Crise économique : trente ans de crise ouverte du capitalisme

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II. LES ANNEES 1980

Dans le numéro précédent de la Revue internationale, nous avons vu que le capitalisme, confronté depuis 1967 à la réapparition de la forme ouverte de sa crise historique, a déployé les moyens d'intervention de l'Etat dans l'économie pour tenter de ralentir et de reporter ses effets les plus nocifs vers les pays plus périphériques, vers les secteurs les plus faibles du capital et, évidemment, sur l'ensemble de la classe ouvrière. Nous avons analysé l'évolution de la crise et la réponse du capitalisme pendant les années 1970. Nous allons voir maintenant cette évolution tout au long des années 1980. Cette analyse nous permet de comprendre pourquoi la politique menée par les Etats, c'est-à-dire « la politique d'accompagnement de la crise pour provoquer une chute lente et échelonnée », n'a apporté aucune solution sinon celle d'aggraver de plus en plus les contradictions de fond du capitalisme.

La crise de 1980-82

Au 2e congrès international du CCI en 1977 ([1]), nous avons mis en relief que les politiques d'expansion que venait d'employer le capitalisme étaient chaque fois moins efficaces et menaient à une impasse. L'oscillation entre les « relances » qui provoquaient l'inflation et les politiques de freinage qui aboutissaient à des récessions conduisait à ce que les économistes bourgeois appelaient la « réflation » (à la fois récession et inflation), démontrant ainsi la gravité de la situation du capitalisme et le caractère insoluble de ses contradictions. Le mal incurable de la surproduction, à son tour, aggravait globalement les tensions impérialistes de telle manière que les dernières années de la décennie ont connu un aiguisement considérable des confrontations militaires et un accroissement de l'effort d'armement tant au niveau nucléaire qu'au niveau « conventionnel » ([2]).

Les années 1980 commencent par une récession ouverte qui se prolonge jusqu'en 1982 et qui, sur toute une série d'aspects importants, est bien plus grave que la précédente, celle de 1974-75. Il y a un ralentissement de la production (la production industrielle de Grande-Bretagne tombe en 1982 au niveau de celle de 1967), une augmentation spectaculaire du chômage (en 1982, les Etats-Unis enregistrent en un mois un demi-million de chômeurs en plus) et, pour la première fois depuis 1945, le commerce mondial chute pendant deux années consécutives (3[3]). Les fermetures d'entreprises et les licenciements massifs se produisent à un niveau jamais vu depuis la crise de 1929. Ce que l'on appelle la désertification industrielle et agricole commence à se développer et ne va pas cesser de s'accroître depuis. D'une part, des régions entières de vieille tradition industrielle voient la fermeture systématique des usines et des mines et le chômage monter en flèche jusqu'à des taux de 30 %. C'est ce qui se produit dans des régions comme celles de Manchester, Liverpool ou Newcastle en Grande-Bretagne, celle de Charleroi en Belgique, celle de Détroit aux Etats-Unis ou la Lorraine en France. D'autre part, la surproduction agricole est telle que, dans de nombreux pays, les gouvernements subventionnent l'abandon de vastes zones, suppriment brutalement les aides aux exploitations agricoles et de pèche, ce qui provoque des faillites en cascade chez les paysans petits et moyens et le chômage des travailleurs agricoles.

Cependant, à partir de 1983, se produit une reprise de l'économie qui, dans un premier temps, va rester limitée aux Etats-Unis et, à partir de 1984-85, va atteindre l'Europe et le Japon. Cette reprise est fondamentalement permise grâce à l'endettement colossal des Etats-Unis qui ont soutenu la production et servi de locomotive aux économies du Japon et de l'Europe occidentale.

Ce sont les fameuses « Reaganomics » qui, à l'époque, sont présentées comme la solution enfin trouvée à la crise du capitalisme. De surcroît, cette « solution » est présentée comme un retour à « l'essence du capitalisme ». Face aux « excès » de l'intervention de l'Etat qui avait caractérisé les politiques économiques des Etats pendant les années 1970 (c'est-à-dire le keynésianisme) et qui était qualifiée de « socialiste » ou de « tendance au socialisme », les nouveaux théoriciens de l'économie se présentent comme « néo-libéraux » et répandent aux quatre vents leurs recettes du « moins d'Etat » , du « marché libre », etc.

En réalité, les Reaganomics ne résolvent pas grand chose (à partir de 1985, comme nous le verrons plus loin, il faudra payer la facture de l'endettement des Etats-Unis), et ne sont pas l'occasion d'un véritable « retrait de l'Etat ». Ce que fait l'administration Reagan c'est de lancer un programme massif de réarmement (la dite « guerre des étoiles » qui va puissamment contribuer à mettre à genoux le bloc rival) au moyen du recours classique à l'endettement étatique. La fameuse locomotive ne s'alimente pas avec un bon combustible constitué par une expansion véritable du marché, mais avec celui frelaté de l'endettement généralisé.

La « nouvelle » politique d'endettement

La seule nouveauté de la politique de Reagan est la forme de réalisation de l'endettement. Pendant les années 1970, les Etats étaient les responsables directs de celui-ci par des déficits croissants de la dépense publique financés par l'augmentation de la masse monétaire. Ceci supposait que c'était l'Etat qui procurait l'argent aux banques pour que celles-ci prêtent aux entreprises, aux particuliers ou aux autres Etats. C'est ce qui provoquait la dépréciation continuelle de l'argent et l'explosion de l'inflation qui en résultait.

Nous avons déjà vu l'impasse croissante dans laquelle se trouvait l'économie mondiale et particulièrement l'économie des Etats-Unis à la fin des années 1970. Pour sortir de celle-ci, durant les deux dernières années de l'administration Carter, le responsable de la Réserve fédérale, Volker, changea radicalement la politique du crédit. Il ferma le robinet de l'émission monétaire, ce qui provoqua la récession de 1980-82, mais simultanément il ouvrit la voie au financement massif par l'émission de bons et obligations qui se renouvelaient constamment sur le marché des capitaux. Cette orientation sera reprise et généralisée par l'administration Reagan et, plus tard, s'étendra à tous les pays.

Le mécanisme d'« ingénierie financière » est le suivant. D'un côté, l'Etat émet des bons et des obligations pour financer ses déficits énormes et toujours croissants qui sont souscrits par les marchés financiers (banques, entreprises et particuliers). D'un autre côté, il pousse les banques à chercher sur le marché le financement de leurs prêts, recourant, à leur tour, à l'émission de bons et obligations et à des augmentations de capital (émission d'actions). Il s'agit d'un mécanisme hautement spéculatif qui consiste à essayer de tirer profit du développement d'une masse croissante de capital fictif (plus-value immobilisée incapable d'être investie dans un nouveau capital).

De cette manière, les fonds privés tendent à peser beaucoup plus que les fonds publics dans le financement de la dette (publique et privée).

Financement de la dette publique aux Etats-Unis (milliards de dollars)

Fonds 1980 1985 1990 1995 1997

Publics 24 45 70 47 40

Privés 46 38 49 175 260

Source : Global Developmement Finance

Ceci signifie moins une diminution du poids de l'Etat (comme le proclament les « libéraux ») qu'une réponse aux nécessités chaque fois plus écrasantes de financement (et particulièrement de liquidités immédiates) qui obligent à une mobilisation massive de tous les capitaux disponibles.

La mise en marche de cette politique prétendument « libérale » et « monétariste » signifie que la fameuse locomotive Etats-Unis est financée par le reste de l'économie mondiale. En particulier, par le capital japonais qui, du fait de son énorme excédent commercial, souscrit massivement aux bons et obligations du Trésor américain ainsi qu'aux différentes émissions des entreprises de ce pays. Le résultat est que les Etats-Unis qui, depuis 1914, étaient le premier créditeur mondial se transforment en premier débiteur mondial. Un autre conséquence est qu'à la fin des années 1980, les banques japonaises possèdent pratiquement 50 % des actifs immobiliers américains. Enfin, cette forme d'endettement fait que, « alors que dans la période 1980-82 les pays industrialisés ont versé aux dits pays en développement 49 000 millions de dollars plus que ce qu'ils ont reçu, dans la période 1983-89 ce sont ces derniers qui ont fourni aux premiers plus de 242 000 millions de dollars. » (Prometeo n° 16, organe de Battaglia Comunista, « Une nouvelle phase dans la crise capitaliste », décembre 1998)

Pour rembourser les intérêts et l'essentiel des bons émis l'usage consiste à recourir à de nouvelles émissions de bons et obligations. Cependant ceci signifie de plus en plus de dettes et par voie de conséquence le risque que les prêteurs ne veuillent plus souscrire à de nouvelles émissions. Pour continuer à les appâter, on recoure à des réappropriations régulières du dollar en utilisant différents artifices de réévaluation de la devise. Le résultat est, d'une part, un énorme afflux de dollars sur l'ensemble de l'économie mondiale et, d'autre part, la plongée des Etats-Unis dans un énorme déficit commercial qui, année après année, va battre de nouveaux records. La majorité des Etats industrialisés suivent plus ou moins la même politique : ils jouent avec la monnaie comme instrument d'attraction des capitaux.

La manipulation des monnaies est une tendance qui va s'approfondir pendant les années 1990. La fonction classique de la monnaie sous le capitalisme était celle d'être la mesure de la valeur et l'étalon des prix, pour laquelle la monnaie de chaque Etat devait être soutenue par une proportion minimum de métaux précieux ([4]). Cette réserve de métaux précieux reflétait de manière tendancielle l'accroissement et le développement de la richesse du pays, laquelle se traduisait, également tendanciellement, dans le cours de sa monnaie.

Nous avons vu dans l'article précédent comment le capitalisme a abandonné, tout au long du 20e siècle, ses réserves et a laissé circuler les monnaies sans contreparties avec les risques graves que cela comporte. Cependant, les années 1980 constituent un véritable saut qualitatif vers l'abîme : au phénomène déjà grave des monnaies complètement dissociées de toute contrepartie en or et argent, phénomène qui continue à s'accélérer tout au long de la décennie, s'est d'abord ajouté le jeu des réévaluations/dévaluations afin d'attirer les capitaux, ce qui a provoqué une spéculation effrénée sur les monnaies. Dans un second temps, il y a le recours, de manière plus systématique aux « dévaluations compétitives », c'est-à-dire des baisses du cours de la monnaie, par décret, avec l'objectif de favoriser les exportations.

Cette « nouvelle » politique économique dont les piliers sont d'une part l'émission massive de bons et obligations qui enfle constamment comme une boule de neige et d'autre part la manipulation, sans cohérence, des monnaies, suppose un « système financier » sophistiqué et complexe qui ne peut être, en réalité, que l'oeuvre des Etats et des grandes institutions financières (banques, caisses d'épargne et sociétés d'investissement, lesquelles ont des liens très étroits avec l'Etat). En apparence c'est un mécanisme « libéral » et « non interventionniste ». Dans la pratique, c'est une construction typique du capitalisme d'Etat à l'occidentale, c'est-à-dire une gestion fondée sur la combinaison entre les secteurs dominants du capital privé et l'Etat.

Cette politique nous a été présentée comme la potion magique capable de permettre une croissance économique sans inflation. Le capitalisme pendant les années 1970 s'était trouvé confronté au dilemme insoluble inflation ou récession. Maintenant, quelle que soit leur coloration politique (« socialistes », de « gauche » ou du « centre »), les gouvernants se sont convertis au nouveau credo « néo-libéral » et « monétariste » et proclament que le capitalisme a surmonté ce dilemme, l'inflation ayant été réduite à des niveaux de 2 % à 5 % sans que cela nuise à la croissance économique.

Cette politique de « lutte contre l'inflation » ou d'une prétendue « croissance sans inflation » est basée sur les mesures suivantes :

1. L'élimination des capacités productives « excédentaires » dans l'industrie et l'agriculture. Le résultat est la fermeture de nombreuses installations industrielles et des licenciements massifs.

2. La suppression drastique des subventions à l'industrie et à l'agriculture qui entraîne aussi licenciements et fermetures d'usines.

3. La pression pour réduire les coûts et augmenter la productivité, ce qui signifie, en réalité, une déflation masquée et graduelle basée sur des attaques violentes contre la classe ouvrière des pays centraux et une baisse constante des prix des matières premières.

4. Le transfert, au moyen de mécanismes de pression monétaire et, plus particulièrement, par l'afflux massif de dollars, des effets inflationnistes vers les pays plus périphériques. Ainsi au Brésil, en Argentine et en Bolivie par exemple, se produisent des explosions d'hyperinflation amenant les prix à croître jusqu'à 30% par jour !

5. Et surtout, un remboursement des dettes avec de nouvelles dettes. En passant d'un financement de la dette par l'émission de papier-monnaie à celui effectué par l'émission de titres (bons et obligations d'Etat, actions d'entreprises, etc.), on arrive à retarder plus longtemps les effets de l'inflation. Les dettes contractées par une émission de titres se remboursent avec de nouvelles émissions. Ces titres sont l'objet d'une spéculation effrénée. On surévalue ainsi leur prix (cette surévaluation vient en complément de la manipulation du cours des monnaies) et de cette manière l'énorme inflation sous-jacente se trouve toujours remise à plus tard.

La mesure n° 4 ne résout pas l'inflation mais la change simplement de lieu (le transfert se fait vers les pays plus faibles). Ce à quoi la mesure n° 5 aboutit c'est à reporter l'inflation à plus tard, gonflant en contrepartie la bombe de l'instabilité et du désordre au niveau financier et monétaire.

Quand aux mesures n° 1 à 3, si elles réduisent réellement l'inflation à court terme, leurs conséquences sont beaucoup plus graves à moyen et long terme. En effet, elles impliquent une déflation cachée, c'est-à-dire une réduction méthodique et organisée par les Etats des capacités réelles de production. Comme nous le disions dans la Revue internationale n° 59 : « La production, qui peut correspondre à des biens réellement fabriqués, n'est pas une production de valeur, (...) le capitalisme ne s'est pas enrichi, au contraire il s'est appauvri. » ([5])

Le processus de désertification industrielle et agricole, la réduction énorme des coûts, les licenciements et l'appauvrissement général de la classe ouvrière qui s'opèrent, de manière systématique et méthodique par tous les gouvernements, tout au long des années 1980, et qui se poursuivent à une échelle supérieure pendant les années 1990, supposent un phénomène de déflation cachée et permanente. Alors qu'en 1929 s'était produite une déflation brutale et ouverte, le capitalisme est lancé, depuis les années 1980, dans une tendance inédite : la déflation planifiée et contrôlée, une espèce de démolition graduelle et méthodique des bases mêmes de l'accumulation capitaliste, une sorte de désaccumulation lente mais irréversible.

La réduction des coûts, l'élimination de secteurs obsolètes et non compétitifs et l'accroissement gigantesque de la productivité ne sont pas synonymes, en eux-mêmes, de croissance et développement du capitalisme. Il est certain que ces phénomènes ont accompagné les phases de développement du capitalisme au 19e siècle mais ils avaient un sens dans la mesure où ils étaient au service de l'extension et de l'élargissement des rapports de production capitalistes, de la croissance et de la formation du marché mondial. Leur fonction, à partir des années 1980, correspond à un objectif diamétralement opposé : se protéger de la surproduction. Et, de plus, ils n'aboutissent, en fait, qu'à une aggravation de la surproduction.

Pour cette raison, si ces politiques de « déflation compétitive », comme les appellent pudiquement les économistes, réduisent bien à court terme les bases de l'inflation, elles les stimulent en réalité et les renforcent à moyen et long terme, car la réduction de la base de la reproduction globale du capital ne peut être compensée que par des nouvelles masses toujours croissantes de dettes d'un côté, et de dépenses improductives (armement, bureaucratie étatique, financière et commerciale) de l'autre. Comme nous le disions dans le rapport sur la crise économique au 12e congrès du CCI : « ... le vrai danger de la "croissance" qui conduirait à l'inflation se situe ailleurs : dans le fait que toute croissance, toute prétendue reprise est basée sur une augmentation considérable de l'endettement, sur la stimulation artificielle de la demande, c'est-à-dire sur du capital fictif. C'est cela la matrice qui donne naissance à l'inflation parce qu'elle exprime une tendance profonde dans le capitalisme décadent : le divorce grandissant entre l'argent et la valeur, entre ce qui se passe dans le monde "réel" de la production des biens et un processus d'échanges qui est devenu "un mécanisme tellement complexe et artificiel" que même Rosa Luxemburg serait sidérée si elle pouvait voir cela aujourd'hui. » (Revue internationale n° 92)

Ainsi, en réalité, la seule politique qui est arrivée à maintenir un bas niveau d'inflation pendant les années 1980 et 1990 est le report permanent de la dette au moyen d'un carrousel de nouveaux titres qui se substituent aux précédents et le rejet de l'inflation globale vers les pays plus faibles (qui sont chaque fois plus nombreux).

Tout cela est clairement illustré avec la crise de la dette qui, depuis 1982, atteint les pays du tiers-monde (Brésil, Argentine, Mexique, Nigeria, etc.). Ces Etats, qui avec leurs énormes dettes avaient alimenté l'expansion des années 1970 (voir la première partie de cet article), menacent de se déclarer insolvables. Les pays plus riches réagissent immédiatement et leur viennent soi-disant en aide au moyen de plans de « restructuration » de la dette (Plan Brady) ou par l'intervention directe du Fond Monétaire International (FMI). En réalité, ce qu'ils cherchent c'est à éviter un effondrement brutal de ces Etats qui déstabiliserait tout le système économique mondial.

Les remèdes employés sont une reproduction de la « nouvelle politique d'endettement » :

- application de plans brutaux de déflation, sous l'égide du FMI et de la Banque Mondiale, ce qui suppose des attaques terribles contre la classe ouvrière et toute la population ; ces pays, qui pendant les années 1970 ont vécu le mirage du « développement », se réveillent brutalement avec le cauchemar de la misère généralisée de laquelle ils ne sortiront plus ;

- conversion des prêts en dette publique matérialisée en titres à intérêts très élevés (10 ou 20 % de plus que la moyenne mondiale) et soumis à une spéculation formidable ; l'endettement ne disparaît pas mais il se transforme en dette reportée ; avec cela le niveau de la dette des pays du tiers-monde loin de baisser croît de façon vertigineuse tout au long des années 1980 et 1990.

Le krach de 1987

A partir de 1985 la locomotive américaine commence à s'essouffler. Les taux de croissance baissent lentement mais inexorablement et touchent petit à petit les pays européens. Les politiciens et les économistes parlent d'un « atterrissage en douceur », c'est-à-dire qu'ils essaient de freiner le mécanisme d'endettement qui fait boule de neige et provoque une spéculation chaque fois plus incontrôlable. Le dollar, après des années de surévaluation, se dévalue brusquement, chutant entre 1985 et 1987 de plus de 50 %. Ceci soulage momentanément le déficit américain et parvient à réduire le paiement des intérêts de la dette. Mais la contrepartie est l'effondrement brutal de la Bourse de New York qui, en octobre 1987, chute de 27 %.

Ce chiffre est quantitativement inférieur à celui enregistré en 1929 (plus de 30 %), cependant un tableau comparatif de la situation de 1987 et 1929 permet de comprendre que les problèmes sont beaucoup plus graves en 1987.

La crise boursière de 1987 est une purge brutale de la bulle spéculative qui avait alimenté la réactivation économique des Reaganomics. Depuis lors, cette réactivation fait eau de toutes parts. La deuxième moitié des années 1980 connaît des indices de croissance de 1 % et 3 %, ce qui est, en réalité, un ralentissement. Mais en même temps, la décennie s'achève avec l'effondrement de la Russie et de ses satellites du bloc de l'Est, un phénomène qui, s'il a ses racines dans les particularités de ces régimes, est fondamentalement une conséquence de l'aggravation brutale de la crise économique mondiale.

En même temps que le phénomène de l'effondrement du bloc impérialiste russe, une tendance très dangereuse apparaît depuis 1987 : l'instabilité de tout l'appareil financier mondial, qui va être soumis à des cataclysmes chaque fois plus fréquents, à d'authentiques séismes qui montrent une fragilité et une vulnérabilité chaque fois plus grandes.

1929 :

1987 :

Au niveau de l’appareil productif

Crise dans les industries traditionnelles comme les mines, le textile, les chemins de fer, même si ultérieurement il y a une forte expansion.

Au niveau de l’appareil productif

Crise chronique dans ces secteurs qui continueront à sombrer tout au long des années 1990 et de plus crise dans les secteurs « modernes » comme l’électronique, l’automobile, l’électro-ménager.

Au niveau financier

La spéculation qui provoque le Krach était très récente (elle avait commencée en 1928) et était relativement nouvelle .

Au niveau financier

La spéculation s’est développée depuis 1980 et avait de sérieux précédents dans la décennie antérieure (pétrodollars).

Au niveau de la crise de surproduction

Elle se manifeste depuis 1929 après plusieurs années de croissance.

Au niveau de la crise de surproduction

La crise précéde le Krach et dure de façon variable depuis 20 ans.

Au niveau des politiques de capitalisme d’Etat

L’intervention de l’Etat est très limitée avant le Krach et se généralise à partir de 1933 pour juguler la crise et relancer la production.

Au niveau des politiques de capitalisme d’Etat

L’intervention de l’Etat est massive et systèmatique depuis les années 1930 et a eu recours à de nombreuses mesures depuis 1970 pour, seulement épisodiquement, relancer la production.

Au niveau de l’armement

La production massive de guerre retarde la crise à partir de 1934.

Au niveau de l’armement

Le surarmement se développe depuis 1945 et dans les années 1980 connaît une accélération gigantesque qui fait que, comme carte pour pallier ou retarder la crise, c’est un moyen très usé.

Bilan général des années 1980

Nous allons tirer quelques conclusions de l'ensemble de la décennie. Nous le ferons, comme dans l'article précédent, aussi bien sur l'évolution de l'économie que sur la situation de la classe ouvrière. La comparaison avec les années 1970 permet de constater une forte dégradation.

Evolution de la situation économique :

1) Les taux de croissance de la production atteignent un maximum en 1984 : 4,9 %. La moyenne de la période est de 3,4 % alors que la moyenne de la décennie antérieure était de 4,1 %.

2) Il y a une amputation importante dans l'appareil industriel et agricole. C'est un phénomène nouveau depuis 1945 qui affecte clairement les grands pays industrialisés. Le tableau suivant qui fait référence à trois pays centraux (Allemagne, Grande-Bretagne et Etats-Unis) met en évidence une chute très forte dans l'industrie et les mines et un déplacement de la croissance vers des secteurs non productifs et de caractère spéculatif.

Evolution de la production par secteurs entre 1974 et 1987

Allemagne Grande-Bretagne Etats-Unis

Mines - 8.1 - 42.1 - 24.9

Industries - 8.2 - 23.8 - 6.5

Construction - 17.2 - 5.5 12.4

Commerce et Hôtellerie - 3.1 5 15.2

Finances et Assurances 11.5 41.9 34.4

Source : OCDE.

3) La majorité des secteurs productifs subissent une baisse dans leurs chiffres de production, baisse qu'on observe aussi bien dans les secteurs dits « traditionnels » (chantiers navals, acier, textile, mines) que dans les secteurs de pointe (automobile, électronique, électro-ménager). Ainsi, par exemple, dans l'automobile, l'indice de production de 1987 est le même qu'en 1978.

4) Dans l'agriculture la situation est désastreuse :

- Les pays de l'Est et du tiers-monde se voient obligés pour la première fois depuis 1945 d'importer des aliments de première nécessité.

- Dans l'Union européenne, on décide de mettre en jachère 20 millions d'hectares.

5) Il est certain qu'il se produit un accroissement de l'industrie informatique, des télécommunications et des secteurs de l'électronique. Cependant, cette croissance ne compense pas la chute de l'industrie lourde et de l'agriculture.

6) Les phases de relance n'affectent désormais plus l'ensemble de l'économie mondiale. Elles sont plus courtes et s'accompagnent de phases de ralentissement (par exemple, entre 1987 et 1989) :

- les relances sont élevées aux Etats-Unis pendant la période 1983-85 mais, entre 1986-89, elles sont plus basses que la moyenne des années 1970 ;

- elles sont faibles (situation globale de demi ralentissement) dans tous les pays d'Europe occidentale, excepté l'Allemagne ;

- un grand nombre de pays du tiers-monde décrochent du train de la croissance et sombrent dans le marasme ;

- les pays de l'Est subissent un ralentissement quasi général pendant toute la décennie (à l'exception de la Hongrie et de la Tchécoslovaquie).

7) Le Japon et l'Allemagne parviennent à maintenir un niveau de croissance acceptable à partir de 1983. Cette croissance est supérieure à la moyenne et permet de substantiels excédents commerciaux qui en font de gros créditeurs financiers. Cependant, les indices de croissance ne sont pas aussi hauts que dans les décennies précédentes.

Moyenne de croissance annuelle du PIB du Japon

1960-70 8,7%

1970-80 5,9%

1980-90 3,7%

Source : OCDE

8) Les prix des matières premières connaissent une chute tout au long de la décennie (sauf dans la période 1987-88). Cela permet aux pays industrialisés d'alléger les tensions inflationniste sous-jacentes au prix de la plongée progressive des pays du « tiers-monde » (producteurs de matières premières) dans un marasme total.

9) La production d'armements connaît l'accroissement le plus important de l'histoire : entre 1980 et 1988 elle augmente de 41 % aux Etats-Unis selon les chiffres officiels. Cette augmentation suppose, comme cela a déjà été mis en évidence par la Gauche communiste, un affaiblissement à terme de l'économie. Cela se vérifie pour le capital américain : en même temps que croît sa part dans la production mondiale d'armements, la part de ses exportations dans le commerce mondial de secteurs clé décroît. C'est ce que montre le tableau ci-dessous.

Pourcentage des exportations des Etats-Unis dans le commerce mondial

1980 1987

Machines-outils 12,7% 9%

Automobiles 11,5% 9,4%

Informatique 31% 22%

10) L'endettement connaît une explosion brutale aussi bien quantitative que qualitative.

Au niveau quantitatif,

- il augmente de façon incontrôlé dans les pays du « tiers-monde ».

Dette en millions de dollars des pays sous-développés

1980 580.000

1985 950.000

1988 1.320.000

Source : Banque Mondiale

- il monte en flèche de façon spectaculaire aux Etats-Unis.

Dette totale en millions de dollars des Etats-Unis

1970 450.000

1980 1.069.000

1988 5.000.000

Source : OCDE

- il cependant modéré au Japon et en Allemagne.

Au niveau qualitatif :

- les Etats-Unis deviennent un pays débiteur en 1985 après avoir été, dans les années 1970, un pays créditeur ;

- en 1988, les Etats-Unis deviennent le pays le plus endetté de la planète non seulement de manière quantitative mais aussi qualitative ; ainsi, à cette date, alors que la dette extérieure du Mexique représente 9 mois de son PNB et celle du Brésil 6 mois, celle des Etats-Unis en représente 2 ans !

- le poids du remboursement des intérêts de prêts atteint dans les pays industrialisés une moyenne de 19 % du budget de l'Etat.

11) L'appareil financier, jusqu'alors relativement stable et sain, commence à subir, à partir de 1987, des turbulences chaque fois plus sérieuses :

- Faillites bancaires significatives : la plus importante est celle des caisses d'épargne américaines en 1988 avec un trou de 500 000 millions de dollars.

- Commence une succession de krachs boursiers périodiques à partir de 1987 : en 1989 il y aura un autre krach même si ses effets seront affaiblis du fait des mesures étatiques de suspension immédiate des cotations lorsqu'elles passent au dessus de 10 %.

- La spéculation monte en flèche de manière spectaculaire. Au Japon, par exemple, la spéculation immobilière démesurée provoque un krach en 1989 dont les conséquences continuent à se faire sentir depuis.

Situation de la classe ouvrière :

1) Nous assistons à la plus importante vague de licenciements depuis 1945. Le chômage monte en flèche dans les pays industrialisés.

Nombre de chômeurs dans les 24 pays de l'OCDE

1979 18.000.000

1989 30.000.000

Source : OCDE

2) Dans les pays industrialisés, à partir de 1984, la tendance au sous-emploi apparaît (travail à temps partiel, intermittent, précaire) alors que le sous-emploi se généralise dans les pays du « tiers-monde ».

3) A partir de 1985, les gouvernements des pays industrialisés adoptent des mesures qui favorisent les contrats à durée déterminée sous prétexte de « lutte contre le chômage », de telle manière qu'en 1990 ceux-ci représentent 8 % du personnel dans les pays de l'OCDE. Le travail fixe commence à diminuer.

4) Les salaires augmentent nominalement de façon très faible (moyenne de 3 % dans les pays de l'OCDE entre 1980-88) ce qui ne parvient pas à compenser l'inflation malgré le niveau très bas de celle-ci.

5) Les prestations sociales (aides, système de Sécurité sociale, subventions au logement, à la santé et à l'enseignement) connaissent les premières coupes importantes.

La dégradation des conditions de vie de la classe ouvrière est dramatique dans les pays « sous-développés » et forte dans les pays industrialisés. Dans ces derniers, elle n'est pas douce et lente comme dans la décennie précédente bien que les gouvernements, afin d'éviter une riposte unifiée de la part de la classe ouvrière, font tout pour étaler les attaques, évitant autant que possible qu'elles soient trop brusques et généralisées.

Cependant, pour la première fois depuis 1945, le capitalisme est incapable d'augmenter la force de travail totale : le nombre de salariés augmente à un rythme inférieur à celui de la population mondiale. En 1990, l'Organisation internationale du travail avance un chiffre de 800 millions de chômeurs. C'est un indicateur très clair de l'aggravation provoquée par la crise du capitalisme et le démenti le plus catégorique aux discours mensonger de la bourgeoisie sur la reprise de l'économie.

Adalen.


[1] Voir revue Internationale n°11, « De la crise à l’économie de guerre », rapport sur la situation économique mondiale du 2° congrès.

[2] La décénnie s’est terminée avec l’invasion russe de l’Afghanistan qui provoqua une guerre importante et devastratrice.

[3] Revue Internationale n°26, « Résolution sur la crise ».

[4] « Tout pays doit avoir un fond de réserve, aussi bien pour son commerce extérieur que pour sa circulation intérieure. Les fonctions

de ces réserves obeissent en partie à la fonction de l’argent comme moyen intérieur de circulation et de paiement, et en partie à sa fonction comme monnaie universelle. » (Marx, Le Capital, Livre I, Section 1, chapitre 3). Marxspécifie plus loin que : « les pays dans lesquels la production a atteint un haut degrès de développement limitent les trésors accumulés dans les banques au minimum que ses fonctions spécifique réclament. »

[5] Rapport sur la crise au 8° congrès du CCI.