Grève à la SNCF : PLUS REN NE SERA COMME AVANT

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Alors que la bourgeoisie se préparait à passer tranquillement la période des fêtes -traditionnellement de “trêve sociale“- de fin d'année et qu'elle cherchait à exploiter au maximum la situation consécutive à l'agitation stérile des étudiants pour développer de nouvelles séries d'attaques d'envergure contre le prolétariat et pour tenter de faire accréditer l'idée de l'absence ou du moins de la passivité y£ la classe ouvrière, se produit soudain l'explosion qui fait basculer le paysage politique et social en France, bouleverse tous les plans de la bourgeoisie et va marquer profondément et pour long- temps les consciences ouvrières.

DIX JOURS QUI ONT FAIT TREMBLER LA BOURGEOISIE

L’INITIATIVE ET LA PRISE EN CHARGE DE LA LUTTE EN DEHORS ET CONTRE LES SYNDICATS

Le 18 décembre à 24 heures, dans le dépôt de trains de la gare de Paris-Nord, un petit groupe de conducteurs de trains arrêtait spontanément le travail et appelait leurs camarades à se réunir en assemblée générale.

L'assemblée décidait immédiatement la grève, sans aucun préavis, ni aucun consigne de la part des syndicats qui attendaient alors l'ouverture le 6 janvier des négociations prévues sur la nouvelle "grille des salaires", sur les conditions de travail des conducteurs et sur les suppressions d'emploi prévues à la SNCF en croyant avoir auparavant épuisé suffisamment la combativité des cheminots, dans un secteur où ils avaient organisé 14 journées d'action pour la seule année 86 '

Les grévistes bloquaient tout le trafic ferroviaire de Paris-région Nord et lançaient des appels aux "roulants" des autres zones à les rejoindre dans la lutte.

De la même manière que leurs collègues de Chambéry qui, en septembre 85 et face à un gouvernement de gauche, avaient de façon aussi spontanée déclenché une grève qui s'était répandue comme une traînée de poudre, paralysant en 48 heures les trains dans tout le pays, de même que la grève des conducteurs du métro parisien en décembre 85, la lutte embrase en peu de temps la quasi-totalité de la catégorie professionnelle.

Sans mesurer eux-mêmes la portée de leur mouvement ils venaient d'engager la plus puissante, la plus massive et la plus longue grève enregistrée à la SNCF depuis 1968.

Ainsi, avec une rapidité foudroyante, 48 heures après le premier arrêt de travail, la grève des conducteurs est pratiquement générale. Les rares trains qui circulent sont conduits pas le personnel d'encadrement ou des élèves-conducteurs non qualifiés pour cette tâche. 98 % des agents de conduite sont grévistes, la quasi-totalité des dépôts est touchée par le mouvement SANS QU'AUCUN SYNDICAT N'AIT APPELE A DEBRAYER. En plusieurs endroits, la grève tend à déborder sur d'autres catégories, à faire tâche d'huile: d'autres agents plus sédentaires de la SNCF commencent à leur tour à se mettre en grève sur leurs propres revendications. Partout, dans toutes les régions, ce mouvement s'est étendu à l'initiative de la base, tout au plus accompagné par des délégués syndicaux locaux.

Partout éclate une même exaspération face à ce qui est déjà subi (la dégradation des conditions de travail, le blocage des salaires) et face aux nouvelles menaces de "nouvelles grilles", les suppressions d'emploi supplémenta ires.

Tirant une première leçon de l'expérience de leur échec de 1985 où les syndicats avaient hâtivement négocié dans leur dos leur reddition, qualifiée par ces derniers de "victoire" et fait reprendre le travail dépôt par dépôt sur la base de vagues promesses mensongères de suspension des attaques, s'affirme la volonté claire et manifeste chez les grévistes, syndiqués comme non syndiqués de prendre en charge eux- mêmes la lutte et de la conserver entre leurs mains, de multiplier les initiatives à la base, de développer les regroupements d'ouvriers pour affirmer leur propre point de vue, de ne pas laisser les syndicats négocier à leur place. Cette volonté et ce souci de permettre à tous les ouvriers, dans une grève décidée par eux-mêmes, de contrôler chaque aspect de le lutte revient comme un leitmotiv partout. Cette volonté et ce souci chez les grévistes de conserver un contrôle permanent de la lutte s'est traduite spectaculairement par la mise en place quasi systématique d'assemblées générales journalières, par l'élection fréquente de comités de grève responsables devant l'assemblée générale, par l'organisation de la lutte des agents de conduite à un niveau régional, par les tentatives de mettre en place une coordination nationale de la lutte. A large échelle, dans la grève, s'instaure la pratique générale d'assemblées, de permanences, de regroupements où l'on discute de la conduite de la grève, où on la reconduit et où on l'organise, où l’on décide ensemble des actions à mener.

Le mouvement échappe non seulement au contrôle des syndicats mais exprime explicitement, au grand jour, la défiance massive et profonde vis-à-vis d'eux et de leur travail de sabotage, méfiance qui s'est accumulée et qui est présente dans l'ensemble de la classe.

A haute voix, des grévistes proclament : "on en a marre, on en a assez des grèves où chaque organisation lance son mot d’ordre à trois semaines d'intervalle", "on veut être consulté avant toute décision, toute négociation", "si la CGT reprend le contrôle du mouvement, moi, j’arrête la grève tout de suite!".

De fait, depuis les premières heures du conflit et jusqu'au 21 décembre à 18 heures, la CGT -minoritaire chez les agents de conduite mais majoritaire au niveau de l'ensemble du personnel SNCF, s'oppose ouvertement à la grève. Un de ses tracts, le 20/12, appelait les agents de conduite à "faire le maximum pour acheminer les vacanciers jusqu'à leur destination. Dans certains dépôts de la banlieue parisienne, comme à Villeneuve-Saint-Georges, elle appelle à la reprise du travail et à celui d'Austerlitz (réseau Paris Sud-Ouest) ou à Miramas, près de Marseille, elle va jusqu'à organiser des "piquets de travail" contre les grévistes.

La CFDT et le syndicat autonome, majoritaire chez les agents de conduite, sont contraints d’apporter du bout des lèvres leur "soutien" aux grévistes. F.O (Force Ouvrière) comte d'autres syndicats de cadres, refuse de participer à la grève.

UN BRAS DE FER PROLETARIAT-BOURGEOISIE

Toute la population ouvrière a les yeux braqués sur l'évolution de la lutte.

Tous les ouvriers savent que le combat acharné de leurs frères de classe est le leur, celui de la défense des intérêts immédiats et futurs de toute la classe ouvrière.

Tous ont conscience que c'est une épreuve de force entre l'Etat et toutes les forces capitalistes d'un côté, la classe ouvrière comme un tout de l'autre.

Cette lutte allait en effet servir, dans la première dizaine de jours de son existence, de colonne vertébrale, d'épicentre au rapport de forces établi par toute la classe ouvrière, servir de pôle de référence, montrer la voie à suivre pour la lutte à tous les ouvriers, cristalliser son attention, susciter leur réel enthousiasme, alimenter Leurs discussions et leurs réflexions, stimuler leur combativité.

Pour la bourgeoisie, l'effet de surprise est total. Un très court moment, la bourgeoisie croit d'abord à un feu de paille, aisé à circonscrire à la veille de la "trêve sociale" attendue pour la fête de Noël, mais elle réalise bien vite qu'elle est prise à contre-pied devant l'ampleur, la simultanéité, le caractère massif, la combativité et la détermination de La lutte.

Il devient surtout rapidement évident pour elle que les syndicats sont totalement débordés, impuissants, contestés, en dehors du coup. Côté gouvernement et Direction, c'est d'abord le silence, puis le rappel que des négociations "normales" sur les revendications des cheminots sont prévues en janvier.

Côté PS et PC, non seulement on se garde de critiquer trop durement le gouvernement, d'appeler à la lutte, de souffler sur le feu, mais, au contraire, comme le fait "L'Humanité" du 20/12, en pleine extension du conflit, on colporte de fausses nouvelles sur la tendance à la reprise du travail.

Tout au plus, une campagne est ouverte pour tenter, à travers les media, de discréditer la grève auprès des "usagers", d'établir son "impopularité" en cette période. Mais elle reste sans grande efficacité et elle demeure en tout cas sans effet sur les ouvriers.

Personne dans la bourgeoisie ne sait exactement comment s'y prendre. Tout le monde hésite mais a par contre pleinement conscience que l'Etat et, avec lui toute la bourgeoisie, face à cette grève à la SNCF, se trouve engagé dans une épreuve de force frontale, "à haut risque" avec toute la classe ouvrière.

La bourgeoisie sait que reculer à ce moment-là serait d'une part remettre en cause d'une façon significative toute la politique gouvernementale et patronale sur les salaires, la SNCF pouvant servir d'exemple "nuisible" pour toute la fonction publique et le secteur nationalisé, mais aussi pour tout le secteur privé, d'autre part, ce serait un encouragement à la lutte pour tous les ouvriers; ainsi, tous les autres secteurs où des signes de colère s'étaient déjà manifestés corme à l'EDF ou aux PTT seraient incités à entrer en lutte à leur tour; ainsi, les luttes en cours dans les autres secteurs comme les marins tendraient à se poursuivre jusqu'à totale satisfaction des revendications, ainsi ceux qui devaient entrer en lutte la semaine suivante comme les conducteurs de métro et de bus parisiens (RATP) aspireraient à le faire massivement et sur toutes leurs revendications; ainsi, chez tous les ouvriers, risquerait de germer rapidement l'idée que l'on a tout à gagner à entrer en lutte sans et en dehors des syndicats; que l'on n'a pas besoin d'eux pour se battre et obtenir satisfaction.

Mais aussi, pour la bourgeoisie, se montrer dure, intraitable avec un conflit qui parvient à paralyser une bonne partie de la vie économique du pays, c'est risquer un durcissement du conflit et surtout son élargissement à d'autres secteurs, rendant du même coup la tâche des syndicats de reprendre le contrôle de la situation plus malaisée, difficile, c'est augmenter le risque d'avoir à affronter un conflit encore plus général, plus incontrôlable, encore plus lourd de conséquences non seulement sur le plan économique, mais aussi sur le plan politique.

Le seul atout, fragile mais réel, dont disposait la bourgeoisie à court terme, c'était de pouvoir essayer de jouer sur la "période des fêtes" qui, si elle n'a pas entravé l'entrée en lutte et la combativité des conducteurs de trains, joue objectivement contre le risque de contagion, d’extension, de généralisation des luttes tout particulièrement dans le secteur public. Son objectif, qui est de maintenir la grève isolée à la SNCF et de favoriser la réinsertion des syndicats dans la grève, va être servi par une stratégie pour gagner du temps en multipliant une série de manœuvres successives, "au jour le 21/12 au soir, la CGT cesse de s'opposer ouvertement à la grève, de prôner l'apaisement du conflit à la SNCF et donne ordre à ses troupes de chercher à rattraper le mouvement, de rentrer le plus possible dedans, en faisant mine de répandre la pratique des assemblées générales, en se faisant le champion de la tendance à l'élargissement de la lutte aux autres catégories de personnel SNCF où elle dispose de plus d'influence.

Le lendemain, les négociations Direction/syndicats s'ouvrent. On assiste à la situation "surréaliste" dans laquelle les syndicats qui n'ont en rien "participé" à la grève, à la définition des revendications, discutent à la place des grévistes, négociant en leur nom. Mais, au moins, on fait ainsi apparaître clairement, contre la volonté des grévistes de contrôler les éventuelles négociations, que de toutes façons, seuls les syndicats sont habilités à négocier; bref, que le mouvement de grève ne pourra pas se passer d'eux.

La Direction refuse tout recul sur les salaires au-delà des consignes gouvernementales, ce qui donne l'occasion aux principaux syndicats -CGT, CFDT, FO, bien conscients d'être incapables de faire accepter aux grévistes cette parodie de négociations, de "claquer la porte", en se présentant comme solidaires des ouvriers, leurs vrais défenseurs. De ce fait, on contribue efficacement à orienter la préoccupation des ouvriers sur les négociations au détriment du souci de rechercher les moyens réels d'élargir le rapport de forces, d'élargir la lutte qui peuvent seuls permettre d'imposer la satisfaction des revendications.

L'EXTENSION EST NECESSAIRE ET POSSIBLE

Dans les ports, le mouvement des marins, qui dure déjà depuis près d'un mois, tient bon, renforcé qu'il a été par l'entrée en lutte à Marseille des ouvriers du port et des dockers en solidarité, suite à une intervention de la police contre les grévistes.

Cependant, malgré le maintien et le développement de la combativité, de la détermination dans les ports et surtout à la SNCF sur laquelle se concentre l'attention de la bourgeoisie et de la classe ouvrière, aucun secteur de la fonction publique, où existe pourtant une volonté de rentrer en lutte à son tour, n'a rejoint le combat.

Un premier cap difficile pour la bourgeoisie vient d’être franchi. Les 24 et 25 décembre arrivent. Les grosses entreprises ferment leurs portes; derrière le jour de congé du 25 décembre, il y a un nouveau week-end. Les services publics concentrés dans la région parisienne et notamment les centres de tri postaux vont fonctionner à effectifs réduits et les éléments les plus combatifs sont dispersés en cette période de congés d'hiver.

La dynamique ouvrière à la SNCF, si elle subsiste fortement, est en passe d'atteindre son apogée, c'est-à-dire aussi qu'elle s'approche du moment où, par elle-même, elle ne peut que commencer à décliner.

Il apparaît clairement que si rien ne se produit à la SNCF, dans les heures et les jours qui viennent, dans les assemblées, pour aller dans le sens d'un élargissement du mouvement au-delà de la SNCF, par envoi de délégations massives aux autres secteurs, par des appels pressants des grévistes aux autres ouvriers du secteur public à rentrer en lutte, les hésitations qui existent dans le secteur public sur cette question de l'entrée en lutte, pourtant discutée partout, vont perdurer. La dynamique encore présente et forte à la SNCF ne pourra alors que s'étioler dans le corporatisme, le catégoriel et favoriser la réussite des manœuvres d'enfermement, d'isolement, de divisions des syndicats et des gauchistes qui se précisent.

Le 24 décembre, le mouvement de grève dans le métro se durcit, le trafic est quasiment bloqué. Sous la pression des ouvriers, la CGT et la CFDT se sont jointes à la grève. Les travailleurs des bus de la RATP se joignent en grande partie au mouvement.

 

LE REFLUX PROGRESSIF DE LA LUTTE ET LA REPRISE EN MAIN DE LA BOURGEOISIE

 

Dans les heures qui suivirent, les syndicats vont se débrouiller, chacun tirant de son côté, à faire cesser la grève à la RATP, avec la promesse d’une reprise de celle-ci le 30 et 31 décembre, "si les nouvelles négociations prévues n'ont pas abouti". S'aggravent ainsi la défiance et le ras-le-bol à leur égard mais ils réussissent à provoquer également une certaine démoralisation chez les travailleurs. A la SNCF, la mise en place par le gouvernement de transports par bus et camions pour pallier "les difficultés des usagers", pour limiter 1'impact de la grève sur l'industrie et le commerce, ne semblent pas entamer la combativité, la détermination ouvrière. Pas plus que les interventions mesurées de la police contre les piquets de grève. Mais ces interventions favorisent la réapparition "au premier rang" des syndicalistes, renforcent la solidarité corporatiste, l'enfermement sur la SNCF, sur les actions de blocage des voies ferrées. LA LUTTE DES CHEMINOTS SE REFERME SUR ELLE-MEME

L'idée avancée dans le mouvement dès le 22/12 de créer une coordination nationale des délégués des comités de grève élus par les assemblées, fait son chemin. Mais cette idée,, pour se réaliser pleinement, se heurte à trois obstacles essentiels :

  • le plus important est que cette idée surgit dans le secteur où le poids du corporatisme, la division en catégories professionnelles distinctes (hérités du siècle précédent) sont très lourds ;
  • ensuite cette idée surgit à un moment où l'isolement relatif.de la lutte à la SNCF n'a pas été rompu par l'entrée d'autres secteurs massivement en lutte, à l'initiative des ouvriers eux-mêmes et que cette perspective semble être éloignée aux yeux des grévistes;
  • enfin aussi cette idée surgit à un moment où les grévistes sentent que les syndicats et la CGT en particulier, dont ils se méfient à juste titre (et qui traditionnellement appellent à "l'extension" et sont capables de l'organiser pour réussir à noyer et saboter les luttes en cours) sont en train de reprendre pied, s'apprêtent à négocier dans le dos des grévistes et en leur nom.

Ce qui fait qu'au lieu d'avoir une seule coordination des cheminots en grève offensive, réalisant l'unité de tous les grévistes, cherchant à élargir le rapport de forces, la lutte, aux autres secteurs ouvriers, cherchant à s'ouvrir par exemple aux délégués des travailleurs du métro, des ports, des PTT, nous allons voir se constituer deux coordinations nationales, corporatistes, ayant toutes deux au moins au départ comme préoccupation aussi centrale qu'illusoire, de préserver le maintien de la conduite du mouvement dans les mains de la base, de lui permettre de contrôler les négociations Direction SNCF-gouvernement-syndicats, bref de se défendre illusoirement des manœuvres des syndicats.

LES SYNDICATS ET LES GAUCHISTES EN REPRENNENT LE CONTROLE

Dans la coordination nationale des délégués des conducteurs de trains, excluant tout élément non conducteur de ses délibérations, et a fortiori non SNCF, la CFDT, qui avait su, dès le début de la grève, notamment sur le réseau ferroviaire Nord, d'où elle était partie, se coller au mouvement, flatter l'illusion de la force autonome des conducteurs, du fait que ce sont eux qui ont bloqué tout le trafic, mettait à profit la crainte de voir les revendications spécifiques des "roulants" oubliées dans une négociation globale et elle portait ainsi sa contribution à la division et à l'enfermement du mouvement. Dans l'autre coordination inter-catégorielle SNCF, placée dans la même problématique défensive que la précédente, plus unitaire en apparence -puis- qu' inter-catégorielle- mais tout aussi corporatiste, les militants trotskystes de Lutte Ouvrière qui la noyautaient progressivement puis la contrôlaient, se révélèrent tout aussi habiles à utiliser les craintes des grévistes à l’égard de toute récupération syndicale et politique, pour apporter leur contribution, y compris "musclée «contre les militants du CCI, à la division et à l'enfermement de la lutte dans la corporation, donc à sa défaite.

Le 29/12, la combativité ouvrière dans les ports et à la SNCF, reste entière, la grève est revotée partout sans difficultés. Mais dans les faits, il devient clair que les potentialités de développement du mouvement de lutte ne se trouve plus désormais à la SNCF mais repose sur l'entrée en lutte du secteur public dans le début de la semaine suivante. Cette possibilité n'est pas à exclure mais improbable; Il y a en effet la perspective d'un nouveau week-end prolongé pour les fêtes du jour de l'an.

Le 30 et le 31/12, les autres secteurs publics n'ont pas bougé. La CGT, qui a repris ses troupes en mains à la SNCF, se sent assez forte pour "appeler" à grand renfort de tracts à des manifestations des ouvriers de tous les secteurs, "avec les cheminots". Ces manifestations ne réuniront que ses militants les plus sûrs encadrés par un fort service d'ordre. Sur le terrain, l'énergie ouvrière se concentre sur le besoin de tenir à tout prix et se disperse à de nombreux endroits dans le blocage des trains.

Les "coordinations" nationales s'enferment et se referment encore plus. De nouvelles coordinations par catégories comme inter-catégorielles se multiplient au niveau régional. La dynamique du mouvement à la SNCF se ligote et s'asphyxie de plus en plus bien que la grève tienne. La division interne a avancé à grands pas, CGT, CFDT d'un côté, coordinations de l'autre.

Le gouvernement et les syndicats dont en position pour relancer de nouvelles "négociations".

Le deuxième cap difficile pour la bourgeoisie avant le réveillon du 1er janvier et avant la rentrée sociale générale des 5 et 6 janvier, est franchi avec succès. La tactique de l'isolement et du pourrissement progressif de la lutte, à la faveur des fêtes, a fonctionné.

LA CONTRE-OFFENSIVE POLITIQUE DE LA B0URGEOISIE ET LA DEFAITE DES CHEMINOTS

LES SYNDICATS ORGANISENT UNE FAUSSE EXTENSION

Dès la fin de l'année 86, et plus particulièrement depuis le début de cette nouvelle année, les syndicats, CGT en tête, lancent, à grand renfort de publicité à travers tous les médias, une série de mouvements de grèves, notamment dans la fonction publique. Un travail systématique est fait au niveau des entreprises pour obtenir qu'un maximum de services soit au mieux paralysé par la grève, au moins affectés par des débrayages. Tous les moyens sont bons pour engager le maximum d'ouvriers dans ces grèves sans lendemain, jusqu'à constituer des piquets de grève musclés pour "étendre la grève" par intimidation (comte à l'EDF). Non seulement à la SNCF mais dans tout le secteur public et nationalisé, à la RAT?, à l'EDF, dans les PTT, les arsenaux, à Renault-Billancourt, la OGT limite par sa seule présence sur le terrain de la lutte, la possibilité d'un mouvement d'ampleur dans ces secteurs, tant est fort dans la classe ouvrière, le sentiment de défiance à se mobiliser derrière elle. Cette mobilisation dans la grève et les manifestations est restée bien inférieure à celle de la journée du 21 octobre appelée par tous les syndicats.

De plus, ces grèves n'ont pas donné lieu au moindre débordement des syndicats, ceux-ci étaient incontestablement les maîtres du jeu.

ET ENTRAINENT LE MOUVEMENT VERS LA DEFAITE

Le travail d'affaiblissement du mouvement des cheminots, d ' abord entrepris de l'intérieur par les gauchistes, renforcé ensuite par les syndicats, est enfin complété de l'extérieur par le partage des tâches entre le gouvernement et les fractions de gauche, syndicales et politiques, pour le dénaturer, pour l'isoler davantage et le mener à la défaite complète. D'une part, le gouvernement claironne : "nous ne céderons pas", dénonce le jusqu'auboutisme des grévistes et fait intervenir de plus en plus fréquemment ses CRS, d'autre part, les ouvriers en lutte sont menés à l'épuisement à travers une parodie d'extension et des grèves dispersées sans lendemain.

C'est une véritable offensive politique de la bourgeoisie, dont la CGT est le fer de lance, qui se développe contre la classe ouvrière et cela dans le but de permettre aux syndicats de redorer un tant soit peu leur blason, passablement terni au début du mouvement des cheminots ; d'épuiser dans des conflits durs et longs certaines fractions de la classe ouvrière et les démoraliser ; de diviser la classe ouvrière entre ceux qui auraient un "emploi stable" (fonction publique) et les autres, entre ceux qui ont du travail et ceux qui n'en ont pas, entre grévistes et non-grévistes ; et surtout de saboter par l'occupation permanente du terrain de la lutte tout l'effort de réflexion de la classe, ressenti comme nécessaire par des fractions significatives d'ou- riers, pour tirer les leçons de la grève à la SNCF. Il s'agit pour la bourgeoisie de tenter de dénaturer ou même d'effacer dans la tête des ouvriers toute l'expérience apportée par le combat des cheminots pour l’orientation de la lutte.

LEÇONS ET PERSPECTIVES DU COMBAT

Malgré la victoire sur les cheminots, la contre- offensive de la bourgeoisie est loin d’être une réussite vis-à-vis de l’ensemble de la classe ouvrière. La bourgeoisie n'a pas entamé la méfiance très profonde qui existe au sein de la classe vis-à-vis des syndicats, au contraire. Elle n'est pas non plus parvenue à épuiser de façon significative sa combativité. Même parmi les ouvriers les plus éprouvés par la défaite, les cheminots, c'est plus l'amertume que le découragement qui domine. Déjà se profile, à travers la déclaration de ce cheminot de Paris-Nord toute la potentialité des luttes futures: "C'est un échec d'accord et je vais me cacher quand je reprendrai le travail, mais on recommencera plus fort et plus dur la prochaine fois !"

Pour que ces prochaines luttes, inévitables, sortent victorieuses, les ouvriers devront savoir, à la lumière de cette première bataille perdue que :

  • Quel que soit le degré de combativité des ouvriers et le niveau de prise en charge de leur lutte, si celle-ci reste isolée ou enfermée dans le corporatisme, si elle ne cherche pas à s'étendre, à s'élargir aux autres secteurs pour opposer le front le plus large à l'Etat et à toutes les forces bourgeoises coalisées contre elle, elle sera inéluctablement menée à la défaite.
  • Ils devront nécessairement organiser et diriger eux-mêmes leur lutte à tous les niveaux à travers des assemblées générales souveraines qui prennent toutes les décisions en élisant leurs propres délégués, leurs propres comités de grève, en créant des coordinations interprofessionnelles organisées à un niveau régional.
  • Ils devront ouvrir les assemblées générales et toutes leurs réunions à tous les autres ouvriers, actifs et chômeurs, mais également aux organisations révolutionnaires qui soutiennent la lutte en leur accordant un temps de parole.
  • Ils devront recourir chaque fois que nécessaire, à des motions, à des appels aux autres secteurs ouvriers pour qu'ils rejoignent le combat, c'est-à-dire orienter toute leur activité pour l'extension de la lutte.
  • Ils ne devront pas se laisser arrêter, pour développer et élargir leur lutte, par les spécificités des revendications. La lutte de l'ensemble exige des revendications communes à tous les secteurs et exige que l'on n'arrête pas la grève tant que les revendications communes et spécifiques ne sont pas satisfaites.
  • Ils devront se défier en permanence des actions dites "dures" (blocage des routes, de voies ferrées) que les syndicats et leurs délégués à la base proposent. Ils devront tout autant se défier de ceux-ci quand ils diront : "on est avec vous, on vous soutient, on va négocier pour vous"

Les ouvriers doivent déjouer les pièges et les manœuvres des syndicats, ne compter que sur eux- mêmes, sur leurs assemblées, sur l'extension, sur la solidarité active des autres secteurs.

Tout cela c'est possible, c'est réalisable.

Même défaite, la lutte à la SNCF a modifié les mentalités et a révélé les capacités ouvrières.

YD

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