Questions d'organisation, II : la lutte de la premiere internationale contre l' « alliance » de bakounine

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimanteEnvoyer cet article par mail

Nous consacrons la deuxième partie de cet article à la manière dont l'Alliance de Bakounine s'y est pris pour prendre le contrôle de la Première Internationale, l'Association Internationale des Travailleurs (AIT), et la détruire. Nous essaierons de montrer, aussi concrète­ment que possible, les tactiques utili­sées contre le mouvement ouvrier, en nous basant sur l'analyse faite par l'Internationale elle-même. Nous som­mes convaincus que l'identification de ces tactiques de la bourgeoisie et du parasitisme, la capacité à tirer les le­çons du combat contre Bakounine, sont aujourd'hui indispensables pour la dé­fense du milieu révolutionnaire.

Dans la première partie de cette série ([1]), nous avons montré que la fameuse lutte au sein de l'AIT, qui devait conduire à l'exclu­sion de Bakounine et à la condamnation de son « Alliance secrète de la Démocratie Socialiste » au congrès de La Haye, était plus qu'une lutte du marxisme contre l'anar­chisme. C'était une lutte à mort entre ceux qui se consacraient à la construction du parti révolutionnaire du prolétariat et tous ceux qui ne recherchaient que sa destruction. Ces derniers n'incluaient pas seulement les anar­chistes déclarés, mais toutes les variantes les plus diverses du parasitisme organisa­tionnel. Le but de l'« Alliance » secrète de Bakounine n'était rien moins que de prendre le contrôle de l'Association Internationale des Travailleurs, à travers un complot caché, dans le but de détruire sa nature proléta­rienne. Dans cette tentative, les bakouni­niens étaient soutenus par une série d'élé­ments bourgeois, petits-bourgeois et déclas­sés qui existaient à l'intérieur des différentes sections de l'Internationale sans en partager les buts. Et, derrière la scène, le complot était encouragé par les classes dominantes elles-mêmes. Elles encourageaient et mani­pulaient Bakounine et ses adeptes, souvent même à leur insu. La presse bourgeoise se faisait l'écho des campagnes de calomnies de l'Alliance contre Marx et le Conseil Général, portant aux nues « l'esprit de liberté » des anarchistes qui condamnaient « les métho­des dictatoriales » des marxistes. Leurs es­pions et agents provocateurs, envoyés pour infiltrer l'AIT, faisaient tout ce qu'ils pou­vaient pour soutenir Bakounine et ses alliés parasites, à l'intérieur et à l'extérieur de l'Association. La police politique facilitait le travail de sape contre les statuts de l'Internationale, en arrêtant des militants de manière à garantir le succès des manoeuvres de l'Alliance.

D'emblée, la bourgeoisie a utilisé sa police, ses tribunaux, ses prisons, et plus tard ses pelotons d'exécution contre l'AIT. Mais ce n'était pas là son arme la plus dangereuse. En effet, le Congrès de La Haye a montré « comment plus les persécutions ont aug­menté et plus l'organisation des travailleurs qu'est l'AIT s'est renforcée. » ([2]).

L'arme la plus dangereuse de la bourgeoisie consistait précisément dans la tentative de détruire l'AIT de l'intérieur, à travers l'infil­tration, la manipulation et l'intrigue. Cette stratégie consiste à provoquer le soupçon, la démoralisation, les divisions et les clashes au sein d'une organisation prolétarienne, pour l'amener à se détruire elle-même. Alors que la répression porte toujours avec elle le risque de provoquer la solidarité de la classe ouvrière avec ses victimes, la destruction de l'intérieur permet, non seulement de détruire un parti ou un groupe prolétarien, mais de ruiner sa réputation et de l'effacer ainsi de la mémoire collective et des traditions de la classe ouvrière. Plus généralement elle vise à calomnier la discipline organisationnelle, en la présentant comme une « dictature » et à dénigrer la lutte contre l'infiltration poli­cière, le combat contre les ambitions de pouvoir destructrices des éléments déclassés de la classe dominante et  la résistance con­tre l'individualisme petit-bourgeois, en les présentant comme la manifestation d'une « élimination bureaucratique de rivaux ».

Avant de montrer comment la bourgeoisie, avec l'aide du parasitisme politique et de Bakounine en particulier, entreprit ce travail de destruction et de dénigrement, nous al­lons rapidement rappeler l'ampleur de la peur que l'AIT inspirait à la bourgeoisie.

La bourgeoisie se sent menacée par l'AIT

Le rapport du Conseil Général au cinquième congrès annuel de l'Association Internationale des Travailleurs à la Haye en septembre 1872, écrit au lendemain de la défaite de la Commune de Paris, déclarait :

« Depuis notre dernier Congrès à Bâle, deux grandes guerres ont changé la face de l'Europe, la guerre franco-allemande et la guerre civile en France. Ces deux guerres ont été précédées, accompagnées et suivies par une troisième : la guerre contre l'Association Internationale des Travailleurs. »

Ainsi, à la veille du plébiscite qui servit à Louis Napoléon à préparer sa guerre contre la Prusse, des membres de l'AIT furent arrê­tés le 23 avril 1870 à Paris, sous le prétexte d'être mêlés à un complot visant à assassiner Louis Bonaparte. Simultanément des arres­tations d'internationalistes eurent lieu à Lyon, Rouen, Marseille, Brest et dans d'au­tres villes.

« Jusqu'à la proclamation de la République, les membres du Conseil Fédéral de Paris sont restés en prison, tandis que les autres membres de l'Association étaient quotidien­nement dénoncés aux foules comme des traî­tres agissant pour le compte de la Prusse.

Avec la capitulation de Sedan, tandis que le second Empire se terminait comme il avait commencé, par une parodie, la guerre fran­co-allemande est entrée dans sa seconde phase. Elle est devenue une guerre contre le peuple français... De ce moment, elle s'est trouvée contrainte non seulement de com­battre la République en France, mais simul­tanément l'Internationale en Allemagne. » ([3]).

« Si la guerre contre l'Internationale a été localisée d'abord en France et ensuite en Allemagne, elle est devenue générale à par­tir du surgissement puis de la défaite de la Commune de Paris. Le 6 juin 1871, Jules Favre envoya une circulaire aux puissances étrangères, exigeant l'extradition des réfu­giés de la Commune en tant que criminels de droit commun et réclamant une croisade gé­nérale contre l'Internationale comme ennemi de la famille, de la religion, de l'ordre et de la propriété. » ([4]).

Il s'ensuivit une nouvelle offensive, coor­donnée internationalement, de la bourgeoi­sie pour détruire l'AIT. Les chanceliers d'Autriche-Hongrie et d'Allemagne, Beust et Bismarck, tinrent deux « réunions au som­met » presque entièrement consacrée à tra­vailler aux moyens de cette destruction. Les tribunaux autrichiens, par exemple, en con­damnant les chefs du parti prolétarien à la servitude pénale en juillet 1870, décrétèrent ce qui suit :

« L'Internationale vise à émanciper la classe ouvrière de la domination de la classe pos­sédante et de la dépendance politique. Cette émancipation est incompatible avec les ins­titutions existantes de l'Etat autrichien. De là, quiconque accepte et défend les principes du programme de l'Internationale, conspire pour renverser le gouvernement Autrichien et est, en conséquence, coupable de haute trahison. » ([5])

Aux derniers jours de la Commune de Paris, tous les secteurs de la classe dominante avait compris le danger mortel que l'organi­sation socialiste internationale représentait pour sa domination. Même si l'AIT n'a pas pu elle-même jouer un rôle dirigeant dans les événements de la Commune de Paris, la bourgeoisie était tout à fait consciente que ce surgissement, la première tentative de la classe ouvrière pour détruire l'Etat bourgeois et le remplacer par sa propre domination de classe, n'aurait pas été possible sans l'auto­nomie et la maturité politiques et organisa­tionnelles du prolétariat, une maturité que l'AIT cristallisait.

Plus encore, c'est la menace politique que l'existence même de l'AIT faisait peser sur la domination à long terme du capital qui, dans une grande mesure, explique la sauvagerie avec laquelle la Commune de Paris a été ré­primée conjointement par les Etats français et allemand.

Après la Commune de Paris : la bourgeoisie essaie de briser et de discréditer l'AIT

En fait, comme Marx et Engels avaient tout juste commencé à le comprendre au moment du fameux congrès de La Haye en 1872, la défaite de la Commune, et du prolétariat français comme un tout, signifiait le com­mencement de la fin pour l'AIT. L'association des secteurs décisifs des ou­vriers d'Europe et d'Amérique, fondée en 1864, n'était pas une création artificielle, mais le produit de la montée de la lutte de classe à cette époque. L'écrasement de la Commune signifiait la fin de cette vague de luttes et ouvrait une période de défaite et de désorientation politique. Comme après la défaite des révolutions de 1848-49, quand la Ligue des Communistes avait été victime d'une semblable désorientation, beaucoup de ses membres refusant de reconnaître que la période révolutionnaire était terminée, l'AIT, après 1871, était entrée dans une période de déclin. Dans cette situation, la principale préoccupation de Marx et Engels fut de faire en sorte que l'AIT termine son travail en bon ordre. C'est dans cette perspective qu'au Congrès de La Haye, ils ont proposé de transférer le Conseil Général à New York, où il serait tenu à distance de la ligne de front de la répression bourgeoise et des dis­sensions internes. Ils voulaient avant tout préserver la réputation de l'Association, dé­fendre ses principes politiques et organisa­tionnels, de manière à ce que ceux-ci puis­sent être transmis aux futures générations de révolutionnaires. En particulier, l'expérience de l'AIT devait servir de base pour la cons­truction d'une Seconde Internationale, aussi­tôt que les conditions objectives le permet­traient.

Pour les classes dominantes, cependant, il n'était pas question de permettre que l'AIT termine sa tâche en bon ordre et de la laisser transmettre ainsi aux générations proléta­riennes à venir les enseignements de ces premiers pas dans la construction d'une or­ganisation internationale, statutairement centralisée. Le massacre des ouvriers de Paris donnait le signal : il s'agissait de me­ner à son terme tout le travail de sape in­terne et de discrédit de l'AIT qui avait déjà commencé bien avant la Commune. Les re­présentants les plus intelligents des classes dominantes craignaient que l'AIT reste dans l'histoire comme un moment décisif de l'adoption du marxisme par le mouvement ouvrier. Bismark était un de ces intelligents représentants des exploiteurs, lui qui, au long des années 1860, avait secrètement, et quelquefois ouvertement, soutenu les Lassaliens au sein du mouvement ouvrier al­lemand, dans le but de combattre le déve­loppement du marxisme. Mais il y en eut d'autres, comme nous allons le voir, qui se sont unis pour désorienter et naufrager l'avant-garde politique de la classe ouvrière.

L'Alliance de Bakounine : fondée pour attaquer l'AIT

« L'Alliance de la démocratie socialiste fut fondée par M. Bakounine vers la fin de l'an­née 1868. C'était une société internationale prétendant fonctionner, en même temps en dehors et en dedans de l'Association inter­nationale des travailleurs. Se composant de membres de cette dernière qui réclamaient le droit de participer à toutes ses réunions, elle voulait cependant se réserver celui d'avoir ses propres groupes locaux, ses fé­dérations nationales, et d'organiser ses congrès particuliers, à côté et en sus de ceux de l'Internationale. En d'autres termes, l'Alliance prétendait dès le début former une sorte d'aristocratie au sein de notre associa­tion, un corps d'élite avec un programme à elle et avec des privilèges particuliers. » ([6]).

Bakounine avait échoué dans son projet ori­ginal d'unifier sous son propre contrôle l'AIT et la Ligue de la Paix et la Liberté, ses pro­positions ayant été rejetées par le congrès général de toute l'AIT à Bruxelles. Bakounine expliquait cette défaite à ses amis bourgeois de la Ligue en ces termes : « Je ne pouvais pas prévoir que le Congrès de l'Internationale nous répondrait par une insulte aussi grossière que prétentieuse, mais cela est dû aux intrigues d'une certaine coterie d'Allemands qui déteste les Russes et tout le monde excepté eux-mêmes. » ([7]).

Concernant cette lettre, Nicolai Outine, dans son rapport au Congrès de La Haye, souligne un des aspects centraux de la politique de Bakounine :

« Elle prouve que c'est déjà de cette époque, sinon d'avant, que datent les calomnies de Bakounine contre le citoyen Marx, contre les Allemands et contre toute l'Internationale, qui était déjà accusée alors, et a priori - puisque Bakounine igno­rait tout à ce moment tant de l'organisation que de l'activité de l'Association -, d'être une marionnette aveugle entre les mains du citoyen Marx et de la clique allemande (plus tard devenue pour les partisans de Bakounine une clique autoritaire à l'esprit bismarckien) ; de cette époque également date la haine rancunière de Bakounine pour le Conseil général et pour certains de ses membres en particulier. » ([8]).

Devant cet échec, Bakounine dût changer de tactique et demander son admission dans l'AIT. Mais il ne modifia pas sa stratégie de base :

« Pour se faire reconnaître comme chef de l'Internationale, il fallait se présenter comme chef d'une autre armée dont le dé­vouement absolu envers sa personne lui de­vait être assuré par une organisation se­crète. Après avoir ouvertement implanté sa société dans l'Internationale, il comptait en étendre les ramifications dans toutes les sec­tions et en accaparer par ce moyen la direction absolue. Dans ce but, il fonda à Genève l'Alliance (publique) de la démocra­tie socialiste. (...) Mais cette Alliance publi­que en cachait une autre qui, à son tour, était dirigée par l'Alliance encore plus se­crète des frères internationaux, les Cent Gardes du dictateur Bakounine. » ([9])

Cependant, la première demande d'admis­sion de l'Alliance fut refusée, pour cause de sa pratique organisationnelle non conformes aux statuts de l'Association.

« Le Conseil Général refusa d'admettre l'Alliance tant qu'elle conserverait son ca­ractère international distinct ; il ne promit de l'admettre qu'à la condition qu'elle dis­soudrait son organisation internationale particulière, que ses sections se converti­raient en simples sections de notre associa­tion et que le conseil serait informé du lieu et des effectifs numériques de chaque section nouvelle. ».([10]).

Le Conseil Général insistait particulière­ment sur ce dernier point, afin d'empêcher l'Alliance d'infiltrer secrètement l'AIT, sous des noms différents.

L'Alliance répondit :

« La question de la dissolution est aujour­d'hui prononcée. En notifiant cette décision aux différents groupes de l'Alliance, nous les avons invités à se constituer, à notre exemple, en sections de l'AIT, et à se faire reconnaître comme telles par vous ou par le Conseil Fédéral de l'Association dans leurs pays respectifs. » ([11]).

Mais l'Alliance ne fit rien de tel. Ses sec­tions n'ont jamais déclaré leur siège ni leur force numérique, pas plus qu'elles n'ont posé leur candidature en leur propre nom.

« La section de Genève resta la seule qui demandait son affiliation. On n'entendit plus parler des autres prétendues sections de l'Alliance. Cependant, en dépit des intrigues continuelles des alliancistes tendant à impo­ser leur programme spécial à toute l'Internationale et à s'assurer le contrôle de notre association, il nous fallut croire que l'Alliance avait tenu parole et qu'elle s'était dissoute. Mais, au mois de mai dernier, le Conseil général reçut des indications assez précises, dont il dut conclure que l'Alliance n'avait pas même envisagé sa dissolution ; qu'en dépit de sa parole solennellement donnée, elle avait existé et existait toujours, sous forme de société secrète, et qu'elle usait de cette organisation clandestine pour poursuivre son but de toujours : s'assurer le contrôle complet de l'Internationale. » ([12]).

En fait, au moment où l'Alliance s'est décla­rée dissoute, le Conseil Général ne disposait pas de preuves suffisantes pour justifier un refus de l'admettre dans l'Internationale. Il avait en outre été « induit en erreur par quelques signatures du programme qui lais­saient supposer qu'elle était reconnue par le Comité fédéral romand. » ([13]).

Mais ce n'avait pas été le cas, puisque le Comité fédéral romand avaient de bonnes raisons de ne faire aucune confiance aux al­liancistes.

« L'organisation secrète cachée derrière l'Alliance publique entra, dès ce moment, en action. Derrière la section de Genève de l'Internationale, il y avait le bureau central de l'Alliance secrète ; derrière les sections de Naples, de Barcelone, de Lyon et du Jura, les sections secrètes de l'Alliance. Appuyé sur cette franc-maçonnerie dont l'existence n'était pas même soupçonnée ni par la masse des Internationaux, ni par leurs centres administratifs, Bakounine es­pérait s'emparer de la direction de l'Internationale au congrès de Bâle, en sep­tembre 1869. » ([14]).

A cette fin l'Alliance commença à mettre di­rectement en oeuvre son appareil secret in­ternational.

« L'Alliance secrète envoya des instructions à ses adhérents dans tous les coins d'Europe, les enjoignant, qui à se faire élire comme délégués, qui à donner un mandat impératif s'ils ne pouvaient envoyer un de leurs propres hommes. Dans beaucoup d'en­droits, les membres ont été très surpris de constater que, pour la première fois dans l'histoire de l'Internationale, la désignation des délégués ne se faisait pas de manière honnête, ouverte et transparente et le Conseil général reçut des lettres demandant s'il n'y avait pas quelque chose dans l'air. » ([15]). Au congrès de Bâle, l'Alliance échoua dans son objectif principal qui était de trans­férer le Conseil Général de Londres à Genève, où Bakounine comptait bien le do­miner. L'Alliance ne renonça pas, elle chan­gea de tactique.

« Constatons d'abord qu'il y a eu deux pha­ses bien distinctes dans l'action de l'Alliance. Dans la première, elle croyait pouvoir s'emparer du Conseil général et, ce faisant, s'assurer la direction suprême de notre association. C'est alors qu'elle de­manda à ses adhérents de soutenir la "forte organisation" de l'Internationale et surtout "le pouvoir du Conseil général et des con­seil fédéraux et comités centraux". C'est dans ces conditions que les alliancistes ont demandé au Congrès de Bâle tous ces pou­voirs étendus pour le Conseil général, pou­voirs qu'ils ont plus tard repoussé avec tant d'horreur parce que autoritaires. » ([16]).

La bourgeoisie favorise le travail de sabotage de Bakounine

Dans la première partie de cet article, sur la préhistoire de la conspiration de Bakounine, nous avons déjà montré quelle était la nature de classe de sa société secrète. Même si la majorité de ses membres n'en avaient pas conscience, l'Alliance représentait rien moins qu'un cheval de Troie au moyen du­quel la bourgeoisie a tenté de détruire l'AIT de l'intérieur.

Si Bakounine a pu tenter de prendre le con­trôle de l'AIT dès le congrès de Bâle, moins d'un an après y être entré, c'est uniquement parce qu'il avait reçu l'aide de la bourgeoi­sie. Cette aide lui a fourni une base politi­que et organisationnelle, avant même qu'il n'ait rejoint l'AIT.

La première origine du pouvoir de Bakounine a été la société entièrement bourgeoise qu'était la Ligue de la Paix et la Liberté, constituée pour rivaliser avec l'AIT et s'opposer à elle. Comme le rappelait Outine, parlant de la structure de l'Alliance :

« Nous devons noter avant tout que les noms de Comité central permanent, Bureau cen­tral et Comités nationaux, existaient déjà dans la Ligue de la Paix et de la Liberté. En fait les règles secrètes (de l'Alliance) admet­tent sans gêne que le comité central perma­nent est composé de "tous les membres fon­dateurs de l'Alliance". Et ces fondateurs sont les "anciens membres du Congrès de Berne" (de la Ligue) appelés "la minorité socialiste". Ainsi ces fondateurs devaient élire parmi eux le Bureau central avec son siège à Genève. » ([17]).

L'historien anarchiste Nettlau mentionne les personnes suivantes qui quittèrent la Ligue pour se consacrer à pénétrer dans l'Internationale : Bakounine, Fanelli, Friscia, Tucci, Mroczkowski, Zagorski, Joukovski, Elisée Reclus, Aristide Rey, Charles Keller, Jaclard, J. Bedouche, A. Richard ([18]). Plusieurs de ces personnages étaient direc­tement des agents de l'infiltration politique bourgeoise. Albert Richard, qui constitua l'Alliance en France, était un agent de la po­lice politique bonapartiste, ainsi que son « compagnon d'armes » à Lyon, Gaspard Blanc. Saverio Friscia, selon un autre histo­rien anarchiste, Woodcock, n'était pas seu­lement « un physicien homéopathique sici­lien, mais aussi un membre de la Chambre des députés, et, plus important pour les Frères Internationaux, un franc-maçon du trente-troisième degré, avec une grande in­fluence dans les loges du Sud de l'Italie. » ([19]). Fanelli a été longtemps membre du parlement italien et avait les plus intimes connexions avec de hauts représentants de la bourgeoisie italienne.

La seconde origine bourgeoise des appuis politiques de Bakounine était donc ses liens avec les « cercles influents » d'Italie. En oc­tobre 1864, à Londres, Bakounine dit à Marx qu'il partait travailler pour l'AIT en Italie, et Marx écrivit à Engels combien il avait été impressionné par cette initiative. Mais Bakounine mentait.

« Par Dolfi, il s'était introduit dans la so­ciété des francs-maçons, où les libres pen­seurs italiens s'étaient regroupés », nous dit Richarda Huch, aristocrate allemande, admi­ratrice et biographe de Bakounine ([20]). Comme nous l'avons vu dans la première partie de cet article, Bakounine, qui quitta Londres pour l'Italie en 1864, tira avantage de l'absence de l'AIT dans ce pays pour y monter des sections, sous son propre con­trôle et à sa propre image. Ceux qui, comme l'Allemand Cuno, qui fonda la section de Milan, se sont opposés à la domination par cette « confrérie » secrète, ont été fort à pro­pos arrêtés ou déportés par la police dans les moments décisifs.

« L'Italie n'était devenue la terre promise de l'Alliance que par grâce particulière.(...) », déclare le rapport publié par le congrès de La Haye, citant une lettre de Bakounine à Mora, dans laquelle il explique : « Il y a en Italie ce qui manque aux autres pays : une jeunesse ardente, énergique, tout à fait dé­placée, sans carrière, sans issue, et qui, malgré son origine bourgeoise, n'est point moralement et intellectuellement épuisée comme la jeunesse bourgeoise des autres pays. » En commentaire, le rapport ajoute : « Le Saint Père (le Pape Bakounine) a rai­son. L'Alliance en Italie n'est pas un "faisceau ouvrier", mais un ramassis de dé­classés. Toutes les prétendues sections de l'Internationale en Italie sont conduites par des avocats sans cause, des médecins sans malades et sans science, des étudiants de billard, des commis voyageurs et autres em­ployés de commerce, et principalement des journalistes de la petite presse d'une réputa­tion plus ou moins douteuse. L'Italie est le seul pays où la presse de l'Internationale - ou soi-disant telle - ait revêtu les caracté­ristiques du Figaro. On n'a qu'à jeter un coup d'oeil sur l'écriture des secrétaires de ces prétendues sections, pour constater qu'il s'agit du travail de clercs ou de plumitifs professionnels. C'est en s'emparant ainsi de tous les postes officiels des sections que l'Alliance parvint à forcer les ouvriers ita­liens, pour entrer en communication entre eux ou avec les autres conseils de l'Internationale, de passer par les mains des déclassés alliancistes qui, dans l'Internationale, retrouvaient une "carrière" et une "issue". » ([21])

C'est grâce à cette infrastructure issue de la Ligue, cet organe de la bourgeoisie euro­péenne occidentale influencé par la diploma­tie secrète du Tsar de Russie, et nourrie du vivier de bourgeois déclassés italiens, « libres-penseurs » et « francs-maçons », que Bakounine put lancer sa violente attaque contre l'Internationale.

C'est donc après le Congrès de Berne de la Ligue de la Paix (septembre 1868) que le déjà mentionné Fanelli, membre italien du Parlement et membre fondateur de l'Alliance, a été envoyé en Espagne, « muni d'une recommandation de Bakounine pour Garrido, député aux Cortes, qui le mit en contact avec les cercles républicains, tant bourgeois qu'ouvriers », afin d'installer l'Alliance sur la péninsule ibérique ([22]). Ici nous voyons les méthodes typiques des anar­chistes « abstentionnistes » qui refusent énergiquement de faire de la « politique ». C'est avec de telles méthodes que l'Alliance s'est étendue dans les parties de l'Europe où le prolétariat industriel était encore extrê­mement sous-développé : l'Italie et l'Espagne, le Sud de la France, le Jura suisse. C'est ainsi qu'au congrès de Bâle, « grâce aux moyens déloyaux dont elle s'était servie, l'Alliance se trouva représen­tée par au moins dix délégués, parmi les­quels se trouvaient le fameux Albert Richard et Bakounine lui-même ».([23]).

Mais toutes ces sections bakouniniennes, se­crètement dominées par l'Alliance, n'étaient pas en elles-mêmes suffisantes. Afin de met­tre la main sur l'AIT, il était nécessaire pour Bakounine et ses partisans d'être acceptés par une des sections existantes de l'Association, parmi les plus anciennes et les plus importantes, et d'en prendre le contrôle. Venu de l'extérieur, Bakounine comprit le besoin de se servir de l'autorité d'une telle section, déjà largement reconnue à l'intérieur de l'AIT. C'est pourquoi Bakounine partit dès le début pour Genève, où il fonda sa « Section de Genève de l'Alliance de la dé­mocratie socialiste ». Avant même que le conflit ouvert avec le Conseil général ne soit apparu, c'est là qu'a commencé la première résistance décisive de l'AIT contre le sabo­tage de Bakounine.

La lutte pour le contrôle de la fédération suisse romande

« Mais, en décembre 1868, l'Alliance de la démocratie socialiste s'était juste formée à Genève et s'était déclarée comme section de l'AIT. Cette nouvelle section demanda trois fois en quinze mois son admission au groupe des sections de Genève, et trois fois celle-ci lui a été refusée, d'abord par le Conseil cen­tral de toutes les sections de Genève et en­suite par le Comité fédéral romand. En sep­tembre 1869, Bakounine, le fondateur de l'Alliance, fut battu à Genève, lorsqu'il posa sa candidature pour la délégation au Congrès de Bâle et que celle-ci fut rejetée, les membres de Genève ayant nommé Grosselin délégué. Les pressions commen­cèrent alors (...) de la part des supporters de Bakounine, conduits par lui-même, pour contraindre Grosselin à renoncer et à lais­ser sa place à Bakounine. Ces discussions ont dû convaincre Bakounine que Genève n'était pas un endroit favorable à ses ma­chinations. Ses coups de gueule retentis­sants n'ont rencontré dans les réunions des ouvriers genevois que désintérêt et mépris. Ce fait, ajouté aux autres affaires russes, fournit à Bakounine le motif pour quitter de lui-même Genève. » ([24]).

Au moment où, à Londres, le Conseil géné­ral agissait encore avec beaucoup d'hésita­tions et où il admettait l'Alliance contre sa propre conviction, les sections ouvrières en Suisse résistaient déjà ouvertement aux ten­tatives de Bakounine d'imposer sa volonté en violation des statuts. Alors que les histo­riens bourgeois, fidèles à leur vision de l'his­toire déterminée par de « grandes personna­lités », présentent le combat dans l'AIT comme un conflit « entre Marx et Bakounine », et tandis que les anarchistes font de Bakounine l'innocente victime de Marx, cette toute première bataille contre les bakouniniens en Suisse révèle immédia­tement qu'il s'agissait d'une lutte de toute l'organisation pour sa propre défense.

Cependant, cette résistance prolétarienne aux tentatives ouvertes de Bakounine de prendre le pouvoir n'a pu l'empêcher de faire éclater les sections suisses. Ceci vient de ce que, derrière la scène, Bakounine avait déjà commencé à se faire des adeptes dans le pays. Il les avaient gagnés principalement par des moyens de persuasion non politi­ques, en particulier le charisme de sa per­sonnalité, grâce auquel il fit la conquête de la section internationaliste du Locle, dans la région horlogère du Jura. Le Locle a été un centre de résistance à la politique Lassalienne de soutien aux conservateurs contre les radicaux bourgeois menée par le docteur Coullery, le pionnier opportuniste de l'Internationale en Suisse. Bien que Marx et Engels ait été les opposants les plus déter­minés à Lassale en Allemagne, Bakounine dit aux artisans du Locle que la politique corrompue de Coullery était le résultat de l'autoritarisme de Marx dans l'AIT, si bien qu'il était nécessaire de « révolutionner » l'Association par le biais d'une société se­crète. La branche locale de l'Alliance se­crète, conduite par J. Guillaume, devint le centre de la conspiration, à partir duquel la lutte contre les Internationaux suisses était organisée.

Les partisans de Bakounine, peu représentés dans les villes industrielles, mais fortement présents parmi les artisans du Jura, provo­quèrent alors la scission dans le Congrès de la Fédération romande tenu à la Chaux-de-Fonds, en s'efforçant d'obliger la section de Genève à reconnaître l'Alliance et de trans­porter le Comité fédéral et son organe de presse de Genève à Neuchâtel, pour les met­tre dans les mains du bras droit de Bakounine, Guillaume. Les bakouniniens sabotèrent complètement l'ordre du jour du Congrès, n'acceptant la discussion sur aucun point, sinon celui de la reconnaissance de l'Alliance. Incapables d'imposer leur volonté, les alliancistes quittèrent le Congrès pour se réunir dans un café voisin, où ils s'auto-pro­clamèrent aussitôt « Congrès de la Fédération romande » et nommèrent leur propre « Comité fédéral romand », en viola­tion flagrante des articles 53, 54 et 55 des statuts de la fédération.

Face à cela, la délégation de Genève déclara qu' « il s'agissait de décider si l'Association voulait rester une fédération de sociétés ou­vrières, visant l'émancipation des tra­vailleurs par les travailleurs eux-mêmes ou si elle souhaitait abandonner son pro­gramme devant un complot fomenté par une poignée de bourgeois, dans le but évident de s'emparer de la direction de l'Association au moyen de ses organes publics et de ses conspirations secrètes. » ([25]).

Ce faisant, la délégation de Genève avait immédiatement saisi l'entièreté de ce qui était en jeu. De fait, la scission que la bour­geoisie désirait tant, avait eu lieu.

« Quiconque connaît un tant soit peu l'histo­ire et le développement de notre Association sait bien qu'avant le Congrès romand de la Chaux-de-Fonds en avril 1870, il n'y avait pas de scission dans notre Association et ni la presse bourgeoise, ni le monde bourgeois n'avait jamais pu se réjouir publiquement de nos désaccords.

En Allemagne, il y eut la lutte entre les vrais Internationalistes et les partisans aveugles de Schweitzer, mais cette lutte n'a pas dé­passé les frontières de l'Allemagne, et les membres de l'Internationale dans tous les pays ont rapidement condamné cet agent du gouvernement prussien, même si au début il était bien camouflé et semblait être un grand révolutionnaire.

En Belgique, une tentative d'abuser et d'ex­ploiter notre Association eut lieu de la part d'un certain Mr Coudray, qui lui aussi sem­blait au début être un membre influent, tout dévoué à notre cause, mais qui s'avéra fina­lement n'être qu'un intrigant, dont le Conseil fédéral et les sections belges se sont chargés, malgré le rôle important qu'il avait réussi à avoir.

A l'exception de cet incident passager, l'Internationale se développait comme une véritable unité fraternelle, animée par le même effort combattant et n'ayant pas de temps à perdre dans de vaines disputes per­sonnelles.

Tout d'un coup, un appel à la guerre intes­tine surgit au sein de l'Internationale elle-même ; cet appel fut lancé par le premier numéro de La Solidarité (journal bakouni­nien). Il était accompagné des plus graves accusations publiques contre les sections de Genève et leur Comité fédéral, qui était ac­cusé de s'être vendu à un membre qui était peu connu jusqu'alors (...)

Dans le même numéro, La Solidarité prédi­sait qu'il y aurait bientôt une profonde scis­sion entre les réactionnaires (les délégués genevois au Congrès de la Chaux-de-Fonds) et plusieurs membres de la section des ou­vriers du bâtiment de Genève. Au même moment, des affiches parurent sur les murs de Genève, signées par Chevalley, Cagnon, Heng et Charles Perron (bakouniniens bien connus) annonçant que les signataires avaient été délégués par Neuchâtel pour ré­véler aux membres genevois de l'Internationale la vérité sur le Congrès de la Chaux-de-Fonds. Cela revenait logique­ment à une accusation publique contre tous les délégués de Genève, qui étaient ainsi traités de menteurs cachant la vérité aux membres de l'Internationale.

Les journaux bourgeois de Suisse annoncè­rent alors au monde qu'il y avait eu une scission dans l'Internationale. » ([26]).

Les enjeux de cette grande bataille étaient énormes pour l'AIT, mais aussi pour l'Alliance dans la mesure où le refus de Genève de l'admettre « prouverait à tous les membres de l'Internationale ailleurs qu'il se passait quelque chose d'anormal autour de l'Alliance » (...) « et ceci aurait naturelle­ment sapé, paralysé, le "prestige" que les fondateurs de l'Alliance avaient rêvé d'avoir depuis sa création et l'influence qu'elle vou­lait exercer, surtout en dehors de Genève. » (...)

« D'un autre côté, s'il elle avait été un noyau reconnu et accepté par les groupes genevois et romand, l'Alliance aurait pu, se­lon les plans de ses fondateurs, usurper le droit de parler au nom de toute la Fédération romande, ce qui lui aurait né­cessairement donné un grand poids en de­hors de la Suisse » (...)

« Tout comme le choix de Genève comme centre des opérations ouvertes de l'Alliance, ceci venait de ce que Bakounine pensait qu'il jouirait d'une plus grande sécurité en Suisse que nulle part ailleurs, et qu'en géné­ral Genève, tout comme Bruxelles, avait ac­quis la réputation d'un des principaux cen­tres de l'Internationale sur le continent. »

Dans cette situation, Bakounine resta fidèle à son principe destructeur : ce qu'on ne peut pas contrôler, il faut le faire éclater. « Cependant, l'Alliance continuait à insister pour rejoindre la Fédération romande qui a alors été contrainte de décider l'expulsion de Bakounine et des autres meneurs. Il y eut ainsi deux Comités fédéraux romands, un à Genève, l'autre à la Chaux-de-Fonds. La grande majorité des sections restèrent loya­les au premier, tandis que le second n'avait l'appui que de quinze sections, dont un grand nombre (...) cessèrent d'exister l'une après l'autre. »

L'Alliance en appela alors au Conseil géné­ral pour décider lequel des deux devait être considéré comme le véritable organe central, espérant profiter du nom de Bakounine et de l'ignorance des affaires suisses censée régner à Londres. Mais, dès que le Conseil général se fut prononcé en faveur de la fédération originale de Genève et appela le groupe de la Chaux-de-Fonds à se transformer en sec­tion locale, elle dénonça immédiatement « l'autoritarisme » de Londres, qui s'immis­çait dans les affaires de la Suisse.

La Conférence de Londres de 1871

Pendant la guerre franco-prussienne de 1870, les luttes de classe en France puis la Commune de Paris, la lutte organisation­nelle au sein de l'Internationale passa au se­cond plan, sans pour autant disparaître com­plètement. Avec la défaite de la Commune et face à la nouvelle ampleur des attaques de la bourgeoisie, il fallut bientôt redoubler d'énergie pour défendre l'organisation révo­lutionnaire. Au moment de la Conférence de Londres, en septembre 1871, il était clair que l'AIT était attaquée d'une manière coor­donnée, tant de l'extérieur que de l'intérieur, et que le véritable coordinateur en était la bourgeoisie.

A peine quelques mois avant, c'était beau­coup moins clair. « Quand le matériel des organisations de Bakounine tomba dans les mains de la police parisienne avec les arres­tations de mai 1871 et que le ministère pu­blic annonça dans la presse qu'existait, der­rière l'Internationale officielle, une société secrète de conspirateurs, Marx crut que c'était une de ces coutumières "découvertes" policières. "C'est une niaiserie", écrivit-il à Engels. "A la fin, la police ne saura plus à quel saint se vouer". » ([27]).

Mais, en septembre 1871, la Conférence de Londres, prise dans l'étau de la répression internationale et des calomnies, est à la hau­teur de la tâche. Pour la première fois, les questions organisationnelles internationales internes dominèrent une réunion internatio­nale de l'Association. La conférence adopta la proposition de Vaillant, affirmant que les questions sociales et politiques sont deux aspects de la même tâche du prolétariat pour détruire la société de classes. Les docu­ments, et en particulier la résolution « Sur l'action politique de la classe ouvrière », ti­rant les leçons de la Commune, montrant la nécessité de la dictature du prolétariat et d'un parti politique distinct de la classe ou­vrière, était un coup porté contre les absten­tionnistes politiques, « ces alliés de la bour­geoisie, qu'ils en soient conscients ou pas » ([28]).

Au niveau organisationnel, ce combat s'est concrétisé par le renforcement des responsa­bilités du Conseil général, qui obtint le pou­voir, si nécessaire, de suspendre des sections entre les congrès internationaux. Elle s'est aussi concrétisée par la résolution contre les activités de Netchaiev, collaborateur de Bakounine en Russie. Le russe Outine, qui avait pu lire tous les documents des ba­kouniniens en Russie, fut chargé par la con­férence de rédiger un rapport sur cette der­nière question. Dans la mesure où ce rapport menaçait de mettre en lumière toute la conspiration bakouninienne, tout fut fait pour l'empêcher de le rédiger. Après que les autorités suisses, qui cherchaient à expulser Outine, aient été contraintes de renoncer face à une campagne publique massive de l'AIT, une tentative d'assassinat contre Outine (qui a bien failli réussir) fut perpé­trée par les bakouniniens.

Main dans la main avec cette répression bourgeoise, la circulaire de Sonvillier de la fédération bakouninienne du Jura s'attaqua à la Conférence de Londres. Cette attaque ou­verte était devenue une absolue nécessité pour l'Alliance, depuis qu'à la Conférence de Londres, les manipulations des partisans de Bakounine en Espagne avaient été mises au jour.

« Même les membres les plus dévoués de l'Internationale en Espagne furent amenés à croire que le programme de l'Alliance était identique à celui de l'Internationale, que l'organisation secrète existait partout et que c'était presque un devoir d'y entrer. Cette il­lusion fut détruite par la Conférence de Londres où le délégué espagnol - lui même membre du comité central de l'Alliance de son pays - put se convaincre du contraire, ainsi que par la circulaire du Jura elle-même, dont les attaques violentes et les ca­lomnies contre la Conférence et contre le Conseil général avaient immédiatement été reproduites par tous les organes de l'Alliance. La première conséquence de la circulaire jurassienne en Espagne fut donc de créer une scission au sein même de l'Alliance espagnole entre ceux qui étaient avant tout des membres de l'Internationale et ceux qui ne voulaient de l'Internationale qu'à condition qu'elle fût sous le contrôle de l'Alliance » ([29]).

L'Alliance en Russie : une provocation dans l'intérêt de la réaction

« L'affaire Netchaiev » dont se préoccupa la Conférence de Londres, risquait de discrédi­ter totalement l'AIT et menaçait donc son existence même. Lors du premier procès po­litique public dans l'histoire russe, en juillet 1871, 80 hommes et femmes furent accusés d'appartenir à une société secrète qui avait usurpé le nom de l'AIT. Netchaiev qui pré­tendait être l' émissaire d'un soi-disant Comité révolutionnaire international oeu­vrant pour l'AIT, poussa la jeunesse russe à s'engager dans une série d'escroqueries et contraint certains d'entre eux à assister à l'assassinat d'un de leurs membres qui avait commis le crime de mettre en doute l'exis­tence du tout puissant « comité » de Netchaiev. Cet individu, qui s'échappa de Russie, en laissant ces jeunes révolutionnai­res à leur sort, pour venir en Suisse, où il se lança encore dans le chantage et tenta de monter un gang visant à dépouiller les tou­ristes étrangers, était un collaborateur direct de Bakounine. Dans le dos de l'Association, Bakounine avait muni Netchaiev, non seu­lement d'un « mandat » pour agir au nom de l'Association en Russie, mais aussi d'une jus­tification idéologique. C'était le « catéchisme révolutionnaire », basé sur la morale jésuite tant admirée par Bakounine, selon laquelle la fin justifie tous les moyens, y compris le mensonge, le meurtre, l'extor­sion, le chantage, l'élimination des camara­des qui « sortent du droit chemin », etc.

De fait, les activités de Netchaiev et de Bakounine conduisirent à l'arrestation de tant de jeunes révolutionnaires inexpérimen­tés qu'elles firent écrire par le Tagwacht de Zürich, en réponse à Bakounine : « le fait est que, même si vous n'êtes pas un agent rétri­bué, aucun agent provocateur rémunéré n'aurait pu réussir à faire autant de mal que ce que vous avez fait. »

Quant à la pratique d'envoyer par la poste en Russie des proclamations ultra-radicales, y compris à des gens non politisés, Outine écrivait : « Puisque les lettres étaient ouver­tes par la police secrète en Russie, comment Bakounine et Netchaiev pouvaient-ils sé­rieusement supposer que des proclamations pouvaient être envoyées en Russie dans des enveloppes à des personnes, connues ou in­connues, sans d'une part compromettre ces personnes, et d'autre part, sans prendre le risque de tomber sur un espion  ? » ([30]).

Nous considérons l'explication que donne le rapport d'Outine de ces faits comme la plus vraisemblable :

« Je maintiens donc que Bakounine cher­chait à n'importe quel prix à faire croire en Europe que le mouvement révolutionnaire produit par son organisation était réelle­ment gigantesque. Plus gigantesque est le mouvement, et plus géante encore est son accoucheuse. Dans ce but, il publia dans La Marseillaise et ailleurs des articles dignes de la plume d'un agent provocateur. Tandis que des jeunes gens étaient arrêtés, il don­nait des assurances comme quoi tout était prêt en Russie pour le cataclysme pan-des­tructeur, pour la formidable explosion de sa grande révolution des moujiks, que les pha­langes de la jeunesses étaient prêtes, disci­plinées et aguerries, que tous ceux qui avaient été arrêtés étaient en fait de grands révolutionnaires (...) Il savait pertinemment que tout cela n'était que mensonges. Il men­tait quand il spéculait sur la bonne foi des journaux radicaux et quand il se posait en grand Pape-accoucheur de toute cette jeu­nesse qui payait en prison la foi qu'elle avait dans le nom de l'Association interna­tionale des travailleurs. »

Puisque, comme Marx et Engels l'ont sou­vent souligné, la police politique russe sur place, et sa « confrérie » d'agents en mis­sions, était la plus formidable du monde à cette époque, avec des agents dans chaque mouvement politique radical dans toute l'Europe, on peut présumer que ce prétendu « troisième département » avait connais­sance des plans de Bakounine et les tolérait.

 

Conclusion

La construction d'une organisation proléta­rienne révolutionnaire n'est pas un processus paisible. C'est une lutte permanente devant faire face, non seulement à l'intrusion des at­titudes petites-bourgeoises et autres influen­ces déclassées et intermédiaires, mais au sa­botage planifié organisé par la classe enne­mie. Le combat de la Première Internationale contre ce sabotage mené par l'Alliance est une des plus importantes luttes organisationnelles de l'histoire du mouve­ment ouvrier. Ce combat est riche de leçons pour aujourd'hui. L'assimilation de ces le­çons est actuellement plus essentielle que jamais pour défendre le milieu révolution­naire et préparer le parti de classe. Ces le­çons sont d'autant plus significatives et ri­ches, qu'elles ont été formulées de la ma­nière la plus concrète et avec la participation directe des fondateurs du socialisme scienti­fique, Marx et Engels. Le combat contre Bakounine est une exemplaire leçon d'appli­cation de la méthode marxiste dans la défe­nse et la construction de l'organisation com­muniste. C'est en assimilant cet exemple laissé par nos grands prédécesseurs que l'ac­tuelle génération de révolutionnaires, qui souffre encore de la rupture de continuité organique avec le mouvement ouvrier du passé causée par la contre-révolution stali­nienne, pourra se placer plus fermement dans la tradition de cette grande lutte orga­nisationnelle. Les leçons de tous ces com­bats, menés par l'AIT, par les bolcheviks, par la gauche italienne, sont une arme essen­tielle dans l'actuelle lutte du marxisme con­tre l'esprit de cercle, le liquidationnisme et le parasitisme politique. C'est pourquoi nous pensons qu'il est nécessaire d'entrer dans les détails les plus concrets, pour mettre en évi­dence toute la réalité de ce combat dans l'histoire du mouvement ouvrier.

KR.



[1]Revue Internationale n° 84.

 

[2]Le Congrès de La Haye de la Première Internationale, Procès-verbaux et Documents (M & D), Editions du Progrès (en anglais) Moscou p. 146.

 

[3]Rapport du Conseil Général au Congrès de La Haye, M & D, p. 213.

 

[4]. Ibid p. 215.

 

[5]. Ibid p. 216.

 

[6]Rapport sur l'Alliance, fait au nom du Conseil Général par Engels au congrès de La Haye , M & D, p. 348. Edité en français dans F. Engels    K. Marx, Le Parti de Classe, III, Questions d'organisation, Edition Maspero, p. 62.

 

[7]Lettre de Bakounine à Gustav Vogt de la Ligue, citée dans les documents du congrès de la Haye, M & D, p. 388.

 

[8]Rapport de Outine au congrès de La Haye, présenté par la commission d'enquête sur l'Alliance, M & D, p. 388.

 

[9]L'Alliance de la démocratie socia­liste et l'Association Internationale des travailleurs, M & D, p. 511, édité en français dans Marx / Bakounine, socialisme autoritaire ou libertaire ?, Editions 10-18, Tome II p. 134. Il s'agit du rapport public officiel, rédigé, sous le mandat du congrès de La Haye, par Marx, Engels, Lafargue et d'autres militants. Le titre de la version allemande, éditée par Engels, est plus combatif : Un complot contre l'AIT.

 

[10]. Rapport d'Engels, M & D, p. 348 ; en français Edition Maspéro citée ci-dessus, p. 63.

 

[11]. Cité par Engels dans son rapport, M & D, p. 249 ; en français Edition Maspéro, p. 63.

 

[12]Rapport au Congrès de La Haye, M & D, p. 349 ; en français Edition Maspéro, p. 64.

 

[13]L'Alliance et l'AIT, M & D, p. 522 ; en français, Editions 10-18 citée ci-dessus, p. 152.

 

[14]. Ibid., p. 522-523 ; en français, p. 152-153.

 

[15]Karl Marx : l'homme et le combattant, Nicolaievsky et Maenchen-Helfen, p. 311 de l'édition anglaise.

 

[16]Rapport sur l'Alliance, M & D, p. 354 ; en français Edition Maspéro, p. 68.

 

[17]Rapport de Outine, M & D, p. 392-393.

 

[18]. Max Nettlau, Der Anarchismus von Proudhon bis Kropotkine, p. 100.

 

[19]. George Woodcock, Anarchism, p. 310.

 

[20]. Huch, Bakounine und die Anarchie, p. 147.

 

[21]L'Alliance et l'AIT, M & D, p. 556 ; en français Editions 10-18, p. 202.

 

[22]. Ibid, p.537 ; p. 174.

 

[23]. Ibid p. 523 ; p. 153.

 

[24]Rapport d'Outine, ibid, p. 378.

 

[25]Rapport d'Outine, ibid, p. 383.

 

[26]Rapport de Outine, M & D, p. 376-377.

 

[27]Karl Marx : l'homme et le combattant, p. 315.

 

[28]Die Erste International, Vol. 2, p. 143.

 

[29] Rapport sur l'Alliance, M & D, p. 356-356 ; en français Edition Maspéro, p. 69-70.

[30] M & D, p. 416.