Polémique : a l'origine du CCI et du BIPR, II : la formation du Partito Comunista Internazionalista

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Dans le précédent numéro de la Revue Internationale, nous avons publié la première partie d'un article en réponse à la polémique « Les racines politiques du malaise organisationnel du CCI » parue dans le n° 15 de Internationalist Commu­niste la revue en langue anglaise du Bureau International pour le Parti Révolutionnaire (BIPR) constitué par la Communist Workers' Organisation (CWO) et le Partito Comunista Internazionalista (PCInt). Dans cette première partie, après avoir rectifié un certain nombre d'affirmations du BIPR qui témoignent d'une méconnaissance de nos propres positions, nous sommes revenus sur l'histoire de la Fraction ita­lienne de la Gauche Communiste Internationale qui est le courant politique dont se réclament tant le BIPR que le CCI. En particulier, nous avons mis en évidence que l'ancêtre du CCI, la Gauche Communiste de France (GCF), était bien plus qu'un «groupe minus­cule », comme la qualifie le BIPR ; c'était en réalité la véritable héritière po­litique de la Fraction italienne ayant ba­sé sa constitution sur les acquis de cette dernière. Ce sont justement ces acquis que le PCInt a laissés de côté ou car­rément rejetés lors de sa constitution en 1943 et plus encore lors de son premier congrès à la fin de 1945. C'est ce que nous allons mettre en évidence dans cette deuxième partie de l'article.

Pour les communistes l'étude de l'histoire du mouvement ouvrier et de ses organisations ne correspond nullement à une curiosité de type  académique.   C'est   au   contraire   un moyen indispensable pour leur permettre de fonder solidement leur programme, de s'orienter dans la situation présente et d'établir de façon claire des perspectives d'avenir. En particulier, l'examen des expé­riences passées de la classe ouvrière doit permettre de vérifier la validité des posi­tions qui ont été défendues alors par les or­ganisations politiques et d'en tirer les leçons. Les révolutionnaires d'une époque ne s'ins­taurent pas comme juges de leurs aînés. Mais ils doivent être en mesure de mettre en évidence les positions justes comme les erreurs des organisations du passé, de même qu'ils doivent savoir reconnaître le moment où une position correcte dans un certain contexte historique devient caduque lorsque les conditions historiques changent. Faute de quoi, ils éprouvent les plus grandes difficul­tés à assumer leur responsabilité, condam­nés qu'ils sont à répéter les erreurs du passé ou bien à maintenir une position anachroni­que.

Une telle approche est le B A BA pour une organisation révolutionnaire. Si on s'en rap­porte à son article, le BIPR partage cette approche et nous considérons comme très positif que cette organisation y ait abordé, parmi d'autres aspects, la question de ses propres origines historiques (ou plutôt les origines du PCInt) comme la question de celles du CCI. Il nous semble que la com­préhension des désaccords entre nos deux organisations doit partir de l'examen de leurs histoires respectives. C'est pour cela que notre réponse à la polémique du BIPR se concentre sur cet aspect. Nous avions commencé à le faire dans la première partie de cet article pour ce qui concerne la Fraction italienne et la GCF. Il s'agit main­tenant de revenir sur l'histoire du PCInt.

En fait, un des points importants qu'il s'agit ici d'établir est le suivant : peut-on considé­rer, comme le dit le BIPR, que « le PCInt était la création de la classe ouvrière ayant eu le plus de réussite depuis la révolution russe » ([1]). Si tel est le cas, alors il faut considérer l'action du PCInt comme exem­plaire et source d'inspiration pour les organi­sations communistes d'aujourd'hui et de de­main. La question qui se pose est la sui­vante : à quoi peut-on mesurer le succès d'une organisation révolutionnaire ? La ré­ponse s'impose d'elle-même : si elle s'ac­quitte correctement des tâches qui sont les siennes dans la période historique où elle agit. En ce sens, les critères de « réussite » qui seront sélectionnés sont en eux-mêmes significatifs de la façon dont on conçoit le rôle et la responsabilité de l'organisation d'avant-garde du prolétariat.

Les critères de « réussite » d'une organisation révolutionnaire

Une organisation révolutionnaire est l'ex­pression, de même que facteur actif, du processus de prise de conscience qui doit con­duire le prolétariat à assumer sa tâche his­torique de renversement du capitalisme et d'instauration du communisme. Une telle organisation est un instrument indispensable du prolétariat au moment du saut historique que représente sa révolution communiste. Lorsqu'une organisation révolutionnaire est confrontée à cette situation particulière, comme ce fut le cas des partis communistes à partir de 1917 et au début des années 1920, le critère décisif sur lequel doit être appréciée son action est sa capacité de ras­sembler autour d'elle, et du programme communiste qu'elle défend, les grandes mas­ses ouvrières qui constituent le sujet de la révolution. En ce sens, on peut considérer que le parti bolchevik a pleinement ac­compli sa tâche en 1917 (non seulement, d'ailleurs vis-à-vis de la révolution en Russie, mais vis-à-vis de la révolution mondiale puisque c'est également lui qui a été le principal inspirateur de la constitution et du programme révolutionnaire de l'Internationale Communiste fondée en 1919). De février à octobre 1917, sa capacité à se lier aux masses en pleine effervescence révolutionnaire, à mettre en avant, à chaque moment du processus de maturation de la révolution, les mots d'ordre les plus adaptés tout en faisant preuve de la plus grande in­transigeance face aux sirènes de l'opportu­nisme, a constitué un facteur incontestable de son «succès ».

Ceci dit, le rôle des organisations commu­nistes ne se limite pas aux périodes révolu­tionnaires. Si c'était le cas, alors il n'aurait I  existé de telles organisations que dans la I période qui va de 1917 à 1923 et on se demande quelle serait la signification de l'existence du BIPR et du CCI aujourd'hui. Il est clair qu'en dehors des périodes directement «révolutionnaires, les organisations commu­nistes ont pour rôle de préparer la révolu­tion, c'est-à-dire de contribuer du mieux possible au développement de la condition essentielle de celle-ci : la prise de con­science par l'ensemble du prolétariat de ses buts historiques et des moyens à employer pour y parvenir. Cela signifie, en premier lieu, que la fonction permanente des organi­sations communistes (qui est donc égale­ment la leur dans les périodes révolutionnaires) est de définir de la façon la plus claire et cohérente possible le programme du pro­létariat. Cela signifie, en second lieu et en lien direct avec la première fonction, de pré­parer  politiquement et organisationnellement le parti qui devra se trouver à la tête du prolétariat au moment de la révolution. Enfin, cela passe notamment par une inter­vention permanente dans la classe, en fonc­tion des moyens de l'organisation, afin de gagner aux positions communistes les élé­ments qui tentent de rompre avec l'emprise idéologique de la bourgeoisie et de ses par­tis.

Pour en revenir à « la création de la classe ouvrière ayant eu le plus de réussite depuis la révolution russe », c'est-à-dire le PCInt (suivant l'affirmation du BIPR), on doit se poser la question : de quelle « réussite » s'agit-il ?

A-t-il joué un rôle décisif dans l'action du prolétariat au cours d'une période révolu­tionnaire ou d'activité intense du proléta­riat ?

A-t-il apporté des contributions de premier plan à l'élaboration du programme commu­niste, à l'exemple, entre autres, de la Fraction italienne de la Gauche communiste, organisation dont il se réclame ?

A-t-il jeté des bases organisationnelles si­gnificatives et solides sur lesquelles pourra, s'appuyer la fondation du futur parti com­muniste mondial, avant-garde de la révolu­tion prolétarienne à venir ?

Nous allons commencer par répondre à cette dernière question. Dans une lettre du 9 juin 1980 adressée par le CCI au PCInt, au len­demain de l'échec de la troisième conférence des groupes de la Gauche communiste, nous écrivions :

« Comment expliquez-vous (...) que votre organisation, qui était déjà développée au moment de la reprise de classe en 1968, n'ait pu mettre à profit cette reprise pour s'étendre au niveau international alors que la nôtre, pratiquement inexistante en 1968, ait, depuis cette date, décuplé ses forces et se soit implantée dans dix pays ? »

La question que nous posions alors reste d'actualité aujourd'hui. Depuis cette époque, le PCInt à réussi à élargir son extension in­ternationale en constituant le BIPR en com­pagnie de la CWO (qui a repris, pour l'es­sentiel ses positions et analyses politi­ques) ([2]). Mais il faut bien reconnaître que le bilan du PCInt, après plus d'un demi siè­cle d'existence, est bien modeste. Le CCI a toujours mis en évidence et déploré l'ex­trême faiblesse numérique et l'impact très réduit des organisations communistes, dont la nôtre, dans la période présente. Nous ne sommes pas du genre à pratiquer le bluff où à nous décerner des galons pour nous faire reconnaître comme le « véritable état-major du prolétariat ». Nous laissons à d'autres groupes la manie de se prendre pour le « vrai Napoléon » et de le proclamer. Cela dit, en s'appuyant sur le critère de « réussite » qu'on examine ici, celle de la « minuscule GCF », bien qu'elle ait cessé d'exister depuis 1952, est incomparablement plus satisfaisante que celle du PCInt. Avec des sections ou des noyaux dans 13 pays, 11 publications territoriales régulières en 7 langues différentes (dont celles qui sont les plus répandues dans les pays industrialises : anglais, allemand, espagnol et fran­çais), une revue théorique trimestrielle en trois langues, le CCI, qui s'est constitué au­tour des positions et des analyses politiques de la GCF, est aujourd'hui l'organisation de la Gauche communiste non seulement la plus importante et étendue, mais aussi et surtout celle qui a connu la dynamique de développement la plus positive au cours du dernier quart de siècle. Le BIPR peut bien sûr considérer que la «réussite» actuelle des héritiers de la GCF, si on la compare à celle du PCInt, est justement la preuve de la faiblesse de la classe ouvrière. Lorsque celle-ci aura développé beaucoup plus ses combats et sa conscience, elle reconnaîtra la validité des positions et des mots d'ordre du BIPR et se regroupera beaucoup plus massi­vement qu'aujourd'hui autour de lui. On se console comme on peut.

Ainsi, lorsque le BIPR évoque au superlatif absolu la « réussite » du PCInt, il ne peut s'agir (à moins de se réfugier dans des spé­culations sur ce que sera le BIPR dans l'avenir) de sa capacité à jeter les bases or­ganisationnelles futures du parti mondial. Nous en sommes conduits à examiner un autre critère : le PCInt de 1945-46 (c'est-à-dire lorsqu'il adopte sa première plate­forme) a-t-il apporté des contributions de premier plan à l'élaboration du programme communiste?

Nous n'allons pas passer en revue ici l'en­semble des positions contenues dans cette plate-forme qui contient effectivement d'ex­cellentes choses. Nous n'allons évoquer que quelques points programmatiques, extrê­mement importants déjà à cette époque, sur lesquels on ne trouve pas dans la plate­forme une grande clarté. Il s'agit de la nature de l'URSS, de la nature des luttes dites de « libération nationale et coloniale » et de la question syndicale.

La plate-forme actuelle du BIPR est claire sur la nature capitaliste de la société ayant existé en Russie jusqu'en 1990, sur le rôle des syndicats comme instruments de la pré­servation de l'ordre bourgeois que le prolé­tariat ne peut en aucune façon « reconquérir » et sur la nature contre-révo­lutionnaire des luttes nationales. Cependant, cette clarté n'existait pas dans la plate-forme de 1945 où 1’URSS était encore considérée comme un « Etat prolétarien », où la classe ouvrière était appelée à soutenir certaines luttes nationales et coloniales et où les syn­dicats étaient encore considérés comme des organisations que le prolétariat pouvait « reconquérir », notamment grâce à la créa­tion, sous l'égide du PCInt, de minorités candidates à leur direction ([3]). A la même époque, la GCF avait déjà remis en cause la vieille analyse de la Gauche italienne sur la nature prolétarienne des syndicats et com­pris que la classe ouvrière ne pouvait plus, en aucune façon, reconquérir ces organes. De même, l'analyse sur la nature capitaliste de l'URSS avait déjà été élaborée au cours de la guerre par la Fraction italienne re­constituée autour du noyau de Marseille. Enfin, la nature contre-révolutionnaire des luttes  nationales, le fait qu'elles consti­tuaient de simples moments des affrontements impérialistes entre grandes puissan­ces, avait déjà été établi par la Fraction au cours des années 1930. C'est pour cela que nous maintenons aujourd'hui ce que la GCF disait déjà du PCInt en 1946 et qui fâche le BIPR quand il se plaint que « la GCF affirmait que le PCInt ne constituait pas une avancée par rapport à la vieille Fraction de la Gauche communiste qui était allée en exil  en France durant  la  dictature de Mussolini ». Sur le plan de la clarté programmatique, les faits parlent d'eux mêmes. ([4])

2)La lutte du parti ne peut viser directement à la scission des masses organisées dans les syndicats.

3)Le processus de reconstruction du syndicat, s'il ne peut se réaliser qu'à travers la conquête des organes dirigeants du syndicat, découle d'un pro­gramme d'encadrement des luttes de classe sous la direction du parti. »

Ainsi, on ne peut pas considérer que les positions programmatiques qui étaient celles du PCInt en 1945 fassent partie de sa «réussite» puisqu'une bonne parti d'entre elles a dû être révisée par la suite, notam­ment en 1952, lors du congrès qui a vu la scission de la tendance de Bordiga et encore ultérieurement. Si le BIPR nous permet de faire un peu d'ironie, nous pourrions dire que certaines de ses positions actuelles sont plus inspirées de celles de la GCF que de celles du PCInt de 1945. Alors où réside le « grand succès » de cette organisation ? Il ne reste plus que la force numérique et que l'impact qu'elle a eus à un moment donné de l'histoire.

Effectivement, le PCInt a compté, entre 1945 et 1947, près de 3000 membres et un nombre significatif d'ouvriers se reconnais­sait en lui. Est-ce à dire que cette organisa­tion a pu jouer un rôle significatif dans le cours des événements historiques et les in­fléchir dans le sens de la révolution proléta­rienne, même si celle-ci n'a pas eu lieu fina­lement. Evidemment, il est hors de question de reprocher au PCInt d'avoir failli à sa res­ponsabilité face à une situation révolution­naire car une telle situation n'existait pas en 1945. Mais c'est justement là où le bât blesse. Comme le dit l'article du BIPR, le PCInt misait « sur le fait que la combativité ouvrière ne resterait pas limitée au nord de l'Italie alors que la guerre approchait de sa fin ». En fait, le PCInt s'était constitué en 1943 sur la base du resurgissement des combats de classe dans le nord de l'Italie en misant sur le fait que ces combats étaient les premiers d'une nouvelle vague révolution­naire qui allait surgir de la guerre comme ce fut le cas au cours du premier conflit mondial. L'histoire s'est chargée par la suite de démentir une telle perspective. Mais en 1943, il était tout à fait légitime de la mettre en avant ([5]). Après tout, l'Internationale Communiste et la plupart des partis com­munistes, dont le parti italien, s'étaient for­més alors que la vague révolutionnaire commencée en 1917 était déjà sur le déclin après le tragique écrasement du prolétariat allemand en janvier 1919. Mais les révolu­tionnaires de l'époque n'en avaient pas en­core conscience (et c'est justement un des grands mérites de la Gauche italienne que d'avoir été un des premiers courants à cons­tater cette inversion du rapport de forces entre bourgeoisie et prolétariat). Cependant, lorsque s'est tenue la conférence de fin 1945-début 1946, la guerre était déjà termi­née et les réactions prolétariennes qu'elle avait engendrées dès 1943 avaient été étouf­fées dans l'oeuf grâce à une politique préventive systématique de la part de la bour­geoisie ([6]). Malgré cela, le PCInt n'a pas remis en cause sa politique antérieure (même si un certain nombre de voix se sont élevées dans la conférence pour constater le renforcement de l'emprise bourgeoise sur la classe ouvrière). Ce qui était une erreur tout à fait normale en 1943 l'était déjà beaucoup moins à la fin de 1945. Cependant, le PCInt a continué sur sa lancée et il ne remettra ja­mais plus en cause la validité de la forma­tion du parti en 1943.

Mais le plus grave pour le PCInt n'est pas dans l'erreur d'appréciation de la période historique et dans la difficulté à reconnaître cette erreur. Bien plus catastrophique a été la façon dont le PCInt s'est développé et les positions qu'il a été amené à prendre pour cela, notamment du fait qu'il a essayé de « s'adapter » aux illusions croissantes d'une classe ouvrière en recul.

La constitution du PCInt

Lors de sa formation en 1943, le PCInt se réclamait des positions politiques élaborées par la Fraction italienne de la Gauche com­muniste. D'ailleurs, si son principal anima­teur, Onorato Damen, un des dirigeants de la Gauche dans les années 20, était resté en Italie depuis 1924 (la plupart du temps dans les prisons mussoliniennes d'où les bouleversements de 1942-43 l'avaient tiré) ([7]), il comptait dans ses rangs un certain nombre de militants de la Fraction qui étaient ren­trés en Italie au début de la guerre. Et effec­tivement, dans les premiers numéros de Prometeo clandestin (qui reprend le nom traditionnel du journal de la Gauche, celui des années 1920 et celui de la Fraction italienne dans les années 1930) publiés à partir de novembre 1943, on trouve des dénoncia­tions très claires de la guerre impérialiste, de l'antifascisme et des mouvements « partisans » ([8]).   Cependant,   à  partir  de 1944 le PCI s’oriente vers une politique d’agitation en direction des groupes de partisans et diffuse, en juin, un manifeste qui incite à la « transformation des formations de parti­sans là où elles sont composées d'éléments prolétariens de saine conscience de classe, en organes d'autodéfense prolétarienne, prêtes à intervenir dans la lutte révolution­naire pour le pouvoir. » En août 1944, Prometeo n° 15 va plus loin dans les com­promissions : « Les éléments communistes croient sincèrement à la nécessité de lutte contre le nazi-fascisme et pensent, qu'une fois cet obstacle abattu, ils pourront mar­cher vers la conquête du pouvoir, en battant le capitalisme. » C'est la remise en vigueur de l'idée sur laquelle se sont appuyés tous ceux qui, au cours de la guerre d'Espagne, comme les anarchistes et les trotskistes, avaient appelé les prolétaires à «d'abord remporter la victoire sur le fascisme, ensuite faire la révolution ». C'est l'argument de ceux qui trahissent la cause du prolétariat pour se ranger derrière le drapeau d'un des camps impérialistes. Ce n'était pas le cas du PCInt car il restait fortement imprégné de la tradition de la Gauche du parti communiste d'Italie qui s'était distinguée, face à la montée du fascisme au début des années 1920, par son intransigeance de classe. Cela dit, de tels arguments dans la presse du PCInt permettent de mesurer l'ampleur des dérapages. Par ailleurs, suivant l'exemple de la minorité de la Fraction de 1936 qui avait rejoint les unités antifascistes du POUM en Espagne, un certain nombre de militants et de cadres du PCInt s'enrôlent dans les groupes partisans. Mais si la minorité avait rompu la discipline organisationnelle, il n'en est rien pour ces militants du PCInt : ils ne font qu'appliquer les consignes du Parti. ([9])

De toute évidence, la volonté de regrouper un maximum d'ouvriers dans ses rangs et autour de lui, à un moment où ces derniers succombent massivement aux sirènes des « partisans », conduit le PCInt à prendre des distances avec l'intransigeance qu'il avait af­fichée au départ contre l'antifascisme et les «bandes partisanes». Ce n'est pas là une «calomnie» du CCI prenant le relaie des « calomnies » de la GCF. Ce penchant à re­cruter de nouveaux militants sans trop se préoccuper de la fermeté de leurs convic­tions internationalistes a été relevée par le camarade Danielis, responsable de la fédé­ration de Turin en 1945 et ancien membre de la Fraction : « Une chose doit être claire pour tout le monde : le Parti a subi l'expé­rience grave d'un facile élargissement de son influence politique - non en profondeur (car difficile) mais en surface. Je dois faire part d'une expérience personnelle qui servi­ra de mise en garde face au danger d'une facile influence du Parti sur certaines cou­ches, de masses, conséquence automatique d'une non moins facile formation théorique des cadres... On devait donc penser qu'au­cun inscrit au Parti n'aurait accepté les di­rectives du »Comité de Libération Nationale ». Or, le 25 avril au matin [date de la "libération" de Turin] toute la Fédération de Turin était en armes pour participer au couronnement d'un massacre de 6 années, et quelques camarades de la province - encadrés militairement et disci­plinés - entraient à Turin pour participer à la chasse à l'homme... Le Parti n'existait pas ; il s'était volatilisé. » (Procès verbal du Congrès de Florence du PCInt, 6-9 mai 1948) De toute évidence, Danielis était aussi un « calomniateur » !

Sérieusement, si les mots ont un sens, la politique du PCInt qui lui a permis ses « grands succès » de 1945, n'était rien moins qu'opportuniste. En faut-il d'autres exem­ples ? On pourrait citer cette lettre du 10 février 1945 adressée par le «Comité d'agitation » du PCInt « aux comités d'agi­tation des partis à direction prolétarienne et des mouvements syndicaux d'entreprise pour donner à la lutte révolutionnaire du prolé­tariat une unité de directives et d'organisa­tion... Dans ce but, il est proposé un ras­semblement de ces divers comités pour met­tre au point un plan d'ensemble. » (Prometeo, avril 1945) ([10]). Les «partis à direction prolétarienne » dont il est question sont notamment le parti socialiste et le parti stalinien. Aussi surprenant que cela appa­raisse aujourd'hui, c'est la stricte vérité. Lorsque nous avons rappelé ces faits dans la Revue Internationale n° 32, le PCInt nous avait répondu : « Le document "Appel du Comité d'agitation du PCInt" contenu dans le numéro d'avril 45 fut-il une erreur? D'accord. Ce fut la dernière tentative de la Gauche italienne d'appliquer la tactique de "front unique à la base" préconisée par le PC d'Italie dans sa polémique avec l'IC dans les années 21-23. En tant que telle, nous la cataloguons dans les "péchés vé­niels" parce que nos camarades ont su l'éliminer tant sur un plan politique que théorique, avec une clarté qui aujourd'hui nous rend sûrs de nous face à quiconque. » (Battaglia Comunista n° 3, février 1983) A cela nous répondions : « On ne peut que rester admiratif devant la délicatesse et l'habileté avec lesquelles BC ménage son amour-propre. Si une proposition de front unique avec les bouchers staliniens et so­ciaux-démocrates n'est qu'un simple "péché véniel", qu'aurait dû faire le PCInt pour qu'on puisse parler d'erreur... Entrer au gouvernement ? » (Revue    internationale n°34) ([11]). En tout cas il est clair qu'en f!l944, la politique du PCInt représentait bien jun pas en arrière par rapport à celle de la l« vieille fraction ». Et quel pas ! La Fraction | avait depuis longtemps fait une critique en profondeur de la tactique du front unique et [elle ne se serait pas avisée, depuis 1935, de (qualifier le parti stalinien de « parti à direc­tion prolétarienne»; sans parler de la so­cial-démocratie dont la nature bourgeoise était reconnue depuis les années 1920.

Cette politique opportuniste du PCInt, nous la retrouvons dans « l'ouverture » et le man­que de rigueur dont il fait preuve à la fin de la guerre afin de s'élargir. Les ambiguïtés du PCInt formé dans le Nord du pays ne sont encore que peu de choses à côté de celles des groupes du Sud qui sont admis dans le Parti à la fin de la guerre, telle la «Frazione di sinistra dei comunisti e socialisti » consti­tuée à Naples, autour de Bordiga et Pistone, qui, jusqu'au début de 1945 pratique l'en­trisme dans le PCI stalinien dans l'espoir de le redresser et qui est particulièrement floue concernant la question de l'URSS. Le PCInt ouvre également ses portes à des éléments du POC (Parti Ouvrier Communiste) qui avait constitué pendant un certain temps la section italienne de la 4e internationale trotskiste.

Il faut rappeler aussi que Vercesi, qui durant la guerre estimait qu'il n'y avait rien à faire et qui, à la fin de celle-ci, avait participé à la « Coalizione Antifascista » de Bruxelles ([12]), s'intègre également dans le nouveau parti sans que celui-ci lui demande ne serait-ce que de condamner sa dérive an­tifasciste. Sur cet épisode, O. Damen, pour le PCInt, avait écrit au CCI, à l'automne 1976 : « Le Comité antifasciste de Bruxelles dans la personne de Vercesi, qui au moment de la constitution du PCInt pense devoir y adhérer, maintient ses propres positions bâtardes jusqu'au moment où le parti, ren­dant le tribut nécessaire à la clarté, se sé­pare des branches mortes du bordiguisme. » A cela nous répondions : « Qu'en termes galants ces choses là sont dites ! Il - Vercesi - pense devoir y adhérer ?! Et le Parti, qu'en pense-t-il ? Ou est-ce que le Parti est une société de bridge où adhère qui veut bien y penser ? » (Revue interna­tionale n° 8). Il faut noter que dans cette let­tre O. Damen avait la franchise de reconnaî­tre qu'en 1945 le parti n'avait pas encore « rendu le tribut nécessaire à la clarté » puisque ce n'est que plus tard (en fait en 1952) qu'il le fit. On peut prendre acte de cette affirmation qui contredit toutes les fa­bles sur la prétendue « grande clarté » ayant présidé à la fondation du PCInt puisque ce­lui-ci représentait, au dire du BIPR, « un pas en avant » par rapport à celle de la Fraction. ([13])

Le PCInt n'est pas non plus très regardant en ce qui concerne les membres de la minorité de la Fraction qui, en 1936, s'étaient enrôlés ans les milices antifascistes en Espagne et qui avaient rejoint l’Union Communiste([14]). Ces éléments peuvent intégrer le Parti sans faire la moindre criti­que de leurs errements passés. Sur cette question, O. Damen nous écrivait dans la même lettre : « En ce qui concerne les ca­marades qui pendant la période de la guerre d'Espagne décidèrent d'abandonner la Fraction de la Gauche italienne pour se lancer dans une aventure en dehors de toute position de classe, rappelons que les événe­ments d'Espagne, qui ne faisaient que con­firmer les positions de la Gauche, leur ont servi de leçon pour les faire rentrer de nou­veau dans le sillon de la gauche révolution­naire. » (Ibid.) A quoi nous répondions : « il n'a jamais plus été question de retour de ces militants à la Gauche Communiste, jusqu'au moment de la dissolution de la Fraction et l'intégration de ses militants dans le PCInt (fin 45). Il n'a jamais été question de "leçon ", ni de rejet de position, ni de con­damnation de leur participation à la guerre antifasciste d'Espagne de la part de ces ca­marades. » Si le BIPR estime qu'il s'agit là d'une nouvelle «calomnie » du CCI, qu'il nous indique les documents qui le prouvent. Et nous poursuivions : « C'est tout simplement l'euphorie et la confusion de la consti­tution du Parti "avec Bordiga" qui ont inci­té ces camarades... à le rejoindre... Le Parti en Italie ne leur a pas demandé de comptes, non pas par ignorance... mais parce que le moment n'était pas à "de vieilles querelles" ; la reconstitution du Parti effaçait tout. Ce parti qui n'était pas trop regardant sur Vagissement des partisans présents dans ses propres militants ne pouvait se montrer ri­goureux envers cette minorité pour son ac­tivité dans un passé déjà lointain et lui ou­vrait "naturellement" ses portes... »

En fait, la seule organisation qui ne trouve pas grâce aux yeux du PCInt et avec qui elle ne veut pas avoir de rapports est la GCF, justement parce que celle-ci continue de s'appuyer sur la même rigueur et la même intransigeance qui avaient caractérisé la Fraction durant les années 1930. Et c'est vrai que la Fraction de cette période n'aurait pu que condamner le bric à brac sur lequel s'est constitué le PCInt, un bric à brac tout à fait semblable à celui pratiqué alors par le trotskisme et contre lequel la Fraction n'avait pas de mots assez durs.

Dans les années 1920, la Gauche commu­niste s'était opposée à l'orientation opportu­niste prise par l'Internationale Communiste à partir de son troisième congrès consistant notamment à vouloir « aller aux masses », à un moment où la vague révolutionnaire re­fluait, en faisant entrer dans ses rangs les courants centristes issus des partis socialis­tes (les Indépendants en Allemagne, les « Terzini » en Italie, Cachin-Frossard en France, etc.) et en lançant la politique de « Front unique » avec les PS. A la méthode du « rassemblement large » employée par 1’IC pour constituer les partis communistes, Bordiga et la Gauche opposaient la méthode de la « sélection » basée sur la rigueur et [l'intransigeance dans la défense des principes. Cette politique de 11C avait eu des con­séquences tragiques avec l'isolement, voire l'exclusion, de la Gauche et l'envahissement du parti par les éléments opportunistes qui allaient constituer les meilleurs vecteurs de la dégénérescence de 1’IC et de ses partis.

Au début des années 1930, la Gauche ita­lienne, fidèle à sa politique des années 20, avait bataillé au sein de l'opposition de Gauche internationale pour imposer cette I même rigueur face à la politique opportu­niste de Trotsky pour qui l'acceptation des quatre premiers congrès de l’IC et surtout de sa propre politique manoeuvrière étaient des critères bien plus importants de regroupe­ment que les combats menés dans 1’IC contre sa dégénérescence. Avec cette politique, les éléments les plus sains qui tentaient de construire un courant international de la Gauche communiste avaient été soit corrom­pus, soit découragés, soit condamnés à l'isolement. Bâti sur des fondations aussi fragiles, le courant trotskiste avait connu crise sur crise avant que de passer avec ar­mes et bagages dans le camp bourgeois au cours de la seconde guerre mondiale. La politique intransigeante de la Fraction lui avait valu, pour sa part, d'être exclue de l'Opposition internationale en 1933 alors que Trotsky s'appuyait sur une fantomatique « Nouvelle Opposition Italienne » constituée d'éléments qui, à la tête du PCI encore en 1930, avaient voté pour l'exclusion de Bordiga de celui-ci.

En 1945, soucieux de rassembler le maxi­mum d'effectifs, le PCInt qui se réclame de la Gauche, reprend à son compte non pas la politique de cette dernière face à 1’IC et face au trotskisme mais la politique que la Gauche avait justement combattue : ras­semblement « large » basé sur les ambiguï­tés programmatiques, regroupement - sans leur demander de comptes - de militants et de «personnalités»([15]) qui avaient combattu les positions de la Fraction lors de la guerre d'Espagne ou au cours de la guerre mondiale, politique opportuniste flattant les illusions des ouvriers sur les partisans et sur les partis passés à l'ennemi, etc. Et pour que la ressemblance soit la plus complète pos­sible, exclusion de la Gauche communiste internationale du courant, la GCF, qui re­vendiquait la plus grande fidélité au combat de la Fraction, en même temps qu'on ne voulait reconnaître comme seul groupe re­présentant la Gauche communiste en France que la FFGC-bis. Faut-il rappeler que celle-ci était constituée de trois jeunes éléments ayant scissionné de la GCF en mai 1945, de membres de l'ex-minorité de la Fraction ex­clue pendant la guerre d'Espagne et de membres de l'ex-Union Communiste qui s'était laissé aller à l'antifascisme au même moment ([16]) ? N'y a-t-il pas là une certaine similitude avec la politique de Trotsky à l'égard de la Fraction et de la NOI ?

Marx a écrit que « si l'histoire se répète, la première fois c'est comme tragédie et la deuxième fois comme farce ». Il y a un peu de cela dans l'épisode peu glorieux de la formation du PCInt. Malheureusement, la suite des événements allait montrer que cette répétition par le PCInt en 1945 de la politique combattue par la Gauche dans les années 1920 et dans les années 1930 a eu des conséquences assez dramatiques.

Les conséquences de la démarche opportuniste du PCInt

Lorsqu'on lit le procès verbal de la confé­rence du PCInt de la fin 1945-début 1946, on est frappé par l'hétérogénéité qui y règne.

Sur l'analyse de la période historique, qui constitue une question essentielle, les prin­cipaux dirigeants s'opposent. Damen conti­nue de défendre la « position officielle » :

« Le nouveau cours de l'histoire de la lutte du prolétariat va s'ouvrir. Il revient à notre parti la tâche d'orienter cette lutte dans un sens qui permette, à la prochaine et inévi­table crise, que la guerre et ses artisans soient détruits à temps et définitivement par la révolution prolétarienne » (« Rapport sur la situation générale et les perspectives », page 12)

Mais certaines voix constatent, sans le dire ouvertement, que les conditions ne sont pas propices à la formation du parti :

« ... ce qui domine aujourd'hui, c'est l'idéo­logie jusqu'au-boutiste du CLN et du mou­vement partisan, et c'est pour cela même qu'il n'existe pas les conditions pour l'affir­mation victorieuse de la classe proléta­rienne. Par suite, on ne peut pas qualifier le moment actuel autrement que comme réac­tionnaire. » (Vercesi, « Le parti et les pro­blèmes internationaux », page 14)

« En concluant ce bilan politique, il est né­cessaire de se demander si nous devons aller de l'avant en suivant une politique d'élargis­sement de notre influence, ou bien si la si­tuation nous impose avant tout (dans une atmosphère encore empoisonnée) de sauve­garder les bases fondamentales de notre dé­limitation politique et idéologique, de ren­forcer idéologiquement les cadres, de les immuniser contre les bacilles qu'on respire dans l'ambiance actuelle et de les préparer ainsi aux nouvelles positions politiques qui se présenteront demain. A mon avis, c'est dans cette dernière direction que l'activité du parti doit être orientée dans tous les do­maines. » (Maffi, «Relation politique-organisationnelle pour l'Italie septentrio­nale », page 7)

En d'autres termes, Maffi préconise le déve­loppement d'un travail classique de fraction.

Sur la question parlementaire, on constate la même hétérogénéité :

« C'est pourquoi nous utiliserons, en régime démocratique, toutes les concessions que l'on nous fera, dans la mesure où cette utili­sation ne lésera pas les intérêts de la lutte révolutionnaire. Nous restons irréductible­ment antiparlementaires ; mais le sens du concret qui anime notre politique nous fera repousser toute position abstentionniste dé­terminée à priori. » (O. Damen, Ibid. page 12.)

« Maffi, reprenant les conclusions auxquel­les le parti est arrivé, se demande si le pro­blème de l'abstentionnisme électoral doit être posé dans son ancienne forme (participer ou non aux élections, selon que la situation va ou non vers l'explosion révo­lutionnaire) ou si, au contraire, dans une ambiance corrompue par les illusions élec­torales, il ne conviendrait pas de prendre une position nettement anti-électorale, même au prix de l'isolement. Ne pas s'accrocher aux concessions que nous fait la bourgeoisie (concessions qui ne sont pas un acte de faiblesse mais de force de sa part) mais au processus réel de la lutte de classe et à notre tradition de gauche. » (Ibid. page 12)

Faut-il rappeler ici que la Gauche de Bordiga dans le parti socialiste italien s'était fait connaître au cours de la première guerre mondiale comme «Fraction abstention­niste » ?

De même, sur la question syndicale le rap­porteur, Luciano Stefanini, affirme, contre la position qui sera finalement adoptée :

« La ligne politique du Parti, face au pro­blème syndical, n'est pas encore suffisam­ment claire. D'un côté on reconnaît la dé­pendance des syndicats vis-à-vis de l'Etat' capitaliste ; de l'autre côté, on invite les ou­vriers à lutter dans leur sein et à les con­quérir de l'intérieur pour les porter sur une position de classe. Mais cette possibilité est exclue par l'évolution capitaliste que nous avons mentionnée plus haut... le syndicat actuel ne pourra pas changer sa physiono­mie d'organe d'Etat... Le mot d'ordre de nouvelles organisations de masse n'est pas actuel, mais le Parti a le devoir de prévoir quel sera le cours des événements et d'indi­quer à partir d'aujourd'hui aux travailleurs quels seront les organismes qui, surgissant de l'évolution des situations, s'imposeront comme le guide unitaire du prolétariat sous la direction du parti. La prétention d'obtenir des positions de commande dans les actuels organismes syndicaux en vue de les trans­former doit être définitivement liquidée. » (pages 18-19)

Au lendemain de cette conférence, la GCF pouvait écrire :

« Le nouveau parti n'est pas une unité poli­tique mais un conglomérat, une addition de courants et de tendances qui ne manqueront pas de se manifester et de se heurter. L'armistice actuel ne peut être que très provisoire. L'élimination de l'un ou de l'au­tre courant est inévitable. Tôt ou tard la dé­finition politique et organisationnelle s'im­posera. » {Internationalisme n° 7, février 1946)

Après une période de recrutement intense, cette délimitation commence à se produire. Dès la fin 1946, le trouble que provoque dans le PCInt sa participation aux élections (beaucoup de militants ont en tête la tradi­tion abstentionniste de la Gauche) conduit la direction du Parti à faire dans la presse une mise au point intitulée « Notre force » et qui en appelle à la discipline. Après l'euphorie de la conférence de Turin, beaucoup de mili­tants découragés quittent le Parti sur la pointe des pieds. Un certain nombre d'élé­ments rompt pour participer à la formation du POI trotskiste, preuve qu'il n'avait pas sa place dans une organisation de la Gauche communiste. Beaucoup de militants sont exclus sans que les divergences apparaissent clairement, du moins dans la presse publi­que du Parti. Une des principales fédérations fait scission pour constituer la « Fédération autonome de Turin ». En 1948, lors du Congrès de Florence, le Parti a déjà perdu la moitié de ses membres et sa presse la moitié de ses lecteurs. Quant à « l'armistice » de 1946, il s'est transformé en «paix armée» que les dirigeants essayent de ne pas troubler en escamotant les princi­pales divergences. C'est ainsi que Maffi af­firme qu'il s'est « abstenu de traiter tel pro­blème » parce que «je savais que cette dis­cussion aurait pu empoisonner le Parti ». Cela n'empêche pas, cependant, le Congrès de remettre radicalement en cause la posi­tion sur les syndicats adoptée deux ans et demi auparavant (pourtant la position de 1945 était sensée représenter la plus grande clarté !). Cette paix armée va finalement dé­boucher sur l'affrontement (notamment après l'entrée de Bordiga dans le Parti en 1949) qui conduira à la scission de 1952 entre la tendance animée par Damen et celle animée par Bordiga et Maffi laquelle sera à l'origine du courant « Programma Comunista».

Quand aux « organisations soeurs » sur les­quelles le PCInt comptait pour constituer un Bureau international de la Gauche commu­niste, leur sort est encore moins enviable : la Fraction belge cesse de publier L'Internationaliste en 1949 et disparaît peu après ; la Fraction française-bis connaît au même moment une éclipse de deux ans, avec le départ de la plupart de ses membres, avant de réapparaître comme Groupe fran­çais de la Gauche communiste internationale qui se rattachera au courant «bordiguiste »([17])

La «plus grande réussite depuis la révolu­tion russe » a donc été de courte durée. Et lorsque le BIPR, pour appuyer son argumen­tation sur cette « réussite », nous dit que le PCInt « malgré un demi siècle de domina­tion capitaliste par la suite, continue à exis­ter et s'accroît aujourd'hui », il oublie de préciser que le PCInt actuel, en termes d'ef­fectifs et d'audience dans la classe ouvrière, n'a plus grand chose à voir avec ce qu'il était au sortir de la dernière guerre. Sans s'appe­santir sur des comparaisons, on peut consi­dérer que l'importance actuelle de cette organisation est sensiblement la même que celle de l'héritière directe de la « minuscule GCF », la section en France du CCI. Et nous voulons bien croire que le PCInt « s'accroît aujourd'hui ». Le CCI a également constaté au cours de la dernière période un intérêt plus grand pour les positions de la Gauche communiste ce qui s'est traduit notamment par un certain nombre de nouvelles adhé­sions. Cela dit, nous ne pensons pas que l'accroissement actuel des forces du PCInt lui permettra de sitôt de retrouver ses ef­fectifs de 1945-46.

Ainsi cette grande « réussite » s'est achevée de façon assez peu glorieuse en une organi­sation qui, tout en continuant à se dénommer « parti », est contrainte de jouer le rôle d'une fraction. Ce qui est plus grave, c'est qu'au­jourd'hui le BIPR ne tire pas les enseigne­ments de cette expérience et surtout ne re­met pas en cause la méthode opportuniste qui était une des raisons des « glorieux suc­cès » de 1945 préfigurant les «insuccès» qui allaient suivre ([18]).

Cette attitude non-critique envers les erre­ments opportunistes du PCInt à ses origines peut nous faire craindre que le BIPR, lors­que le mouvement de la classe sera plus dé­veloppé qu'aujourd'hui, soit tenté de recourir aux mêmes expédients opportunistes que nous avons signalés. Dès à présent, le fait que le BIPR retienne comme principal «critère de réussite » d'une organisation prolétarienne le nombre de membres et l'im­pact qu'elle a pu avoir à un moment donné, en laissant de côté sa rigueur programmati­que et sa capacité à jeter les bases d'une travail au long terme met en évidence l'approche immédiatiste qui est le sienne sur la (question d'organisation. Et nous savons que l'immédiatisme constitue l'antichambre de l'opportunisme. On peut également signaler d'autres conséquences fâcheuses, plus im­médiates encore, de l'incapacité du PCInt de faire la critique de ses origines.

En premier lieu, le fait que le PCInt ait maintenu après 1945-46 (quand il est deve­nu évident que la contre-révolution continuait à imposer sa chape de plomb) la thèse de la validité de la fondation du parti l'a conduit à réviser radicalement toute la con­ception de la Fraction italienne sur les rap­ports entre Parti et Fraction. Pour le PCInt, désormais, la formation du Parti peut inter­venir à tout moment, indépendamment du rapport de forces entre prolétariat et bour­geoisie ([19]). C'est la position des trotskistes, pas de la Gauche italienne qui a toujours considéré que le Parti ne pourrait se former que lors d'une reprise historique des combats de classe. Mais en même temps, cette re­mise en cause s'accompagne de la remise en cause qu'il puisse exister des cours histori­ques déterminés et antagoniques : cours vers les affrontements de classe décisifs ou cours vers la guerre mondiale. Pour le BIPR ces deux cours peuvent être parallèles, ne pas s'exclure mutuellement ce qui l'a conduit à une incapacité notoire d'analyser la période historique présente comme on l'a vu dans notre article « La CWO et le cours histori­que, une accumulation de contradictions » paru dans la Revue Internationale n° 89. C'est pour cela que nous écrivions dans la première partie du présent article (Revue Internationale n° 90) : «... à y regarder de plus près, l'incapacité actuelle du BIPR à fournir une analyse sur le cours historique trouve en bonne partie ses origines dans des erreurs politiques concernant la question d'organisation, et plus particulièrement sur la question des rapports entre fraction et parti. »

A la question pourquoi les héritiers de la « minuscule GCF » ont-ils réussi là où ceux du glorieux parti de 1943-45 ont échoué, c'est-à-dire à constituer une véritable organi­sation internationale, nous proposons à la réflexion du BIPR la réponse suivante : parce la GCF, et le CCI à sa suite, sont res­tés fidèles à la démarche qui avait permis à la Fraction de constituer au moment de la débâcle de l’IC le principal courant, et le plus fécond, de la Gauche communiste :

- la rigueur programmatique comme fonde­ment de la constitution d'une organisation rejetant tout opportunisme, toute précipi­tation, toute politique de « recrutement » sur des bases floues ;

- une claire vision de la notion de Fraction et des liens de cette dernière avec le Parti ;

- la capacité à identifier correctement la na­ture du cours historique.

Le plus grand succès depuis la mort de 1’IC (et non depuis la révolution russe) ce n'est pas le PCInt qui l'a remporté mais bien la Fraction. Non pas en termes numériques mais en termes de sa capacité de préparer, au delà de sa propre disparition, les bases sur lesquelles pourra demain se constituer le Parti mondial.

En principe le PCint (et à sa suite le BIPR) se présente comme héritier politique de la Fraction italienne. Nous avons mis en évi­dence dans cet article combien, lors de sa constitution, cette organisation s'était éloi­gnée de la tradition et des positions de la Fraction. Depuis, le PCint a clarifié toute une série de questions programmatiques, ce que nous considérons comme extrêmement positif. Toutefois il nous semble que le PCint ne pourra apporter sa pleine contribu­tion à la constitution du futur parti mondial que s'il met en accord ses déclarations et ses actes, c'est-à-dire s'il se réapproprie vérita­blement la tradition et la démarche politi­ques de la Fraction italienne. Et cela sup­pose en premier lieu qu'il soit capable de faire une critique sérieuse de l'expérience de la constitution du PCint en 1943-45 au lieu d'en faire le panégyrique et de la prendre comme exemple.

Fabienne


[1] Nous supposons que, emporté par son enthousi­asme, l'auteur de l'article a été victime d'un glisse­ment de plume et qu'il voulait dire « depuis la fin de la vague révolutionnaire du premier après guerre et de l'Internationale Communiste ». En revanche, si ce qui est écrit traduit bien sa pensée, on peut se poser des questions sur sa connaissance de l'histoire et sur son sens des réalités : n'a-t-il jamais entendu parler, entre autres exemples, du Parti Communiste d'Italie qui, au début des années 1920, avait un im­pact autrement plus important que celui du PCInt en 1945 en même temps qu'il se trouvait à l'avant-garde de l'ensemble de l'Internationale sur toute une série de questions politiques ? En tout cas, pour la suite de notre article, nous préférons nous baser sur la pre­mière hypothèse : polémiquer contre des absurdités n'est d'aucun intérêt.

[2] Notons qu'au cours de cette même période, le CCI s'est élargi de trois nouvelles sections territoriales : en Suisse et dans deux pays de la périphérie du capi­talisme, le Mexique et l'Inde, qui font l'objet d'un intérêt tout particulier de la part du BIPR (voir no­tamment à ce sujet l'adoption par le 6e Congrès du PCInt, en avril 1997, de « Thèses sur la tactique communiste dans les pays de la périphérie capital­iste »).

[3] Voici comment était formulée la politique du PCInt à l'égard des syndicats : « Le contenu sub­stantiel du point 12 delà plate-forme du parti peut être concrétisé dans les points suivants : 1) Le parti aspire à la reconstruction de la CGL au travers de la lutte directe du prolétariat contre le patronat dans des mouvements de classe partiels et généraux.

[4] Le PCInt d'aujourd'hui est bien embarrassé par cette plate-forme de 1945. Aussi quand il a republié, en 1974, ce document en même temps que le « Schéma de Programme » rédigé en 1944 par le groupe de Damen, a-t-il pris soin d'en faire une cri­tique en règle en l'opposant au « Schéma de pro­gramme » pour lequel il n'a pas de mots assez élogieux. Dans la présentation on peut lire : « En 1945, le Comité Central reçoit un projet de Plate-forme politique du camarade Bordiga qui, nous le soulignons, n'était pas inscrit au parti. Le docu­ment dont l'acceptation fut demandée en termes d'ultimatum, est reconnu comme incompatible avec les fermes prises de position adoptées désor­mais par le Parti sur les problèmes les plus impor­tants et, malgré les modifications apportées, le document a toujours été considéré comme une contribution au débat et non comme une plate­forme défait (...) Le CC ne pouvait, comme on l'a vu, accepter le document que comme une contribu­tion tout à fait personnelle pour le débat du con­grès futur qui, reporté en 1948, mettra en évidence des positions très différentes. » Il aurait fallu préciser PAR QUI ce document était considéré comme « une contribution au débat ». Probablement par le camarade Damen et quelques autres militants. Mais ils ont conservé pour eux leurs impressions car la Conférence de 1945-46, c'est-à-dire la représenta­tion de l'ensemble du Parti, a pris une tout autre po­sition. Ce document a été adopté à l'unanimité comme plate-forme du PCInt, servant de base d'adhésion et de constitution d'un Bureau interna­tional de la Gauche communiste. En revanche, c'est le « Schéma de Programme » qui a été renvoyé à la discussion pour le prochain congrès. Et si les ca­marades du BIPR pensent encore une fois que nous « mentons » et que nous « calomnions », qu'ils se rapportent alors au procès verbal de la Conférence de Turin de la fin 1945. Sil y a mensonge, c'est dans la façon dont le PCInt présentait en 1974 sa « version » des choses. En fait, le PCInt est tellement peu fier de certains aspects de sa propre histoire qu'il éprouve le besoin de les enjoliver un peu. Cela dit, on peut se demander pourquoi le PCInt a accepté de se soumettre à un « ultimatum » de qui que ce soit, et particulièrement de quelqu'un qui n'était même pas membre du Parti.

[5] Comme on l'a vu dans la première partie de cet article, la Fraction italienne avait considéré, à sa conférence d'août 1943, qu' «avec le nouveau cours qui s'est ouvert avec les événements d'août en Italie, le cours de la transformation de la Fraction en parti s'est ouvert ». La GCF, à sa fon­dation en 1944, avait repris la même analyse.

[6] Nous avons à de nombreuses reprises mis en évi­dence dans notre presse en quoi consistait cette poli­tique systématique de la bourgeoisie, comment cette classe, ayant tiré les leçons de la première guerre, s'est partagée systématiquement le travail, laissant le soin aux pays vaincus de faire le « sale travail » (répression anti-ouvrière dans le Nord de l'Italie, écrasement de l'insurrection de Varsovie, etc.) en même temps que les vainqueurs bombardaient systématiquement les concentrations ouvrières d'Allemagne, se chargeaient ensuite de faire la police chez les vaincus en occupant tout le pays et en gar­dant pendant plusieurs années les prisonniers de guerre.

[7] La GCF et le CCI ont souvent critiqué les posi­tions programmatiques défendues par Damen ainsi que sa démarche politique. Cela ne retire rien à l'estime qu'on peut avoir pour la profondeur de ses convictions communistes, son énergie militante et son grand courage.

[8] Ouvriers ! Au mot d'ordre de guerre nation­ale, qui arme les prolétaires italiens contre des prolétaires allemands et anglais, opposez le mot d'ordre de la révolution communiste, qui unit par-delà les frontières les ouvriers du monde entier contre leur ennemi commun : le capitalisme. » {Prometeo n° 1, 1er novembre 1943) «A l'appel du centrisme [c'est ainsi que la Gauche italienne quali­fiait le stalinisme] de rejoindre les bandes partisanes, on doit répondre par la présence dans les usines d'où sortira la violence de classe qui détruira les centres vitaux de l'Etat capitaliste » (Prometeo du 4 mars 1944)

[9] Pour plus d'éléments sur la question de l'attitude du PCInt envers les partisans voir <r Les ambiguïtés sur les "partisans" dans la constitution du Parti Communiste Internationaliste en Italie » dans la Revue Internationale n° 8.

[10] Nous avons publié dans la Revue internationale n°32 le texte complet de cet appel ainsi que nos commentaires à son propos.

[11] Il faut préciser que dans la lettre envoyée par le PCInt au PS en réponse à celle de ce dernier suite à l'appel, le PCInt s'adressait aux canailles social-démocrate en les appelant « chers camarades ». Ce n'était pas la meilleure façon de démasquer aux yeux des ouvriers les crimes commis contre le prolétariat par ces partis depuis la première guerre mondiale et la vague révolutionnaire qui l'a suivie. C'était par contre un excellent moyen de flatter les illusions des ouvriers qui les suivaient encore.

[12] Voir à ce propos la première partie de cet article dans la Revue Internationale n° 90.

[13] Sur ce sujet, il vaut la peine de donner d'autres citations du PCInt : « Les positions exprimées par le camarade Perrone (Vercesi) à la Conférence de Turin (1946) (...) étaient de libres manifestations d'une expérience toute personnelle et avec une perspective politique fantaisiste à laquelle il n'est pas licite de se référer pour formuler des critiques à la formation du PCInt » {Prometeo n° 18, 1972) L'ennui c'est que ces positions étaient exprimées dans le rapport sur « Le Parti et les problèmes interna­tionaux » présenté à la Conférence par le Comité central dont Vercesi faisait partie. Le jugement des militants de 1972 est vraiment bien sévère pour leur Parti en 1945-46, un Parti dont l'Organe central présente un rapport dans lequel on peut dire n'importe quoi. Nous supposons qu'après cet article de 1972 son auteur s'est fait sérieusement répriman­der pour avoir ainsi « calomnié » le PCInt de 1945 au lieu de reprendre la conclusion que O. Damen avait apportée à la discussion sur ce rapport : « // n'y a pas de divergences mais des sensibilités particu­lières qui permettent une clarification organique des problèmes » (Procès-verbal, page 16) Il est vrai que le même Damen a découvert plus tard que les « sensibilités particulières » étaient en fait des « positions bâtardes » et que la « clarification or­ganique » consistait à « se séparer des branches mortes ». En tout cas, vive la clarté de 1945 !

[14] Sur la minorité de 1936 dans la Fraction, voir la première partie de cet article dans la Revue Internationale n° 90

[15] Il est clair que l'une des raisons pour laquelle le PCInt de 1945 accepte d'intégrer Vercesi sans lui demander de comptes et de se faire «forcer la main » par Bordiga sur la question de la plate-forme c'est qu'il compte sur le prestige de ces deux dirigeants « historiques » pour attirer à lui un maxi­mum d'ouvriers et de militants. L'hostilité de Bordiga aurait privé le PCInt des groupes et éléments du Sud de l'Italie ; celle de Vercesi l'aurait coupé de la Fraction belge et de la FFGC-bis.

[16] Sur cet épisode, voir la première partie de notre article.

[17] On peut donc constater que la «minuscule GCF », qui avait été traitée par le mépris et tenue soigneusement à l'écart par les autres groupes, a survécu malgré tout plus longtemps que la Fraction belge et que la FFGC-bis. Jusqu'à sa disparition en 1952, elle publiera 46 numéros d'Internationalisme qui constituent un patrimoine inestimable sur lequel s'est bâti le CCI.

[18] C'est vrai que la méthode opportuniste n'est pas seule à expliquer l'impact qu'a pu avoir le PCInt en 1945. En fait, il existe à cet impact deux causes fon­damentales :

- l'Italie est le seul pays où nous ayons assisté à un réel et puissant mouvement de la classe ouvrière au cours de la guerre impérialiste et contre elle ;

- la Gauche communiste, du fait qu'elle avait assumé la direction du Parti jusqu'en 1925, que Bordiga ait été le principal fondateur de ce parti, jouissait auprès des ouvriers d'Italie d'un prestige incompa­rablement plus important que dans les autres pays.

A contrario, une des causes de la faiblesse numéri­que de la GCF est justement le fait qu'il n'y avait pas en France de tradition de la Gauche communiste dans la classe ouvrière et que celle-ci avait été inca­pable de surgir au cours de la guerre mondiale. Il y a aussi le fait que la GCF s'est interdit toute attitude opportuniste à l'égard des illusions des ouvriers en­vers la « Libération » et les « partisans ». En cela elle a suivi l'exemple de la Fraction en 1936 face à la guerre d'Espagne ce qui a conduit celle-ci à l'isolement qu'elle même constatait dans Bilan n° 36.

[19] Sur cette question, voir notamment notre article « Le rapport Fraction-Parti dans la tradition marx­iste », Revue Internationale n° 59.