Révolution allemande (V) : du travail de fraction à la fondation du K.P.D

Dans la série Révolution Allemande

See also :

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimanteEnvoyer cet article par mail

Dans l'article précédent, nous avons montré comment les révolutionnaires en Allemagne ont été confron­tés à la question de la construction de l'or­gani­sation face à la trahison de la social-démocratie : d'abord mener jusqu'au bout la lutte dans l'ancien parti, ac­complir un dur travail de fraction et en­suite, quand ce travail n'est plus possi­ble, préparer la construction d'un nou­veau parti.. C'est la démarche respon­sable qu'adoptèrent les Spartakistes par rapport au SPD et qui les amena en­suite à adhérer majoritairement à l'USPD centriste qui venait de se constituer, au contraire de la Gauche de Brême qui réclame la fondation immédiate du parti. Dans cet article nous traitons de la fon­dation du KPD et des difficultés organi­sationnelles dans la construction de ce nouveau parti.

L'échec de la tentative de fondation du parti par les Linksradikale

Le 5 mai 1917, les Radicaux de Gauche de Brême et de Hambourg reprochent aux Spartakistes d'avoir renoncé à leur indépen­dance organisationnelle par leur entrée dans l'USPD ; ils sont d'avis que « les temps sont venus pour la fondation d'une organisation de la gauche radicale dans le Parti Socialiste International d'Allemagne. (Internationale Sozialistische Partei Deutschlands). »

Au cours de l'été ils organisent des rencon­tres préparatoires à la fondation d'un nou­veau parti. La conférence de fondation est fixée au 25 août et doit se tenir à Berlin. Treize délégués seulement parviennent à destination dont cinq sont de Berlin. La po­lice n'a aucun mal à disperser la conférence! Cela démontre que la volonté seule ne suffit pas mais qu'il faut aussi disposer de ressour­ces organisationnelles suffisantes. « Cela ne suffit justement pas d'arborer "l'étendard de la pureté", le devoir est de le porter aux masses, afin de les gagner. » déclare Rosa Luxemburg dans Der Kampf de Duisburg.

Le 2 septembre une nouvelle tentative est entreprise. Cette fois l'organisation prend le nom d' « Internationaler Sozialisticher Arbeiterbund ». Ses statuts prévoient que chaque section dispose de son autonomie. Elle avance que « la division en organisa­tions politiques et économiques est histori­quement dépassée. » Encore un indice de sa grande confusion en matière de questions organisationnelles. C'est travestir la vérité que d'affirmer que la Gauche de Brême au­rait alors été le groupe le plus clair sur le plan politique et pratique lors des mouve­ments révolutionnaires en Allemagne.

Le groupe de Dresde autour d'O. Rühle ainsi que d'autres courants commencent à déve­lopper leurs conceptions hostiles à l'organi­sation politique. Le futur communisme de conseils continue à mûrir. Bien que les communistes de conseils ne se dotent pas eux-mêmes de formes d'organisation politi­ques, leur voix n'en a pas moins une grande portée dans la classe.

Si les Spartakistes rencontrent un écho de plus en plus grand, en revanche la Gauche de Brême et les ISD ne parviennent jamais à dépasser le stade de cercle restreint. Même si le bilan d'un an et demi de travail de la Ligue Spartakiste dans l'USPD n'a pas donné les fruits escomptés, celle-ci, contrairement à ce qu'affirmait l'ISD au départ, n'a jamais sa­crifié son indépendance. Elle a développé une intervention active dans les rangs de l'USPD sans jamais se laisser museler. Que ce soit au cours des polémiques autour des négociations de Brest-Litovsk à partir de dé­cembre 1917, ou lors de la gigantesque va­gue de grèves de janvier 1918 où un million d'ouvriers cessent le travail et où les conseils ouvriers font leur apparition en Allemagne, la Ligue Spartakiste se trouve de plus en plus au premier plan.

C'est précisément au moment où le Capital allemand se cabre encore et est prêt à en­voyer au feu encore plus de chair à canon [1] que la Ligue Spartakiste se renforce organi­sationnellement. Elle édite huit publications à un tirage variant de 25 000 à 100 000 exemplaires; et tout cela à un moment où la quasi-totalité de sa direction se trouve en prison. [2]

Même quand la Gauche de Brême se lance dans la fondation d'un parti indépendant, la Ligue Spartakiste refuse d'avoir une attitude sectaire et continue à travailler au regrou­pement, au rassemblement des forces révo­lutionnaires en Allemagne.

Le 7 octobre 1918, le groupe Spartakus con­voque une conférence nationale à laquelle participent des délégués de plusieurs grou­pes locaux des Linksradikale. Une collabo­ration entre les Spartakistes et les Radicaux est décidée sans que ces derniers ne soient contraints de rejoindre l'USPD. Cependant, malgré le contexte de développement du combat révolutionnaire dans la classe ou­vrière en Allemagne, la conférence ne met toujours pas en avant, comme priorité de son travail, la nécessité de la fondation du parti. Lénine souligne d'ailleurs l'extrême impor­tance de cette question : "Le plus grand malheur pour l'Europe, le plus grand dan­ger pour elle, c'est qu'il n'y existe pas de parti révolutionnaire. (...) Certes, un puis­sant mouvement révolutionnaire des masses peut corriger ce défaut mais ce fait demeure un grand malheur et un grand danger." (20)

L'intervention des Spartakistes dans les luttes révolutionnaires

Lorsque les luttes révolutionnaires éclatent en novembre 1918, les Spartakistes y ac­complissent un travail héroïque et leur in­tervention a un contenu de très haute quali­té. Ils mettent d'abord en avant la nécessité de jeter un pont vers la classe ouvrière de Russie. Ils démasquent sans hésitation les manoeuvres et le travail de sabotage de la bourgeoisie. Ils reconnaissent le rôle des conseils ouvriers et soulignent la nécessité, suite à la fin de la guerre, que le mouvement se porte à un autre niveau dans lequel il puisse se renforcer grâce à la pression exer­cée à partir des usines.

Pour des raisons de place nous ne pouvons pas aborder plus en détails leur intervention. Malgré leur force au plan du contenu politi­que, les Spartakistes ne disposent cependant pas dans les luttes d'une influence détermi­nante dans la classe ouvrière. Pour être un véritable parti, il ne suffit pas d'avoir des positions justes sur le plan politique, mais il faut également avoir une influence corres­pondante au sein de la classe ouvrière. Il faut être en mesure de diriger le mouve­ment, comme l'homme de barre son bateau, afin que celui-ci s'engage dans la bonne di­rection.

Alors que les Spartakistes, au cours du conflit, ont effectué un éminent travail de propagande, ils ne forment au moment où éclatent les luttes qu'un rassemblement lâ­che. Une trame organisationnelle étroite­ment tissée leur fait défaut.

Il faut signaler, comme facteur de difficulté supplémentaire, qu'ils appartiennent encore à l'USPD et que de nombreux ouvriers ne voient pas encore suffisamment clairement la différence entre les Centristes et les Spartakistes. Le SPD, lui-même, tire profit de cette situation confuse pour mettre en avant, à son propre bénéfice, l'indispensable « unité » entre les partis ouvriers.

Le développement organisationnel ne s'accé­lère qu'après l'éclatement des luttes. Le 11 novembre 1918, le « Groupe Spartakus » se transforme en « Ligue de Spartakus » et une Centrale de douze membres est formée.

Contrairement au SPD, qui à lui seul dis­pose de plus de cent journaux et qui peut s'appuyer, dans ses activités contre-révolu­tionnaires, sur un large appareil de fonction­naires et sur les syndicats, au cours de la semaine décisive du 11 au 18 novembre 1918, les Spartakistes se retrouvent sans presse ; Die Rote Fahne ne peut pas paraître. Ils sont contraints d'occuper les locaux d'un journal bourgeois. Le SPD met alors tout en oeuvre pour rendre impossible l'impression de Die Rote Fahne dans l'imprimerie occu­pée. Ce n'est qu'après l'occupation d'une au­tre imprimerie que Die Rote Fahne peut re­prendre sa parution.

Après avoir revendiqué la convocation  d'un congrès extraordinaire de l'USPD, revendi­cation qui n'a pas obtenu la majorité, les Spartakistes décident la fondation d'un parti indépendant. L'ISD qui, entre-temps, a transformé son nom en IKD, tient le 24 décembre une conférence nationale à Berlin, à laquelle participent des délégués de la Wasserkante, de Rhénanie, de Saxe, de Bavière, du Wurtemberg et de Berlin. Lors de cette conférence, Radek pousse à la fu­sion de l'IKD et des Spartakistes. Le 30 décembre 1918  et le 1er janvier 1919 le KPD est fondé à partir du regroupement de l'IKD et des Spartakistes.

La fondation du KPD

Comme premier point à l'ordre du jour se trouve le bilan du travail effectué au sein de l'USPD. Le 29 novembre 1918, Rosa Luxemburg avait déjà tiré la conclusion que dans une période de montée de la lutte de classe « il n'y a plus de place dans la révo­lution pour un parti de l'ambiguïté et de la demi-mesure. » [3] Dans les situations révo­lutionnaires les partis centristes comme l'USPD doivent éclater.

« Nous avons appartenu à l'USPD pour en faire sortir ce qui peut en sortir, pour faire avancer les éléments précieux de l'USPD et les radicaliser, pour, de cette façon, attein­dre le but par un processus de dissociation et par la poursuite de celui-ci, de parvenir à gagner les forces révolutionnaires les plus fortes possibles afin de les rassembler dans un Parti prolétarien révolutionnaire uni et unitaire. (...) Le résultat obtenu fut extra­ordinairement mince. (...) (Depuis, l'USPD) sert de feuille de vigne aux Ebert-Scheidemann. Ils ont sans détours effacé dans les masses le sentiment de différence entre la politique de l'USPD et celle des so­cialistes majoritaires. (...) Maintenant l'heure a sonné où tous les éléments prolé­tariens révolutionnaires doivent tourner le dos à l'USPD pour constituer un nouveau parti, autonome, muni d'un programme clair, aux buts fermes, doté d'une tactique unitaire, animé d'une détermination et d'une résolution révolutionnaires les plus élevées, et conçu comme l'instrument puissant pour l'accomplissement de la révolution sociale qui commence. » [4]

La tâche de l'heure est au regroupement des forces révolutionnaires dans le KPD et à la délimitation la plus claire par rapport aux centristes.

Dans l'analyse de l'état des luttes révolution­naires, Rosa Luxemburg, dans son « Rapport sur le programme et la situation politique », fait preuve de la plus grande clarté et met en garde contre la sous-estima­tion des difficultés du moment :

« Tel que je vous le dépeins, tout ce proces­sus a l'air plus lent que l'on ne se serait porté à se le représenter au premier mo­ment. Je crois qu'il est bon pour nous de nous faire passer sous les yeux en pleine clarté, toutes les difficultés, toutes les complications de cette révolution. Car, j'es­père bien que, de même que sur moi, sur personne de vous, le tableau des grandes difficultés, des besognes ainsi dressées de­vant nous, n'a pour effet de paralyser ni vo­tre ardeur, ni votre énergie. »

Par ailleurs, elle souligne avec force l'impor­tance du rôle du parti dans le mouvement qui se développe :

« La révolution actuelle, qui se trouve seu­lement au stade de son commencement, qui a de vastes perspectives devant elle ainsi que des problèmes de dimension historique et universelle à dompter, doit posséder une boussole sûre capable à chaque nouveau stade de la lutte, dans chaque victoire comme dans chaque défaite, de lui indiquer sans erreur la direction du même but su­prême, celle de la révolution socialiste mondiale, celle de la lutte impitoyable pour le pouvoir du prolétariat pour la libération de l'humanité du joug du Capital. Etre cette boussole indicatrice de la direction à suivre, être ce coin qui s'enfonce vers l'avant, être ce levain prolétarien socialiste de la révo­lution, voilà la tâche spécifique de la Ligue de Spartakus dans l'affrontement actuel de deux mondes. » [5]

« Nous devons apprendre aux masses que le Conseil ouvrier et de soldats doit être dans toutes les directions le levier du renverse­ment de la machinerie de l'État, qu'il doit assumer toutes les forces d'action et les di­riger dans le sillage de la transformation socialiste. Même les masses ouvrières déjà organisées en conseils ouvriers et de soldats sont à mille lieues de ces devoirs à remplir – sauf naturellement quelques petites mino­rités de prolétaires qui en ont claire conscience. » [6]

Lénine considère le programme des Spartakistes (« Que veut la Ligue de Spartakus ? »), qu'il reçoit fin décembre, comme une pierre angulaire pour la fonda­tion de l'Internationale Communiste.

« Dans cette perpective on doit : a) formuler les points des principes pour la plate-forme. (Je pense qu'on peut a) reprendre la théorie et la pratique du Bolchevisme ; b) et plus largement "Que veut la Ligue de Spartakus" ?) Avec a + b les principes fon­damentaux pour la plate-forme ressortent suffisamment clairement. » [7]

La question organisationnelle au congrès

La composition des délégués, au nombre de 83, représentant 46 sections, dont la grande majorité ne dispose d'aucun véritable man­dat, reflète toute l'immaturité de l'organisa­tion. Aux côtés de la vieille génération d'ou­vriers révolutionnaires du Parti qui ont ap­partenu avant la guerre à l'opposition de la gauche radicale autour de Rosa Luxemburg se trouvent désormais de jeunes ouvriers qui se sont faits, au cours de la guerre, les por­teurs de la propagande et de l'action révolu­tionnaires mais qui ne possèdent que très peu d'expérience politique ainsi que des sol­dats, marqués par les souffrances et les pri­vations de la guerre. Ils sont rejoints par des pacifistes qui ont courageusement combattu la guerre et qui, poussés vers la gauche par la répression, voient dans le mouvement ou­vrier radical un terrain favorable à leur ac­tion, ainsi que des artistes et des intellec­tuels emportés par le flot de la révolution, bref des éléments comme toute révolution en met soudainement en mouvement.

La lutte contre la guerre a réuni différentes forces dans un même front. Mais, dans le même temps, la répression a jeté de nom­breux dirigeants en prison; de nombreux ou­vriers, membres expérimentés du parti, ont disparu et de nombreux jeunes éléments radicalisés ne disposant quasiment d'aucune expérience organisationnelle sont mainte­nant présents. Cela montre que la guerre ne fournit pas forcement les conditions les plus favorables pour la construction du parti.

Concernant la question organisationnelle, on retrouve, dans le KPD, une aile marxiste re­présentée par R. Luxemburg et L. Jogisches, une aile hostile à l'organisation qui va par la suite accoucher du courant communiste de conseils et enfin une aile activiste, indécise sur le plan organisationnel, incarnée par K. Liebknecht.

Le congrès  montre qu'il y a un abîme entre la clarté programmatique (au delà des diver­gences importantes qui peuvent exister) telle que R. Luxemburg l'exprime dans son dis­cours sur le programme d'une part et les faiblesses en matière de conceptions organi­sationnelles d'autre part.

Les faiblesses sur les questions organisationnelles

D'abord les questions organisationnelles n'occupent au congrès de fondation qu'une part réduite de ses travaux ; de plus, au moment de la discussion, certains délégués se sont déjà retirés. Le rapport pour le con­grès lui-même, rédigé par Eberlein, est un miroir des faiblesses du KPD sur cette question. En premier lieu Eberlein tire le bilan du travail effectué jusqu'alors par les révolutionnaires :

« Les anciennes organisations étaient déjà de par leur nom et de par toutes leurs activi­tés, des "associations électorales" (Wahlvereine). La nouvelle organisation ne doit pas être un club électoral, mais une or­ganisation politique de combat. (...) Les or­ganisations social-démocrates étaient des Wahlvereine. Toute leur organisation repo­sait sur la préparation et l'agitation pour les élections, et en réalité il n'y avait un peu de vie dans l'organisation que lorsqu'on se trouvait en période de préparation des élec­tions ou durant celles-ci. Le reste du temps, l'organisation était désertée et éteinte. » [8]

Cette appréciation de la vie politique au sein du SPD d'avant-guerre reflète l'extinction de la vie politique causée par la gangrène du réformisme. L'orientation exclusive vers les élections parlementaires vidait les organisa­tions locales de toute vie politique. L'activité privilégiée envers le Parlement, le créti­nisme parlementaire ainsi que l'attachement à la démocratie bourgeoise qui en découle a fait naître la dangereuse illusion que l'axe essentiel du combat du parti est l'activité au Parlement. Ce n'est qu'au commencement de la guerre, après la trahison de la fraction parlementaire au Reichstag qu'une réflexion se produit dans de nombreuses organisations locales.

Pendant la guerre, cependant, « (...) nous avons dû mener une activité illégale, et à cause de cette activité illégale il n'était pas possible de construire une forme d'orga­nisation solide. » (27) En effet, Liebknecht, par exemple, a été, de l'été 1915 à octo­bre 1918, soit incorporé dans l'armée soit mis en prison se voyant ainsi interdire toute « libre expression d'opinion » et tout contact avec les autres camarades. R. Luxemburg fut incarcérée durant trois ans et quatre mois ; L. Jogisches s'est retrouvé dans la même si­tuation à partir de 1918. La majorité des membres de la Centrale formée en 1916 est derrière les barreaux à partir de 1917. Nombre d'entre eux n'en sortiront qu'à la veille de l'explosion des luttes révolutionnai­res de la fin 1918.

Si la bourgeoisie n'a pu faire taire Spartakus, elle a néanmoins porté un coup sévère à la construction du parti en privant un mouve­ment organisationnellement inachevé de sa direction.

Mais si les conditions objectives de l'illéga­lité et de la répression constituent de lourdes entraves pour la formation d'un parti révolu­tionnaire, elles ne doivent cependant pas oc­culter le fait qu'il existe au sein des forces révolutionnaires une sous-estimation grave de la nécessité de construire une nouvelle organisation. Eberlein révèle cette faiblesse en affirmant :

« Vous savez tous que nous sommes optimis­tes sur le fait que les semaines et les mois à venir vont nous confronter à une situation qui rendra superflues les discussions sur tout cela. Donc étant donné le peu de temps que nous avons à notre disposition aujour­d'hui, je ne veux pas vous retenir plus long­temps. (...) Nous nous trouvons actuellement en pleine lutte politique, c'est pourquoi nous n'avons pas de temps à perdre à des tracas­series sur des paragraphes. (...) Durant ces jours, nous ne devons pas et nous ne pou­vons pas mettre notre insistance sur ces petites questions organisationnelles. Dans la mesure du possible, nous voulons vous laisser traiter tout cela dans les sections lo­cales dans les prochaines semaines et les prochains mois. (...) (En comptant  plus de membres convaincus) qui soient prêts à se lancer dans l'action dans les jours à venir, et qui orientent tout leur esprit sur l'action de la prochaine période, alors nous surmon­terons facilement les petits problèmes d'org­anisation et de forme d'organisation. » [9]

Naturellement tout est urgent, tout est pres­sant dans le feu du brasier révolutionnaire, le facteur temps joue un rôle essentiel. Voila pourquoi il est souhaitable et même néces­saire que la clarification des questions or­ganisationnelles soit un acquis préalable. Si l'ensemble des délégués se préparent à une accélération du combat révolutionnaire pour les semaines qui suivent, nombre d'entre eux qui développent une méfiance vis-à-vis de l'organisation ont à l'esprit que le parti sera, par la force des choses, superflu.

Dans le même sens les déclarations d'Eberlein n'expriment pas seulement une impatience mais aussi une sous-estimation dramatique de la question organisation­nelle :

« Pendant ces quatre années, nous n'avons pas eu le temps de penser à la façon dont nous voulons nous organiser. Dans ces quatre années passées, nous étions, jour après jour, confrontés à des faits nouveaux et devions prendre des décisions en fonc­tion, sans que nous nous demandions si nous serions capables d'élaborer des statuts organisationnels. » [10]

Il est sans doute vrai, que les Spartakistes ont, comme Lénine le souligne, « accompli un travail systématique de propagande révo­lutionnaire dans les conditions les plus difficiles », mais il est cependant clair qu'il y a un danger qu'ils n'ont pas su éviter. Une organisation révolutionnaire ne doit pas se « sacrifier » pour son intervention dans la classe, c'est-à-dire que cette intervention aussi nécessaire soit-elle ne doit pas la con­duire à la paralysie de ses activités organi­sationnelles elles-mêmes. Un groupe révo­lutionnaire peut, dans une situation aussi dramatique que la guerre, intervenir intensi­vement et héroïquement. Mais, si lors de la montée des luttes ouvrières il ne dispose pas d'un tissu organisationnel solide c'est-à-dire si aucune organisation politique ne se trouve aux côtés du prolétariat, le travail effectué précédemment sera perdu. La construction d'une trame organisationnelle, la clarifica­tion de la fonction et du fonctionnement, l'élaboration de règles organisationnelles (les statuts) constituent les indispensables pierres angulaires pour l'existence, le fonc­tionnement et l'intervention de l'organisat­ion. Ce travail de construction ne doit pas être entravé par l'intervention dans la classe. Celle-ci ne peut réellement porter ses fruits que si elle ne s'effectue pas au détriment de la construction de l'organisation.

La défense et la construction de l'organisat­ion est une responsabilité permanente des révolutionnaires que ce soit en période du plus profond reflux de la lutte de classe ou au contraire lors de son plein déferlement.

Par ailleurs, dans le KPD, il existe une réaction de chat échaudé par l'expérience vécue au sein du SPD. Celui-ci, en effet, avait développé un appareil bureaucrati­que tentaculaire qui avait permis que, dans le processus de dégénérescence opportu­niste, la direction du parti  entrave les ini­tiatives locales. Ainsi, par peur d'être étouf­fée par une nouvelle Centrale, une partie du KPD se fait le porte-parole du fédéralisme. Eberlein se joint manifestement à ce choeur :

« Il serait nécessaire dans cette forme d'or­ganisation de laisser de la part de l'ensem­ble de l'organisation la plus grande liberté possible aux différentes sections, qu'on ne donne pas d'instructions schématiques d'en haut. (...) Nous pensons aussi que le vieux système de subordination des organisations locales à la Centrale doit être abandonné, que les différentes organisations locales, les différentes organisations d'usine doivent avoir une totale autonomie. (...) Elles doi­vent avoir la possibilité de passer à l'action sans que la Centrale puisse donner ses ins­tructions. » [11]

L'apparition d'une aile hostile à la centrali­sation, qui donnera naissance au courant communiste de conseils, va provoquer un re­cul dans l'histoire organisationnelle du mou­vement révolutionnaire.

Il va en être de même vis-à-vis de la presse :
« Nous pensons aussi que la question de la presse ne peut être réglée au niveau central, nous pensons que les organisations locales doivent partout avoir la possibilité de créer leur propre journal (...). Quelques camara­des nous (la Centrale) ont attaqués et nous ont dit : "Vous sortez un journal, que devons nous en faire ? Nous ne pouvons pas l'utili­ser, nous sortirons nous mêmes notre jour­nal". »
[12]

Ce manque de confiance dans l'organisation et surtout dans la centralisation apparaît sur­tout chez les anciens Linksradikale de Brême. [13] Partant de la compréhension juste que le KPD ne peut pas être une sim­ple continuité sans rupture avec l'ancien SPD, ils développent cependant en même temps des tendances à tomber dans l'autre extrême, à nier toute continuité : « Nous n'avons nullement besoin de nous replonger dans les anciens statuts organisationnels pour en sélectionner ce qui pourrait être re­pris par nous. » [14]

Les déclarations d'Eberlein font apparaître l'hétérogénéité du KPD, récemment fondé, sur la question organisationnelle.

L'aile marxiste en minorité sur la question organisationnelle

Seule l'aile regroupée autour de R. Luxemburg et de L. Jogisches intervient résolument de façon marxiste lors du Congrès. Comme pôle opposé direct se trouve l'aile des communistes de conseils hostile à l'organisation qui sous-estime fon­damentalement le rôle des organisations po­litiques dans la classe, rejetant surtout la centralisation par méfiance vis-à-vis de l'or­ganisation, et qui pousse à instituer une au­tonomie complète pour les sections locales. Rühle en est le principal représentant. [15] Une autre aile, sans alternative organisa­tionnelle claire, est celle regroupée autour de K. Liebknecht. Cette aile se distingue par sa très grande combativité. Mais pour agir en tant que parti la volonté de participer aux luttes ouvrières est largement insuffisante ; par contre la clarté programmatique et la solidité du corps de l'organisation sont in­dispensables. Liebknecht et ceux qui le sui­vent orientent leurs activités quasi exclusi­vement sur l'intervention dans la classe. Cela apparaît clairement lorsque le 23 octobre 1918 il est relâché de prison. Environ 20 000 ouvriers viennent l'accueillir à son arrivée à la gare de Anhalt à Berlin. Ses toutes premières activités sont de se rendre immédiatement à la porte des usines pour faire de l'agitation parmi les ouvriers. Pourtant, lorsqu'en octobre 1918 la tempéra­ture dans la classe ouvrière monte, le devoir le plus pressant des révolutionnaires n'est pas seulement de faire de l'agitation dans la classe mais d'engager toutes leurs forces dans la construction de l'organisation, d'au­tant plus que les Spartakistes ne forment en­core qu'une organisation lâche, sans structu­res solides. Cette attitude de Liebknecht vis-à-vis de l'organisation se distingue nettement de celle de Lénine. Lorsque Lénine arrive à la gare de Pétrograd en avril 1917 où il est accueilli triomphalement, il fait aussitôt connaître ses Thèses d'avril et fait tout pour que le Parti bolchevik sorte de la crise où il se trouve  et se munisse d'un programme clair grâce à la convocation d'un Congrès ex­traordinaire. Le premier souci de Liebknecht en revanche ne concerne pas vraiment l'or­ganisation et sa construction. Par ailleurs, il semble développer une conception de l'org­anisation dans laquelle le militant révolu­tionnaire doit être obligatoirement un héros, une individualité prééminente au lieu de voir qu'une organisation politique proléta­rienne vit avant tout de sa force collective. Le fait qu'il ne va cesser, par la suite, de pousser à des actions le plus souvent de son propre chef est la preuve de sa vision erro­née de l'organisation. R. Luxemburg se plaint souvent de son attitude :

« Karl est toujours par monts et par vaux, en train de courir d'une allocution aux ou­vriers à une autre, il ne vient souvent qu'aux réunions de la rédaction de Die Rote Fahne ; autrement c'est difficile de l'amener aux réunions de l'organisation. » C'est l'image du combattant solitaire que donne Liebknecht. Il ne parvient pas à comprendre que sa principale contribution consiste à participer au renforcement de l'organisation.

Le poids du passé

Le SPD avait été pendant des années rongé par la tradition parlementaire. Les illusions crées par la prédominance de l'activité par­lementaire-réformiste ont impulsé l'idée que la lutte dans le cadre du parlement bour­geois était l'arme principale de la classe ou­vrière au lieu de la considérer comme un outil transitoire pour mettre à profit les con­tradictions entre les différentes fractions de la classe dominante, comme une possibilité d'obtenir momentanément des concessions de la part du Capital. « Dorloté » par le parlementarisme, on inclinait à mesurer la force de la lutte à l'aune des voix obtenues par le SPD au parlement bourgeois. C'est une des principales différences entre les conditions de lutte des Bolcheviks et de la Gauche en Allemagne. Les Bolcheviks dis­posent de l'expérience de 1905 et intervien­nent dans les conditions de la répression et de l'illégalité mais aussi au parlement russe à travers un groupe beaucoup plus restreint de députés, leur centre de gravité ne se trouve pas dans la lutte parlementaire et syndicale. Alors que le SPD était devenu un puissant parti de masse rongé par l'opportu­nisme, le Parti Bolchevik est un parti relati­vement réduit qui a mieux résisté à l'oppor­tunisme malgré les crises qu'il a dû aussi traverser. Et ce n'est pas par hasard si, dans le KPD, l'aile marxiste en matière d'organis­ation, avec R. Luxemburg et L. Jogisches, est issue du parti polono-lithuanien de la SDKPiL, c'est-à-dire une fraction du mou­vement révolutionnaire possédant une expé­rience directe dans les luttes de 1905 et n'ayant pas connu l'embourbement du marais parlementaire.

La construction du parti ne peut réussir qu'internationalement

Le Congrès de fondation du KPD exprime une autre faiblesse du mouvement révolu­tionnaire. Alors que la bourgeoisie en Allemagne obtient immédiatement l'aide des bourgeoisies des pays avec lesquels elle était en guerre auparavant, alors que le Capital s'unit à un niveau international dans sa lutte contre la classe ouvrière révolutionnaire (contre le jeune pouvoir ouvrier en Russie ce sont les armées blanches de vingt et un pays qui s'unissent pour mener la guerre civile) les révolutionnaires sont à la traîne pour ce qui concerne leur unification organisation­nelle. Pour une partie, cela est le fait de conceptions héritées de la 2e Internationale. Les partis de la 2e Internationale étaient bâ­tis sur un mode fédéraliste. La conception fédéraliste qui développe des tendances au « chacun pour soi » dans l'organisation em­pêche de poser la question de l'organisation à un niveau international et de façon centra­lisée. Les composantes de l'aile gauche ont ainsi combattu séparément les unes des au­tres dans les différents partis de la 2e Internationale.

« Ce travail fractionnel de Lénine s'effectua uniquement au sein du parti russe, sans qu'il essayât de la porter à l'échelle internatio­nale. Il suffit pour s'en convaincre de lire ses interventions aux différents congrès et l'on peut affirmer que ce travail resta com­plètement inconnu en dehors des sphères russes. » [16]

C'est ainsi que K. Radek est le seul délégué étranger présent au Congrès de fondation. Ce n'est que grâce à beaucoup d'adresse et de chance qu'il parvient à passer au travers des mailles du filet des contrôles établis par le gouvernement allemand dirigé par le SPD. Quel destin diffèrent aurait eu ce Congrès si  des dirigeants considérés du mouvement révolutionnaire autres que Radek, tels Lénine et Trotsky venant de Russie, Bordiga d'Italie ou Gorter et Pannekoek de Hollande, y avaient participer.

Nous pouvons aujourd'hui tirer la leçon qu'il ne peut y avoir de construction du parti dans un pays si les révolutionnaires n'entre­prennent pas cette même tâche simultané­ment au niveau  international et de façon centralisée.

Le parallèle avec la tâche de la classe ou­vrière est clair : le communisme ne peut pas lui aussi être construit isolément dans un seul pays. Les conséquences s'imposent d'elles mêmes : la construction du Parti exige qu'elle soit entreprise sur le plan in­ternational.

Avec le KPD naît un nouveau parti très hé­térogène dans sa composition, divisé sur le plan programmatique et dont l'aile marxiste en matière d'organisation se trouve en mi­norité. La méfiance envers l'organisation et en particulier envers la centralisation est déjà largement répandue parmi de nombreux délégués. Le KPD ne dispose pas encore d'un rayonnement et d'une influence suffi­sants pour marquer de façon décisive le mouvement de son sceau.

L'expérience du KPD montre que le parti doit être construit sur une solide armature organisationnelle. L'élaboration de principes organisationnels, le fonctionnement selon l'esprit de parti ne se créent pas sur une simple proclamation ou par décret mais sont le résultat d'années de pratique basée sur ces principes. La construction de l'organisation demande beaucoup de temps et de persévé­rance. Il est évident que les révolutionnaires d'aujourd'hui doivent tirer les leçons des faiblesses des révolutionnaires en Allemagne. C'est ce que nous aborderons dans le prochain article.

DV.



[1] De mars à novembre 1918, l'Allemagne perd sur le front de l'Ouest environ 200 000 tués, 450 000 disparus ou prisonniers et 860 000 blessés.

[2] Après l'arrestation de K. Liebknecht au début de l'été 1916, une conférence de l'aile gauche de la so­cial-démocratie se tient le 4 juin 1916. Pour recons­tituer les liens entre groupes révolutionnaires rompus par la répression, un comité d'action de cinq mem­bres est formé, comprenant entre autres Duncker, Meyer, Mehring. Otto Rühle en est élu président ! Le fait qu'un camarade tel que O. Rühle qui rejette la centralisation et la construction de l'organisation se voit confier la responsabilité de la présidence montre dans quelle situation embarrassante la répression pousse les Spartakistes.

[3] Rosa Luxemburg, « Le Congrès du Parti Socialiste Indépendant », Die Rote Fahne n° 14.

[4] K. Liebknecht, Procès-verbal du congrès de fondation du KPD, p. 84 et 92.

[5] Rosa Luxemburg, La conférence nationale de la Ligue de Spartakus, Die Rote Fahne n° 43 du 29 décembre 1918. 

[6] Rosa Luxemburg, Discours sur le programme et la situation politique, 30 décembre 1918.

[7] Lénine, décembre 1918, Correspondance, T. 5, p. 221.

[8] Rapport d'Eberlein sur la question de l'organisa­tion au congrès de fondation du KPD.

[9] Idem.

[10] Idem.

[11] Idem.

[12] Idem.

[13] P. Frölich, pendant la guerre membre de la gauche de Brême, élu à la Centrale par le congrès de fondation pense que : « Dans toutes leurs actions, les organisations locales doivent disposer d'un droit à l'autodétermination complet, il s'en suit également le droit à l'autodétermination pour le reste du travail du parti dans le cadre du pro­gramme et des résolutions adoptées par le con­grès. » (11 janvier 1919, Der Kommunist) J. Knief, membre de la gauche de Brême défend la conception suivante : « Sans nier la nécessité d'une Centrale, les communistes (de l'IKD) exigent, conformément à la situation révolutionnaire actuelle, la plus grande autonomie et liberté de mouvement pour les organisations locales et régionales. » (Arbeiterpolitik n° 10, 1917).

[14] Idem.

[15] J. Borchardt proclame dès 1917 : « Ce qui nous importe, c'est l'abolition de toute forme de direc­tion dans le mouvement ouvrier. Ce dont nous avons besoin pour parvenir au socialisme, c'est de la démocratie pure entre les camarades, c'est-à-dire l'égalité des droits et l'autonomie, libre arbi­tre et moyens en vue de l'action personnelle pour chaque individu. Ce ne sont pas des chefs que nous devons avoir, mais seulement des organes d'exécution, qui, au lieu d'imposer leur volonté aux camarades, agissent au contraire seulement comme leurs mandataires. » (Arbeiterpolitik n° 10, 1917).

[16] G. Mammone, Bilan n° 24, p. 814, La fraction dans les partis socialistes de la seconde Internationale.