La Chine subit la plus grande crise économique de ses dernières 50 années et ceci dans un contexte de pression économique et militaire intense de la part des États-Unis : « La Chine est prise dans la dynamique mondiale de la crise, son système financier étant menacé par l’éclatement de la bulle immobilière. Le déclin de son partenaire russe et la rupture des « routes de la soie » vers l’Europe en raison de conflits armés ou du chaos environnemental causent des dégâts considérables. La forte pression des États-Unis accroît encore ses difficultés économiques. Et face à ses problèmes économiques, sanitaires, écologiques et sociaux, la faiblesse congénitale de sa structure étatique stalinienne constitue un désavantage majeur ».[1]
Dans un tel contexte, la plongée dans le rouge des principaux indicateurs économiques du pays ne peut qu’inquiéter au plus haut point l’État stalinien et son parti-État. La croissance économique est au plus bas depuis 45 ans (moins de 5%), les exportations régressent (-8,3% sur un an) et la consommation intérieure est anémique. Tandis que la demande intérieure est dans une spirale déflationniste, la dette du gouvernement - en particulier des autorités régionales - et des entreprises est colossale. La dette publique et privée chinoise, qui dépassait 250 % du PIB en 2021 atteindrait les 300 % du PIB à la mi-2023 (selon la Banque des Règlements Internationaux (BRI) de Bâle, Suisse). L’ampleur catastrophique des problèmes est particulièrement visible dans le secteur de l’immobilier, qui représente près de 30% du PIB national chinois : après la faillite d’Evergrande et le défaut de paiement annoncé pour Country Garden, qui compte 4 fois plus de projets que la première, il y aurait 648 millions de m² de logements invendus en date de fin août dernier, l’équivalent de 7,2 millions de logements[2] . En conséquence, le système bancaire et de crédit est sous pression face à la crise de confiance des consommateurs et à l’attitude attentiste des milieux d’affaires qui se gardent d’investir en attendant de voir la suite des événements.
Plus préoccupant encore pour la bourgeoisie chinoise est la fuite des capitaux, la chute des investissements étrangers, au plus bas depuis 25ans, que Pékin tente d’enrayer par des campagnes massives envers les investisseurs. Cependant, la réélection de Xi Jinping et le traitement qu'il a réservé aux « entrepreneurs privés chinois » tel Jack Ma ( Grupo Ant et Alibabá), dont beaucoup ont dû fuir au Japon, n'inspirent pas confiance. La fuite des capitaux vers d’autres pays comme le Vietnam, l’Indonésie, l’Inde ou le Mexique n’est d’ailleurs pas seulement l’expression du manque de « garanties » en Chine ; les coûts de transport et les salaires y ont grimpé en flèche, de sorte qu’aujourd’hui, l’Inde et, dans une moindre mesure, le Vietnam et d’autres pays de l’Indopacifique concurrencent la Chine : « Tout le monde souhaite soit vendre ses opérations en Chine ou, s’ils produisent en Chine, ils sont à la recherche d’endroits alternatifs pour le faire. [Cette situation] est dramatiquement différente, comparé à il y a seulement cinq ans »[3]
Bref, loin de constituer, comme en 2008, la locomotive qui relance l’économie mondiale, la Chine connaît une crise économique profonde qui menace d'entraîner le reste du monde dans une accentuation des soubresauts économiques et dont l’impact social se fait de plus en plus sentir dans le pays même. L’effondrement de l’immobilier entraîne des manifestations de petits épargnants, qui voient leurs économies de toute une vie s’envoler en fumée. La situation de l’emploi des jeunes est tout aussi préoccupante : 21,3% des jeunes Chinois sont au chômage, selon les derniers chiffres officiels (17 juillet 2023). En réalité, selon des économistes locaux, le taux de chômage des 16-24 ans serait deux fois plus élevé (46,5% au lieu de 19,7% en mars !), dans la mesure où près de 20% des jeunes urbains sont des « tangping » (litt. des « restés allongés »), qui ont décidé de s’extraire délibérément de la « compétition socio-économique », vu la saturation désespérée du marché de l’emploi, au point que l'État chinois manipule la publication de chiffres par peur d’un accès de panique auprès des investisseurs, ce qui aggraverait encore la crise actuelle et menacerait même la stabilité sociale et politique. Le mécontentement social gronde en effet après les années d’enfermement inhumain lié à la politique « zéro Covid » et aux nouvelles mesures de régulation des soins de santé. La déstabilisation économique et sociale exacerbe aussi les luttes des travailleurs contre les arriérés de salaire, les fermetures ou les délocalisations d’usines, qui mènent souvent à des confrontations violentes avec les services de sécurité des entreprises. Ces grèves et protestations se sont fortement multipliées en 2023, représentant le double du nombre enregistré en 2022[4] .
Cette détérioration de la situation économique et sociale provoque aussi des remous politiques de plus en plus visibles jusqu’au sommet de l’État, tels des absences remarquées de Xi lors de forums internationaux (forum économique des BRICS en Afrique du Sud, réunion du G20 en Inde) ou encore la « disparition » des ministres des affaires étrangères Qin Gang et de la défense Li Shangfu, de même que plusieurs généraux dirigeant la « Force des missiles » et le département du développement de l’équipement de l’armée chinoise. L’éviction de dirigeants proches de Xi et nommés par lui après le dernier Congrès du PCC pour des raisons de « conduite personnelle » ou de « corruption » souligne que Xi Jinping est de plus en plus personnellement pointé du doigt comme responsable, depuis en particulier sa politique catastrophique « zéro Covid » qui a provoqué des dégâts considérables sur les plans économique mais également social. Il aurait subi en août des critiques acerbes lors de la réunion d’été traditionnelle des caciques du régime dans la station balnéaire de Beidaihe où un bilan de l’état de la Chine est dressé. Des anciens dirigeants à la retraite lui auraient adressé des reproches d’une virulence jamais observée auparavant, ce qui semble indiquer que les confrontations entre « économistes » et « nationalistes » s’intensifient à nouveau face au danger de déstabilisation économique et sociale qui fait peur à ce régime de type stalinien. Une atmosphère délétère et des tensions extrêmes se développent au sein du PCC. Dans un tel climat de lutte de factions au sein du parti-État, l’avenir est incertain et Xi pourrait utiliser le levier de la fuite en avant dans un nationalisme exacerbé pour s’imposer, comme cela a souvent été le cas en Chine lorsque les problèmes intérieurs s’accumulent.
Le projet de « Grande Chine » de XI Jinping, qu’il espérait consolider d’ici 2050, semble aujourd’hui fortement menacé : les tendances actuelles indiquent que le pays ne deviendra pas la première puissance économique du monde dans un avenir prévisible. Confrontée à une crise économique et financière risquant de plonger le pays dans un chaos social généralisé, à une pression de plus en plus écrasante des États-Unis et à une opposition croissante au sein du parti, la politique de Xi sera marquée plus que jamais par l’imprévisible, mais également par un risque de décisions irrationnelles qui menacent d’entraîner le monde dans un tourbillon de chaos, de barbarie et d'affrontements militaires sans précédents.
09.10.23 / Fo & RH
[1] Résolution sur la situation internationale, pt 5. 25e Congrès du CCI, Revue internationale 170, 2023.
[2] Lire P.-A. Donnet, Chine : comment la folie des grandeurs mène l'économie à la ruine, Asiayst, 01.10.23)
[3] (un spécialiste britannique de la gestion de portefeuilles, cité dans P.-A. Donnet, Chine : la crise économique, prélude d'un hiver politique et social ? Asialyst, 07.09.23)
[4] Voir le China Labour Bulletin
Si la guerre en Ukraine retient l’attention des journaux du monde entier, il y a cependant toujours en arrière-fond la confrontation entre les deux puissances majeures d’aujourd’hui, les États-Unis et, face à eux, leur challenger principal, la Chine, qui s’intensifie de manière de plus en plus ouverte et violente. Au sein de la bourgeoisie américaine, il y a homogénéité entre ses factions principales sur le fait qu’il faut empêcher à tout prix la Chine de se renforcer en tant que puissance mondiale ambitionnant de détrôner les États-Unis : « La réaction des États-Unis face à leur propre déclin et à la montée en puissance de la Chine n'a pas été de se retirer des affaires mondiales, mais au contraire, ils ont lancé leur propre offensive visant à limiter les progrès de la Chine, depuis le « virage vers l'Est » d'Obama jusqu’à l'approche plus directement militaire de Biden, en passant par l’intensification de la guerre commerciale sous Trump (provocations autour de Taiwan, destruction de ballons espions chinois, formation d'AUKUS, nouvelle base américaine aux Philippines, etc.). L'objectif de cette offensive est d'ériger un mur de feu autour de la Chine, bloquant sa capacité à se développer en tant que puissance mondiale » (Résolution sur la situation internationale, pt 4. 25e Congrès du CCI, Revue internationale 170, 2023).
Militairement, malgré un renforcement impressionnant de son armement depuis une dizaine d’années, la Chine est encore largement en infériorité par rapport à la puissance américaine et elle développe dès lors une stratégie à long terme visant à jeter les bases économiques globales de sa montée en puissance impérialiste. Bref, ce dont la Chine a besoin, c’est du temps et c’est précisément ce que l’Oncle Sam ne tient absolument pas à lui accorder.
Les États-Unis ont fortement affaibli l’« allié stratégique » de Pékin, la Russie, piégée par eux dans une guerre de plus en plus destructive en Ukraine. La Chine a fort bien compris le message d'avertissement des Américains et a réagi avec prudence, car elle ne veut pas subir des sanctions qui rendraient sa situation économique encore plus compliquée. L’extension du chaos guerrier et l’accumulation de dettes des États impliqués ont provoqué la stagnation, voire le blocage, de son projet impérialiste pharaonique, la Nouvelle Route de la Soie, ce qui est un autre facteur qui met la Chine en difficulté. D’autre part, la guerre commerciale, initiée sous l’administration Trump et accentuée par Biden, exerce une pression étouffante sur l’économie chinoise : rappelons l’interdiction imposée à Huawei d’utiliser les systèmes de Google et les droits de douane sur l'aluminium chinois, ou encore l’interdiction pour les investisseurs américains d'investir en Chine dans le développement et la production de microprocesseurs et la pression sur des états « alliés » pour ne pas exporter vers la Chine des machines pouvant servir à fabriquer des micropuces.
Sur le plan militaire, les États -Unis ont peaufiné le blocage des côtes chinoises et de ce fait accentué la pression sur la Chine. En août, un traité de défense mutuelle a été signé à Camp David entre le Japon, la Corée du Sud et les États-Unis. Biden a réitéré l’engagement des États-Unis à défendre militairement Taiwan en cas d’attaque chinoise et lui fournit massivement des armes. Enfin, l’attitude agressive de la Chine en mer de Chine a permis aux Américains de resserrer leurs liens avec les Philippines ou avec le Vietnam, en particulier à travers la visite de Biden à Hanoi en septembre pour proposer une « alliance stratégique » à un pays avec lequel les entreprises américaines de l'industrie militaire, telles Lockheed Martin et Boeing, ont déjà des liens économiques importants. Si on ajoute à ce dispositif les bases US sur les îles d’Okinawa et de Guam, il est évident que le dispositif américain limite de plus en plus étroitement les ambitions chinoises en direction des routes maritimes. Enfin, le QUAD (Japon, Inde, États-Unis et Australie), un groupe de « défense mutuelle » visant à faire de l’Indo-Pacifique un lieu de « paix et de prospérité » (sic !), a déclaré lors de sa récente réunion en mai à Hiroshima : « Nous nous opposons fermement à la déstabilisation ou aux actions unilatérales visant à modifier le statu quo par la force ou la coercition. ». S’il n’y a aucune mention de la Chine et de ses menaces contre Taiwan, le message est cependant sans ambigüités.
Face à une telle situation, Pékin est obligée de réagir, mais le mélange hypocrite de provocations et de diplomatie des Américains (ils ont envoyé 13 délégations à Pékin au cours des 3 derniers mois dans le but de "négocier") amène la Chine à réagir dans différentes directions.
D’une part, ses actions militaires envers Taïwan deviennent de plus en plus menaçantes : la Chine multiplie des exercices militaires dans le détroit de Taiwan pour accréditer l’idée qu’une éventuelle invasion se prépare, et elle construit également des îles artificielles sur des récifs controversés de la mer de Chine pour y installer de nouvelles bases militaires dans le but en particulier de contrôler une zone où 60% du commerce naval mondial passe. Elle intensifie également la course aux armements pour renforcer son appareil militaire, en particulier sa flotte de guerre. Enfin, elle multiplie les déclarations martiales : ainsi, le ministre chinois de la Défense, Wei Fenghe, a déclaré : « Si quelqu'un ose séparer Taiwan de la Chine, nous n'hésiterons pas à nous battre. Nous nous battrons coûte que coûte et jusqu'au bout. C'est la seule option ».
Cette agressivité ne se manifeste d’ailleurs pas seulement envers les États-Unis mais également envers ses voisins : Pékin est aux prises avec l’Inde dans un conflit territorial qui mène régulièrement à des affrontements armés ; la réaction de la Chine face au déversement par le Japon d'eaux contaminées par les radiations dans l'océan Pacifique est un autre exemple de l'acrimonie dans les relations entre les deux nations, la première ayant interdit l'entrée des produits marins japonais sur son territoire, sachant que l'industrie de la pêche japonaise est très importante pour l'économie nippone. Sur le plan économique, la Chine a aussi pris des mesures de rétorsion envers les États-Unis, par exemple en décidant d'interdire, début septembre, l'usage des iPhones dans ses services publics. Si cela a fait perdre à Apple immédiatement 200 milliards de dollars en bourse, l'aspect irrationnel de la mesure apparaît toutefois à travers le fait que la Chine est le principal fabricant de ces téléphones portables et qu’il est possible à cause de la mesure qu'Apple soit amené licencier des travailleurs chinois.
D’autre part, la Chine s’est lancée dans une opération diplomatique de grande envergure visant à montrer qu’elle est une « force de paix » et que ce sont les Américains qui mènent une politique guerrière. Elle a été l’artisan de la réconciliation spectaculaire entre l’Iran et l’Arabie Saoudite et a même offert ses bons offices pour des négociations de paix entre la Russie et l’Ukraine. Lors de la récente réunion des BRICS en Afrique du Sud, Xi Jinping a poussé à l'expansion des BRICS en proposant 6 nouveaux membres et la création d'une monnaie commune ; si la dernière proposition s’est heurtée à l’hostilité de l’Inde, l'Arabie saoudite, l'Iran, les Émirats Arabes Unis, l’Égypte, l'Éthiopie et l'Argentine ont été intégrés comme nouveaux membres. Cette politique chinoise révèle son influence croissante au Moyen-Orient. En l'absence d'une capacité militaire capable de rivaliser avec les États-Unis, la Chine utilise surtout la « diplomatie des crédits financiers » pour gagner de l'influence dans le monde. Cependant, cette arme comporte de nombreux risques. Ainsi par exemple, la faillite du Sri Lanka empêche la Chine d’annuler la dette du Pakistan pour le moment, vu le risque d’extension du problème du remboursement.
L’absence de Xi Jinping à réunion du G20 à New Delhi en septembre constitue une première pour le président chinois qui assistait toujours aux réunions de ce groupe de pays et illustre bien le dilemme dans lequel se trouve la Chine : d’un côté, Xi a voulu montrer qu’il ne tient plus à reconnaître l’ordre mondial dicté par les États-Unis et découlant de la seconde guerre mondiale ; mais fondamentalement, son absence est un aveu de faiblesse face à l’agressivité américaine dans l’Indo-Pacifique, au renforcement des relations entre les États-Unis et l’Inde de Modi et à ses propres difficultés économiques et politiques.
Face à l’offensive américaine, la Chine manœuvre pour gagner du temps, mais les Américains ne sont pas disposés à le lui accorder. Les provocations américaines et leur politique d'enfermement s’accentuent visant à étrangler le dragon chinois, ce qui ne peut qu’accentuer l’imprévisibilité de la situation et le risque de réactions irrationnelles qui multiplieront les confrontations guerrières et intensifieront le chaos.
09.10.23 / Fo & RH
Notre camarade Miguel nous a quittés. Né en 1944, il s'est révolté très jeune contre cette société de barbarie et d'exploitation qu'est le capitalisme. Il comprenait la nécessité de lutter pour une nouvelle société, mais en même temps, ce qui se passait en URSS, présentée comme la "patrie du socialisme", le faisait beaucoup douter de ce soi-disant "communisme". À cette époque, d'autres "alternatives" étaient en vogue. L'une d'entre elles était la Yougoslavie de Tito, un pays "non aligné"[1] offrant un "socialisme autogéré". Il y a émigré, étudié et travaillé, et s'est vite rendu compte qu'il n'y avait rien de socialiste dans ce pays, qu'il s'agissait d'une autre des nombreuses variantes du capitalisme d'État. De cette expérience décevante est née sa conviction qu'aucune des "Mecques du socialisme" (Russie, Yougoslavie, Albanie, Chine, Cuba, etc.) n'était du communisme ni même "en transition vers le communisme", mais qu'il s'agissait d'États capitalistes où l'exploitation régnait avec la même fureur que dans les pays officiellement capitalistes.
De retour en Espagne, il a travaillé dans une entreprise très importante, Standard Eléctrica. C'était un ouvrier conscient et combatif, qui participait activement aux nombreuses grèves qui secouaient alors l'Espagne, dans le cadre du renouveau historique du prolétariat dont l'expression la plus avancée fut la grande grève de mai 68 en France. C'était l'époque (1972-76) où la dictature franquiste était incapable de faire face à l'immense vague de luttes et où la bourgeoisie envisageait la fameuse "transition", pour passer de la dictature franquiste à la dictature démocratique, c'est-à-dire que l'État capitaliste abandonnait le franquisme et son catholicisme national comme des vieilleries inutiles et s'entourait d'armes démocratiques pour mieux affronter la classe ouvrière : syndicats "ouvriers", élections, "libertés"...
Rapidement, le camarade se forge une seconde conviction : les syndicats, tant le vieux syndicat vertical du franquisme que les "syndicats ouvriers" (CCOO, UGT et compagnie) sont des organes de l'État bourgeois, des serviteurs inconditionnels du capital, prêts à saboter les grèves, à diviser les travailleurs, à les détourner dans des voies sans issue. Membre de l'UGT, il finit par déchirer sa carte de membre après être intervenu dans une assemblée.
Cette période lui apporte aussi une autre expérience concluante : affilié à l'un des nombreux groupes trotskistes (la Ligue Communiste), il souffre dans sa chair de ce qu'est le gauchisme, celui qui se charge avec un langage ouvriériste radical de récupérer les militants qui rompent avec le PC ou les syndicats et recherchent une véritable alternative prolétarienne internationaliste. Ils critiquaient l'URSS, mais appelaient à la défendre en tant qu'"État ouvrier dégénéré" ; ils prétendaient être "contre la guerre impérialiste", mais soutenaient la guerre au Viêt Nam et d'autres guerres impérialistes au nom de la "libération nationale" ; ils critiquaient les syndicats, mais appelaient à y participer pour les "gagner pour la classe" ; ils critiquaient les élections, MAIS appelaient à voter pour "gagner un gouvernement ouvrier PC-PSOE" ; ils parlaient de "démocratie dans l'organisation", mais c'était un panier de vipères où les différents gangs se battaient à mort pour le contrôle de l'organisation en recourant aux manœuvres, à la calomnie et à toutes les bassesses imaginables.
Ni le cauchemar du "socialisme autogestionnaire" yougoslave, ni le sabotage syndical, ni la souricière du gauchisme n'ont empêché le camarade de rechercher des positions véritablement communistes. Dans cette recherche, il a contacté le CCI et a entrepris une série de discussions très approfondies, tirant des leçons de toutes les expériences qu'il avait vécues, pour finalement décider d'y adhérer en 1980.
Depuis lors, il a été un militant fidèle à la cause du prolétariat, réfléchissant et intervenant toujours dans les réunions, essayant de contribuer à l'élaboration commune de nos positions. Il a surtout été très actif dans les luttes de classe, participant en tant que travailleur à de nombreuses luttes (Telefonica, Standard), ainsi qu'à des luttes telles que Delphi, SEAT, les réunions de chômeurs, etc. Il n'hésitait pas à intervenir dans les assemblées, à affronter les manœuvres syndicales, à proposer des mesures pour renforcer l'assemblée et à chercher à étendre la lutte pour rompre l'isolement. De même, il se rendait dans les réunions où il pouvait y avoir des discussions d'intérêt pour la clarification révolutionnaire où il n'hésitait pas à intervenir de façon claire et courageuse en défendant les positions du CCI.
Il a également beaucoup contribué à la diffusion de la presse. Il distribuait régulièrement nos publications dans les librairies, les bibliothèques, il était constamment à la recherche de nouveaux centres de distribution. Lors des manifestations, assemblées, rassemblements, etc., il était le premier à diffuser la presse de la CCI avec un enthousiasme et une persévérance tout à fait exemplaires.
Il était toujours disponible pour les activités de l'organisation et menait un travail enthousiaste de collecte de presse et de livres révolutionnaires, mais aussi sur tous les sujets intéressant la lutte révolutionnaire de la classe ouvrière. La bibliothèque qu'il a réussi à constituer est un trésor pour la transmission des traditions et des positions des organisations communistes.
Il est resté militant jusqu'à la dernière minute. Atteint d'une maladie douloureuse, il demandait à tous les camarades qui lui rendaient visite quelles avaient été les discussions, il nous demandait de lui lire les textes internationaux de l'organisation, il écoutait avidement tout ce qu'on lui disait. Il était, tout simplement, UN MILITANT COMMUNISTE DU PROLETARIAT. C'est avec une grande tristesse que nous écrivons ces lignes, mais nous le faisons déterminés et encouragés par son militantisme, prêts à continuer le combat et à gagner des jeunes qui, aujourd'hui, seront confrontés aux pièges qu'il a dû surmonter et chercheront les réponses qu'il a trouvées et qui ont motivé toute sa vie.
[1] À l'époque, il existait ce que l'on appelait le "mouvement des non-alignés", des pays qui prétendaient se situer en dehors des deux blocs impérialistes qui dominaient le monde : les États-Unis et l'URSS. L'un de ses promoteurs était Tito, le président yougoslave qui fut l'une des vedettes de la célèbre conférence de Bandung en 1955.
Nous publions ci-dessous un courrier de lecteur signé Tibor, suivi de notre réponse. Nous ne pourrons traiter ici de l’ensemble des points soulevés par ce texte très riche, comme nous ne considérons pas notre réponse comme un point final au débat. Au contraire, nous encourageons tous nos lecteurs, et Tibor lui-même évidemment, à se saisir de ce début d’échanges pour poursuivre la discussion, par de nouveaux courriers ou lors de nos réunions publiques et permanence.
Chers camarades,
Voici comment Friedrich Engels décrivait les émeutes de la bière en Bavière qui eurent lieu au début du mois de mai 1844 : « La population laborieuse s’est regroupée en masse, a marché dans les rues, a attaqué des bâtiments officiels, brisé des vitres et détruit tout ce qui se trouvait sur son passage pour protester contre la hausse du prix de sa boisson préférée. […] Maintenant que le peuple a, pour la première fois, pris conscience qu’il pouvait modifier le système fiscal en effrayant le gouvernement, il apprendra vite qu’il est tout aussi facile de l’effrayer pour des affaires encore plus importantes. » (Souligné par moi, Tibor). Il pourrait donc apparaître a priori que la position authentiquement marxiste sur les émeutes soit un acquis du patrimoine révolutionnaire. En réalité, il n’en est rien. Ainsi, à l’occasion des émeutes de juin 2023 s’étant déclarées en France à la suite du meurtre du jeune Nahel par la police, les organisations de la gauche communiste ont défendu des positions parfois radicalement opposées. Tandis que certaines organisations ont salué ce mouvement, tout en insistant de façon plus ou moins prononcée sur ses limites évidentes, d’autres groupes, comme le CCI auquel s’adresse ce courrier, n’ont pas manqué de dénoncer l’impasse des « violences aveugles ». Ces divergences de taille montrent que loin d’être une évidence, la question des émeutes mérite de faire l’objet d’une clarification et d’une confrontation. C’est ce que ce courrier cherche à faire.
Les émeutes des banlieues s’inscrivent-elles sur le terrain de la classe ouvrière ?
Contrairement à ce qu’affirme l’extrême-gauche du capital, « tout ce qui bouge » n’est pas nécessairement « rouge », ou, exprimée de façon moins caricaturale, tout mouvement social n’exprime pas nécessairement la lutte de classe du prolétariat. Afin de savoir si un mouvement s’inscrit ou non sur le terrain du prolétariat, il importe de procéder avec méthode et de répondre à un certain nombre de questions. Schématiquement, les marxistes disposent de plusieurs moyens pour identifier la nature de classe d’un mouvement : la composition sociale des participants et participantes ; les méthodes et moyens de lutte employés ; la nature de classe des revendications. Une fois ces points envisagés, ce que nous allons faire dans la suite de ce courrier, il importe encore de replacer cette analyse dans une perspective dynamique et historique, ce qui sera fait dans un second temps.
Causes et composition sociale des émeutes
Commençons tout d’abord par la composition sociale des émeutiers. A priori personne ne nie l’appartenance de la majorité des émeutiers au prolétariat. Ce serait en effet faire preuve d’une méconnaissance évidente de la situation dans les banlieues françaises que de nier l’appartenance d’une majorité de ses habitants et habitantes à la classe ouvrière. Quand ils ne sont pas confrontés au chômage et à la pauvreté, ces prolétaires travaillent pour de grandes plateformes logistiques (Amazon) ou dans un auto-entrepreneuriat fictif visant à dissimuler la forme salariale d’exploitation (Uber, Deliveroo, etc.). Pour tout matérialiste, attaché à identifier les causes économiques et sociales qui produisent en dernière instance ces émeutes, il est évident que ces soulèvements s’expliquent d’une part par le fait que cette fraction du prolétariat est soumise d’un côté à une exploitation forcenée, se caractérisant notamment par une plus grande misère, un chômage plus important ou encore l’absence des palliatifs habituels (services publics). D’autre part, ils ont également pour causes une répression étatique sans limites, avec humiliations, contrôles au faciès, meurtres et un véritable racisme d’État encouragé par la police et la justice. Ces émeutes sont donc une réaction directe à une exploitation et à une répression de classe, ce que tout révolutionnaire devrait saluer comme une rupture du statu quo et un refus par une fraction du prolétariat de continuer à subir des conditions de vie et de travail insupportables. Quant aux arguments voyant dans les jeunes émeutiers une incarnation du sous-prolétariat avec ses délinquants et autres voyous, ceux-ci ne résistent pas à l’analyse dans la mesure où ce sont précisément dans les quartiers contrôlés par les dealers que rien n’a bougé, du fait de la nécessité pour ces groupes criminels de maintenir les « affaires » là où les émeutes représentent une menace pour ce commerce. Plus, ce sont même parfois les dealers qui ont agi pour mettre un terme aux émeutes. Si le CCI semble bien voir la composition sociale prolétarienne des émeutiers et les causes sociales et économiques de leur combat, il ne voit même pas ce qu’il y a de progressiste dans ce refus de continuer à subir sans broncher la violence de classe (alors même qu’il se réjouit, à raison, des nombreux slogans « enough is enough » et « trop c’est trop » que l’on rencontre dans les autres mouvements sociaux à l’échelle mondiale).
Méthodes et moyens de lutte
Il est néanmoins évident que les causes et la composition sociale d’un mouvement ne sauraient suffire à prouver la nature de classe d’un mouvement. Cela nous conduit à aborder la question des méthodes de lutte. Et de toute évidence, c’est là le cœur de mon désaccord avec l’analyse du CCI. La thèse du CCI s’exprime de la façon suivante : les émeutes sont un danger pour le prolétariat. Nous avons déjà mentionné qu’Engels soutenait en 1844 la forme émeutière de lutte. De nombreux groupes prolétariens ont défendu des positions similaires. Un exemple parmi d’autres est le groupe résistant du troisième camp OCR pendant la Seconde Guerre mondiale qui mentionne parmi les luttes politiques à caractère prolétarien, les luttes anti-police et les émeutes à caractère revendicatif. À rebours de ces positions traditionnelles et historiques, citons l’article du CCI : « La classe ouvrière possède ses propres méthodes de lutte qui s’opposent radicalement aux émeutes et aux simples révoltes urbaines. La lutte de classe n’a strictement rien à voir avec les destructions et la violence aveugles, les incendies, le sentiment de vengeance et les pillages qui n’offrent aucune perspective. » En contrepoint, citons à nouveau l’article de Friedrich Engels : « La population laborieuse s’est regroupée en masse, a marché dans les rues, a attaqué des bâtiments officiels, brisé des vitres et détruit tout ce qui se trouvait sur son passage pour protester contre la hausse du prix de sa boisson préférée. […] La police, qui est comme partout particulièrement impopulaire dans le peuple, était violemment attaquée, battue et maltraitée par les émeutiers. » Cela suffit à prouver que sur cette question, le CCI révise l’acceptation marxiste de la violence, en rejetant par principe la violence spontanée et incontrôlée. Au contraire, les marxistes, bien loin de dénoncer les violences, comme n’importe quel vulgaire bourgeois ou comme le groupe gauchiste Lutte ouvrière (NB : le CCI se plaît à rejeter toute critique de ses positions sur les émeutes comme exprimant une position en tous points similaires à celle des groupes gauchistes, trotskistes, maoïstes, anarchistes, etc. Comment explique-t-il que sa position de dénonciation de la violence aveugle et sans perspectives des émeutes soit la même, mot pour mot, que celle du groupe gauchiste Lutte ouvrière ?), défendent la même perspective que Marx quand il écrivait dans l’Adresse de la Ligue des Communistes de 1850 : « Bien loin de s’opposer aux prétendus excès, aux exemples de vengeance populaire contre des individus haïs ou des édifices publics auxquels ne se rattachent que des souvenirs odieux, il faut non seulement tolérer ces exemples, mais encore en assumer soi-même la direction ». (Souligné par moi, Tibor). Remarquez que dans la phrase du CCI, la notion de « vengeance » est opposée à la lutte de classe tandis que chez Marx, elle est non seulement tolérée mais doit également être organisée par les révolutionnaires communistes. Ce que ces exemples montrent, c’est que le CCI rompt avec l’analyse marxiste de la violence de classe, se refusant, pour des raisons idéalistes et métaphysiques, à soutenir la violence, dès lors qu’elle est spontanée ou minoritaire, et ce même si c’est une partie de la classe qui y a recours. À un niveau plus fondamental, c’est sur le rapport entre violence et conscience que le CCI révise le marxisme. Pour lui, une lutte consciente sera la moins violente possible. Inversement, une lutte violente témoignera de la faiblesse du prolétariat. C’est en opposition totale avec les appels de Marx, d’Engels, de Lénine, de Trotsky, de Miasnikov ou encore de Bordiga à la terreur de classe. La lutte de classe c’est, comme l’affirmait Marx en reprenant une formule de Georges Sand, « le combat ou la mort, la lutte sanguinaire ou le néant. C’est ainsi que la question est invinciblement posée. » Dès lors, les formes de violence spontanées et minoritaires, loin d’être des impasses, témoignent d’une conscience, même embryonnaire, de cette réalité. C’est un point d’appui pour la lutte future du prolétariat. Le principal reproche que le CCI fait à cet argument est que la violence contribue à la division du prolétariat alors même que le but de la lutte de classe est la recherche d’une unité toujours plus grande. De toute évidence, il s’agit là d’une nouvelle position dogmatique et métaphysique du CCI. L’unité n’est pas une fin en soi, elle n’est qu’un moyen vers le but qui est celui de contribuer à la conscientisation du prolétariat qu’il a des intérêts qui lui sont propres, qui viennent s’opposer radicalement à ceux de la bourgeoisie, nécessitant dès lors une offensive finale contre la bourgeoisie et pour l’instauration du communisme. Défendre l’unité comme un dogme à chaque moment de la lutte est une erreur dangereuse. Au cours d’un épisode révolutionnaire, l’unité n’est pas une donnée initiale, elle ne représente qu’une perspective à moyen ou long-terme. Cela s’explique par l’hétérogénéité de la conscience de classe au sein du prolétariat. Un exemple suffira à prendre conscience de ce fait : à l’automne 1918, pendant la révolution allemande, les positions stratégiques et tactiques de Karl Liebknecht devaient nécessairement contribuer à diviser le prolétariat entre avant-garde consciente et arrière-garde restée sur le terrain bourgeois. Ce sont précisément les sociaux-démocrates qui dénonçaient Liebknecht comme un diviseur et se faisaient les parangons de l’unité. Avec ses appels métaphysiques à l’unité, le CCI aurait donc dû se trouver aux côtés du SPD. Heureusement, il est trop révolutionnaire pour se laisser mystifier par ses propres erreurs théoriques. Dès lors, ce que cet exemple illustre, c’est qu’il est erroné de demander à toute lutte de contribuer à l’unité. Si celle-ci reste une perspective, elle ne saurait être atteinte au début d’un mouvement et les révolutionnaires n’ont absolument pas à craindre de briser l’unité si cela bénéficie, comme avec le recours à la violence, à sa lutte de classe.
La nature de classe des revendications
Enfin, la dernière dimension à étudier est celle des revendications et de leur nature de classe ou non. C’est là que s’exprime toute la faiblesse de ces émeutes. La clarté des revendications et des perspectives qu’exprime un mouvement est le produit de la conscience manifestée par ce mouvement. En l’occurrence, il est indéniable que cette conscience de classe était seulement embryonnaire et que les participants et participantes n’avaient pas conscience d’appartenir à une classe sociale aux intérêts communs, à savoir le prolétariat. Cela se manifeste de façon extrêmement claire par le fait qu’outre les violences de classe (contre la police, les mairies, les préfectures, les centres commerciaux, les prisons et autres incarnations du capitalisme et de l’État bourgeois répressif), les émeutiers s’en sont également pris à leur propre classe, que ce soit physiquement en prenant à partie des prostituées (sans doute pour des motifs de puritanisme complètement étrangers à la classe ouvrière) ou matériellement en attaquant des voitures (de prolétaires !), des écoles ou encore des hôpitaux, services publics, qui bien que simples palliatifs, restent malgré tout utile pour la vie quotidienne d’une grande majorité du prolétariat. Le CCI a donc raison quand il affirme que ces luttes ne contribuent pas à l’unification du prolétariat. Mais à cela, deux remarques sont immédiatement nécessaires. Contrairement à ce qu’il affirme quand il prétend que les émeutes sont condamnées par une majorité du prolétariat des banlieues, les témoignages tendraient plutôt à montrer le soutien des aînés à la révolte des jeunes. Néanmoins, il ne s’agit ici que de témoignages, et il est absolument impossible pour des révolutionnaires que d’évaluer scientifiquement le degré d’adhésion ou de rejet au sein du prolétariat des banlieues vis-à-vis des émeutes. La seconde remarque à faire est que même s’il est évident que la bourgeoisie fait et fera tout son possible pour diviser le prolétariat en insistant sur la violence et les limites de ces luttes pour provoquer l’indignation du reste du prolétariat, la tâche des révolutionnaires, plutôt que de crier avec les loups et de mêler ses cris à ceux de la bourgeoisie et de certains prolétaires, est bien plutôt de refuser cette division et de contribuer par sa propagande à montrer que tous ces prolétaires, qu’ils participent aux émeutes, ou qu’ils les réprouvent, contaminés par la propagande mensongère des médias bourgeois, appartiennent à une seule et même classe et ont des intérêts communs. C’est cette tâche que le CCI abandonne quand il se contente de dénoncer les émeutes.
Une analyse comparée de la lutte contre la réforme des retraites et des émeutes au niveau de la conscience
En définitive, quel est le degré de conscience de ces luttes ? Tout d’abord, il importe de replacer ces luttes dans leur dynamique historique. Elles surgissent à la suite de décennies de recul de la conscience de classe à l’échelle mondiale (depuis au moins les années 1980 et les nombreuses défaites rencontrées par le prolétariat). Il serait absurde (et le CCI en convient) de reprocher aux luttes actuelles de ne pas être au niveau de la conscience des années 1970, et a fortiori, des années 1920. Pourtant, alors que le CCI en convient pour les luttes économiques, il rejette cet argument pour les émeutes et se contente de dénoncer l’absence de conscience. Au contraire, une analyse comparée des luttes contre la réforme des retraites et des émeutes dresse un tout autre tableau, beaucoup plus dialectique et anti-schématique, que celui du CCI. C’est ce que je me propose de faire pour conclure ce courrier.
Être conscient d’être un prolétaire implique trois choses : 1) la conscience d’appartenir à une seule et même classe exploitée avec des intérêts communs ; 2) la conscience d’avoir des intérêts antagoniques et radicalement opposés à ceux de la bourgeoisie ; 3) la nécessité de s’auto-organiser hors de tout cadre bourgeois. Or, il apparaît qu’au regard de ces trois critères, chacun de ces deux mouvements est le miroir inversé de l’autre. Ainsi, la lutte contre la réforme des retraites doit être saluée pour sa massivité et sa tendance à l’unification de l’ensemble du prolétariat, indépendamment du métier, de l’âge, du genre, etc. (même si les impasses localistes et corporatistes ont été encouragées par les syndicats, et que le prolétariat n’a pas été encore en mesure de les rejeter). C’est un point de départ salutaire pour de futures luttes. Par contre, les deux autres dimensions ont manqué cruellement. L’encadrement syndical, qui s’est maintenu du début à la fin du mouvement, a conduit à l’organisation de manifestations-promenades guillerettes et légalistes où la haine de la bourgeoisie et la compréhension de la nécessité d’une lutte radicale et violente contre la classe ennemie faisaient complètement défaut. De même, l’auto-organisation n’est jamais parvenue à s’exprimer, ce qui est l’une des causes majeures de la défaite du mouvement. À nouveau, ces limites étaient inévitables dans la phase historique actuelle mais elles doivent être dénoncées si le prolétariat veut tirer les leçons de la défaite pour aller de l’avant. Si on observe maintenant les émeutes au regard de ces mêmes trois critères, on constate que l’auto-organisation fait également défaut, non pas dans la mesure où ce mouvement est organisé par la bourgeoisie (syndicats, gauchistes) mais dans la mesure où il n’est pas organisé du tout. Par contre, là où l’unité faisait la force du mouvement contre la réforme des retraites, son absence fait la faiblesse des émeutes. Par l’action de la bourgeoisie et du fait de la faiblesse de la conscience au sein de la classe, les émeutiers ont été opposés au reste du prolétariat, et cette division entre prolétaires n’a jamais été remise en question (y compris par le CCI). Enfin, la dimension de compréhension de la nécessaire lutte contre la bourgeoisie, la haine de l’ennemi, était bien présente dans les émeutes, alors qu’elle était absente dans le cadre de la lutte contre la réforme des retraites.
En conclusion, il ne s’agit donc pas (comme ce fut le cas dans un autre courrier de lecteur dont les enjeux étaient relativement similaires à ceux actuels) de s’interroger sur lequel de ces deux mouvements est le plus radical. Il ne s’agit pas non plus de prendre l’un de ces deux mouvements comme modèle et l’autre comme incarnation de toutes les impasses et de tous les pièges de la bourgeoisie. Il s’agit plutôt, dans le cadre d’une analyse dialectique, attentive à appréhender la nature nécessairement contradictoire des phénomènes sociaux, d’identifier aussi bien les signes d’un réveil de la conscience au sein de la classe ouvrière que les manifestations des faiblesses encore extrêmement importantes de la classe dans le cadre de sa lutte contre la bourgeoisie. Cette tâche qui est celle des révolutionnaires fait clairement défaut dans l’analyse du CCI.
Tibor
Avant tout, nous voulons saluer ce courrier, pour plusieurs raisons :
– Par ce texte, Tibor participe à la nécessité pour les révolutionnaires de débattre, de confronter les divergences et les arguments, afin de parvenir aux positions les plus claires et les plus justes possibles.
– Le camarade a fait un véritable effort théorique pour exposer les différentes positions en jeu et pour fonder sa critique sur l’histoire du mouvement ouvrier.
– Comprendre la réelle nature des émeutes de banlieues et leur impact sur la classe ouvrière est effectivement une question très importante pour l’avenir.
La charge de Tibor contre la position du CCI sur les émeutes des banlieues en France est sévère : « le CCI révise l’acceptation marxiste de la violence » ; « comme n’importe quel vulgaire bourgeois ou comme le groupe gauchiste Lutte ouvrière » ; « pour des raisons idéalistes et métaphysiques » ; « il s’agit là d’une nouvelle position dogmatique et métaphysique du CCI » ; « le CCI aurait donc dû se trouver aux côtés du SPD »…
Nous répondrons à ces critiques par la suite. Mais le plus important est ici de souligner dans quel cadre, Tibor porte ces critiques : « Tandis que certaines organisations ont salué ce mouvement, tout en insistant de façon plus ou moins prononcée sur ses limites évidentes, d’autres groupes, comme le CCI auquel s’adresse ce courrier, n’ont pas manqué de dénoncer l’impasse des “violences aveugles”. Ces divergences de taille montrent que loin d’être une évidence, la question des émeutes mérite de faire l’objet d’une clarification et d’une confrontation. C’est ce que ce courrier cherche à faire ». « Heureusement, [le CCI] est trop révolutionnaire pour se laisser mystifier par ses propres erreurs théoriques ». Autrement dit, le camarade Tibor conçoit bien ce débat au sein du milieu politique prolétarien, dans le camp révolutionnaire. Et c’est dans ce cadre que se placera aussi notre réponse, en se voulant à la fois fraternelle et sans concession.
Commençons directement par ce qui peut paraître comme le socle le plus solide de la démonstration du camarade : ses citations historiques.
C’est en reprenant quelques mots d’Engels puis de Marx que Tibor croit prouver que « le CCI révise l’acceptation marxiste de la violence ». Seulement, l’approche historique nécessite de comprendre les écrits dans leur contexte, dans leurs combats et dans leur évolution.
Quand Engels décrit les émeutes de la bière de Munich, on est en 1844, l’Allemagne est encore la Prusse, le roi Louis Ier gouverne et la féodalité s’accroche au pouvoir contre les assauts de la bourgeoisie naissante. Le mouvement prolétarien est dans sa phase d’immaturité, et ses luttes consistent le plus souvent à pousser le plus loin possible les avancées de la bourgeoisie révolutionnaire contre la féodalité réactionnaire. L’insurrection de juin 1848 en France n’a pas encore eu lieu. Or, c’est ce mouvement qui fera apparaître pour la première fois avec netteté le clivage de classe et la force autonome du prolétariat capable de se dresser directement face à la République bourgeoise : « fut livrée la première grande bataille entre les deux classes qui divisent la société moderne ». (1) Quatre années plus tôt, en 1844, au-delà de toute l’immaturité et des limites du mouvement lié à l’époque, Engels salue donc la révolte de deux-mille ouvriers et la prise de conscience de leur force collective parce qu’il s’agit alors d’un petit pas en avant.
Quant à la citation de Marx, datée de 1850, le camarade effectue presque un contresens. La « vengeance populaire contre des individus haïs ou des édifices publics » qu’il fallait « tolérer » consistait, en l’occurrence, à « mettre à exécution [les] présentes phrases terroristes » de la petite-bourgeoisie démocratique dans le contexte de la lutte de la bourgeoisie allemande contre la monarchie et ses palais. Ce texte ne cesse d’ailleurs d’insister sur la nécessité pour le prolétariat de « s’organiser » par lui-même et de « centraliser » le plus possible son combat : « … il faut que les ouvriers soient armés et bien organisés. Il importe de faire immédiatement le nécessaire pour que tout le prolétariat soit pourvu de fusils, de carabines, de canons et de munitions et il faut s’opposer au rétablissement de l’ancienne garde nationale dirigée contre les ouvriers. Là où ce rétablissement ne peut être empêché, les ouvriers doivent essayer de s’organiser eux-mêmes en garde prolétarienne, avec des chefs de leur choix, leur propre état-major et sous les ordres non pas des autorités publiques, mais des conseils municipaux révolutionnaires formés par les ouvriers. Là où les ouvriers sont occupés au compte de l’État, il faut qu’ils soient armés et organisés en un corps spécial avec des chefs élus ou en un détachement de la garde prolétarienne. Il ne faut, sous aucun prétexte, se dessaisir des armes et munitions, et toute tentative de désarmement doit être repoussée, au besoin, par la force. Annihiler l’influence des démocrates bourgeois sur les ouvriers, procéder immédiatement à l’organisation propre des ouvriers et à leur armement et opposer à la domination, pour le moment inéluctable, de la démocratie bourgeoise les conditions les plus dures et les plus compromettantes : tels sont les points principaux que le prolétariat et par suite la Ligue ne doivent pas perdre de vue pendant et après l’insurrection imminente ».
Voilà la réalité du mouvement à cette époque, son contexte et ses buts. Quel rapport avec les émeutes des banlieues d’aujourd’hui ? Le camarade croit-il vraiment que les émeutes de cet été ont fait prendre conscience à la classe ouvrière qu’elle pouvait « effrayer le gouvernement » et lui apprendre « qu’il est tout aussi facile de l’effrayer pour des affaires encore plus importantes » ?
Le camarade voit-il maintenant le gouffre qui sépare les récentes émeutes écrasées en moins d’une semaine par la répression policière et les combats de classe des années du milieu du XIXᵉ siècle qui permettaient à Marx et Engels de fixer comme but de « procéder immédiatement à l’organisation propre des ouvriers et à leur armement » ?
Poursuivons. Parce qu’en réalité l’action révolutionnaire de Marx et Engels va à l’exact opposé de ce que croit trouver Tibor dans quelques phrases mal comprises. Dans La situation de la classe laborieuse en Angleterre, publié en allemand en 1845, Engels esquisse les grandes lignes du développement de la révolte de la classe ouvrière : « La première forme, la plus brutale et la plus stérile, que revêtit cette révolte fut le crime. L’ouvrier vivait dans la misère et l’indigence et il voyait que d’autres jouissaient d’un meilleur sort. Sa raison ne parvenait pas à comprendre pourquoi, précisément lui, devait souffrir dans ces conditions, alors qu’il faisait bien davantage pour la société que le riche oisif. Le besoin vainquit en outre le respect inné de la propriété ; il se mit à voler… Mais les ouvriers eurent tôt fait de constater l’inanité de cette méthode. Les délinquants ne pouvaient par leurs vols, protester contre la société qu’isolément, qu’individuellement ; toute la puissance de la société s’abattait sur chaque individu et l’écrasait de son énorme supériorité ».
Ni Marx, ni Engels ne voyaient la violence et l’infraction à la loi comme révolutionnaire en soi et ils étaient prêts à critiquer les actions qui vont contre le développement de la lutte de la classe ouvrière, même quand elles apparaissaient comme spectaculaires et provocatrices. Ainsi, en 1886, Engels a vivement attaqué l’activité de la Fédération sociale-démocrate et son organisation d’une manifestation de chômeurs qui, tout en passant par Pall Mall et d’autres quartiers riches de Londres sur le chemin de Hyde Park, a attaqué des magasins et pillé des boutiques de vin. Engels a fait valoir que peu de travailleurs y avaient pris part, que la plupart des personnes impliquées « étaient sorties pour rigoler et dans certains cas, étaient déjà à moitié bourrées » et que les chômeurs qui y avaient participé « étaient pour la plupart de ce genre qui ne souhaitent pas travailler : des marchands de quatre saisons, des oisifs, des espions de la police et des voyous ». L’absence de la police était « tellement visible que ce n’était pas seulement nous qui croyions qu’elle était intentionnelle ». Quoi qu’on puisse penser de certaines expressions d’Engels aujourd’hui, sa critique essentielle suivant laquelle « ces messieurs socialistes [c’est-à-dire les dirigeants de la FSD] sont déterminés à faire apparaître de façon immédiate un mouvement qui, ici comme ailleurs, réclame nécessairement des années de travail » demeure pleinement valable. La révolution n’est pas le produit du spectacle, de la manipulation ou du pillage.
Aborder l’histoire ex nihilo, en figeant quelques phrases, en les extrayant de leur contexte, en leur faisant dire ainsi ce que l’on espère, comme les religieux font avec leurs versets, n’est-ce pas plutôt cela qui constitue une démarche « dogmatique », « idéaliste » et « métaphysique » ? (2)
Sur de ces fondations historiques bancales, le camarade Tibor élève les murs porteurs de son argumentaire. Selon lui, compte-tenu de la faiblesse actuelle de la lutte du prolétariat, de ses illusions vis-à-vis de l’État, de la démocratie, etc., la « haine » des émeutiers envers les flics et les représentants de l’ordre est un pas en avant :
– « Il s’agit plutôt, dans le cadre d’une analyse dialectique, attentive à appréhender la nature nécessairement contradictoire des phénomènes sociaux, d’identifier aussi bien les signes d’un réveil de la conscience au sein de la classe ouvrière que les manifestations des faiblesses encore extrêmement importantes de la classe dans le cadre de sa lutte contre la bourgeoisie ».
– « … la dimension de compréhension de la nécessaire lutte contre la bourgeoisie, la haine de l’ennemi, était bien présente dans les émeutes, alors qu’elle était absente dans le cadre de la lutte contre la réforme des retraites ».
Pour vérifier cette « analyse dialectique » et effectivement « contradictoire », partons de la description que le camarde fait lui-même de ces fameuses émeutes : « La dernière dimension à étudier est celle des revendications et de leur nature de classe ou non. C’est là que s’exprime toute la faiblesse de ces émeutes. […] Cela se manifeste de façon extrêmement claire par le fait qu’outre les violences de classe (contre la police, les mairies, les préfectures, les centres commerciaux, les prisons et autres incarnations du capitalisme et de l’État bourgeois répressif), les émeutiers s’en sont également pris à leur propre classe, que ce soit physiquement en prenant à partie des prostituées (sans doute pour des motifs de puritanisme complètement étrangers à la classe ouvrière) ou matériellement en attaquant des voitures (de prolétaires !), des écoles ou encore des hôpitaux, services publics, qui bien que simples palliatifs, restent malgré tout utile pour la vie quotidienne d’une grande majorité du prolétariat ».
Nous sommes bien d’accord avec le camarade : pouvoir se déplacer, ne serait-ce que pour aller au boulot, se soigner, apprendre à lire et à écrire… « restent malgré tout utile pour la vie quotidienne d’une grande majorité du prolétariat ». Mais, le camarade peut-il sérieusement affirmer qu’attaquer des prostituées, brûler les voitures de ses voisins, des bus, des écoles, des hôpitaux… en quoi est-ce comparable aux actions violentes du prolétariat des années 1850 ?
Le camarade a raison sur un point, les émeutiers sont très majoritairement des enfants de la classe ouvrière. Il décrit d’ailleurs fort justement la réalité des banlieues : « Ce serait en effet faire preuve d’une méconnaissance évidente de la situation dans les banlieues françaises que de nier l’appartenance d’une majorité de ses habitants et habitantes à la classe ouvrière. Quand ils ne sont pas confrontés au chômage et à la pauvreté, ces prolétaires travaillent pour de grandes plateformes logistiques (Amazon) ou dans un auto-entrepreneuriat fictif visant à dissimuler la forme salariale d’exploitation (Uber, Deliveroo, etc.) ». Et les émeutiers sont la partie la plus écrasée, rejetée, exclue de cette classe ouvrière précarisée. Le camarade y voit là une preuve de la nature ouvrière de leurs explosions de violences. En réalité, justement à cause de l’absence encore aujourd’hui d’un mouvement ouvrier suffisamment puissant pour entraîner dans le sillage de sa lutte les parties les plus affaiblies d’elles-mêmes et toutes les couches de la société, cette jeunesse ouvrière marginalisée ne peut que sombrer dans le nihilisme, la violence aveugle, la haine et la destruction. Voilà quelle réalité éclairent les voitures, les bus et les écoles brûlées. Une explosion de colère qui se retourne contre la classe ouvrière elle-même.
Oui, mais ils ont aussi brûlé des « centres commerciaux », « incarnations du capitalisme » entend-on protester le camarade Tibor. Il y a là un malentendu entre le romantisme du camarade qui voit ces émeutes de loin et les émeutiers eux-mêmes. Il y a en effet eu des magasins pillés et des centres commerciaux incendiés. Mais pour les émeutiers, il ne s’agissait pas d’attaquer le capitalisme et ses symboles. Bien au contraire ! Ces attaques reflètent la domination de la culture marchande plutôt qu’un défi à celle-ci. La notion de « shopping prolétarien », élaborée par certains, peut sembler opposée aux lois et à la morale bourgeoises, mais est étrangère au cadre prolétarien de l’action collective pour défendre des intérêts communs. L’acquisition individuelle de marchandises n’échappe jamais réellement aux prémisses les plus basiques de la propriété capitaliste. Au mieux, une telle appropriation individuelle peut permettre à l’individu et à ses proches de survivre un peu mieux qu’avant. C’est compréhensible, mais ce n’est absolument pas une menace pour la domination bourgeoise, ni même une velléité de menace.
Il reste encore ce que le camarade nomme « les violences de classe » : « contre la police, les mairies, les préfectures, les prisons et autres incarnations du capitalisme et de l’État bourgeois répressif ». Ici, ce n’est plus un simple malentendu, c’est du pur aveuglement. Ces émeutes ne sont même pas comparables à l’idéologie des black-blocs qui, eux, s’imaginent vraiment assaillir le capitalisme en s’attaquant à ses symboles. Lors des émeutes, les jeunes balançaient des feux d’artifice sur des commissariats et des caillasses sur les flics sans autre aiguillon que leur rage face aux contrôles incessants, au harcèlement quotidien, aux violences humiliantes, au racisme coutumier et parfois au meurtre, ignominieusement appelé « bavure ». C’est une explosion de colère impuissante. Le camarade connaît cet argument, et il croit y répondre en affirmant : « … quel est le degré de conscience de ces luttes ? Tout d’abord, il importe de replacer ces luttes dans leur dynamique historique. Elles surgissent à la suite de décennies de recul de la conscience de classe à l’échelle mondiale (depuis au moins les années 1980 et les nombreuses défaites rencontrées par le prolétariat). Il serait absurde (et le CCI en convient) de reprocher aux luttes actuelles de ne pas être au niveau de la conscience des années 1970, et a fortiori, des années 1920. Pourtant, alors que le CCI en convient pour les luttes économiques, il rejette cet argument pour les émeutes et se contente de dénoncer l’absence de conscience. Au contraire, une analyse comparée des luttes contre la réforme des retraites et des émeutes dresse un tout autre tableau, beaucoup plus dialectique et anti-schématique, que celui du CCI ». Guy Debord a souvent affirmé que la dialectique pouvait casser des briques, mais nous doutons quand-même de l’utilisation qu’en fait le camarade Tibor dans le cadre émeutier.
Dans ces quelques lignes, il y a une incompréhension, celle de la différence radicale de nature entre le mouvement social contre les retraites et les émeutes. En manifestant, en se regroupant dans la rue, par centaines de milliers, en commençant à se reconnaître comme des travailleurs, en percevant la force d’être unis, les ouvriers se battent sur leur terrain de classe. Quel que soit leur niveau de conscience, leur lutte permet de nourrir leur réflexion et leur organisation. Cette approche dynamique est essentielle. La dialectique, c’est le mouvement. Où mène l’émeute ? Où mènent ces nuits durant lesquelles des gamins de 14-17 ans sortent pour piller les magasins et affronter une police surarmée ? À un développement de la conscience de la classe ouvrière ? À un renforcement de sa capacité à s’organiser ? Absolument pas. Les émeutes mènent à la destruction, au chaos. Elles sont le contraire de la perspective que peut offrir la lutte du prolétariat.
D’ailleurs, on voit déjà comment ces émeutes évoluent décennies après décennies. 2005 en France, 2011 en Angleterre, 2023 de nouveau en France… la tendance est vers de plus en plus de violence et de pillages. Elles touchent des parties de plus en plus larges de la jeunesse, en ne se limitant plus simplement aux banlieues mais en touchant aussi les petites villes de campagne confrontées à l’explosion du chômage et à l’absence d’avenir. Et, en face, une police de plus en plus armée et meurtrière.
Pour se convaincre de la différence de nature entre ces deux types de mouvements, le camarade devrait se pencher sur ce qu’en dit la bourgeoisie. Ce que dit et fait « l’ennemi de classe » est toujours riche en enseignements. À l’échelle internationale, les émeutes sont chaque fois sur-médiatisées. Les journaux se répandent en images chocs, c’est au journaliste qui montrera la plus grosse flamme. En 2005, la Une des journaux aux États-Unis titraient « Paris is burning » (Paris brûle). La bourgeoisie serait-elle devenue suicidaire en exposant ainsi de si belles preuves de « la haine de l’ennemi de classe » ? Ou bien idiote en faisant la publicité de luttes représentant une avancée pour la conscience révolutionnaire du prolétariat ?
Une autre hypothèse est peut-être plus crédible : la bourgeoisie étale les émeutes parce que ces destructions étayent sa propagande, diffusent l’idée que toute révolte est destruction, que toute violence mène au chaos. En accentuant la peur, la bourgeoisie profite des émeutes pour pousser au repli, pour atomiser, pour enfoncer le clou du sentiment d’impuissance et, in fine, pour présenter l’État comme le garant de l’ordre et de la protection.
Par contre, quand un mouvement social se développe, le black-out est la règle. Les informations sont diffusées au compte-gouttes. Que sait-on des grèves actuelles aux États-Unis ? Rien, mis à part que Biden et Trump sont allés rendre visite aux grévistes. Quelles images ont été diffusées lors du mouvement social en France ? Celles de poubelles qui brûlent ! Celles des black-blocs s’affrontant aux rangées de CRS ! Quand des millions de manifestants se rassemblent sur un terrain de classe, les médias braquent leur projecteur sur dix poubelles en flammes et cinquante jeunes recouverts de noir balançant des pavés ! En 2006, lors du mouvement contre le CPE en France, quand des milliers d’étudiants précaires se rassemblaient en assemblées générales et attiraient à eux, dans la rue, de plus en plus de travailleurs, de chômeurs, de retraités, le grand journal Times, dont la portée et la réputation internationale n’est plus à faire, titrait : « Riots » (« Émeutes ») ! N’est-ce pas là un élément qui devrait lui aussi faire réfléchir le camarade ?
Pour Tibor, se confronter directement à la police, s’attaquer aux commissariats et autres bâtiments étatiques est un pas en avant vers la reconnaissance de « l’ennemi de classe ». Mais n’est-ce pas précisément le piège qu’a tendu la bourgeoisie à la classe ouvrière lors du dernier mouvement en France ? En donnant l’ordre à ses flics de provoquer, d’exciter, que cherchait-elle si ce n’est de faire dégénérer les manifestations dans la violence stérile ? Pour faire peur, pour décourager à venir se rassembler dans la rue, pour empêcher toute discussion et développement de la conscience.
C’est là un piège classique. Déjà, en mai 1968, les premiers à jeter des pavés pour entraîner derrière eux les plus combatifs dans une bagarre perdue d’avance avec les CRS étaient les infiltrés, les traîtres, les indics. Parce que ce type de confrontation aux flics ne sert pas la classe ouvrière, elle sert la classe dominante ! L’histoire du mouvement ouvrier nous enseigne que la meilleure réaction face ce piège est l’exact opposé de la confrontation stérile, l’exact opposé de la tentation émeutière. En ne cédant pas aux provocations lors du mouvement contre les retraites en France, les travailleurs se sont inscrits dans une longue tradition prolétarienne.
Voilà ce que nous écrivions en 2006 déjà : « Les étudiants et les jeunes en lutte ne se font aucune illusion sur le rôle des prétendues “forces de l’ordre”. Elles sont les “milices du capital” (comme le scandaient les étudiants) qui défendent, non pas les intérêts de la “population” mais les privilèges de la classe bourgeoise. […] Cependant, certains de ceux qui étaient venus prêter main forte à leurs camarades enfermés dans la Sorbonne ont tenté de discuter avec les gardes mobiles […]. Ceux qui ont essayé de discuter avec les gardes mobiles ne sont pas des naïfs. Au contraire, ils ont fait preuve de maturité et de conscience. Ils savent que derrière leurs boucliers et leurs matraques, ces hommes armés jusqu’aux dents sont aussi des êtres humains, des pères de famille dont les enfants vont être eux aussi frappés par le CPE. Et c’est ce que ces étudiants ont dit aux gardes mobiles dont certains ont répondu qu’ils n’avaient pas d’autre choix que d’obéir ». (3)
Voilà ce qu’écrivait Trotski au sujet de la confrontation d’avec les Cosaques, ces « perpétuels fauteurs de répression et d’expéditions punitives » (4), en 1917 : « Cependant, les Cosaques attaquaient la foule, quoique sans brutalité […] ; les manifestants se jetaient de côté et d’autre, puis reformaient des groupes serrés. Point de peur dans la multitude. Un bruit courait de bouche en bouche : “Les Cosaques ont promis de ne pas tirer”. De toute évidence, les ouvriers avaient réussi à s’entendre avec un certain nombre de Cosaques.[…]. Les cosaques se mirent à répondre individuellement aux questions des ouvriers et même eurent avec eux de brefs entretiens […]. Un des authentiques meneurs en ces journées, l’ouvrier bolchevik Kaïourov, raconte que les manifestants s’étaient tous enfuis, en certains points, sous les coups de nagaïka de la police à cheval, en présence d’un peloton de Cosaques ; alors lui, Kaïourov, et quelques autres ouvriers qui n’avaient pas suivi les fuyards se décoiffèrent, s’approchèrent des Cosaques, le bonnet à la main : “Frères Cosaques, venez au secours des ouvriers dans leur lutte pour de pacifiques revendications ! Vous voyez comment nous traitent, nous, ouvriers affamés, ces pharaons [les policiers à cheval]. Aidez-nous !” Ce ton consciemment obséquieux, ces bonnets que l’on tient à la main, quel juste calcul psychologique, quel geste inimitable ! Toute l’histoire des combats de rues et des victoires révolutionnaires fourmille de pareilles improvisations ».
En réalité, derrière ce désaccord sur la nature des émeutes, s’en cache un plus profond : ce qu’est la violence de classe. Nous ne pouvons développer ici ce point. Nous encourageons nos lecteurs à creuser la question et à venir en débattre avec nous, par écrit ou lors de nos réunions publiques.
Notre position est synthétisée dans notre article « Terreur, terrorisme et violence de classe [15] », disponible sur notre site internet. Nous nous limiterons ici à une seule citation : « Dire et redire cette tautologie “violence = violence” et se contenter de démontrer que toutes les classes en usent, pour établir sa nature identique, est aussi intelligent, génial, que de voir une identité entre l’acte du chirurgien faisant une césarienne pour donner naissance à la vie et l’acte de l’assassin éventrant sa victime pour lui donner la mort, par le fait que l’un et l’autre se servent d’instrument qui se ressemblent : le couteau exerçant sur un même objet : le ventre, et une même technique apparemment fort semblable : celle d’ouvrir le ventre. Ce qui importe au plus haut point ce n’est pas de répéter : violence, violence, mais de souligner fortement leur différence essentielle et dégager le plus clairement possible ce en quoi, pourquoi et comment la violence du prolétariat se distingue et diffère de la terreur et du terrorisme des autres classes ».
Pour renverser le capitalisme et construire la véritable communauté humaine mondiale, la classe ouvrière sera obligée, dans le futur, de se défendre aussi par la violence contre la terreur de l’État capitaliste et de toutes les forces d’appoint de son appareil répressif, mais la violence de classe du prolétariat n’a strictement rien à voir avec les méthodes des émeutes des banlieues.
Dans les années à venir, le capitalisme va continuer de plonger dans la crise économique, dans la guerre, dans la dévastation écologique, dans la barbarie. Deux types de mouvements vont se développer : d’un côté, les réactions de désespoir et les explosions de violence nihiliste ; de l’autre, les mouvements sociaux sur le terrain de la classe ouvrière, avec toutes ses faiblesses, mais porteuse de solidarité, de discussion et d’espoir.
Si, pour les révolutionnaires, toutes les réactions des opprimés, tous les cris de douleur et de révolte, attirent la sympathie, la vraie solidarité est celle qui pointe les pièges et les impasses, celle qui participe au développement de la conscience ouvrière, à son organisation et à sa perspective révolutionnaire.
L’effort collectif de clarification doit se poursuivre, parce qu’il s’agit là, à terme, d’une question vitale pour la lutte de la classe ouvrière, et donc pour toute l’humanité.
Pawel, 3 octobre 2023
1 Marx, Lutte de classe en France (1850).
2 Quant à l’appui historique qu’espère trouver le camarade auprès de l’OCR (« Un exemple parmi d’autres est le groupe résistant du troisième camp OCR pendant la Seconde Guerre mondiale qui mentionne parmi les luttes politiques à caractère prolétarien, les luttes anti-police et les émeutes à caractère revendicatif »), c’est un appui qui se dérobe et finit de faire trébucher Tibor. Rappelons simplement ce qu’écrivaient nos ancêtres d’Internationalisme en août 1946 à ce sujet : les OCR ont « séjourné trop longtemps dans le trotskisme, d’où ils ne se sont dégagés que très tard, reproduisant encore, cette agitation pour l’agitation, c’est-à-dire l’agitation dans le vide, faisant de cela le fondement de leur existence en tant que groupe. [...] Dans l’échec de l’OCR, ils ne voient pas la rançon de la formation précipitée d’une organisation qu’ils voulaient achever, et qui fut en réalité artificielle, hétérogène, groupant des militants sur un vague programme d’action, imprécis et inconsistant. » (Internationalisme n° 12). De la quarantaine de militants constituants l’OCR en 1944, seulement un an après, dès la fin de la guerre, une partie rejoint le bordiguisme et l’autre moitié se tourne vers… l’anarchisme. Cette organisation disparaîtra totalement en 1946. Cette référence historique qui mène à la faillite n’est pas due au hasard, elle est le résultat logique de la position défendue par le camarade. C’est vers ce genre de références et d’exemples que mène le chemin emprunté par ce courrier.
3 « Les CRS à la Sorbonne : Non à la répression des enfants de la classe ouvrière ! [16] » (Tract de 2006).
4 Histoire de la Révolution russe (1931).
Comme nous avons pu le rappeler dans bon nombre de nos articles, les gauchistes sont les pires et les plus sournois va-t-en-guerre. Ils utilisent un langage « marxisant » et toutes sortes de contorsions pour tenter de pousser les prolétaires à accepter non seulement de soutenir un camp dans les conflits impérialistes, mais aussi, quand c’est possible, de les enrôler comme chair à canon. Si les trotskistes sont de fervents défenseurs du militarisme, les anarchistes ne sont pas en reste. (1) Eux aussi s’avèrent être des sergents recruteurs de la pire espèce et mêmes de très bons petits soldats. Ainsi, comme le démontre un lien sur un site anarchiste [19] en rapport avec la CNT « Vignoles », une réunion publique tenue par des anarchistes ukrainiens déverse une infâme propagande guerrière. Ces rabatteurs pour le massacre impérialiste s’expriment de la sorte : « Nous, “Колективи Солідарності / Solidarity Collectives” (anciennement “Operation Solidarity”), sommes un groupe anti-autoritaire d’Ukrainiennes et Ukrainiens qui se sont regroupé·es lorsque l’invasion russe a commencé. Notre objectif est de soutenir nos camarades qui se battent au front et d’aider celles et ceux qui sont victimes de l’invasion russe […] L’Ukraine n’a pas d’autre choix, globalement, que de se défendre par les armes. C’est pourquoi de nombreux Ukrainiens et Ukrainiennes, y compris des camarades anti-autoritaires, voir anti-militaristes, ont rejoint des unités armées, volontairement et consciemment ». (2) En promouvant de façon aussi cynique et décomplexée le recrutement pour le front, ces anarchistes assument pleinement leur rôle de rabatteurs pour le massacre impérialiste et alimenter le militarisme.
Ces crapules, qui font la grande fierté de la CNT « Vignoles », osent même réclamer… des équipements militaires ! Parmi les beaux jouets demandés, on se contentera de ne relever qu’un petit échantillon :
– Motorola DP 4400 digital
– walkie-talkies
– DJ Mavic 3 or 3 pro or 3T
– drones (not classic version)
– off road vehicles 4X4 (L200, navarra, hilux, T5 or equivalent)
– Thermal imagers Pvs-14
– Active military headphones (ear defender headphones)
– starlink satellites
ou encore :
– Ballistic helmets
– ballistic prospective plates
– optics for rifles, etc.
Comme on peut le constater, ces « anti-autoritaires » ajoutent ainsi leur ignoble contribution au chaos mondial en se vautrant sans vergogne dans la fange du militarisme. La classe ouvrière doit rester sourde face à leurs cris guerriers qui n’expriment que la barbarie guerrière, celle qu’alimente au quotidien la putréfaction du capital.
WH, 10 octobre 2023
1 Il faut cependant souligner que certains anarchistes se situent sur le terrain de l’internationalisme, comme le KRAS en Russie. Nous renvoyons à notre série d’articles sur « les anarchistes et la guerre » :
– « Les anarchistes et la guerre (1ᵉ partie) [20] ».
– « Les anarchistes et la guerre (2ᵉ partie) : la participation des anarchistes à la Seconde Guerre mondiale [21] ».
– « Les anarchistes et la guerre (3ᵉ partie) : de la Seconde Guerre mondiale à aujourd’hui [22] ».
2 Souligné par nous.
Deux ans à peine après sa scission avec le NPA, au sein duquel elle avait œuvré pendant près d’une décennie, Révolution Permanente (RP), nouvelle organisation dans le paysage trotskiste, est presque devenue un succès médiatique. Présente dans les manifestations, dans les universités, dans les entreprises et le web, son discours est très attractif : appel à la solidarité, à la lutte radicale, à se soutenir, à défendre les minorités opprimées, critique des centrales syndicales et des élections, défense de l’auto-organisation des ouvriers, soutient officiel à l’internationalisme…
Tout au long du mouvement contre la réforme des retraites, RP a su adapter son discours à l’état d’esprit du prolétariat. Alors que les manifestations éparses organisées par les syndicats n’étaient pas à la hauteur de la combativité et du mécontentement des ouvriers, RP dénonçait les « dates isolées posées par l’intersyndicale […] très en dessous des potentialités et des aspirations présentes à la base ».
Ce discours en apparence novateur et radical a de quoi séduire. En réalité, la bourgeoisie a clairement perçu la reprise de la combativité au sein de la classe ouvrière et l’émergence d’une réflexion au sein de minorités en recherche des positions de classe. Avec RP, la bourgeoisie s’est dotée d’un nouvel outil plus performant, disposant visiblement de moyens conséquents, et tout aussi bourgeois que le NPA. Car dans la stricte continuité du trotskisme, RP ne fait que recycler les vieilles positions traditionnelles de l’extrême gauche du capital.
« Face à la stratégie de la défaite de l’intersyndicale, la grève du 28 mars doit poser la question de l’organisation à la base pour élargir la grève, soutenir la mobilisation des secteurs en reconductible et organiser la solidarité contre la répression policière ». En effet, la stratégie de luttes des syndicats a fait l’objet de critiques dans de petites minorités ouvrières. Pourquoi éloigner autant les dates de manifestations les unes des autres ? Pourquoi si peu d’assemblées générales et de discussions à la fin des manifestations ? Pourquoi, malgré une intersyndicale « unie comme jamais », nous ne parvenons pas à faire reculer le gouvernement ? À toutes ces questions, RP répond, en apparence de manière radicale : « Dans l’époque actuelle de crise impérialiste, les syndicats et leurs directions sont devenus des outils du capitalisme ».
Mais derrière ces faux discours révolutionnaires se cache un piège subtil et vieux comme le gauchisme : afin de semer la confusion sur la nature bourgeoise et étatique de toutes les organisations syndicales, RP introduit une distinction entre « les dirigeants syndicaux » et les ouvriers de « la base ». Ce n’est pas le syndicalisme qui n’est plus adaptée au besoin de la lutte et a fini par s’intégrer à l’appareil d’État, c’est un problème de bureaucrates véreux et traîtres. Et, en toute logique, après avoir dit que les syndicats sont des « outils du capitalisme », RP ajoute aussitôt : « les travailleurs de base doivent se battre pour arracher le contrôle aux bureaucraties et pour vaincre les directions syndicales afin de contrôler démocratiquement leurs syndicats, en les utilisant comme des outils de lutte de classe contre les patrons et l’État ». RP cache ainsi la réelle fonction des syndicats au sein de l’appareil d’État : saboter les luttes de la classe ouvrière, la réduire à l’impuissance en l’enserrant dans le périmètre de l’ordre bourgeois.
Cette nouvelle mouture de gauchisme utilise les mêmes vieilles ficelles que tous les groupes trotskistes avant elle : adopter un discours radical envers les syndicats pour mieux rabattre la classe ouvrière vers… le syndicalisme. Ce double langage est typique des organisations trotskistes qui disent une chose et son contraire, afin de semer délibérément la confusion.
L’entrisme ou le noyautage pour « réorienter les syndicats dans la bonne direction » est pratiquée depuis des lustres par les ancêtres de RP. Cette pratique a enfermé et mystifié des générations d’ouvriers pour les orienter vers les pièges du radicalisme syndical, détournant la question centrale de l’auto-organisation, c’est-à-dire la prise en main des luttes par les ouvriers eux-mêmes en dehors et contre les syndicats.
L’histoire du mouvement ouvrier nous enseigne exactement l’inverse de ce que prétend RP. En 1980 en Pologne, par exemple, faisant face à une énième attaque contre leurs conditions de vie (en l’occurrence, une augmentation de 60 % du prix de la viande), les ouvriers se sont mis en grève spontanément et ont su étendre rapidement leur grève de masse à tout le pays, menaçant même de l’étendre au-delà. Leur arme ? L’auto-organisation et la tenue d’assemblées générales (appelées MKS) ! Les ouvriers ne se sont pas contentés de faire des déclarations, ils ont pris eux-mêmes l’initiative des luttes et de leur extension, sans les syndicats qui étaient directement perçus comme intégrés à l’État stalinien. Cette dynamique a rendu possible le développement d’un rapport de forces favorable aux ouvriers. Les assemblées générales étaient ouvertes et retransmises en direct par des hauts parleurs dans la rue, là où se trouvaient les masses, les délégués étaient révocables. Si ces derniers ne défendaient pas correctement les positions pour lesquelles ils étaient mandatés, les assemblées en changeaient. Ce mouvement tenu entre les mains de la classe a fait trembler toute la bourgeoisie polonaise et internationale !
C’est d’ailleurs pourquoi les bourgeoisies européennes sont vite venues en aide au gouvernement polonais… avec la création d’un nouveau syndicat ! Pour combler le vide laissé par un syndicat officiel totalement discrédité et mettre un terme à la prise en main de la lutte par les ouvriers eux-mêmes, la bourgeoisie a créé de toute pièce Solidarnosc, avec le soutien actif du syndicat « radical » de l’époque : la CFDT française. Présenté comme un syndicat libre, moderne, démocratique, avec à sa tête un ouvrier réputé très combatif, Lech Walésa, Solidarnosc pouvait avoir la confiance des travailleurs pour mieux les déposséder de la lutte et reprendre la conduite du mouvement dans un seul intérêt : celui de l’État.
Le résultat fut immédiat : finis les haut-parleurs pour suivre les négociations (à cause de soi-disant problèmes « techniques »), finis les délégués révocables, finies les Assemblées souveraines… les « experts de la lutte » étaient là. Le travail de sabotage avait commencé. Les revendications à l’origine d’ordre politique et économique (entre autre, revalorisation des salaires) se centraient désormais sur les intérêts des syndicats (la reconnaissance de syndicats indépendants) plutôt que sur ceux des ouvriers. Progressivement, Lech Walesa a éteint toute velléité de lutte : « Nous n’avons plus besoin d’autres grèves car elles poussent notre pays vers l’abîme, il faut se calmer ».
Pour terminer, fin 1981 et courant 1982, les derniers bastions de combativité, isolés et épuisés, ont été violemment réprimés : arrestations et répressions meurtrières furent les conséquences du travail de sape de Solidarnosc ! Et l’ancien syndicaliste Walésa deviendra même par la suite…chef de l’État polonais.
Le syndicalisme « de base », cette marchandise toxique que nous vend RP et toutes les autres organisations trotskistes avant elle, n’est que de la poudre aux yeux pour mieux cacher la réalité : quel que soit le nom qu’on lui donne, une instance syndicale est une arme de la bourgeoisie contre la classe ouvrière !
Pour enfoncer un peu plus le clou de sa pseudo-radicalité ouvrière, RP reprend à son compte toutes les entourloupes trotskistes sur le travail des « coordinations » ! « Alors que le mouvement contre la réforme des retraites et le gouvernement Macron s’intensifie dans la jeunesse, la coordination des assemblée générales des universités mobilisés est un enjeu clé pour arracher une victoire. En ce sens, la construction de la coordination nationale étudiante du 1ᵉʳ et 2 avril prochain est une tâche centrale pour tous les étudiant.es mobilisés ». Pour démystifier ce discours d’apparence radicale et d’intransigeance, il suffit encore de rappeler l’expérience du mouvement ouvrier.
Fin des années 1980, en France, ont eu lieu plusieurs vagues de luttes, toutes happées par des « coordinations », alors que la confiance dans les syndicats était largement entamée suite à vingt années de sabotage systématique des luttes. En 1988, nous dénoncions ces manœuvres : les coordinations « surgissent, ou apparaissent au grand jour, au moment des mobilisations de la classe ouvrière dans un secteur et disparaissent avec elles. Il en a été ainsi, par exemple, des coordinations qui avaient surgi lors de la grève dans les chemins de fer en France fin 1986. Et c’est justement ce caractère “éphémère” qui, en donnant l’impression qu’ils sont des organes constitués par la classe spécifiquement pour et dans la lutte, qui les rend d’autant plus pernicieux ». « En réalité, l’expérience nous a montré que de tels organes, quand ils n’étaient pas préparés depuis de longs mois à l’avance par des forces politiques précises de la bourgeoisie, étaient “parachutés” par celles-ci sur un mouvement de luttes en vue de son sabotage. Déjà, dans la grève des chemins de fer en France, nous avions pu constater comment la “coordination des agents de conduite”, en fermant complètement ses assemblées à tous ceux qui n’étaient pas conducteurs, avait contribué de façon très importante à l’isolement du mouvement et à sa défaite. Or cette “coordination” s’était constituée sur la base de délégués élus par les assemblées générales des dépôts. Pourtant, elle avait été immédiatement contrôlée par des militants de la Ligue Communiste (section de la 4ᵉ Internationale trotskiste) [ancêtre du NPA et de RP] qui, évidemment, ont pris en charge le sabotage de la lutte comme c’est leur rôle. Mais avec les autres “coordinations” qui ont surgi par la suite, déjà avec la « coordination inter-catégorielle des cheminots » (qui prétendait combattre l’isolement corporatiste), et plus encore avec la « coordination des instituteurs » qui est apparue quelques semaines après, on a constaté que ces organes étaient constitués de façon préventive avant que les assemblées générales n’aient commencé à envoyer des délégués. Et à l’origine de cette constitution on retrouvait toujours une force bourgeoise de gauche ou gauchiste, preuve que la bourgeoisie avait compris le parti qu’elle pouvait tirer de ces organismes ». (1) Ces coordinations étaient parfois elles-mêmes des sous-marins syndicaux, animées par des syndicalistes « de base » dont la casquette enlevée était souvent celle d’un syndicat officiel ou d’une officine trotskiste.
Pour se présenter comme une authentique organisation prolétarienne, RP met en avant la défense des intérêts des plus faibles. Dès leur page d’accueil, on peut y voir en bonne place des thématiques telles que « Racisme et violences d’État » ou « Genre et sexualités ». Dans ce monde pourrissant, les idéologies les plus nauséabondes se frayent de plus en plus facilement un chemin. Et c’est avec dégoût et horreur que l’on voit s’exacerber les discriminations, le racisme, l’homophobie…
Alors oui, ça révolte ! Ça donne envie de hurler de colère ! Ça donne envie de se battre tout de suite, là, maintenant ! Pour cela, RP se prétend « du côté des travailleurs, de la jeunesse, des femmes, des personnes LGBT, des quartiers populaires et de tous les exploités et opprimés ». Mais suivre RP est encore un véritable piège !
Les luttes parcellaires représentent un danger pour la classe, en particulier pour la jeune génération de travailleurs sans expérience mais profondément révoltée par l’état de la société. Aujourd’hui, le prolétariat a perdu ses repères, il ne se reconnaît plus en tant que classe révolutionnaire. C’est pourtant la première étape pour retrouver le chemin du combat révolutionnaire, seul à même de mettre fin à toutes les inégalités révoltantes faites aux femmes, aux homosexuels, aux étrangers et à toutes les autres conséquences de ce monde en putréfaction que sont la crise environnementale, la faim dans le monde, les violences racistes de la police, etc. Et il n’y a que la classe ouvrière, seule classe révolutionnaire, qui puisse changer cet état de fait !
RP, en mettant en avant les oppressions « des travailleurs, de la jeunesse, des femmes, des personnes LGBT, des quartiers populaires et de tous les exploités et opprimés » cherche, en fait, à diluer la classe ouvrière et à la détourne vers des luttes parcellaires qui ne sont que des impasses.
Concrètement, quand un mouvement démarre contre le racisme, contre l’inégalité homme-femme, contre la violence policière… l’objectif de la plupart des manifestants est de faire reculer le racisme, l’inégalité homme-femme, etc. Autrement dit : d’aménager le capitalisme, de le rendre plus « humain » ou « démocratique ». Quand la classe ouvrière se met en lutte contre ses conditions de travail et de vie, elle se bat contre ce qui fonde le capitalisme : l’exploitation. C’est pourquoi, fondamentalement, derrière chaque grève se cache la question de la révolution. Et c’est seulement cette dynamique qui peut réellement s’attaquer aux racines de la discrimination et des inégalités.
En prônant les luttes parcellaires, RP, dans la continuité du NPA, empêche le prolétariat de développer sa réflexion en tant que classe exploitée. En prônant les luttes parcellaires, RP ramène les ouvriers sur le terrain des luttes interclassistes et petites bourgeoises, celle de l’aménagement du capitalisme alors que celui-ci va être de plus en plus barbare et inégalitaire. RP empêche toute réflexion prolétarienne de se développer en cherchant à effacer l’identité de classe pour la remplacer par celle des femmes ou des noirs ou de toute minorité opprimée !
RP reprend donc tout le savoir faire du trotskisme, avec un semblant de toilettage, pour mieux rabattre les ouvriers les plus combatifs et les plus conscients sur le terrain de la bourgeoisie et pourrir la réflexion des ouvriers en recherche des positions de classes. Même double discours hypocrite et mystificateur que le NPA, la LCR ou LO avant elle, tant sur les syndicats et les moyens de la lutte, que sur les élections, les luttes parcellaires. Depuis son soutien « critique » à l’impérialisme russe durant la Seconde Guerre mondiale, le trotskisme est définitivement passé dans le camp de la bourgeoise. RP, nouvelle officine de la bourgeoisie, ne fait pas exception !
Élise, 15 septembre 2023.
1 Octobre 1988 : Bilan de la lutte des infirmières (…) Les coordinations : la nouvelle arme de la bourgeoisie [26]. Cette brochure est disponible en ligne sur notre site web.
Le tremblement de terre qui a frappé le Maroc, le 8 septembre derniers, et les inondations spectaculaires suite à la rupture de deux barrages en Libye, peu de temps après, nous confrontent de nouveau à l’horreur quotidienne et à la folie meurtrière du capitalisme.
Après la Turquie, où la terre a tremblé cet hiver, faisant 46 000 victimes et déplaçant deux millions de personnes dans des tentes de fortune, c’est au tour de la Libye et du Maroc de plonger dans le deuil. Le tremblement de terre très violent au Maroc, d’une magnitude de 7 sur l’échelle de Richter, s’explique par le fait d’une région traversée par des lignes de failles où les secousses d’ampleurs peuvent se produire en faisant de nombreux dégâts et victimes. Dans les années 1960, la ville d’Agadir au Maroc avait déjà été détruite a plus de 70 % et plus de 12 000 personnes avaient péri au cours de ce grand séisme. En 2004, plus de 600 morts avaient été déplorés à Al Hoceïma. Tout comme les pluies diluviennes qui se sont déversées en Libye, ces phénomènes sont toujours présentés par la bourgeoisie comme de simples conséquences des caprices de la nature. L’humanité paraît ainsi comme impuissante face à ce qui ressemble à une fatalité, exposée à d’implacables lois de la nature.
Mais si tous ces phénomènes sont bien naturels, les catastrophes qu’ils engendrent ne le sont nullement ! Non seulement elles se multiplient et s’accumulent du fait du réchauffement climatiques ou d’infrastructures vétustes, mais elles transforment toujours davantage ces situations en véritables catastrophes sociales. Ainsi, en Libye, le chiffre des inondations impressionne et donne le vertige : dans la ville du Nord-est de Derna, l’OMS évoque un chiffre, jugé très en deçà de la réalité, proche des 4 000 morts. Une véritable hécatombe ! Et la responsabilité de la bourgeoisie dans la catastrophe est nettement plus visible qu’au Maroc. Elle saute clairement aux yeux ! La terrible destruction de Derna n’est pas uniquement due à la tempête Daniel, mais essentiellement au fait que les deux barrages qui se sont effondrés n’ont pas été entretenus malgré les avertissements désespérés sur leur état de délabrement. L’effondrement de l’État libyen et l’absence totale de toute forme d’infrastructure opérationnelle et d’une réponse coordonnée ont très fortement aggravé l’impact de la catastrophe.
Ces événements constituent un nouveau réquisitoire contre le capitalisme. Ce sont les populations les plus pauvres qui sont exposées et sacrifiées sur l’autel du profit et de lois, non pas « naturelles », mais liées à la logique marchande propre au capitalisme et à sa dynamique mortifère. Dans la province d’Al Haouz, au sud-ouest de Marrakech, c’est dans les quartiers populaires ou dans les zones rurales pauvres excentrées et délaissés que les victimes et les destructions ont été les plus nombreuses. Les constructions à étages souples, meilleur marché, se sont systématiquement effondrées. Non seulement les bâtiments construits au rabais sont légions, mais les normes antisismiques datant de 2002 restent sans effets dans ces périmètres aux bâtis vétustes. Or c’est ici que vit la grande majorité des prolétaires et des couches populaires, en contraste avec les beaux quartiers beaucoup moins affectés, voire épargnés. Il en va de même pour les espaces inondés de Libye où les plus pauvres étaient les plus exposés. La monstruosité d’un mode de production obsolète et chaotique provoque des souffrances sans fin et des destructions massives.
La corruption et l’incurie de la classe dominante, l’absence de prévention et d’anticipation, les populations doivent désormais supporter le cynisme et l’abandon au profit de la débrouille individuelle. Les enfants eux-mêmes sont mis à contribution dans les décombres ! Alors que lors des guerres, comme en Ukraine, les moyens de destruction déployés avec une logistique impressionnante et une organisation millimétrée sont sans commune mesure, les secours proposés aux populations victimes des catastrophes paraissent indigents. Le chaos et la cacophonie sur les lieux des sinistres (quand il y a des secours !) révèlent encore et toujours le vrai visage du capitalisme et de la classe dominante.
Le piège serait de voir un élan de « solidarité » véritable dans les propositions d’aide des différents États et structures internationales humanitaires. Il s’agit, au contraire, d’une « ingérence » à peine masquée, d’une couverture permettant aux pays impliqués dans les secours d’étendre leur influence, de renforcer leurs positions pour défendre leurs sordides intérêts : ce que l’on appelle pudiquement le « soft power ». Durant les années 1990-2000, il faut se souvenir que c’est au nom d’interventions « humanitaires », sous la couverture de l’ONU et des ONG complices que les grandes puissances impérialistes avançaient leurs pions dans des zones géostratégiques, notamment en Afrique et au Moyen-Orient. Cela, au plus grand bénéfice du « hard power » que sont les armes ! Les combats pour les marchés de la reconstruction sont, au fond, secondaires. Les mensonges et l’hypocrisie de la bourgeoisie en matière humanitaire n’ont d’ailleurs plus de limites !
De l’autre côté, il existe une rhétorique chauvine et nationaliste répugnante qui refuse « l’aide étrangère » au motif que « le Maroc peut se débrouiller seul ». Le refus de l’aide française au profit d’autres pays comme le Qatar relevait très explicitement d’une rivalité impérialiste. Et tant pis pour le bon peuple de Sa Majesté qui crèvera en silence pour la « grandeur » du Royaume marocain !
Avec l’accélération de la décomposition du système capitaliste, tous ces phénomènes destructeurs seront de plus en plus fréquents et amplifiés par le contexte de chaos croissant, de crise économique aiguë où les conflits guerriers, comme celui qui sévit en Ukraine, vont se développer. A, 29 septembreLinks
[1] https://fr.internationalism.org/en/tag/5/62/chine
[2] https://fr.internationalism.org/en/tag/personnages/xi-jinping
[3] https://fr.internationalism.org/en/tag/personnages/jack-ma
[4] https://fr.internationalism.org/en/tag/personnages/qin-gang
[5] https://fr.internationalism.org/en/tag/personnages/li-shangfu
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[8] https://fr.internationalism.org/en/tag/recent-et-cours/tangping
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[13] https://fr.internationalism.org/en/tag/personnages/xijinping
[14] https://fr.internationalism.org/en/tag/personnages/modi
[15] https://fr.internationalism.org/french/rint/14-terrorisme
[16] https://fr.internationalism.org/icconline/2006/sorbonne
[17] https://fr.internationalism.org/en/tag/vie-du-cci/courrier-des-lecteurs
[18] https://fr.internationalism.org/en/tag/recent-et-cours/emeutes
[19] https://www.infolibertaire.net/mardi-3-octobre-ukraine-rencontre-avec-une-militante-de-solidarity-collectives/
[20] https://fr.internationalism.org/icconline/2009/les_anarchistes_et_la_guerre_1.html
[21] https://fr.internationalism.org/icconline/2009/la_participation_des_anarchistes_a_la_seconde_guerre_mondiale_les_anarchistes_et_la_guerre_2.html
[22] https://fr.internationalism.org/ri404/les_anarchistes_et_la_guerre_3_de_la_seconde_guerre_mondiale_a_aujourd_hui.html
[23] https://fr.internationalism.org/en/tag/recent-et-cours/guerre-ukraine
[24] https://fr.internationalism.org/en/tag/recent-et-cours/cnt
[25] https://fr.internationalism.org/en/tag/courants-politiques/anarchisme-officiel
[26] https://fr.internationalism.org/French/brochure/lutte_infirmieres_1988.htm
[27] https://fr.internationalism.org/en/tag/recent-et-cours/reforme-des-retraites
[28] https://fr.internationalism.org/en/tag/recent-et-cours/revolution-permanente
[29] https://fr.internationalism.org/en/tag/courants-politiques/trotskysme
[30] https://fr.internationalism.org/en/tag/5/230/libye
[31] https://fr.internationalism.org/en/tag/5/443/maroc
[32] https://fr.internationalism.org/en/tag/recent-et-cours/seisme-au-maroc
[33] https://fr.internationalism.org/en/tag/recent-et-cours/inondations-libye