Rapport sur la crise économique au 12° congrès du C.C.I.

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimanteEnvoyer cet article par mail

Depuis 1989, les proclamations de la bour­geoisie sur la fin du communisme n'ont cessé de faire grand bruit. On nous a dit et répété que l'effondrement des régimes « communistes » était la preuve de l'impos­sibilité de créer une forme de société supé­rieure au capitalisme. On nous pousse aussi à croire que les pré­dictions du marxisme sur la désintégra­tion inévitable de l'économie capitaliste sont fausses et qu'elles ne sont justes que pour le marxisme lui même. Après tout, l'histoire n'a pas été témoin de l'ef­fondrement du capitalisme mais de celui du socialisme !

Les marxistes ont le devoir de combattre ces campagnes idéologiques et il est bon de rap­peler que de telles rengaines ne sont en au­cune manière nouvelles. Il y a quasiment 100 ans, les « révision­nis­tes » dans la se­conde In­ternationale, éblouis par les succès d'une société bourgeoise qui était à son apo­gée, es­sayaient de mettre en avant le fait que la théorie marxiste des crises était obso­lète, écartant ainsi la nécessité d'un ren­versement révolutionnaire du capita­lisme.

L'aile gauche de la social-démocratie, avec Rosa Luxemburg en première li­gne, n'a pas eu peur de s'en tenir aux « vieux » principes du marxisme et de répondre aux révisionnis­tes en réaffir­mant que le capitalisme ne pouvait échapper à la catastrophe; et ce qui s'est passé dans les trois premières décen­nies du vingtième siècle a prouvé, de fa­çon spectaculaire, qu'elle avait raison. La guerre de 1914-18 a démontré la fausseté des théo­ries sur la possibilité d'un capitalisme évo­luant pacifique­ment vers le socialisme ; la période de reconstruction qui a suivi la guerre a été de courte durée et, pour l'essen­tiel, n'a concerné que les Etats-Unis, don­nant peu de temps à la classe dominante pour se féliciter des succès de son système. De même la crise de 1929 et la profonde dé­pression mondiale qui a suivi don­naient en­core moins de bases à la bour­geoisie pour affirmer que les prédictions économiques de Marx étaient fausses ou, au mieux, valables seulement pour le 19e siècle.

Il en a été autrement pour la période de re­construction qui a suivi la deuxième guerre mondiale. Les taux de croissance sans pré­cédent observés pendant cette période ont permis le développement de toute une indus­trie, ce qui a conduit à monter en épingle toutes les théories sur l'embourgeoisement de la classe ou­vrière, sur la société de con­sommation, la naissance d'un nouveau capi­talisme « organisé » et la fin définitive de la tendance du système à entrer en crise. Une fois de plus, on a proclamé que le marxisme était dépassé avec encore plus d'aplomb.

La crise qui s'est ouverte à la fin des an­nées 1960 a révélé, une nouvelle fois, la vacuité de toute cette propagande. Mais elle ne l'a pas révélé d'une manière évi­dente, d'une fa­çon qui puisse être ap­préhendée immédia­tement par le plus grand nombre de prolétai­res. Le capita­lisme, depuis le milieu des an­nées 1930 et surtout depuis 1945, s'était, en effet, « organisé » dans le sens où le pouvoir d'Etat avait pris la responsabilité de prévenir ses tendances à l'effondrement. Et la forma­tion des blocs impérialistes « permanents » rendait possible le « management » du sys­tème à l'échelle de la planète. Si les formes d'organisa­tion capitalistes d'Etat facilitaient le boom de la reconstruction d'après guerre, elles permettaient aussi un cer­tain ralentis­sement de la crise, de telle façon qu'au lieu d'assister à un plongeon spectaculaire comme dans les années 1930, nous avons connu, pendant près de trente ans, une chute irrégulière, ponctuée de nombreuses « reprises » et « récessions » qui ont servi à masquer la trajectoire sous-jacente de l'éco­nomie vers la faillite totale.

Au cours de cette période, la bourgeoisie s'est pleinement servi de l'évolu­tion lente de la crise pour développer toutes sortes « d'explications » sur les difficul­tés de l'éco­nomie. Dans les années 1970, les tensions inflationnistes ont été mises sur le compte de la hausse du prix du pétrole et sur celui des revendica­tions excessives de la classe ouvrière. Au début des années 1980, le triomphe du « monétarisme » et des Reaganomics ont rejeté la faute sur les dé­penses d'Etat excessives des gouvernements de gauche qui avaient sévi dans la période précédente. Dans le même temps, la gauche pouvait se permettre de souli­gner l'explosion du chômage qui a ac­compagné les nouvelles politiques et ac­cuser de mauvaise gestion les Thatcher, Reagan et compagnie. Les deux argu­ments se fondaient sur une certaine réa­lité : celle d'un capitalisme qui, pour au­tant qu'il puisse être géré, ne peut l'être que par l'appareil d'Etat. Ce que de tous côtés ils ca­chaient, c'est le fait que le « management » est pour l'essentiel un « management » de crise. Néanmoins, le fait est que pratique­ment tous les « débats » économiques que nous offrait la classe dominante tournaient autour de la question de la gestion de l'éco­nomie; en d'autres termes, la réalité du capi­ta­lisme d'Etat a été utilisée pour cacher la réalité de la crise puisque la nature in­contrô­lable de la crise n'est jamais ad­mise. Cette utilisation idéologique du capitalisme d'Etat a connu un nouveau tournant en 1989 quand l'effondrement du modèle stalinien de capi­talisme d'Etat, comme nous l'avons déjà dit, a tenu lieu de preuve du fait que la princi­pale crise de la société d'aujourd'hui n'était pas celle du capitalisme mais celle du... communisme.

L'effondrement du stalinisme et les campa­gnes sur la « fin du marxisme » ont aussi donné lieu aux plus extravagantes promesses d'une « nouvelle ère de paix et de prospérité » qui devait inévitable­ment s'ouvrir. Les sept an­nées qui ont suivi ont battu en brèches tou­tes ces promesses, surtout celles qui concer­naient la « paix ». Mais même si sur le plan économique, les marxistes peuvent large­ment mettre en évidence qu'elles ont été des années de vache maigre, ils ne doivent pas sous-estimer la capacité de la bourgeoisie à cacher la nature réel­lement catastrophique de la crise à la classe exploitée, et donc à empêcher celle ci de développer sa con­science de la nécessité de renverser le capi­talisme.

C'est pourquoi, au 11e congrès du CCI, notre résolution sur la situation interna­tionale était obligée de commencer sa partie sur la crise économique par une dénonciation des mensonges de la bour­geoisie selon lesquels le début d'une re­prise économique était en vue, en parti­culier dans les pays anglo-saxons. Deux ans plus tard, la bourgeoisie parle tou­jours de la reprise, même si elle admet qu'il y a de nombreuses rechutes et ex­ceptions. Ici, nous voulons donc éviter de faire l'erreur (que font souvent les ré­volu­tionnaires, du fait d'un enthou­siasme com­préhensible de voir l'avè­nement de la crise révolutionnaire) de tomber dans une évalua­tion immédia­tiste des perspectives pour le capitalisme mondial. Mais en même temps, nous al­lons chercher à utiliser les outils les plus affûtés de la théorie marxiste pour mon­trer la futilité des affirmations de la bourgeoisie et pour souligner l'appro­fondis­sement significatif de la crise his­torique du système.

La fausse reprise

La résolution sur la situation internatio­nale du 11e Congrès du CCI (avril 1995) analy­sait les raisons des taux de croissance plus élevés dans certains pays comme suit :

« Les discours officiels sur la "reprise" font grand cas de l'évolution des indices de la production industrielle ou du re­dressement des profits des entreprises. Si effectivement, en particulier dans les pays anglo-saxons, on a assisté récem­ment à de tels phénomè­nes, il importe de mettre en évidence les ba­ses sur lesquelles ils se fondent :

le retour des profits découle bien sou­vent, notamment pour beaucoup de grandes en­treprises, des bénéfices spéculatifs ; il a comme contrepartie une nouvelle flambée des déficits pu­blics ; il résulte enfin de l'élimination par les entreprises des "branches mortes", c'est-à-dire de leurs secteurs les moins productifs ;

le progrès de la production indus­trielle résulte pour une bonne partie d'une aug­mentation très importante de la producti­vité du travail basée sur une utilisation massive de l'auto­matisation et de l'infor­matique.

C'est pour ces raisons qu'une des carac­téris­tiques majeures de la "reprise" ac­tuelle, c'est qu'elle n'a pas été capable de créer des emplois, de faire reculer le chô­mage de façon significative de même que le travail précaire qui, au contraire, n'a fait que s'étendre, car le capital veille en per­manence à garder les mains libres pour pouvoir jeter à la rue, à tout instant, la force de travail excédentaire. »

La résolution continue en mettant l'ac­cent sur « l'endettement dramatique des Etats qui a connu, au cours des derniè­res années, une nouvelle flambée » et sur le fait que « s'ils étaient soumis aux mêmes lois que les entre­prises privées, ils seraient déjà déclarés of­ficiellement en faillite. » Ce recours à l'en­dettement permet de mesurer la faillite réelle de l'économie capitaliste, et ne peut que laisser présager des convulsions catas­trophiques de tout l'appareil financier. On en a eu une indication avec la crise du peso mexicain : alors que le Mexique était consi­déré comme un des modèles de la « croissance » du tiers monde, le début de l'effondrement de sa monnaie a nécessité une opération de secours mas­sive de 50 milliards de dollars pour em­pêcher un véri­table désastre sur les marchés monétaires mondiaux. Cet épi­sode ne révélait pas seulement la fragi­lité de la croissance tant vantée des éco­nomies du tiers monde (les « dragons » d'Asie étant les plus vantés) mais aussi la fragilité de l'économie mon­diale toute entière.

Un an plus tard, la résolution sur la si­tuation internationale du 12e Congrès de RI passait en revue les perspectives tracées au 11e Congrès du CCI pour l'économie mondiale. Ce dernier avait prévu de nouvelles convul­sions finan­cières et une nouvelle plongée dans la récession. La résolution du congrès de RI énumérait les facteurs qui confir­maient cette analyse globale : des pro­blèmes dramatiques dans le secteur ban­caire et une chute spectaculaire du dol­lar au niveau fi­nancier; et au niveau des tendances vers la récession, les dif­ficultés croissantes des grands modèles de croissance économique, l'Allemagne et le Japon. Ces indications de la pro­fondeur réelle de la crise du capita­lisme sont devenues encore plus signifi­cati­ves au cours de l'année écoulée.

L'endettement et l'irrationalité capitaliste

En décembre 1996, Alan Greenspan, le pa­tron de la banque centrale d'Améri­que, s'est levé à la fin d'un dîner chic et a commencé à parler de « l'exubérance irrationnelle » des marchés financiers. Prenant cela pour le présage d'un krach financier, les in­vestisseurs se sont mis à vendre dans la pa­nique par­tout dans le monde et des milliards en actions (25 milliards rien qu'en Grande-Bretagne) ont été liquidés tout d'un coup entraînant une des plus fortes chutes des cours depuis 1987. Les mar­chés finan­ciers se sont rapidement re­mis de ce mini krach mais cet épisode était très significatif de la fragilité de tout le système financier. En effet, Greenspan n'avait pas tort du tout de parler d'irrationalité. Les capitalistes eux-mêmes se rendent compte de l'ab­surdité d'une situation dans laquelle la bourse de Wall Street tend aujourd'hui à dégringoler dès que le taux de chômage devient trop faible, car cela ravive la peur d'une « surchauffe » de l'économie et de nouvelles tensions inflationnistes. Les commentateurs bourgeois peuvent même voir qu'il y a un di­vorce grandis­sant entre les investissements spéculatifs massifs réalisés sur tous les mar­chés financiers du monde et l'activité pro­ductive réelle mais aussi la vente et les achats « réels ». Comme nous l'avons pointé dans notre article « Une écono­mie de casi­no » (Revue internationale n° 87) écrit juste avant le mini krach de décembre, le New York Stock Exchange a récemment fêté son centième anniver­saire en annonçant que l'indice Dow Jones, avec un accroissement de 620 % pendant les 14 dernières années, avait battu tous les records précédents, y compris « l'exubérance irrationnelle » qui avait précédé la crise de 1929. Plu­sieurs ex­perts capitalistes ont accueilli cette nouvelle en exprimant des craintes profondes : « les cours des entreprises américaines ne cor­respondent plus du tout à leur valeur réelle » disait Le Monde. « Plus longtemps durera cette folie spéculative, plus élevé se­ra le prix à payer ensuite » disait l'analyste B.M. Biggs (cité aussi dans la Revue in­ter­nationale n° 87). Le même article de la Revue signalait aussi qu'alors que le marché mondial annuel tourne autour de 3 000 mil­liards de dollars, les mou­vements interna­tionaux de capitaux sont estimés à 100 000 milliards de dol­lars, c'est-à-dire 30 fois plus. En somme, il y a un divorce croissant entre les prix des actions sur le marché finan­cier et leur valeur réelle, ce que la bour­geoisie sait et elle en est si profondé­ment préoccu­pée que quelques allu­sions venant d'un gou­rou à la tête de l'économie américaine peu­vent susciter une énorme crise de confiance sur les marchés financiers mondiaux.

Ce que les capitalistes ne comprendront ja­mais, bien sûr, c'est que la « folie spécula­tive » est justement un symp­tôme de l'im­passe dans laquelle se trouve le mode de production capita­liste. L'instabilité sous-ja­cente de l'ap­pareil financier capitaliste est fondée sur le fait que l'activité économique d'au­jourd'hui, pour une grande part, n'est pas « réellement » rétribuée mais se maintient grâce à une montagne de plus en plus grande de dettes. Les rouages de l'industrie, et par là de toutes les bran­ches de l'économie, fonctionnent grâce aux dettes qui ne seront jamais rem­boursées. Le recours au crédit a été un mécanisme fondamental, non seule­ment de la reconstruction d'après guerre, mais aussi de la « gestion » de la crise éco­nomique depuis les années 1960. C'est une drogue qui a maintenu le malade capitaliste en vie pendant des décennies, mais comme nous l'avons dit très souvent, la drogue est aussi en train de le tuer.

En effet, dans sa réponse aux révision­nistes en 1889, Rosa Luxemburg a ex­pliqué avec une grande clarté pourquoi le recours au crédit, bien qu'il semble améliorer les choses pour le capital à court terme, ne peut qu'exa­cerber la crise du système à long terme. Il est bon de la citer entièrement sur ce point, parce que cela projette une vive lumière sur la situation à laquelle le capitalisme se trouve confronté aujourd'hui :

« Le crédit apparaît comme le moyen de fondre en un seul capital un grand nombre de capitaux privés – sociétés par actions – et d'assurer à un capita­liste la disposition de capitaux étran­gers – crédit industriel. En qualité de crédit commercial, il accélère l'échange des marchandises, par consé­quent, le reflux du capital dans la produc­tion, autrement dit tout le cycle du proces­sus de la production. Il est facile de se ren­dre compte de l'influence qu'exer­cent ces deux fonctions principales du crédit sur la formation des crises. Si les crises naissent, comme l'on sait, comme conséquence de la contradiction exis­tant entre la capacité d'ex­tension, la tendance à l'extension de la production et la capacité de consommation res­treinte du marché, le crédit est précisé­ment, d'après ce qui a été dit plus haut, le moyen spécifique de faire éclater cette con­tradiction aussi souvent que possible. Avant tout, il accroît énormé­ment la capacité d'ex­tension de la pro­duction et constitue la force motrice in­terne qui la pousse cons­tamment à dé­passer les limites du marché. Mais il frappe des deux côtés. Après avoir, en tant que facteur du processus de la pro­duction, provoqué la surproduction, il n'en détruit pas moins sûrement pen­dant la crise, en tant que facteur de l'échange, les forces productives éveillées grâce à lui. Au pre­mier symp­tôme de la crise, le crédit fond, aban­donne l'échange, là où il serait, au con­traire, indispensable, apparaît, là où il s'offre encore, comme sans effet et in­utile, et réduit ainsi au minimum, pen­dant la crise, les capacités de consom­mation du marché.

Outre ces deux résultats principaux, le cré­dit agit encore diversement sur la formation des crises. Il ne constitue pas seulement le moyen technique de mettre à la disposition d'un capitaliste des ca­pitaux étrangers, mais il est, en même temps pour lui, le stimulant pour l'utili­sation hardie et sans scrupules de la propriété d'autrui, par conséquent, pour des spéculations hasardeuses. Il n'ag­grave pas seulement la crise, en qualité de moyen dissimulé d'échange des mar­chandises, mais il facilite sa formation et son extension, en transformant tout l'échange en un méca­nisme extrême­ment complexe et artificiel, avec un mi­nimum d'argent métallique comme base réelle, et provoque ainsi, à la moindre occasion, des troubles dans ce mé­ca­nisme.

C'est ainsi que le crédit, au lieu d'être un moyen de suppression ou d'atténua­tion des crises, n'est, tout au contraire, qu'un moyen particulièrement puissant de formation des crises. Et il ne peut d'ailleurs en être autre­ment. La fonc­tion spécifique du crédit con­siste, en fait, très généralement parlant, à élimi­ner ce qui reste de fixité en tous les rapports capitalistes, à introduire par­tout la plus grande élasticité possible et à rendre toutes les forces capitalistes au plus haut point extensibles, relatives et sensibles. Il est évident qu'il ne fait ainsi que faciliter et aggraver les crises, qui ne sont autre chose que le heurt pé­riodique entre les forces con­tradictoi­res de l'économie capitaliste. » ([1])

Sous beaucoup d'aspects, Luxemburg prédit les conditions qui prévalent au­jourd'hui : le crédit comme facteur qui semble atténuer la crise mais qui l'ag­grave en réalité ; le crédit comme base de la spéculation ; le crédit en tant que base d'une transformation de l'échange en un processus « complexe et ar­tifi­ciel » se séparant toujours plus de toute valeur monétaire réelle. Mais bien que Luxemburg, en 1898, avait déjà posé les fondements de son explication de la crise historique du système capitaliste, c'était un moment dans lequel seuls les grands traits de la décadence du capita­lisme pouvaient être esquissés. Dans le processus de con­quête des dernières ai­res non capitalistes du globe en tant que terrain pour l'extension du marché mondial, le capitalisme fonction­naient encore selon ses propres « statuts » in­ternes et n'était pas devenu irrationnel et absurde comme il l'est aujourd'hui. Ceci s'applique aussi bien au crédit qu'à toute au­tre sphère. La « rationalité » du cré­dit pour le capital, c'est d'emprunter ou de prêter de l'argent étant entendu qu'il servira pour élargir la production et étendre le marché. Tant que le marché peut s'étendre, les dettes peuvent être remboursées. Le crédit « a un sens » dans un système qui a un avenir. Dans l'époque décadente du capitalisme ce­pendant, le marché, d'un point de vue global, a atteint les limites de sa capaci­té à s'étendre et le crédit devient lui même le marché. C'est ainsi qu'au lieu de voir les plus grands capitaux prêter à des capitaux plus faibles dans l'optique de trouver de nouveaux mar­chés, faire des profits et récupérer leurs prêts avec les intérêts, ce que l'on voit ce sont les grands capitaux qui distribuent d'énor­mes masses d'argent à des capitaux plus petits de façon à pouvoir leur vendre leurs propres produits. C'est comme ce­la, grossièrement parlant, que les Etats-Unis ont financé la reconstruction d'après guerre : le Plan Marshall ame­nait les Etats-Unis à consentir d'énor­mes prêts à l'Europe et au Japon pour qu'ils puissent devenir un mar­ché pour les marchandises américaines. Et dès que les principales nations industriali­sées, surtout l'Allemagne et le Japon, sont devenues des rivaux économiques des Etats-Unis, la crise de surproduction a resurgi et s'est maintenue depuis.

Mais maintenant, contrairement à ce qui se passait au moment où écrivait Luxemburg, le crédit ne disparaît plus dans une crise en éliminant les capitaux les plus faibles à la bonne vieille ma­nière darwinienne et en ré­duisant les prix en rapport avec la baisse de la de­mande. Au contraire, le crédit est deve­nu de plus en plus le seul mécanisme qui maintient le capitalisme hors de l'eau. Ainsi actuellement, nous avons cette situation in­édite dans laquelle non seulement les grands capitaux prêtent aux plus petits pour qu'ils puissent leur acheter leurs marchandises mais les principaux créanciers du monde ont eux-mêmes été obligés de devenir débi­teurs. La situation actuelle du Japon démontre cela très précisément. Comme nous l'avons si­gnalé dans l'article « Une économie de casi­no » : « Pays en excédent dans ses échanges exté­rieurs, le Japon est devenu le banquier international avec des avoirs extérieurs de plus de 1000 milliards de dollars (...) Le Japon constitue la caisse d'épargne de la planète, assurant à lui seul 50 % des finan­cements des pays de l'O­CDE. » Mais dans le même article, on faisait ressortir que « le Japon est très certainement l'un des pays les plus en­dettés de la planète. A l'heure ac­tuelle, la dette cumulée des agents non fi­nan­ciers (ménages, entreprises et Etat) s'élève à 260 % du PNB, et atteindra les 400 % dans une dizaine d'années ». Le dé­ficit budgétaire du Japon s'élevait à 7,6 % pour 1995 alors qu'il est de 2,8 % aux Etats-Unis. Pour les institutions bancaires elles mêmes, « l'économie ja­ponaise doit faire face, dès à présent, à une montagne de 460 milliards de dol­lars de dettes insolvables. » Tout cela a amené les spécialistes en analyse de ris­ques (Moody's) à classer le Japon en ca­tégorie D; en d'autres termes, il y a là un risque financier aussi grand que pour des pays comme la Chine, le Mexique et le Brésil.

Si le Japon est le créancier du monde, d'où tire-t-il ses crédits ? C'est un éche­veau que pas même un samouraï-busi­nessman japo­nais versé dans le zen ne pourrait démêler. On peut se poser la même question au sujet du capitalisme américain qui est aussi, en même temps, un banquier du globe et un débiteur du globe, même si ses gouvernants ont fait la fête à propos de la réduction du défi­cit US (en octobre 1996, le gouverne­ment et l'opposition se sont précipités pour réclamer du crédit puisque le défi­cit budgé­taire US était le plus bas de­puis 15 ans, à 1,9 % du PIB).

Le fait est que cette situation absurde dé­montre que, malgré tous les bavar­dages sur les économies saines et équili­brées auxquels le gouvernement tout autant que l'opposi­tion aiment à se lais­ser aller, le capitalisme ne peut plus fonctionner selon ses propres lois. Contre les économistes bourgeois de son époque, Marx écrivait des pages entières pour montrer que le capitalisme ne pou­vait créer un marché illimité pour ses propres marchandises ; la reproduction élargie du capital dépend de la capacité du système à étendre constamment le marché au delà de ses propres frontiè­res. Rosa Luxemburg a mis en évidence les conditions historiques concrètes dans lesquelles cette extension du marché ne pouvait plus avoir lieu, plongeant ainsi le système dans un déclin irréversible. Mais le capitalisme, dans notre époque, a appris à survivre à son agonie mor­telle, fai­sant fi sans scrupule de ses propres règles. Pas de nouveaux mar­chés, dites-vous ? Alors, nous allons les créer même si cela si­gnifie la faillite, stricto sensu, pour chacun, y compris les plus riches Etats de la planète. De cette façon, le capitalisme a évité, depuis les années 1960, le type de krach brutal, dé­flationniste qu'il avait connu au 19e siè­cle et qui avait encore été la forme prise par la crise de 1929. Dans la période ac­tuelle, les récessions périodiques et les ratées au ni­veau financier ont la fonc­tion de laisser échapper un peu de la vapeur que l'endette­ment global produit dans la cocotte minute du capitalisme. Mais ils laissent aussi pré­sager des ex­plosions beaucoup plus sérieu­ses à ve­nir. L'effondrement du bloc de l'Est de­vrait servir partout d'avertissement à la bourgeoisie ; elle ne peut tricher indéfi­ni­ment avec la loi de la valeur. Tôt ou tard, celle-ci va se réinstaurer d'elle même et plus on a triché avec elle, plus sa vengeance sera dévastatrice. En ce sens, comme Rosa Luxemburg l'avait souligné : « le crédit est loin d'être un moyen d'adaptation du capita­lisme. C'est au contraire un moyen de des­truction d'un effet des plus révolution­nai­res. » (Idem)

Les limites de la croissance : la crise aux Etats-Unis, en Grande Bretagne, en Allemagne et au Japon

La résolution du 11e congrès du CCI était donc parfaitement correcte lorsqu'elle parlait de la perspective d'une instabilité financière croissante. Mais jusqu'à quel point s'est vé­rifiée la perspective d'un nouvelle plongée dans la récession ? Avant de regarder ce point en détail, nous devons nous rappe­ler qu'il y a un danger dans le fait de prendre pour argent comptant les analy­ses et la ter­minologie de la bourgeoisie. Evidemment, pour la classe dominante, il n'existe nullement une crise irré­ver­sible de son mode de production. Manquant de toute vision histo­rique large, sa vision de l'économie, même quand elle parle de « macro-écono­mie », est nécessairement immédiatiste. Quand elle parle de « croissance » ou de « récession », elle n'utilise que les indi­cateurs économi­ques les plus superfi­ciels et ne se pose pas de questions sur les bases réelles des accès de croissance qu'elle constate, ni sur la si­gnification réelle des moments qu'elle décrit comme de la récession. Comme nous avons eu l'occasion de le souligner précédem­ment, les périodes de croissance sont généralement des expressions d'une ré­cession cachée et ne mettent en aucune façon en question la ten­dance générale de l'économie capitaliste à aller vers une impasse insoluble. Pour dé­montrer l'existence de la crise, il n'est pas néces­saire de montrer que chaque pays dans le monde a un taux de croissance néga­tif. De plus, les statistiques économiques bourgeoi­ses nous renseignent très peu sur les effets réels de la crise sur des millions d'êtres hu­mains. Le Bilan du monde du journal Le Monde pour 1995 nous dit, par exemple, que les pays d'Afrique avaient connu des taux de croissance de 3,5 % pour cette année là et qu'on s'attendait à ce qu'ils augmen­tent en­core l'année suivante. De telles appréciations servent seulement à mas­quer le fait que dans des parties entières du continent africain, la société s'est ef­fondrée dans un cauchemar de guerre, de maladie et de famine, toutes cho­ses qui sont, au sens global, des effets de la crise économique dans les pays « sous-déve­loppés » mais qui n'entrent jamais dans les considérations des experts « économiques » de la bourgeoisie parce que ce sont des ef­fets historiques et non immédiats.

Dans la situation actuelle, il est d'autant plus important de garder cela présent à l'esprit qu'un grand nombre d'éléments, en appa­rence contradictoires, apparais­sent. La « reprise » centrée sur les pays « anglo-saxons » a un peu vacillé selon les propres termes de la bourgeoisie, tandis que la plu­part de ses grands prê­tres restent « sereinement optimistes » sur les perspecti­ves de croissance. Par exemple, le Sunday Times du 29 dé­cembre 1996 a fait un tour des prévi­sions que font les experts US pour l'éco­nomie américaine en 1997, sur la base des performances de 1996 : « Notre tour des pronostiqueurs américains com­mence avec la revue des 50 meilleurs pratiquants de cet art du Business Week. En moyenne, ces prophètes s'at­tendent à ce que 1997 soit une répéti­tion de 1996. Il est prévu que le pro­duit intérieur brut s'accroisse réguliè­rement au taux annuel de 2,1 % et que les prix à la consommation augmentent de 3 %... le taux de chômage devrait rester faible, à 5,4 % et le taux d'intérêt à trente ans devrait rester voisin du ni­veau actuel à 6,43 %. » En effet, le principal débat chez les économistes américains aujourd'hui est celui de sa­voir si la poursuite de la croissance va engendrer une inflation excessive ; c'est une question sur laquelle on reviendra plus tard.

La bourgeoisie anglaise, ou du moins son équipe gouvernementale ([2]), a tro­qué son style pour celui des américains et au lieu d'être prudemment optimiste, en rajoute en toute occasion. Selon le Chancelier de l'Echiquier, l'économie britannique est « au mieux de sa forme pour une génération ». Parlant le 20 décembre 1996, il a cité des tableaux de l'Office des Statistiques Nationales qui « prouvent » que le revenu réel dis­ponible s'est accru de 4,6 % dans l'an­née ; les dépenses de consommation ont augmenté de 3,2 %; la croissance éco­nomi­que globale atteint 2,4 % alors que le déficit commercial a aussi dimi­nué. Dans le même mois, le chômage officiel, en diminution gé­nérale depuis 1992, est passé au dessous de deux mil­lions pour la première fois depuis 5 ans. En janvier, différents instituts de prévi­sions, tels que Cambridge Econometrics et Oxford Economic Forecasting ont prévu que 1997 serait plus ou moins semblable, avec des taux de crois­sance aux alentours de 3,3 %. En Grande-Bre­tagne aussi, la préoccupation des ex­perts dont on parle le plus est qu'il va y avoir une « surchauffe » de l'économie qui pourrait provoquer une nouvelle poussée de l'infla­tion.

Comme nous l'avons vu, le CCI a déjà ana­lysé les raisons de la bonne perfor­mance re­lative des pays anglo-saxons ces dernières années. A part les facteurs cités dans la réso­lution de notre 11e Congrès, nous avons aussi souligné, dans le cas des Etats-Unis, « des atta­ques d'une brutalité sans précéd­ent contre les ouvriers qu'elle exploite (dont beaucoup sont contraints d'occu­per plu­sieurs emplois pour survivre) et aussi à la mise en oeuvre de tous les moyens que lui donne son statut de su­perpuissance, les pressions financières, monétaires, diploma­tiques et militaires au service de la guerre commerciale qu'elle livre à ses concur­rents ». ([3]). Dans le cas de la Grande-Bretagne, le rapport pour le 12e Congrès de World Revolution (voir World Revolution n° 200) a confirmé à quel degré cette « reprise » a été fondée sur l'endette­ment, la spéculation, l'élimination des branches mor­tes et l'utilisation massive de l'automatisa­tion et des technologies informatiques. Il souligne aussi les avantages spécifiques que la Grande-Bretagne a obtenus en se retirant du « serpent monétaire européen » en 1992 et de la dévaluation de la Livre qui s'en est suivi, ce qui a grandement augmenté ses ex­portations. Mais le rapport dé­taille aussi l'appauvrissement réel de la classe ouvrière sur lequel a été fondée cette « reprise » (taux d'exploitation ac­crus, déclin des services sociaux, aug­mentation des sans logis, etc.) tout en montrant les mensonges de la bour­geoisie sur la baisse du chômage : de­puis 1979, la bourgeoisie britannique a modifié les critères de ses statistiques du chômage 33 fois. La définition actuelle, par exemple, ignore tous ceux qui sont devenus « économiquement inactifs », c'est-à-dire ceux qui ont finalement abandonné la re­cherche d'un travail. Cette fraude a même été confessée par la Banque d'Angleterre : « Presque toute l'amélioration au niveau des per­formances concernant le chômage dans les années 90 par rapport aux années 80 est à mettre sur le compte de la mon­tée de l'in­activité. » ([4]) Idem pour « les plus hauts standards de vie depuis une génération » claironnés par Mr Clark.

Mais alors que les marxistes sont tou­jours obligés de montrer le coût réel de la crois­sance capitaliste pour la classe ouvrière, se contenter de souligner la misère des ouvriers ne suffit pas en soi à prouver que l'économie capitaliste est en mauvais état. Si c'était le cas, le capita­lisme n'aurait alors jamais eu de phase ascendante, puisque l'exploitation des ouvriers au 19e siècle était, comme cha­cun le sait, absolument sans limite. Pour montrer que les prévisions optimis­tes de la bourgeoisie sont basées sur du sa­ble, nous devons analyser les tendances plus profon­des de l'économie mondiale. Et là, nous de­vons examiner ces pays dont les difficultés économi­ques indi­quent le plus clairement où en sont les choses. Comme le faisait ressor­tir la ré­solution du 12e Congrès de RI, l'évolu­tion la plus significative à ce ni­veau, dans les dernières années, a été le déclin de ces deux économies « locomotives » : l'Allemagne et le Ja­pon.

La dernière conférence territoriale de Welt Revolution a identifié des éléments confir­mant ce déclin en ce qui con­cerne l'Allemagne. Ceux-ci compren­nent :

Le rétrécissement du marché interne : pendant des décennies, l'économie al­le­mande représentait un grand mar­ché pour les européens et l'économie mondiale. Avec la paupérisation croissante de la classe ouvrière, cela a cessé d'être le cas. En 1994, par exemple, les dépenses pour la nourri­ture ont diminué de 6 % à 20 %. Plus généralement, les investissements in­térieurs seront inférieurs de 8 % cette an­née ; les investissements dans la construc­tion et les équipements sont quelques 30 % en dessous du pic de 1992. Le tur­nover réel a diminué de 2 % en 1995. Mais l'aspect le plus si­gnificatif à cet égard est certainement le fait que le chô­mage se situe main­tenant bien au dessus des quatre mil­lions : selon l'Office du Travail d'Al­lemagne, il pourrait atteindre les 4,5 millions dans les prochains mois. C'est la démonstration la plus claire de la paupérisation de la classe ou­vrière alle­mande et de sa capacité dé­clinante à ser­vir de marché pour le capital allemand et mondial.

Le fardeau croissant de l'endette­ment : en 1995, le déficit d'Etat (fédéral, länder et municipalités) at­teignait 1 446 milliards de DM ; avec en plus 529 autres milliards de DM « cachés », la dette avoisinait les 2000 milliards de DM, ce qui correspond à 57,6 % du PNB. En dix ans, la dette publique a augmenté de 162 %.

Le coût croissant de l'entretien de la classe ouvrière : la croissance du chômage aug­mente encore l'insolva­bilité de l'Etat qui est confronté à une classe ouvrière qui n'est pas battue et qui ne peut pas laisser simplement les chômeurs mourir de faim. En dépit de toutes les fameuses mesures d'austé­rité introduites par le gouverne­ment Kohl l'année dernière, l'Etat a encore une énorme note à payer pour soutenir les chômeurs, les vieux retraités, les malades. Quelques 150 milliards sur un budget fé­déral de 448 milliards de DM sont dépen­sés en rétributions so­ciales à la classe ou­vrière. L'Office Fédéral du Chômage a un budget de 104,9 milliards DM et se trouve déjà en faillite.

L'échec de la bourgeoisie allemande dans la construction d'un « paysage industriel » à l'est : malgré les dépen­ses gigantesques à l'est après la réuni­fication, l'économie n'y a pas décollé. Une grande partie de l'argent est allée aux infrastructures, télé­communica­tions et habitations mais peu dans de nouvelles industries. Au con­traire, toutes les anciennes usines, obsolè­tes, ont fait faillite; et quand il y en a de nouvelles (des usines modernisées ont été installées), elles absorbent moins de 10 % de l'ancienne force de travail. L'armée des chômeurs reste mais « bénéficie » de télé­communications sophistiquées et de belles nouvelles routes.

Tous ces facteurs entravent sérieuse­ment la compétitivité de l'Allemagne sur le marché mondial et obligent la bourgeoisie à attaquer sauvagement tous les aspects des conditions de vie de la classe ouvrière : salaires, avan­tages so­ciaux et emplois. La fin de l'« Etat so­cial » allemand est aussi la fin de beau­coup de mythes capitalistes : celui con­sistant à faire croire que travailler beau­coup et être socialement passif donne aux ouvriers des niveaux de vie élevés, celui de la nécessaire et profitable colla­boration entre patrons et ouvriers et en­fin celui d'un modèle allemand de pros­périté censé montrer aux autres pays la marche à suivre. Mais c'est aussi la fin d'une réalité pour le capital mondial : la ca­pacité de l'Allemagne d'agir comme une lo­comotive. Au contraire, c'est le déclin même du capital allemand, et non la « reprise » su­perficielle dont se vantent les bourgeoisies américaine et anglaise, qui montre ce qu'est la pers­pective réelle pour le système tout en­tier.

La fin du « miracle » économique japo­nais est tout aussi significative. C'était déjà de­venu visible au début des années 1990 quand les taux de croissance – qui s'étaient élevés jusqu'à 10 % dans les années 1960 – se sont effondrés jusqu'à ne pas dépasser 1 %. Le Japon est main­tenant « officiellement » en récession. Il y a eu une légère amélioration en 1995 et en 1996 qui a amené certains com­mentateurs à devenir en­thousiastes à propos des perspectives pour l'année qui vient : un article publié dans The Ob­server en janvier 1996, soulignait les per­formances « impossibles à arrêter » de l'ex­portation japonaise (un accrois­sement de 10 % en 1994 qui signifiait que le Japon avait maintenant surpassé les Etats-Unis en tant que plus grand exportateur mondial de biens manufac­turés). Il annonçait avec con­fiance que « le Japon était de nouveau aux com­mandes de l'économie mondiale ».

Notre récent article, « Une économie de ca­sino » soufflait le froid sur de telles espé­rances. Nous avons déjà mentionné la mon­tagne de dettes qui pèse sur l'économie ja­ponaise. L'article poursuit en insistant sur le fait que « tout ceci vient relativiser l'an­nonce au Japon des quelques frémissements de crois­sance à la hausse après ces quatre an­nées de stagnation. Nouvelle apaisante pour les médias bourgeois, elle n'illus­tre en fait que l'extrême gravité de la crise. Et pour cause, ce résultat n'a pé­niblement été atteint qu'à la suite d'une injection de doses massives de liquidités financières à travers la mise en oeuvre de cinq plans de relance. Cette expan­sion budgétaire, dans la plus pure tradi­tion keynésienne, a bien fini par porter quelques fruits..., mais au prix de défi­cits encore plus colossaux que ceux dont les conséquences avaient déter­miné l'entrée du Japon dans la phase récessive. Ceci ex­plique que cette "reprise" demeure on ne peut plus fra­gile et est vouée à terme à re­tomber comme un soufflé. »

Le dernier rapport de l'OCDE sur le Ja­pon (2 janvier 1997) confirme pleine­ment cette analyse. Bien que le rapport prédise une hausse des taux de crois­sance pour 1997 (autour de 1,7 %), il insiste lourdement sur la nécessité de s'attaquer à la question de la dette. « La conclusion du rapport est que, alors que le stimulus fiscal de la dernière année et demie était crucial pour compenser l'impact de la récession, le Japon doit à moyen terme contrôler son déficit bud­gé­taire pour réduire la dette accumu­lée par le gouvernement. Cette dette re­présente 90 % du rendement annuel de l'économie. » ([5]). L'OCDE réclame une augmentation des taxes sur les ventes mais surtout des réduc­tions drastiques des dépenses publiques. Elle affiche ou­vertement sa préoccupation à propos de la santé économique du Japon à plus long terme. En bref, ce brain-trust diri­geant de la bourgeoisie ne fait aucun ef­fort pour cacher la fragilité de toute « reprise » au Japon, et s'inquiète clai­rement de voir l'économie s'enfoncer dans des problèmes encore plus grands dans le futur.

Quand cela concerne des pays comme l'Allemagne et le Japon, les inquiétudes de la bourgeoisie sont très bien fondées. C'était avant tout la reconstruction de ces écono­mies démolies par deux guer­res qui a fourni le stimulant du grand boom des années 1950 et 1960 ; c'est l'achèvement de cette recons­truction dans ces deux pays qui a provoqué le re­tour de la crise ouverte de surproduction à la fin des années 1960. Aujourd'hui, l'échec de plus en plus évident de ces deux économies représente un rétrécis­sement si­gnificatif du marché mondial et c'est le signe que l'économie globale entre en chancelant dans une nouvelle étape de son déclin histo­rique.

Les « Dragons » blessés

Déçue par les difficultés du Japon, la bour­geoisie et ses médias ont essayé de créer de nouveaux faux espoirs en fai­sant ressortir les performances des « dragons » de l'Asie du sud-est, c'est-à-dire des économies comme celles de la Thaïlande, de l'Indonésie et de la Corée du Sud, dont les taux de croissance ver­tigineux ont été pris comme emblème, de même que la Chine future qui est présentée comme étant sur la voie d'un statut de « superpuissance économique » à la place du Japon.

Le problème est que, comme dans les précé­dents « succès » de certains pays du tiers-monde comme le Brésil et le Mexique, la croissance des dragons d'Asie est une bulle gonflée par l'endet­tement qui peut éclater à tout moment. Les grands investisseurs occi­dentaux le savent :

« Parmi les raisons qui ont rendu les pays industriels les plus riches si sou­cieux de doubler la ligne des crédits de secours du FMI jusqu'à 850 milliards, il y a celle qu'une nouvelle crise du style Mexique est à craindre, cette fois dans le sud-est asiatique. Le développement des économies dans le Pacifique a favo­risé un flux énorme de capi­tal dans le secteur privé, qui a remplacé l'épargne intérieure, conduisant à une situa­tion financière instable. La question a été de savoir quel serait le premier des dra­gons d'Asie à tomber.

Certes la situation en Thaïlande com­mence à paraître hasardeuse. Le minis­tre des fi­nances, Bodi Chunnananda, a démissionné alors que les investisseurs perdaient con­fiance et que la demande dans des secteurs clefs, y compris la construction, le foncier et la finance, tous symboles d'une économie de bulle, se réduisait. De la même façon, on a fo­calisé sur une certaine incertitude ré­cente en Indonésie, puisque la stabilité du régime Suharto et son respect des droits de l'homme sont devenus un pro­blème. » ([6])

Le plus frappant, c'est la situation éco­nomi­que et sociale en Corée du Sud. La bour­geoisie ici, s'inspirant de ses con­soeurs eu­ropéennes, a certainement en­traîné les ou­vriers dans une manoeuvre à grande échelle : en décembre 1996, des dizaines de milliers d'ouvriers se sont mis en grève con­tre les nouvelles lois sur le travail qui ont été présentées comme étant surtout une atta­que de la démocratie et des droits syndicaux, permettant ainsi aux syndicats et aux partis d'opposition de détourner les tra­vailleurs de leur propre terrain. Mais derrière l'attaque provocatrice du gou­vernement, il y a une ré­ponse réelle à la crise à laquelle est confron­tée l'éco­nomie de la Corée du Sud : l'aspect cen­tral de cette loi est qu'elle rend beau­coup plus facile aux entreprises les li­cenciements d'ouvriers et l'établissement des horaires de travail ; et c'est claire­ment compris par les ouvriers comme une préparation à des atta­ques contre leurs conditions d'existence.

En ce qui concerne le fait que la Chine se­rait en train de devenir une nouvelle généra­trice de croissance économique, c'est plus que jamais une sinistre farce. C'est vrai que la capacité du régime sta­linien dans ce pays à s'adapter et à sur­vivre alors que tant d'au­tres se sont ef­fondrés est remarquable en tant que telle. Mais ce n'est ni le niveau de libé­ralisation économique, ni « l'ouverture à l'ouest », ni l'exploitation de nouveaux dé­bouchés qui lui seront offerts par la cession de Hongkong, qui transforme­ront les fonde­ments de l'économie chi­noise, qui reste dés­espérément arriérée dans l'industrie, l'agri­culture et les transports et paralysée de fa­çon chroni­que, comme tous les régimes sta­liniens, par le poids d'une bureaucratie bour­souflée et du secteur militaire. Comme dans tous les régimes déstalinisés, la li­béralisa­tion a en effet gratifié la Chine d'exploits du même type qu'en Occi­dent... tels que le chômage massif. Le 14 octobre, le China Daily, à la solde du gouvernement, admettait que le nombre de chômeurs pouvait augmen­ter de plus de la moitié du chiffre actuel jus­qu'à at­teindre 258 millions en quatre ans. Avec des millions de migrants des cam­pa­gnes qui inondent les villes et des en­trepri­ses d'Etat en faillite qui cher­chent désespé­rément à se débarrasser du « surplus » de travailleurs, la bour­geoisie chinoise est pro­fondément in­quiète du danger d'une explo­sion so­ciale. Selon les chiffres officiels, 43 % des entreprises d'Etat ont perdu de l'ar­gent en 1995, alors que dans le premier trimestre 1996, le secteur d'Etat tout en­tier tournait à perte. Des centaines de milliers, si ce n'est des millions, d'ou­vriers dans les en­treprises d'Etat n'ont pas reçu de salaire de­puis des mois ([7]). Il est vrai qu'une propor­tion croissante du revenu industriel de la Chine pro­vient d'entreprises privées ou mix­tes mais, même si ces secteurs montrent qu'ils sont plus dynamiques, ils peuvent dif­ficilement compenser le poids énorme de la banqueroute dans le sec­teur directement étatique.

Chaque fois qu'un mythe s'écroule et menace de dévoiler la faillite de tout le système ca­pitaliste, la bourgeoisie en propose de nou­veaux. Il y a quelques années, c'étaient les miracles allemand et japonais ; puis, après l'effondrement du bloc de l'est, c'étaient les lendemains qui chantent grâce aux « nouveaux mar­chés » en Europe de l'Est et en Russie. Dès que ces mythes se sont écroulés ([8]), on s'est mis à nous parler des « dragons » du sud-est asiatique et de la Chine. Aujourd'hui, de plus en plus de ces petits « rois » font la preuve qu'ils sont nus. Peut-être que le nouveau grand espoir pour l'économie mondiale sera la performance de la livre sterling du Royaume-Uni. Après tout, ce pays n'était-il pas le laboratoire du monde capitaliste au siècle dernier ? John Bull n'est-il pas capable aujourd'hui de tout recommencer depuis le début ? C'est à ce point qu'en est la faillite non seule­ment du capitalisme mondial mais aussi des mythes qu'il utilise pour la cacher.

Perspectives

1.  Une guerre commerciale plus aiguë

Un autre mythe utilisé pour répandre l'idée qu'il y a encore plein de vie dans le capita­lisme, c'est la fable de la globalisation. Dans l'article « Derrière la "mondialisation" de l'économie, l'ag­gravation de la crise du capitalisme » (Revue Internationale n° 86), nous montrions, pour contrer quelques con­fusions qui affectent même le milieu ré­vo­lutionnaire, que la mondialisation, malgré les beaux discours de la bour­geoisie, ne si­gnifie en rien une nouvelle phase dans la vie du capitalisme, une ère de « liberté de com­merce » dans la­quelle l'Etat national aurait de moins en moins de rôle à jouer. Au con­traire, l'idéologie de la mondialisation – mis à part son intérêt pour agiter la question du nationalisme dans la classe ou­vrière – est en réalité une couverture pour une guerre commerciale qui s'ap­profondit. Nous don­nions alors l'exem­ple de la nouvelle Organisation Mon­diale du Commerce (OMC) pour mon­trer comment les écono­mies les plus puissantes – les Etats-Unis en particu­lier – utilisent cette institution pour im­poser des standards de santé et de bien-être que les économies plus faibles ne peu­vent espérer atteindre, les handica­pant ainsi en tant que rivales économi­ques potentiel­les. La rencontre ministé­rielle de décembre 1996 de l'OMC a continué dans la même veine. Là, les pays les plus développés ont semé la di­vision chez les plus faibles pour saboter un plan visant à donner à quelques pays parmi les plus pauvres l'accès hors douane aux marchés occidentaux. Les amé­ricains ont fait des concessions sur les tarifs du Whisky et autres alcools de façon à réali­ser quelque chose de beau­coup plus lucratif : l'ouverture des mar­chés européens et asiati­ques aux pro­duits de la technologie de l'in­forma­tion. C'est là une preuve éclatante que la « mondialisation », la nouvelle « liberté de commerce », veulent surtout dire « liberté » pour le capital américain de péné­trer sur les marchés mondiaux sans avoir l'inconvénient de voir leurs concurrents plus faibles protéger leurs propres marchés avec des barrières douanières. Notre article dans la Revue soulignait déjà que c'était surtout une « liberté » à sens unique : « Clinton lui même – qui, en 1995, parvint à faire en sorte que le Japon ouvre ses frontières aux produits américains et qui, sans re­lâche, demande à ses "associés" la "liberté de commerce" – donna l'exem­ple, dès son élec­tion, par l'augmenta­tion des taxes sur les avions, l'acier et les produits agricoles, li­mitant en outre les achats de produits étrangers aux agences étatiques. »

Nous avons déjà souligné que la capaci­té de l'Amérique à jouer les gros bras à l'échelle internationale a été un énorme facteur de la force relative de l'économie des Etats-Unis au cours des derniè­res années. Mais cela éclaire aussi une autre caractéristique de la si­tuation actuelle : le lien de plus en plus grand entre guerre commerciale et compéti­tion in­ter-im­périaliste.

Evidemment, ce lien est un produit à la fois des conditions générales de la déca­dence, dans laquelle la concurrence économique est de plus en plus subor­donnée aux rivalités militaires et straté­giques, et des conditions spécifiques prévalant depuis l'effondrement du vieux système des blocs. La période des blocs mettait en lumière la subordina­tion des rivalités économiques aux riva­lités mili­taires puisque les deux super­puissances n'étaient pas les principaux rivaux économi­ques. En contraste, les déchirures impéria­listes qui se sont ou­vertes depuis 1989 cor­respondent beau­coup plus étroitement à des rivalités économiques directes. Mais ceci n'a pas détrôné la domination des considéra­tions stratégico-impérialistes. Au con­traire, la guerre commerciale s'est avé­rée de plus en plus comme un instru­ment de ces derniè­res.

Cela a été très clair avec la loi Helms-Burton qu'ont édictée les Etats-Unis. Cette loi fait des incursions sans précé­dent dans « les droits commerciaux » des principaux rivaux impérialistes et économiques de l'Amérique, interdisant le commerce avec Cuba sous peine de sanctions. C'est très clairement une ré­ponse provocatrice des Etats-Unis aux puissances européennes qui défient leur hégémonie mondiale, un défi lancé non seulement dans des pays « lointains » comme les Balkans et le Moyen-Orient mais aussi dans le « pré carré » améri­cain, l'Amérique latine y inclus Cuba même.

Les puissances européennes ne sont pas res­tées les bras croisés face à cette pro­vocation. L'Union Européenne a traîné les Etats-Unis devant le tribunal de la nouvelle Organisation Mondiale du Commerce à Genève, demandant le re­trait de la loi Helms-Burton. Ceci con­firme ce que nous disions dans notre ar­ticle sur la mondialisa­tion, que la for­mation de conglomérats commerciaux régionaux comme l'Union Européenne correspond aux « besoins de groupes de nations capitalistes de créer des zones protégées à partir desquelles elles peu­vent affronter des rivaux plus puis­sants » ([9]). L'Union Européenne est donc un instrument de la guerre com­merciale mon­diale et les avancées ac­tuelles vers une seule monnaie euro­péenne ont été vues en fonc­tion de cela. Mais elle a plus qu'une fonction pure­ment « économique ». Comme nous l'avons vu au cours de la guerre en ex-Yougoslavie, elle peut servir comme un ins­trument plus direct de confrontation inter-impérialiste.

Naturellement, l'Union Européenne est elle-même gangrenée par des divisions national-impérialistes profondes, com­me l'ont montré récemment les dés­accords entre l'Allemagne et la France d'un côté et la Grande-Bretagne de l'au­tre, sur la monnaie unique. Dans le con­texte général du « chacun pour soi », on peut s'attendre à voir les rivalités autant commerciales qu'impérialistes prendre de plus en plus une allure chaotique, aggravant l'instabilité de l'économie mondiale ; et, comme chaque nation est obligée de barri­cader son capital natio­nal, cela accélérera encore plus la con­traction du marché mon­dial.

2.  Inflation et dépression

Quel que soit le fil qu'essaie de tirer la bourgeoisie, le capitalisme mondial est ainsi à deux doigts de tomber dans de grandes convulsions économiques, à une échelle sans comparaison avec ce que nous avons vu dans les trente dernières années. C'est certain ! Ce qui ne peut pas être aussi clair pour les révolution­naires, ce n'est pas seulement l'échéance exacte de telles convulsions (et on ne rentrera pas dans le jeu des prédic­tions ici), mais aussi la forme précise qu'el­les prendront.

Après l'expérience des années 1970, l'infla­tion a été présentée par la bour­geoisie comme le monstre qu'il fallait éliminer à tout prix : les politiques mas­sives de désin­dustrialisation et de cou­pes dans les dépen­ses publiques défen­dues par Thatcher, Reagan et les autres monétaristes étaient fondées sur l'argu­ment que l'inflation était le danger nu­méro un pour l'économie. Au dé­but des années 1990, l'inflation, au moins dans les principaux pays industriels, sem­blait avoir été domptée, au point que quel­ques économistes ont commencé à parler de la victoire historique sur l'in­flation. On peut se demander si, en fait, nous n'assistons pas au retour, au moins en partie, à une crise de type déflation­niste comme cela a été le cas au début des années 1930 : une crise « classique » de surproduction dans la­quelle les prix s'effondrent avec la con­traction bru­tale de la demande.

Par ailleurs, il faut noter que cette ten­dance a commencé à s'inverser après 1936, quand l'Etat est intervenu massi­vement dans l'éco­nomie : le dévelop­pement de l'économie de guerre et la stimulation de la demande par les dé­penses du gouvernement ont fait appa­raître des pressions inflationnistes. Cette modification a été encore plus apparente lors de la crise qui s'est ouverte à la fin des an­nées 1960. La première réponse de la bour­geoisie a été de continuer les politiques « keynésiennes » des décen­nies précédentes. Ceci a eu pour effet de ralentir le rythme de la crise mais a eu comme résultat des ni­veaux d'inflation dangereux.

Le monétarisme s'est présenté comme une alternative radicale au keynésian­nisme, comme un retour aux valeurs sû­res du capi­talisme, c'est-à-dire de ne dépenser que l'ar­gent qui a été réelle­ment obtenu, de « vivre selon ses moyens », etc. Il prétendait déman­teler l'appareil d'Etat hypertrophié et quel­ques révolutionnaires s'y sont même laissés prendre et ont parlé de « renversement » du capitalisme d'Etat. En réalité, le capitalisme ne peut plus retourner aux formes et aux mé­thodes qu'il avait dans sa jeunesse. Le capita­lisme sénile ne peut plus se maintenir sans la béquille d'un appareil d'Etat hy­per­trophié ; et si les Thatcheriens ont fait des coupes claires dans les dépenses d'Etat, dans quelques secteurs et spécia­lement ceux qui avaient quelque chose à voir avec le salaire social, ils ont à peine touché à l'économie de guerre, à la bu­reaucratie ou à l'appareil de répression. Bien plus, la tendance à la dés­indus­trialisation a fait croître le poids des sec­teurs improductifs sur l'économie prise comme un tout. En bref, les « nouvelles po­litiques » de la bourgeoi­sie n'ont pas pu éliminer les facteurs sous-jacents aux ten­dances inflationnis­tes du capitalisme déca­dent du fait de la nécessité de maintenir un énorme sec­teur improductif ([10]).

Un autre facteur de la plus grande im­por­tance dans cette équation est la dé­pendance de plus en plus grande du sys­tème vis-à-vis du crédit que nous avons déjà évoquée. Le niveau extrêmement élevé d'endettement des gouvernements montre comment la bour­geoisie a été peu capable de rompre avec les politi­ques « keynésiennes » du passé. En fait, c'est le manque de marchés solvables qui fait qu'il est impossible à la bour­geoisie, quel que soit le vernis idéologi­que de ses équipes gouvernementales, d'échapper à la nécessité de créer un marché artificiel. Aujourd'hui, la dette est devenue le principal marché artifi­ciel pour le capitalisme, mais au départ les mesures proposées par Keynes ame­naient tout droit dans cette direction.

Si nous gardons cela à l'esprit, cela jet­tera quelque lumière sur quelques uns des plus récents discours de la bourgeoi­sie. Il semble que sa confiance dans la « victoire histori­que » contre l'inflation ne soit pas si pro­fonde puisque dès qu'elle détecte des signes d'un retour à la croissance dans des pays comme l'Angleterre et l'Amérique, elle re­com­mence à parler du danger d'une nouvelle poussée de l'inflation. Les économistes ont des avis différents sur les causes : certains sont en faveur de la thèse de l'inflation par les coûts, avec une insis­tance particulière sur le danger que re­présentent des revendica­tions de salaire irréalistes. L'idée est que si les ouvriers n'ont plus peur du chômage et voient des profits se réaliser, ils vont se met­tre à réclamer plus d'argent et cela causera de l'inflation. L'autre thèse est que l'in­flation est « tirée par la demande » : si l'économie croît trop vite, la demande va excéder l'offre et les prix vont aug­menter. Nous ne répéte­rons pas les ar­guments que nous avons déve­loppés il y a 25 ans contre ces théories. Ce que nous dirons, c'est que le vrai danger de la « croissance » qui conduirait à l'infla­tion se situe ailleurs : dans le fait que toute croissance, toute prétendue reprise est basée sur une augmentation considé­rable de l'en­dettement, sur la stimula­tion artificielle de la demande, c'est-à-dire sur du capital fictif. C'est cela la matrice qui donne naissance à l'inflation parce qu'elle exprime une ten­dance profonde dans le capitalisme déca­dent : le divorce grandissant entre l'argent et la valeur, entre ce qui se passe dans le monde « réel » de la production des biens et un processus d'échanges qui est devenu « un mécanisme tellement com­plexe et artificiel » que même Rosa Luxemburg serait sidérée si elle pouvait voir cela aujourd'hui.

Si nous cherchions un modèle d'effon­dre­ment d'une économie qui a renversé la loi de la valeur, c'est-à-dire l'effon­drement d'une économie capitaliste d'Etat, nous devrions regarder ce qui est en train d'arriver dans les pays de l'ex-bloc de l'est. Ce que nous y voyons ce n'est pas seulement un effondre­ment de la production à une échelle beau­coup plus grande que pendant la crise de 1929 mais aussi une tendance à l'infla­tion incontrôlable et la gangstérisation de l'éco­nomie. Est-ce la forme que cela prendra à l'ouest ?

CCI



[1]. Réforme ou Révolution, Ed. Spartacus.

 

[2]. Le gouvernement Major à l'époque, du Parti conservateur.

 

[3]. « Résolution sur la Situation Internationale du 12e Congrès de RI », Revue internationale n° 86.

 

[4]. Financial Times, 12 septembre 1996.

 

[5]. The Guardian du 3 janvier 1997.

 

[6]. The Guardian, 16 octobre 1996.

 

[7]. The Economist, 14-20 décembre 1996.

 

[8]. Sur l'état catastrophique de ces pays, voir l'article dans la Revue internationale n° 88.

 

[9]. Revue internationale n° 86.

 

[10] Voir à ce sujet « Surproduction et Inflation » dans World Revolution n° 2 et Révolution interna­tionale n° 6, décembre 1973.