Les falsifications de la révolution de 1917 - Le mensonge communisme = stalinisme = nazisme

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Après huit années d'une campagne de propa­gande intensive dédiée à la prétendue « mort du communisme », la bourgeoisie mondiale a répondu au 80e anniversaire de la révolu­tion russe d'octobre 1917 en simulant une grande indifférence et un désintérêt pour les évènements révolutionnaires de l'époque. Dans la plupart des pays, y compris en Russie même, cet anniversaire a été relégué à la seconde ou à la troisième place des in­formations télévisées. Le lendemain, la presse commentait l'événement en déclarant que la révolution russe avait perdu toute valeur pour le monde actuel et ne comportait désormais d'intérêt que pour les historiens. Et les mouvements de protestation ouvriers qui avaient lieu à peu près au même moment fournissaient aux médias une occasion de souligner avec une satisfaction notable que la lutte de classe elle-même était maintenant « libérée de la confusion idéologique et de la poursuite de buts finaux dangereusement utopiques. » ([1])

En fait, cette indifférence feinte pour la ré­volution prolétarienne, qui n'aurait d'intérêt que pour la « science historique » bourgeoise « dépassionnée », représente une nouvelle étape, qualitativement supérieure de l'atta­que capitaliste contre l'Octobre rouge. Sous couvert d'étudier les résultats des recherches de ses historiens, la classe dominante a lancé, à travers un « débat public », une nouvelle campagne à l'échelle mondiale con­tre « les crimes du communisme ». Ce « débat » fait porter à la révolution russe et au parti bolchevik non seulement la respon­sabilité des crimes de la contre-révolution capitaliste stalinienne mais également indi­rectement celle des crimes du nazisme puis­que « la dimension et les techniques de la violence de masse ont été inaugurées par les communistes et que (...) les nazis s'en sont inspirés » ([2]). Pour les historiens bourgeois, le crime fondamental commis par la révolu­tion russe, c'est d'avoir remplacé la « démocratie » par une idéologie « totalitaire » menant à l'extermination sys­tématique de l'« ennemi de classe ». Le na­zisme, nous dit-on, a surgi en s'inspirant de cette tradition non démocratique de la révo­lution russe : il n'a fait que remplacer la « guerre de classe » par la « guerre de ra­ces ». La leçon que la bourgeoisie tire de la barbarie de son propre système décadent, c'est que la démocratie bourgeoise, précisé­ment parce qu'elle n'est pas un « système parfait » mais laisse une place à la « liberté individuelle », constitue ce qu'il y a de plus adapté à la nature humaine et que toute ten­tative de la mettre en question ne peut que mener à Auschwitz ou au Goulag.

Depuis 1989, l'efficacité de l'attaque de la bourgeoisie contre le communisme et la ré­volution russe s'appuyait principalement sur l'impact réel qu'avait eu l'effondrement des régimes staliniens à l'Est avec l'énorme pro­pagande présentant cet effondrement comme celui du communisme. La bourgeoisie n'avait même pas à chercher des arguments historiques pour défendre ce mensonge. Aujourd'hui l'impact de ces campagnes s'est affaibli avec l'incapacité du capitalisme et de la démocratie bourgeoise « style occiden­tal », prétendument victorieux, à mettre un terme au déclin économique et à la paupéri­sation de masse ni à l'est, ni à l'ouest. Bien que la combativité et surtout la conscience du prolétariat aient été sévèrement atteintes par les événements et la propagande qui ont suivi la chute du mur de Berlin, la classe ouvrière n'a pas adhéré massivement à la dé­fense de la démocratie bourgeoise et reprend lentement le chemin de la lutte et de la combativité contre les attaques capitalistes. Au sein de petites minorités politisées dans le prolétariat se manifeste un renouveau d'intérêt pour l'histoire de la classe ouvrière en général et pour celle de la révolution russe et de la lutte des courants marxistes contre la dégénérescence de l'Internationale en particulier. Aussi, même si la bourgeoisie contrôle relativement facilement la situation sociale au niveau immédiat, ses inquiétudes face à l'effondrement progressif de son éco­nomie et face au potentiel de combativité et de réflexion toujours présent au sein du prolétariat l'obligent à intensifier ses ma­noeuvres et ses attaques idéologiques contre son ennemi de classe. C'est pourquoi la bourgeoisie a organisé des manoeuvres comme celle de la grève du secteur public en décembre 1995 en France ou celle de la grève d'UPS, la principale société de cour­rier privé aux Etats Unis en 1997, dans le but spécifique de renforcer l'autorité de son appareil de contrôle syndical. C'est aussi pourquoi la classe dominante a répondu au 80e anniversaire de la révolution d'octobre par un flot de livres et d'articles visant à la falsification de l'histoire et au discrédit de la lutte du prolétariat.

Loin de bannir ces questions des universités, ces « contributions » sont devenues le sujet de « débats publics » et de « controverses » intenses ayant pour but de détruire la mé­moire de la classe ouvrière. En France, Le livre noir du communisme, qui assimile les victimes de la guerre civile post-révolution­naire (imposée au prolétariat par l'invasion de la Russie par les armées blanches contre-révolutionnaires) à celles de la répression stalinienne (une contre-révolution capitaliste subie par le prolétariat et la paysannerie) dans une liste indifférenciée de 100 millions de « victimes des crimes du communisme », a même été discuté à l'Assemblée nationale ! En même temps que les mensonges habi­tuels sur la révolution russe, comme celui d'un prétendu « putsch bolchevik », ce Livre noir a été utilisé pour lancer une ca­lomnie qualitativement nouvelle avec pour la première fois un « débat » tapageur sur la question de savoir si oui ou non le « communisme » était pire que le fascisme. Les co-auteurs de ce livre pseudo-scientifi­que, pour la plupart des ex-staliniens, font tout un barouf sur le désaccord entre eux sur la question. Dans les pages du journal Le Monde ([3]), l'un d'entre eux, Courtois, accuse Lénine de crime contre l'humanité et dé­clare : « le génocide de "classe" rejoint le génocide de "race" : la mort par la famine de l'enfant d'un koulak ukrainien délibéré­ment affamé par le régime stalinien "équivaut" à la mort de famine d'un enfant juif dans le ghetto de Varsovie sous le ré­gime nazi ». D'un autre côté, certains de ses collaborateurs mais aussi le premier minis­tre français Jospin considèrent que Courtois va « trop loin » en mettant en question le « caractère unique » des crimes du nazisme. Au Parlement, Jospin a « défendu » l' « honneur du communisme » (identifié à l'honneur de ses collègues ministres du Parti communiste français stalinien), sur le thème que même si le « communisme » avait tué plus de gens que le fascisme, il était moins barbare car motivé par de « bonnes inten­tions ». Toutes les polémiques internationa­les provoquées par ce livre – depuis la question de savoir si ses auteurs exagéraient le nombre de victimes en « arrondissant » leur chiffre à 100 millions, jusqu'à la dif­ficile question « éthique » de savoir si oui ou non Lénine était « aussi mauvais » qu'Hitler –, toutes servent à discréditer la révolution d'octobre 1917, l'expérience la plus importante sur le chemin de la libéra­tion du prolétariat et de l'humanité. Les pro­testations, à travers l'Europe, des vétérans staliniens de la Résistance en lutte contre l'Allemagne pendant la deuxième guerre mondiale ne servent pas d'autre but aujour­d'hui que celui de renforcer le mensonge selon lequel la révolution russe aurait été responsable des crimes de son ennemi mor­tel, le stalinisme. Courtois le « radical » comme Jospin le « raisonnable », à l'image de l'ensemble de la bourgeoisie, ont en commun les mêmes mensonges capitalistes qui constituent le fondement du Livre noir. En font partie le mensonge, constamment asséné sans la moindre preuve, selon lequel Lénine serait responsable de la terreur sta­linienne, et la mystification selon laquelle la « démocratie » constitue la seule « sauvegarde » contre la barbarie. En réalité, tout ce déploiement du pluralisme démocra­tique d'opinion et d'indignation humanitaire ne sert qu'à cacher la vérité historique : tous les grands crimes de ce siècle ont en com­mun la même nature bourgeoise de classe, pas seulement les crimes du fascisme et du stalinisme mais aussi ceux de la démocratie, depuis Hiroshima et le bombardement de Dresde ([4]) jusqu'aux famines infligées à un quart de l'humanité par le capitalisme « libéral » décadent. En réalité, tout ce débat moraliste pour savoir quels crimes du capi­talisme sont les plus condamnables est en lui-même aussi barbare qu'il est hypocrite. Tous les participants à ce débat bourgeois truqué sont là pour prétendre démontrer la même chose : toute tentative d'abolir le capi­talisme, de défier la démocratie bourgeoise, aussi « idéaliste » ou « bien intentionnée » soit-elle au départ, est vouée à finir dans la terreur sanglante.

En fait, selon Jospin et le chancelier docteur en histoire Helmut Kohl, les causes du « plus long et plus vaste règne de la terreur » et de la « tragédie paradoxale » du commu­nisme résideraient dans la vision utopique de la révolution mondiale qu'avaient les bol­cheviks de la période originelle de la révo­lution d'octobre. Dans la presse bourgeoise allemande, Le Livre Noir français a donné lieu à une défense du caractère responsable de l'antifascisme stalinien, en opposition à la « folle utopie marxiste » de la révolution d'octobre 1917 et de la révolution mondiale. Cette « folie » consistait à vouloir dépasser la contradiction capitaliste entre le travail internationalement associé sur un marché mondial unique et la concurrence mortelle des Etats nationaux bourgeois pour les pro­duits du travail : tel serait le « péché origi­nel » du marxisme, sa violation de la « nature humaine » dont la bourgeoisie se préoccupe tant.

La bourgeoisie ressort les vieux mensonges sur la révolution russe

Alors que pendant la « guerre froide », beaucoup d'historiens occidentaux réfutaient la continuité entre stalinisme et révolution d'octobre 1917 afin d'empêcher leur rival impérialiste oriental de profiter du prestige de ce grand événement, aujourd'hui, la cible de leur haine n'est plus le stalinisme mais le bolchevisme. Si la menace constituée par la rivalité impérialiste de l'URSS a disparu, ce n'est pas le cas pour la menace de la révolu­tion prolétarienne. C'est contre cette menace que les historiens bourgeois raniment au­jourd'hui tous les vieux mensonges inventés pendant la révolution elle-même par la bourgeoisie frappée de panique selon les­quels les bolcheviks étaient des « agents payés par les allemands », Octobre un « putsch bolchevik », etc. Ces mensonges développés à l'époque par les adeptes de Kautsky ([5]) pouvaient exploiter le black-out de la bourgeoisie sur ce qui se passait réel­lement en Russie. Aujourd'hui, alors qu'ils disposent plus que jamais de preuves docu­mentaires, les plumitifs à la solde de la bourgeoisie déversent les mêmes calomnies que celles de la Terreur blanche.

Aujourd'hui, ce ne sont pas seulement les ennemis ouverts de la révolution russe qui reproduisent ces mensonges mais aussi ses soi-disant défenseurs. Dans le cinquième numéro des Annales sur le communisme produit par l'historien stalinien Hermann Weber et dédié à la révolution d'Octobre ([6]), la vieille idée menchevique selon laquelle la révolution était prématurée est remise au gout du jour par Moshe Lewin qui vient de découvrir que la Russie en 1917 n'était pas mûre pour le socialisme, ni même pour la démocratie bourgeoise, à cause de l'arriération du capi­talisme russe. Cette explication de la suppo­sée arriération et de la barbarie du bolche­visme nous est également servie dans le nouveau livre A people's tragedy de l'« historien » Orlando Figes qui a provoqué un débordement d'enthousiasme bourgeois en Grande-Bretagne. Il y est affirmé qu'Octobre était fondamentalement l'oeuvre d'un seul et méchant homme, un acte dicta­torial du parti bolchevik, lui-même sous la dictature personnelle du « tyran » Lénine et de son acolyte Trotsky : « Ce qui est remar­quable dans l'insurrection bolchevique, c'est que quasiment aucun de ses dirigeants ne voulait qu'elle ait lieu quelques heures en­core avant qu'elle ne commence » ([7]). Figes « découvre » que la base sociale de ce « coup d'Etat » n'était pas la classe ouvrière mais le lumpen prolétariat. Après des remarques préliminaires sur le bas niveau d'éducation des délégués bolcheviks des soviets (dont la connaissance de la révolution n'a pas été ac­quise, il faut bien l'admettre, à Oxford ou à Cambridge !), Figes conclut : « C'était plus le résultat de la dégénérescence de la révo­lution urbaine, et en particulier du mouve­ment ouvrier en tant que force constructive et organisée, avec le vandalisme, le crime, la violence généralisée, le pillage d'alcooli­ques comme expressions principales de cette rupture sociale. (...) Les participants à cette violence destructrice n'étaient pas la ’classe ouvrière‘ organisée, mais les victimes de l'éclatement de cette classe et de la dévasta­tion des années de guerre : l'armée crois­sante des chômeurs urbains ; les réfugiés des régions occupées, les soldats et les ma­rins qui s'aggloméraient dans les villes, les bandits et les criminels relâchés des pri­sons ; et les travailleurs non qualifiés de la campagne qui ont toujours été les plus en­clins à des explosions de violence anarchi­que dans les villes. C'étaient des gens de type semi-paysans que Gorki a rendu res­ponsables de la violence urbaine au prin­temps et au soutien desquelles il a attribué la fortune croissante des bolcheviks. » Voilà comment la bourgeoisie « réhabilite » la classe ouvrière et la lave de l'accusation d'avoir une histoire révolutionnaire. Par sa façon d'ignorer froidement les faits incon­tournables prouvant qu'Octobre 1917 a été le fait de millions d'ouvriers révolutionnaires organisés en conseils ouvriers, les fameux soviets, c'est la lutte de classe d'aujourd'hui et de demain qui est la cible des falsifica­tions de la bourgeoisie.

Plus que jamais auparavant les dirigeants de la révolution d'Octobre sont devenus l'objet de la haine et des dénigrements de la classe dominante. La plupart des livres et des arti­cles récemment parus sont avant tout des condamnations de Lénine et de Trotsky. L'historien allemand Helmut Altrichter par exemple commence son nouveau livre Russland 1917 par les mots suivants : « Au début n'était pas Lénine ». Tout son livre, tout en prétendant montrer que les masses et non les chefs font l'histoire, se présente comme une « défense passionnée » de l'ini­tiative autonome des ouvriers russes, jusqu'à ce que, hélas, ils s'enthousiasment pour les mots d'ordre « fourbes » de Lénine et Trotsky qui rejetaient la démocratie dans ce qu'ils appelaient scandaleusement « les pou­belles de l'histoire ».

Des milliers de pages sont remplies pour « prouver » que, bien qu'il ait dirigé la der­nière grande lutte de son histoire contre Staline et la couche sociale des bureaucrates d'Etat qui soutenait ce dernier, appelant à sa destitution dans son fameux « testament », Lénine avait désigné Staline comme son « successeur ». Particulièrement frappante est l'insistance sur l'attitude « anti­démocratique » de Trotsky. Alors que le mouvement trotskiste a rejoint les rangs de la bourgeoisie pendant la deuxième guerre mondiale, la figure historique de Trotsky est restée particulièrement dange­reuse pour la classe dominante. Trotsky symbolise à la fois le plus grand « scandale » de l'histoire humaine : une classe exploitée qui renverse ses dirigeants en octobre 1917, qui tente d'étendre sa do­mination à travers le globe avec la fondation de l'Internationale Communiste, qui organise la défense militaire de cette domination avec l'Armée rouge pendant la guerre civile et qui entame la lutte marxiste contre la contre-ré­volution stalinienne bourgeoise. C'est ce que la bourgeoisie maudit plus que tout et qu'elle veut éradiquer à tout prix de la mémoire collective de la classe ouvrière :

  le fait que la classe ouvrière a renversé la bourgeoisie et est devenue la classe domi­nante en octobre 1917 ;

  le fait que le marxisme était le fer de lance de la lutte prolétarienne contre la contre-révolution stalinienne soutenue par la bourgeoisie mondiale.

C'est grâce aux efforts des contre-révolu­tionnaires occidentaux que la révolution al­lemande a fini par être vaincue en 1923 et grâce à leurs efforts combinés avec ceux des staliniens que le prolétariat a été écrasé en 1933. C'est grâce à eux que la grève géné­rale en Grande-Bretagne en 1926, que la classe ouvrière chinoise en 1926-1927, que la classe ouvrière espagnole pendant la guerre civile des années 1930, ont été défai­tes. La bourgeoisie mondiale a soutenu la destruction par le stalinisme des vestiges de la domination prolétarienne en Russie et de ceux de l'Internationale Communiste. Aujourd'hui, la bourgeoisie cache le fait que les 100 mil­lions de victimes, ce chiffre horrifiant compilé à la sauce de l'ouvrage capitaliste Le livre noir du communisme, ont été des vic­times des crimes de la bourgeoi­sie, de la contre-révolution capitaliste dont fait partie intégrante le stalinisme, et que les véritables communistes internationalistes fu­rent les premiers touchés par cette barbarie.

Les intellectuels démocrates bourgeois qui se sont maintenant portés à la pointe de l'at­taque contre la révolution d'Octobre, à part faire avancer leur carrière et augmenter leurs revenus, ont un intérêt spécifique pro­pre à faire table rase de l'histoire. C'est leur intérêt de cacher la servilité mé­prisable de l'intelligentsia bourgeoise aux pieds de Staline depuis les années 1930. Ce sont non seulement les écrivains staliniens comme Gorki, Feuchtwanger ou Brecht ([8]) mais également tout le gotha des historiens et des moralistes démocrates bourgeois, des Webbs jusqu'au « pacifiste » Romain Rolland, qui ont mis Staline sur un piedes­tal, défendu bec et ongles les procès de Moscou et soutenu la chasse aux sorcières contre Trotsky. ([9])

Une offensive contre la perspective de la lutte du prolétariat

La falsification de l'histoire révolutionnaire de la classe ouvrière est en réalité une atta­que contre la lutte de classe actuelle. En ten­tant de détruire la perspective historique du mouvement du prolétariat, la bourgeoisie déclare la guerre au mouvement de classe lui-même. « Le but final socialiste est le seul moment décisif qui distingue le mouvement social-démocrate de la démocratie bour­geoise et du radicalisme bourgeois, trans­formant l'ensemble du mouvement ouvrier d'un futile travail de réparation pour le sau­vetage de l'ordre capitaliste en une lutte de classe contre cet ordre, pour abolir cet or­dre. » ([10])

Déjà la séparation, par Bernstein, du but et du mouvement de la lutte de la classe ou­vrière au tournant du siècle avait constitué la première attaque à grande échelle pour li­quider le caractère révolutionnaire de la lutte de classe prolétarienne. Dans l'histoire du rapport de forces entre bourgeoisie et prolétariat, les périodes de surgissement de la lutte et de développement de la con­science ont toujours été des périodes de cla­rification difficile mais réelle concernant le but final du mouvement ; les périodes de dé­faite ont été des moments d'abandon de ce but par les grandes masses.

La période présente qui s'est ouverte en 1968 a été caractérisée dès le début par l'ap­parition de débats sur le but final de la révo­lution prolétarienne. La vague internationale de luttes ouverte en mai-juin 1968 en France était caractérisée précisément par rien moins que la contestation, par une nouvelle géné­ration d'ouvriers qui n'avaient pas connu la défaite et la guerre, à la fois de l'appareil de gauche du capital (syndicats et partis de « gauche ») et de la définition bourgeoise du socialisme donnée par cet appareil. La fin de 50 années de contre-révolution stalinienne était donc nécessairement et inévitablement marquée par l'apparition d'une nouvelle gé­nération de minorités révolutionnaires. La campagne de propagande actuelle contre le communisme, contre la révolution d'Octobre, loin de constituer une question académique, est une question centrale de la lutte de classe en général aujourd'hui et qui requiert en particulier la réponse la plus déterminée des minorités révolutionnaires de la Gauche communiste dans le monde entier. Et cette question est d'autant plus importante dans la période actuelle de décomposition capita­liste qui se caractérise par le fait que, depuis 1968, aucune des classes décisives de la société n'a été capable de faire un pas décisif vers son but historique : pour la bourgeoisie vers la guerre mondiale, pour le prolétariat vers la révolution. Le résultat le plus spectaculaire et important de ce blocage historique, qui ouvre une phase d'effroyable pourrissement du système capitaliste, a été l'effondrement interne du bloc impérialiste de l'est dominé par le stalinisme. Cet événement, à son tour, a apporté à la bourgeoisie des « arguments » inattendus pour discréditer la perspective de la révolution communiste calomnieusement identifiée au stalinisme.

En 1980, dans le contexte d'un développe­ment international de la combativité et de la conscience mené par le prolétariat occiden­tal, les grèves de masse en Pologne avaient ouvert la perspective qui devait amener le prolétariat lui-même à s'affronter au stali­nisme et balayer donc cet obstacle à la pers­pective de classe de la révolution commu­niste. Au contraire la chute des régimes sta­liniens dans la décomposition en 1989 a eu l'effet opposé : brouiller la mémoire histori­que et saper la perspective de classe : en minant la confiance en soi du prolétariat et en affaiblissant sa capacité à organiser sa propre lutte vers de réelles confrontations avec les organes de contrôle de la gauche du capital ; en affaiblissant l'impact immédiat de l'intervention révolutionnaire dans les lut­tes.

Ce recul a rendu la perspective révolution­naire plus éloignée et plus difficile qu'elle ne l'était déjà, mais il ne l'a pas pour autant fait disparaître. La bourgeoisie n'a pas été capable de mobiliser la classe ouvrière dans la défense des intérêts et des objectifs de la classe capitaliste comme dans les an­nées 1930. Le fait même qu'après huit an­nées de célébration de la « mort du commu­nisme », la bourgeoisie soit obligée d'inten­sifier sa campagne idéologique pour attaquer directement la révolution d'octobre 1917 en constitue une preuve a contrario. Le flot de publications sur la révolution russe, s'il re­présente d'abord et avant tout une mystifica­tion contre les ouvriers, est aussi une ma­nière d'avertissement des idéologues bour­geois envers leur propre classe, l'avertisse­ment de ne plus jamais sous-estimer l'en­nemi de classe. Aujourd'hui, le capitalisme approche inexorablement de la plus grande crise économique et sociale de son histoire, en fait de l'histoire de l'humanité, et la classe ouvrière n'est pas défaite. Rien d'extraordi­naire à ce que les publications bourgeoises érudites soient pleines du genre d'avertisse­ment : « Jamais plus la classe ouvrière ne doit devenir la proie de dangereuses "utopies" révolutionnaires ! »

La perspective révolutionnaire reste à l'ordre du jour

L'impact idéologique des calomnies et des mensonges contre la révolution proléta­rienne est important, il n'est pas définitif. Après des décennies de silence, la bour­geoisie est aujourd'hui obligée d'attaquer l'histoire du mouvement marxiste, et donc d'en admettre l'existence. Aujourd'hui, elle n'attaque pas seulement la révolution russe et les bolcheviks, elle n'attaque pas seule­ment Lénine et Trotsky, elle attaque aussi la Gauche communiste. Elle est obligée d'atta­quer les internationalistes qui ont défendu le défaitisme révolutionnaire de Lénine pen­dant la 2e guerre mondiale. L'accusation que ces internationalistes ont été des apologues du fascisme ([11]) est un mensonge aussi monstrueux que ceux qu'elle répand sur la révolution russe. Le réveil actuel d'un intérêt militant pour la Gauche communiste ne con­cerne qu'une minuscule minorité de la classe. Mais le bolchevisme, ce « spectre qui hante » toujours l'Europe et le monde, n'était-il pas lui-même, pendant des années, qu'une infime minorité de la classe ?

Le prolétariat est une classe historique, sa conscience est une conscience historique. Son caractère révolutionnaire n'est pas une lubie momentanée comme celui de la bour­geoisie qui fut, par le passé, révolutionnaire par la place décisive qu'elle occupait dans le mode de production capitaliste face à la féodalité. Les décennies de luttes et de ré­flexion du prolétariat qui se profilent, préci­sément parce qu'elles vont être difficiles, seront des années de développement fluc­tuant mais réel de la culture politique du prolétariat. Poussée à avancer dans sa lutte face à des attaques économiques de plus en plus in­supportables, la classe ouvrière sera forcée de se confronter à l'héritage de sa propre his­toire et de se réapproprier la véri­table théo­rie marxiste. L'offensive de la bourgeoisie contre la révolution russe et le communisme rend ce processus plus long et plus difficile. Mais en même temps, il rend ce travail de réacquisition d'autant plus im­portant, en fait obligatoire, pour les secteurs avancés de la classe. La perspective ouverte en octobre 1917, celle de la révolution prolé­tarienne mon­diale, n'est pas morte. C'est la reconnais­sance de ce fait qui motive la campagne bourgeoise actuelle.

KR.



[1]. Déclaration des medias allemands à propos d'une manifestation de 150 000 personnes à Prague contre les violentes attaques anti-prolétariennes du gouver­nement Klaus issu de la « révolution de velours » tchèque en 1989.

 

[2]. Stéphane Courtois, dans Le Monde du 10/11/97.

 

[3]. 9 et 10/11/97.

 

[4]. Voir « Hiroshima, Nagasaki, ou les mensonges de la bourgeoisie », Revue internationale n° 83 « Les massacres et les crimes des "grandes démocraties" », Revue internationale n° 66.

 

[5]. Les principaux arguments de Lénine (Le renégat Kautsky) et de Trotsky (Terrorisme et commu­nisme) contre Kautsky gardent plus que jamais leur actualité et leur validité face à la campagne bour­geoise d'aujourd'hui.

 

[6]. Jahrbuch für Historische Kommunismus­forschung 1997.

 

[7]. p. 481

 

[8]. Brecht qui sympathisait en secret avec Trotsky à l'époque, a écrit son Galileo Galilei afin de justifier sa propre lâcheté à ne pas s'opposer à Staline. Le martyre de Giordano Bruno qui, contrairement à Galilée, refuse de se rétracter face à l'inquisition, symbolise, pour Brecht, la prétendue futilité de la résistance de Trotsky.

 

[9]. Le cas du philosophe américain Dewey qui a présidé le Jury d'honneur jugeant le cas de Trotsky, loin de racheter la honte de l'intelligensia démocrati­que bourgeoise, la rend d'autant plus méprisable. En étant capable de juger et défendre publiquement la réputation d'un révolutionnaire, Dewey a montré un plus grand respect et une plus grande compréhension du comportement prolétarien que les campagnes soi-disant objectives mais en réalité hystériques de la petite-bourgeoisie d'aujourd'hui contre la défense par le CCI du même principe d'un jury d'honneur. En fait, avec sa protestation « anti-léniniste » actuelle, aux pieds de l'anti-communisme de la bourgeoisie occidentale « triomphante » d'aujourd'hui, l'avilis­sement de l'intelligensia petite-bourgeoise a atteint de nouvelles profondeurs.

 

[10]. Rosa Luxemburg, Réforme ou Révolution.

 

[11] Voir « Campagnes contre le négationnisme », « L'antifascisme justifie la barbarie » et « La co-responsabilité des "alliés" et des "nazis" dans l' "holocauste" »", Revue internationale n° 88 et 89.