Les bourgeoisies européennes suivent l'exemple de décembre 95 en France

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La manoeuvre anti-ouvrière de novembre/décembre 95 en France n'était pas un fait isolé, mais bien le signal d'une vaste offensive internationale de la classe dominante contre son ennemi mortel. Ce printemps, c'est en Belgique et en Allemagne qu'on a pu voir les syndicats, en pleine complicité avec leurs gouvernements respectifs, mettre en scène toute une agitation «radicale» afin de renforcer leur crédibilité et leur emprise dans les rangs ouvriers. Tout ce remue-ménage ne vise à rien d'autre que faire passer les attaques présentes de la bourgeoisie et préparer le terrain à celles qui suivront, en occupant au maximum le terrain social.

Les événements d'Allemagne et de Belgique, tout comme ceux de France l'automne dernier, loin d'être la manifestation d'une explosion de la colère ouvrière ont été autant d'initiatives de la bourgeoisie pour prendre les devants de cette colère AVANT que celle-ci ne s'exprime spontanément face aux attaques du capital..

En Allemagne...

Après s'être faits des mois durant les champions du «pacte pour l'emploi» (par lequel la bourgeoisie allemande entend faire accepter aux salariés des coupes claires dans les salaires au nom de la «sauvegarde de l'emploi»), les syndicats d'outre Rhin ont spectaculairement et brusquement changé de ton. «"Nous avons quitté le consensus pour entrer dans la confrontation" déclarait, fin avril, le président du DGB Dieter Schulte, après l'échec du «sommet social» entre gouvernement, patronats et syndicats consacré au fameux pacte. De son côté, le gouvernement Kohl annonçait un programme d'austérité particulièrement brutal qui n'était pas sans rappeler l'annonce par Juppé de son fameux «plan» à l'automne 1995 en France : gel des salaires dans la Fonction publique, baisse des indemnités de chômage et des prestations de sécurité sociale, allongement du temps de travail, allongement de l'âge de la retraite, suppression de l'autorisation de licenciement, abandon du principe de l'indemnisation à 100% des absences pour maladie.

Si la bourgeoisie avait voulu donner aux syndicats l'occasion de rompre «le consensus» pour s'offrir à la place une image radicale et combative, elle n'aurait pas agi autrement. Et effectivement le spectacle, très médiatisé, du pseudo-radicalisme syndical est allé crescendo depuis début mai. Les syndicats organiseront ainsi une série de «grèves d'avertissement» et de manifestations dans le secteur public qui seront complaisamment rapportées par les médias. Ils orchestrent des débrayages de quelques heures -en réalité très minoritaires-, parfaitement huilés, ville après ville, corporation après corporation, ici les transports en commun, là les postes, plus loin les éboueurs ou les crèches. Les médias multiplient les commentaires complaisants à l'égard de ces actions syndicales et déploient leurs caméras pour renvoyer un déluge d'images et donner l'impression d'un pays paralysé.

Dans le même temps la confédération DGB de l'industrie multiplie, par la bouche de Schulte, les menaces d'un «été chaud». Une énorme publicité est faite aux préparatifs de la «marche sur Bonn» du 15 juin, programmée des semaines à l'avance pour être «la plus massive depuis 1945» avec 200.000 manifestants attendus et, fait historique, appelée conjointement par tous les syndicats, du privé et du public. Schulte prévient qu'elle ne sera «que le début d âpres conflits sociaux qui pourrait conduire à des conditions à la française» et annonce finalement le 10 juin que «même la grève générale n est plus exclue».

Ainsi, pendant des semaines, aussi bien en Allemagne que dans les médias à l'étranger, le spectre d'une réédition outre-Rhin de l'énorme et spectaculaire mobilisation syndicale de l'automne dernier en France a été brandie à qui mieux mieux, les syndicats allant jusqu'à faire agiter des drapeaux français à leurs troupes lors des manifestations.

Quelques jours avant la «marche», les négociations du secteur public accouchent d'un accord qui concède finalement de maigres augmentations de salaires et la promesse de ne pas remettre en cause les indemnités de maladie, deux points qui étaient au coeur de «l'intransigeance» syndicale. Les syndicats ne manquent pas de mettre ce pseudo-recul à l'actif de leur agitation et de leur détermination. Le «Tous à Bonn» lancé sur tous les médias par les syndicats et les moyens déployés par ceux-ci pour permettre la venue d'un maximum de leurs affiliés (des milliers de cars et près de 100 trains spéciaux) feront de la marche du 15 juin, avec ses 350.000 participants, une grand messe à la gloire des syndicats et le point d'orgue du scénario. Certes on est loin du «Juppéthon» de Blondel et Viannet, mais jamais les syndicats allemands n'avaient pu se glorifier d'un tel succès, d'une telle démonstration de force, d'une telle capacité à occuper et baliser le terrain social.

...comme en Belgique,...

Après avoir mis sur pied cet hiver une manoeuvre qui était quasiment la copie conforme de celle de la bourgeoisie française (voir «RI» n°253), la bourgeoisie belge poursuit sa stratégie de renforcement des syndicats.

C'est ainsi que, à l'instar des syndicats allemands, et après avoir signé avec le gouvernement et le patronat un «contrat d'avenir pour l'emploi» sur le même principe qu'en Allemagne, les syndicats belges se sont offert un virage à 180° en dénonçant brutalement cet accord, «après consultation de leur base». Ce revirement spectaculaire, là encore très médiatisé, leur a permis de s'offrir une image «démocratique», soucieuse de la volonté des ouvriers et surtout de se blanchir de toute responsabilité dans les plans d'attaques contre la classe ouvrière que le gouvernement se prépare à mettre sur pied.

En parallèle, ces mêmes syndicats s'enorgueillissent de la longue «lutte des enseignants», qui enferme depuis le mois de février les travailleurs de l'éducation dans un conflit à la fois hyper corporatiste et interclassiste contre les réformes de l'enseignement. S'appuyant sur un secteur de la classe ouvrière qu'ils contrôlent particulièrement bien, ce conflit, après celui de la SNCB et de la Sabena cet hiver, leur permet de s'offrir une image radicale et «unitaire» tout en piégeant les salariés dans une grève longue et corporatiste, en les noyant dans un large mouvement interclassiste incluant parents d'élève et étudiants et en les entraînant sur le terrain pourri de la défense de l'éducation et de la démocratie.

Avec le 1er mai, les syndicats vont s'offrir un nouveau coup du pub en transformant la traditionnelle de la «fête» annuelle que la FGTB organise d'habitude chaque année avec le PS en chahut organisé contre ce même parti impliqué dans le gouvernement. Tout ce cinéma visait bel et bien à permettre aux syndicats de se démarquer de la gauche au gouvernement.

...le même piège anti-ouvrier

Ces manoeuvres n'ont pas été seulement à «usage national». La dimension internationale de «l'automne chaud» français est largement visible à travers la médiatisation européenne et même mondiale des événements et à travers l'utilisation qui en a été faite pas les syndicats des pays voisins qui ont pu ainsi faire rejaillir sur eux l'image «combative» que se sont offerts les syndicats français. De même, la radicalisation des syndicats allemands, leurs menaces appuyées d'un «été chaud» et les commentaires alarmistes des médias européens sur «la fin du consensus à l'allemande» viennent à leur tour relayer l'idée que les syndicats sont capables, même là où ils ont une tradition de concertation et de négociation, d'être d'authentiques «organes de lutte» pour la classe ouvrière et même des organes de lutte efficaces, capables d'imposer, contre l'austérité gouvernementale et patronale, la défense des intérêts ouvriers.

Mais ces manoeuvres préventives ont en même temps un autre but, celui d'attaquer idéologiquement la conscience des ouvriers. Ainsi, tout «intransigeants» et «combatifs» qu'ils se présentent, les syndicats n'ont pas manqué, en Allemagne comme en Belgique, de continuer à faire passer l'idée qu'«il faut accepter les sacrifices». Le «tournant» du DGB allemand a été précédé et accompagné d'une répugnante campagne nationaliste, pleinement appuyée par les syndicats eux-mêmes, selon laquelle il fallait se battre pour sauver la compétitivité du capital national grâce à un «partage équitable des efforts entre tous». Cette puante idéologie de soumission aux intérêts de «son» entreprise, de «son» secteur et de «son» capital national, s'accompagne d'une stratégie de division qui dresse les différents secteurs de la classe ouvrière les uns contre les autres, en les poussant à se battre pour «leur part de ce qu'il reste du gâteau» : salariés du privé contre «nantis» du public, ouvriers actifs contre chômeurs, ouvriers autochtones aux salaires «trop hauts» contre ouvriers étrangers et immigrés, ouvriers de l'Est de l'Allemagne contre privilégiés de l'Ouest, etc.

Voilà le double piège à travers lequel la bourgeoisie prépare l'inévitable confrontation avec la classe ouvrière.

"Révolution Internationale" n°258 Juillet/août 1996

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