13° congrès de R.I. : résolution sur la situation internationale

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Depuis un an l'évolution de la situation internationale a fondamentalement con­firmé les analyses contenues dans la ré­solution adoptée par le 12e congrès du CCI, en avril 1997. En ce sens, la pré­sente résolution constitue simplement un complément de la précédente, ne repre­nant pas ses analyses mais vérifiant leur confirmation et apportant les actualisa­tions que requiert la situation d'aujour­d'hui.

Crise économique

1) Un des points de la précédente résolution qui s'est confirmé avec le plus de clarté est celui concernant la crise de l'économie capi­taliste. Ainsi, en avril 1997 nous disions :

« Parmi les mensonges abondamment diffusés par la classe dominante pour faire croire à la viabilité, malgré tout, de son système, une place de choix est également réservée à l'exemple des pays d'Asie du sud-est, les "dragons" (Corée du Sud, Taiwan, Hongkong et Singapour) et les "tigres" (Thaïlande, Indonésie, Malaisie) dont les taux de croissance actuels (quelques fois à deux chiffres) font baver d'envie les bour­geois occidentaux…

…l'endettement de la plupart de ces pays, tant extérieur qu'au niveau de leurs Etats, atteint des niveaux considérables ce qui les soumet aux mêmes menaces que tous les au­tres pays. En réalité, faisant jusqu'à présent figure d'exception, comme ce fut le cas de leur grand voisin japonais, ils ne pourront pas échapper indéfiniment aux contradic­tions de l'économie mondiale qui ont trans­formé en cauchemar d'autres "success stories" qui ont précédé la leur, telle celle du Mexique. » (point 7)

Il n'a pas fallu quatre mois pour que les dif­ficultés de la Thaïlande inaugurent la crise financière la plus importante qu'ait connu le capitalisme depuis les années 1930, une crise financière qui s'est étendue à l'ensem­ble des pays d'Asie du sud-est et qui a né­cessité la mobilisation de plus de 120 mil­liards de dollars (bien plus du double de celle déjà exceptionnelle du Mexique en 1996) pour éviter qu'un grand nombre d'Etats de la région ne soient déclarés en faillite. Le cas le plus spectaculaire est évi­demment celui de la Corée du Sud, onzième puissance économique mondiale, membre de l'OCDE (le club des « riches ») qui s'est re­trouvée en cessation de paiements, avec une dette de près de 200 milliards de dollars. En même temps, cet effondrement financier a fait trembler le plus grand pays du monde, la Chine, dont on vantait également, il y a peu, le « miracle économique » et aussi la deuxième puissance économique de la pla­nète, le Japon lui-même.

2) Les difficultés que rencontre à l'heure actuelle l'économie japonaise, le « bon élève de la classe » pendant plusieurs décennies, ne datent pas de la crise financière qui a déferlé sur l'Asie du sud-est tout au long de la seconde moitié de 1997. En fait, c'est de­puis le début des années 1990 que le Japon fait figure d' « homme malade », notamment avec une récession larvée que n'ont pu sur­monter de nombreux « plans de relance » (cinq plans depuis octobre 1997 qui fai­saient suite à de nombreux autres) et qui aujourd'hui s'est convertie en une récession ouverte (la première depuis 23 ans). En même temps, le Yen qui avait été la mon­naie vedette pendant de nombreuses années a affiché une perte de valeur par rapport au dollar de 40 % au cours des trois dernières années. Enfin, le système bancaire japonais révèle toujours plus sa fragilité avec une proportion énorme de créances douteuses, représentant 15 % du PIB annuel du Japon, alors que ce pays est la « caisse d'épargne du monde », notamment avec des centaines de milliards de dollars en bons du Trésor amé­ricains. En fait, le mauvais sang que se fait la bourgeoisie de tous les pays à propos du Japon est tout à fait justifié. Il est clair qu'un effondrement de l'économie japonaise consti­tuerait un véritable cataclysme pour l'ensemble de l'économie mondiale. Mais en outre, le fait que l'économie la plus dynami­que du deuxième après-guerre soit plongée depuis près de huit ans dans le marasme a une signification toute particulière ; il cons­titue un indice du degré de gravité atteint par la crise que subit le capitalisme depuis une trentaine d'années.

3) En fait, pour les marxistes, il importe d'aller au delà des discours des « experts » de la classe dominante. Si on s'en tenait à ces discours, il faudrait considérer que les choses vont dans la bonne direction pour le capitalisme puisqu'on annonce une reprise de l'économie mondiale et que les retombées de la crise financière d'Asie se révèlent moins destructrices que certains ne l'avaient craint il y a quelques mois. Aujourd'hui, on voit même les principales Bourses du monde, à commencer par celle de Wall Street, battre tous leurs records. En réalité, les événements récents ne contredisent aucunement l'analyse faite par les marxistes de la gravité et du caractère insoluble de la crise présente du capitalisme. En arrière plan de l'effondrement financier des « tigres » et des « dragons » comme de la maladie de langueur de l'économie japonaise réside l'endettement astronomique dans lequel s'enfonce jour après jour le monde capitaliste :

« En fin de compte, loin de permettre de surmonter les crises, le crédit ne fait qu'en étendre la portée et la gravité comme le montre, en s'appuyant sur le marxisme, Rosa Luxemburg. Aujourd'hui, les thèses de la gauche marxiste... à la fin du siècle der­nier, restent fondamentalement valables. Pas plus qu'alors, le crédit ne peut à l'heure actuelle élargir les marchés solvables. Cependant, confrontée à une saturation définitive de ces derniers (...), le crédit est devenu la condition indispensable à l'écou­lement des marchandises produites, se substituant au marché réel. » (point 4)

« ... C'est principalement en utilisant le moyen du crédit, d'un endettement toujours plus grand, que l'économie mondiale a réussi à s'éviter une dépression brutale comme celle des années 1930... »

4) En fait, la caractéristique la plus signifi­cative des convulsions économiques qui touchent aujourd'hui l'Asie ne consiste pas tant dans les retombées qu'elles vont provo­quer sur les autres pays développés (environ moins 1 % de croissance) que dans le fait qu'elles révèlent l'impasse totale où se trouve le système capitaliste aujourd'hui, un système contraint à une perpétuelle fuite en avant dans l'endettement (un endettement que les prêts consentis aux « dragons » et aux « tigres » ne font qu'aggraver encore). D'autre part, ces convulsions qui viennent frapper de plein fouet les « champions de la croissance » font la preuve qu'il n'existe pas de formule ou de recette permettant à un quelconque groupe de pays d'échapper à la crise. Enfin, par leur ampleur bien plus grande encore que celle des soubresauts financiers des années passés, elles révèlent l'aggravation continuelle de l'état de l'éco­nomie capitaliste mondiale.

Face à la faillite des « dragons », la bour­geoisie, en mobilisant des moyens énormes avec la participation des principaux pays de chaque côté de l'Atlantique et du Pacifique, a fait la preuve que, malgré la guerre com­merciale à laquelle se livrent ses différentes fractions nationales, elle était résolue à évi­ter que ne se développe une situation sem­blable à celle des années 1930. En ce sens, le « chacun pour soi » que porte avec lui l'enfoncement de la société capitaliste dans la décomposition trouve des limites dans la nécessité pour la classe dominante d'empê­cher une débandade générale plongeant brutalement l'ensemble de l'économie mon­diale dans un véritable cataclysme. Le capi­talisme d'Etat qui s'est développé avec l'en­trée du capitalisme dans sa phase de déca­dence, et qui s'est particulièrement déve­loppé à partir de la deuxième moitié des années 1930 avait pour but de garantir un minimum d'ordre entre les différentes frac­tions du capital à l'intérieur des frontières nationales. Après la disparition des blocs impérialistes faisant suite à l'effondrement du bloc russe, le maintien d'une coordination des politiques économiques entre les diffé­rents Etats permet de maintenir ce type d' « ordre » à l'échelle internationale ([1]). Cela ne remet pas en cause la poursuite et l'intensification de la guerre commerciale, mais permet que celle-ci puisse se mener avec certaines règles permettant au système de survivre.

En particulier, elle a permis aux pays les plus développés de repousser vers ceux de la périphérie (Afrique, Amérique latine, pays de l'Est) les manifestations les plus dramatiques d'une crise qui pourtant trouve son origine au coeur du système capi­taliste (Europe occidentale, Etats-Unis, Japon). Elle permet également d'établir des zones de plus grande stabilité (toute rela­tive) comme se propose de le faire l'instau­ration de l'Euro.

5) Cependant, la mise en oeuvre de toutes les mesures de capitalisme d'Etat, de coordi­nation des politiques économiques entre les pays les plus développés, de tous les « plans de sauvetage » ne peuvent éviter au capita­lisme une faillite croissante, même s'ils parviennent à ralentir le rythme de la catas­trophe. Ce système pourra bénéficier de rémissions momentanées de sa maladie, comme ce fut déjà le cas par le passé, mais après la « reprise » il y aura de nouvelles récessions ouvertes et toujours plus de con­vulsions économiques et financières.

Au sein de l'histoire de la décadence du capitalisme, avec sa spirale crise-guerre-reconstruction-nouvelle crise ouverte, il existe une histoire de la crise qui débute à la fin des années 1960. Tout au long de cette période on assiste à une dégradation inéluc­table de la situation du capitalisme mondial qui se manifeste notamment par :

  une baisse des taux de croissance moyens (pour les 24 pays de l'OCDE, période 1960-70 : 5,6 % ; 1970-80 : 4,1 % ; 1980-90 : 3,4 % ; 1990-95 : 2,4 %) ;

  un accroissement faramineux et général de l'endettement, particulièrement celui des Etats (représentant aujourd'hui pour les pays développés entre 50 et 130 % de toute la production annuelle) ;

  une fragilisation et une instabilité crois­sante des économies nationales avec des faillites de plus en plus brutales de sec­teurs industriels ou financiers ;

  l'éjection de secteurs toujours plus impor­tants de la classe ouvrière en dehors du processus productif (pour l'OCDE, 30 millions de chômeurs en 1989, 35 mil­lions en 1993, 38 millions en 1996).

Et ce processus est destiné à se poursuivre inéluctablement. En particulier, le chômage permanent, qui exprime la faillite historique d'un système dont la raison d'être était d'étendre le travail salarié, ne pourra que s'accroître, même si la bourgeoisie fait tou­tes les contorsions possibles pour le dissi­muler et même si, pour l'instant elle semble l'avoir stabilisé. A côté de toutes sortes d'au­tres attaques sur les salaires, les prestations sociales, la santé, les conditions de travail, il va constituer de plus en plus le principal moyen par lequel la classe dominante fera payer à ses exploités le prix de la faillite de son système.

Affrontements impérialistes

6) Si les différents secteurs nationaux de la bourgeoisie, afin d'éviter une explosion du capitalisme mondial, parviennent à s'impo­ser un minimum de coordination de leurs politiques économiques, il en est tout autre­ment dans le domaine des rapports impéria­listes. Les événements depuis un an ont confirmé pleinement la résolution du 12e Congrès du CCI :

« ... cette tendance au "chacun pour soi", au chaos dans les relations entre Etats, avec son cortège d'alliances de circonstances et éphémères, n'a nullement été remise en cause, bien au contraire. » (point 10)

« En particulier, la première puissance mondiale est confrontée, depuis qu'a dis­paru la division du monde en deux blocs, à une contestation permanente de son autorité de la part de ses anciens alliés. » (point 11)

C'est ainsi qu'on a pu voir se poursuivre et même s'aggraver l'indiscipline d'Israël vis-à-vis du parrain américain, indiscipline illus­trée encore dernièrement par l'échec de la mission au Moyen-Orient du négociateur Dennis Ross qui n'est pas parvenu à rétablir le moins du monde le processus de paix d'Oslo pièce maîtresse de la « pax ameri­cana » au Moyen-Orient. La tendance déjà constatée les années passées s'est donc pleinement confirmée :

« Parmi les autres exemples de la contestations du leadership américain il faut encore relever... la perte du monopole du contrôle de la situation au Moyen-Orient, zone cruciale s'il en est... » (point 12)

De même, on a pu voir la Turquie prendre ses distances avec son « grand allié » alle­mand (à qui elle reproche de l'empêcher d'entrer dans l'Union européenne) en même temps qu'elle tentait d'établir, pour son pro­pre compte une coopération militaire privi­légiée avec Israël.

Enfin, on a assisté à la confirmation de ce que le 12e congrès constatait également déjà :

« ... l'Allemagne, en compagnie de la France, a engagé un forcing diplomatique en direction de la Russie dont elle est le premier créancier et qui n'a pas tiré d'avan­tages décisifs de son alliance avec les Etats-Unis. » (point 15)

Le récent sommet de Moscou entre Kohl, Chirac et Eltsine a scellé une « troïka » qui rassemble deux des principaux alliés des Etats-Unis du temps de la « guerre froide » et celui qui, au lende­main de l'effondrement du bloc de l'Est, avait manifesté plusieurs années durant son allégeance au grand gendarme. Bien que Kohl ait affirmé que cette alliance n'était dirigée contre personne, il est clair que c'est sur le dos des intérêts américains que se sont entendus les trois larrons.

7) La manifestation la plus criante de la contestation du leadership américain a été l'échec lamentable en février 1998 de l'opé­ration « Tonnerre du désert » visant à infli­ger une nouvelle « punition » à l'Irak et, au delà de ce pays, aux puissances qui le sou­tiennent, notamment la France et la Russie. En 1990-91, les Etats-Unis avaient piégé l'Irak en le poussant à envahir un autre pays arabe, le Koweït. Au nom du « respect du droit international » ils avaient réussi à ras­sembler derrière eux, bon gré mal gré, la presque totalité des Etats arabes et la totalité des grandes puissances, y compris les plus réticentes comme la France. L'opération « Tempête du désert » avait permis d'affir­mer le rôle de seul « gendarme du monde » de la puissance américaine ce qui lui avait ouvert la porte, malgré les embûches qu'elle n'allait pas tarder à rencontrer dans l'ex-Yougoslavie, au processus d'Oslo. En 1997-98, c'est l'Irak et ses « alliés » qui ont piégé les Etats-Unis. Les entraves de Saddam Hussein à la visite des « sites présidentiels » (qui ne contenaient aucune installation con­trevenant aux résolutions des Nations-Unies, comme on vient de le constater) ont conduit la super puissance à une nouvelle tentative d'affirmer son autorité par la force des ar­mes. Mais cette fois-ci, elle a dû renoncer à son entreprise face à l'opposition résolue de la presque totalité des Etats arabes, de la plupart des grandes puissances et au soutien (timide) de la seule Grande-Bretagne. Au bilan, le petit frère de la « Tempête du dé­sert » a été bien loin de ressembler au « Tonnerre » qu'il voulait être. Il a pris l'al­lure d'un pétard mouillé qui n'a même pas épargné à la première puissance mondiale l'affront de voir le Secrétaire général des Nations-Unies se rendre à Bagdad dans l'avion personnel du président français et rencontrer ce dernier avant et après sa mis­sion. Ce qui devait constituer une punition pour l'Irak et la France, notamment, s'est converti en une victoire diplomatique de ces deux pays. Le contraste entre le sort de la « Tempête du désert » et le « Tonnerre » du même nom permet de mesurer la crise ac­tuelle du leadership des Etats-Unis, une crise que n'a pas démenti le demi échec de la tournée africaine de Clinton, fin mars, qui se proposait de consolider l'avancée opérée au détriment de la France avec le renversement du régime de Mobutu en 1996. Ce qu'a sur­tout révélé ce voyage, c'est que les Etats africains, et particulièrement le plus puis­sant d'entre eux, la République Sud-afri­caine, entendent de plus en plus jouer eux aussi leur propre jeu indépendamment de la tutelle des grandes puissances.

8) Ainsi, les derniers mois ont pleinement confirmé ce qui avait été relevé par le passé :

« Pour ce qui concerne la politique interna­tionale des Etats-Unis, l'étalage et l'emploi de la force armée non seulement fait partie depuis longtemps de ses méthodes, mais elle constitue maintenant le principal instru­ments de défense de ses intérêts impérialis­tes, comme le CCI l'a mis en évidence depuis 1990, avant même la guerre du Golfe. Face à un monde dominé par le "chacun pour soi", où notamment les anciens vassaux du gendarme américain aspirent à se dégager le plus possible de la pesante tutelle de ce gendarme qu'ils avaient dû supporter face à la menace du bloc adverse, le seul moyen décisif pour les Etats-Unis d'imposer leur autorité est de s'appuyer sur l'instrument pour lesquels ils disposent d'une supériorité écrasante sur tous les autres Etats : la force militaire. Ce faisant, les Etats-Unis sont pris dans une contradiction :

  d'une part, s'ils renoncent à la mise en oeuvre ou à l'étalage de leur supériorité militaire, cela ne peut qu'encourager les pays qui contestent leur autorité à aller encore plus loin dans cette contestation ;

  d'autre part, lorsqu'ils font usage de la force brute, même et surtout quand ce moyen aboutit momentanément à faire ravaler les velléités de leurs opposants, cela ne peut que pousser ces derniers à saisir la moindre occasion pour prendre leur revanche et tenter de se dégager de l'emprise américaine. (...)

C'est pour cela que les succès de la contre-offensive actuelle des Etats-Unis ne sau­raient être considérés comme définitifs, comme un dépassement de la crise de leur leadership. La force brute, les manoeuvres visant à déstabiliser leurs concurrents (comme aujourd'hui au Zaïre), avec tout leur cortège de conséquences tragiques n'ont donc pas fini d'être employés par cette puissance, bien au contraire, contribuant à accentuer le chaos sanglant dans lequel s'enfonce le capitalisme. » (point 17)

Si les Etats-Unis n'ont pas eu l'occasion, au cours de la dernière période, d'employer la force de leurs armes et de participer direc­tement à ce « chaos sanglant », cela ne peut être que partie remise, dans la mesure, no­tamment, où ils ne pourront pas rester sur l'échec diplomatique essuyé en Irak.

Pour sa part, l'enfoncement du monde capi­taliste, sur fond des antagonismes entre grandes puissances, dans la barbarie guer­rière et les massacres s'est poursuivi, comme l'a illustré notamment la situation en Algérie et, tout récemment, les affrontements au Kosovo qui viennent rallumer le feu dans cette poudrière que constituent les Balkans. Dans cette partie du monde, les antagonis­mes entre, d'un côté l'Allemagne et de l'au­tre, la Russie, la France et la Grande-Bretagne, traditionnels alliés de la Serbie, ne pouvaient laisser un long répit à la paix de Dayton. Même si la crise du Kosovo ne dégénère pas immédiatement, elle est un indice probant qu'il n'y a pas de paix stable et solide aujourd'hui, en particulier dans cette région qui constitue une des principa­les poudrières du monde de par sa place en Europe.

Lutte de classe

9) « Ce chaos général, avec son cortège de conflits sanglants, de massacres, de fami­nes, et plus généralement, la décomposition qui envahit tout les domaines de la société et qui risque, à terme, de l'anéantir, trouve son aliment principal dans l'impasse totale dans laquelle se trouve l'économie capita­liste. Mais en même temps, cette impasse, avec les attaques permanentes et de plus en plus brutales qu'elle provoque nécessaire­ment contre la classe productrice de l'es­sentiel de la richesse sociale, le prolétariat, porte avec elle la riposte de ce dernier et la perspective de son surgissement révolution­naire. » (point 19)

Provoquée par les premières manifestations de la crise ouverte de l'économie capitaliste, la reprise historique de la classe ouvrière à la fin des années 1960 avait mis fin à quatre décennies de contre-révolution et avait em­pêché le capitalisme d'apporter sa propre réponse à la crise : la guerre impérialiste généralisée. Malgré des moments de recul, les combats ouvriers s'étaient inscrits dans une tendance générale à se détacher de l'emprise des organes d'encadrement de l'Etat capitaliste, notamment les syndicats. Cette tendance a été brutalement stoppée avec les campagnes qui ont accompagné l'ef­fondrement des prétendus « régimes socia­listes » à la fin des années 1980. La classe ouvrière a subi un recul important, tant au niveau de sa combativité que de sa con­science : « dans les principaux pays du capitalisme, la classe ouvrière se retrouve ramenée à une situation comparable à celle des années 1970 en ce qui concerne ses rapports aux syndicats et au syndicalisme : une situation où la classe, globalement, luttait derrière les syndicats, suivait leurs consignes et leurs mots d'ordre et, en fin de compte, s'en remettait à eux. En ce sens, la bourgeoisie a momentanément réussi à effacer des consciences ouvrières les leçons acquises au cours des années 1980, suite aux expériences répétées de confrontation aux syndicats. » (« Résolution sur la situa­tion internationale du 12e Congrès de la section en France », point 12)

Depuis 1992, le prolétariat a repris le che­min des combats de classe mais du fait de l'ampleur du recul qu'il a subi et du poids de la décomposition générale de la société bourgeoise qui entrave sa prise de con­science, le rythme de cette reprise se distin­gue par sa lenteur. Cependant, sa réalité se confirme totalement non pas tant par les luttes ouvrières qui, pour le moment sont encore très faibles, mais par toutes les ma­noeuvres que déploie depuis plusieurs an­nées la bourgeoisie :

« Il s'agit pour la classe dominante, pleine­ment conscience du fait que ses attaques croissantes contre la classe ouvrière vont provoquer de la part de cette dernière des ripostes de grande envergure, de prendre les devants à un moment où la combativité n'est encore qu'embryonnaire, où pèsent encore fortement sur la conscience les séquelles de l'effondrement des prétendus régimes "socialistes", afin de "mouiller la poudre" et de renforcer au maximum son arsenal de mystifications syndicalistes et démocrati­ques. » (point 21)

Cette politique de la bourgeoisie s'est no­tamment illustrée une nouvelle fois, au cours de l'été 1997, avec la grève de UPS aux Etats-Unis qui s'est soldée par une « grande victoire » des... syndicats. Elle s'est confirmée avec les grandes manoeuvres qui, dans plusieurs pays européens, ont entouré et continuent d'entourer la question du chô­mage.

10) Une nouvelle fois, c'est de façon coor­donnée entre différents pays que la classe dominante prend en charge la réponse poli­tique au mécontentement croissant que provoque la montée inexorable du fléau du chômage. D'une part, dans des pays comme la France, la Belgique et l'Italie, on lance de grandes campagnes sur le thème des 35 heures de travail hebdomadaire censés per­mettre la création de centaines de milliers d'emplois. D'autre part, en France et en Allemagne, on voit se développer, sous l'égide des syndicats et de différents « comités » inspirés par les gauchistes, des mouvements de chômeurs, avec occupations de lieux publics et manifestations de rue. En réalité, ces deux politiques sont complémen­taires. La campagne sur les 35 heures, et la mise en place effective de cette mesure comme le gouvernement de gauche l'a déci­dé en France, permet :

  de « démontrer » qu'on peut « faire quel­que chose » pour créer des emplois ;

  de mettre en avant une revendication « anti-capitaliste », puisque les patrons se déclarent hostiles à cette mesure ;

  de justifier toute une série d'attaques con­tre la classe ouvrière qui seront la contre­partie de la réduction des horaires (intensification de la productivité et des rythmes de travail, blocage des salaires, plus grande « flexibilité » notamment avec l'annuarisation du temps de travail).

Pour sa part, la mobilisation des chômeurs par différentes forces de la bourgeoisie vise aussi plusieurs objectifs :

  à court terme, elle crée une diversion pour les secteurs de la classe ouvrière au tra­vail et surtout, elle tente de les culpabili­ser ;

  à plus long terme, et surtout, elle a pour objectif de développer des organes de con­trôle des ouvriers au chômage qui, jus­qu'ici, étaient relativement peu encadrés par les organes bourgeois spécialisés.

En fait, par ces manoeuvres amplement médiatisées, notamment à l'échelle interna­tionale, la bourgeoisie fait la preuve qu'elle est consciente :

  de son incapacité à résoudre la question du chômage (ce qui veut dire qu'elle ne se fait pas beaucoup d'illusions sur la « sortie du tunnel » de la crise) ;

  que la situation actuelle de faible comba­tivité des ouvriers au travail et de grande passivité des chômeurs ne va pas durer.

Le CCI a mis en évidence que, du fait du poids de la décomposition et des méthodes progressives avec lesquelles le capitalisme a mis des dizaines de millions d'ouvriers au chômage au cours des dernières décennies, les chômeurs n'ont pu s'organiser et partici­per au combat de classe (contrairement à ce qu'il firent dans certains pays au cours des années 1930). Cependant, nous avons mis en avant que, même s'ils ne pouvaient consti­tuer une avant-garde dans les combats ou­vriers, ils seraient conduits à rejoindre dans la rue les autres secteurs de la classe ou­vrière quand ceux-ci se mobiliseraient mas­sivement apportant au mouvement la forte combativité résultant de leur situation misé­rable, leur absence de préjugés corporatistes et d'illusions sur l'avenir de l'économie capi­taliste. En ce sens, la manoeuvre actuelle de la bourgeoisie en direction des chômeurs signifie qu'elle s'attend à des combats de l'ensemble de la classe ouvrière et qu'elle se préoccupe que la participation des ouvriers sans travail à ces combats puisse être sabo­tée par des organes d'encadrement appro­priés.

11) Dans cette manoeuvre, la classe domi­nante fait appel aux syndicats classiques mais aussi à des secteurs plus « à gauche » des appareils politiques bourgeois (anarcho-syndicalistes et trotskistes, « operaistes » et « autonomes ») car face aux chômeurs et à leur immense colère elle a besoin d'un lan­gage plus « radical » que celui que tiennent traditionnellement les syndicats officiels. Ce fait illustre également un point figurant déjà dans la résolution adoptée par le 12e congrès du CCI : nous nous trouvons aujourd'hui dans un « moment charnière » entre deux étapes du processus de reprise de la lutte de la classe ouvrière, un moment où l'action du syndicalisme classique qui a tenu le haut du pavé au cours des années 1994-96 – et bien qu'il soit loin encore d'être discrédité – doit commencer à être complétée de façon pré­ventive par celle du syndicalisme « radical », de « combat » ou « de base ».

12) Enfin, la poursuite par la bourgeoisie des campagnes idéologiques :

  sur le communisme, frauduleusement identifié au stalinisme (notamment le bat­tage autour du Livre noir du communisme, traduit en plusieurs langues) et contre la Gauche communiste avec le battage anti-« négationniste » ;

  de défense de la démocratie comme uni­que « alternative » face aux manifestations de la décomposition et de la barbarie capi­talistes ;

fait la preuve que la classe dominante, con­sciente des potentialités que recèle la situa­tion actuelle et à venir, se préoccupe dès aujourd'hui de saboter les perspectives à long terme des combats prolétariens, le chemin vers la révolution communiste.

Face à cette situation, il appartient donc aux révolutionnaires :

  de mettre en avant la véritable perspective communiste contre toutes les falsifications abondamment diffusées par les défenseurs de l'ordre bourgeois ;

  de montrer le cynisme des manoeuvres de la bourgeoisie quie appellent le prolétariat à défendre la démocratie contre le danger « fasciste », « terroriste », etc. ;

  de dénoncer toutes les manoeuvres dé­ployées dans le but de crédibiliser et ren­forcer les appareils de nature syndicale destinés à saboter les futures luttes ou­vrières ;

  d'intervenir envers les petites minorités dans la classe qui expriment un question­nement en lien avec l'impasse historique du capitalisme et la perspective proléta­rienne ;

  de renforcer l'intervention dans le déve­loppement inéluctable de la lutte de classe.



[1]. Il a existé au début de cette période une tendance au boycott des organismes internationaux de concertation et de régulation économiques, mais très rapidement la bourgeoisie a su tirer les leçons du danger du « chacun pour soi ».