“Gilets jaunes”: tout en essayant d’éteindre le mouvement, la bourgeoisie tend ses pièges au prolétariat !

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On aurait pu croire que la trêve des confiseurs servirait de clap de fin à la révolte des “gilets jaunes”, il n’en fut rien. Près de trois mois et demi après le premier défilé sur les Champs Élysées et seize actes plus tard, le mouvement s’éternise et ne semble pas vouloir baisser pavillon.

Le renforcement de l’État policier

Nous avons pu entendre, ici et là, qu’il s’agissait du “mouvement social” le plus long de l’histoire, bien plus long que celui de Mai 68. Or, comme nous l’avons mis en évidence dans nos derniers articles, la révolte des “gilets jaunes” ne se place pas sur le terrain de la lutte de classe. Sa durée n’est pas l’expression de la maturation de la conscience de classe mais bien la lente agonie d’un mouvement interclassiste sans perspective. D’un côté, les petits patrons et les artisans, n’ayant plus rien à perdre, sont déterminés à poursuivre leur révolte jusqu’au bout, quelle qu’en soit l’issue. Quant aux ouvriers empêtrés dans un combat qui n’est pas le leur, ils trouvent là, par les liens sociaux qu’ils peuvent créer, un moyen de sortir quelque peu de leur isolement. En définitive, derrière l’illusion que “la victoire est proche” se cachent le désespoir et la vision sans lendemain de la petite bourgeoisie. Cette volonté de faire perdurer le mouvement à n’importe quel prix est insensée et prend même des formes grotesques comme quand il s’agit d’organiser un pique-nique au château de Chambord, le samedi 2 février, à l’endroit même où le monarque répu­blicain Macron avait fêté ses quarante ans en 2017.

De son côté, la bourgeoisie a su exploiter le désespoir. N’ayant rien perdu de son machiavélisme, il semblerait qu’elle ait été intéressée à ce que le mouvement dure afin de tirer les bénéfices de son agonie. En effet, il ne fait aucun doute que les provocations et le niveau de répression policière ainsi que l’arrogance dont a fait preuve le gouvernement Macron n’ont fait qu’exacerber la colère et la rage des “gilets jaunes”. En exerçant une répression terrible sur les manifestants qu’elle a abondamment médiatisée, la bourgeoisie a su parfaitement polariser l’attention sur la question de la violence et de la sécurité pu­blique, ce qui lui a permis de justifier les milliers de blessés, les éborgnés et les mutilés sous couvert de la léga­lité bourgeoise. La violence aveugle qui anime cette révolte interclassiste était du pain béni pour l’État qui a pu exercer sa terreur et lancer un avertissement à tous ceux qui, à l’avenir, souhaiteraient mettre en péril l’ordre social. Derrière chaque tir de LBD, derrière chaque lancer de grenade, derrière chaque coup de matraque se cache le message suivant : “ce n’est pas la rue qui gouverne !”, formule de l’ex-Premier ministre Raffarin au printemps 2003 au moment des manifestations contre la réforme des retraites et, depuis, maintes fois réaffirmé par l’État.

D’autre part, le gouvernement Macron en a profité pour doter la classe dominante d’un nouvel arsenal juridique qui restreint le “droit” de manifester et accroît le contrôle des manifestants. La “loi anti-casseurs” est en passe d’être adoptée par le parlement. Certes, l’État a montré qu’il n’avait pas besoin de cela pour maîtriser la détermination d’une partie des “gilets jaunes” et de tous les éléments infiltrés prêts à en découdre avec les flics. En réalité, les casseurs sont le prétexte idéal pour renforcer l’appareil juridique et répressif de l’État dans la perspective des futures luttes de la classe ouvrière.

La mobilisation démocratique

Il ne fait aucun doute que le mouvement s’effiloche. Peu à peu, la mobilisation se réduit et sa popularité s’effrite. Alors qu’il y a encore deux mois, près de 85 % de la population soutenait le mouvement, aujourd’hui, près de 55 % est favorable à ce qu’il prenne fin.

Dès lors, après avoir tergiversé plusieurs semaines dans la manière de contenir et de maîtriser la révolte des “gilets jaunes”, le gouvernement semble trouver une porte de sortie. Il parvient progressivement à reprendre la main à travers l’organisation du “Grand débat national”. Le peuple souhaite se faire entendre, ses doléances sont nombreuses, alors, le monarque Macron, dans sa grande magnanimité, se montre à l’écoute de son peuple : il enchaîne les faux débats de plusieurs heures qui ne sont, en réalité, que de vulgaires monologues. Mais qu’importe, c’est l’apparence qui compte. À travers cette grande messe démocratique, Macron et toute sa clique parviennent à maîtriser le mouvement, bien aidés dans cette entreprise par les médias qui n’ont, désormais, de cesse de discréditer le mouvement dont l’issue résiderait dans le dialogue et les urnes. Cependant, il ne faut pas se méprendre, les couches exploitées ne se font aucune illusion sur la sincérité de la démarche. Selon un sondage, près de 67 % de la population considère que l’exécutif ne tiendra pas compte du “Grand débat”. Pour beaucoup, ce grand déballage n’est rien d’autre que de l’enfumage.

Le gouvernement a également su jouer avec les composantes les plus radicales et tous les éléments infiltrés dans ce mouvement. Ces derniers jours, Macron lançait un avertis­sement : “Il faut maintenant dire que lorsqu’on va dans des manifestations violentes, on est complice du pire”. Le message est clair : désormais, toute contestation sociale s’expose à la répression la plus brutale. Alors, dans ces conditions, les exploités devraient ravaler leur colère face aux attaques qu’ils subissent, retrouver le chemin du “dialogue social”, renoncer à se mobiliser et à se rassembler dans la rue tout en faisant confiance à l’État et ses sacro-saintes institutions démocratiques. L’agression verbale d’Alain Finkielkraut par quelques “gilets jaunes” pro-salafistes, le samedi 24 février, a permis à la classe politique et à la sphère médiatique d’enfoncer le clou. Si nous rejetons ces actes et ces propos ignobles tout droit sortis d’un autre âge, nous dénonçons la récupération qu’en fait la bourgeoisie pour amener les exploités à se ranger derrière les bannières de l’antifascisme et de l’unité nationale.

À l’appel du Parti socialiste, plus d’une vingtaine d’organisations politiques, des élus, et de nombreuses associations ont participé à la “marche contre l’antisémitisme”. L’académicien Finkielkraut est devenu, l’espace de quelques jours, le martyr de l’antisémitisme et le saint patron de la cause démocratique. (1)

La bourgeoisie nous a donc rejoué la manifestation antifasciste du 12 février 1934. (2) Elle sait que les vieilles recettes sont souvent les meilleures : face “au danger fasciste”, l’heure est à l’unité nationale ! Cependant, comme nous l’a appris Karl Marx, si l’histoire se répète deux fois, la première fois est une tragédie, la seconde, une farce. Car il faut bien le dire, cette mobilisation n’a pas eu le succès escompté. 20 000 personnes étaient présentes à Paris, place de la République, selon le Parti socialiste. Dans les autres villes, les rassemblements se sont limités à quelques milliers, voire quelques centaines de personnes.

Malgré toutes ces grandes parades démocratiques et le soutien que lui porte encore une grande partie de la bourgeoisie, l’exécutif a encore du mal à retrouver la pleine maîtrise de la situation. S’il semble rester droit dans ses bottes en se montrant déterminé à poursuivre les réformes, il reste affaibli par la gestion calami­teuse de cette révolte populaire, mais également de l’amateurisme dont il a fait preuve dans l’affaire Benalla. L’endiguement du populisme est loin d’être acquis. L’ancrage de celui-ci est en passe de se renforcer, voire de s’étendre, compte tenu de l’absence d’alternative à LREM.

Les syndicats font de l’œil aux “gilets jaunes” pour mieux encadrer la classe ouvrière

Les syndicats ont mis du temps à approuver ce mouvement où les grands bastions ouvriers étaient absents. Après avoir été mis sur la touche par l’exécutif, les syndicats sont désormais remis en jeu pour tenter de contenir la colère des “gilets jaunes” et reprendre la main sur la situation sociale. Depuis la manifestation du 5 février, ils mènent une tentative de récupération de la composante ouvrière du mouvement. Déjà, le 6 décembre, Philippe Martinez précisait : “en général, j’ai un gilet rouge, c’est la couleur de la CGT. Mais rien ne s’oppose à ce qu’il y ait des gilets rouges à côté de gilets jaunes”. Se présentant comme spécialiste des lut­tes sociales et de leur organisation, la CGT, avec ses 124 ans d’existence, veut apporter la lumière à la bleusaille en “gilets jaunes”. À en croire les centrales, ces derniers auraient tout à gagner dans la “convergence” avec les mobilisations syndicales : “Au-delà des mobilisations des citoyens depuis de nombreuses semaines, il est indispensable de construire un rapport de force, notamment par la grève, pour imposer au patronat la redistribution des richesses”. (3) Cependant, la méfiance congénitale des “gilets jaunes” envers les syndicats, comme leur vol­onté d’apparaître “apolitiques”, a mis en échec cette tentative de récupération.

Bien évidemment, la CGT a joué un jeu de dupes. Cette opération de séduction de la composante ouvrière (à laquelle se rallient progressivement les autres centrales) visait à une reprise en main plus globale de la situ­ation par les organes d’encadrement de la classe ouvrière. Les syndicats n’ont jamais dénoncé ouvertement les provocations et la répression policière qu’ont subies les manifestants. La CFDT soutient le “Grand débat national”, FO commence à rejoindre la stratégie de la CGT. Les deux centrales ont appelé à une nouvelle journée de mobilisation le 19 mars. Nous voyons donc que les appareils syndicaux préparent le terrain aux futures attaques que le gouvernement Macron portera aux salariés dans les mois à venir.

Par ailleurs, l’appel à la convergence entre le mouvement des “gilets jaunes” et les mobilisations syndicales ont pour but d’amalgamer la révolte du “peuple” avec la lutte de la classe ouvrière afin d’en dénaturer les principes. C’est donc un coup supplémentaire porté à la conscience de la classe ouvrière.

La CGT, qui prétend défendre une classe qui, elle, n’a pas de patrie et dont l’internationalisme prolétarien constitue le principe unitaire fondamental et la caractéristique propre, montre sa vraie nature quand elle appelle à s’unir avec un mouvement qui se place ostensiblement sous la bannière du drapeau bleu-blanc-rouge et ne cesse de chanter La Marseillaise.

Tout cela ne fait que renforcer la confusion et la désorientation dans les rangs du prolétariat, dans une période où celui-ci reste affaibli. C’est pour cela que les exploités ne doivent ni s’embrigader derrière les bataillons de “gilets jaunes” ouvertement natio­nalistes, ni adhérer aux mystifications syndicales.

L’autonomie est le seul salut pour la classe ouvrière

La gauche et l’extrême-gauche du capital portent aussi leur contribution à l’offensive idéologique contre la classe ouvrière en louant le “potentiel” révolutionnaire de la révolte “populaire” des “gilets jaunes”.

Ces derniers jours, le journal Le Monde a relayé les propos de quelques intellectuels de la “gauche critique” qui apparentent les “gilets jaunes” à une “manifestation de la lutte de classes” (4) ou au “premier mouvement social français à manifester un authentique potentiel révolutionnaire” (5) depuis Mai  68. À l’inverse de la classe ouvrière en lutte lors des journées de Mai 68, les “gilets jaunes” n’ont jamais voulu abolir l’ordre social capitaliste. Cette “gauche critique” avec ses analyses alambiquées est donc mise à contribution afin d’amalgamer une révolte ouvertement nationaliste et citoyenne et une lutte massive de la classe ouvrière ayant le drapeau rouge de la révolution comme étendard et non pas le bleu-blanc- rouge du peuple français et de la nation. Comme l’affirmaient déjà Marx et Engels en 1848, “l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes”. Comme nous l’avons défendu dans nos dernières réunions publiques, l’autonomie de la classe ouvrière est indispensable à son émancipation. C’est également, la position défendue dans le tract des camarades du “Fil rouge”, que nous soutenons et que nous publions dans ce numéro.

Ce mouvement des “gilets jaunes” (où se mélangent artisans, commerçants, petits chefs d’entreprises, groupes d’extrême-droite et d’extrême-gauche, salafistes infiltrés, etc.) est un véritable poison pour la classe ouvrière. Alors que les ouvriers éprouvent de grandes difficultés à se reconnaître en tant que classe, il est fondamental que tout le milieu politique se mobilise et défende les principes de la classe révolutionnaire.

Contre toutes les attaques des différentes fractions de la bourgeoisie, les prolétaires doivent défendre leur autonomie de classe et ne compter que sur eux-mêmes, sur leurs propres forces pour affirmer une démarche et un but révolutionnaire conscients.

Vincent, 1er mars 2019

 

1) Voir notre article dans ce numéro : “Affaire Finkielkraut, un académicien au-dessus de tout soupçon ?”

2) Suite à des échauffourées devant la chambre des députés et après des manifestations de ligues d’extrême-droite (en particulier, le 6 février 1934), les forces de gauche de la bourgeoisie réagirent aussitôt afin d’entraîner le prolétariat derrière la bannière de la “défense de la République” et de “l’antifascisme”. La manifestation du 12 juillet 1934 (un million de manifestants) allait ainsi être une des étapes qui préfigura l’émergence du Front populaire et l’embrigadement du prolétariat pour la guerre impérialiste.

3) Extrait du communiqué de la CGT pour l’appel à la grève du 5 février 2019.

4) D’après les journalistes Serge Halimi et Pierre Rimbert du Monde diplomatique.

5Dixit le philosophe Patrice Maniglier.

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