Quelle intervention des révolutionnaires face à la manoeuvre ?

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En chaque circonstance, les organisations révolutionnaires se sont toujours appuyées dans leurs interventions au sein de leur classe sur des principes et sur une méthode à partir desquels elles sont à même de s'orienter comme avec une boussole. Ces principes, cette méthode vivante, c'est le marxisme.

Mais le degré d'appropriation de cette méthode ne s'auto-proclame pas, ne se décrète pas. Il se vérifie et peut être jugé entièrement dans la pratique de ces organisations. La justesse -et par là même l'efficacité- de leur intervention se démontre toujours après coup, à terme, dans son apport à la défense des intérêts et des positions prolétariennes pour armer le mouvement ouvrier dans sa lutte historique.

Le marxisme : seule boussole pour l'intervention des révolutionnaires

C'est le caractère propre à la lutte révolutionnaire du prolétariat, tel qu'il a été défini par Marx au siècle dernier, qui détermine un des premiers principes de l'intervention des révolutionnaires dans la lutte de classes : savoir garder la tête froide pour analyser les événements et le rapport de forces entre les classes. Ce principe s'appuie sur la connaissance fondamentale que la classe ouvrière ne pourra aller à la victoire qu'après avoir subi une longue série de défaites :

  • "Les révolutions bourgeoises se précipitent rapidement de succès en succès. (...) Les révolutions prolétariennes, par contre, se critiquent elles-mêmes constamment, interrompent à chaque instant leur propre cours, reviennent sur ce qui semble déjà être accompli pour recommencer à nouveau, raillant impitoyablement les hésitations, les faiblesses et les misères de leurs premières tentatives, paraissent n 'abattre leur adversaire que pour lui permettre de puiser de nouvelles forces de la terre et se redresser à nouveau formidable en face d'elles, reculent constamment à nouveau devant l'immensité de leurs propres buts, jusqu'à ce que soit créée enfin la situation qui rende impossible tout retour en arrière." (Marx, "Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte").

C'est parce qu'elle est l'émanation d'une classe historique, seule porteuse d'un avenir pour l'humanité que l'intervention des révolutionnaires est un travail patient, opiniâtre, à long terme. Mais dans cette intervention, les révolutionnaires doivent avant tout se prémunir contre le danger constant de céder au découragement ou de succomber au revers de la même médaille : se laisser bercer d'illusions rassurantes ou pire, euphorisantes. Pour cela, ils ne doivent pas plonger la tête dans le sable face à la réalité mais prendre la mesure la plus exacte possible des obstacles dressés sur le chemin de la révolution par la bourgeoisie et des difficultés des batailles à mener.

Cette pratique est tout à l'opposé de l'impatience et de l'immédiatisme. Ces tares caractéristiques de la petite-bourgeoisie font courir celle-ci en tous sens et lui font voir l'hydre de la révolution derrière la moindre grève ou même derrière tout ce qui bouge et à chaque moment. Une telle attitude, ravivée par l'héritage du mouvement étudiant "soixante-huitard", représente un véritable fléau pour les luttes du prolétariat.

L'intervention des révolutionnaires est le seul antidote qui puisse s'y opposer, dans la mesure où elle cristallise l'expérience historique des combats de la classe ouvrière et où elle est capable de savoir dégager l'analyse la plus claire du rapport de forces réel entre les classes à un moment donné.

L'intervention du CCI dans les grèves de décembre 95

C'est là la méthode utilisée par le CCI qui a servi de guide à son intervention dans les événements de l'hiver dernier en France. C'est sa pratique marxiste qui lui a permis d'écarter fermement toute approche opportuniste pour "gagner les masses" sur des orientations floues, ambiguës, superficielles. Dans la forme comme dans le contenu, les critères d'intervention du CCI dans ce mouvement ont reflété notre conception d'une organisation révolutionnaire conséquente.

La tâche des révolutionnaires n'est pas de pousser la classe ouvrière vers n'importe quelle aventure, en particulier lorsqu'il s'agit, comme dans ce mouvement, d'une aventure derrière les syndicats, contrairement à ce qu'ont fait les groupes parasites. Ce n'est pas sur le même terrain que celui des détracteurs de son intervention que le CCI a combattu. Ceux-ci ont ricané parce qu'au lieu d'un tract d'appel à la lutte, le CCI a diffusé un supplément à sa presse territoriale où il dénonçait la manoeuvre de la bourgeoisie en mettant les ouvriers en garde contre le danger de foncer tête baissée dans une lutte prématurée, provoquée et téléguidée par les syndicats.

Pour nos détracteurs du milieu parasitaire, c'était la preuve indubitable que le CCI "n'était pas partie prenante". Mais la vraie question était de savoir de quoi eux-mêmes étaient "partie prenante" : d'une gigantesque manoeuvre de la bourgeoisie pour ramener les prolétaires derrière les syndicats. Contrairement à tous ceux qui, en se prétendant révolutionnaires, ont donné comme seule perspective aux ouvriers de marcher toujours plus nombreux dans un mouvement dirigé par les forces de la bourgeoisie, le CCI a affirmé clairement et sans la moindre ambiguïté dans ce supplément à notre journal RI qu'il n'y avait AUCUNE PERSPECTIVE pour la classe ouvrière dans un tel mouvement, sinon celle de se laisser embrigader derrière les syndicats. En plein déploiement de la manoeuvre bourgeoise, ce supplément était la seule forme d'intervention permettant à notre organisation d'être à la hauteur de ses responsabilités en débusquant, en analysant en profondeur et en dénonçant sous tous ses angles les différentes facettes du piège de la bourgeoisie.

L'intervention des révolutionnaires ne consiste nullement à flatter ou applaudir ce que font à chaque instant les ouvriers. Leur fonction n'est pas de faire de la "géviculture", ni de s'extasier béatement sur la "combativité" du prolétariat en réduisant la vision de ses luttes à cette dimension, car cela contribue à masquer le fait que l'arme essentielle du prolétariat dans ses combats de classe est sa conscience. C'est pourquoi la responsabilité cruciale des révolutionnaires est de mettre en garde la classe ouvrière contre les pièges que lui tend la bourgeoisie et de les dénoncer en tant que tels. Le CCI a été ainsi la seule organisation capable d'anticiper la défaite de la classe ouvrière, non pas pour s'en lamenter mais pour l'aider à surmonter cette nouvelle épreuve, afin de pouvoir repartir au combat. C'est dans ce but que le CCI a massivement diffusé, à la fin du mouvement un tract-bilan, tirant les enseignements de cette défaite et permettant à la classe ouvrière de comprendre ce qui s'était passé, afin de mieux s'armer et de mieux se préparer pour les luttes à venir. En particulier, ce tract-bilan souligne que la première nécessité pour aborder les prochaines luttes est d'abord de savoir reconnaître et identifier qui sont les ennemis auxquels le prolétariat devra se confronter, et en premier lieu les syndicats. C'est là que réside la responsabilité la plus élémentaire des révolutionnaires aujourd'hui.

"Révolution Internationale" n°254 Mars 1996

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