pourquoi les chômeurs doivent lutter au coude à coude avec les travailleurs en activité contre ce système. Mais il est nécessaire pour cela qu'ils sortent de leur isolement, non seulement vis-à-vis des travailleurs en activité mais aussi entre les chômeurs eux-mêmes ; isolement qu'à travers les partis gauchistes et les courants piqueteros la bourgeoisie a habilement établi au sein des mêmes groupements ou avec d’autres groupements, dans la mesure où ils ont introduit la division entre les chômeurs en générant l’idée que le voisin ou le camarade de quartier est un adversaire potentiel et un ennemi qui peut le priver de son allocation ou de sa nourriture.
Il faut détruire ce piège, il est nécessaire que les chômeurs rompent l'isolement que le capitalisme leur a imposé, en se joignant à l’ensemble de la classe dont ils font partie. Mais il faut pour cela un grand changement dans la manière de s’organiser : non à travers des organes permanents, mais à la manière des ouvriers de Patagonie en 1997, ou de ceux du nord de Salta, où l’unité entre la classe et les organismes de lutte se fit au sein des comités, des assemblées générales avec des mandats révocables, même s'ils ont été ultérieurement encadrés par les partis gauchistes.
Mais également, ces expériences de lutte sont valables, puisque les chômeurs doivent lutter contre le niveau misérable des allocations qui leur sont versées, contre l’augmentation des tarifs publics, etc., ce qui, d’une certaine manière est la même lutte que celle que mènent les travailleurs en activité pour les salaires ; ils doivent participer comme appui des luttes de classe et transformer leurs luttes en partie intégrante d’une lutte générale contre le capital.
Les courants piqueteros ont créé le terme "piquetero" pour établir un distinction non seulement avec les actifs, mais aussi avec les chômeurs qui ne sont pas encadrés dans leurs organisations. Ces courants, en établissant des catégories sociales ou de nouveaux sujets sociaux comme ‘ouvrier piquetero’, ‘chômeur piquetero’, tentent de diviser et d’exclure des millions de travailleurs actifs et chômeurs, situation qui bénéficie à la classe dominante : la bourgeoisie.
Les piqueteros, comme à une époque les zapatistes, furent et sont des instruments au service du capital. La 'mode' des passe-montagne, les pneus enflammés au milieu d’une autoroute, ne sont que du ‘marketing’ du capitalisme, pour dire deux choses à la classe dans son ensemble : d'une part qu’il existe des millions de chômeurs prêts à occuper pour un salaire moindre le poste de travail des actifs, et paralyser ainsi le développement de la lutte de classe ; d’autre part, avec les programmes affichés par les divers courants piqueteros, des allocations de 150 dollars, des colis alimentaires en plus grand nombre, du travail authentique dans les usines capitalistes, qu’il n’y a aucune issue en dehors de ce système, même lorsque ces courants se revendiquent d'un gouvernement ouvrier et populaire.
Il est donc nécessaire pour les chômeurs de détruire le piège tendu par la bourgeoisie, et ils y parviendront en détruisant les organisations piqueteras, en les abandonnant, puisque celles-ci, de même que les syndicats et les partis gauchistes sont partie intégrante du capital. Les chômeurs sont des travailleurs au chômage et non, comme les présente le gauchisme, des "piqueteros". Cette dénomination a pour but de diviser les ouvriers au chômage, de les isoler de l’ensemble de la classe ouvrière, et de les transformer en une caste, comme il ressort des positions de la gauche du capital.
Les travailleurs en activité et au chômage doivent tendre vers l’unité de classe, puisque les deux secteurs appartiennent à la même classe sociale : la CLASSE OUVRIÈRE, et qu'aucune solution ne viendra dans ce système puisqu'il est lui-même en faillite, que seule la révolution prolétarienne, en détruisant ce système, pourra en finir avec la misère, la famine, la marginalisation. C’est là la tâche à accomplir.
Buenos Aires, le 16 juin 2004.
L'abandon par Battaglia Comunista du concept marxiste de décadence d'un mode de production (1e partie)
Dans le précédent numéro de la Revue Internationale (n° 118), nous avons longuement rappelé comment Marx et Engels ont défini les notions d’ascendance et de décadence d’un mode de production à l’aide de nombreux passages puisés dans leurs principaux écrits. Nous avons vu que la théorie de la décadence constitue l’essence même du matérialisme historique dans l’analyse de la succession des modes de production. Dans un prochain article nous rappellerons qu’à ce titre, cette notion s'est retrouvée au centre des programmes politiques des 2e et 3e Internationales ainsi que des gauches marxistes qui s’en sont dégagées et dont les groupes actuels de la Gauche Communiste se revendiquent.
Si nous avons commencé la publication d’une nouvelle série d’articles ([1] [27]) intitulée "La théorie de la décadence au cœur du matérialisme historique" c’est pour répondre à certains questionnements légitimes à son sujet mais aussi, et avant tout, pour répliquer aux confusions qui sont répandues à son propos par tous ceux qui, succombant à la pression de l’idéologie bourgeoise, abandonnent cet acquis de base du marxisme. L’article publié par Battaglia Comunista et pudiquement intitulé "Pour une définition du concept de décadence" ([2] [28]) en est un exemple significatif. Nous avons déjà eu l’occasion d’en critiquer certaines idées essentielles ([3] [29]). Cependant, la publicité faite autour de cet article, sa traduction en trois langues, son utilisation pour ouvrir une discussion sur la décadence au sein du BIPR et l’introduction qu’en a faite la CWO ([4] [30]) dans sa revue ([5] [31]) nous amènent à y revenir pour y répondre plus amplement.
Selon Battaglia, c'est à double titre qu'il était nécessaire de "définir la notion de décadence" :
- Afin, d'une part, de lever des ambiguïtés que contient l'acception actuelle de la notion de décadence du capitalisme, la plus importante d’entre elles consistant en "une vision fataliste et attentiste de la mort du capitalisme" ;
- d'autre part, pour établir que, tant que le prolétariat n'a pas renversé le capitalisme, "le système économique se reproduit, rééditant à un niveau supérieur toutes ses contradictions, sans pour cela créer les conditions de sa propre destruction". Ainsi cela n'aurait "aucun sens de parler de décadence quand on se réfère à la capacité de survivre du mode de production" (Internationalist Communist n° 21).;
Nous récusons l'idée qu'il existe une ambiguïté dans le marxisme qui conduirait à une vision fataliste de la mort du capitalisme et qui amènerait à penser que, acculé par des contradictions de plus en plus insurmontables, ce système se retirerait de lui-même de la scène de l'histoire. En effet, à l'inverse de cette vision, pour le marxisme, l'absence d'une "transformation révolutionnaire de la société tout entière", aboutit dans "la ruine des diverses classes en lutte" (Manifeste communiste), c'est-à-dire à la disparition de la société même. Comme nous allons le démontrer, une telle ambiguïté n'existe que dans l'esprit de Battaglia. Il faut noter que, de façon involontaire, Battaglia se fait le porte-parole des thèmes de l'idéologie bourgeoise qui prétendent que la vision marxiste est "fataliste" et qui mettent en avant "la volonté des hommes" dans le déroulement de l'histoire. Pour sa part, Battaglia ne met pas en cause le marxisme. Au contraire, c'est au nom du marxisme (en fait, SON "marxisme" à elle) qu'elle s'applique à réfuter comme "fataliste" une conception qui, en réalité, est au cœur même du marxisme, comme nous l'avons vu dans l'article précédent (Revue Internationale n° 118). Ce n'est pas la première fois, ni la dernière, qu'un marxisme fictif est mis à contribution pour "réfuter" le marxisme réel.
Concernant la seconde raison invoquée par Battaglia pour définir la notion de décadence, elle se situe à l'opposé même du marxisme selon lequel, lorsque le capitalisme "entre dans sa période sénile ... il se survit de plus en plus", il devient un "système social régressif", "obstacle pour l’expansion des forces productives" (Le Capital et autres textes de Marx).
Son erreur de méthode conduit Battaglia aux pires banalités : "Même dans sa phase progressiste (...) les crises et les guerres se sont ponctuellement manifestées tout comme les attaques contre les conditions de la force de travail". Ainsi, cette ereur lui fait reprendre à son compte, une nouvelle fois, des poncifs de la bourgeoisie qui, arguant du fait qu'il y a toujours eu des guerres et de la misère, banalisent la spécificité que constitue l'envolée de ces fléaux au cours du 20e siècle qui fut, sans conteste, le plus barbare que l'humanité ait jamais connu. Dans la foulée, Battaglia en vient à rejeter les manifestations essentielles de la décadence du capitalisme.
Nous poursuivrons la critique de la vision de Battaglia dans la suite de cet article (à paraître dans le prochain numéro de la Revue Internationale). en particulier l'idée qu'il n’y aurait plus deux phases fondamentales dans l’évolution du mode de production capitaliste mais des périodes successives d’ascendance et de décadence qui suivraient les grandes phases de l’évolution du taux de profit.
Nous verrons que cette démarche conduit à accorder aux guerres de la période de décadence, qui sont des expressions de la crise mortelle de ce système et dont la prolifération et l'intensification constituent des menaces croissantes pour la survie de l'humanité, une fonction de "régulation des rapports entre les sections du capital international".
L'erreur de compréhension de la réalité que commet Battaglia est un facteur important de sous estimation de la gravité de la situation mondiale. Elle met de plus en plus cette organisation en porte à faux avec la situation, ce qui ne peut que compromettre sa capacité à comprendre le monde qu'elle doit analyser en vue d'intervenir dans la classe ouvrière, de même qu'elle affaiblit l'impact de cette intervention par l'emploi d'arguments boîteux et peu convaincants.
Marx et Engels ont-ils développé une vision fataliste de la décadence ?
Battaglia commence son article en prétendant que le concept de décadence contient des ambiguïtés et que la première d’entre elles consisterait en une vision fataliste et attentiste de la mort du capitalisme : "L'ambiguïté réside dans le fait que l'idée de décadence ou de déclin progressif du mode de production capitaliste, provient d'une sorte de processus d'autodestruction inéluctable dépendant de son essence propre (...) de la disparition et de la destruction de la forme économique capitaliste qui serait un événement historiquement daté, économiquement inéluctable et socialement prédéterminé. Outre une approche infantile et idéaliste, cela finit par avoir des répercussions négatives sur le plan politique, générant l’hypothèse que pour voir la mort du capitalisme, il suffit de s’asseoir sur la berge, ou, au mieux, d’intervenir dans une situation de crise, et seulement celle-ci, les instruments subjectifs de la lutte de classe sont perçus comme le dernier coup de pouce d’un processus irréversible. Rien n’est plus faux". Affirmons d’emblée que cette ambiguïté n’existe que dans la tête de Battaglia. Il n’y a nul fatalisme chez Marx et Engels qui les premiers ont développé et amplement utilisé cette notion de décadence. Pour les fondateurs du marxisme, la succession des modes de production n’obéit à aucun mécanisme inéluctable et autonome ; c'est la lutte des classes qui constitue le moteur de l’histoire et qui tranche les contradictions socio-économiques. Pour paraphraser Marx, bien que se déroulant dans des conditions déterminées, ce sont les hommes qui font l’histoire : "Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de plein gré, dans des circonstances librement choisies ; celles-ci, ils les trouvent au contraire toutes faites, données, héritage du passé" (Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, La Pléiade 1994 [1852], Oeuvres IV, Politique I : 437) ou, comme le dit Rosa Luxemburg, "Le socialisme scientifique nous a appris à comprendre les lois objectives du développement historique. Les hommes ne font pas leur histoire de toutes pièces. Mais ils la font eux-mêmes. Le prolétariat dépend dans son action du degré de développement sociale de l’époque, mais l’évolution sociale ne se fait pas non plus en dehors du prolétariat, celui-ci est son impulsion et sa cause, tout autant que son produit et sa conséquence. Son action fait partie de l’histoire tout en contribuant à la déterminer. Et si nous pouvons aussi peu nous détacher de l’évolution historique que l’homme de son ombre, nous pouvons cependant bien l’accélérer ou la retarder." (La crise de la social-démocratie, La Taupe 1970 [1915] : 67).
Une ancienne classe dominante n’abdique jamais de son pouvoir. C'est par les armes et la répression qu'elle le défendra jusqu'au bout. La notion de décadence ne contient donc aucune ambiguïté consistant en l'idée d'un "processus d’autodestruction inéluctable". Quel que soit l’état de déliquescence d’un mode de production sur les plans économiques, sociaux et politiques, si de nouvelles forces sociales n’ont pas eu l’occasion d’émerger dans les entrailles de l’ancienne société et si elles n’ont pas eu l’occasion de développer une force suffisante pour renverser l’ancienne classe dominante, il n’y a pas de mort de l’ancienne société et d’établissement de la nouvelle. Le pouvoir de la classe dominante et l'attachement de celle-ci à ses privilèges sont de puissants facteurs de conservation d'une forme sociale. La décadence d’un mode de production crée la possibilité et la nécessité de son renversement mais pas l'éclosion automatique de la nouvelle société.
Il n’y a donc aucune "ambiguïté fataliste et attentiste" dans l’analyse marxiste de la succession des modes de production comme le laisse entendre Battaglia. Marx précise même que, lorsque l’issue de la lutte de classe ne parvient pas à faire émerger et à trancher en faveur d’une nouvelle classe porteuse de nouveaux rapports sociaux de production, la période de décadence d’un mode de production peut se muer en une phase de décomposition généralisée. Cette possible indétermination historique est développée dès le début du Manifeste Communiste par Marx qui, après avoir affirmé que "L'histoire de toute société jusqu'à nos jours, c'est l'histoire de la lutte de classe", poursuit par un "soit ... soit" qui illustre l'alternative possible de l'aboutissement ou du non aboutissement des contradictions de classe : "Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot : oppresseurs et opprimés, se sont trouvés en constante opposition ; ils ont mené une lutte sans répit, tantôt déguisée, tantôt ouverte, qui chaque fois finissait soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la ruine des diverses classes en lutte." (Marx, La Pléiade, Oeuvres, Economie I : 161). De nombreux exemples dans l’histoire des civilisations attestent de telles périodes de blocage du rapport de force entre les classes qui condamnent ces sociétés à connaître "la ruine des diverses classes en lutte" et donc à végéter, à s’effondrer ou même à retourner à des stades antérieurs de leur développement.
Totalement ridicules sont donc les anathèmes de Battaglia suivant lesquels les concepts de décomposition et de décadence seraient "étrangers à la méthode et à l’arsenal de la critique de l’économie politique" (Internationalist Communist n° 21). Les militants de cette organisation feraient mieux de relire leurs classiques, à commencer par le Manifeste Communiste et le Capital où ces deux notions sont largement présentes (Cf. Revue Internationale n° 118). Une autre question sont les incompréhensions ou les déviations opportunistes que certains éléments ou groupes ont pu développer autour de la notion de décadence. Assurément, la vision fataliste-attentiste en est une parmi celles-ci. Mais la méthode consistant à discréditer la notion de décadence en lui attribuant les erreurs que les uns et les autres ont pu commettre en son nom est de la même eau que celle qui discrédite, comme le font les anarchistes, les notions de parti ou de dictature du prolétariat à partir d’un rejet du stalinisme. Une autre question également est l’impatience ou l’optimisme bien connu dont bon nombre de révolutionnaires, à commencer par Marx lui-même, ont souvent fait preuve. Que de fois le capitalisme n’a-t-il pas été laissé pour mort avant la lettre dans les textes du mouvement ouvrier ! Ce fut notamment le cas pour l’Internationale Communiste et ses partis affiliés dont le Parti communiste d’Italie ne fut pas exempt, n’en déplaise aux bordiguistes : "La crise du capitalisme est toujours ouverte et elle s’aggravera inévitablement jusqu’à sa fin." (Thèses de Lyon, 1926) ([6] [32]). Ce petit pêché bien compréhensible, mais dont il faut se garder au maximum, ne devient dommageable que si les révolutionnaires se montrent incapables de reconnaître leur erreur lors de l’inversion du rapport de forces entre les classes.
Une conception du matérialisme historique à l'opposé même du marxisme
Dans son combat contre le ‘fatalisme’ prétendument intrinsèque à la notion marxiste de décadence, Battaglia nous dévoile, ce faisant, sa vision propre du matérialisme historique : "L’aspect contradictoire de la forme capitaliste, les crises économiques qui en dérivent, le renouvellement du processus d’accumulation qui est momentanément interrompu par les crises mais qui reçoit de nouvelles forces à travers la destruction de capitaux et des moyens de production excédentaires, ne mettent pas automatiquement en cause sa disparition. Ou bien c’est le facteur subjectif qui intervient, dont la lutte de classe est l’axe matériel et historique, et les crises la prémisse économique déterminante, ou bien, le système économique se reproduit, rééditant à un niveau supérieur toutes ses contradictions, sans pour cela créer les conditions de sa propre destruction". Pour Battaglia, tant que la lutte de classe ne l’aura pas abattu, le capitalisme "reçoit de nouvelles forces à travers la destruction de capitaux et des moyens de production excédentaires" et ainsi "le système économique se reproduit, rééditant à un niveau supérieur toutes ses contradictions". Battaglia est ici à 180° de la vision développée par Marx de la décadence d’un mode de production et de la décadence du capitalisme en particulier : "Au-delà d’un certain point, le développement des forces productives devient une barrière pour le capital ; en d’autres termes, le système capitaliste devient un obstacle pour l’expansion des forces productives du travail" (Principes d’une critique de l’économie politique, La Pléiade - Economie, tome II : 272-273). En 1881, dans le second brouillon de lettre à Vera Zassoulitch, Marx estimait que : "Le système capitaliste a dépassé son apogée à l’Ouest, approchant du moment où il ne sera plus qu’un système social régressif" (Marx-Engels Werke, Dietz-Verlag, Berlin, 1978, tome 19 : 398) et, dans le Capital, il nous dira que le capitalisme "...entre dans sa période sénile et qu’il se survit de plus en plus" (Marx, Le Capital, Editions Sociales, Livre 3ème, Tome I : 274). Les termes utilisés par Marx pour parler de la décadence du capitalisme sont sans ambiguïtés : "période de sénilité", "système social régressif", "obstacle pour l’expansion des forces productives", etc. A tel point que Marx et Battaglia utilisent chacun les même termes mais pour dire l’exact opposé à propos de la décadence ! Ainsi, pour Marx, lorsque le capitalisme "entre dans sa période sénile ... il se survit de plus en plus" alors que pour Battaglia la "décadence ... n’a aucun sens quand on se réfère à la capacité de survivre du mode de production" (Internationalist Communist n° 21).
Ces quelques rappels de la définition marxiste de la décadence permettront au lecteur de juger par lui-même de la différence entre la vision matérialiste et historique de la décadence du capitalisme développée par Marx et la vision propre à Battaglia pour qui, certes, le capitalisme connaît des crises et des contradictions croissantes ([7] [33]) mais qui, à chaque fois, dans un éternel recommencement (sauf intervention de la lutte de classe) "reçoit de nouvelles forces" et "se reproduit, rééditant à un niveau supérieur toutes ses contradictions". Il est vrai que Battaglia a quelques excuses à faire valoir puisqu’elle ignorait que Marx avait parlé de la décadence dans le Capital : "Au point que le mot de décadence lui-même n’apparaît jamais dans les trois volumes qui composent le Capital" (Internationalist Communist n° 21) et qu’elle est même convaincue que Marx n'évoque la notion de décadence qu’à un seul endroit dans toute son oeuvre : "Marx s’est limité à donner du capitalisme une définition progressiste seulement pour la phase historique dans laquelle il a éliminé le monde économique de la féodalité engendrant une vigoureuse période de développement des forces productives qui étaient inhibées par la forme économique précédente, mais il ne s’est pas plus avancé dans une définition de la décadence si ce n’est ponctuellement dans la fameuse introduction à la Critique de l’économie politique". Dès lors, nous pensons que, au lieu de continuer à lancer de grands anathèmes excommunicateurs à propos des notions de décadence et de décomposition, prétendument étrangères au marxisme, Battaglia ferait mieux de méditer ce que Marx avait dit à Weitling : "L'ignorance n'est pas un argument" ; et, ce faisant, de bien relire ses classiques, en particulier, ce qu’elle considère comme sa Bible, Le Capital ([8] [34]) (pour de nombreuses autres citations de Marx concernant le concept de décadence, nous renvoyons le lecteur à notre article dans la Revue Internationale n°118).
La réduction de la méthode marxiste à l'étude de certains mécanismes économiques
Le processus de décadence défini par Marx va bien au-delà d’une simple "explication économique cohérente" : il constitue, d’abord et avant tout, l’aveu que les rapports sociaux de production (salariat, servage, esclavage, tribu, etc.) à la base des différents modes de production (capitalisme, féodalité, esclavagisme, mode asiatique, etc.) sont devenus historiquement obsolètes. L’avènement d’une période de décadence signifie que le fondement même d’un mode de production est entré en crise. En effet, ce qui constitue le secret, le fondement caché, d'un mode de production c'est "cette forme économique spécifique dans laquelle du surtravail non payé est extorqué aux producteurs directs" (Marx livre III tome 3 : 172). Cette forme est "la base de toute forme de communauté économique", c'est en elle "qu'il faut rechercher le secret le plus profond, le fondement caché de tout l'édifice social". Marx ne peut être plus explicite : "Les différentes formes économiques revêtues par la société, l'esclavage et le salariat, par exemple, ne se distinguent que par le mode dont ce surtravail est imposé et extorqué au producteur immédiat, à l'ouvrier" (Marx livre I tome 1 [1867] : 214-15). Les rapports sociaux de production recouvrent donc bien plus que de simples ‘mécanismes économiques’ : ce sont avant tout des rapports sociaux entre classes puisqu’ils matérialisent les différentes formes historiques prises par l’extorsion du surtravail (le salariat, l’esclavage, le servage, le tribut, etc.). Dès lors, l’avènement de la décadence d’un mode de production signale que ce sont ces rapports spécifiques entre classes qui entrent en crise, qui sont devenus historiquement inadaptés. Nous voilà au cœur même du matérialisme historique, dans un monde totalement inconnu de Battaglia, obnubilée qu’elle est par son obsession d’une "explication économique cohérente".
En effet, pour Battaglia : "La théorie évolutionniste suivant laquelle le capitalisme se caractérise par une phase progressiste et décadente ne vaut rien si l’on n’en donne pas une explication économique cohérente (...) La recherche sur la décadence conduit soit à identifier les mécanismes qui président au ralentissement du processus de valorisation du capital avec toutes les conséquences que cela comporte, soit à demeurer dans une fausse perspective, vainement prophétique... (...) Mais l’énumération des phénomènes économiques et sociaux une fois identifiés et décrits, ne peut être considérée elle-même comme la démonstration de la phase de décadence du capitalisme ; en effet, ces phénomènes n’en sont que les effets et la cause première qui les impose, réside dans la loi de la crise des profits"... laissant sous-entendre, d’une part, qu’il n’existerait aujourd’hui aucune explication économique cohérente de la décadence et décrétant, d’autre part, que les phénomènes classiquement identifiés pour caractériser la décadence d’un mode de production ne seraient d’aucune pertinence (cf. infra). (Souligné par nous)
Avant de faire référence à une explication économique particulière, la notion de décadence signale que les rapports sociaux de production sont devenus trop étroits pour continuer à impulser le développement des forces productives et que cette collision entre les rapports sociaux de production et les forces productives affecte l’ensemble de la société dans tous ses aspects. En effet, l’analyse marxiste de la décadence ne se réfère pas à un niveau économique, quantitatif quelconque, déterminé en dehors des mécanismes socio-politiques. Elle se réfère au contraire au niveau qualitatif de la relation qui lie les rapports de production eux-mêmes au développement des forces productives : "A un certain degré de leur développement les forces productives matérielles de la société entrent en collision avec les rapports de production existants, ou avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors ... Alors commence une ère de révolution sociale". C'est l'apparition de cette ‘collision’ de façon définitive, irrémédiable, et non un blocage du développement des forces productives, qui ouvre l'ère de décadence de l'ancienne société. Marx précise bien le critère "Hier encore formes de développement des forces productives, ces conditions se changent en de lourdes entraves". La phrase de Marx doit donc, si on veut être rigoureux, être comprise dans le sens que jamais une société n'expire avant que le développement des forces productives n'ait commencé à être définitivement freiné par les rapports de production existants. La décadence se définit comme un ensemble de dysfonctionnements aux effets cumulatifs à partir du moment où le système a épuisé l'essentiel de ses possibilités de développement. Dans la vision marxiste, la période de décadence d'une société n’est pas synonyme d'arrêt total et permanent de la croissance des forces productives mais est caractérisée par les bouleversements tant qualitatifs que quantitatifs induits par cette collision désormais permanente entre des rapports de production devenus obsolètes et le développement des forces productives.
N’en déplaise à Battaglia, lorsque Marx tentera à plusieurs reprises de déterminer les critères et le moment de l’entrée en décadence du capitalisme, il n’avancera aucune explication économique précise, tout au plus l’un ou l’autre critère général en cohérence avec son analyse des crises ; il procédera plutôt par comparaisons et analogies historiques (cf. notre précédant article dans le n° 118 de cette Revue). Marx n’a pas eu besoin des statistiques de la comptabilité nationale ou des reconstitutions économiques du taux de profit utilisées par Battaglia ([9] [35]) pour se prononcer sur l’état de maturité ou d’obsolescence du capitalisme. Il en va de même pour les autres modes de production, Marx et Engels ne s’avanceront guère à analyser des mécanismes économiques précis expliquant leur entrée en décadence. Ils identifieront par contre des tournants historiques en leur sein à partir de critères qualitatifs inéquivoques : l’apparition d’un processus global de frein dans le développement de leurs forces productives, un développement qualitatif des conflits au sein de la classe dominante et entre cette dernière et les classes exploitées, une hypertrophie de l’appareil d’Etat, l’avènement d’une nouvelle classe révolutionnaire porteuse de nouveaux rapports sociaux de production impulsant une période de transition annonciatrice de bouleversements révolutionnaires, etc. ([10] [36])
Telle sera également la méthode suivie par l’Internationale communiste : elle n’a pas attendu d’accorder toutes ses composantes sur une "explication économique cohérente" pour identifier l’ouverture de la période de décadence du capitalisme avec l’éclatement de la Première Guerre Mondiale ([11] [37]). Elle sut percevoir dans cette dernière et dans le surgissement d’une série de critères qualitatifs sur tous les plans (économiques, sociaux et politiques) que le capitalisme avait achevé sa mission historique. Si l’ensemble du mouvement communiste s’accordait sur ce diagnostic général, il existait cependant de grandes divergences quant à son explication économique et ses conséquences politiques. Les explications économiques oscillaient entre celles avancées par Rosa Luxemburg sur la base de la saturation mondiale des marchés ([12] [38]), et celles de Lénine s’appuyant sur son analyse développée dans L'Impérialisme stade suprême du capitalisme ([13] [39]). Tous cependant, Lénine en premier, étaient profondément convaincus que "l’époque de la bourgeoisie progressive" était révolue et que l’on était entré dans "l’époque de la bourgeoisie réactionnaire qui a fait son temps" ([14] [40]). L’hétérogénéité dans l’analyse des causes économiques était d’ailleurs telle que Lénine, bien que profondément convaincu de l’entrée en décadence du mode de production capitaliste, défendait cependant l’idée que "Dans l’ensemble, le capitalisme se développe infiniment plus vite qu’auparavant" ([15] [41]) alors que Trotsky, sur les mêmes bases théoriques que Lénine, conclura un peu plus tard à l’arrêt du développement des forces productives et que la Gauche Italienne pour sa part considérait que "La guerre de 1914-18 a marqué le terme extrême de la phase d’expansion du régime capitaliste (...) Dans l’ultime phase du capitalisme, celle de son déclin, c’est l’enjeu fondamental de la lutte des classes qui règle l’évolution historique..." (Manifeste du Bureau International des Fractions de la Gauche Communiste, Octobre n° 3, avril 1938).
Apparemment, il peut sembler peu logique d’identifier la décadence d’un mode de production à partir de ses manifestations et non à partir de l'étude de ses soubassements économiques comme le voudrait Battaglia puisque les premières ne sont, ‘en dernière instance’, que le produit de ces derniers. C'est cependant dans cet ordre que les révolutionnaires du passé, y compris Marx et Engels, ont procédé, non parce qu’il est en général plus facile de reconnaître les manifestations superstructurelles d'une phase de décadence, mais parce que historiquement ses premières manifestations éclatent dans ce domaine. Avant d’être un phénomène se manifestant sur le plan économique et quantitatif comme un frein au développement des forces productives, la décadence du capitalisme apparaît avant tout comme un phénomène qualitatif se traduisant d’abord sur les plans sociaux, politiques et idéologiques par l’exacerbation des conflits au sein de la classe dominante aboutissant au premier conflit mondial ; par la prise en main de l’économie par l’Etat pour les besoins de la guerre ; par la trahison de la Social-Démocratie et le passage des syndicats dans le camp du capital ; par l’irruption d’un prolétariat désormais capable de mettre à bas la domination de la bourgeoisie et par la mise en place des premières mesures de contrôle social de la classe ouvrière. C’est sur la base de toutes ces caractéristiques que les révolutionnaires du début du siècle identifièrent le début de la décadence du capitalisme ([16] [42]). D’ailleurs, Marx n’a pas attendu d’avoir écrit ‘les explications économiques cohérentes’ du Capital avant de prononcer sa sentence sur le caractère historiquement obsolète du capitalisme dans le Manifeste Communiste (même si, en 1848, il était bien loin d'avoir exprimé toutes ses potentialisés) : "Les forces productives dont elle dispose ne jouent plus en faveur de la propriété bourgeoise ; elles sont, au contraire, devenues trop puissantes pour les institutions bourgeoises qui ne font plus que les entraver (...). Les institutions bourgeoises sont devenues trop étroites pour contenir la richesse qu’elles ont créée. (...) La société ne peut plus vivre sous la bourgeoisie ; c’est-à-dire que l’existence de la bourgeoisie et l’existence de la société sont devenues incompatibles." (Marx, La Pléiade-économie, tome I : 167, 173).
Pour définir la décadence d’un mode de production, Battaglia se refuse donc obstinément à adopter la méthode suivie par tous nos illustres prédécesseurs, à commencer par Marx et Engels eux-mêmes. Pensant vraisemblablement être plus marxiste que Marx lui-même, Battaglia croit afficher son credo matérialiste en répétant à n’en plus finir qu’il faut absolument donner une définition économique de la décadence sous peine de disqualification totale de ce concept. Ce faisant, Battaglia ne démontre là que son matérialisme vulgaire le plus plat car comme l’expliquait Engels dans une lettre du 21 septembre 1890 à J. Block : "D’après la conception matérialiste de l’histoire, le facteur déterminant dans l’histoire est, en dernière instance, la production et la reproduction de la vie réelle. Ni Marx, ni moi-même n’avons jamais affirmé davantage. Si ensuite, quelqu’un [comme le fait le BIPR, ndlr] torture cette proposition pour lui faire dire que le facteur économique est le seul déterminant, il la transforme en une phrase vide, abstraite, absurde. La situation économique est la base, mais les divers éléments de la superstructure - les formes politiques de la lutte des classes et ses résultats -, les Constitutions établies une fois la bataille gagnée par la classe victorieuse, etc., les formes juridiques, et même les reflets de toutes ces luttes réelles dans le cerveau des participants, théories politiques, juridiques, philosophiques, conceptions religieuses, et leur développement ultérieur en systèmes dogmatiques, exercent également leur action sur le cours des luttes historiques et, dans beaucoup de cas, en déterminent de façon prépondérante la forme. Il y a action et réaction de tous ces facteurs au sein desquels le mouvement économique finit par se frayer son chemin comme une nécessité à travers la foule infinie de hasards. (...) Sinon, l’application de la théorie à n’importe quelle période historique, serait, ma foi, plus facile que la résolution d’une simple équation du premier degré. (...) C’est Marx et moi-même, partiellement, qui devons porter la responsabilité du fait que, parfois, les jeunes donnent plus de poids qu’il ne lui est dû au côté économique. Face à nos adversaires, il nous fallait souligner le principe essentiel nié par eux, et alors nous ne trouvions pas toujours le temps, le lieu, ni l’occasion de donner leur place aux autres facteurs qui participent à l’action réciproque. (...) Mais, malheureusement, il n’arrive que trop fréquemment que l’on [le BIPR, ndlr] croie avoir parfaitement compris une nouvelle théorie et pouvoir la manier sans difficulté, dès qu’on s’en est approprié les principes essentiels, et cela n’est pas toujours exact.". Que ce soit pour la définition de la décadence, l’explication des causes des guerres, l’analyse du rapport de force entre les classes ou la compréhension du processus de mondialisation du capital, ce penchant envers le matérialisme vulgaire est une véritable marque de fabrique signée Battaglia ([17] [43]). De plus, en passant, lorsque Battaglia laisse entendre qu’il faudrait une "explication économique cohérente" de la décadence du capitalisme, il fait injure aux générations de révolutionnaires qui en ont déjà proposé une, que ce soit Rosa Luxemburg, la Fraction italienne ([18] [44]), le CCI ou la CWO elle-même dans sa première brochure intitulée "Les fondements économiques de la décadence" ! Le propre de la méthode marxiste est de partir des acquis précédents du mouvement ouvrier pour les approfondir, les critiquer ou en proposer d’autres... Mais la méthode marxiste n’est pas le point fort de Battaglia qui, croyant que le monde et la cohérence révolutionnaire sont nés avec elle, préfère réinventer le fil à couper le beurre.
Le rejet par Battaglia des manifestations majeures de la décadence
Après avoir jeté la suspicion sur le concept de décadence (son prétendu "fatalisme"), après avoir affirmé péremptoirement qu’il n’existerait pas de définition économique cohérente de la décadence et que, sans cette dernière, ce concept serait sans valeur, après avoir rejeté la méthode marxiste pour la redéfinir, Battaglia va en rejeter ses manifestations essentielles : "Ainsi, il n’est absolument pas suffisant de se référer au fait que, dans la phase de décadence, les crises économiques et les guerres aussi bien que les attaques contre la force de travail, se produisent à un rythme accéléré et dévastateur. Même dans sa phase progressiste (...) les crises et les guerres se sont ponctuellement manifestées tout comme les attaques contre les conditions de la force de travail. On peut citer l’exemple des guerres entre les grandes puissances coloniales de la fin du dix-huitième siècle, tout au long du dix-neuvième siècle et jusqu’à la Première Guerre mondiale. L’on pourrait continuer avec l’énumération des attaques sociales, souvent même militaires, des révoltes et des insurrections de classe qui se sont déroulées dans cette même période. Invoquer les crises et les guerres pour parler de la décadence ne tient pas, il y en a toujours eu !
C’est avec une incroyable désinvolture par rapport à la réalité, à l’histoire et au marxisme, que Battaglia, par une simple affirmation non démontrée, se permet de jeter par la fenêtre tous les acquis théoriques des organisations passées du mouvement ouvrier. Que nous dit Battaglia ? Que les crises, les guerres et les luttes sociales ont existé de tout temps - ce qui est le comble de l’évidence - mais elle tire de cette évidence la preuve (?) que l’on ne pourrait dès lors déceler aucune rupture qualitative dans l’histoire du capitalisme - ce qui est le comble de la myopie - ! :
En niant toute rupture qualitative dans le développement d’un mode de production, Battaglia rejette l’analyse de Marx et Engels selon laquelle chaque mode de production connaît bien deux phases qualitativement différentes dans leur existence. Pour qui sait lire, Marx et Engels emploient des termes sans ambiguïté attestant qu’ils considèrent bien deux périodes historiques distinctes au sein d’un mode de production (cf. Revue Internationale n°118) : "Lorsqu’une forme historique est parvenue à un certain degré de maturité", "A un certain stade du développement de ces moyens de production et d’échange", "le système capitaliste a dépassé son apogée à l’Ouest, approchant du moment où il ne sera plus qu’un système social régressif", "le capitalisme prouve qu’il entre dans sa période sénile", "A un certains degré de leur développement, les forces productives...", "toute phase historique a sa branche ascendante, mais aussi sa branche descendante", etc. Nous avons également vu dans le premier article de cette série que Marx et Engels ont à chaque fois identifié une phase de décadence pour chacun des modes de production qu’ils ont pu définir (communisme primitif, mode asiatique de production, esclavagisme, féodalisme et capitalisme) et qu’ils considèrent cette phase comme étant bien de nature qualitativement différente de la précédente. Ainsi, Engels, dans un magistral article sur le mode de production féodal, intitulé "La décadence de la féodalité et l’essor de la bourgeoisie", a démontré toute la puissance du matérialisme historique en définissant la décadence féodale par ses grandes manifestations : stagnation dans la croissance des forces productives, hypertrophie de l’Etat (monarchique), développement qualitatif des conflits au sein de la classe dominante et entre cette dernière et les classes exploitées, avènement d’une transition entre les anciens et les nouveaux rapports sociaux de production, etc. Il en va de même pour la définition de la décadence du capitalisme donnée par Marx, à savoir une période dans laquelle "c’est par des conflits aigus, des crises, des convulsions que se traduit l’incompatibilité croissante entre le développement créateur de la société et les rapports de production établis", et ces conflits, crises et convulsions il les considère bien de nature qualitativement différente par rapport à la période ascendante puisqu’il utilise les termes explicites de "système social régressif", de "période sénile", etc.
De plus, il suffit de posséder un minimum de connaissances historiques pour comprendre l'absurdité de l’affirmation de Battaglia sur la continuité (ou l’absence de rupture qualitative) dans la manifestation des crises, des guerres et des luttes sociales.
1) Tout au long de la phase ascendante du capitalisme, les crises économiques ont bien connu une ampleur croissante, tant en étendue qu’en profondeur. Mais il faut avoir le culot de Battaglia (on sait que culot et ignorance vont souvent de pair) pour soutenir que la grande crise des années 1930 est à placer dans la continuité de l’aggravation des crises au 19e siècle ! D’une part déjà, Battaglia oublie tout simplement de rappeler ce que les révolutionnaires avaient analysé à l’époque, à savoir la relative atténuation des crises lors des vingt dernières années (1894-1914) de la phase ascendante du capitalisme (atténuation à la faveur de laquelle le réformisme va prospérer) : "Les deux dizaines d’années qui avaient précédé la guerre (1914-18) furent une époque d’ascension capitaliste particulièrement puissante. Les périodes de prospérité se distinguent par leur durée et par leur intensité, les périodes de dépression ou de crise, au contraire, par leur brièveté..." (Congrès de l’IC [1919-23] : 85), ce qui met déjà à mal la "théorie" "battagliesque" de la continuité progressive dans l’aggravation des crises économiques. D’autre part, il faut être d’une mauvaise foi incroyable pour ne pas voir que la crise des années 1930 est sans commune mesure avec toutes les crises du 19e siècle tant par sa durée (une dizaine d’années), sa profondeur (division par deux de la production industrielle, etc.) que par son étendue (plus internationale que jamais). Plus fondamentalement encore, alors que les crises en phase ascendante se résolvaient dans un élargissement de la production et du marché mondial, la crise des années 1930 ne sera jamais surmontée et aboutira dans la Seconde Guerre mondiale. Battaglia confond les battements de coeur d’un organisme en pleine croissance avec les râles d’un organisme à l’agonie. Quant à la crise actuelle, elle dure depuis plus d’une trentaine d’années et le pire est encore devant nous !
2) En ce qui concerne les conflits sociaux l’on a bien constaté un accroissement des tensions entre classes sociales tout au long de la phase ascendante du capitalisme jusqu’à culminer dans des grèves générales politiques (pour le suffrage universel et la journée des 8 heures) et de masse (1905 en Russie). Mais il faut être bien aveugle pour ne pas voir que les mouvements révolutionnaires entre 1917 et 1923 sont d’une tout autre ampleur. Nous n’avons plus affaire à des insurrections ou mouvements locaux ou nationaux mais à une vague d’ampleur internationale dont la durée est sans commune mesure avec les mouvements ponctuels au 19e siècle. Qualitativement également, ils ne sont plus essentiellement revendicatifs, comme avant la Grande Guerre, mais insurrectionnels et s’assignent pour tâche, non la réforme sociale, mais la prise de pouvoir.
3) Enfin, quant aux guerres, le contraste est encore plus saisissant. Au 19e siècle, la guerre a, en général, la fonction d'assurer à chaque nation capitaliste une unité (guerre d'unification nationale) et/ou une extension territoriale (guerres coloniales) nécessaire à son développement. En ce sens, malgré les calamités qu'elle entraîne, la guerre est un moment de la marche progressiste du capital ; tant qu'elle permet un développement de celui-ci, ce sont des frais nécessaires à l'élargissement du marché et donc de la production. C'est pourquoi Marx parlait de guerres progressistes pour certaines d'entre elles. Les guerres sont alors : a) limitées à 2 ou 3 pays généralement limitrophes ; b) elles sont de courtes durées ; c) elles provoquent peu de dégâts ; d) elles sont le fait de corps spécialisés et mobilisent peu l'ensemble de l'économie et de la population ; e) elles sont déclenchées dans un but rationnel de gain économique. Elles déterminent, tant pour les vaincus que pour les vainqueurs, un nouvel essor. La guerre franco-prussienne est typique de ce genre de guerre : elle constitue une étape décisive dans la formation de la nation allemande, c'est-à-dire la création des bases pour un formidable développement des forces productives et la constitution du secteur le plus important du prolétariat industriel d'Europe. En même temps, cette guerre dure moins d'un an, n'est pas très meurtrière et ne constitue pas, pour le pays vaincu, un réel handicap. En période ascendante, les guerres se manifestent essentiellement en phase d'expansion du capitalisme comme produit de la dynamique d'un système en expansion : (a) 1790-1815 : guerres de la Révolution française et guerres de l'Empire napoléonien ; (b) 1850-1873 : guerres de Crimée, de Sécession, d'unification nationale (Allemagne et Italie), du Mexique et franco-prussienne (1870) ; (c) 1895-1913 : guerres hispano-américaine, russo-japonaise, balkaniques. En 1914, cela faisait un siècle qu'il n'y avait plus eu de grande guerre. La plupart des guerres mettant aux prises des grandes puissances avaient été relativement rapides. La durée de la guerre se comptait en mois ou même (comme dans la guerre de 1866 entre la Prusse et l'Autriche) en semaines. Entre 1871 et 1914, l'Europe n'avait pas connu de conflit amenant les armées des grandes puissances à franchir les frontières ennemies. Il n'y eut aucune guerre mondiale. Entre 1815 et 1914, aucune grande puissance n'en avait combattu une autre hors de sa région immédiate. Tout cela changea en 1914 avec l'inauguration de l'ère des massacres ([19] [45]).
En période de décadence, par contre, les guerres se manifestent comme produit de la dynamique d'un système engagé dans une impasse. Dans une période où il n'est plus question de formation d'unités nationales ou d'indépendance réelles, toute guerre prend un caractère inter-impérialiste.
Les guerres entre grandes puissances, par nature : a) tendent à se généraliser au monde entier car trouvant leurs racines dans la contraction permanente du marché mondial face aux nécessités de l'accumulation ; b) elles sont de longue durée ; c) elles provoquent d'énormes destructions ; d) elles mobilisent l'ensemble de l'économie mondiale et de la population des pays belligérants ; e) elles perdent, du point de vue du développement du capital global toute fonction économique progressiste, devenant purement irrationnelles. Elles ne relèvent plus du développement des forces productives mais de leur destruction. Elles ne sont plus des moments de l'expansion du mode de production mais des moments de convulsion d'un système agonisant. Alors que par le passé un vainqueur émergeait et que l'issue de la guerre ne préjugeait pas du développement futur des protagonistes, dans les deux guerres mondiales ni les vainqueurs, ni les vaincus, n'en sortent renforcés mais affaiblis, au profit d'un troisième larron, les Etats-Unis. Les vainqueurs n'ont pu faire payer leurs frais de guerre aux vaincus (comme la forte rançon en Francs Or payée à l'Allemagne par la France suite à la guerre franco-prussienne). Ceci illustre que dans la période de décadence, le développement des uns se fait de plus en plus sur la ruine des autres.
Autrefois, la force militaire venait appuyer et garantir les positions économiques acquises ou à acquérir ; aujourd'hui, l'économie sert de plus en plus d'auxiliaire à la stratégie militaire. La division du monde en impérialismes rivaux et leurs affrontements militaires sont devenus des données permanentes, le mode de vie même du capitalisme. C’est ce qu’avaient bien analysé nos ancêtres politiques de la Gauche Italienne (1928-45) et que rejette aujourd’hui Battaglia malgré sa prétention à s’en revendiquer : "Depuis l'ouverture de la phase impérialiste du capitalisme au début du siècle actuel, l'évolution oscille entre la guerre impérialiste et la révolution prolétarienne. A l'époque de la croissance du capitalisme, les guerres frayaient la voie à l'expansion des forces productives par la destruction des rapports surannés de production. Dans la phase de décadence capitaliste, les guerres n'ont d'autre fonction que d'opérer la destruction de l'excédent des richesses..." (Résolution sur la constitution du "Bureau International des Fractions de la Gauche Communiste", Octobre n° 1, février 1938, p. 5).
Tout cela les révolutionnaires du siècle passé l’ont magistralement analysé ([20] [46]), ce que feint d’ignorer Battaglia rendant complètement ridicule sa question "Et puis, selon cette thèse quand serait-on passé de la phase progressiste à la phase décadente ? A la fin du dix-neuvième siècle ? Après la Première Guerre mondiale ? Après la Deuxième Guerre ?" sachant pertinemment que pour l’ensemble du mouvement communiste, y compris pour son organisation sœur (la CWO), c’est la Première Guerre mondiale qui signe l’ouverture de la décadence du capitalisme : "Au moment de la création de l’IC en 1919, il semblait que l’époque de la révolution fut atteinte, ce que décréta sa conférence de fondation" (Revolutionary Perspectives n° 32).
Nous avons cherché à démontrer, dans cette première partie, qu'il n'existe aucun fatalisme dans la vision marxiste de la décadence du capitalisme et que l'histoire du capitalisme n'est pas une éternelle répétition. Nous poursuivrons, dans la seconde partie de l'article, la critique de la méthode de Battaglia et surtout nous mettrons en évidence les implications de l'abandon de la notion de décadence, sur le plan politique de la lutte du prolétariat.
C. Mcl.
[1] [47] Lire à ce sujet la série précédente de huit articles intitulée "Comprendre la décadence" dans la Revue Internationale n°48, 49, 50, 54, 55, 56, 58 et 60.
[2] [48] Paru dans Prometeo n°8, série VI (décembre 2003). Il est disponible en français sur le site Web du BIPR - https://www.ibrp.org/ [49] - et en anglais dans Revolutionary Perspectives n°32, série 3, été 2004 et dans Internationalist Communist n°21.
[3] [50] Voir les numéros 111 (page 9), 115 (pages 7 à 13) et surtout 118 (pages 6 à 16) de la Revue Internationale.
[4] [51] La Communist Workers’ Organisation et Battaglia Comunista ont constitué ensemble le BIPR (Bureau International pour le Parti Révolutionnaire).
[5] [52] Voici ce qu’écrit la CWO en introduction à l’article de Battaglia Comunista : "Nous publions ci-dessous un texte d’un camarade de Battaglia Comunista qui est une contribution au débat sur la décadence du capitalisme. La notion de décadence fait partie de l’analyse de Marx des modes de production. La plus claire expression de cela est donnée dans la fameuse préface à la ‘Critique de l’économie politique’ dans laquelle Marx énonce "A un certain degré de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en collision avec les rapports de production existants, ou avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors, et qui n'en sont que l'expression juridique. Hier, encore formes de développement des forces productives, ces conditions se changent en de lourdes entraves. Alors commence une ère de révolution sociale". Au moment de la création de l’IC en 1919, il semblait que l’époque de la révolution fut atteinte, ce que décréta sa conférence de fondation. 85 années plus tard, cela apparaît pour le moins discutable. Au cours du 20e siècle, les rapports de propriété capitaliste ont, malgré les destructions et les souffrances sans précédent causées par les deux guerres mondiales, permis de développer les forces productives à des niveaux jamais vus auparavant et ont amené des centaines et des centaines de millions de nouveaux travailleurs dans les rangs du prolétariat. Peut-on soutenir que dans ces circonstances ces rapports ont constitué une entrave aux forces productives dans le sens donné par Marx ? La CWO a précédemment soutenu que ce n’était pas l’absence de développement des forces productives, mais les frais généraux associés à cette croissance qui doivent être considérés lorsque l’on évalue la décadence. Un tel argument, bien qu’il reconnaît la croissance massive des forces productives, ouvre la porte à un jugement subjectif des frais généraux qui ont permis à cette croissance de se produire. Le texte ci-dessous argumente en vue d’une approche scientifique de la question à savoir une définition économique de la décadence. Nous espérons publier d’autres textes dans cette revue dans le futur" (Revolutionary Perspectives n° 32, série 3, été 2004, page 22, c’est nous qui soulignons). Nous reviendrons ultérieurement dans notre série d’articles sur les arguments avancés par la CWO pour récuser la notion de décadence telle que l'a définie Marx : la dynamique du développement des forces productives, l’accroissement numérique de la classe ouvrière et la signification des deux guerres mondiales. La publication de cette introduction suffit pour le moment pour informer nos lecteurs du sens de l’évolution des positions de la CWO qui s’était, par le passé, toujours centralement revendiquée de la définition marxiste de la décadence. Ainsi, la première brochure publiée par la CWO avait justement pour titre "Les fondements économiques de la décadence du capitalisme"... doit-on comprendre aujourd’hui que les fondements économiques de sa brochure n’étaient pas scientifiques ?
[6] [53] Thèses publiées en 1926 à Paris par l’Imprimerie spéciale de la Librairie du travail sous le titre Plate-forme de la Gauche. Une autre traduction est disponible aux Editions Programme Communiste : "La crise du capitalisme reste ouverte et son aggravation définitive est inéluctable", publiée dans le recueil n°7 de textes du Parti Communiste International et intitulé "Défense de la continuité du Programme Communiste" (page 119).
[7] [54] Signalons au lecteur que de cela même Battaglia en doute ! Apparemment elle n’est guère convaincue que le capitalisme connaisse des crises et des contradictions croissantes : "On peut aussi considérer comme un phénomène de la "décadence" le raccourcissement des phases d’ascension de l’accumulation, mais l’expérience du dernier cycle montre que cette brièveté de la phase d’ascension n’entraîne pas nécessairement l’accélération du cycle complet "accumulation-crise-guerre-nouvelle accumulation" " (Internationalist Communist n° 21).
[8] [55] Dans Internationalist Communist n°21, le BIPR disait "... diffuser à l’échelle internationale (...) un document / manifeste qui veut être, au-delà du rappel à l’urgence du parti international, une invitation au sérieux de la part de tous ceux qui se prétendent avant-garde de la classe" ... si le BIPR veut être un tant soit peu sérieux, qu’il commence par assimiler les bases du matérialisme historique et à polémiquer sur de véritables arguments politiques au lieu de dialoguer avec lui-même contre des anathèmes qui relèvent de son imagination, dans sa dérive mégalomaniaque et typiquement bordiguiste où il se prend pour le seul détenteur de la vérité marxiste et le seul pôle de regroupement révolutionnaire au monde.
[9] [56] "En termes simples, le concept de décadence s’appuie seulement sur les difficultés progressives que rencontre le processus de valorisation du capital... (...) Les difficultés toujours croissantes du processus de valorisation du capital ont comme présupposé la baisse tendancielle du taux moyen de profit. (...) Déjà, à partir de la fin des années 60, selon les statistiques émises par les organismes économiques internationaux comme le FMI, la Banque Mondiale et même le MIT, les recherches des économistes de l’aire marxiste comme Ochoa et Mosley, le taux de profit aux USA était inférieur de 35% par rapport à celui des années 50..."
[10] [57] Pour plus de détails, nous renvoyons également le lecteur à notre précédant article dans le numéro 118 de cette revue.
[11] [58] "II. La période de décadence du capitalisme. Après avoir analysé la situation économique mondiale, le troisième congrès put constater avec la plus complète précision que le capitalisme, après avoir accompli sa mission de développer les forces productrices, est tombé dans la contradiction la plus irréductible avec les besoins non seulement de l’évolution historique actuelle, mais aussi avec les conditions d’existence humaine les plus élémentaires. Cette contradiction fondamentale se refléta particulièrement dans la dernière guerre impérialiste et fut encore aggravée par cette guerre qui ébranla, de la manière la plus profonde, le régime de la production et de la circulation. Le capitalisme qui se survit ainsi à lui-même, est entré dans la phase où l’action destructrice de ses forces déchaînées ruine et paralyse les conquêtes économiques créatrices déjà réalisées par le prolétariat dans les liens de l’esclavage capitaliste. (...) Ce que le capitalisme traverse aujourd’hui n’est autre que son agonie." (Manifestes, thèses et résolutions des Quatre Premiers congrès mondiaux de l’Internationale communiste 1919-23, Maspero, p.155).
[12] [59] "Le déclin historique du capitalisme commence lorsqu'il y a une relative saturation des marchés pré-capitalistes, puisque le capitalisme est le premier mode de production qui est incapable d'exister par lui-même, qui a besoin d'autres systèmes économiques pour lui servir de médiation et de sol nourricier. Bien qu'il tende à devenir universel, et donc à cause de cette tendance, il doit être brisé, parce qu'il est par essence incapable de devenir une forme de production universelle" (L'Accumulation du capital).
[13] [60] "De tout ce qui a été dit plus haut de l'impérialisme, il ressort qu'on doit le caractériser comme un capitalisme de transition ou, plus exactement, comme un capitalisme agonisant. (...) le parasitisme et la putréfaction caractérisent le stade historique suprême du capitalisme c'est-à-dire l'impérialisme. (...) L'impérialisme est le prélude de la révolution sociale du prolétariat. Cela s'est confirmé, depuis 1917, à l'échelle mondiale."
[14] [61] "Les sociaux-démocrates russes (Plekhanov en tête) invoquent la tactique de Marx dans la guerre de 1870 ; les social-chauvins allemands (genre Lensch, David et Cie) invoquent les déclarations d’Engels en 1891 sur la nécessité pour les socialistes allemands de défendre la patrie en cas de guerre contre la Russie et la France réunies... Toutes ces références déforment d’une façon révoltante les conceptions de Marx et Engels par complaisance envers la bourgeoisie et les opportunistes... Invoquer aujourd’hui l’attitude de Marx à l’égard des guerres de l’époque de la bourgeoisie progressiste et oublier les paroles de Marx : 'Les ouvriers n’ont pas de patrie', paroles qui se rapportent justement à l’époque de la bourgeoisie réactionnaire qui a fait son temps, à l’époque de la révolution socialiste, c’est déformer cyniquement la pensée de Marx et substituer au point de vue socialiste le point de vue bourgeois." (Lénine 1915, tome 21 : 319-20).
[15] [62] "... ce serait une erreur de croire que cette tendance à la putréfaction exclut la croissance rapide du capitalisme ; non, telles branches d’industrie, telles couches de la bourgeoisie, tels pays manifestent à l’époque de l’impérialisme, avec une force plus ou moins grande, tantôt l’une, tantôt l’autre de ces tendances. Dans l’ensemble, le capitalisme se développe infiniment plus vite qu’auparavant, mais ce développement devient généralement plus inégal, l’inégalité de développement se manifestant en particulier par la putréfaction des pays les plus riches en capital (Angleterre)." (L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1960 [1916] : 324).
[16] [63] "Ce sont donc principalement des facteurs politiques, une fois que le capitalisme est entré en décadence, qu’il a fait la preuve qu’il arrivait à une impasse historique, qui déterminent le moment du déclenchement de la guerre" (Revue Internationale n°67, p.24-25 : rapport sur la situation internationale pour notre 9ème Congrès International).
[17] [64] Sur toutes ces questions, nous renvoyons le lecteur à toutes nos contributions critiques sur les positions politiques de Battaglia Comunista dans cette revue : n°36 "Les années 80 ne sont pas les années 30" ; n°41 "Quelle méthode pour comprendre la lutte de classe"; n°50 "Réponse à Battaglia sur le cours historique" ; n°79 "La conception du BIPR de la décadence du capitalisme et la question de la guerre" ; n°82 "Réponse au BIPR : la nature de la guerre impérialiste" ; n°83 "Réponse au BIPR : Les théories sur la crise historique du capitalisme" ; n°86 : "Derrière la "mondialisation’ de l’économie, l’aggravation de la crise du capitalisme" ; n°108 "Polémique avec le BIPR : La guerre en Afghanistan, stratégie ou profits pétroliers ?"
[18] [65] "Crises et cycles dans l’économie du capitalisme agonisant" publié dans Bilan n°10 et 11 en 1934 et republié dans la Revue Internationale n°102 et 103.
[19] [66] C’est ce qu’avait prédit Engels dès la fin du XIXè siècle : "Friedrich Engels a dit un jour "La société bourgeoise est placée devant un dilemme : ou bien passage au socialisme ou rechute dans la barbarie". Mais que signifie donc une "rechute dans la barbarie" au degré de civilisation que nous connaissons en Europe aujourd’hui ? Jusqu’ici nous avons lu ces paroles sans y réfléchir et nous les avons répétées sans en pressentir la terrible gravité. Jetons un coup d’oeil autour de nous en ce moment même, et nous comprendrons ce que signifie une rechute de la société bourgeoise dans la barbarie. Le triomphe de l'impérialisme aboutit à l'anéantissement de la civilisation, sporadiquement pendant la durée d'une guerre moderne et définitivement si la période des guerres mondiales qui débute maintenant devait se poursuivre sans entraves jusque dans ses dernières conséquences. C'est exactement ce que F. Engels avait prédit, une génération avant nous, voici quarante ans. Nous sommes placés aujourd’hui devant ce choix : ou bien triomphe de l’impérialisme et décadence de toute civilisation, avec pour conséquences, comme dans la Rome antique, le dépeuplement, la désolation, la dégénérescence, un grand cimetière ; ou bien, victoire du socialisme, c’est-à-dire de la lutte consciente du prolétariat international contre l’impérialisme et contre sa méthode d’action : la guerre. C'est là un dilemme de l'histoire du monde, un ou bien - ou bien encore indécis dont les plateaux balancent devant la décision du prolétariat conscient. Celui-ci doit résolument jeter dans la balance le glaive de son combat révolutionnaire : l'avenir de la civilisation et de l'humanité en dépendent." (Luxemburg [1915] : 68).
[20] [67] "Une nouvelle époque est née. Epoque de désagrégation du capitalisme, de son effondrement intérieur. Epoque de la révolution communiste du prolétariat" (Plate-forme de l’IC, p.19). "Le communisme doit prendre pour point de départ l’étude théorique de notre époque (apogée du capitalisme, tendances de l’impérialisme à sa propre négation et à sa propre destruction...)" (Le IIème congrès, sur le parlementarisme, p.66). "La IIIè Internationale s’est constituée à la fin du carnage impérialiste de 1914-18, au cours duquel la bourgeoisie des différents pays a sacrifié 20 millions de vies. Souviens-toi de la guerre impérialiste ! Voilà la première parole que l’Internationale communiste adresse à chaque travailleur, quelles que soient son origine et la langue qu’il parle. Souviens-toi que, du fait de l’existence du régime capitaliste, une poignée d’impérialistes a eu, pendant quatre longues années, la possibilité de contraindre les travailleurs de partout à s’entr’égorger ! Souviens-toi que la guerre bourgeoise a plongé l’Europe et le monde entier dans la famine et le dénuement ! Souviens-toi que sans le renversement du capitalisme, la répétition de ces guerres criminelles est non seulement possible, mais inévitable ! (...) L’internationale communiste considère la dictature du prolétariat comme l’unique moyen disponible pour arracher l’humanité aux horreurs du capitalisme." (Statuts de l’IC, 4 premiers congrès, p37).
Le surgissement international des luttes ouvrières à partir de 1968 a mis fin à la longue période de contre-révolution qu'avait subie le prolétariat à la suite de la défaite des assauts révolutionnaires de 1917-23. Une des expressions les plus claires de ce changement a été la réapparition de tout une série de groupes prolétariens et de cercles qui, malgré leur inexpérience et des confusions énormes, ont essayé de renouer les liens qui avaient été rompus avec le mouvement communiste du passé. Pendant les années 1970, quand l’optimisme immédiat (et même immédiatiste) engendré par la reprise de la lutte de classe était encore très vivant, des courants politiques prolétariens ont vu le jour comme le CCI ou ont connu une phase de croissance accélérée et même spectaculaire, comme le PCI bordiguiste. Toutefois, la construction d’une organisation communiste – comme l’avancée de la lutte de classe dans son ensemble – s’est avéré être un processus beaucoup plus difficile et pénible que beaucoup de ceux de la "génération de 1968" se l'étaient imaginé et, au sein de cette génération de militants ou d’ex-militants, rares ont été ceux qui ne sont pas passés d’un optimisme facile à un pessimisme tout aussi superficiel. Ces derniers, arrivant à la conclusion que la période de contre-révolution n’aurait jamais de fin ou, se trouvant déçus par la classe ouvrière, abandonnèrent la lutte révolutionnaire.
Ce n’est pas le lieu d'entrer dans le détail des raisons des grandes difficultés et des crises apparemment sans fin qu’ont rencontrées les organisations révolutionnaires pendant les deux dernières décennies. Parmi ces difficultés, il faut ranger la retombée idéologique de l’effondrement du bloc de l’Est, le reflux de la lutte de classe qui s’en est suivi, les effets pernicieux de l'avancée de la décomposition capitaliste – toutes questions qui demanderaient un développement beaucoup plus en profondeur que ce que nous pouvons faire ici. Mais, tout en étant lui aussi confronté à de telles difficultés, le CCI a maintenu ce qu’il affirmait déjà dans les années 1970, à savoir que la classe ouvrière n’a pas subi de défaite historique fondamentale et que, malgré un recul significatif de la conscience au sein de la classe ouvrière, il s'est opéré un processus de "maturation souterraine" de cette conscience s’exprimant clairement à travers la réapparition de toute une nouvelle génération d’éléments cherchant à se réapproprier l’essentiel du programme communiste.
Le CCI a écrit de nombreux articles dans sa presse territoriale sur l’évolution de ces éléments se situant dans cette zone intermédiaire entre les positions de la bourgeoisie et celles de la classe ouvrière. Une telle évolution constitue sans aucun doute un processus extrêmement hétérogène qui est entravé par toute une série de pièges idéologiques, en particulier celui de l’anarchisme et les différentes formes d’idéologie d’un "monde alternatif". Cependant elle est largement répandue et a des ramifications sur l'ensemble de la planète. Dans le même temps, nous avons assisté à l’émergence de groupes et de cercles de discussion qui, dès le début, se définissent comme sympathisants des positions de la Gauche communiste.
Dans ce contexte général, une évolution particulièrement significative a été constituée par l’apparition de cette nouvelle génération dans les deux pays qui – justement parce que la révolution y avait atteint son point culminant – ont fait l’expérience du sommet même de la contre-révolution : la Russie et l’Allemagne. Nos sections en Allemagne et en Suisse ont été particulièrement actives et sont intervenues dans ce nouveau milieu allemand, comme en témoigne le grand nombre d’articles que notre presse territoriale en allemand y a dédiés (certains de ces articles ont été également publiés en anglais, français et dans d’autres langues.
Dans le même temps, le CCI a fourni un effort significatif pour suivre et participer au développement du milieu politique en Russie. Depuis la conférence de Moscou sur l'héritage de Trotsky en 1997, à laquelle nous avons consacré un article dans la Revue Internationale n°92, nous avons publié, comme le savent les lecteurs de notre presse, de nombreux articles concernant les nouveaux groupes en Russie : débats avec le Bureau Sud du Marxist Labour Party sur la décadence du capitalisme et la question nationale ; débats sur des questions semblables avec l’Union Communiste Internationale ; reproduction des prises de position internationalistes contre la guerre en Tchétchénie faites par les anarcho-syndicalistes révolutionnaires de Moscou (KRAS) et par le Groupe des Collectivistes Prolétariens révolutionnaires (GPRC) ; compte-rendu de la réunion publique du CCI tenue à Moscou en octobre 2002 pour présenter la publication en russe de notre brochure sur la décadence (voir par exemple les numéros 101, 104, 111, 112, 115 de la Revue Internationale ; la plupart de ces articles sont disponibles sur notre site Web). Plus récemment, comme nous l’avons rapporté dans la Revue Internationale 118 (seulement en langue anglaise parue plus tard que l'édition française), nous avons participé à mettre en place un forum de discussion sur Internet avec quelques-uns des éléments internationalistes en Russie (KRAS, GPRC et plus récemment l’UCI), avec l’objectif d’élargir et d’approfondir les débats clefs qui animent ce milieu.
En juin 2004, nous avons continué ce travail en envoyant une délégation du CCI participer à la conférence convoquée par la Bibliothèque Victor Serge et le Centre d’études et de Recherche Praxis qui, dans leur circulaire, avaient défini comme suit les thèmes et objectifs de la réunion :
"… discuter le caractère, les buts et les expériences historique du socialisme démocratique et libertaire en tant qu’ensemble d’idées et de mouvements sociaux (…) :
- Socialisme et Démocratie (…)
- Socialisme et Liberté (…)
- Le caractère international du socialisme démocratique et libertaire (…)
- Les acteurs des transformations socialistes (…)
- L’éducation socialiste (…). "
Il va sans dire que nous avons de nombreuses divergences fondamentales avec les idées "démocratiques" et "libertaires" citées dans cette circulaire et avec le groupe Praxis ; nous en avons d’ailleurs déjà mentionnées quelques-unes dans notre description de la réunion publique d’octobre 2002, notamment en ce qui concerne la guerre en Tchétchénie. Cependant, l’expérience nous a montré que ce groupe a été tout à fait capable d’offrir un forum pour un débat ouvert aux éléments en recherche qui surgissent en Russie, et la conférence de juin en a constitué un bon exemple. Non seulement parce que bon nombre de thèmes clefs annoncés dans la circulaire concernaient vraiment les problèmes auxquels sont confrontés les révolutionnaires, mais encore parce que, à l'image des conférences précédentes, celle-ci a attiré un large éventail de participants. Ainsi, à côté d’un certain nombre d’éléments académistes russes et "occidentaux", mettant en avant des variantes de l’idéologie démocratique allant de la social-démocratie au trotskisme et au "mondialisme alternatif", il y avait aussi plusieurs représentants du milieu authentiquement internationaliste qui se développe en Russie aujourd’hui.
Le CCI a soumis trois textes à la conférence visant à apporter une réponse communiste aux questions posées dans la circulaire d'appel, sur les questions suivantes : la réelle signification de l’internationalisme prolétarien, le mythe de la démocratie et l’alternative prolétarienne des conseils ouvriers, le caractère réactionnaire de tous les syndicats dans cette époque de l’histoire (en ligne sur notre site). Nous n’avons pas été surpris de constater que les débats à cette conférence tendaient à mettre en évidence la ligne de démarcation entre, d'une part, ceux pour qui internationalisme signifie solidarité de classe par-dessus et contre toutes les divisions nationales et, d'autre part, ceux pour qui cela veut dire "amitié entre nations" ou soutien aux "mouvements de libération nationale". Nous n’avons pas été surpris non plus par le fait que cette division coïncide également avec le fossé qui sépare ceux pour qui le renversement révolutionnaire et mondial du capitalisme est la seule marche progressiste pour l’humanité, dans cette période, et ceux qui peuvent encore voir quelque chose de bénéfique dans toutes sortes de mouvements partiels et de luttes pour des "réformes" au sein du système.
Il subsiste, en même temps, comme cela a été confirmé par les nombreuses discussions qui ont eu lieu en marge de la conférence formelle, des désaccords majeurs parmi les internationalistes eux-mêmes : sur la question de la décadence du capitalisme ; sur la nature de la révolution d’octobre ; sur la question organisationnelle et même sur la méthode fondamentale du marxisme.
Certaines de ces questions vont être débattues sur le Forum évoqué précédemment, monté en commun avec le KRAS et le GPRC, puisque des textes relatifs à la révolution russe ont commencé à y être publiés par les trois organisations. Dans ce numéro de la Revue Internationale nous reproduisons la réponse synthétique que nous faisons aux contributions du KRAS (sur la révolution d’octobre) et du GPRC (sur l'idée que l’informatisation est une condition nécessaire de la révolution prolétarienne).
Une courte série d'articles sur "La naissance du Bolchevisme" en 1903-1904 s'est terminée dans le précédent numéro de cette Revue. Cent ans plus tard, il est encore possible de faire de fructueuses comparaisons entre la situation à laquelle étaient confrontés les révolutionnaires russes au temps de Lénine et celle à laquelle est confronté le milieu politique actuel en Russie. Les tâches de l’heure restent fondamentalement les mêmes : s'approprier (ou se ré-approprier) les positions marxistes et la nécessité de construire une organisation de révolutionnaires ayant surmonté l’extrême dispersion des groupes et cercles existants. Le contexte social général est aussi comparable, en ceci que nous pouvons discerner à l’horizon (même si c’est un horizon plus lointain qu’en 1903) de grands conflits sociaux et des grèves de masse qui seront certainement aussi significatives historiquement que celles de 1905 en Russie. Cela signifie que les révolutionnaires aujourd’hui n’ont pas un temps infini à leur disposition pour ce travail de construction d’une organisation capable d’intervenir dans de tels mouvements et d’avoir une influence sur eux. Une chose, cependant, a évolué depuis les premières années du 20ème siècle, c’est que la construction d’une telle organisation n’aura pas lieu dans chaque pays séparément, dans un isolement relatif par rapport au mouvement communiste international puisque la question a déjà été posée au niveau international. Les questions auxquelles sont confrontés les révolutionnaires en Russie sont pour l’essentiel les mêmes que celles posées aux révolutionnaires dans tous les pays ; et c’est précisément pourquoi les débats dont nous parlons dans cet article ont besoin d’être abordés non seulement dans le cadre général des principes internationalistes, mais aussi dans un sens concrètement international. Nous encourageons donc activement tous ceux qui – en Russie et ailleurs – sont d’accord avec le cadre de base du forum de discussion internationaliste à commencer à envoyer leurs propres contributions sur le site et à participer aux futures conférences organisées par le milieu russe.
CCI (Août 2004)
Nous reproduisons ci-dessous l'appel à participer au forum, publié en anglais, russe et allemand sur le site russia.internationalist-forum.org.
Depuis quelques années en Russie, des éléments, isolés ou appartenant à des groupes organisés, sont engagés dans une réflexion, à la recherche d'une cohérence politique révolutionnaire.
Pendant toute la période de la dictature du capitalisme d'Etat, le mouvement prolétarien en Russie s'est trouvé isolé, pendant des décennies, du mouvement international de la lutte de classe, ce qui a non seulement ralenti et troublé son développement mais également a créé beaucoup de confusion idéologique parmi les travailleurs en Russie. Le prolétariat en Russie doit revenir au mouvement ouvrier international. Les forces internationalistes du mouvement ouvrier en Russie devraient parvenir à mieux connaître et comprendre les positions et l'expérience de leurs semblables et camarades dans les autres parties du monde et dans les différentes régions de l'ancienne Union Soviétique elle-même. Cela contribuera certainement à la clarification de leurs propres positions. C'est en ayant conscience de ces nécessités que cette initiative de forum de discussion a été prise en vue d'offrir un cadre de clarification.
Quel est le but d'un forum de discussion ?
Entreprendre une discussion systématique en vue de clarifier, parmi les questions qui se sont avérées cruciales pour le mouvement ouvrier et qui continueront à l'être dans les futures confrontations entre les classes : l'internationalisme, les raisons de la défaite de la vague révolutionnaire mondiale, la dégénérescence de la révolution russe, le capitalisme d'Etat, la libération nationale, le rôle des syndicats, etc. Son objectif est de rassembler et de faire connaître des contributions sur ces questions, qui développent des approches différentes s'étant déjà exprimées au sein du mouvement ouvrier tout autant que des différences de points de vue, des désaccords ou des questionnements qui peuvent exister parmi les participants au forum. Le forum est donc un lieu ouvert à la discussion et à la confrontation d'idées politiques, avec pour seule fin la clarification au moyen d'arguments politiques selon la méthode prolétarienne qui exclut toute approche en contradiction avec le but désintéressé de l'émancipation de la classe ouvrière. En particulier, ce forum n'est pas un "terrain de chasse" pour un recrutement sans principe comme cela se pratique habituellement dans des organisations qui se situent à l'extrême gauche de l'appareil politique de la bourgeoisie (trotskistes, etc.).
Quels courants ou positionnements politiques, peuvent-ils s'exprimer dans le forum ?
Tous les débats au sein du forum sont conçus comme publics et seront donc publiés via Internet ou une revue. Toute contribution aux débats du forum est bienvenue. Néanmoins, de façon à préserver la nature prolétarienne du forum, il est nécessaire que chaque participant rejette les positions ouvertement bourgeoises suivantes :
· Participation au gouvernement de quelque pays que ce soit, pour quelque raison que ce soit ;
· Soumission des intérêts du prolétariat à ceux de la "nation", exaltation du nationalisme et du patriotisme ;
· Lutte pour des réformes au sein du système capitaliste au lieu de la lutte ayant pour but de le renverser à l'échelle mondiale :
· Appel à défendre l'URSS, avant son effondrement, dans l'arène impérialiste mondiale ;
· Défense de la nature socialiste ou "ouvrière dégénérée" des régimes staliniens tels qu'ils ont été mis en place après la défaite de la révolution ou, par la suite, dans des pays comme la Chine ou ceux d'Europe de l'Est ;
· Soutien, même critique, de tout parti qui fonde son activité sur une des positions citées plus haut.
Il découle de ces critères que tout élément ou organisation qui se reconnaît dans l'héritage de Staline, de la social-démocratie, du trotskisme ou des différentes variantes réformistes de l'anarchisme, ne peut contribuer à la vie du forum. Une distinction est néanmoins à opérer entre le fait de se revendiquer de l'un de ces courants bourgeois, ce qui rend effectivement impossible la participation au forum, et la situation où des éléments affichent leur volonté de s'engager dans un processus de rupture avec eux, tout en partageant certaines de leurs positions voire leur logique. Ces derniers éléments avec leur questionnement sont les bienvenus.
Quels textes sont publiables dans le forum ?
Le développement d'un débat ouvert et sans ostracisme au sein du camp prolétarien a pour condition la possibilité inaliénable de la libre expression et de la critique. Toute contribution satisfaisant aux critères du paragraphe précédent, qu'elle émane d'un groupe ou d'un individu, est donc susceptible d'être publiée. Néanmoins elle ne le sera effectivement qu'aux conditions suivantes :
- qu'elle s'inscrive dans le sujet en cours de discussion ;
- qu'elle ne fasse pas double emploi avec une autre contribution publiable (ce qui risque de se produire si un nombre significatif d'éléments n'appartenant pas à un groupe politique participent au forum) ;
- qu'elle fasse siennes, quelle que soit l'âpreté de la polémique, les règles élémentaires de respect mutuel entre camarades partageant un même combat et un même idéal, celui de l'émancipation du prolétariat et, avec elle, celle de l'humanité tout entière ;
C'est aux organisateurs du forum qu'il revient de décider du contenu de chaque parution en fonction du sujet en discussion, de même que de l'enchaînement des sujets en discussion.
Quelles perspectives pour le forum ?
Il n'existe pas, pour le forum en tant que tel, de perspectives différentes de celle ayant présidé à sa création : le débat ouvert en vue de la clarification politique.
Aussi longtemps qu'il sera le siège d'une discussion politique ouverte, il aura sa raison d'être, et l'on peut espérer que son rayonnement et la richesse de ses débats iront en s'amplifiant. Néanmoins différentes circonstances peuvent conduire à l'extinction de toute vie en son sein. Il ne serait alors plus d'aucune utilité pour le prolétariat et sa dissolution serait la meilleure prévention contre sa récupération.
Le forum n'est pas l'embryon d'une future organisation politique du prolétariat. La clarification des points de vue en présence peut amener à ce que certains de ses participants s'orientent vers les positions de courants historiques du prolétariat et rejoignent des organisations qui s'y rattachent. Néanmoins, un tel processus ne constitue pas par nature, ni ne doit constituer, une remise en cause de l'activité du forum en vue de la transformer progressivement en une activité d'organisation politique avec l'élaboration d'une plate-forme politique limitant ce qui constitue sa raison d'être, à savoir l'ouverture de ses débats.
On ne peut pas exclure que, face à des évènements majeurs de la situation (comme par exemple le déclenchement d'une guerre), certains membres du forum soient amenés à prendre position publiquement en tant que tel. Cela ne ferait alors que concrétiser une préoccupation croissante commune au sein du forum pour la défense des intérêts historiques du prolétariat pour laquelle, en certaines circonstances, une prise de position commune des internationalistes peut s'avérer d'un apport certain. Il convient néanmoins de garder à l'esprit que de telles circonstances ne peuvent constituer la règle, faute de quoi il existe le risque de faire tendre l'activité du forum vers celle d'une organisation politique. Les éléments du forum qui éprouvent le besoin, tout à fait légitime, d'une intervention plus fréquente en direction de la classe ouvrière peuvent très bien pour cela renforcer en tant que sympathisants, ou membres, l'activité des organisations politiques du prolétariat déjà existantes.
(Mai / juin 2004)
PRESENTATION DU TEXTE DU GPRC
"Pourquoi, 80 ans après la révolution d’octobre, le capitalisme domine-t-il encore le monde ?" ([1] [71]) Pour répondre à cette question, il faut, selon le GPRC utiliser la méthode du matérialisme historique et se poser cette autre question : "Le niveau de développement des forces productives de l’humanité (en particulier dans les pays les plus développés) était-il suffisamment avancé au 19e siècle et dans la première moitié du 20e siècle pour permettre aux prolétaires d’organiser la prise en mains par la société tout entière de la production, la distribution et l’échange ".
En d’autres termes, le processus de la production capitaliste avait-il suffisamment "discipliné, unifié et organisé" la classe ouvrière avant le début du 20e siècle pour la rendre capable non seulement d’exproprier les expropriateurs, de leur soustraire les moyens de production, mais également de "prendre ceux-ci en main, d’organiser la domination sur l’économie sans perdre le contrôle sur ceux qui dirigent, sans les laisser devenir de nouveaux exploiteurs."
Il nous invite à comprendre les caractéristiques de la classe ouvrière du 19e siècle et de la première moitié du 20e, qui lui sont imprimées par le processus de production. Elle "pratique le travail associé" mais "pour pouvoir diriger le processus de travail dans l'entreprise comme un tout, quelqu'un doit être au dessus des travailleurs et les diriger". En d’autres termes, "bien que les rapports entre travailleurs dans le processus d'organisation du travail prennent place au sein d'une économie dominée par le machinisme, ce dernier ne domine pas les relations des travailleurs entre eux". De tels rapports sont caractérisées d'abord et avant tout, "non par l'existence de contacts entre ouvriers, mais par l'isolement de ceux-ci (…) La manufacture, et ensuite l'industrie basée sur le machinisme, impliquent la coopération entre ouvriers au sein du processus de travail, mais n'unissent pas pour autant les ouvriers dans un tout collectif (…) Et des ouvriers qui ne sont pas unis au sein d'un collectif ne peuvent pas élaborer ensemble des décisions leur permettant d’avoir le contrôle sur le processus de production. Peut-être le pourraient-ils si seulement ils avaient la possibilité de contrôler leurs dirigeants, de les élire et d'en changer et si ces élections n'étaient pas seulement un apparat derrière lequel se cache la manipulation des leaders sur les subordonnés."
"Le prolétariat industriel au 19e et 20e siècle était incapable de s'auto organiser dans toutes les structures de la société sans médiateurs et chefs ; cette incapacité a conduit au développement d'une bureaucratie ouvrière de syndicats réformistes (sociaux-démocrates, staliniens, anarchistes, etc.). Le même facteur explique presque toujours pourquoi les prolétaires ont laissé cette bureaucratie les trahir."
Pour le GPRC, le problème de base qui se pose est le suivant : "Plus il y a de personnes dans un groupe, et plus il leur est difficile de communiquer entre elles (...). Pour dépasser cet obstacle, des moyens techniques sont nécessaires permettant à de très nombreuses personnes de recevoir la même information, de se l'échanger et de prendre des décisions communes en aussi peu de temps qu'il faut à quelques personnes pour faire la même chose sans aucun moyen technique. Au 19e siècle, et dans la première moitié du 20e, le développement des forces productives n'avait pas encore donné de tels moyens aux personnes. Mais, sans ces moyens, le contrôle du pouvoir et le gouvernement des ouvriers par les ouvriers eux-mêmes n’est possible qu'à l'échelle de très petites entreprises."
Le GPRC cite Lénine dans l’Etat et la révolution: "Les ouvriers, après avoir conquis le pouvoir politique, briseront le vieil appareil bureaucratique, le démoliront jusqu'en ses fondements, n'en laisseront pas pierre sur pierre et le remplaceront par un nouvel appareil comprenant ces mêmes ouvriers et employés. Pour empêcher ceux-ci de devenir des bureaucrates, on prendra aussitôt des mesures minutieusement étudiées par Marx et Engels : 1. électivité, mais aussi révocabilité à tout moment; 2. un salaire qui ne sera pas supérieur à celui d'un ouvrier; 3. adoption immédiate de mesures afin que tous remplissent des fonctions de contrôle et de surveillance, que tous deviennent pour un temps "bureaucrates" et que, de ce fait, personne ne puisse devenir "bureaucrate"". Mais pour le GPRC, bien que ces mesures soient valables, elles ne pouvaient qu'être sans effet dans les conditions de développement des forces productives au moment de la révolution russe. Cela change avec la deuxième moitié du 20e siècle du fait du niveau qualitativement nouveau de développement des forces productives permettant notamment l’informatisation de la production : rapidité de traitement d’un volume important d’informations en provenance de la grande masse des ouvriers ; répercussion à chacun d’entre eux de l’analyse des informations traitées ; itération d’un tel processus autant de fois que nécessaire pour aboutir finalement à la synthèse des opinions individuelles et pouvoir élaborer la décision finale.
"L’ordinateur est ce qui peut unir dans un tout collectif les travailleurs pratiquant le travail associé". Plus leur travail est informatisé, plus ils peuvent prendre des décisions collectives et plus il leur est facile de contrôler les dirigeants qui demeurent nécessaires pour coordonner les actes et décisions, dans le cas où le collectif ne peut pas le faire par lui-même.
"Quand l’humanité entrera de nouveau dans une période de grandes confrontations sociales, similaires à celles de la première moitié du 20e siècle, beaucoup de choses se répéteront, la duplicité de nombreux dirigeants ouvriers et d’organisations va tirer profit de la confiance des ouvriers à leur égard. Les causes objectives de ce phénomène il y a 70 ou 80 ans sont encore présentes aujourd’hui, et elles ne peuvent être compensées par aucune étude des leçons de l’histoire."
"L’informatisation en elle-même ne peut créer le socialisme. La révolution prolétarienne mondiale est nécessaire à la transition de l’humanité au socialisme. Mais la révolution ne peut devenir mondiale et socialiste qu’à l’époque des ordinateurs et de l’informatisation. Telle est la dialectique de la transition au socialisme."
REPONSE DU CCI
C'est une question vitale à laquelle se propose de répondre la GPRC "Pourquoi, 80 ans après la révolution d’octobre, le capital domine-t-il encore le monde ?". Et pour y répondre, il n’est pas d’autre méthode que celle du matérialisme historique ([2] [72]).
En effet, la révolution prolétarienne ayant pour but de remplacer des rapports de production basés sur la pénurie par des rapports de production basés sur l'abondance, il est nécessaire que le capitalisme ait suffisamment développé les forces productives pour créer les conditions matérielles d’une telle transformation de la société. Il s’agit de la première condition de la victoire de la révolution prolétarienne, la deuxième étant donnée par le développement d’une crise ouverte de la société bourgeoise faisant la preuve évidente que les rapports de production capitalistes doivent être remplacés par d’autres rapports de production.
Les révolutionnaires ont toujours porté la plus grande attention à l'évolution de la vie du capitalisme afin d'évaluer si le niveau atteint par le développement des forces productives et si les contradictions insurmontables qui en découlent pour le système permettaient la victoire de la révolution communiste. En 1852, Marx et Engels avaient reconnu que les conditions de la révolution prolétarienne n’étaient pas mûres lors des surgissements révolutionnaires de 1848 et que le capitalisme devait encore connaître tout un développement pour qu’elles le deviennent. En 1864, lorsqu’ils participèrent à la fondation de l’Association Internationale des Travailleurs, ils pensèrent que l’heure de la révolution avait sonné, mais avant même la Commune de Paris de 1871, ils s’étaient rendu compte que le prolétariat n’était pas encore prêt car le capitalisme disposait encore devant lui de tout un potentiel de développement de son économie.
Ainsi, les deux révolutions qui s’étaient produites jusqu’à ce moment-là, 1848 et la Commune, avaient échoué parce que les conditions matérielles de la victoire du prolétariat n’existaient pas. C’est au cours de la période suivante, celle qui connaît le développement du capitalisme le plus puissant de son histoire, que ces conditions allaient éclore. A la fin du 19e siècle, l’ensemble du monde non capitaliste a été partagé entre les vieilles nations bourgeoises. Désormais l’accès pour chacune d’elles à de nouveaux débouchés et à de nouveaux territoires la conduit à se heurter au pré carré de ses rivales. En même temps que se multiplient les tensions impliquant en sous-main les grandes puissances, on assiste à un accroissement considérable des armements de ces puissances. Cette montée des tensions impérialistes et du militarisme prépare les conditions de l’éclatement de la Première Guerre mondiale et, avec elle, les conditions de la crise révolutionnaire de la société. La première boucherie impérialiste mondiale de 1914-18, de même que la vague révolutionnaire mondiale qui, en 1917, a surgi en réaction à une telle barbarie, démontraient que les conditions objectives de la révolution existaient désormais. Pour l'avant garde prolétarienne, lors de la vague révolutionnaire mondiale de 1917-23, la Première Guerre mondiale avait signé la faillite historique du capitalisme et l’entrée dans sa phase de décadence, signifiant ainsi clairement que la seule alternative désormais possible pour la société devenait "socialisme ou barbarie".
Malgré l'évidence du tournant ainsi opéré dans la situation mondiale, le GPRC quant à lui pense que, à cette époque, le système capitaliste a encore un rôle progressiste à jouer pour la maturation des conditions de la révolution. Pour lui, il était encore nécessaire qu'il permettre l'invention de l'ordinateur et la généralisation de son utilisation, seules à même de contrecarrer cette tendance des dirigeants à trahir les ouvriers qui, selon lui, avait été responsable de l'échec de la révolution russe. Grâce à ce formidable progrès technologique, qui permet de "synthétiser" l'opinion d'un nombre considérable d'ouvriers, ceux-ci vont enfin pouvoir se passer de représentants, de dirigeants pour prendre des décisions, nous dit le GPRC. Avant même de s'attarder sur cette analyse singulière de l'échec de la révolution russe, il faut pointer un problème de méthode relevant justement d'une application inadaptée du matérialisme historique.
Pus de 80 années écoulées depuis l'échec de la vague révolutionnaire mondiale ont démontré que, non seulement le prolongement de l'agonie du capitalisme n'avait en rien créé de meilleures conditions matérielles pour la révolution mais, au contraire, que les bases matérielles pour une telle société n'avaient fait que se fragiliser, comme vient l'illustrer la situation présente de chaos et de décomposition généralisée à toute la planète. Le prolétariat révolutionnaire pourra mettre pleinement à profit, au service de la révolution et à celui de libération de l'espèce humaine, bon nombre des inventions effectuées sous le capitalisme, y compris celles réalisées dans sa phase décadente. Il en va ainsi de l'ordinateur et d'autres encore. Néanmoins, pour importantes qu'aient été de telles découvertes, leur existence ne doit pas occulter la dynamique réelle du capitalisme décadent conduisant à la ruine de la civilisation. Si la première vague révolutionnaire mondiale était parvenue à vaincre la bourgeoisie à l'échelle mondiale, non seulement cela aurait épargné à l'humanité la pire ère de barbarie qu'elle ait jamais connue dans l'histoire mais, en outre, il est tout aussi certain que des inventions permettant à l'homme de s'émanciper du règne de la nécessité auraient déjà vu le jour, à côté desquelles l'ordinateur actuel ferait figure d'outil préhistorique.
L'expérience vivante de la révolution prise dans toute son étendue, vient démentir la thèse du GPRC sur la tendance inéluctable à la trahison des chefs. Dans la phase montante de celle-ci, les conseils ouvriers, à travers leur système de délégués élus et révocables, démontrèrent qu'ils étaient l'organe par excellence permettant au prolétariat de développer sa lutte à la fois sur un plan économique et sur un plan politique, qu'ils constituaient réellement "la forme enfin trouvée de la dictature du prolétariat". Le mouvement a fait surgir en son sein des chefs prolétariens exprimant et défendant au mieux, avec courage et abnégation, les intérêts généraux du prolétariat. Quant au parti, il n'a fait rien de moins que de se porter à l'avant-garde de la révolution, de la guider vers la victoire en Russie tout en oeuvrant de son mieux à l'extension de la révolution mondiale et en particulier, là où elle était déterminante, en Allemagne.
La vague révolutionnaire mondiale reflua à travers un ensemble de défaites majeures du prolétariat dont la moindre ne fut pas l’écrasement de l’insurrection de janvier 1919 à Berlin. Isolée, épuisée par la guerre civile, la révolution russe ne pouvait que dépérir et c’est ce qu’il advint effectivement avec l'extinction du pouvoir des conseils ouvriers et de toute vie prolétarienne en leur sein, la bureaucratisation et la montée du stalinisme en Russie même, et tout spécialement au sein du parti bolchevique au pouvoir. Dans ce cours contre-révolutionnaire, des révolutionnaires de la veille trahirent en alimentant les rangs du stalinisme, des ouvriers placés à des postes de responsabilité au sein de l'Etat devinrent de serviles défenseurs des intérêts de la bureaucratie ou même carrément des membres de celle-ci.
Les trahisons de la cause du prolétariat par des chefs prolétariens, par des organisations jusque là prolétariennes, ne constituent pas une spécificité de la période de reflux de la vague révolutionnaire mondiale mais une donnée du combat historique de la classe ouvrière. Elles sont les conséquences d’un opportunisme croissant vis-à-vis de l’idéologie de la classe dominante et, pour finir, de la capitulation complète face à celle-ci. Néanmoins, face à l'opportunisme, une telle issue n’est pas fatale et ne dépend pas de la possibilité ou non qu'a le prolétariat d'utiliser des ordinateurs. Elle dépend du rapport de forces général entre les classes comme l’illustrent, dans des sens différents, la montée de la vague révolutionnaire et son reflux. Mais elle dépend aussi du combat politique intransigeant que les révolutionnaires sont à même de mener contre toutes les manifestations des concessions à l'idéologie bourgeoise.
Les tâches auxquelles le prolétariat et, en son sein, ses minorités révolutionnaires, se sont trouvé confrontés au début du siècle étaient titanesques. En même temps qu'ils devaient combattre l'opportunisme croissant au sein de la Seconde Internationale, dont il a résulté le passage dans le camp de la bourgeoisie de la plupart des partis la constituant au moment décisif de la guerre impérialiste mondiale, les révolutionnaires demeurés fidèles au marxisme et au combat historique du prolétariat devaient comprendre et faire comprendre à leur classe, rien de moins que les implications pour la lutte de classe du changement de période, avec l'entrée du capitalisme dans sa décadence. Si la vague révolutionnaire a été défaite, c'est en grande partie dû au fait que la classe ouvrière n'avait pas alors suffisamment largement et profondément été capable de prendre conscience que ses anciens partis passés à l'ennemi étaient désormais devenus le fer de lance de la réaction contre la révolution, que les syndicats étaient devenus des organes de l'Etat capitaliste dans les rangs ouvriers, et aussi parce le parti mondial de la révolution, l'Internationale communiste, n'a vu le jour que trop tardivement. Ce sont donc les conditions subjectives de la révolution qui n'étaient pas mûres, et non pas les conditions objectives. D'où l'importance du combat politique, encore aujourd'hui, pour la généralisation des leçons tirées par des générations de révolutionnaires de ce qui demeure la plus grande expérience du prolétariat.
Et justement, le poids de la hiérarchie sur le cerveau des vivants ne peut être combattu en dehors de la lutte pour l’abolition des classes et ne pourra disparaître totalement qu’avec l’instauration d’une société communiste. En effet, la division du travail n’est pas une caractéristique en propre des sociétés de classe. Elle a existé dans les sociétés de communisme primitif et elle existera dans la société communiste évoluée. Ce n’est pas la division du travail qui engendre la hiérarchie, par contre la société de classe imprime à la division du travail son caractère hiérarchisé, en tant que moyen de division des exploités et de domination sur la société. Le problème de la contribution du GPRC c'est justement que, polarisée sur les questions de hiérarchie prises en soi, en dehors de toute considération d’antagonisme entre les classes, elle se situe tout à fait en dehors du champ du combat politique.
En fait, le GPRC est désespérément à la recherche d’une solution purement technique à un problème qui est fondamentalement politique et auquel l’expérience vivante de la classe ouvrière avait déjà apporté la solution, avant même la vague révolutionnaire mondiale de 1917-23, avec le premier surgissement des soviets en 1905. Les discussions dans les assemblées n'ont pas pour vocation de dégager "démocratiquement" une opinion moyenne qui soit la synthèse de toutes les opinions individuelles des ouvriers. Elles sont au contraire le moyen incontournable du débat et du combat politique, permettant la clarification des masses encore sous l’influence des fractions de gauche et d'extrême gauche de la bourgeoisie. Pour prendre des décisions, élire des délégués, chacun ne se détermine pas seul face à son ordinateur, mais à main levée, dans les assemblées face à ses camarades de combat. C'est sur le même mode que fonctionnent et vivent les assemblées matérialisant les différents niveaux de centralisation de la lutte, jusqu'au plus haut d'entre eux. La recette du GPRC est l'antithèse de ce type d'organisation unitaire de la classe ouvrière et ne peut que conduire à la négation des valeurs que le prolétariat devra développer dans sa lutte : la confiance dans ses camarades de combat dont le délégué élu est à priori particulièrement digne ; l'activité créatrice à travers la discussion collective et contradictoire. En fait, le GPRC confond deux notions : la conscience et la connaissance. Pour que les ouvriers prennent conscience, ils ont besoin d'un certain nombre de connaissances : en particulier, ils doivent connaître le monde dans lequel ils mènent leur combat, l'ennemi qu'ils combattent et ses nombreux visages (bourgeoisie officielle, Etat, forces de répression, mais aussi syndicats et partis de gauche), les buts et les moyens de ce combat. Cependant, la conscience est loin de se réduire à la connaissance : la plupart du temps, un spécialiste universitaire en histoire, économie ou sociologie connaît sur ces sujets beaucoup plus de choses qu'un ouvrier conscient révolutionnaire. Cependant, ses préjugés de classe, son adhésion aux idéaux de la classe dominante, lui interdisent de mettre cette connaissance au service d'une réelle conscience. De même, ce qui permet aux ouvriers de prendre conscience, ce n'est pas un surcroît de connaissances, mais avant tout leur capacité à se dégager de l'emprise de l'idéologie dominante. Et cette capacité ne s'acquiert pas devant un écran d'ordinateur affichant toutes les statistiques du monde, toutes les synthèses possibles et imaginables. Elle s'acquiert par l'expérience de classe, présente et passée, par l'action et le débat collectifs. Toutes choses pour lesquelles la contribution spécifique de l'ordinateur est minime, en tout cas bien moindre que la presse dont disposait déjà la classe ouvrière au 19e siècle.
Le GPRC affirme qu’il est inutile de recourir aux leçons de l'histoire pour comprendre la défaite de la révolution russe. Ce serait la pire des choses si le prolétariat devait renoncer aux leçons essentielles que nous a léguées la révolution russe ([3] [73]), notamment concernant les conditions de sa dégénérescence, dans la mesure où celles-ci constituent une contribution essentielle à la capacité de la prochaine vague révolutionnaire à vaincre le capitalisme :
- Isolée dans un bastion prolétarien la révolution est vouée à terme à périr ;
- L'Etat de la période de transition, ou semi-Etat, qui surgit inévitablement après le renversement de la bourgeoisie, a une fonction essentiellement conservatrice de garant de la cohésion de la société, au sein de laquelle il existe encore des antagonismes de classes ([4] [74]). Ainsi il n’est pas l’émanation du prolétariat et, de ce fait, ne peut constituer l'instrument de la marche en avant vers le communisme, ce rôle continuant de revenir en exclusivité à la classe ouvrière organisée en conseils ouvriers et à son parti d'avant-garde. De plus, dans les périodes de reflux de la lutte de classe, cet Etat tend à exprimer pleinement sa nature réactionnaire intrinsèque contre les intérêts de la révolution ;
- C'est la raison pour laquelle, l'identification des conseils ouvriers avec l'Etat ne peut que conduire à la perte de l'autonomie de classe du prolétariat ;
- De même, l'identification du parti avec l'Etat ne peut que le conduire à la corruption de sa fonction d’avant garde politique du prolétariat en devenant le gestionnaire de cet Etat. C'est une telle situation concernant le parti bolchevique qui l'a conduit à prendre l'initiative de la répression de Kronstadt, une tragédie pour le prolétariat, et à progressivement incarner la contre-révolution montante.
CCI (octobre 2004)
[1] [75] Le texte du GPRC est publié en russe et en anglais sur le site du forum russia.internationalist-forum.org
[2] [76] Pour notre part, nous avons déjà dédié à cette question un article intitulé "A l'aube du 21e siècle, pourquoi le prolétariat n'a pas encore renversé le capitalisme ?" paru dans les numéros 103 et 104 de la Revue Internationale.
[3] [77] Une des expressions les plus importantes de la réaction prolétarienne à la contre-révolution fut la publication de la revue Bilan, organe de la Gauche communiste d'Italie, dans les années 1930 dont l'activité principale a justement été de tirer les enseignements de la première vague révolutionnaire mondiale. Les positions programmatiques du CCI sont en grande partie le produit de ce travail. Par ailleurs le CCI a dédié de nombreux articles de sa Revue Internationale à la révolution russe, notamment dans les numéros 71, 72, 75, 89, 90, 91 et 92.
[4] [78] Voir notre brochure l'Etat dans la période de transition.
L'objet du texte du Kras ([1] [79]) est essentiellement de mettre en évidence les raisons de la défaite de la révolution russe : "La Révolution russe de 1917-1921 reste pour la plupart des "gauches" une "révolution inconnue", ainsi qu'elle a été caractérisée par l’anarchiste en exil, Voline, il y a 60 ans. La raison principale de cette situation n'est pas un manque d'information la concernant, mais bien le nombre important de mythes construits autour d'elle. La plupart de ces mythes sont le résultat d’une confusion entre la Révolution russe et les activités du parti bolchevique. Il n'est pas possible de s'en libérer sans comprendre le rôle réel des bolcheviks dans les évènements à cette époque (…) Un mythe largement répandu dit que le parti bolchevique n’était pas seulement un parti comme tous les autres, mais l’avant-garde de la classe ouvrière (…) Toutes les illusions sur le caractère "prolétarien" des bolcheviks sont démenties par la réalité de leur opposition systématique aux grèves ouvrières dès 1918 et de l'écrasement des ouvriers de Kronstadt en 1921 par les canons de l’armée rouge. Il ne s'agissait pas d'un "malentendu tragique", mais de la répression par le fer de la base ouvrière, "ignorante". Les chefs bolcheviques ont poursuivi des intérêts concrets et ils ont réalisé une politique concrète. (…) Leur vision de l’Etat comme tel, de la domination sur les masses, significative d'individus dépourvus de sentiment d’égalité, pour lesquels l’égoïsme est dominant, pour lesquels la masse n’est pas plus qu’une matière première sans volonté propre, sans initiative et sans conscience, incapable de réaliser l'autogestion sociale. C’est le trait fondamental de la psychologie du bolchevisme. C'est typique du caractère dominateur. Archinoff appelle cette nouvelle couche "une nouvelle caste", "la quatrième caste". Bon gré mal gré, avec de telles visions, les bolcheviks n’ont pas pu réaliser autre chose qu’une révolution bourgeoise... (…) Essayons d’abord de discerner quelle révolution était à l’ordre du jour en Russie 1917 (…) La social-démocratie (y inclus celle du type bolchevique) a toujours surestimé le degré du développement du capitalisme et le degré de "l’européanisation" de la Russie. (…) Dans la réalité, la Russie était plutôt un pays du "tiers-monde" pour employer un terme actuel. (…) Les bolcheviks sont devenus des acteurs d’une révolution bourgeoise sans bourgeoisie, de l’industrialisation capitaliste sans les capitalistes privés (…) Arrivés au pouvoir, les bolcheviks ont joué le rôle d’un "parti de l’ordre" qui n’a pas cherché à développer le caractère social de la révolution. Le programme du gouvernement bolchevique n’a aucun contenu socialiste…"
Certains autres arguments développés dans le texte du KRAS, que nous n'allons pas reproduire ici dans sa totalité, seront rapportés au sein de notre réponse. En résumé, les éléments essentiels de sa thèse sont les suivants :
- Le parti bolchevique se situe dans la continuité de la vieille social-démocratie et constitue un parti de caractère bourgeois, contre la classe ouvrière ;
- La Révolution russe était une révolution bourgeoise, parce que rien d’autre n’était à l’ordre du jour en Russie 1917 ;
- Les mesures économiques après Octobre 1917 et la politique du parti bolchevique ne constituaient pas une vraie politique socialiste, parce qu’elles n’ont pas réalisé la vraie autogestion dans les mains de la classe ouvrière.
Une discussion "historique", avec des fautes "historiques" de méthode
Le manque flagrant d'un cadre international pour appréhender la situation en Russie, considérée à part du reste du monde, est en fait le point commun à la démarche d'un grand nombre des critiques, radicales en apparence, adressées aux bolcheviks. C'est une erreur de méthode qui ignore ce qui dans son essence même distingue l'existence du prolétariat de celle de la bourgeoisie. En effet, le capitalisme étant un mode de production qui domine toute la planète, son dépassement ne peut être réalisé qu'à l’échelle mondiale par la classe internationale qu'est le prolétariat, contrairement à la bourgeoisie dont l'existence est inséparable du cadre de la nation. Ainsi, la Révolution russe n’était pas l'affaire en propre du prolétariat russe, mais la réponse du prolétariat dans son ensemble aux contradictions du capitalisme mondial à cette époque, dont en particulier le premier acte de la faillite de ce système qui menace l'existence même de la civilisation, la Première Guerre mondiale. La révolution russe a constitué le poste avancé de la vague révolutionnaire internationale entre 1917 et 1923 et c'est donc à juste titre que, d'emblée la dictature du prolétariat en Russie se tourne vers le prolétariat international et en particulier le prolétariat allemand qui détient entre ses mains le sort de la révolution mondiale.
Ce n'est qu'après la prise du pouvoir politique à l'échelle mondiale par la classe ouvrière que peut s'opérer une transformation des rapports de production. Contrairement aux périodes de transition du passé, celle qui va du capitalisme au communisme ne sera pas le résultat d'un processus nécessaire, indépendant de la volonté des hommes, mais, au contraire, dépendra de l'action consciente d'une classe qui utilisera sa puissance politique pour extirper progressivement de la société les différentes composantes du capitalisme : propriété privée, marché, salariat, loi de la valeur, etc. Mais une telle politique économique ne pourra réellement être mise en oeuvre que quand le prolétariat aura battu militairement la bourgeoisie. Tant qu'un tel résultat ne sera pas atteint de façon définitive, les exigences de la guerre civile mondiale passeront avant celles de la transformation des rapports de production là où le prolétariat aura déjà établi son pouvoir, et cela quel que soit le développement économique de cette zone.
Il n'y a donc aucune illusion à se faire sur les réalisations sociales immédiates possibles au lendemain de la révolution, en particulier alors qu'elle n'a pas encore réussi à s'étendre à un ensemble de pays significatifs pour le rapport de force entre les classes à l'échelle internationale. Même si des mesures telles que l'expropriation des capitalistes privés, l'égalisation des rétributions, l'assistance aux plus défavorisés, la libre disposition de certains biens de consommation, une réduction importante du temps de travail permettant en particulier aux ouvriers de s'impliquer dans la conduite de la révolution doivent être prises, si possible immédiatement après la révolution, elles ne sont, en soi, nullement des mesures de socialisation et elles peuvent être parfaitement récupérées par le capitalisme.
La thèse du KRAS n'est pas défendue exclusivement par les courants qui se réclament de l’anarchisme. Elle est en effet très proche de la position du courant conseilliste, formulée notamment en 1934 par le groupe GIK (Gruppe Internationaler Kommunisten) dans ses célèbres Thèses sur le bolchevisme. Une critique du même type était également exprimée en grande partie par le groupe de "l’Opposition ouvrière" en Russie. Ce groupe a critiqué en premier lieu l'absence d’autogestion dans les usines en Russie immédiatement après la révolution. Ce n’est pas par hasard si, focalisés sur l'illusion qu'il était immédiatement possible de mettre en place des mesures socialistes dans la production, qui auraient à leur yeux constitué la vraie "preuve du socialisme", des représentants de l’"Opposition ouvrière" comme Alexandra Kollontaï se sont trouvés, à la fin des années vingt, dans le camp du stalinisme. En effet, l’illusion du "socialisme dans une usine" et le mot d’ordre contre-révolutionnaire du stalinisme, le "socialisme dans un seul pays", sont sous-tendus par une logique commune. Dans l'un et l'autre cas, il ne s'agit de rien d'autre que de la perpétuation, sous un autre nom voire sous une autre forme, des rapports d'exploitation qui ne peuvent être abolis tant que ne l'a pas été la domination du capital à l'échelle mondiale.
Ainsi les questions soulevées par le texte du KRAS ne sont pas nouvelles, mais appartiennent à l'histoire même du mouvement ouvrier. L'incapacité du GIK ou de l'Opposition ouvrière à aborder les évènements de Russie dans un cadre international leur ont valu de s'orienter vers une voie de garage ne permettant pas que de réelles leçons soient tirées et conduisant au découragement de ses membres. Le conseillisme est finalement tombé dans la méthode du fatalisme : si la révolution russe a fini par être défaite, c'est parce qu'elle était condamnée à l’échec dès le début. De là à dire qu’une révolution prolétarienne n’était pas du tout possible à l’époque, mais seulement une révolution bourgeoise, il n'y a qu'un pas qui a été franchi. Les Thèses sur le bolchevisme du GIK constituent d'une certaine manière une réécriture de l’histoire et des conditions de l'époque fournissant une "explication" de la défaite de la révolution russe présentée a posteriori comme une aventure sans possibilité de succès.
C'est avec une démarche tout à fait opposée à celle du conseillisme ([2] [80]) que Rosa Luxemburg, dans la conclusion de sa brochure La révolution russe dédiée à la critique de certains aspects de la politique des bolcheviks, résume de façon lumineuse la nature des problèmes auxquels ceux-ci étaient confrontés : "En Russie, le problème ne pouvait être que posé. Et c'est dans ce sens que l'avenir appartient partout au "bolchevisme"."
La difficulté à poser le problème au niveau historique et mondial
De même qu'il existe un cadre géographique spécifique au surgissement de chaque type de révolution (la nation pour la bourgeoisie et le monde pour le prolétariat), celle-ci ne constitue pas non plus une possibilité de l'histoire à tout moment, mais est déterminée par des facteurs historiques, au premier rang desquels se trouvent la dynamique du mode de production dominant et le niveau des contradictions qui l'assaillent. La fonction historique des révolutions a toujours été de briser les chaînes du vieux mode de production devenu un obstacle au développement des forces productives et, de ce fait, un facteur de crise de la société. Cela a été le cas des grandes révolutions bourgeoises contre le féodalisme, par exemple en Angleterre au 17e siècle ou en France à la fin du 18e, mais également de la Révolution prolétarienne en Russie 1917 contre le capitalisme. Plus précisément, tout mode de production connaît une phase ascendante, pendant laquelle il est capable de pousser en avant le développement des forces productives et de faire ainsi accomplir des pas en avant à la société. Mais il connaît également une phase de décadence qui lui succède pendant laquelle il constitue un frein à ces mêmes forces productives, impliquant ainsi une stagnation pour la société. Le capitalisme a été le premier mode de production dans l'histoire à avoir été capable de conquérir tout le globe et de construire le marché mondial dans sa phase ascendante. Une fois cette tâche accomplie, au début du 20e siècle, s'ouvre pour lui une nouvelle époque caractérisée par le développement sans précédent des rivalités entre grandes puissances, pour le repartage du marché mondial. La Première Guerre mondiale, en tant que manifestation majeure de ce phénomène signe l'entrée brutale et de plain pied du capitalisme dans sa phase de décadence. Un tel changement dans la vie de la société n'est pas sans conséquence concernant la fonction de la classe dominante d'un système devenu décadent et dont la perpétuation représente une menace croissante pour l'existence de l'humanité. C'est ainsi qu'elle devient désormais une classe réactionnaire, en quelque partie du monde que ce soit, y inclus en Russie !
Le KRAS ne se positionne pas clairement sur le contexte historique et international de la révolution russe dont dépend la possibilité même de la révolution prolétarienne. Il existe des ambiguïtés dans son argumentation. En effet, alors que, d'un côté, sa critique des bolcheviks ne quitte pas le cadre russe, on trouve dans le même article du KRAS des passages qui donnent un autre éclairage, plus juste, au problème : "N’oublions pas non plus la situation sociale internationale. Le capitalisme mondial se trouvait dans une situation historique très spécifique à la charnière entre une période d’industrialisation primaire (frühindustrielle Stufe) et une nouvelle étape "tayloriste-fordiste" de l’industrialisme capitaliste (…) Il était encore possible d’éliminer l’industrialisme capitaliste mondial avant qu’il ne commence à détruire les bases de la vie humaine et à atomiser la société".
Derrière ce passage, il y a l'idée juste que la Première Guerre mondiale et la révolution russe avaient pris place dans une période de l'histoire caractérisée par un profond changement de la vie du capitalisme comme un tout. Pourquoi alors ne pas en tirer les conséquences pour l'analyse de révolution en Russie en cessant de la considérer comme une affaire spécifiquement russe ? Pour enfin comprendre qu'avec ce changement de la vie du capitalisme, ce qui venait à l'ordre du jour, c'était le renversement du capitalisme à l'échelle mondiale ! Les conseillistes et "l’Opposition ouvrière", malgré leur fidélité à la cause du prolétariat, ont échoué à comprendre cela. D'autres, les mencheviks, avec des motivations tout à fait différentes se sont appuyés sur la même méthode pour condamner la révolution prolétarienne en Russie, au nom du poids énorme qu'y représentait la paysannerie ou du fait qu'elle était insuffisamment industrialisée. Déclarant qu'elle n'était pas encore mûre pour un tel pas en avant de l'histoire, il ne restait plus qu'à remettre le pouvoir aux mains de la bourgeoisie et à défendre le capitalisme. Nous ne comparons pas le KRAS aux mencheviks mais nous voulons mettre en évidence le danger des défauts d'une méthode qu'il partage avec les conseilliste et l'Opposition ouvrière. Une telle méthode conduirait aujourd’hui, en 2004, à dire que la révolution prolétarienne n'est possible dans aucun pays du tiers-monde. Ce serait évidemment une absurdité : le capitalisme est un système global qui, n'étant jamais parvenu à développer industriellement tout une partie du monde durant sa phase ascendante, n'a évidemment plus aucune chance d'y parvenir depuis qu'il est entré en décadence.
Non, la Révolution russe n’était en rien un évènement exclusivement russe mais bien le premier assaut de la classe ouvrière mondiale contre le système barbare responsable de la Première Guerre mondiale.
Le KRAS doit se décider : révolution bourgeoise ou révolution prolétarienne
"Essayons d’abord de constater quelle révolution était à l’ordre du jour en Russie 1917". Nous sommes absolument d’accord avec cette façon dont le KRAS, à un endroit de son texte, pose la question de la révolution russe. Le problème est qu'il ne se tient pas à cette méthode.
A plusieurs reprises il affirme que, du fait du développement économique insuffisant en Russie, la tâche des bolcheviks était limitée à la réalisation d’une révolution bourgeoise. Ce qui est un non sens envisagé sous l'angle historique du fait que le capitalisme est devenu partout un système décadent. En revanche, d’autres passages de son texte sont en contradiction avec une telle affirmation, mettant clairement en évidence que c'est la révolution prolétarienne qui est en marche en Russie : "Néanmoins on ne peut pas comprendre la Révolution russe seulement comme une révolution bourgeoise. Les masses ont rejeté le capitalisme et elles l’ont combattu de façon véhémente – y inclus le capitalisme d’Etat des bolcheviques. (…) De leurs efforts et désirs il a résulté la forme que la révolution mondiale sociale a dû trouver en Russie. La combinaison d’une révolution des ouvriers prolétariens dans les villes avec la révolution des paysans communaux (Gemeindebauern) à la campagne. (...) Les évènements d’octobre 1917, à travers lesquels le Conseil de Petrograd a fait tomber le gouvernement provisoire bourgeois, étaient le résultat du développement du mouvement des masses après février et en rien une conspiration bolchevique. Les léninistes ont simplement utilisé cette atmosphère révolutionnaire parmi les ouvriers et les paysans.". Absolument d’accord : les évènements d’octobre 1917, dans lesquels le conseil de Petrograd a fait tomber le gouvernement provisoire bourgeois, ont été le résultat du développement du mouvement des masses après le mois de février et non pas du tout une conspiration bolchevique.
Mais, incapable de pousser jusqu'à son terme de façon conséquente la démarche qu'il a proposée, "comprendre quelle révolution est véritablement à l'ordre du jour", le KRAS s'arrête à mi-chemin, en soutenant la thèse de deux révolutions parallèles de nature différente, l’une (bourgeoise) apparemment justifiée par le sous-développement de la Russie et incarnée par les bolcheviks et l’autre ("d’en bas"), apparemment motivée par le rejet du capitalisme, mise en mouvement par les masses : "... parallèlement à cette révolution "bourgeoise" (politique) qui tourne autour du pouvoir d’état, se développe une autre révolution d’en bas. Les mots d’ordre de l’autocontrôle du travail et de la socialisation de la terre se développent et deviennent toujours plus populaires, les masses laborieuses ont commencé de le réaliser d’en bas d’une manière révolutionnaire. Des nouveaux mouvements sociaux se sont développés : Conseils d’ouvriers et conseils de paysans..."
La simultanéité d'une révolution bourgeoise et d'une révolution prolétarienne est une contradiction du point de vue de la maturation des conditions qui les sous-tendent respectivement, l'ascendance du mode de production capitaliste pour la première, sa décadence pour la seconde. Or, la guerre mondiale qui à ce moment là fait rage, constitue l'illustration éclatante de la faillite historique de ce mode de production, de sa décadence et le renversement de la bourgeoisie en Russie par le prolétariat est en premier lieu la conséquence de la participation directe de cette dernière à la boucherie mondiale.
Une fois établie la nature prolétarienne de la Révolution russe de 1917 se pose la question de la nature de classe du parti bolchevique et du rôle joué par ce parti dans le processus qui a vu la mort de la Révolution et la victoire de la contre-révolution.
La nature de classe du parti bolchevique
La dégénérescence de la révolution et du parti bolchevique se transformant en fer de la lance de la contre-révolution a été favorisée par des erreurs commises par le parti bolchevique qui, cependant, dans bien des cas ne lui étaient pas spécifiques mais correspondaient à une immaturité du mouvement ouvrier comme un tout.
Ainsi, il est vrai que Lénine et les bolcheviks avaient l'idée fausse, et relevant du schématisme bourgeois, que la prise du pouvoir politique par le prolétariat consistait dans la prise du pouvoir par son parti. Mais c'était là l'idée partagée par l'ensemble des courants de la Seconde Internationale, y compris ceux de la gauche. C'est justement l'expérience de la révolution en Russie, et de sa dégénérescence, qui a permis de comprendre que le schéma de la révolution prolétarienne était, dans ce domaine, fondamentalement différent de celui de la révolution bourgeoise. Jusqu'à la fin de sa vie, en janvier 1919, Rosa Luxemburg, par exemple, dont pourtant les divergences avec les bolcheviks sur les questions d'organisation sont restées célèbres, a conservé une telle vision fausse : "Si Spartakus s'empare du pouvoir, ce sera sous la forme de la volonté claire, indubitable de la grande majorité des masses prolétariennes." (Discours sur le Programme, congrès de fondation du P.C d'Allemagne, décembre 1918) Faut-il en conclure que Rosa Luxemburg elle-même était une "jacobine bourgeoise", comme les anarchistes et les conseillistes ont coutume de qualifier Lénine ? Mais alors, de quelle "révolution bourgeoise", elle et les spartakistes, auraient-ils été les protagonistes dans l'Allemagne industrielle de 1919 ?
La victoire de la contre-révolution en Russie ayant résulté en premier lieu de la défaite de la vague révolutionnaire mondiale et de l'isolement du bastion prolétarien en Russie, ce serait une erreur de méthode que d'en attribuer la responsabilité première à des conceptions fausses au sein du mouvement ouvrier. Si la révolution mondiale s'était étendue, ces conceptions auraient pu être dépassées dans le cours de la marche en avant du prolétariat international vers la révolution, à la fois sur un plan pratique et sur un plan théorique, en passant au crible de la critique ce qui avait été accompli.
La dégénérescence du parti bolchevik est la conséquence d'une conception fausse de son rôle vis-à-vis de l'Etat, qui l'a amené à identifier sa fonction d'avant-garde du prolétariat à celle de principal gestionnaire de cette institution. C'est cette situation qui l'a placé dans un antagonisme croissant avec le prolétariat et qui explique l'écrasement de Kronstadt, qu'il a dirigé et justifié politiquement ([3] [81]).
Comprendre le processus de dégénérescence et les erreurs commises par les bolcheviks n'est pas un moyen de les excuser, mais fait justement partie de cet effort de clarification indispensable au sein du prolétariat dont dépend l'issue des combats futurs de la classe ouvrière. Au contraire, affirmer comme le fait le KRAS que, dès le début, le parti bolchevik était un parti bourgeois est un procédé très simpliste et commode à la fois permettant certainement d'éviter d'avoir à se poser bon nombre de questions ou de remettre en cause des préjugés, mais certainement pas d'appréhender le processus vivant de la lutte de classe.
CCI (octobre 2004)
[1] [82] Le texte est publié en russe et en allemand sur le site du forum https://russia.internationalist-forum.org/tiki-index.php?page=RUSSISCHE+... [83]. Les citations reproduites ont été traduites par nous. Tout écart par rapport au sens réel de l'original, s'il en existe, n'est pas intentionnel.
[2] [84] Nous ne pouvons pas, dans le cadre de ce texte, développer à nouveau la critique du conseillisme classique. Pour une telle critique, nous renvoyons le lecteur aux numéros 37, 38, 39 et 40 de la Revue Internationale de même qu'à notre brochure "Russie 1917 : Début de la révolution mondiale".
[3] [85] Le CCI a dédié déjà plusieurs articles à ce sujet, dont "Comprendre Kronstadt" dans la Revue Internationale N° 104
Quel est le moyen de lutte le plus efficace quand son "propre" travail ou "son" usine ne sont plus considérés comme rentables ? L’arme de la grève ne perd-elle pas de son efficacité quand, de toutes façons, le capitaliste a l'intention de fermer l’usine ou quand des entreprises entières sont au bord de la faillite ? Aujourd'hui, ces questions se posent tout à fait concrètement, pas seulement chez Opel, Karstadt ou Volkswagen, mais partout où il faut "sauver" ou fermer des usines et des compagnies à cause de la crise économique du capitalisme. Et de nos jours, ça se produit partout. Pas seulement en Allemagne, mais en Amérique et aussi en Chine. Pas seulement dans l’industrie, mais aussi dans les hôpitaux ou les services publics.
Il faut lutter – mais comment ?
Au milieu des années 1980 déjà, de grandes luttes ont eu lieu contre des licenciements massifs. Par exemple, à Krupp Rheinhausen ou dans les mines en Grande Bretagne. A l'époque, des branches industrielles entières comme les mines, les aciéries, les chantiers navals, ont quasiment été fermées.
Mais aujourd’hui, le chômage et les fermetures d’usine sont devenus omniprésents. Au départ, cela a provoqué un vaste sentiment d'intimidation. Pour la plupart les licenciements ont été acceptés sans résistance. Cependant, la lutte de cet été chez Daimler-Chrysler a été un signe de quelque chose de nouveau. Là, les employés ont réagi spectaculairement aux tentatives de chantage des patrons. Les actions de solidarité, des employés de Brême en particulier, avec leurs collègues des usines de Stuttgart-Sindelfingen qui subissaient l'attaque, ont montré que les ouvriers combattent les tentatives de les monter les uns contre les autres.
Et aujourd'hui, les grèves dans la Compagnie Opel, surtout dans l'usine de Bochum, en réponse aux annonces de licenciements massifs, montrent à nouveau la détermination de ne pas accepter passivement les réductions massives d’emplois.
Néanmoins, dans ces circonstances, il faut poser la question de la possibilité et des buts de la lutte. Nous savons que les luttes chez Daimler-Chrysler, comme celles, dans les années 1980, chez Krupp-Rheinhausen ou les mineurs anglais, se sont terminées par des défaites. On a fait l’expérience répétée – aujourd’hui aussi – de la façon dont les syndicats et les conseils d’usine sont capables d'adopter le langage de la lutte dès que les ouvriers résistent, tout en déclarant qu’il n’y a aucune alternative sinon celle de se soumettre à la logique du capitalisme. Ce qui est en jeu, disent-ils, c’est d’éviter le pire. Ils veulent "sauver" la compagnie, disent-ils, et donc faire passer les licenciements nécessaires de la manière la plus "sociale" possible. Ainsi, l'accord adopté par la chaîne de magasins de Karstadt-Quelle, qui comprenait la suppression de 5 500 emplois, la vente de 77 magasins et une énorme réduction de salaire ("économisant" 760 millions d’Euros jusqu’en 2007), a été présenté par le syndicat Verdi comme une victoire pour les travailleurs.
Depuis au moins deux siècles, le travail salarié et le capital sont en lutte sur les salaires et les conditions de travail,c'est-à-dire sur le degré d’exploitation de la force de travail par le capital. Si les exploités n’avaient pas lutté sans relâche, une génération après l’autre, les ouvriers d’aujourd’hui ne seraient guère mieux que des esclaves, taillables et corvéables à merci, ou même exploités à mort.
En plus, par rapport au degré d’exploitation qui existait déjà pour les esclaves et les serfs des temps anciens, l’économie moderne pose un autre problème qui n’est apparu que là où dominent l’économie de marché et la force de travail. C'est la question : que faire quand les détenteurs des moyens de production ne sont plus en mesure d’exploiter de façon rentable la force de travail des ouvriers ? Tout au long de l’histoire du capitalisme, la question s’est toujours posée directement aux chômeurs. Mais aujourd’hui alors qu'avec la crise de surproduction chronique sur le marché mondial, la faillite du mode de production capitaliste apparaît de plus en plus, cela devient une question de vie ou de mort pour tous les ouvriers.
La perspective de la classe ouvrière contre la perspective du capital
Les employeurs, les politiciens mais aussi les syndicats et les conseils d’usine – tous ceux qui sont impliqués dans la gestion de l’usine, de l'entreprise ou de l’Etat – considèrent que les ouvriers et les employés appartiennent à l'entreprise où ils travaillent et que leur bien-être dépend de manière inséparable des intérêts de l’employeur. De ce point de vue, il est évidemment toujours nuisible que des "membres de l'entreprise" s’opposent aux intérêts de celle-ci en termes de profit. Après tout, la compagnie n’existe que pour faire des profits. Suivant cette logique, le président du conseil général d’usine d’Opel, Klaus Franz, a déclaré catégoriquement, dès le début, "nous savons que les licenciements ne peuvent être évités". C’est la logique du capitalisme. Mais ce n’est pas le seul point de vue d'où on peut considérer la situation. Si on aborde les choses, non comme le problème d’Opel ou de Karstadt, ou de l’Allemagne, mais comme un problème de la société dans son ensemble, il en ressort une toute autre perspective. Si on considère le monde non du point de vue d’une usine ou d'une entreprise particulière, mais du point de vue de la société, du point de vue du bien-être humain, on voit que les victimes n'appartiennent pas à Opel ou Karstadt, mais à une classe sociale de travailleurs salariés et que c'est elle la principale victime de la crise du capitalisme. Vu sous cet angle, il est clair que la vendeuse de Karstadt à Herne, l' ouvrier à la chaîne chez Opel à Bochum, mais aussi les chômeurs d’Allemagne de l’Est ou les ouvriers du bâtiment venus de l’Ukraine et travaillant au noir qui sont presque réduits en esclavage, partagent un destin et des intérêts communs – non pas avec leurs exploiteurs, mais les uns avec les autres.
Du côté du capital, on sait que que cet autre point de vue existe. Et c’est justement celui-ci que craint la bourgeoisie. La classe dominante le sait,. tant que les ouvriers chez Opel ou chez Volkswagen ne voient le problème que du point de vue d’Opel ou de VW, ils finissent par "revenir à la raison". Mais quand les ouvriers découvrent leur propre perspective, quand ils découvrent leurs intérêts communs, ce sont des perspectives de lutte complètement différentes qui se font jour.
Du point de vue de la société dans son ensemble
C’est pourquoi les représentants du capital tentent sans cesse de nous persuader que les catastrophes causées par leur système économique sont le résultat des "inadaptations" et des "spécificités" de chaque entreprise ou de chaque pays. Ainsi, ils disent que les problèmes chez Karstadt sont le résultat d’une mauvaise stratégie de vente. Opel, pour sa part, est supposé avoir échoué en ne suivant pas l’exemple de Daimler-Chrysler ou de Toyota qui ont connu des succès avec le développement d'une nouvelle gamme attrayante et souvent diesel. On prétend aussi que si 10 000 suppressions d'emplois sur les 12 000 que General Motors a prévues en Europe, ont lieu en Allemagne, c'est que la bourgeoisie américaine cherche en quelque sorte à se vender de la politique de ce pays vis à vis de l’Irak ! Comme si Daimler-Chrysler n’avait pas exercé un même chantage sur ses employés il y a quelques mois seulement ! Comme si les compagnies allemandes, par exemple Karstadt-Quelle, ne licencie pas aussi impitoyablement ses ouvriers ! La réalité elle-même s’inscrit en faux contre de tels arguments. Le 14 octobre, non seulement la suppression de milliers d’emplois chez Karstadt était décidée et la même chose annoncée chez Opel, mais était révélée également la perspective de réduction d’emplois dans la chaîne de super-marchés Spar. Le même jour, filtrait l’annonce d’un nouveau plan de "sauvetage" du consortium hollandais Phillips.
Quand, le "jeudi noir" du 14 octobre, il a été annoncé qu’en tout, 15 500 emplois seraient supprimés chez Karstadt-Quelle et chez Opel dans les trois prochaines années, les "partenaires qui négocient", les politiciens et les "commentateurs" se sont dépêchés de séparer soigneusement les deux cas.
On pourrait s'attendre à ce que là où les employés des deux entreprise font face exactement à la même situation, la ressemblance entre les situations et les intérêts menacés des ouvriers serait ce qui domine. Mais c’est exactement le contraire qui est présenté. Dès que le négociateur en chef pour le syndicat Verdi, Wiethold, eut annoncé, le jeudi après-midi, presque joyeusement, le "sauvetage" de Karstadt, les media ont immédiatement fait passer le message : maintenant que le futur de Karstadt est assuré, Opel reste le seul souci. Alors que la main d’œuvre du département des chaînes de magasin est ainsi supposée retourner au travail avec "soulagement", il n’y aurait que la force de travail d’Opel qui, paraît-il, devrait se faire du souci pour son avenir.
Mais la seule différence entre les situations des employés des deux entreprises, c’est que les attaques terribles qui ont déjà été décidées chez Karstadt-Quelle –licenciements massifs, fermetures partielles, chantage massif sur les ouvriers – sont encore en prévision chez Opel. On demande aux ouvriers des deux entreprises d'accepter des réductions de salaire d’un total d’environ 1,2 milliard Euros, ce qui leur fera perdre en partie leurs moyens d’existence, de façon à sauver les profits – pas les emplois !
L’affirmation selon laquelle la situation des employés de Karstadt est fondamentalement différente de celle de ceux d’Opel est complètement sans fondement. Pour les ouvriers de Karstadt, de toutes façons, rien n'a été "sauvé". Verdi parle "d’un sauvetage de l’emploi qui mérite son nom" et d’un "succès pour les employés" parce que des "garanties d’emplois" ont été données et la convention collective sauvée. C’est ça que ça donne quand on présente les défaites de la classe ouvrière comme des victoires. Quelle valeur peuvent avoir "les garanties d’emplois", les conventions collectives et les autres promesses quand même des entreprises se battent pour survivre ? En réalité, les victimes du "sauvetage" de Karstadt sont toujours exactement dans la même situation que les ouvriers de chez Opel, mais aussi ceux de Volkswagen, Daimler-Chrysler, Siemens ou du secteur public.
Les négociations chez Karstadt se sont conclues en vitesse parce qu’on savait que General Motors allait annoncer son plan de sauvetage pour l’Europe le 14 octobre. Jusque là, la classe dominante avait toujours comme règle tacite de ne jamais attaquer en même temps plusieurs gros secteurs de la classe ouvrière, de façon à ne pas encourager l’apparition d’un sentiment de solidarité ouvrière. Mais aujourd’hui, l’accentuation de la crise du capitalisme mondial limite la capacité d'étaler les attaques. Dans ces conditions, la bourgeoisie espérait au moins que le jour où arriveraient les mauvaises nouvelles de Detroit, Karstadt puisse être présenté comme un "succès".
Les moyens de la solidarité dans la lutte
Les licenciements massifs, la menace de faillite ne signifient pas que l’arme de la grève est devenue superflue. Les arrêts de travail chez Mercedes ou chez Opel sont un signal important, un appel à la lutte.
Néanmoins, il est malheureusement vrai que dans de telles situations, la grève en tant que moyen d’intimidation de l’adversaire perd beaucoup de son efficacité. La lutte des chômeurs, par exemple, est obligée de se passer de cette arme. Mais aussi là où les employeurs ont l’intention de se séparer de ceux qu’ils exploitent, la grève perd une bonne partie de son pouvoir de menace.
Les moyens dont nous avons besoin face au niveau actuel des attaques du capital, c'est la grève de masse de tous les ouvriers. Une telle action défensive de l'ensemble de la classe ouvrière donnerait la confiance en elle-même dont la classe a besoin pour contrer l’arrogance de la classe dominante. De plus, de telles mobilisations massives pourraient changer le climat social, en mettant en avant que les besoins humains doivent devenir la ligne directrice de la société.
Cette mise en question du capitalisme ferait croître en retour la détermination des ouvriers et des chômeurs à défendre leurs intérêts ici et maintenant.
Bien sûr, de telles actions, massives, communes, ne sont pas encore possibles. Mais cela ne veut en aucun cas dire qu’on ne peut pas lutter et obtenir quelque chose maintenant déjà. Mais il faut reconnaître que la grève n’est pas la seule arme de la lutte de classe. Tout ce qui, aujourd’hui déjà, fait avancer la reconnaissance des intérêts communs de tous les travailleurs et fait revivre la tradition de la solidarité ouvrière, effraie la classe dominante, la rend moins sûre d'elle dans ses attaques, l'oblige à faire plus de concessions, au moins temporaires.
En 1987, les ouvriers de chez Krupp-Rheinhausen, menacés par la fermeture de l’usine, ont ouvert leurs assemblées quotidiennes à la population, aux ouvriers des autres usines et aux chômeurs. Aujourd’hui, la gravité de la situation rend encore plus inacceptable le fait que les ouvriers d’Opel, Karstadt, Spar ou Siemens ne se réunissent pas pour discuter de leur situation commune. Pendant la grève de masse en 1980 en Pologne, dans chaque ville, les ouvriers se réunissaient dans la plus grande usine de la ville. Ils établissaient leurs revendications communes et prenaient leur lutte en main.
La lutte chez Mercedes a déjà démontré, ce que les attaques chez Opel ou Karstadt ont confirmé, qu’il y avait un grand sentiment de solidarité dans la population ouvrière avec ceux qui subissaient les attaques. Dans de telles circonstances, les manifestations dans les villes peuvent devenir un moyen de faire sortir les ouvriers des autres usines et de mobiliser les chômeurs, de développer une solidarité entre tous.
La lutte chez Mercedes a aussi montré que les ouvriers commencent à comprendre que, face au licenciements massifs, ils ne peuvent pas se permettre de se laisser diviser. Les capitalistes eux-mêmes doivent réaliser qu’ils ne peuvent plus essayer de diviser les ouvriers d’une manière aussi grossière qu’ils l’ont fait l’été dernier entre Stuttgart et Brême. Le conseil général d’usine d’Opel, face aux attaques, a annoncé que ce qui était prioritaire, c’était l’unité des différentes usines de General Motors. Mais qu’est ce que cela veut dire quand les sociaux-démocrates et les syndicalistes parlent de solidarité ? Puisque ces institutions font partie de la société capitaliste, "l’unité" dans leur bouche ne peut que signifier que les différentes usines, alors qu’elles sont en concurrence les unes avec les autres, essaient de se mettre d’accord sur les prix. Le président du conseil d’usine chez Opel a ainsi déclaré qu’il rencontrerait son collègue suédois de Saab, pour discuter quelle offre ferait chacune des usines (l’une contre l’autre) pour les nouveaux modèles GM. Les conseils d’usine, comme les syndicats, font eux-mêmes partie de la lutte concurrentielle capitaliste.
La lutte en commun des ouvriers ne peut être menée que par les ouvriers eux-mêmes.
La nécessité de la remise en question politique du capitalisme
Face à la profondeur de la crise du capitalismeaujourd'hui, les ouvriers doivent aussi dépasser leur manque de goût pour les questions politiques. Nous ne parlons pas ici de la politique bourgeoise, mais du fait que les travailleurs doivent traiter des problèmes de la société dans son ensemble et de la question du pouvoir.
Les licenciements massifs d’aujourd’hui nous mettent face à la réalité d’une société dans laquelle nous ne sommes pas des "collaborateurs" dans telle ou telle entreprise , mais des objets d’exploitation, "des facteurs de coût" qui peuvent être mis de côté sans pitié. Ces attaques font voir clairement ce que veut dire que les moyens de production n’appartiennent pas à la société dans son ensemble, et ne servent pas du tout à la satisfaction des besoins de la société. Au contraire, ils appartiennent à une étroite minorité. Et surtout, ils sont soumis aux lois aveugles et de plus en plus destructrices de la concurrence et du marché, qui plongent une partie sans cesse croissante de l’humanité dans la paupérisation et une insécurité insupportable. Des lois qui sapent les règles les plus élémentaires de la solidarité humaine sans laquelle, à long terme, aucune société n’est possible. Les ouvriers qui produisent presque tous les biens et les services dont l’humanité a besoin pour vivre, commencent lentement à prendre conscience qu’ils n’ont rien à dire dans cet ordre social.
La crise chez Karstadt ou chez Opel n’est pas le résultat d’une mauvaise gestion mais elle est l’expression d’une crise de surproduction chronique, destructrice et de longue durée et qui se développe de décennie en décennie. Cette crise conduit à la diminution du pouvoir d’achat de la population ouvrière, ce qui à son tour atteint de plus en plus durement la vente au détail, l’industrie automobile, toute l’industrie. La concurrence accrue oblige les capitalistes à réduire leurs coûts, ce qui en conséquence réduit le pouvoir d’achat des masses et accentue la crise.
Il n’y aucune façon de sortir de ce cercle vicieux au sein du capitalisme.
Le Courant communiste international, 15/10/2004
A la lecture du n° 27 du Bulletin de la soi-disant Fraction interne du CCI, la section italienne du CCI a appris qu'elle était engagée dans une lutte à l'intérieur de l'organisation pour « s'opposer à la 'liquidation' du CCI ». Cette affirmation qui apparaît dans le titre de l'article dédié à notre section, ainsi que l'ensemble de l'article, est totalement fausse. L'article, construit sur l'invention de divergences concernant l'analyse de l'actualité (l'état de la lutte de classe et le cadre de l'impérialisme mondial) entre la section italienne et l'organisation, ou plus précisément, entre notre section et l'"actuelle direction liquidationniste du CCI", ne constitue que la énième tentative de la part de la FICCI de créer artificiellement des fractures à l'intérieur de notre organisation. Nous dénonçons également les attitudes qui passent de l'adulation faussement "fraternelle", à la culpabilisation et aux tentatives de "chantage" pour faire croire aux lecteurs non avertis de ce comportement parasitaire et destructeur qu'il existerait réellement une lutte entre les militants à l'intérieur de notre organisation et une censure consistant à interdire toute possibilité de s'exprimer librement sur la dynamique de l'organisation et sur ses analyses.
Si la FICCI est amenée à adopter cette attitude, cela est dû au fait qu'elle ne sait plus que faire dans sa tentative désespérée de défendre une aventure sans issue. Pour notre part, nous, section du CCI en Italie, n'avons et n'aurons jamais rien à faire avec les voleurs, les falsificateurs, les mouchards de la FICCI.
2 octobre 2004 - La section italienne du CCI
Links
[1] https://fr.internationalism.org/rinte119/beslan.htm#_ftn1
[2] https://fr.internationalism.org/rinte119/beslan.htm#_ftn2
[3] https://fr.internationalism.org/rinte119/beslan.htm#_ftn3
[4] https://fr.internationalism.org/rinte119/beslan.htm#_ftn4
[5] https://fr.internationalism.org/rinte119/beslan.htm#_ftn5
[6] https://fr.internationalism.org/rinte119/beslan.htm#_ftn6
[7] https://fr.internationalism.org/rinte119/beslan.htm#_ftn7
[8] https://fr.internationalism.org/rinte119/beslan.htm#_ftn8
[9] https://fr.internationalism.org/rinte119/beslan.htm#_ftn9
[10] https://fr.internationalism.org/rinte119/beslan.htm#_ftn10
[11] https://fr.internationalism.org/rinte119/beslan.htm#_ftnref1
[12] https://fr.internationalism.org/rinte119/beslan.htm#_ftnref2
[13] https://fr.internationalism.org/rinte119/beslan.htm#_ftnref3
[14] https://fr.internationalism.org/rinte119/beslan.htm#_ftnref4
[15] https://fr.internationalism.org/rinte119/beslan.htm#_ftnref5
[16] https://fr.internationalism.org/rinte119/beslan.htm#_ftnref6
[17] https://fr.internationalism.org/rinte119/beslan.htm#_ftnref7
[18] https://fr.internationalism.org/rinte119/beslan.htm#_ftnref8
[19] https://fr.internationalism.org/rinte119/beslan.htm#_ftnref9
[20] https://fr.internationalism.org/rinte119/beslan.htm#_ftnref10
[21] https://fr.internationalism.org/en/tag/questions-theoriques/decomposition
[22] https://fr.internationalism.org/en/tag/heritage-gauche-communiste/decadence-du-capitalisme
[23] https://fr.internationalism.org/en/tag/recent-et-cours/luttes-classe
[24] https://fr.internationalism.org/en/tag/heritage-gauche-communiste/revolution-proletarienne
[25] https://fr.internationalism.org/en/tag/5/55/argentine
[26] https://fr.internationalism.org/en/tag/heritage-gauche-communiste/luttes-parcellaires
[27] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftn1
[28] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftn2
[29] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftn3
[30] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftn4
[31] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftn5
[32] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftn6
[33] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftn7
[34] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftn8
[35] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftn9
[36] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftn10
[37] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftn11
[38] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftn12
[39] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftn13
[40] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftn14
[41] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftn15
[42] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftn16
[43] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftn17
[44] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftn18
[45] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftn19
[46] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftn20
[47] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftnref1
[48] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftnref2
[49] https://www.ibrp.org/
[50] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftnref3
[51] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftnref4
[52] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftnref5
[53] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftnref6
[54] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftnref7
[55] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftnref8
[56] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftnref9
[57] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftnref10
[58] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftnref11
[59] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftnref12
[60] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftnref13
[61] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftnref14
[62] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftnref15
[63] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftnref16
[64] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftnref17
[65] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftnref18
[66] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftnref19
[67] https://fr.internationalism.org/rinte119/decadence.htm#_ftnref20
[68] https://fr.internationalism.org/en/tag/questions-theoriques/decadence
[69] https://fr.internationalism.org/en/tag/heritage-gauche-communiste/marxisme-theorie-revolution
[70] https://fr.internationalism.org/en/tag/courants-politiques/influence-gauche-communiste
[71] https://fr.internationalism.org/rinte119/russie3.htm#_ftn1
[72] https://fr.internationalism.org/rinte119/russie3.htm#_ftn2
[73] https://fr.internationalism.org/rinte119/russie3.htm#_ftn3
[74] https://fr.internationalism.org/rinte119/russie3.htm#_ftn4
[75] https://fr.internationalism.org/rinte119/russie3.htm#_ftnref1
[76] https://fr.internationalism.org/rinte119/russie3.htm#_ftnref2
[77] https://fr.internationalism.org/rinte119/russie3.htm#_ftnref3
[78] https://fr.internationalism.org/rinte119/russie3.htm#_ftnref4
[79] https://fr.internationalism.org/rinte119/russie4.htm#_ftn1
[80] https://fr.internationalism.org/rinte119/russie4.htm#_ftn2
[81] https://fr.internationalism.org/rinte119/russie4.htm#_ftn3
[82] https://fr.internationalism.org/rinte119/russie4.htm#_ftnref1
[83] https://russia.internationalist-forum.org/tiki-index.php?page=RUSSISCHE+REVOLUTION
[84] https://fr.internationalism.org/rinte119/russie4.htm#_ftnref2
[85] https://fr.internationalism.org/rinte119/russie4.htm#_ftnref3
[86] https://fr.internationalism.org/en/tag/5/38/allemagne
[87] https://fr.internationalism.org/en/tag/heritage-gauche-communiste/lutte-proletarienne