Gauche communiste d'Italie : "Parmi les ombres du bordiguisme et de ses épigones" (Battaglia Comunista)

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Ceux qui aujourd'hui se posent des questions sur les perspectives révolutionnaires de la classe ouvrière se trouvent confrontés à une importante dispersion du milieu politique prolétarien ([1]). L'approche de ce milieu po­litique par les nouvelles forces militantes qui surgissent est entravée par plusieurs facteurs. Il y a d'abord la pression générale des campagnes médiatiques contre le com­munisme. Il y a ensuite toute la confusion que sèment les courants « gauchistes » de l'appareil politique de la bourgeoisie ainsi que la kyrielle de groupes et publications parasitaires qui ne se réclament du commu­nisme que pour en ridiculiser le contenu et la forme organisationnelle ([2]). Il y a enfin le fait que les différentes composantes organi­sées de cette Gauche communiste s'ignorent mutuellement la plupart du temps et répu­gnent à la nécessaire confrontation publique de leurs positions politiques, que ce soit sur leurs principes programmatiques ou leurs origines organisationnelles. Cette attitude est une entrave à la clarification des posi­tions politiques communistes, à la compré­hension de ce que partagent en commun les différentes tendances de ce milieu politique et les divergences qui les opposent et expli­quent leur existence organisationnelle sépa­rée. C'est pourquoi nous pensons que tout ce qui va dans le sens de briser cette attitude doit être salué à partir du moment où il s'agit d'une préoccupation politique de clarifier publiquement et sérieusement les positions et analyses des autres organisations.

Cette clarification est d'autant plus impor­tante pour ce qui concerne les groupes qui se présentent comme les héritiers directs de la « Gauche italienne ». Ce courant comporte en effet plusieurs organisations et publica­tions qui se réclament toutes du même tronc commun – le Parti communiste d'Italie des années 1920 (l'opposition la plus consé­quente à la dégénérescence stalinienne de l'Internationale communiste) –, et de la même filiation organisationnelle – la consti­tution du Partito Communista Internaziona­lista (PCI) en Italie en 1943. Ce PCI de 1943 devait donner naissance à deux tendances en 1952 : d'une part le Partito Communista Inter­nazionalista (PCInt) ({C}[3]{C}), d'autre part le Parti­to Communista Internazionale (PCI) ([4]) animé par Bordiga. Ce dernier s'est disloqué au cours des années pour donner naissance à pas moins de trois principaux groupes qui se dénomment aujourd'hui tous PCI, ainsi qu'à une multitude de petits groupes plus ou moins confidentiels, sans parler des indivi­dus qui quasiment tous se présentent comme les « seuls » continuateurs de Bordiga. Et c'est la dénomination de « bordiguisme » qui, du fait de la personnalité et de la noto­riété de Bordiga, est souvent utilisée pour qualifier, en fait abusivement, les continua­teurs de la gauche italienne.

Le CCI pour sa part, s'il ne se revendique pas du PCI de 1943, se réfère aussi à la Gauche italienne des années 1920, à la Fraction de gauche du Parti communiste d'Italie transformée ensuite en Fraction italienne de la Gauche communiste interna­tionale dans les années 1930, ainsi qu'à la Fraction française de la Gauche communiste qui s'opposa dans les années 1940 à la disso­lution de la Fraction italienne dans la for­mation du dit PCI du fait qu'elle considérait la constitution du parti comme prématurée et confuse. ({C}[5]{C})

Quelles sont les positions communes et les divergences ? Pourquoi une telle dispersion organisationnelles ? Pourquoi l'existence de tant de « Partis » et groupes issus de la même filiation historique ? Telles sont les questions que tous les groupes sérieux de­vraient aborder, afin de répondre au besoin de clarté politique qui existe dans la classe ouvrière dans son ensemble et parmi les minorités en recherche qui apparaissent dans la classe.

C'est dans ce sens que nous avons salué les polémiques récentes internes au milieu bordiguiste, avec la tentative, timide mais sérieuse, d'affronter la question des racines politiques de la crise explosive du PCI-Pro­gramma Comunista en 1982 (voir Revue in­ternationale n° 93). C'est dans le même sens que nous avons pris position brièvement dans l'article Marxisme et mysticisme de la Revue internationale n° 94 sur le débat entre les deux formations bordiguistes qui pu­blient respectivement Le Prolétaire et Il Partito. Dans ce dernier article, nous mon­trions que si Le Prolétaire a raison de criti­quer le glissement de Il Partito vers le mys­ticisme, ces idées ne tombent pas du ciel mais ont leur racines chez Bordiga lui même et nous concluions cet article en affirmant donc que « les critiques du Prolétaire doi­vent aller plus au fond, jusqu'aux racines historiques véritables de ces erreurs et, ce faisant, se réapproprier le riche héritage de l'ensemble de la Gauche Communiste. » Et c'est dans ce sens que nous tenons à saluer la parution il y a quelques mois d'une brochure publiée par Battaglia Communista (BC) sur le bordiguisme, « Parmi les ombres du bordi­guisme et de ses épigones », un bilan criti­que sérieux du bordiguisme de l'après deuxième guerre mondiale et qui se présente d'ailleurs explicitement comme « Une clari­fication » comme l'indique le surtitre de la brochure.

D'un abord un peu difficile pour qui n'est pas rompu aux positions du bordiguisme et aux divergences qui opposent depuis plus de quarante ans BC à ce courant, cette brochure est néanmoins précieuse pour faire com­prendre précisément ces divergences et pour resituer le bordiguisme et ses spécificités dans le cadre bien plus large de la Gauche italienne. ({C}[6]{C})

Une bonne critique des conceptions du bordiguisme

Nous partageons l'essentiel de l'analyse et de la critique que fait BC des conceptions du bordiguisme du développement historique du capitalisme : « (...) Le risque, en somme, c'est précisément celui de se placer abstrai­tement face au "développement historique des situations" dont – nous sommes ici d'accord avec Bordiga – "le Parti est en même temps un facteur et un produit", justement parce que les situations histori­ques ne sont jamais comme de simples photocopies l'une de l'autre, et leur diffé­rence doit toujours être estimée de façon matérialiste. »

De même nous souscrivons globalement à la critique de la vision du marxisme et du culte du « chef génial » des épigones de Bordiga ; à celle d'un marxisme « invariant » qui ne souffrirait aucun enrichissement de l'expé­rience et n'aurait qu'à être « restauré » à partir des seuls textes élaborés par Bordiga :

"La restauration du marxisme est contenue dans les textes élaborés par Bordiga, le seul en mesure – selon ses épigones – d'appli­quer la méthode de la Gauche et de fournir le bagage théorique nécessaire. On doit absolument revenir et repartir de ces textes, soutiennent les bordiguistes les plus... inté­gristes. Non seulement, c'est la continuité de la Gauche qui serait en jeu, mais l'inva­riance même du marxisme. C'est pour cela que se pose la question de la nécessité suprême de répertorier les oeuvres du Maî­tre pour pouvoir les donner matériellement aux nouveaux camarades, puisque les textes sont épuisés, non réimprimés, ou dispersés. La solution consiste à imprimer des livres qui contiennent toutes les thèses et les "semi-travaux" laissés par Bordiga et à les "éplucher". Pour résumer : la mythification de la pensée de Bordiga dans l'après deuxième guerre mondiale se fonde sur la conviction que ce n'est que dans son travail théorique qu'on a "la restauration" de la science marxiste et la "redécouverte" de la vraie pratique révolutionnaire."

On peut également souligner la validité de la critique que fait BC aux implications de ces conceptions sur l'incapacité de l'organi­sation à être à la hauteur de la situation : « C'est une vérité matérialiste que le parti aussi est un produit historique, mais il existe le risque de réduire ce principe à une affirmation complètement contemplative, passive, abstraite, de la réalité sociale. Il y a le risque, donc, de retomber encore une fois dans un matérialisme mécaniste, qui n'a en réalité rien de dialectique, qui néglige les liens, les passages des phases que le mou­vement accomplit réellement dans son processus au cours de la succession des situations. Il y a le risque de ne pas com­prendre les relations qui interfèrent réci­proquement dans le développement histori­que, et donc de réduire la préparation et l'activité du parti à une présence "historique" idéaliste, ou à une apparence "formelle". »

Un point fort de la critique que fait BC au bordiguisme réside dans le fait que BC cherche à aller aux racines des divergences, en revenant sur les diverses positions qui s'étaient déjà faites jour à l'intérieur du vieux Parti Communiste Internationaliste après sa constitution en 1943 et jusqu'en 1952 quand s'est produite la scission entre les bordiguistes d'un côté et les battaglistes de l'autre. A ce propos, il faut noter que BC a fait un effort particulier de documentation et d'analyse de cette phase en publiant deux Quaderni di Battaglia Communista, le n° 6, « Le processus de formation et la Naissance du Parti communiste internationaliste », et le n° 3, « La scission internationaliste de 1952. Documents ».

La richesse de la critique de BC réside aussi dans le fait qu'elle concerne aussi bien les aspects relatifs au fonctionnement et à la structure de l'organisation révolutionnaire qu'aux positions politiques programmatiques que celle ci doit défendre.

Dans la suite de cet article, nous nous limi­terons à certains aspects relatifs au premier point, à propos duquel BC développe une critique très forte et très efficace du centra­lisme organique et du mythe de l'unani­misme théorisés par Bordiga et défendus par ses héritiers politiques.

Centralisme organique et unanimisme dans les décisions

En substance, le centralisme organique, par opposition au centralisme démocratique, correspond à l'idée selon laquelle l'organisa­tion révolutionnaire du prolétariat ne doit pas se soumettre à la logique de l'approba­tion formelle des décisions par la majorité du parti ; cette logique « démocratique » serait une logique empruntée à la bourgeoi­sie pour qui la position qui l'emporte est celle qui reçoit le plus de votes, indépen­damment du fait de savoir si elle répond ou pas aux attentes et aux perspectives de la classe ouvrière :

« L'adoption et l'emploi général ou partiel du critère de consultation et de délibération sur base numérique et majoritaire, quand il est prévu dans les statuts ou dans la praxis technique, a un caractère de moyen techni­que ou d'expédient, mais pas un caractère de principe. Les bases de l'organisation du Parti ne peuvent donc recourir à des règles qui sont celles d'autres classes et d'autres dominations historiques, comme l'obéis­sance hiérarchique des simples soldats aux chefs de différents grades héritée des orga­nismes militaires ou théocratiques prébour­geois, ou la souveraineté abstraite des élec­teurs de base déléguée à des assemblées re­présentatives ou à des comités exécutifs, propres à l'hypocrisie juridique, caractéris­tique du monde capitaliste, la critique et la destruction de telles organisations étant la tâche essentielle de la révolution proléta­rienne et communiste » (texte bordiguiste publié par le PCInt en 1949 et reproduit dans la brochure de BC « La scission inter­nationaliste »).

On peut comprendre le souci fondamental qui animait Bordiga quand, avec son retour à la politique active dans l'après-guerre, il cherchait à faire obstacle à l'idéologie enva­hissante de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie et à l'emprise que celles ci pou­vaient facilement avoir sur une génération de militants nouvellement intégrés dans le PCI, inexpérimentés pour la plupart, théori­quement peu formés et même souvent in­fluencés par les idéologies contre-révolu­tionnaires ({C}[7]{C}). Le souci peut se comprendre, mais on ne peut pas partager la solution que cherchait à donner Bordiga. BC répond jus­tement :

"Condamner le centralisme démocratique en tant qu'application de la démocratie bourgeoise à l'organisation politique révo­lutionnaire de classe, c'est avant tout une méthode de discussion comparable à celle utilisée en de nombreuses occasions par le stalinisme », en rappelant comment « Bordiga, à partir de 45, a ridiculisé en plusieurs occasions les "solennelles résolu­tions des congrès souverains" (et la fonda­tion de Programme Communiste en 1952 a justement son origine dans son mépris en­vers les deux premiers Congrès du Parti Communiste Internationaliste. »

Naturellement, pour pouvoir réaliser le cen­tralisme organique, il fallait valoriser l'una­nimisme, c'est-à-dire que les cadres du parti soient prêts à accepter passivement les directives (organiques !) du centre, en fai­sant abstraction de leurs divergences, en les cachant, ou tout au plus en les faisant circu­ler discrètement dans les couloirs des réu­nions officielles du parti. L'unanimisme est l'autre face de la médaille du centralisme organique. Tout cela s'explique par l'idée – qui a fait son chemin au sein d'une partie consistante du PCInt des années 1940 (celle qui formera la branche de Programme) – selon laquelle Bordiga était le seul capable intellectuellement de résoudre les problèmes qui se posaient au mouvement révolution­naire d'après-guerre. Citons ce témoignage significatif d'Ottorino Perrone (Vercesi) :

« Le Parti italien est composé dans sa grande majorité, d'éléments nouveaux sans formation théorique et politiquement vier­ges. Les anciens militants eux-mêmes, sont restés pendant 20 ans isolés, coupés de tout mouvement de la pensée. Dans l'état pré­sent, les militants sont incapables d'aborder les problèmes de la théorie et de l'idéologie. La discussion ne ferait que troubler leur vue et ferait plus de mal que de bien. Ils ont pour le moment besoin de marcher sur la terre ferme, serait-ce même les vieilles positions actuellement périmées, mais déjà formulées et compréhensibles pour eux. Pour le moment, il suffit de grouper les volontés pour l'action. La solution des grands problèmes soulevés par l'expérience d'entre les deux guerres exige le calme de la réflexion. Seul un "grand cerveau" peut les aborder avec profit et donner la réponse qu'ils nécessitent. La discussion générale ne ferait qu'apporter de la confusion. Le tra­vail idéologique n'est pas le fait de la masse des militants mais des individualités. Tant que ces individualités géniales n'auront pas surgi, on ne peut espérer avancer en idéo­logie. Marx, Lénine étaient ces individuali­tés, ces génialités, dans une période passée. Il faut attendre la venue d'un nouveau Marx. Nous, en Italie, sommes convaincus que Bordiga sera cette génialité. Ce dernier travaille actuellement sur une oeuvre d'en­semble qui contiendra la réponse aux pro­blèmes qui tourmentent les militants de la classe ouvrière. Quand cette oeuvre paraî­tra, les militants n'auront qu'à l'assimiler et le Parti à aligner sa politique et son action sur ces nouvelles données. » (tiré de l'article « La conception du chef génial », Interna­tionalisme n° 25, août 47, et reproduit dans la Revue internationale n° 33, 2e trimestre 1983)

Ce témoignage est l'expression globale de toute une conception du parti qui est étran­gère à l'héritage du marxisme révolution­naire dans la mesure où, à la différence des stupidités contre le centralisme démocrati­que dont on a parlé avant, on introduit vrai­ment ici une conception bourgeoise de l'avant-garde révolutionnaire. La conscience, la théorie, l'analyse, seraient exclusivement l’œuvre d'une minorité – et même d'un cer­veau, d'un seul intellectuel – tandis qu'il ne resterait au parti qu'à attendre les directives du chef (imaginons combien de temps de­vrait attendre la classe ouvrière qui aurait ce parti pour guide !). Voilà la véritable signi­fication du centralisme organique et du be­soin d'unanimisme ({C}[8]{C}). Mais comment faire cadrer cela avec le fait que Bordiga a été le camarade qui, pour défendre les positions de la minorité, a créé et animé la fraction abs­tentionniste du PSI, qui a fait la démonstra­tion de son courage et de sa combativité en défendant face à l'Internationale Commu­niste, les points de vue de son parti et qui, à cause de tout cela, a été l'inspirateur des camarades en exil qui, pendant les années du fascisme en Italie, ont constitué la frac­tion du PCI, avec pour but, de faire le bilan de la défaite pour former les cadres du futur parti ? Sans problème, il suffit de tirer un trait sur tout cela en disant simplement que la fraction ne sert plus ; maintenant, c'est le chef génial qui résout tout :

« Le Parti considère la formation de frac­tions et la lutte entre celles-ci au sein d'une organisation politique comme un processus historique que les communistes ont trouvé utile et ont appliqué quand s'était vérifiée une dégénérescence irrémédiable des vieux partis et de leurs directions et que venait à manquer le parti ayant les caractères et fonctions révolutionnaires.

Quand un tel parti s'est formé et agit, il ne renferme pas en son sein de fractions divi­sées idéologiquement et encore moins or­ganisées. (...) » (Extrait de Note sur les ba­ses de l'organisation du parti de classe, texte bordiguiste publié par le PCInt en 1949 et reproduit dans la brochure de BC, « La scission internationaliste... »)

Rien d'étonnant à ce que, Bordiga disparu, ses héritiers aient fini par se quereller les uns avec les autres, chacun s'agrippant aux dépouilles politiques du grand chef dans la tentative aussi difficile qu'inutile de trouver les réponses aux problèmes qui se posent de façon toujours plus cruciale à l'avant-garde révolutionnaire. Et tout ceci n'a que peu à voir avec le parti compact et puissant vanté par les différentes formations bordiguistes. Nous croyons que les camarades bordiguis­tes, qui ont montré qu'ils savaient rectifier les erreurs du passé et qui ont une attitude de moins en moins sectaire, devraient se convaincre de revenir sur leur conception du parti, à laquelle ils payent encore aujour­d'hui un tribut politique très important.

Les limites de la critique de Battaglia Communista

Comme nous l'avons dit avant, nous esti­mons comme très valable la prise de posi­tion critique formulée par BC et nous som­mes d'accord avec une bonne partie des points traités. Il y a cependant un point fai­ble dans la prise de position qui a déjà été souvent l'objet de polémiques entre nos deux organisations et sur lequel il est important que nous arrivions à une clarification. Ce point faible concerne l'analyse de la forma­tion du PCI en 1943, une formation qui, pour nous, a obéi à une logique opportu­niste, analyse qu'évidemment BC ne partage pas, ce qui du coup affaiblit grandement sa critique au bordiguisme. Nous ne pouvons pas revenir ici sur chaque aspect du pro­blème, d'ailleurs exposés dans les deux ar­ticles récents déjà mentionnés « A l'origine du CCI et du BIPR » ([9]), mais il est impor­tant de rappeler les principaux points :

  1. Contrairement à ce qu'affirme Battaglia selon qui nous aurions toujours été, de toute façon, opposés à la formation du parti en 1943, rappelons que « lorsqu'en 1942-43, se développent dans le nord de l'Italie de gran­des grèves ouvrières conduisant à la chute de Mussolini et à son remplacement par l'amiral pro-alliés, Badoglio, (...) la Frac­tion estime que, conformément à sa position de toujours, "le cours de la transformation de la Fraction en parti en Italie est ouvert". Sa Conférence d'Août 1943 décide de re­prendre le contact avec l'Italie et demande aux militants de se préparer à y retourner dès que possible. » (Revue internationale, n° 90)
  2. Une fois connues les modalités de construction de ce parti en Italie, modalités qui consistaient à regrouper les camarades du vieux parti de Livourne de 1921, chacun avec son histoire et ses conséquences, sans même la moindre vérification d'une plate-forme commune, jetant à l'eau par là même tout le travail élaboré par la Fraction à l'étranger ({C}[10]{C}), la Gauche Communiste de France ({C}[11]{C}) a développé des critiques très fortes que nous partageons sur tous ses points essentiels.
  3. Cette critique concernait, entre autre, l'intégration dans le parti, de plus à un poste à haute responsabilité, d'un personnage comme Vercesi qui s'était fait exclure de la Fraction pour avoir participé, à la fin de la guerre, au Comité antifasciste de Bruxelles. Vercesi n'avait pas fait la moindre critique de son activité.
  4. La critique concernait aussi l'intégration, au sein du parti, des éléments de la minorité de la Fraction à l'étranger qui avaient scis­sionné pour aller faire un travail de propa­gande politique chez les partisans de la Ré­publique pendant la guerre d'Espagne en 1936. Ici encore, la critique ne portait pas sur l'intégration de ces éléments dans le parti mais sur le fait qu'elle se réalisait sans qu'il y ait eu une discussion préalable sur leurs erreurs passées.
  5. Enfin, il y a une critique qui porte sur l'attitude ambiguë qu'a eu le PCI pendant les années de la résistance antifasciste à l'égard des formations partisanes.

Pas mal de critiques que BC porte à la com­posante bordiguiste du PCI des années 1943-52 sont en fait l'expression de cette union sans principe qui a été à la base de la for­mation du parti dont étaient pleinement conscients les camarades responsables des deux bords et que la GCF avait dénoncé sans concession ({C}[12]{C}). L'explosion ultérieure du parti en deux branches, dans une phase de très grande difficulté du fait du reflux des luttes qui avaient éclaté au milieu de la guerre, a été la conséquence logique de la façon opportuniste dont le parti s'était cons­truit.

C'est justement parce que c'est le point fai­ble de sa prise de position que BC fait d'étranges contorsions : parfois, elle mini­mise ces différences entre les deux tendan­ces du PCI à l'époque ; d'autres fois, elle les fait apparaître au moment de la scission seulement et d'autres fois encore, elle les attribue à la Fraction à l'étranger elle même.

Quand BC minimise le problème, elle donne l'impression qu'avant le PCI il n'y avait rien, qu'il n'y avait pas eu toute l'acti­vité de la Fraction auparavant et de la GCF après, qui ont fourni un travail énorme de réflexion et des premières conclusions im­portantes :

« Quand on reconsidère tous ces événe­ments, il faut avoir présent à l'esprit la courte, mais intense, période historique dans laquelle s'est réalisée la constitution du PC Internationaliste: il était entre autre inévitable, après presque deux décennies de dispersion et d'isolement des cadres de la Gauche Italienne survivants, que se fassent jour quelques dissensions internes, fondées pour la plupart sur des malentendus et sur des bilans différents des expériences per­sonnelles et locales. » (Quaderno di Batta­glia Communista n° 3, La scissione interna­zionalista)

Quand BC fait apparaître les divergences au moment de la scission seulement, elle commet tout simplement un faux historique tendant à dissimuler la responsabilité qu'ont eue ses ancêtres politiques en visant de façon opportuniste à gonfler le plus possible le parti de militants :

« Ce qui est arrivé en 1951-52 a justement eu lieu dans la période dans laquelle certai­nes caractéristiques les plus négatives de cette tendance – qui aurait continué à cau­ser d'autres dommages, notamment grâce aux soins des épigones – se manifestaient pour la première fois. » (Ibid., souligné par nous)

Quand enfin, BC attribue à la Fraction les divergences qui se seraient ensuite manifes­tées dans le Parti, elle démontre seulement qu'elle n'a pas compris la différence entre les tâches de la Fraction et celles du Parti. La tâche de la Fraction, c'est celle de faire un bilan à partir d'une défaite historique et de préparer de cette façon les cadres du futur parti. Il est normal que dans ce bilan s'ex­priment des points de vue différents et c'est justement pour cela que Bilan défendait l'idée que, dans le débat interne, la critique la plus large possible soit faite sans aucun ostracisme. La tâche du Parti c'est, au con­traire, d'assumer, sur la base d'une plate-forme et d'un programme clairs et admis par tous, la direction politique des luttes ouvriè­res dans un moment décisif des affronte­ments de classe, de telle façon qu'il s'éta­blisse une osmose entre le parti et la classe, un rapport dans lequel le parti est reconnu comme tel par sa classe : « Mais dans la Fraction avant et dans le Parti ensuite co­habitaient deux états d'esprit que la victoire définitive de la contre-révolution (...) de­vaient amener à se séparer. » (Ibid.)

C'est justement l'incompréhension de ce qu'est la fonction de la Fraction par rapport à celle du Parti qui a conduit BC (comme par ailleurs, Programma lui même avec ses différentes scissions successives) à garder les attributs de Parti à son organisation, alors même que la poussée ouvrière après 1945 s'était complètement epuisée et qu'il fallait alors reprendre le travail patient, mais non moins absorbant, d'achèvement du bilan des défaites et de formation des futurs ca­dres. A ce propos, malgré la fausseté de certains arguments donnés par Vercesi lui-même et par d'autres éléments de l'aile bor­diguiste, BC ne peut pas interpréter comme étant liquidationniste l'idée selon laquelle, la situation historique ayant changé, on doive retourner à un travail de fraction :

« C'étaient les premiers pas qui auraient ensuite amené certains à envisager la dé­mobilisation du parti, la suppression de l'organisation révolutionnaire et le renon­cement à tout contact avec les masses, en remplaçant la fonction et la responsabilité militante du parti par la vie de fraction, de cercle qui fait l'école du marxisme. » (Ibid.)

Au contraire, c'est précisément la formation du parti et la prétention de pouvoir dévelop­per un travail de parti quand objectivement les conditions n'existent pas, qui a poussé et pousse Battaglia à faire quelques pas vers l'opportunisme, comme nous l'avons mis en évidence récemment dans un article paru dans notre presse territoriale à propos de l'intervention de ce groupe vis à vis des GLP, une formation politique qui est issue de l'aire de l'autonomie :

« Honnêtement, notre crainte c'est que BC, au lieu de jouer son rôle de direction politi­que vis-à-vis de ces groupes en les poussant à une clarification et à une cohérence poli­tique, tende par opportunisme à s'adapter à leur activisme, en fermant les yeux sur leurs dérapages politiques, courant ainsi le risque sérieux d'être entraînée elle même dans la dynamique gauchiste dont les GLP sont porteurs. » ({C}[13]{C})

C'est une chose grave parce que, mis à part le danger de glissements vers le gauchisme, BC en arrive à limiter son intervention en réduisant son rôle à celui d'un groupe local avec une intervention parmi les étudiants et les autonomes. BC a au contraire un rôle d'importance primordiale à jouer autant dans la dynamique actuelle du camp prolétarien que pour son propre développement et celui du BIPR.

5 septembre 1998, Ezechiele



[1]. Comme nous l'avons déjà développé à plusieurs reprises dans notre presse, ce que nous entendons par milieu politique prolétarien est la mouvance qui comprend ceux qui se réclament ou se rapprochent des positions de la Gauche communiste. Parce qu'elle est constituée des groupes et organisations qui ont été capables de maintenir les principes de l'internationalisme prolétarien dans et depuis la se­conde guerre mondiale, et qui ont toujours combattu le caractère contre-révolutionnaire du stalinisme et de la gauche du capital, la Gauche communiste, avec ceux qui en reprennent les principes et se rattachent à cette tradition, est le seul milieu politi­que authentiquement prolétarien.

{C}[2]{C}. Voir Revue internationale n° 95, « Thèses sur le parasitisme ».

{C}[3]{C}. C'est ce groupe qui publie Prometeo et Battaglia Comunista qui a formé dans les années 1980 le Bu­reau International pour le Parti Révolutionnaire (BIPR) avec la Communist Workers Organisation de Grande-Bretagne.

[4]. L'organe théorique du PCI était Programma co­munista en Italie et Programme communiste en France, pour les pays où il était le plus fortement re­présenté.

{C}[5]{C}. Voir Polémique : à l'origine du CCI et du BIPR, « La Fraction italienne et la Gauche communiste de France », Revue internationale n° 90, 3e trim. 1997, « La formation du Partito Comunista Inter­nazionalista », n° 91, 4e trim. 1997.

Les différents groupes bordiguistes présentent cette bizarrerie de tous s'appeler Partito Communista Internazionale. Pour les différencier nous les dési­gnerons donc par le périodique le plus connu publié par chacun à l'échelle internationale, même quand ces groupes sont présents dans plusieurs pays. Nous parlerons donc de Le Prolétaire (qui publie aussi Il Comunista en Italie), de Il Partito (qui publie sous le même nom), de Programma Communista (italien, à ne pas confondre avec Programme Communiste en français).

[6]. La brochure existe actuellement en italien, elle se­ra disponible en français fin 1998, et l'an prochain en anglais.

{C}[7]{C}. Voir à ce propos le passage suivant tiré d'une let­tre au Comité Exécutif de mars 1951 (nous sommes en pleine phase de scission) signée par Bottaïoli, Ste­fanini, Lecci et Damen : « dans la presse du parti reviennent souvent des formulations théoriques, des indications politiques et des justifications pra­tiques qui manifestent la détermination du CE de faire des cadres du parti, organisationnellement peu sûrs et politiquement non préparés, des espèces de cobayes pour des expériences de dilet­tantisme politique qui n'a rien à voir avec la poli­tique d'une avant-garde révolutionnaire. » (souligné par nous)

[8]. La vision alternative au centralisme organique n'est naturellement pas l'anarchisme, la recherche obsessionnelle de la liberté individuelle, le manque de discipline, mais assumer sa responsabilité militante dans les débats de l'organisation révolu­tionnaire et de la classe, tout en appliquant les orientations et décisions de l'organisation une fois qu'elles ont été adoptées.

{C}[9]{C}. Voir également les polémiques plus anciennes sur ce thème : « Le parti défiguré: la conception bordiguiste », Revue internationale n° 23, « Contre la conception du chef génial », n° 33, « La disci­pline... force principale... », n° 34.

{C}[10]{C}. Sur le niveau extrêmement peu qualifié des cadres de ce parti, nous avons déjà cité au début de cet article les témoignages de la composante Battaglia comme de celle Programma.

{C}[11]{C}. La Gauche communiste de France se constitue selon les enseignements de la Fraction italienne en 1942, prenant initialement le nom de Noyau français de la Gauche communiste.

{C}[12]{C}. Voila comment s'exprime sur cette question le groupe bordiguiste Le Prolétaire dans un article dédié lui aussi à la scission de 1952 : « Un autre point de désaccord a été la façon de concevoir le processus de formation du Parti en tant que tel comme un processus d'"aggrégation" de noyaux d'origine disparate et dont les lacunes devaient se compenser mutuellement (c'était notamment la fa­meuse tentative de "regroupement à quatre" – quadrifolio – par la fusion de groupes différents, trotskistes y compris, qui connut par la suite de nombreuses rééditions, toujours infructueuses, avant de s'incarner dans la formule  du "Buro", etc.). » Tiré de « La portée de la scission de 1952 dans le Partito Communista Internazionalista », in: Programme Communiste n° 93, mars 1993.

[13]. Voir l'article « Les "Groupes de Lutte proléta­rienne" : une tentative inachevée pour atteindre une cohérence révolutionnaire », Rivoluzione Internazionale n° 106, à paraître dans un prochain n° de Révolution internationale.