Le communisme n'est pas un bel idéal, il est à l'ordre du jour de l'histoire [5° partie]

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1919 : Le programme de la dictature du prolétariat

La période 1918-20, phase « héroïque » de la vague révolutionnaire inaugurée par l'in­surrection d'Octobre en Russie, a aussi été la période durant laquelle les partis communis­tes de l'époque ont formulé leur programme de renversement du capitalisme et de transi­tion vers le communisme.

Dans la Revue internationale n° 93, nous avons examiné le programme du KPD – le parti communiste d'Allemagne – qui venait de se former. Nous avons vu qu'il consistait essentiellement en une série de mesures pratiques destinées à guider la lutte du pro­létariat en Allemagne du stade de la révolte spontanée à la conquête consciente du pou­voir politique. Dans la Revue internationale n° 94, nous avons publié la plate-forme de l'Internationale communiste – adoptée à son congrès de fondation comme base du re­groupement international des forces com­munistes et comme ébauche des tâches révolutionnaires auxquelles étaient confron­tés les ouvriers de tous les pays.

Quasiment au même moment, le Parti com­muniste de Russie (PCR) – le parti bolche­vik – publiait son nouveau programme. Il était étroitement lié à celui de l'IC et avait en fait le même auteur, Nicolas Boukharine. Malgré cela, cette séparation entre la plate-forme de l'IC et les programmes des partis nationaux (de même que celle qui existait entre ces derniers) reflétait la persistance de conceptions fédéralistes héritées de l'époque de la social-démocratie; et comme Bordiga devait le souligner plus tard, l'incapacité du « parti mondial » à soumettre ses sections nationales aux priorités de la révolution in­ternationale allait avoir de sérieuses impli­cations face au recul de la vague révolution­naire et à l'isolement et la dégénérescence de la révolution en Russie. Nous aurons l'occa­sion de revenir sur ce problème particulier. Il est cependant instructif de faire une étude spécifique du programme du PCR et de le comparer à ceux qu'on a examinés aupara­vant. Le programme du KPD était le produit d'un parti confronté à la tâche de mener les masses à la prise du pouvoir; la plate-forme de l'IC, elle, était plus considérée comme un point de référence pour les partis voulant se regrouper dans l'Internationale que comme un programme d'action détaillé. C'est en fait une des petites ironies de l'histoire que l'IC n'ait adopté un programme formel et unifié qu'à son VIe Congrès, en 1928. Boukharine en était encore une fois l'auteur mais, cette fois, le programme était aussi la marque du sui­cide de l'Internationale puisque celle-ci adoptait l'infâme théorie du socialisme en un seul pays et cessait donc d'exister comme organe du prolétariat internationaliste.

Le programme du PCR, pour sa part, a été rédigé après le renversement du régime bourgeois en Russie et constituait d'abord et avant tout une présentation détaillée et pré­cise des buts et des méthodes du nouveau pouvoir des soviets. C'était donc un pro­gramme pour la dictature du prolétariat et, en ce sens, il constitue une indication unique du niveau de clarté programmatique atteint par le mouvement communiste à ce moment-là. Plus encore, si nous n'hésiterons pas à indiquer les parties du programme que l'ex­périence pratique devait mettre en question ou réfuter de façon définitive, nous montre­rons aussi que, dans la plupart de ses lignes essentielles, ce document reste un point de référence profondément valable pour la révolution prolétarienne du futur.

Le programme du PCR a été adopté au VIIIe congrès du parti en mars 1919. La nécessité d'une révision fondamentale du vieux pro­gramme de 1908 était apparue au moins depuis 1917, lorsque les bolcheviks avaient abandonné la perspective de la « dictature démocratique » pour adopter celle de la conquête prolétarienne du pouvoir et de la révolution socialiste mondiale. A l'époque du VIIIe congrès, il y avait de nombreux désac­cords au sein du parti concernant le pouvoir des soviets et son développement (nous y reviendrons dans un article ultérieur). Aussi le programme exprime-t-il, en un certain sens, un compromis entre différents courants au sein du parti, incluant ceux qui esti­maient que le processus révolutionnaire n'allait pas assez vite en Russie et ceux qui se rendaient compte que certains principes fondamentaux étaient remis en question.

Le programme allait rapidement être suivi d'un ouvrage d'explication et de popularisa­tion considérable, L'ABC du communisme rédigé par Boukharine et Preobrajenski. Ce livre est bâti autour des points du pro­gramme mais il constitue plus qu'un simple commentaire de celui-ci. En fait, il est deve­nu lui-même un classique, une synthèse de la théorie marxiste et de son développement depuis Le manifeste communiste jusqu'à la révolution russe, rédigé dans un style acces­sible et vivant qui a fait de lui un manuel d'éducation politique à la fois pour les mem­bres du parti et pour la large masse des ou­vriers qui soutenaient et faisaient vivre la révolution. Si le présent article se concentre sur le programme du PCR plutôt que sur L'ABC du communisme, c'est parce qu'un examen détaillé de ce dernier ne peut être fait dans un seul article; ce n'est pas du tout pour minimiser l'importance du livre qui vaut toujours la peine d'être lu aujourd'hui.

C'est aussi valable et même encore plus, pour les nombreux décrets émis par le pou­voir des soviets pendant les premières pha­ses de la révolution et jusqu'à la constitution de 1918 qui définit la structure et le fonc­tionnement du nouveau pouvoir. Ces docu­ments méritent aussi d'être étudiés comme faisant partie du « programme de la dicta­ture du prolétariat », d'autant plus que, comme Trotski l'écrit dans son autobiogra­phie, « durant cette phase, les décrets étaient véritablement plus de la propagande que de vraies mesures administratives. Lénine était pressé de dire au peuple ce qu'était le nouveau pouvoir, ce qu'il serait après et comment il allait procéder pour atteindre ses buts » (Ma vie). Ces décrets ne traitaient pas seulement de questions éco­nomiques et politiques brûlantes – telles que la structure de l'Etat et de l'armée, la lutte contre la contre-révolution, l'expropriation de la bourgeoisie et le contrôle ouvrier sur l'industrie, la conclusion d'une paix séparée avec l'Allemagne, etc. –, mais aussi de nom­breuses questions sociales telles que le ma­riage et le divorce, l'éducation, la religion, etc. Toujours selon les termes de Trotski, ces décrets « seront préservés pour toujours dans l'histoire en tant que proclamations d'un nouveau monde. Non seulement les so­ciologues et les historiens, mais les futurs législateurs s'inspireront de nombreuses fois de cette source. »

Mais précisément à cause de leur gigantes­que objectif, nous ne pouvons les analyser dans cet article qui se concentrera sur le programme bolchevik de 1919 du fait même qu'il nous fournit la position la plus synthé­tique et la plus concise des buts généraux poursuivis par le nouveau pouvoir et par le parti qui les a adoptés.

L'époque de la révolution proléta­rienne

Tout comme la plate-forme de l'IC, le pro­gramme commence en se situant dans la nouvelle « ère de la révolution communiste prolétarienne mondiale », caractérisée d'un côté par le développement de l'impérialisme, la lutte féroce entre grandes puissances capitalistes pour la domination mondiale et donc par l'éclatement de la guerre impéria­liste mondiale (expression concrète de l'ef­fondrement du capitalisme) et d'un autre côté par le soulèvement international de la classe ouvrière contre les horreurs du capi­talisme en déclin, un soulèvement qui a pris une forme tangible dans la révolution d'Oc­tobre en Russie et dans le développement de la révolution dans tous les pays capitalistes centraux, en particulier en Allemagne et en Autriche-Hongrie. Le programme lui-même ne fait pas d'élaboration sur les contradicti­ons économiques du capitalisme qui avaient mené à son effondrement; elles sont exami­nées dans L'ABC du communisme, même si ce dernier ne formule pas non plus de théo­rie cohérente et définitive sur les origines de la décadence capitaliste. De même et en contraste surprenant avec la plate-forme de l'IC, le programme n'utilise pas le concept de capitalisme d'Etat pour décrire l'organisation interne du régime bourgeois dans la nou­velle période. Mais là aussi ce concept est élaboré dans L'ABC du communisme et dans d'autres contributions théoriques de Boukharine sur lesquelles nous reviendrons dans un autre article. Pour finir, tout comme la plate-forme de l'IC, le programme du PCR est totalement clair dans son insistance qu'il est impossible à la classe ouvrière de faire la révolution « sans faire de la rupture des relations et du développement d'une lutte sans pitié contre cette perversion bourgeoise du socialisme qui est dominante dans les partis social-démocrates et socialistes offi­ciels, une question de principe. »

Ayant affirmé son appartenance à la nou­velle Internationale communiste, le pro­gramme traite ensuite des tâches pratiques de la dictature du prolétariat « telles qu'elles sont appliquées en Russie, pays dont la particularité la plus notable est la prédomi­nance numérique des couches petites-bourgeoises de la population. »

Les sous-titres qui suivent dans cet article, correspondent à l'ordre et aux titres des parties du programme du PCR.

Politique générale

Le première tâche de toute révolution prolé­tarienne (révolution d'une classe qui n'a aucune assise économique dans l'ancienne société) est de consolider son pouvoir politi­que; dans ce cadre, la Plate-forme de l'Inter­nationale communiste et les Thèses sur la démocratie bourgeoise et la dictature du prolétariat qui l'accompagnent, ainsi que les parties « pratiques » du programme du PCR commencent toutes par affirmer la supério­rité du système des soviets sur la démocratie bourgeoise. Contrairement à la tromperie de cette dernière sur la soi-disant participation de tous à la démocratie, le système des so­viets, dont la base se situe avant tout sur les lieux de travail plutôt que sur des unités territoriales, affirme ouvertement son carac­tère de classe. Contrairement aux parle­ments bourgeois, les soviets, avec leur prin­cipe de mobilisation permanente à travers des assemblées de masse et celui de la révo­cabilité immédiate de tous les délégués, fournissent aussi les moyens à l'immense majorité de la population exploitée et op­primée d'exercer un contrôle réel sur les organes de pouvoir de l'Etat, de participer directement à la transformation économique et sociale et ceci quels que soient la race, la religion ou le sexe. En même temps, comme l'immense majorité de la population russe était composée de paysans – et puisque le marxisme ne reconnaît qu'une seule classe révolutionnaire dans la société capitaliste – le programme affirme aussi le rôle dirigeant du « prolétariat industriel urbain » et souli­gne que « notre constitution en soviets re­flète ceci, en assignant certains droits pré­férentiels au prolétariat industriel, contrai­rement aux masses petites-bourgeoises, dés­unies en comparaison, dans les villages. » En particulier comme l'explique Victor Serge dans son livre L'an I de la révolution russe : « Le congrès pan-russe des soviets consiste dans les représentants des soviets locaux, les villes étant représentées par un député pour 25 000 habitants et les campa­gnes par un député pour 125 000. Cet arti­cle formalise la domination du prolétariat sur la paysannerie. »

Il faut se rappeler que le programme est celui d'un parti et qu'un véritable parti com­muniste ne peut jamais se satisfaire d'un statu quo tant que le but ultime du commu­nisme n'a pas été atteint, situation où il n'y aura plus besoin qu'existe un parti comme organe politique distinct. C'est pourquoi cette partie du programme insiste lourde­ment sur la nécessité pour le parti de lutter pour une participation croissante des masses à la vie des soviets, pour développer leur niveau culturel et politique, pour combattre le national-chauvinisme et les préjugés con­tre les femmes qui existent encore dans le prolétariat et les classes opprimées. Il vaut la peine de noter que, dans ce programme, il n'existe pas de théorisation de la dictature du parti (cela devait venir après), même si la question de savoir si c'est le parti qui doit ou non détenir le pouvoir est toujours restée ambiguë chez les bolcheviks de même que pour l'ensemble du mouvement révolution­naire de l'époque. Au contraire même, ce programme exprime une réelle conscience des conditions difficiles dans lesquelles se trouvait le bastion russe à l'époque (l'arriération culturelle, la guerre civile) qui avaient déjà créé un danger véritable de bureaucratisation dans le pouvoir soviétique; et une série de mesures pour combattre ce danger sont donc mises en avant :

« 1. Tout membre d'un soviet doit prendre en charge un travail défini dans un ser­vice administratif.

2. Il doit y avoir une rotation permanente parmi ceux qui sont engagés dans de tel­les tâches, de sorte que chaque membre gagne à son tour de l'expérience dans chaque branche de l'administration.

Peu à peu, l'ensemble de la population travailleuse doit être poussé à prendre un tour dans les services administratifs. »

En fait, ces mesures étaient largement in­suffisantes étant donné que le programme sous-estimait les véritables difficultés po­sées par l'encerclement impérialiste et la guerre civile : l'état de siège, la famine, la sombre réalité de la guerre civile menée avec la plus extrême férocité, la dispersion des couches les plus avancées du prolétariat sur le front, les complots de la contre-révo­lution et la terreur rouge correspondante; tout cela sapait la vie des soviets et des au­tres organes de la démocratie prolétarienne qui étaient de plus en plus étouffés sous le poids grandissant d'un appareil bureaucrati­que. A l'époque où le programme a été écrit, l'implication des ouvriers, même les plus avancés, dans les tâches d'administration de l'Etat avait pour effet de les retirer de la vie de la classe et de les transformer en bureau­crates. A la place de la tendance au dépéris­sement de l'Etat défendu par Lénine dans L'Etat et la révolution, ce sont les soviets qui commençaient à dépérir, ce qui isolait le parti à la tête d'un appareil d'Etat et le cou­pait de plus en plus de l'auto-activité des masses. Dans de telles circonstances, le parti, loin d'agir en rejetant radicalement les situations de statu quo, tendait à fusionner avec l'Etat et à devenir ainsi un organe de conservation sociale. (Pour plus de dévelop­pement sur les conditions auxquelles se confrontait le bastion prolétarien, lire « L'isolement sonne la mort de la révolu­tion » dans la Revue internationale n° 75)

Cette négation rapide et tragique de la vi­sion radicale que Lénine avait défendue en 1917 – une situation qui avait déjà avancé à un degré considérable au moment où fut adopté le programme du PCR – est souvent utilisée par les ennemis de la révolution pour prouver qu'une telle vision était au mieux utopique, au pire une simple super­cherie ayant pour but de gagner le soutien des masses et de propulser les bolcheviks au pouvoir. Pour les communistes cependant, c'est seulement une preuve que si le socia­lisme en un seul pays est impossible, c'est tout aussi vrai pour la démocratie proléta­rienne qui constitue la précondition politi­que à la création du socialisme. Et s'il existe d'importantes faiblesses dans cette partie du programme et dans d'autres, elles se trou­vent dans les passages qui sous-entendent qu'il suffisait d'appliquer les principes de la Commune, de la démocratie prolétarienne, au cas de la Russie pour arriver à la dispari­tion de l'Etat, sans que soit établi clairement et sans ambiguïté que ce ne peut être le résultat que d'une révolution internationale victorieuse.

Le problème des nationalités

Alors que sur bien des questions, pas moins importante que la démocratie prolétarienne, le programme du PCR était avant tout con­fronté à des difficultés de mise en pratique dans des conditions de guerre civile, sur le problème de la nationalité il est faussé d'emblée. Correct dans son point de départ, « l'importance primordiale de (...) la politi­que d'unir les prolétaires et les semi-prolé­taires des différentes nationalités dans une lutte révolutionnaire commune pour le renversement de la bourgeoisie » et dans sa reconnaissance de la nécessité de surmonter les sentiments de méfiance engendrés par de longues années d'oppression nationale, le programme adopte le slogan qu'avait défen­du Lénine depuis l'époque de la 2e Interna­tionale : le « droit des nations à disposer d'elles-mêmes » comme le meilleur moyen de dissiper cette méfiance et applicable même (et en particulier) par le pouvoir des soviets. Sur ce point, l'auteur du programme, Boukharine, a fait un pas en arrière signifi­catif par rapport à la position que lui ainsi que Piatakov et d'autres avaient mis en avant pendant la guerre impérialiste : le slogan d'autodétermination nationale est « avant tout utopique (il ne peut être réalisé dans les limites du capitalisme) et nocif en tant que slogan qui répand des illusions. » (Lettre au comité central du parti bolchevik, novembre 1915). Et comme l'a montré Rosa Luxem­burg dans sa brochure La révolution russe, la politique des bolcheviks de permettre aux « nations assujetties » de se séparer du pouvoir soviétique n'a fait qu'inféoder les prolétaires de ces nouvelles nations bour­geoisies « auto-déterminées » à leurs propres classes dominantes rapaces et par-dessus tout aux plans et aux manœuvres des gran­des puissances impérialistes. Les mêmes résultats désastreux ont été obtenus dans les pays « coloniaux » tels que la Turquie, l'Iran ou la Chine où le pouvoir soviétique pensait qu'il pourrait s'allier avec la bourgeoisie « révolutionnaire ». Au XIXe siècle, Marx et Engels avaient effectivement soutenu certai­nes luttes pour l'indépendance nationale, mais seulement parce que, dans cette pé­riode, le capitalisme avait encore un rôle progressif à jouer vis-à-vis des vieux vesti­ges féodaux ou despotiques de la période précédente. A aucune étape de l'histoire, l' « autodétermination nationale » n'a signi­fié autre chose que l'autodétermination de la bourgeoisie. A l'époque de la révolution prolétarienne, quand l'ensemble de la bour­geoisie constitue un obstacle réactionnaire à la progression de l'humanité, l'adoption de cette politique devait s'avérer extrêmement nuisible envers les nécessités de la révolu­tion prolétarienne (voir notre brochure Nation ou classe et l'article sur la question nationale dans la Revue internationale n° 67). Le seul et unique moyen de lutter contre les divisions nationales qui existaient au sein de la classe ouvrière, était de tra­vailler au développement de la lutte de classe internationale.

Les affaires militaires

C'est sans conteste une partie importante du programme du fait que celui-ci a été écrit alors que la guerre civile faisait encore rage. Le programme affirme certains principes de base : la nécessité de la destruction de l'an­cienne armée bourgeoise et que la nouvelle Armée rouge soit un instrument de défense de la dictature du prolétariat. Certaines me­sures sont mises en avant pour s'assurer que la nouvelle armée serve vraiment les besoins du prolétariat: elle doit être « exclusivement composée de prolétaires et des couches semi-prolétariennes apparentées de la paysannerie » ; l'entraînement et l'instruc­tion dans l'armée doivent être « effectués sur une base de solidarité de classe et d'une instruction socialiste » ; dans ce but « il doit y avoir des commissaires politiques appointés choisis parmi les communistes de confiance et totalement désintéressés pour coopérer avec l'état-major militaire » ; tandis qu'une nouvelle catégorie d'officiers, composée d'ouvriers et de paysans ayant une conscience de classe, doit être entraînée et préparée à jouer un rôle dirigeant dans l'ar­mée; afin d'empêcher la séparation entre l'armée et le prolétariat, il doit y avoir « l'association la plus étroite possible entre les unités militaires et les usines, les ate­liers, les syndicats et les organisations de paysans pauvres » tandis que la période de caserne doit être réduite au minimum. L'uti­lisation d'experts militaires provenant de l'ancien régime doit être acceptée à la con­dition que de tels éléments soient stricte­ment supervisés par les organes de la classe ouvrière. Les prescriptions de ce type ex­priment une conscience plus ou moins intui­tive du fait que l'Armée rouge était particu­lièrement vulnérable et pouvait échapper facilement au contrôle politique de la classe ouvrière; mais étant donné que c'était la première Armée rouge et le premier Etat soviétique dans l'histoire, cette conscience était inévitablement limitée tant au niveau théorique que pratique.

Le dernier paragraphe de cette partie pose certains problèmes, notamment quand il est dit que « la revendication de l'élection des officiers qui avait une grande importance comme question de principe par rapport à l'armée bourgeoise dont les cadres étaient spécialement formés en tant qu'appareil de l'assujettissement de classe du commun des soldats (et, au travers de l'instrument du commun des soldats, l'assujettissement des masses laborieuses), cesse d'avoir une signification comme question de principe par rapport à l'armée de classe des ouvriers et des paysans. Une combinaison possible d'élection et de nomination d'en haut peut constituer un expédient pour l'armée de classe révolutionnaire au niveau pratique. »

S'il est vrai que l'élection et la prise de dé­cision collective peuvent rencontrer des limites dans un contexte militaire – en parti­culier dans le feu de la bataille – le paragra­phe semble sous-estimer le degré auquel la nouvelle armée reflétait elle-même la bu­reaucratisation de l'Etat en revivifiant beau­coup des anciennes normes de subordina­tion. En fait, une « Opposition militaire » liée au groupe Centralisme démocratique, avait déjà surgi dans le parti et avait été particulièrement virulente au 8e congrès dans sa critique de la tendance à dévier des « principes de la Commune » dans l'organi­sation de l'armée. Ces principes sont impor­tants non seulement sur le terrain « pratique » mais surtout parce qu'ils créent les meilleures conditions pour que la vie politique du prolétariat soit insufflée dans l'armée. Mais durant la période de guerre civile, c'est l'opposé qui tendait à se créer: l'imposition de méthodes militaires « normales » aidait à créer un climat favori­sant la militarisation de l'ensemble du pou­voir soviétique. Le chef de l'Armée rouge, Trotski, se trouva de plus en plus associé à une telle démarche dans la période 1920-21.

Le problème central dont il est question ici est celui de l'Etat de la période de transition. L'Armée rouge – de même que la force spéciale de sécurité, la Tcheka, qui n'est même pas mentionnée dans le programme – est un organe d'Etat par excellence ; aussi, bien que pouvant être utilisée pour sauve­garder les acquis de la révolution, elle ne peut être considérée comme un organisme prolétarien et communiste. Même si elle avait été exclusivement composée de prolé­taires, elle n'aurait pu qu'être en retrait par rapport à la vie collective de la classe. Il était donc particulièrement préjudiciable que l'Armée rouge comme d'autres institutions étatiques échappent de plus en plus au con­trôle politique global des conseils ouvriers; alors qu'en même temps, la dissolution des Gardes rouges basés dans les usines privait la classe des moyens d'une autodéfense directe contre le danger de la dégénéres­cence interne. Mais ce sont des leçons qui ne pouvaient être apprises qu'à l'école sou­vent impitoyable de l'expérience révolution­naire.

La justice prolétarienne

Cette partie du programme complète celle sur la politique générale. La destruction de l'ancien Etat bourgeois implique aussi le remplacement des anciens tribunaux bour­geois par un nouvel appareil judiciaire dans lequel les juges sont élus parmi les ouvriers et les jurés pris dans la masse de la popula­tion travailleuse ; le nouveau système judi­ciaire devait être simplifié et rendu plus ac­cessible à la population que le vieux labyrin­the des cours haute et basse. Les méthodes pénales devaient être libérées de toute atti­tude de revanche et devenir constructives et éducatives. Le but à long terme étant que « le système pénal devra en dernière ins­tance être transformé en un système de mesures à caractère éducatif » dans une société sans classe et sans Etat. L'ABC du communisme souligne cependant que les be­soins urgents de la guerre civile avaient né­cessité que les nouveaux tribunaux populai­res soient complétés par les tribunaux révo­lutionnaires pour traiter non seulement des crimes sociaux « ordinaires » mais des activités de la contre-révolution. La justice sommaire prononcée par ces derniers tribu­naux était le produit d'une nécessité urgente, bien que des abus aient été commis et por­tait certainement le danger que l'introduction de méthodes plus humaines soit repoussée indéfiniment. Ainsi, la peine de mort, abolie par l'un des premiers décrets du pouvoir soviétique en 1917, a-t-elle été rapidement restaurée dans la bataille contre la Terreur blanche.

L'éducation

Tout comme les propositions de réforme pénale, les efforts du pouvoir des soviets pour réformer le système éducatif furent très assujettis aux besoins de la guerre civile. De plus, étant donné l'extrême arriération des conditions sociales en Russie où l'analpha­bétisme était largement répandu, beaucoup des changements proposés n'allaient pas plus loin que de permettre à la population russe d'atteindre un niveau d'éducation déjà atteint dans certaines des démocraties bourgeoises les plus avancées. Il en est ainsi de l'appel à la scolarisation obligatoire mixte et libre pour tous les enfants jusqu'à 17 ans ; de la création de crèches et de jardins d'enfants pour libérer les femmes de la corvée des tâches domestiques ; de la suppression de l'influence religieuse dans les écoles ; de la création de facilités extra-éducatives telles que l'éducation pour adultes, les bibliothè­ques, les cinémas, etc.

Néanmoins, le but à long terme était « la transformation de l'école de sorte que d'or­gane de maintien de la domination de classe de la bourgeoisie, elle devienne un organe de l'abolition complète de la division de la société en classes, un organe de régénéra­tion communiste de la société. »

Dans ce but « l'école du travail unifié » constituait un concept-clé qui est plus com­plètement élaboré dans L'ABC du commu­nisme. Sa fonction était vue comme le début du dépassement de la division entre les écoles élémentaires, moyennes et supérieu­res, entre les sexes, entre les écoles publi­ques et les écoles d'élite. Là encore, il était reconnu que de telles écoles étaient un idéal pour tout éducateur avancé, mais comme école du travail unifié, elle était vue comme un facteur crucial de l'abolition communiste de l'ancienne division du travail. L'espoir était porté sur le fait que dès les premiers moments de la vie d'un enfant, il n'y aurait plus de séparation rigide entre l'éducation mentale et le travail productif, de sorte que « dans la société communiste, il n'y aurait pas de corporations fermées, de guildes stéréotypées, de groupes de spécialistes pé­trifiés. Le plus brillant homme de science doit aussi être qualifié dans le travail ma­nuel.(...) Les premières activités d'un enfant prennent la forme du jeu; le jeu doit se transformer graduellement en travail, par une transition imperceptible, de sorte que l'enfant apprend dès son plus jeune âge à regarder le travail non comme une nécessité désagréable ou une punition, mais comme une expression naturelle et spontanée de ses facultés. Le travail doit être un besoin, comme le besoin de manger ou de boire ; ceci doit être instillé et développé dans l'école communiste. »

Ces principes fondamentaux resteront cer­tainement valables dans une révolution fu­ture. Contrairement à certaines tendances de la pensée anarchiste, l'école ne peut être abolie en une nuit, mais son aspect d'instru­ment d'imposition de la discipline et de l'idéologie bourgeoises devra certainement être directement attaqué, pas seulement dans le contenu de ce qui est enseigné (L'ABC insiste beaucoup sur la nécessité de distiller à l'école une vision prolétarienne dans tous les domaines de l'éducation), mais aussi dans la façon dont a lieu l'enseignement (le principe de la démocratie directe devra, autant que possible, remplacer les anciennes hiérarchies au sein de l'école). De même, le gouffre entre le travail manuel et intellec­tuel, le travail et le jeu devront aussi être traités au départ. Dans la révolution russe, de nombreuses expériences ont eu lieu dans ces directions ; bien que troublées par la guerre civile, certaines d'entre elles se sont poursuivies durant les années 1920. En fait, l'un des signes que la contre-révolution avait finalement triomphé, a été que les écoles sont de nouveau devenues des instruments d'imposition de l'idéologie et de la hiérarchie bourgeoisies, même si c'était dissimulé sous le costume du « marxisme » stalinien.

La religion

L'inclusion d'un point particulier sur la reli­gion dans le programme du parti, était, à un certain niveau, l'expression de l'arriération des conditions matérielles et culturelles de la Russie, obligeant le nouveau pouvoir à « achever » certaines tâches non réalisées par l'ancien régime, en particulier la sépara­tion de l'Eglise et de l'Etat et la fin des sub­ventions d'Etat aux institutions religieuses. Cependant, cette partie explique également que le parti ne peut se satisfaire des mesures « que la démocratie bourgeoise inclut dans son programme, mais n'a réalisé nulle part, à cause des multiples associations qui en réalité existent entre capital et propagande religieuse. » Il y avait des buts à plus long terme guidés par la reconnaissance que « seules la réalisation des buts et la pleine conscience dans toutes les activités écono­miques et sociales des masses peuvent amener à la disparition complète des illu­sions religieuses. » En d'autres termes, l'aliénation religieuse ne peut être éliminée sans l'élimination de l'aliénation sociale et ce n'est possible que dans une société pleine­ment communiste. Cela ne voulait pas dire que les communistes devaient adopter une attitude passive envers les illusions religieu­ses existantes des masses ; ils devaient les combattre activement sur la base d'une conception scientifique du monde. Mais c'était avant tout un travail de propagande ; l'idée de chercher une suppression forcée de la religion était tout à fait étrangère aux bolcheviks – une autre caractéristique du régime stalinien qui a pu oser, dans son ar­rogance contre-révolutionnaire, prétendre avoir réalisé le socialisme et avoir donc ex­tirpé les racines sociales de la religion. Au contraire, tout en menant une propagande militante athéiste, il était nécessaire que les communistes et le nouveau pouvoir révolu­tionnaire « évitent tout ce qui pouvait bles­ser les sentiments des croyants, car une telle méthode ne pouvait que mener au renforce­ment du fanatisme religieux. » C'est aussi une démarche bien éloignée de celle des anarchistes qui favorise la méthode de la provocation directe et des insultes.

Ces prescriptions fondamentales n'ont pas perdu de leur valeur aujourd'hui. L'espoir, parfois exprimé par Marx dans ses premiers écrits, que la religion soit déjà morte pour le prolétariat, n'a pas été accompli. Non seule­ment la persistance de l'arriération économi­que et sociale dans bien des parties du monde, mais aussi la décadence et la dé­composition de la société bourgeoise, sa tendance à régresser vers des formes extrê­mement réactionnaires de pensée et de croyance, ont permis que la religion et ses divers rejetons restent une force puissante de contrôle social. En conséquence, les communistes sont toujours confrontés à la nécessité de lutter contre les « préjugés religieux des masses ».

Les affaires économiques

La révolution prolétarienne commence né­cessairement comme une révolution politi­que parce que, n'ayant pas de moyens de production ou de propriété sociale propre, la classe ouvrière a besoin du levier du pouvoir politique pour commencer la transformation économique et sociale qui mènera à une société communiste. Les bolcheviks étaient fondamentalement clairs sur le fait que cette transformation ne pouvait être menée à sa conclusion qu'à une échelle globale ; bien que, comme nous l'avons noté, le programme du PCR, y compris dans cette partie, con­tienne un certain nombre de formulations ambiguës qui parlent de l'établissement d'un communisme complet comme une sorte de développement progressif au sein du « pouvoir des soviets », sans dire clairement si cela se réfère au pouvoir soviétique exis­tant en Russie ou à la république mondiale des conseils. Dans l'ensemble, cependant, les mesures économiques défendues dans le programme sont relativement modestes et réalistes. Un pouvoir révolutionnaire ne pouvait certainement pas éviter de poser la question « économique » dès le départ, puis­que c'est précisément le chaos économique provoqué par la chute du capitalisme qui contraint le prolétariat à intervenir afin d'as­surer une société avec un minimum pour survivre. C'était le cas en Russie où la re­vendication du « pain » a constitué l'un des principaux facteurs de mobilisation révolu­tionnaire. Cependant, toute idée selon la­quelle la classe ouvrière, assumant le pou­voir, pourrait réorganiser calmement et pa­cifiquement la vie économique a été immé­diatement battue en brèche par la vitesse et la brutalité de l'encerclement impérialiste et de la contre-révolution blanche qui, venant à la suite de la première guerre mondiale, ont « légué une situation complètement chaoti­que » au prolétariat victorieux. Dans ces conditions, les premiers buts du pouvoir so­viétique dans la sphère économique étaient définis ainsi :

la réalisation de l'expropriation de la classe dominante, la prise en main des principaux moyens de production par le pouvoir soviétique ;

la centralisation de toutes les activités économiques dans toutes les régions sous la direction du soviet (y compris celles dans les « autres » pays) selon un plan commun ; le but d'un tel plan était d'assu­rer « l'accroissement universel des forces productives dans le pays » – non pour le bien du « pays » mais pour assurer « un accroissement rapide de la quantité de biens dont la population a un besoin ur­gent » ;

l'intégration graduelle de la production urbaine de petite échelle (artisans, etc) dans le secteur socialisé à travers le déve­loppement de coopératives et d'autres formes plus collectives ;

l'utilisation maximale de toute la force de travail disponible par « la mobilisation générale par le pouvoir des soviets de tous les membres de la population qui sont physiquement et mentalement aptes au travail » ;

l'encouragement à une nouvelle discipline de travail basé sur un sens collectif des responsabilités et la solidarité ;

la maximalisation des bénéfices de la recherche scientifique et de la technolo­gie, y compris l'utilisation de spécialistes hérités de l'ancien régime.

Ces lignes générales restent fondamentale­ment valables à la fois comme premières étapes du pouvoir prolétarien cherchant à produire ce qui est nécessaire à la survie dans une région donnée et comme débuts réels d'une construction socialiste par la république mondiale des conseils. Le princi­pal problème ici se situe une nouvelle fois dans le conflit aigu entre les buts généraux et les conditions immédiates. Le projet d'élever le pouvoir de consommation des masses fut immédiatement contrecarré par les besoins de la guerre civile qui a trans­formé la Russie en une véritable caricature d'économie de guerre. Le chaos apporté par la guerre civile était si grand que « le déve­loppement des forces productives dans le pays » n'a pas eu lieu. Au contraire, les forces productives de la Russie largement réduites par la guerre mondiale, ont encore diminué avec les ravages de la guerre civile et par la nécessité de nourrir et de vêtir l'Armée rouge dans son combat contre la contre-révolution. Le fait que cette économie de guerre était hautement centralisée et, dans des conditions de chaos financier, ait en fait perdu toute forme monétaire, a amené à ce qu'on la qualifie de « communisme de guerre », mais cela ne change rien au fait que les nécessités mili­taires prévalaient de plus en plus sur les buts et les méthodes réels de la révolution prolétarienne. Afin de maintenir sa domina­tion politique collective, la classe ouvrière a besoin d'assurer au moins les besoins maté­riels fondamentaux de la vie et, en particu­lier, d'avoir le temps et l'énergie de s'engager dans la vie politique. Mais, nous l'avons déjà vu, à la place, pendant la guerre civile, la classe ouvrière a été réduite à la pénurie absolue, ses meilleurs éléments étant dis­persés sur le front ou engloutis dans la bu­reaucratie croissante du « soviet », sujets à un véritable processus de « déclassement », pendant que d'autres fuyaient à la campagne ou s'essayant pour survivre à des petits tra­fics et à des vols ; ceux qui restaient dans les usines qui produisaient encore, étaient forcés de faire des journées de travail plus longues que jamais, parfois sous l'oeil vigi­lant des détachements de l'Armée rouge. C'est volontairement que le prolétariat russe a fait ces sacrifices, mais comme ils n'étaient pas compensés par l'extension de la révolu­tion, ils devaient avoir des effets à long terme profondément dévastateurs, avant tout en sapant la capacité du prolétariat à défen­dre et maintenir sa dictature sur la société.

Le programme du PCR, comme nous l'avons vu également, reconnaissait le danger de la bureaucratisation croissante pendant cette période et défendait une série de mesures pour la combattre. Mais alors que la partie « politique » du programme est toujours liée à la défense des soviets comme meilleur moyen de maintenir la démocratie proléta­rienne, la partie sur les affaires économiques insiste sur le rôle des syndicats, à la fois dans l'organisation de l'économie et dans la défense des travailleurs contre les excès de la bureaucratie : « La participation des syndicats dans la conduite de la vie écono­mique et l'implication à travers eux des grandes masses du peuple dans ce travail apparaissent en même temps être notre principale aide dans la campagne contre la bureaucratisation du pouvoir soviétique. Cela facilitera aussi l'établissement d'un contrôle effectif sur les résultats de la pro­duction. »

Que le prolétariat, comme classe politique­ment dominante, ait aussi besoin d'exercer un contrôle sur le processus de production, est un axiome et – sur la compréhension que les tâches politiques ne peuvent être subor­données aux tâches économiques, par-dessus tout dans la période de guerre civile – cela reste vrai dans toutes les phases de la pé­riode de transition. Des ouvriers qui ne peu­vent « diriger » les usines, seront probable­ment incapables de prendre le contrôle poli­tique de la société toute entière. Mais ce qui est faux ici, c'est l'idée que les syndicats puissent être l'instrument de cette tâche. Au contraire, par leur nature même, les syndi­cats étaient bien plus susceptibles d'être atteints par le virus de la bureaucratisation; et ce n'est pas par hasard que l'appareil des syndicats est devenu l'organe d'un Etat de plus en plus bureaucratique au sein des usi­nes, en abolissant ou absorbant les comités d'usine qui avaient été produits par le grand élan révolutionnaire de 1917 et qui étaient donc une expression bien plus directe de la vie de la classe et une bien meilleure base pour résister à la bureaucratie et régénérer le système soviétique dans son ensemble. Mais les comités d'usine ne sont même pas men­tionnés dans le programme. Il est certaine­ment vrai que ces comités ont souvent souf­fert de fausses conceptions localistes et syndicalistes, selon lesquelles chaque usine était vue comme la propriété privée des ouvriers qui y travaillaient : durant les jours désespérés de la guerre civile, de telles idées ont atteint leur sommet dans la prati­que des travailleurs troquant leurs « propres » produits contre de la nourriture et du charbon. Mais la réponse à de telles erreurs n'était pas l'absorption de ces comi­tés d'usine dans les syndicats et l'Etat ; c'était d'assurer qu'ils fonctionnent comme organes de la centralisation prolétarienne, en se liant bien plus étroitement aux soviets ouvriers – une possibilité évidente étant donné que la même assemblée d'usine qui élisait des dé­légués au soviet de la ville, élisait aussi son comité d'usine. A ces observations, il faut ajouter ceci : les difficultés qu'avaient les bolcheviks à comprendre que les syndicats étaient obsolètes comme organes de la classe (un fait confirmé par l'émergence même de la forme soviétique) devaient aussi avoir de graves conséquences dans l'Internationale, en particulier après 1920 où l'influence des communistes russes a été décisive en empê­chant l'IC d'adopter une position claire et sans ambiguïté sur les syndicats.

L'agriculture

La démarche fondamentale sur la question paysanne dans le programme avait déjà été soulignée par Engels par rapport à l'Allema­gne. Tandis que les fermes capitalistes de grande échelle pouvaient être normalement socialisées très rapidement par le pouvoir prolétarien, il ne serait pas possible de con­traindre les petits agriculteurs de rejoindre ce secteur. Il allait falloir les gagner graduel­lement, avant tout grâce à la capacité du prolétariat à prouver, dans la pratique, la supériorité des méthodes socialistes.

Dans un pays comme la Russie où les rap­ports pré-capitalistes dominaient encore la majorité de la campagne et où l'expropria­tion des grands domaines pendant la révolu­tion avait eu pour résultat la division de ceux-ci par les paysans en d'innombrables parcelles, c'était encore plus vrai. La politi­que du parti ne pouvait donc être que, d'un côté, encourager la lutte de classe entre les paysans pauvres semi-prolétaires et les pay­sans riches et les capitalistes ruraux, en ai­dant à la création d'organes spéciaux pour les paysans pauvres et les ouvriers agricoles qui constitueraient le principal support à l'extension et l'approfondissement de la révolution à la campagne ; et, d'un autre côté, établir un modus vivendi avec les pay­sans petits propriétaires, en les aidant maté­riellement avec des semailles, des engrais, de la technologie, etc., de sorte à accroître leur rendement et en même temps favoriser des coopératives et des communes comme étapes transitoires vers la collectivisation réelle. « Le parti a pour but de les détacher (les paysans moyens) des riches paysans, de les amener du côté de la classe ouvrière en portant une attention particulière à leurs besoins. Il cherche à surmonter leur arrié­ration en matière culturelle par des mesures à caractère idéologique, évitant soigneuse­ment toute attitude coercitive. Dans toutes les occasions où sont touchés leurs intérêts vitaux, il cherche à arriver à un accord pratique avec eux, en leur faisant des con­cessions telles qu'elles promeuvent la construction socialiste. » Etant donné la terrible pénurie en Russie immédiatement après l'insurrection, le prolétariat n'était pas en position d'offrir grand chose à ces cou­ches au niveau de l'amélioration matérielle et en fait, sous le communisme de guerre, beaucoup d'abus contre les paysans furent commis pendant la réquisition du grain pour nourrir l'armée et les villes affamées. Mais c'était encore bien loin de la collectivisation stalinienne forcée des années 1930 qui était basée sur l'affirmation monstrueuse que l'expropriation violente de la petite-bour­geoisie (et ceci pour les besoins de l'écono­mie de guerre capitaliste) signifiait la réali­sation du socialisme.

La distribution

« Dans la sphère de la distribution, la tâche du pouvoir des soviets aujourd'hui est de continuer sans se tromper à remplacer le commerce par une distribution orientée de biens, par un système de distribution orga­nisé par l'Etat à l'échelle nationale. Le but est de réaliser l'organisation de l'ensemble de la population dans un réseau intégral de communes de consommateurs qui seront ca­pables, avec la plus grande rapidité, dé­termination, économie et un minimum de dépense de travail de distribuer tous les biens nécessaires, tout en centralisant stric­tement l'ensemble de l'appareil de distribu­tion. » Les associations coopératives exis­tantes, définies comme « petites bourgeoi­ses », devaient être aussi loin que possible transformées en « communes de consomma­teurs dirigées par les prolétaires et les semi-prolétaires. » Ce passage traduit toute la grandeur mais aussi les limitations de la ré­volution russe. La mise en commun de la distribution est une partie intégrante du pro­gramme révolutionnaire et cette partie mon­tre à quel point elle était prise au sérieux par les bolcheviks. Mais le véritable progrès qu'ils avaient fait dans ce sens a été grande­ment exagéré pendant – et en fait à cause de – la période de communisme de guerre. Le communisme de guerre n'était en réalité rien d'autre que la collectivisation de la mi­sère et il a été largement imposé par l'appa­reil d'Etat qui glissait déjà hors des mains des ouvriers. La fragilité de son fondement devait être prouvée dès que la guerre civile interne fut terminée, quand il y eut un retour rapide et général à l'entreprise privée et au commerce (qui avaient de toutes façons fleuri sous forme de marché noir pendant le communisme de guerre). Il est certainement vrai que, tout comme le prolétariat aura à collectiviser de larges secteurs de l'appareil productif après l'insurrection dans une ré­gion du monde, il devra aussi faire de même pour bien des aspects de la distribution. Mais alors que ces mesures peuvent avoir une certaine continuité avec les politiques constructives d'une révolution mondiale victorieuse, elles ne doivent pas être identi­fiées avec ces dernières. La collectivisation réelle de la distribution dépend de la capaci­té du nouvel ordre social de « produire des biens » de façon plus efficace que le capita­lisme (même si les biens eux-mêmes diffè­rent substantiellement). La pénurie maté­rielle et la pauvreté font le lit de nouveaux rapports marchands ; l'abondance matérielle est la seule base solide pour le développe­ment de la distribution collectivisée et pour une société qui « inscrive sur son drapeau : de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins. » (Marx, Critique du Programme de Gotha, 1875)

La monnaie et les banques

Pour l'argent, il en est de même que pour la distribution dont il constitue le véhicule « normal » sous le capitalisme : étant donné l'impossibilité d'installer immédiatement le communisme intégral, encore moins dans les limites d'un seul pays, le prolétariat ne peut que prendre une série de mesures qui ten­dent vers une société sans argent. Cepen­dant, les illusions du communisme de guerre – durant lequel l'effondrement de l'économie était confondu avec la reconstruction com­muniste – donnèrent un ton trop optimiste à cette partie et d'autres qui y sont liées. Egalement trop optimiste est la notion que la simple nationalisation des banques et leur fusion dans une banque d'Etat unique consti­tueraient les premières étapes vers « la disparition des banques et leur conversion en établissement central de comptabilité de la société communiste. » Il est douteux que des organes aussi centraux que ceux où opère le capital, puissent être pris de cette façon, même si la prise physique des ban­ques sera certainement nécessaire comme l'un des premiers coups révolutionnaires pour paralyser le bras du capital.

Les finances

« Durant l'époque où la socialisation des moyens de production confisqués aux capi­talistes a commencé, le pouvoir d'Etat cesse d'être un appareil parasitaire nourri sur le processus productif. Alors commence sa transformation en une organisation remplis­sant directement la fonction d'administrer la vie économique du pays. Dans cette mesure, le budget de l'Etat sera un budget de l'en­semble de l'économie nationale. » A nou­veau, les intentions sont louables, mais l'amère expérience devait montrer que dans les conditions de la révolution isolée ou stagnante, même le nouvel Etat-commune devient de plus en plus parasitaire qui se nourrit sur la révolution et la classe ou­vrière ; et même dans les meilleures condi­tions, on ne peut plus supposer que le sim­ple fait de centraliser les finances entre les mains de l'Etat conduise « naturellement » une économie qui a, par le passé, fonctionné sur la base du profit, à en devenir une qui fonctionne sur la base des besoins.

La question du logement

Cette partie sur le programme est plus en­racinée dans les nécessités et les possibilités immédiates. Un pouvoir prolétarien victo­rieux ne peut éviter de prendre des mesures rapides pour soulager les sans-logis et le surpeuplement, comme l'a fait le pouvoir des soviets en 1917 quand il a « complètement exproprié toutes les maisons appartenant aux propriétaires capitalistes et les a remi­ses aux soviets urbains. Il a effectué des ins­tallations massives d'ouvriers des faubourgs dans les résidences bourgeoises. Il a remis les meilleurs de ces résidences aux organi­sations prolétariennes, arrangeant l'entre­tien de ces maisons, payé par l'Etat ; il a donné du mobilier à des familles proléta­riennes, etc. » Mais ici encore, les buts les plus constructifs du programme – la sup­pression des taudis et la fourniture de loge­ments décents pour tous – sont restés large­ment irréalisés dans un pays ravagé par la guerre. Et alors que le régime stalinien a plus tard lancé des plans massifs de loge­ment, le résultat cauchemardesque de ces plans (les infâmes immeubles-casernes ou­vriers de l'ex-bloc de l'Est) n'apportait cer­tainement pas une solution au « problème du logement ».

Evidemment, la solution à long terme à la question du logement réside dans une trans­formation totale de l'environnement rural et urbain – dans l'abolition de l'opposition en­tre la ville et la campagne, la réduction du gigantisme urbain et la distribution ration­nelle de la population mondiale sur la terre. Il est clair que de telles transformations grandioses ne peuvent être menées à bien avant la défaite définitive de la bourgeoisie.

La protection du travail et le travail d'assistance sociale

Les mesures immédiates mises en avant ici, étant donné les conditions extrêmes de l'ex­ploitation qui prévalent en Russie, sont simplement l'application des revendications minimum pour lesquelles le mouvement ouvrier a lutté depuis longtemps: journée de 8 heures, allocations d'invalidité et de chô­mage, congés payés et congés maternité, etc. Et comme l'admet le programme lui-même, beaucoup de ces acquis durent être suspen­dus ou modifiés à cause des besoins de la guerre civile. Cependant, le document en­gage le parti à lutter non seulement pour ces « revendications immédiates » mais aussi pour de plus radicales – en particulier, la réduction de la journée de travail à 6 heures de sorte que plus de temps puisse être dédié à des stages de formation, non seulement dans les domaines liés au travail, mais aussi et surtout dans l'administration de l'Etat. C'était crucial puisque, comme nous l'avons noté auparavant, une classe ouvrière épuisée par le travail quotidien n'aura pas le temps ou l'énergie pour l'activité politique et le fonctionnement de l'Etat.

L'hygiène publique

Ici encore il s'agissait de lutter pour des « réformes » qui étaient réclamées depuis longtemps étant donné les terribles condi­tions d'existence que connaissait le proléta­riat russe (maladies liées au logement dans des taudis, hygiène non supervisée et règles de sécurité au travail, etc). Aussi, « le Parti communiste de Russie considère les points suivants comme des tâches immédiates:

1. la poursuite vigoureuse de mesures sani­taires étendues dans l'intérêt des ouvriers, telles que :

a. l'amélioration des conditions sanitaires sur tous les lieux publics, la protection de la terre, de l'eau, de l'air ;

b. l'organisation de cantines communales et d'approvisionnement en nourriture de façon générale sur une base scientifi­que et hygiénique ;

c. des mesures pour empêcher l'extension des maladies à caractère contagieux ;

d. une législation sanitaire ;

2. une campagne contre les maladies socia­les (tuberculose, maladies vénériennes, alcoolisme) ;

3. l'apport gratuit de conseils et de traite­ment médicaux pour l'ensemble de la po­pulation. »

Bien de ces points, apparemment élémentai­res, doivent toujours être réalisés dans bien des régions du globe. Si on peut dire quel­que chose, c'est que l'étendue du problème s'est considérablement développée. Pour commencer, la bourgeoisie, face au dévelop­pement de la crise, supprime partout les prestations médicales qui avaient commencé à être considérées comme « normales » dans les pays capitalistes avancés. Deuxième­ment, l'aggravation de la décadence du capitalisme a largement amplifié certains problèmes, par dessus tout à travers la des­truction « progressive » de l'environnement. Alors que le programme du PCR ne fait que mentionner brièvement la nécessité de « protection de la terre, de l'eau et de l'air », tout programme du futur devra re­connaître quelle énorme tâche cela repré­sente après des décennies d'empoisonnement systématique de « la terre, de l'eau et de l'air ».

CDW.

Nous avons noté que le radicalisme fonda­mental du programme du PCR était le pro­duit de l'unité de but et de dé­termination dans le parti bolchevik en 1919 et un reflet des grands espoirs ré­volutionnaires de ce moment. Dans le prochain article de cette série, nous examinerons un autre effort du parti bol­chevik pour comprendre la nature et les tâches de la période de transition, po­sées, cette fois-ci, d'une façon plus gé­nérale et plus théorique. Là encore, l'au­teur du texte en question, L'économie de la période de transition, était Nicolas Boukharine.