Le communisme n'est pas un bel idéal, il est à l'ordre du jour de l'histoire [7° partie]

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1920 : LE PROGRAMME DU K.A.P.D

Introduction

Avec la publication du programme du Parti communiste ouvrier d'Allemagne de 1920 (KAPD), nous terminons la partie de cette série consacrée aux programmes des partis communistes qui sont nés à l'apogée de la vague révolutionnaire (voir Revue internationale n° 93, "Le programme du KPD" ; n° 94, "La plate-forme de l'Internationale communiste" ; n° 95, "Le programme du parti communiste russe").

Nous avons traité par ailleurs l'arrière-plan historique de la formation du KAPD (voir la série d'articles sur la révolution allemande, en particulier dans la Revue internationale n° 89). La scission dans le jeune KPD a été sur beaucoup d'aspects une tragédie pour le développement de la révolution prolétarienne, mais ce n'est pas le lieu ici d'en analyser les causes et les conséquences. Notre but, en publiant le programme du KAPD, est de montrer le degré de clarté révolutionnaire que ce document représente, puisqu'il n'y a pas de doute que pratiquement toutes les meilleures forces du communisme en Allemagne rejoignirent le KAPD.

Selon la fable gauchiste (basée sur les conceptions, malheureusement fausses, adoptées par l'Internationale communiste après 1920), le KAPD a été la manifestation d'un courant insignifiant, sectaire, semi-anarchiste, qui a été liquidé une fois pour toutes par la publication du livre de Lénine Le gauchisme, maladie infantile du communisme. En fait, comme nous l'avons aussi montré par ailleurs (en particulier dans notre introduction à la plate-forme de l'IC), au plus haut de la vague révolutionnaire les positions de la gauche ont été dans une grande mesure dominantes à la fois dans le KPD et dans l'IC elle-même. Il est vrai que, à partir de 1920, au sein de l'IC et des partis qui la composaient, les premiers effets de la stagnation de la révolution mondiale et de l'isolement de la Russie soviétique ont commencé à se faire sentir, donnant naissance à une réaction conservatrice qui allait de plus en plus placer la gauche en situation d'opposition. Mais même comme opposition, les communistes de gauche étaient loin d'être une secte infantile ou anarchiste. En effet, ce qui ressort plus que tout autre chose de ce programme est combien les positions caractéristiques du KAPD (le rejet des tactiques parlementaire et syndicale qui seront bientôt adoptées par l'IC) se sont fondées sur une véritable assimilation de la conception marxiste de la décadence du capitalisme qui est affirmée dans le paragraphe introductif du même programme. Cette conception avait été affirmée avec une égale insistance au congrès de fondation de l'IC, mais l'Internationale comme un tout allait ensuite se montrer incapable d'en tirer toutes les implications au niveau programmatique.

La position du KAPD sur le parlement et les syndicats n'avait rien de commun avec le moralisme et le rejet de la politique préconisés par les anarchistes puisque, comme le porte-parole du KAPD Appel (Hempel) l'argumenta au 3e congrès de l'IC en 1921, elle était basée sur la reconnaissance que la participation au parlement et aux syndicats avait bien sûr été une tactique valable dans la période ascendante du capitalisme mais qu'elle était devenue obsolète dans la nouvelle période de déclin du capitalisme. En particulier, le programme montre que la gauche allemande avait déjà établi les bases théoriques pour expliquer comment les syndicats sont devenus "un des principaux piliers de l'Etat capitaliste."

L'accusation de sectarisme a aussi été portée à propos de ce que le KAPD mettait en avant comme alternative aux syndicats. Dans sa Maladie infantile, par exemple, Lénine accuse le KAPD de tenter de remplacer les organisations syndicales de masse existantes par des "syndicats révolutionnaires purs" [vérifier la citation]. En fait la méthode du KAPD était dans sa quintessence la méthode marxiste, consistant notamment à faire le lien avec le mouvement réel de la classe. Comme Hempel le pose au 3e congrès :"... comme communistes, comme gens qui veulent et doivent prendre la direction de la révolution, nous sommes obligés d'examiner l'organisation du prolétariat sous cet angle. Ce que nous, le KAPD, disons n'est pas né, comme le croit le camarade Radek, dans la tête et dans le [crucible] du camarade Gorter en Hollande, mais à travers l'expérience des luttes que nous avons menées depuis 1919." (La gauche allemande, Invariance, 1973, p.32) C'est, en effet, le mouvement réel de la classe qui a donné naissance aux conseils ouvriers ou soviets dans la première explosion de la révolution, et cela en s'opposant directement à la fois au parlementarisme et au syndicalisme. Après la dissolution ou la récupération par la bourgeoisie des conseils ouvriers qui avaient surgi en Allemagne, les luttes les plus combatives ont donné naissance aux "organisations d'usine" auxquelles il est fait référence en partie dans le programme. Il est vrai que l'insistance sur ces organisations sur les lieux de travail, plus locales, plutôt que sur les soviets centralisés était le résultat du caractère défensif de la dynamique dans laquelle la classe était entraînée. Ne comprenant pas vraiment ce qui se passait, le KAPD tendait à développer une vision fausse selon laquelle les organisations d'usine, regroupées en "Unionen", pourraient exister un peu comme des noyaux permanents des conseils du futur. Mais, parce qu'à l'époque du programme, les "Unionen" regroupaient plus de 100 000 militants ouvriers, elles n'étaient en rien une construction artificielle du KAPD.

Une autre accusation fréquemment portée au KAPD était qu'il était "antiparti". Cette formulation déforme complètement la réalité complexe du mouvement révolutionnaire allemand de l'époque. Dans une certaine mesure, le KAPD exprimait réellement un haut degré dans la clarification du rôle du parti communiste. Nous avons déjà publié les "Thèses sur le rôle du parti" du KAPD (Revue internationale n° 41, 2e trimestre 1985), qui avait été fondé sur la reconnaissance (héritée en grande partie de l'expérience bolchevik) qu'à l'époque de la révolution le parti ne pouvait pas être une organisation de "masse" mais était une minorité avancée programmatiquement dont la tâche essentielle était, par sa participation déterminée dans la lutte de classe, d'élever la "conscience de soi du prolétariat" ainsi que le programme l'affirme. Celui-ci contient aussi les premièrs éléments critiques de l'idée que la dictature du prolétariat est exercée par le parti. C'est une conception (ou plutôt une pratique, puisqu'elle n'a été théorisée que plus tard) qui devait avoir des conséquences désastreuses pour les bolcheviks en Russie.

Il n'y a pas de doute cependant qu'il y avait d'autres tendances dans le KAPD à l'époque et que certaines d'entre elles, en particulier le courant "conseilliste" autour de Otto Ruhle, étaient à l'évidence influencées par l'anarchisme. La rançon payée à ce courant est reflétée dans la préface du programme qui contient la notion fédéraliste et même individualiste selon laquelle "l'autonomie des membres dans toutes les circonstances est le principe de base du parti prolétarien, qui n'est pas un parti dans le sens traditionnel." Parce que le KAPD avait été dans une large mesure contraint de sortir du KPD à cause des manoeuvres de la clique irresponsable autour de Paul Levi, cette réaction contre les "chefs" incontrôlés et la politicaillerie bourgeoise était compréhensible. Mais elle exprimait aussi une faiblesse sur la question d'organisation qui, avec le reflux ultérieur de la révolution, allait avoir des conséquences désastreuses pour la survie de la gauche allemande.

La tendance "conseilliste" exprimait aussi une tendance à rompre la solidarité avec la révolution russe alors que celle-ci connaissait des conditions difficiles imposées par l'isolement et la guerre civile. Cette tendance se manifestera plus tard par un rejet ouvert de toute l'expérience russe comme n'étant rien de plus qu'une révolution bourgeoise tardive. Mais sur ce point il n'y avait pas du tout d'ambiguïté dans le programme : la solidarité avec le pouvoir soviétique assiégé est explicite dès le début; et la victoire de la révolution en Allemagne est également très clairement perçue comme la clé de la victoire de la révolution mondiale, donc du salut du bastion révolutionnaire en Russie.

Une comparaison avec les "mesures pratiques" contenues dans le programme du KPD de 1918 montre une grande similarité avec celles du programme du KAPD, ce qui ne devrait pas être une surprise. Ce dernier est cependant plus clair sur les tâches internationales de la révolution allemande. Il va également plus loin sur la question du contenu économique de la révolution, insistant sur la nécessité de prendre des mesures immédiates d'orientation de la production vers les besoins plutôt que vers l'accumulation (même si la possibilité d'une telle transformation rapide est discutable, tout comme la conception du programme selon laquelle un "bloc économique socialiste" formé avec la seule Russie pourrait faire des pas significatifs vers le communisme). Finalement, le programme soulève quelques "nouvelles" questions qui n'étaient pas traitées dans le programme de 1918, telles que l'approche de la révolution prolétarienne de l'art, de la science, de l'éducation et de la jeunesse. La préoccupation du KAPD pour ces questions est aussi intéressante parce qu'elle montre que ce dernier n'était pas (comme il a été souvent argumenté) un courant purement "ouvriériste", aveugle aux problèmes plus généraux posés par la transformation communiste de la vie sociale.

CDW