1917 : la révolution russe : les « thèses d'avril », phare de la révolution prolétarienne

Dans la série Russie 1917

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Rien ne rend plus enragée une classe exploi­teuse qu'un soulèvement des exploités. Les révoltes des esclaves dans l'empire romain, des paysans sous le féodalisme ont toujours été réprimées avec la plus révoltante des cruautés. Toutefois, la rébellion de la classe ouvrière contre le capitalisme est un affront encore plus grand contre la classe dominante de ce système puisqu'elle porte clairement sur son drapeau la perspective d'une nou­velle société, une société communiste qui correspond vraiment à une possibilité et à une nécessité historiques. Par conséquent, pour la classe capitaliste, il ne suffit pas seulement de réprimer les tentatives révolu­tionnaires de la classe ouvrière, de les noyer dans le sang, même si la contre-révolution capitaliste est certainement la plus sanglante dans l'histoire. Il est aussi nécessaire de ri­diculiser l'idée que la classe ouvrière est la classe porteuse d'un nouvel ordre social, de montrer la totale futilité du projet commu­niste. Pour cela, il lui est nécessaire de dis­poser d'un arsenal de mensonges et de dis­torsions parallèlement à l'arsenal des armes matérielles. De là la nécessité qu'a eue le capital d'entretenir, pendant la plus grande partie du 20e siècle, le plus grand mensonge de l'histoire : le mensonge selon lequel le stalinisme est du communisme.

L'effondrement du bloc de l'Est en 1989, et de l'URSS deux ans plus tard, bien que pri­vant la bourgeoisie de « l'exemple » vivant de ce mensonge, l'a en fait grandement ren­forcé en permettant à la classe dominante de déclencher une gigantesque campagne sur l'échec manifeste du communisme, du mar­xisme et même sur l'obsolescence de l'idée même de lutte de classe. Les effets profon­dément désastreux de cette campagne sur la conscience du prolétariat mondial ont été examinés à plusieurs reprises dans les co­lonnes de cette Revue internationale, aussi nous ne développerons pas davantage ici sur ce point. Même si l'impact de ces campagnes a diminué au cours des dernières années - en particulier à cause des promesses de la bourgeoisie sur le « nouvel ordre mondial » de paix et de prospérité qui était supposé suivre la mort du stalinisme, et qui se sont révélées n'être que des foutaises -, il est important de souligner qu'elles sont tellement fondamen­tales pour l'appareil de contrôle idéologique de la bourgeoisie que celle-ci ne négligera aucune occasion pour leur donner une nou­velle vie et une nouvelle influence. Nous sommes maintenant entrés dans l'année du 80e anniversaire de la révolution russe et il n'y a aucun doute que nous allons entendre de nouveaux mensonges sur le sujet. Et une chose est certaine : la haine et le mépris de la bourgeoisie pour la révolution proléta­rienne qui a commencé en Russie en 1917, ses efforts pour déformer et dénaturer sa mémoire porteront surtout sur l'organisation politique qui a incarné l'esprit du vaste mouvement insurrectionnel, le parti bolche­vik. Cela ne devrait pas nous surprendre : depuis l'époque de la Ligue des communis­tes et de la Première internationale, la bour­geoisie a toujours voulu « pardonner » à la majorité des pauvres ouvriers d'avoir été du­pés par les complots et les machinations des minorités révolutionnaires et ces dernières sont invariablement vues comme l'incarna­tion du mal. Et pour le capital, aucune de ces organisations n'a été aussi néfaste que les bolcheviks ; ceux-ci ont réussi à « fourvoyer » les simples ouvriers plus lon­guement et plus loin que n'importe quel au­tre parti révolutionnaire dans l'histoire.

Ce n'est pas ici le lieu d'aborder tous les der­niers livres, articles et documents qui sont actuellement dédiés à la révolution russe. Il suffit de dire que ceux qui reçoivent le plus de publicité - par exemple The Unknown Lenin : from the Soviet Archives (Lénine in­connu : les Archives Soviétiques) et Le vrai Lénine de l'ancien archiviste du KGB Volkogonov qui prétend avoir accès aux fi­chiers les plus inaccessibles jusqu'ici depuis 1917 – ont un objet bien précis : montrer que Lénine et les bolcheviks étaient une bande de fanatiques assoiffés de pouvoir qui ont fait tout ce qu'ils ont pu pour usurper les acquis démocratiques de la révolution de fé­vrier 1917 et plonger la Russie et le monde dans une des expériences les plus désastreu­ses de l'histoire. Naturellement, ces mes­sieurs « prouvent » avec une attention mi­nutieuse et détaillée comment la terreur sta­linienne était simplement la continuation et l'accomplissement de la terreur léniniste. Le sous-titre de l'édition allemande du travail de Volkogonov sur Lénine, « Utopie et Terreur », résume très bien l'approche de la bourgeoisie : l'idée que la révolution a dégé­néré dans la terreur du fait précisément qu'elle a essayé d'imposer un idéal utopique, le communisme, qui est vraiment antithéti­que avec la nature humaine.

Un élément important dans cette entreprise anti-bolchevik est l'idée que le bolchevisme, avec tout son discours sur le marxisme et la révolution mondiale, était surtout l'expres­sion de l'état arriéré de la Russie. La ren­gaine n'est pas nouvelle : c'était un des thè­mes favoris du « renégat Kautsky » après l'insurrection d'Octobre. Mais il a ultérieu­rement pris une respectabilité académique considérable. Une des meilleures études sur les dirigeants de la révolution Russe – Three Who Made a Revolution (Trois qui ont fait une Révolution) de Bertram Wolfe – écrite dans les années1950, développe cette idée avec une attention particulière pour Lénine. Dans cette vision, la position de Lénine sur l'organisation politique prolétarienne comme un corps « restreint » composé de révolu­tionnaires convaincus, doit plus aux concep­tions conspiratrices et secrètes des « narodnikis » et de Bakounine qu'à Marx. De tels historiens mettent souvent cela en opposition avec les conceptions plus « sophistiquées », plus « européennes » et plus « démocratiques » des mencheviks. Et bien sûr, puisque la forme de l'organisation révolutionnaire est étroitement rattachée à la forme de la révolution elle-même, l'organi­sation démocratique menchevik nous aurait donné une Russie démocratique alors que la forme dictatoriale bolchevik nous a donné une Russie dictatoriale.

Ce ne sont pas seulement les porte-parole officiels de la bourgeoisie qui colportent de telles idées. Celles-ci sont aussi vendues, dans un emballage légèrement différent, par des anarchistes de toutes sortes qui sont des spécialistes de l'approche « on-vous-l'avez-bien-dit » sur la révolution russe. « On sa­vait depuis le début que le bolchevisme était mauvais et qu'il se terminerait par des pleurs - tous ces discours sur le parti, l'Etat transitoire et la dictature du prolétariat ne pouvaient mener qu'à cela. » Mais l'anar­chisme a l'habitude de se renouveler perpé­tuellement et il peut être beaucoup plus subtil que cela. Un bon exemple en est le genre d'arguments mis en circulation par une espèce parasitaire d'anarchisme qui s'appelle (entre autres choses) la « London Psychogeographical Society ». La LPA a chaleureusement adhéré à l'argument du CCI selon lequel le bakouninisme, avec tous ses discours sur la liberté et l'égalité, ses criti­ques de « l'autoritarisme » marxiste, était en fait basé sur une vision profondément hiérarchique et même ésotérique étroitement liée à la franc-maçonnerie. Cependant pour la LPA, ceci n'est que le hors-d'oeuvre. Le plat principal est que la conception bolche­vik de l'organisation est la vraie continuation du bakouninisme et donc de la franc-maçon­nerie. La boucle est bouclée : les « commu­nistes » de la LPA régurgitent les restes des professeurs de la guerre froide.

Ce qui est en jeu face à toutes ces calomnies contre le bolchevisme est considérable et on ne peut y répondre dans le cadre d'un seul article. Fournir par exemple une apprécia­tion critique de la conception « léniniste » de l'organisation, réfuter le préjugé selon le­quel cette dernière n'était rien d'autre qu'une nouvelle version du narodnikisme ou du ba­kouninisme, demanderait en soi une série d'articles. Notre objectif dans le présent ar­ticle est bien plus précis. Il est d'examiner un épisode particulier des événements de la révolution russe : les Thèses d'Avril défen­dues par Lénine lors de son retour en Russie en 1917. Pas simplement parce que 80 ans plus tard, au mois près, constitue un bon moment pour le faire mais surtout parce que ce document court et précis nous fournit un excellent point de départ pour réfuter tous les mensonges sur le parti bolchevik et pour réaffirmer le plus essentiel sur celui-ci : ce parti n'était pas un produit de la barbarie russe, d'un anarcho-terrorisme déformé ou d'une soif absolue du pouvoir de ses diri­geants. Le bolchevisme était en tout premier lieu le produit du prolétariat mondial. Inséparablement lié à la tradition marxiste toute entière, il n'était pas le germe d'une nouvelle forme d'exploitation et d'oppression mais l'avant-garde d'un mouvement pour supprimer toute exploitation et toute op­pression.

De février à avril

Vers la fin de février 1917, les travailleurs de Pétrograd lancent des grèves massives contre les conditions de vie intolérables im­posées par la guerre impérialiste. Les mots d'ordre du mouvement deviennent rapide­ment politiques, les ouvriers appelant à la fin de la guerre et au renversement de l'auto­cratie. En quelques jours, la grève s'étend à d'autres villes, grandes et petites, et comme les ou­vriers ont pris les armes et fraternisé avec les soldats, la grève de masse prend un ca­ractère de soulèvement.

Répétant l'expérience de 1905, les ouvriers centralisent la lutte au moyen des soviets de députés ouvriers, élus par les assemblées d'usines et révocables à tout moment. Au contraire de 1905, les soldats et les paysans commencent à suivre cet exemple sur une large échelle.

La classe dominante, reconnaissant que les jours de l'autocratie sont comptés, se débar­rasse elle-même du Tsar, et appelle les par­tis libéraux et la « gauche », particulière­ment ces éléments autrefois prolétariens qui viennent de passer dans le camp bourgeois en appuyant la guerre, à former un gouver­nement provisoire avec le but avoué de con­duire la Russie vers un système de démo­cratie parlementaire. En réalité, une situa­tion de double pouvoir surgit puisque les ouvriers et les soldats ne font confiance réellement qu'aux seuls soviets et que le gouvernement provisoire bourgeois n'est pas encore dans une position suffisamment forte pour les ignorer, encore moins pour les éli­miner. Mais cette profonde ligne de partage entre classes est partiellement obscurcie par le brouillard de l'euphorie démocratique qui tombe sur le pays après la révolte de Février. Avec le Tsar écarté et le peuple jouissant d'une liberté sans précédent, tout le monde semble en faveur de la « révolution » – y inclus les alliés démocratiques de la Russie qui espèrent que cela permettra à ce pays de participer plus efficacement à l'effort de guerre. Ainsi le gouvernement provisoire se présente comme le gardien de la révolu­tion ; les soviets sont politiquement dominés par les mencheviks et les socialistes-révolu­tionnaires qui font tout ce qu'ils peuvent pour les rendre impuissants face au régime bourgeois nouvellement installé. En bref, toute l'impulsion de la grève de masse et du soulèvement – qui est en réalité une mani­festation d'un mouvement révolutionnaire plus universel couvant dans tous les princi­paux pays capitalistes du fait de la guerre – est détournée vers des fins capitalistes.

Où sont les bolcheviks dans cette situation si pleine de dangers et de promesses ? Ils sont dans une confusion presque complète :

« Le premier mois de la révolution avait été, pour le bolchevisme, un temps de désarroi et de tergiversations. Dans le "Manifeste" du Comité central des bolcheviks, rédigé aussi­tôt après la victoire de l'insurrection, il était dit que "les ouvriers des fabriques et des usines, ainsi que les troupes soulevées, doi­vent immédiatement élire leurs représen­tants au gouvernement révolutionnaire pro­visoire." (...) Ils agissaient non pas en tant que représentants d'un parti prolétarien qui se prépare à ouvrir de son propre chef la lutte pour le pouvoir, mais comme l'aile gauche de la démocratie qui, en proclamant ses principes, se dispose, pour une durée in­déterminée, à jouer le rôle d'une opposition loyale. » ([1])

Quand Staline et Kaménev prennent la di­rection du parti en mars 1917, ils le posi­tionnent encore plus à droite. Staline déve­loppe une théorie sur les rôles complémen­taires du gouvernement provisoire et des soviets. Pire, l'organe officiel du parti, la Pravda, adopte ouvertement une position « défensiste » sur la guerre : « Nous ne fai­sons pas nôtre l'inconsistant mot d'ordre "A bas la guerre !" Notre mot d'ordre est d'exercer une pression sur le gouvernement provisoire pour le contraindre (...) à faire une tentative dans le but de disposer tous les pays belligérants à ouvrir immédiatement des pourparlers... Mais, jusque-là, chacun reste à son poste de combat ! » (1)

Trotsky raconte comment de nombreux élé­ments dans le parti se trouvent très profon­dément inquiets et même en colère face à la dérive opportuniste du parti. Mais ils ne sont pas armés programmatiquement pour s'opposer à la position de la direction d'au­tant qu'elle semble être basée sur la pers­pective qu'a développée Lénine lui-même et qui a été la position officielle du parti durant toute une décennie : la perspective de la « dictature démocratique des ouvriers et paysans ». L'essence de cette théorie est que, bien qu'économiquement parlant la na­ture de la révolution se développant en Russie est bourgeoise, la bourgeoisie russe est elle-même trop faible pour réaliser sa propre révolution. Et donc, la modernisation capitaliste de la Russie devra être assumée par le prolétariat et les secteurs les plus pauvres de la paysannerie. Cette position se tient à mi-chemin entre celle des menche­viks – qui prétendent être des marxistes « orthodoxes » et par conséquent défendent que la tâche du prolétariat est d'apporter un appui critique à la bourgeoisie contre l'abso­lutisme jusqu'à ce que la Russie soit mûre pour le socialisme – et celle de Trotsky dont la théorie de la « révolution permanente », développée après les événements de 1905, insiste sur le fait que la classe ouvrière sera propulsée au pouvoir dans la révolution à venir et qu'elle sera forcée d'aller au-delà de l'étape bourgeoise de la révolution, jusqu'à l'étape socialiste à la seule condition que la révolution russe coïncide avec, ou provoque, une révolution socialiste dans les pays in­dustrialisés.

En vérité, la théorie de Lénine est au mieux le produit d'une période où il est de plus en plus évident que la bourgeoisie russe n'est pas une force révolutionnaire, mais aussi où il n'est pas encore clair que la période de la révolution socialiste internationale est arri­vée. Cependant, la supériorité de la thèse de Trotsky est précisément basée sur le fait qu'elle part d'un cadre international, plutôt que d'un cadre purement russe ; et Lénine lui-même, malgré ses désaccords nombreux et aigus avec Trotsky à cette époque, s'est rallié en différentes occasions après les évé­nements de 1905 à la notion de révolution permanente.

En pratique, l'idée de la « dictature démo­cratique des ouvriers et paysans » s'avère être sans substance ; les « léninistes ortho­doxes » qui se mettent à répéter la formule en 1917, l'utilisent comme couverture de leur glissement vers le menchevisme pur et simple. Kaménev affirme avec vigueur qu'il est nécessaire d'apporter un soutien critique au gouvernement provisoire puisque la phase démocratique bourgeoise n'est pas en­core accomplie : cela correspond à peine à la conception d'origine de Lénine qui insiste sur le fait que la bourgeoisie transigera in­évitablement avec l'autocratie. Il y a même de sérieuses tentatives de réunification entre les mencheviks et les bolcheviks.

Ainsi, le parti bolchevik désarmé politique­ment, est tiré vers le compromis et la trahi­son. Le futur de la révolution est en jeu quand Lénine revient d'exil.

Dans son Histoire de la Révolution Russe, Trotsky nous donne une description détaillée de l'arrivée de Lénine à la gare de Finlande à Pétrograd le 3 avril 1917. Le soviet de Pétrograd, encore dominé par les menche­viks et les socialistes-révolutionnaires, or­ganise une énorme cérémonie de bienvenue et fête Lénine avec des fleurs. Au nom du Soviet, Tchkhéidzé accueille Lénine avec ces mots :

« Camarade Lénine (...), nous saluons votre arrivée en Russie (...) Mais nous estimons que la tâche principale de la démocratie ré­volutionnaire est pour l'instant de défendre notre révolution de tous les attentats qui pour­raient venir contre elle, tant de l'intérieur que de l'extérieur (...) Nous espérons qu'avec nous vous poursuivrez ces buts. » (1)

La réponse de Lénine ne s'adresse pas aux dirigeants du comité de bienvenue mais aux centaines d'ouvriers et de soldats qui ont af­flué à la gare :

« Chers camarades, soldats, matelots et ou­vriers, je suis heureux de saluer en vous la révolution russe victorieuse, de vous saluer comme l'avant-garde de l'armée proléta­rienne mondiale (...) L'heure n'est pas loin où, sur l'appel de notre camarade Karl Liebknecht, les peuples retourneront leurs armes contre les capitalistes exploiteurs (...) La révolution russe accomplie par vous a ouvert une nouvelle époque. Vive la révolu­tion socialiste mondiale ! » (1)

C'est ainsi que Lénine le trouble-fête traite le carnaval démocratique dès le premier moment de son arrivée. Cette nuit-là, Lénine élabore sa position dans un discours de deux heures qui consterne davantage encore tous les démocrates et socialistes sentimentaux qui veulent que la révolution n'aille pas plus loin que ce qu'elle a fait en février, qui ont applaudi les grèves de masse des ouvriers quand elles ont chassé le Tsar et permis au gouvernement provisoire d'assumer le pou­voir, mais redoutent toute polarisation de classe supplémentaire. Le jour suivant, à une réunion commune des bolcheviks et des mencheviks, Lénine expose ce qui allait être connu sous le nom de Thèses d'Avril. Elles sont assez courtes pour être reproduites en­tièrement ici :

« 1. Aucune concession, si minime soit-elle, au "jusqu'auboutisme révolutionnaire" ne saurait être tolérée dans notre attitude en­vers la guerre qui, du côté de la Russie, même sous le nouveau gouvernement de Lvov et Cie, est demeurée incontestablement une guerre impérialiste de brigandage en raison du caractère capitaliste de ce gou­vernement.

Le prolétariat conscient ne peut donner son consentement à une guerre révolution­naire, qui justifierait réellement le jusqu'au­boutisme révolutionnaire, que si les condi­tions suivantes sont remplies :

a) passage du pouvoir au prolétariat et aux éléments pau­vres de la paysannerie, proches du proléta­riat ;
b) renonciation effective, et non ver­bale, à toute annexion ;
c) rupture totale en fait avec tous les intérêts du Capital.

Etant donné l'indéniable bonne foi des larges couches de la masse des partisans du jusqu'auboutisme révolutionnaire qui n'ad­mettent la guerre que par nécessité et non en vue de conquêtes, et étant donné qu'elles sont trompées par la bourgeoisie, il importe de les éclairer sur leur erreur avec une per­sévérance, une patience et un soin tout par­ticuliers, de leur expliquer qu'il existe un lien indissoluble entre le Capital et la guerre impérialiste, de leur démontrer qu'il est impossible de terminer la guerre par une paix vraiment démocratique et non imposée par la violence, sans renverser le Capital.

Organisation de la propagande la plus large de cette façon de voir dans l'armée combattante.
Fraternisation.

2. Ce qu'il y a d'original dans la situation actuelle en Russie, c'est la transition de la première étape de la révolution, qui a donné le pouvoir à la bourgeoisie par suite du de­gré insuffisant de conscience et d'organisa­tion du prolétariat, à sa deuxième étape, qui doit donner le pouvoir au prolétariat et aux couches pauvres de la paysannerie.
Cette transition est caractérisée, d'une part, par un maximum de possibilités léga­les (la Russie est aujourd'hui, de tous les pays belligérants, le plus libre du monde) ; de l'autre, par l'absence de contrainte exer­cée sur les masses, et enfin, par la confiance irraisonnée des masses à l'égard du gouver­nement des capitalistes, ces pires ennemis de la paix et du socialisme.
Cette situation originale exige que nous sachions nous adapter aux conditions spé­ciales du travail du Parti au sein de la masse prolétarienne innombrable qui vient de s'éveiller à la vie politique.

3. Aucun soutien au gouvernement provi­soire ; démontrer le caractère entièrement mensonger de toutes ses promesses, notam­ment de celles qui concernent la renoncia­tion aux annexions. Le démasquer au lieu d' "exiger" – ce qui est inadmissible, car c'est semer des illusions – que ce gouverne­ment, gouvernement de capitalistes, cesse d'être impérialiste.

4. Reconnaître que notre Parti est en mi­norité, et ne constitue pour le moment qu'une faible minorité, dans la plupart des Soviets de députés ouvriers, en face du bloc de tous les éléments opportunistes petits-bourgeois tombés sous l'influence de la bourgeoisie et qui étendent cette influence sur le prolétariat. Ces éléments vont des socialistes-populistes et des socialistes-ré­volutionnaires au Comité d'Organisation (Tchkhéidzé, Tsérétéli, etc.), à Stéklov, etc., etc.
Expliquer aux masses que les Soviets des députés ouvriers sont la seule forme possi­ble de gouvernement révolutionnaire, et que, par conséquent, notre tâche, tant que ce gouvernement se laisse influencer par la bourgeoisie, ne peut être que d'expliquer patiemment, systématiquement, opiniâtre­ment aux masses les erreurs de leur tacti­que, en partant essentiellement de leurs be­soins pratiques.
Tant que nous sommes en minorité, nous nous appliquons à critiquer et expliquer les erreurs commises, tout en affirmant la né­cessité du passage de tout le pouvoir aux Soviets des députés ouvriers, afin que les masses s'affranchissent de leurs erreurs par l'expérience.

5. Non pas une république parlementaire, – y retourner après les Soviets des députés ouvriers serait un pas en arrière, – mais une république des Soviets de députés ouvriers, salariés agricoles et paysans dans le pays tout entier, de la base au sommet.
Suppression de la police, de l'armée et du corps des fonctionnaires.
Le traitement des fonctionnaires, élus et révocables à tout moment, ne doit pas excé­der le salaire moyen d'un bon ouvrier.

6. Dans le programme agraire, reporter le centre de gravité sur les Soviets de députés des salariés agricoles.
Confiscation de toutes les terres des grands propriétaires fonciers.
Nationalisation de
toutes les terres dans le pays et leur mise à la disposition des Soviets locaux de députés des salariés agri­coles et des paysans. Formation de Soviets de députés des paysans pauvres. Transformation de tout grand domaine (de 100 à 300 hectares environ, en tenant compte des conditions locales et autres sur la décision des organismes locaux) en une exploitation modèle placée sous le contrôle des députés des salariés agricoles et fonc­tionnant pour le compte de la collectivité.

7. Fusion immédiate de toutes les banques du pays en une banque nationale unique placée sous le contrôle des Soviets des dépu­tés ouvriers.

8. Notre tâche immédiate est non pas d' "introduire" le socialisme, mais unique­ment de passer tout de suite au contrôle de la production sociale et de la répartition des produits par les Soviets des députés ou­vriers.

9. Tâches du Parti :

a) convoquer sans délai le congrès du Parti ;

b) modifier le programme du Parti, princi­palement ;

1) sur l'impérialisme et la guerre impé­rialiste,

2) sur l'attitude envers l'Etat et notre re­vendication d'un "Etat-Commune",

3) amender le programme minimum, qui a vieilli ;

c) changer la dénomination du Parti ;

10. Rénover l'Internationale.
Prendre l'initiative de la création d'une Internationale révolutionnaire, d'une Internationale contre les
social-chauvins et contre le "centre". »

La lutte pour réarmer le parti

La démonstration de la méthode marxiste

Zalejski, membre du Comité Central bol­chevik à cette époque, résume ainsi la réac­tion, au sein du parti et partout dans le mou­vement, aux thèses de Lénine : « Les thèses de Lénine produisirent l'effet d'une bombe qui explose » (1). La réaction initiale est in­crédule et une pluie d'anathèmes tombe sur la tête de Lénine : Lénine a été trop long­temps en exil, il a perdu le contact avec la réalité russe. Ses perspectives sur la nature de la révolution sont tombées dans le « trotskisme ». Et pour son idée de prise de pouvoir par les soviets, il est retourné au blanquisme, à l'aventurisme, à l'anarchisme. Un ancien membre du Comité central bol­chevik, alors en dehors du parti, Goldenberg, s'exprime ainsi : « Pendant de nombreuses années, la place de Bakounine dans la révolution russe est restée inoccu­pée ; maintenant elle est prise par Lénine » (1). Pour Kaménev, la vision de Lénine em­pêchera les bolcheviks d'agir comme un parti des masses, en réduisant leur rôle à celui d'un « groupe de propagandistes communis­tes ».

Ce n'est pas la première fois que les « vieux bolcheviks » s'accrochent à des formules usées au nom du léninisme. En 1905, la réaction initiale des bolcheviks face à l'ap­parition des soviets avait été basée sur une interprétation mécanique des critiques de Lénine au spontanéisme dans Que Faire ? ; la direction avait alors appelé le soviet de Pétrograd soit à se subordonner au parti, soit à se dissoudre. Lénine lui-même rejeta caté­goriquement cette attitude, étant un des premiers à saisir la signification révolution­naire du soviet comme un organe de pouvoir politique prolétarien et il défendit que la question n'était pas « soviet ou parti » mais les deux, les soviets et le parti, puisque leurs rôles étaient complémentaires. Là, une fois encore, Lénine avait à donner une leçon à ces « léninistes » sur la méthode marxiste, en démontrant que le marxisme est tout le contraire d'un dogme mort ; c'est une théorie scientifique vivante qui doit être constam­ment vérifiée dans le laboratoire des mou­vements sociaux. Les Thèses d'Avril sont un exemple de la capacité du marxisme à écar­ter, adapter, modifier ou enrichir des posi­tions antérieures à la lumière de l'expérience de la lutte de classe :

« Pour l'instant il faut bien se mettre en tête cette vérité incontestable que le marxiste doit tenir compte de la vie, des faits précis de la réalité, et non se cramponner à la théorie d'hier qui, comme toute théorie, est tout au plus capable d'indiquer l'essentiel, le général, de fournir une idée approchée de la complexité de la vie.

"Grise est la théorie, mon ami, mais vert l'arbre éternel de la vie." » ([2]) Et dans la même lettre, Lénine réprimande « ces "vieux bolcheviks" qui, plus d'une fois déjà, ont joué un triste rôle dans l'histoire de notre Parti en répétant stupidement une formule apprise par coeur, au lieu d'étudier ce qu'il y avait d'original dans la réalité nouvelle, vi­vante. »

Pour Lénine, la « dictature démocratique » est déjà réalisée dans les soviets de députés d'ouvriers et de paysans et comme telle elle est alors devenue une formule vieillie. La tâche essentielle pour les bolcheviks est maintenant de favoriser la dynamique prolé­tarienne au sein de ce large mouvement social qui s'oriente vers la formation d'un Etat-Commune en Russie comme le premier avant-poste de la révolution socialiste mon­diale. On peut engager une controverse avec Lénine sur son effort pour sauver l'honneur de la vieille formule mais l'élément essentiel dans son approche est qu'il a été capable de voir le futur du mouvement et par consé­quent la nécessité de rompre avec le modèle issu de théories vieillies.

La méthode marxiste n'est pas seulement dialectique et dynamique ; elle est aussi glo­bale, c'est-à-dire qu'elle place chaque ques­tion particulière dans un cadre international et historique. Et c'est cela surtout qui permet à Lénine de saisir le sens réel des événe­ments. A partir de 1914, les bolcheviks, Lénine en tête, ont défendu la position in­ternationaliste la plus consistante contre la guerre impérialiste, y voyant la preuve de la décadence du capitalisme mondial et ainsi l'ouverture de l'époque de la révolution pro­létarienne mondiale. Ce fut la pierre angu­laire de la position « transformer la guerre impérialiste en guerre civile » que Lénine défendit contre toutes les variétés de chau­vinisme et de pacifisme. Se tenant fer­me­ment à cette analyse, à aucun moment Lénine ne se laisse prendre à l'idée que l'ac­cession au pouvoir du gouvernement provi­soire change le caractère impérialiste de la guerre et il n'épargne pas de ses critiques les bolcheviks qui sont tombés dans l'erreur : « La Pravda exige du gouvernement qu'il re­nonce aux annexions. Exiger d'un gouver­nement de capitalistes qu'il renonce aux an­nexions, c'est une ineptie, une criante déri­sion. » (1)

La réaffirmation intransigeante de la posi­tion internationaliste sur la guerre est en premier lieu une nécessité si on veut arrêter le glissement opportuniste dans le parti. Mais c'est aussi le point de départ pour li­quider théoriquement la formule de « dictature démocratique » et toutes les jus­tifications mencheviques pour soutenir la bourgeoisie. A l'argument que la Russie ar­riérée n'est pas encore mûre pour le socia­lisme, Lénine argumente comme un vérita­ble internationaliste, reconnaissant dans la Thèse 8 : « Notre tâche immédiate est non pas d' "introduire" le socialisme (...). »

La Russie, en elle-même, n'est pas mûre pour le socialisme, mais la guerre impéria­liste a démontré que le capitalisme mondial comme un tout est vraiment plus que mûr. De là le salut de Lénine aux ouvriers à la gare de Finlande : en prenant le pouvoir, les ouvriers russes agissent comme l'avant-garde de l'armée prolétarienne internationale. De là aussi l'appel à une nouvelle Internationale à la fin des Thèses. Et pour Lénine, comme pour tous les authentiques internationalistes d'alors, la révolution mondiale n'est pas juste un voeu pieux mais une perspective concrète se développant à partir de la révolte prolé­tarienne internationale contre la guerre – les grèves en Grande-Bretagne et en Allemagne, les manifestations politiques, les mutineries et les fraternisations dans les forces armées de plusieurs pays et, bien sûr, la marée révo­lutionnaire montante en Russie même. Cette perspective, embryonnaire à ce moment, va être complètement confirmée après l'insur­rection d'Octobre par l'extension de la vague révolutionnaire à l'Italie, la Hongrie, l'Autriche et surtout l'Allemagne.

L' « anarchisme » de Lénine

Les défenseurs de l' « orthodoxie » marxiste accusent Lénine de blanquisme et de ba­kouninisme sur la question de la prise du pouvoir et sur la nature de l'Etat post-révo­lutionnaire. De blanquisme parce qu'il est supposé être en faveur d'un coup d'Etat par une minorité – par les bolcheviks agis­sant tout seuls, ou même par la classe ou­vrière industrielle comme un tout, agissant sans considération vis-à-vis de la majorité pay­sanne. De bakouninisme parce que le rejet par les Thèses de la république parle­men­taire est une concession aux préjugés anti-politiques des anarchistes et des anarcho-syndi­calis­tes.

Dans ses Lettres sur la tactique, Lénine dé­fend ses thèses contre la première accusation comme suit :

« Je me suis entièrement prémuni, dans mes thèses, contre toute tentative de sauter par-dessus le mouvement paysan, ou petit-bour­geois en général, qui n'a pas encore épuisé ses possibilités, contre toute tentative de jouer à la "prise du pouvoir" par un gou­vernement ouvrier, contre toute aventure blanquiste, car j'ai formellement invoqué l'expérience de la Commune de Paris. Or, on le sait, et Marx l'a démontré minutieuse­ment en 1871 et Engels en 1891, cette expé­rience a absolument exclu le blanquisme, elle a assuré la domination directe, immé­diate, inconditionnée de la majorité et l'ac­tivité des masses uniquement dans la mesure où cette majorité elle-même s'affirme de fa­çon consciente.

Dans mes thèses, j'ai tout ramené, d'une façon parfaitement explicite, à la lutte pour la prépondérance au sein des Soviets de dé­putés des ouvriers, des salariés agricoles, des paysans et des soldats. Afin de ne pas laisser l'ombre d'un doute sur ce point, j'ai par deux fois souligné dans mes thèses la nécessité d'un travail d' "explication" pa­tient et opiniâtre, "en partant des besoins pratiques des masses". »

Pour en revenir à la position anarchiste sur l'Etat, Lénine souligne en Avril, comme il le fera de manière plus approfondie dans L'Etat et la Révolution, que les marxistes « orthodoxes », avec des personnalités comme Kautsky et Plékhanov à leur tête, ont enterré les vrais enseignements de Marx et Engels sur l'Etat sous un tas de fumier par­lementariste. L'expérience de la Commune avait montré que la tâche du prolétariat dans la révolution n'était pas de s'emparer de l'ancien Etat mais de le détruire de fond en comble ; que le nouvel instrument du pou­voir prolétarien, l'Etat-Commune, ne serait pas basé sur le principe de la représentation parlementaire qui finalement n'est qu'une fa­çade cachant la dictature de la bourgeoisie mais sur la délégation directe et la révo­ca­bilité d'en bas, sur les masses armées et au­to-organisées. En constituant les soviets, l'expérience de 1905 et la révolution nouvel­lement surgie de 1917 n'ont pas seule­ment confirmé cette perspective mais lui ont fait franchir un pas supplémentaire. Alors que la Commune avait été une formation « populaire » dans laquelle toutes les clas­ses exploitées de la société étaient égale­ment représentées, les soviets sont une forme supérieure car ils permettent au prolé­tariat de s'organiser de manière autonome au sein du mouvement des masses en général. Les soviets, pris dans leur ensemble, consti­tuent par conséquent un nouvel Etat, quali­tativement différent de l'ancien Etat bour­geois mais un Etat tout de même; et là Lénine se distingue lui-même soigneuse­ment des anarchistes : « (...) l'anarchisme nie la nécessité de l'Etat et d'un pouvoir d'Etat durant l'époque de transition qui va de la domination de la bourgeoisie à la domination du prolétariat. Je défends au contraire, avec une clarté excluant toute équivoque, la nécessité durant cette époque, de l'Etat, non pas d'un Etat parlementaire bourgeois ordinaire, mais, en accord avec Marx et avec l'expérience de la Commune de Paris, d'un Etat sans armée permanente, sans police opposée au peuple, sans fonc­tionnaires placés au-dessus du peuple.

Si M. Plékhanov, dans son Edinstvo, crie de toutes ses forces à l'anarchisme, il ne fait que donner ainsi une nouvelle preuve de sa rupture avec le marxisme. » (2)

Le rôle du parti dans la révolution

L'accusation selon laquelle Lénine planifie un coup d'Etat blanquiste est inséparable de l'idée qu'il cherche le pouvoir pour son seul parti. Cela va devenir un thème central de toute la propagande bourgeoise qui fait suite à la ré­volution d'Octobre et qui affirme qu'il ne s'agit de rien d'autre que d'un coup d'Etat exécuté par les bolcheviks. Nous ne pouvons pas traiter ici toutes les variétés et les nuan­ces de cette thèse. Trotsky fournit une des meilleures réponses, dans son Histoire de la Révolution Russe, quand il montre que ce n'est pas le parti mais les soviets qui pren­nent le pouvoir en Octobre ([3]). Mais un des fils conducteurs de cette notion est l'argu­ment que la position de Lénine sur le parti comme une organisation unie et fortement centralisée mène inexorablement à ce putsch minoritaire de 1917 et, par extension, à la terreur rouge et finalement au stalinisme.

De nouveau, ceci est une histoire qui ren­voie à la scission initiale entre les bolche­viks et les mencheviks et ce n'est pas le lieu ici de revenir sur cet épisode-clé dans tous ses détails. Il suffit de dire que, depuis cette époque, la conception de Lénine sur l'orga­nisation révolutionnaire a été décrite comme jacobine, élitiste, militariste et même terro­riste. D'éminents marxistes, aussi respectés que Rosa Luxemburg et Trotsky, ont été ci­tés en appui de cette vision. Pour notre part, nous ne nions pas que les vues de Lénine sur la question de l'organisation, tant dans cette période que dans des suivantes, contiennent beaucoup d'erreurs (par exemple sa reprise en 1902 de la thèse de Kautsky sur la con­science de classe provenant de l'extérieur de la classe ouvrière, même s'il la rejeta par la suite ; certaines de ses conceptions sur le régime interne du parti, sur le rapport entre le parti et l'Etat, etc.). Mais, contrairement aux mencheviks de cette époque et à leurs nombreux successeurs anarchistes, social-démocrates, et conseillistes, nous ne prenons pas ces erreurs comme le point de départ, pas plus que nous ne commençons l'analyse de la Commune de Paris ou de la révolution russe en insistant sur les erreurs – même les plus fatales – qui ont été commises. Le vrai point de départ est que la lutte de Lénine tout au long de sa vie pour construire l'or­ganisation révolutionnaire est un acquis his­torique du mouvement ouvrier et qu'il a lais­sé aux révolutionnaires d'aujourd'hui une base indispensable pour comprendre à la fois comment une organisation révolution­naire doit fonctionner au niveau interne et quel doit être son rôle au sein de la classe dans son ensemble.

Par rapport au dernier point et contre beau­coup d'analyses superficielles, la conception « étroite » des bolcheviks sur l'organisation, que Lénine oppose à la conception menche­vik « large », n'était pas simplement le reflet des conditions imposées par la répression tsariste. Tout comme les grèves de masse et les soulèvements révolutionnaires de 1905 n'étaient pas les derniers échos des révolu­tions bourgeoises du 19e siècle mais mon­traient le futur proche de la lutte de classe internationale dans l'époque naissante de la décadence capitaliste, la conception bolche­vik d'un parti formé de révolutionnaires dé­terminés, ayant un programme clair et fonc­tionnant d'une manière centralisée, était une anticipation du rôle et de la structure requise pour le parti dans les conditions de la déca­dence capitaliste, époque de la révolution prolétarienne. Comme beaucoup d'anti-bol­cheviks l'ont prétendu, il se peut que les mencheviks aient regardé vers l'ouest pour leur modèle d'organisation mais ils regar­daient aussi en arrière, vers le vieux modèle social-démocrate du parti de masse qui ré­unit la classe et la représente, essentielle­ment à travers le processus électoral. Et con­tre toutes les affirmations selon lesquelles c'était les bolcheviks qui restaient enlisés dans les conditions archaïques russes en re­venant au modèle de l'association conspira­trice, en réalité ils étaient ceux qui voyaient en avant, en avant vers une période de tur­bulence révolutionnaire massive qui ne pourrait être ni organisée, ni planifiée, ni encadrée par le parti. Mais cependant cela rendait le rôle du parti encore plus essentiel que jamais. « En effet, laissons de côté la théorie pédante d'une grève de démonstra­tion mise en scène artificiellement par le Parti et les syndicats exécutée par une mi­norité organisée, et considérons le vivant tableau d'un véritable mouvement populaire issu de l'exaspération des conflits de classe et de la situation politique, (...) alors la tâ­che de la social-démocratie consistera non pas dans la préparation de la direction technique de la grève mais dans la direction politique de l'ensemble du mouvement. » ([4])

Ainsi écrivait Rosa Luxemburg dans son analyse magistrale de la grève de masse et des nouvelles conditions de la lutte de classe internationale. Et ainsi Luxemburg, qui avait été une des plus virulentes critiques de Lénine à l'époque de la scission de 1903, convergeait avec les éléments les plus fon­damentaux de la conception bolchevik du parti révolutionnaire.

Ces éléments sont exposés avec la plus grande clarté dans les Thèses d'Avril qui, comme nous l'avons déjà vu, rejettent toute notion d' « imposition » de la révolution par en haut : « Tant que nous sommes en minori­té, nous nous appliquons à critiquer et ex­pliquer les erreurs commises, tout en affir­mant la nécessité du passage de tout le pou­voir aux Soviets des députés ouvriers, afin que les masses s'affranchissent de leurs er­reurs par l'expérience ». Ce travail « d'expliquer patiemment, systématiquement, opiniâtrement » est précisément ce que si­gnifie être une direction politique dans une période révolutionnaire. Il ne peut être question de passer à la phase de l'insurrec­tion tant que les positions révolutionnaires des bolcheviks n'ont pas gagné les soviets. En effet, avant que cela puisse arriver, les positions révolutionnaires de Lénine doivent gagner le parti bolchevik et cela demande une lutte dure et sans compromis dès l'arri­vée de Lénine en Russie.

« Nous ne sommes pas des charlatans, nous devons nous baser seulement sur la con­science des masses. » ([5]) Dans la phase ini­tiale de la révolution, la classe ouvrière a remis le pouvoir à la bourgeoisie, c'est un fait qui ne devrait surprendre aucun mar­xiste « car nous avons toujours su et main­tes fois indiqué que la bourgeoisie se main­tient non seulement par la violence, mais aussi grâce à l'inconscience, à la routine, à l'abrutissement, au manque d'organisation des masses. » (6) Ainsi la principale tâche des bolcheviks est de développer la con­science de classe et l'organisation des mas­ses ouvrières.

Ce rôle ne satisfait pas les « vieux bolche­viks » qui ont des plans plus « pratiques ». Ils veulent prendre part à la « révolution bourgeoise » existante et ils veulent que le parti bolchevik ait une influence massive dans le mouvement tel qu'il est alors. Selon les mots de Kaménev, ils sont horrifiés à la pensée que le parti puisse se tenir sur les bas-côtés avec ses positions « pures », réduit au rôle de « groupe de propagandistes communistes ».

Lénine n'a pas de difficulté pour dénoncer l'argument – les chauvinistes n'avaient-ils pas lancé les mêmes arguments aux interna­tionalistes au début de la guerre, selon les­quels ils restaient en contact avec la con­science des masses alors que les bolcheviks et les spartakistes n'étaient rien de plus que des sectes marginales ? Il doit être particu­lièrement irritant d'entendre les mêmes ar­guments de la part d'un camarade bolchevik. Mais cela n'émousse pas le tranchant de la réponse de Lénine :

« Le camarade Kaménev oppose le "parti des masses" au "groupe de propagandistes". Or, aujourd'hui précisément, les "masses" sont intoxiquées par le jusqu'auboutisme "révolutionnaire". Ne conviendrait-il pas mieux, surtout à des internationalistes, de savoir à pareil moment s'opposer à cette intoxication "massive" plutôt que de "vouloir rester" avec les masses, autrement dit de céder à la contagion générale ? N'avons-nous pas vu dans tous les pays bel­ligérants d'Europe les chauvins chercher à se justifier en invoquant leur désir de "rester avec les masses" ? Ne doit-on pas savoir rester un certain temps en minorité pour combattre une intoxication "massive" ? L'activité des propagandistes n'est-elle pas, surtout à l'heure actuelle, le facteur essen­tiel qui doit permettre à la ligne proléta­rienne de se dégager de l'intoxication jus­qu'auboutiste et petite-bourgeoise où sont plongées les "masses" ? L'une des causes de l'épidémie jusqu'auboutiste est précisément que les masses, prolétariennes et non prolé­tariennes, ont fait bloc sans égard aux diffé­rences de classes qui existent au sein de ces masses. Il me semble plutôt déplacé de par­ler avec mépris du "groupe de propagandis­tes" de la ligne prolétarienne. » ([6])

Cette approche, cette volonté pour aller con­tre le courant et d'être en minorité en défen­dant des principes de classe clairs et précis, n'a rien à voir avec du purisme ou du secta­risme. Au contraire, elles sont basées sur une compréhension du mouvement réel se déroulant dans la classe à chaque moment, sur la capacité de donner la parole et une di­rection aux éléments les plus radicaux au sein du prolétariat.

Trotsky montre comment, à la fois en ga­gnant le parti à ses positions et ensuite en défendant la « ligne prolétarienne » au sein de la classe comme un tout, Lénine cherche l'appui de ces éléments : « Contre les vieux bolcheviks, Lénine trouva un appui dans une couche du parti, déjà trempée, mais plus fraîche et plus liée avec les masses. Dans l'insurrection de Février, les ouvriers bol­cheviks, comme nous le savons, jouèrent un rôle décisif. Ils estimèrent qu'il allait de soi que le pouvoir fût pris par la classe qui avait remporté la victoire. Ces mêmes ou­vriers protestaient véhémentement contre l'orientation Kaménev-Staline, et le rayon de Vyborg menaça même d'exclusion des "leaders" du parti. On observait la même chose en province. Il y avait presque partout des bolcheviks de gauche que l'on accusait de maximalisme, voire d'anarchisme. Ce qui manquait aux ouvriers révolutionnaires, c'était seulement des ressources théoriques pour défendre leurs positions. Mais ils étaient prêts à répondre au premier appel intelligible. » ([7])

Cela aussi est une expression de la maîtrise par Lénine de la méthode marxiste qui, en voyant au-delà des apparences, est capable de discerner la dynamique réelle d'un mou­vement social. A contrario, dans les années 1920, quand Lénine en revient lui-même à l'argument de « rester avec les masses » afin de justifier le « Front unique » et la fusion organisationnelle avec des partis centristes, c'est un signe que le parti est en train de perdre sa compréhension de la méthode marxiste et de glisser vers l'opportunisme. Mais cela à son tour est le résultat de l'iso­lement de la révolution et de la fusion des bolcheviks avec l'Etat soviétique. Au cours de la vague montante de la révolution en Russie, le Lénine des Thèses d'Avril n'est jamais un prophète isolé, ni un démiurge se tenant au-dessus des vulgaires masses mais la voix la plus claire de la tendance la plus révolutionnaire au sein du prolétariat, une voix qui, avec une précision sûre, indique le chemin qui mène à l'insurrection d'Octobre.

Amos.


[1]. Trotsky, Histoire de la Révolution Russe, vol. 1, Seuil, Collection Point, chap. « Les bolcheviks et Lénine ».

[2]. Lénine, Lettres sur la tactique, 8-13 avril 1917 – la citation est de Mephistopheles dans le Faust de Goethe.

[3]. Voir aussi nos articles sur la Révolution russe dans la Revue internationale n 71 et 72.

[4]. Grève de masse, parti et syndicats, Rosa Luxemburg, Petite collection Maspéro.

[5]. « Second discours de Lénine lors de son arrivée à Pétrograd », cité par Trotsky dans l'Histoire de la Révolution Russe.

[6] Lettres sur la tactique.

[7] Trotsky, Histoire de la Révolution Russe, chap. « Le réarmement du parti ».