Revolution allemande (IV) : fraction ou nouveau parti ?

Dans la série Révolution Allemande

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Dans les trois précédents articles, nous avons montré que la classe ouvrière, par ses luttes, avait contraint le Capital à mettre fin à la première guerre mon­diale. Afin d'empêcher une extension de la vague révolu­tionnaire, le Capital a tout entrepris pour séparer la classe ou­vrière d'Allemagne de celle de Russie, pour saboter toute radicali­sation ulté­rieure des luttes. Dans cet article nous voulons montrer comment les révolu­tionnaires en Allemagne ont été confron­tés à la question de la cons­truction de l'organisation face à la trahi­son de la social-démocratie.

Le déclenchement de la première guerre mondiale n'a été possible que parce que les partis de la 2e Internationale, dans leur ma­jorité, se sont soumis aux intérêts de chaque capital national. Après l'engagement sans hésita­tion des syndicats dans la politique d' « Union sacrée » avec la bourgeoisie, l'ap­probation des crédits de guerre par la frac­tion parlementaire et l'Exécutif du SPD a rendu possible le déclenchement de la guerre par le capital allemand. Le vote des crédits de guerre n'est pas une surprise dans la mesure où il constitue l'aboutissement de toute un processus de dégénérescence de l'aile oppor­tuniste de la Social-démocratie. L'aile gau­che avait déjà lutté de toutes ses forces, avant la guerre, contre cette dégéné­rescence. Dès le premier jour des hostilités les internationalistes se rassemblent sous la bannière du groupe qu'ils vont nommer « Spartakus ». La première des respon­sa­bilités qu'ils se fixent est la défense de l'in­ternationalisme prolétarien contre la trahi­son de la di­rection du SPD. Cela ne signifie pas, pour eux, de faire seulement de la pro­pagande en faveur de cette position pro­grammatique fondamentale mais aussi et surtout de défendre l'organisation politique de la classe ouvrière, dont la direction a trahi, contre son étranglement par les forces du capital. Les internationalistes, à l'unani­mité, sont décidés à ne pas laisser tomber le parti aux mains des traîtres et tous tra­vaillent à sa reconquête. Aucun d'entre eux ne veut en sortir de plein gré. Au contraire, tous choisissent d'accomplir un travail de fraction en son sein afin d'en expul­ser la di­rection social-patriote.

Les principaux bastions de la trahison sont constitués par les syndicats qui sont irrémé­diablement intégrés dans l'État bourgeois. Il n'y a là plus rien à reconquérir. Le SPD constitue, quant à lui, un lieu de trahison mais en même temps un lieu où s'exprime une résistance prolétarienne. Même la frac­tion parle­mentaire du Reichstag se divise clairement entre traîtres et internationalis­tes. Comme nous l'avons montré dans l'ar­ticle de la Revue internationale n° 81, des voix contre la guerre se sont élevées rapi­dement au Reichstag malgré de grandes dif­ficultés et une certaine hésitation. Mais, dès ce moment-là, c'est surtout à la base du parti-même que se déve­loppe le levier le plus puissant contre la trahison.

« Nous accusons la fraction du Reichstag d'avoir trahi les principes fondamentaux du parti, et, avec eux, l'esprit de la lutte des classes. La fraction parlementaire s'est ainsi elle-même mise en dehors du parti ; elle a cessé d'être la représentante autorisée de la social-démocratie allemande. » ([1])

Tous les internationalistes sont d'accord pour ne pas abandonner l'organisation aux traîtres. « Cela ne signifie pas que la sépa­ration im­médiate d'avec les opportunistes soit, dans tous les pays, souhaitable ou même possi­ble ; cela signifie que la sépara­tion est, histori­quement, mure, qu'elle est devenue inéluc­table et qu'elle représente un pas en avant, une nécessité pour le combat révolu­tion­naire du prolétariat, que le tournant histo­rique de l'entrée du capita­lisme "pacifique" dans le stade de l'impéria­lisme met une telle séparation à l'ordre du jour. » ([2])

Nous avons montré dans la Revue interna­tionale n° 81 que les Spartakistes et les « Linksradikale », dans d'autres villes, pour­sui­vent, dans un premier temps, le but de construire un rapport de forces qui doit met­tre la direction social-pa­triote en minorité. Mais ensuite, comment mettre à exé­cution la rupture organisationnelle avec les traî­tres ? Il est clair que traîtres et interna­tiona­listes ne peuvent pas coexister dans le même parti. Les uns doivent l'emporter sur les au­tres. Le fait est que la direction, à cause de la ré­sistance des Spartakistes, se trouve de plus en plus dans l'embarras, que le parti dans son en­semble suit de moins en moins les traîtres.Ces derniers sont ainsi contraints d'engager une of­fensive con­tre les interna­tionalistes pour les asphyxier.

 La question se pose alors : comment réagir face à cette attaque? Faut-il claquer la porte et fonder aus­sitôt une nouvelle organisation en dehors du SPD ?

Par rapport à cela, des divergences apparais­sent au sein de la Gau­che. Alors que les so­cial-patriotes commencent à chasser les ré­volutionnaires du SPD (d'abord de la frac­tion parlementaire, ensuite du parti lui même ; ainsi après Liebknecht, exclu en dé­cembre 1915, c'est au tour des députés ayant voté contre les crédits de guerre d'être éjec­tés du groupe parlementaire au prin­temps 1916) est discutée la question : jus­qu'à quel point faut-il lutter pour reconquérir l'organi­sa­tion ?

L'attitude de Rosa Luxemburg est claire : « On peut "sortir" de petites sectes et de cé­nacles quand ils ne vous conviennent plus pour fonder de nouvelles sectes et de nou­veaux cénacles. Vouloir, par une simple "sortie", libérer les masses de prolétaires du joug horriblement pesant et funeste et leur montrer ainsi par ce vaillant exemple la voie à suivre, n'est que rêverie immature. Se donner l'illusion de libérer les masses en déchirant sa carte de membre n'est que l'ex­pression renversée du fétichisme de la carte du parti comme pouvoir illusoire. Ces deux attitudes ne sont que les pôles diffé­rents du crétinisme organisationnel (...). La décom­position de la social-démocratie al­lemande fait partie d'un processus histori­que aux dimensions les plus larges, de l'af­fronte­ment général entre bourgeoisie et classe ou­vrière, champ de bataille qu'il est impossi­ble de déserter par dégoût. Il nous faut li­vrer ce combat titanesque jusqu'aux derniè­res extrémités. Il nous faut arracher pour le rompre de toutes nos forces réunies le mor­tel noeud coulant que la social-démo­cratie allemande officielle, les syndicats li­bres officiels et la classe dominante ont glissé autour de la gorge des masses trom­pées et trahies. La liquidation de ce tas de putréfac­tion organisée qui s'appelle au­jourd'hui social-démocratie, n'est pas une affaire pri­vée qui dépende de la décision personnelle d'un ou de plusieurs groupes. (...) Elle doit être réglée comme large ques­tion publique du pouvoir en déployant tou­tes nos for­ces. » ([3])

« Le mot d'ordre n'est ni scission ni unité ; ni nouveau parti ni vieux parti, mais recon­quête du parti de bas en haut par la rébel­lion des masses qui doivent prendre dans leurs propres mains les organisations et leurs moyens, non par des mots mais par une rébellion en actes. (...) Le combat déci­sif pour le parti a commencé. » ([4])

Le travail de fraction

Alors que Rosa Luxemburg maintient fer­mement l'idée de rester le plus longtemps possible dans le SPD et qu'elle est le plus fortement convaincue de la nécessité du tra­vail de fraction, la Gauche de Brême com­mence à soutenir la nécessité d'une organi­sation indépendante.

Jusque fin 1916, début 1917, cette question ne constitue pas un point de litige. K. Ra­dek, l'un des principaux représentants de la Gauche de Brême affirme lui-même :

« Faire la propagande en faveur de la scis­sion ne signifie pas que nous devrions sortir dés maintenant du parti. Au contraire : nos efforts doivent viser à nous emparer de tou­tes les organisations et de tous les orga­nes possibles du parti. (...) Notre devoir est de nous maintenir à nos postes le plus long­temps possible, car plus longtemps nous nous y maintiendrons, plus nombreux seront les ouvriers qui nous suivront dans le cas où nous serions exclus par les social-impéria­listes qui naturellement comprennent parfai­tement quelle est notre tactique, même si nous la passions sous silence. (...) L'une des tâches de l'heure est que les organisations locales du parti qui se trouvent sur le ter­rain de l'opposition s'unissent et établissent une direction provisoire de l'opposition dé­terminée. » ([5])

C'est donc un mensonge que d'affirmer que la Gauche de Brême aurait aspiré à une sé­pa­ration organisationnelle immédiatement en août 1914. Ce n'est qu'à partir de 1916, lors­que le rapport de forces au sein du SPD commence à être de plus en plus chancelant, que les groupes de Dresde et de Hambourg commencent à plaider pour une organisation indépen­dante, même s'ils n'ont pas sur cette question de conceptions organisationnelles solides.

Le bilan des deux premières années de la guerre montre que les révolutionnaires ne se sont pas laissés museler et qu'aucun des groupes n'a renoncé à son indépendance or­ganisationnelle. S'ils avaient abandonné l'or­ganisation aux mains des so­cial-patriotes en 1914 cela aurait si­gnifié jeter les principes par dessus bord. Et même en 1915, quand le mécontentement dans la classe ouvrière commence à s'exprimer et que de plus en plus d'ac­tions de riposte se mettent en mou­ve­ment, ce n'est pas encore le moment pour édifier une nouvelle organisation indépen­dante en dehors du SPD. Tant qu'il n'existe pas un rapport de forces suffisant, tant qu'il n'existe pas suffisamment de force pour combattre dans les rangs prolétariens eux-mê­mes et que les révolutionnaires se trou­vent être en­core en si petite minorité, bref, tant que les conditions pour la « fondation du parti » ne sont pas remplies, il est néces­saire d'effectuer un travail de fraction dans le SPD.

Un rapide tour d'horizon de la situation, à ce moment-là, montre que le choc de la trahi­son de la direction du parti en août 1914 continue à faire sentir ses effets, que la classe ouvrière, avec la victoire pas­sagère du nationalisme, a essuyé une lourde dé­faite et que, de ce fait, il est impossible de fonder un nouveau parti. Il s'agit d'abord de mener la lutte pour l'ancien parti, accomplir un dur travail de fraction et ensuite effectuer les préparatifs pour la construction d'un nouveau parti. La fondation immédiate de celui-ci en 1914 est impen­sable car la classe ouvrière doit d'abord se re­mettre des effets de la défaite. Pour les internationalis­tes, ni la sortie directe du SPD, ni la fonda­tion d'un nouveau parti ne sont à l'ordre du jour à ce moment-là.

En septembre 1916 le Comité directeur du SPD convoque une conférence nationale du parti. Bien que les mandats des délégués soient manipulés par ses soins, la direction perd de son emprise sur l'opposition. Cette dernière décide de ne plus verser de cotisa­tions à l'Exécutif. Mais celui-ci réplique aussitôt par l'exclusion de tous ceux qui adoptent cette attitude et en premier lieu la Gauche de Brême.

Dans cette situation qui s'envenime rapide­ment, où le Comité directeur se trouve de plus en plus récusé dans le parti, où la classe réagit de plus en plus contre la guerre, où l'Exécutif a commencé à pro­cé­der à des exclusions plus importantes, les Spartakistes ne se prononcent toujours pas pour par­tir, pour quitter le SPD « par tran­ches » comme le recommandent une partie des ca­marades de Brême suite à la tactique de la grève des cotisations :

« Une telle scission dans les circonstances données ne signifierait pas l'expulsion hors du parti des majoritaires et des hommes de Scheidemann à laquelle nous aspirons mais conduirait nécessairement à disperser les meilleurs camarades du parti dans des petits cercles et à les condamner à la complète impuissance. Nous tenons cette tactique pour dommageable et même néfaste. » ([6]) Les Spartakistes se prononcent pour une démarche unitaire et non pas dispersée vis-à-vis des social-patrio­tes. En même temps, ils soulignent le critère clair déterminant leur présence dans le SPD :

« L'appartenance à l'actuel SPD ne devra être maintenue par l'opposition que tant que son action politique indépendante ne sera pas entravée et paralysée par celui-ci. L'op­position ne demeure dans le parti que pour combattre sans cesse la politique de la ma­jorité et pour s'interposer, pour protéger les masses de la politique impérialiste pra­ti­quée sous le manteau par la social-démo­cratie et afin d'utiliser le parti comme ter­rain de recrutement pour la lutte de classes prolétarienne anti-impérialiste. » E. Meyer déclare :

« Nous ne restons dans le parti que tant que nous pouvons y mener la lutte de classes contre le Comité directeur du parti. Du mo­ment que nous en serions empêchés, nous ne voudrions pas y rester. Nous ne sommes pas pour la scission. » ([7])

La Ligue Spartakiste cherche, en effet, à former dans le SPD une organisation de l'en­semble de l'op­position. C'est ce qui a consti­tué l'orientation de la conférence de Zimmerwald et comme Lé­nine le souligne avec justesse : « L'opposition allemande manque énormé­ment encore d'un sol solide. Elle est encore dispersée, s'éparpille en cou­rants autono­mes, auxquels il  manque en premier lieu un fondement commun indis­pensable à sa ca­pacité d'action. Nous con­sidérons de notre devoir de fondre les forces dispersées en un organisme capable d'agir. » ([8])

Tant que les Spartakistes restent dans le SPD en tant que groupe autonome, ils for­ment un pôle de référence politique qui lutte contre la dégé­nérescence du parti, contre la trahison d'une partie de celui-ci. Suivant les principes d'or­ganisation du mouvement ou­vrier la fraction ne prend pas d'existence sé­parée, d'indépen­dance organisationnelle mais reste au sein du parti. Ce n'est qu'avec l'exclusion du parti que l'existence indépen­dante sur le plan or­ganisationnel de la frac­tion est possible.

Par contre, les autres regroupements de la Gauche, et surtout les « Lichtstrahlen » ([9]), celui autour de Borchardt et à Hambourg, commen­cent dans cette phase-ci, au cours de l'année 1916, à se prononcer clairement pour la construction d'une organisation indé­pen­dante.

Comme nous l'avons déjà exposé, cette aile de la Gauche (surtout de Hambourg et de Dresde) prend pour prétexte la trahison de la direction social-pa­triote pour remettre en ques­tion la nécessité du parti en général. Par crainte d'une nouvelle bureaucratisation, par peur de voir la lutte ouvrière étouffée par la Gauche à cause de l'organisation, ils com­mencent à rejeter toute organisation po­liti­que. Au départ, cela prend la forme d'une méfiance vis-à-vis de la centralisation, d'une revendication du fédéralisme. A ce moment-là, cela s'illustre par un refus de lut­ter contre les social-patriotes à l'intérieur du parti. Mais cela constitue l'acte de naissance du futur communisme de conseils qui va connaître dans les années suivantes un grand développement.

Le principe d'un travail de fraction consé­quent et la poursuite de la résistance au sein du SPD, tels qu'ils sont mis en pratique en Allemagne par les Gauches au cours de cette période, serviront ensuite d'exemple pour les camarades de la Gauche italienne, dix an­nées plus tard, dans leur combat au sein de l'Internationale Communiste contre la dégé­nérescence de celle-ci. Ce principe défendu par Rosa Luxemburg et la grande majorité des Spartakistes va être bien vite rejeté par des parties de la Gauche qui, dés que surgi­ront des divergences, sans aucune commune me­sure encore avec la trahison commise par les social-patriotes du SPD, quitteront im­médiatement l'or­gani­sation.

Les différents courants au sein du mouvement ouvrier

Le mouvement ouvrier, au cours des premiè­res années de guerre, s'est divisé dans tous les pays en trois courants. Lénine es­quisse ces trois courants en avril 1917 dans Les Tâches du prolétariat dans notre révo­lution de la façon suivante :

- « Les social-chauvins, socialistes en paro­les, chauvins en fait ; qui admettent la "défense de la patrie" dans une guerre im­périaliste. (...) Ce sont nos adversaires de classe. Ils sont passés du côté de la bour­geoisie. »

- « (...) les véritables internationalistes que représente le mieux "la Gauche de Zimme­r­wald". Caractère distinctif essentiel : rup­ture complète avec le social-chauvi­nisme (...). Lutte révolutionnaire intransi­geante contre son propre gouvernement impéria­liste et sa propre bourgeoisie im­périaliste. »

- Entre ces deux tendances, il existe un troi­sième courant que Lénine qualifie de « "centre", qui hésite entre les social-chau­vins et les véritables internationalistes. (...) Le "centre" jure ses grands dieux qu'il est (...) pour la paix, (...) et pour la paix avec les social-chauvins. Le "centre" est pour "l'unité", le centre est l'adversaire de la scission. (...) le "centre" n'est pas con­vaincu de la nécessité d'une révolution contre son propre gouvernement, ne la préconise pas, ne poursuit pas une lutte révolutionnaire intransigeante, invente pour s'y soustraire les faux-fuyants les plus plats, bien qu'à résonance archi-mar­xiste. »

Ce courant centriste ne possède aucune clar­té programmatique mais est au contraire in­cohérent, inconséquent, prêts à toutes les concessions possibles, recule devant toute définition programmatique, cherche "à s'adap­ter" à toute nouvelle situation. Il est l'endroit où s'affrontent les influences peti­tes-bourgeoises et révolutionnaires. Ce cou­rant s'est retrouvé en majorité à la confé­rence de Zimmerwald en 1915. En Allemagne même il est important en nom­bre. Lors de la conférence de l'opposition te­nue le 7 janvier 1917 il représente la majori­té des 187 délégués ; seulement 35 délégués sont des Spartakistes.

Le courant centriste se compose lui-même d'une aile droite et d'une aile gauche. L'aile droite est proche des social-pa­triotes tandis que l'aile gauche est plus ou­verte à l'inter­vention des révolutionnaires.

En Allemagne Kautsky se trouve la tête de ce courant qui s'unifie en mars 1916 au sein du SPD sous le nom de « Sozialdemokratische Arbeitsge­mein­schaft » (SAG, Collectif social-démocrate de Tra­vail) et qui est le plus fort surtout au sein de la fraction parlementaire. Haase et Ledebour sont les principaux députés cen­tristes au Reichstag.

Dans le SPD il n'existe donc pas seulement les traîtres et les révolutionnaires mais aussi un courant cen­triste qui, pendant une lon­gue période, attire vers lui la majorité des ouvriers.

« Et quiconque, s'écartant du terrain de la réalité, se refuse à reconnaître l'existence de ces trois tendances, à les analyser, à lutter de façon conséquente pour celle qui est véri­tablement internationaliste, se con­damne à l'inertie, à l'impuissance et à l'er­reur. » ([10])

Alors que les social-patriotes continuent à vouloir injecter à haute dose le poison natio­naliste à la classe ouvrière et que les Spar­takistes mènent une lutte acharnée contre eux, les centristes oscillent entre ces deux pôles, allant de l'un à l'autre. Quelle attitude doi­vent alors adopter les Spartakistes vis-à-vis de ce centre ? L'aile rassemblée autour de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht souli­gnent que « politiquement on doit ta­per sur les centristes », que les révolution­naires doi­vent intervenir vis-à-vis d'eux.

L'intervention vis-à-vis du centrisme : la clarté politique d'abord, avant l'unité

En janvier 1916, au cours d'une conférence convoquée par les adversaires à la guerre Rosa Luxemburg esquisse déjà sa position vis-à-vis des Centristes : « Notre tactique dans cette conférence doit partir, non pas de l'idée de mettre toute l'opposition d'accord, mais inversement de sélectionner dans toute cette bouillie le petit noyau solide et apte à l'action que nous pouvons regrouper autour de notre plate-forme. A l'inverse, concernant un rassem­blement organisationnel, la plus grande prudence est requise. Car l'union des Gau­ches ne fait, d'après mes longues an­nées d'amère expérience dans le parti, que lier les mains des quelques uns capables d'agir. »

Pour elle, toute association organisationnelle avec les Centristes au sein du SPD est ex­clue. « Bien sûr l'unité fait la force, mais l'unité des convictions solides et profondes, non pas celle de l'addition mécanique et su­per­ficielle d'éléments profondément diver­gents. Ce n'est pas dans le nombre que ré­side sa force, mais dans l'esprit, dans la clarté, dans la détermination qui nous ani­ment. » ([11])

De même Liebknecht souligne en février 1916 : « Non pas l'unité à tout prix, mais la clarté avant tout. Obtenue au moyen de la mise en évidence intransigeante et de la dis­cussion en profondeur de toute divergence  pour un accord sur les principes et la tacti­que dans la perspective d'être en mesure d'agir, dans la perspective de l'unité,  telle est la voie que nous nous devons d'emprun­ter. L'unité ne doit pas former le début de ce processus de fermentation mais doit en être la conclu­sion. » ([12])

La clé de voûte de la méthode de R. Luxemburg et des autres Spartakistes est l'exi­gence de la clarté programmatique. En exi­geant la solidité programmatique, en persis­tant à ne pas se noyer politiquement, quitte à être numériquement réduits, mais en restant clairs quant au contenu, R. Luxemburg ne fait pas preuve de secta­risme, mais se situe en continuité de la vieille méthode marxiste. R. Luxemburg n'est pas la seule dépositaire de cette rigueur et de ce tranchant program­matique ; la même méthode sera ensuite aussi utilisée par les camarades de la Gau­che d'Italie, lorsqu'ils mettront en garde, au moment où ils analyseront le bilan de la Russie, et dans les années 1930, contre toute tendance à faire des concessions politiques sur le plan programmatique uniquement dans le but de grandir numériquement. De plus, il est pos­sible que Rosa Luxemburg commence à per­cevoir les répercus­sions de la nouvelle si­tuation ouverte avec l'entrée en décadence du système capitaliste. Dans cette pé­riode en effet, il ne peut plus y avoir de partis de masse de la classe ouvrière mais seulement des partis numériquement réduits qui se doivent d'être programmatiquement solides. Ainsi, la solidité, la rigueur du programme constitue la boussole du travail des révolu­tionnaires envers les Centristes qui, par dé­finition, oscillent et redoutent la clarté poli­ti­que.

Lorsqu'en mars 1917 les Centristes, après leur expulsion du SPD, veulent fonder leur propre organisation, les Spartakistes recon­naissent la nécessité d'une intervention vis-à-vis d'eux. Ils endossent la responsabilité qui est celle des révolutionnaires vis-à-vis de leur classe.

Dans le contexte du développement de la ré­volution en Russie et d'une radicalisation croissante des luttes de la classe ouvrière en Allemagne même, il s'agit, pour les Spartakistes, de ne pas se couper des meilleurs éléments qui sont encore sous l'in­fluence du centrisme pour les faire avancer et les pousser à effectuer une clarification. Nous devons considérer ces courants centris­tes, comme le « Collectif de travail social-démo­crate » (SAG), de la même manière que nombre de partis qui adhèreront à l'Internationale Com­muniste en mars 1919, c'est à dire non homo­gènes et n'of­frant au­cune stabilité ou cohé­rence.

Les mouvements centristes sont l'expression de l'immaturité de la conscience dans la classe; ils peuvent donc, avec la tendance de la lutte de classes à se développer, s'engager dans un processus de clarification et ainsi ac­complir leur destin historique : disparaî­tre. Pour cela, à côté de la dynamique de la lutte des classes, il est indispensable qu'il existe un pôle de référence organisateur en mesure de jouer le rôle de pôle de clarté vis-à-vis des Centristes. Sans l'existence et l'in­tervention d'une organisation révolutionnaire qui pousse en avant les éléments ouverts et ré­ceptifs pris dans le Centrisme, tout déve­loppement et toute séparation de ceux-ci du Centrisme est impossible.

Lénine résume cette tâche ainsi : « Le man­que le plus important de l'ensemble du mar­xisme révolutionnaire en Allemagne est l'ab­sence d'une organisation illégale qui suit sa ligne de façon systématique et qui éduque les masses dans l'esprit des tâches nouvel­les : une telle organisation devrait prendre une claire position aussi bien vis-à-vis de l'op­portunisme que du kautskysme. » ([13])

Comment exercer alors l'activité de pôle de réfé­rence ? En février les Centristes propo­sent pour les 6 et 8 avril 1917 une confé­rence en vue de la fondation d'une organisa­tion commune adop­tant pour nom USPD (Parti social-démo­crate indépendant). De profondes divergen­ces s'expriment à ce su­jet parmi les révolu­tionnaires internationa­listes.

La Gauche de Brême prend position contre la participation de la gauches révolution­naire à cette organisation commune. Radek pense que :  « Seul un noyau clair et organi­sé peut exercer une influence sur les ou­vriers radicaux du Centre. Jusqu'à mainte­nant, tant que nous agissions sur le terrain du vieux parti, on pouvait se tirer d'affaire avec les liaisons lâches entre les différents radi­caux de la gauche. Maintenant (...) seul un parti radical de gauche doté d'un pro­gramme clair et de ses propres organes peut rassembler les forces dispersées, les unir et les accroître. (Nous ne pouvons remplir no­tre devoir) que par l'organisation des radi­caux de gauche en leur propre parti. » ([14])

Les Spartakistes eux-mêmes ne sont pas unanimes sur la question. Lors d'une confé­rence préparatoire de la Ligue Spartakiste le 5 avril, de nombreux délégués prennent po­sition contre l'entrée dans l'USPD. Mais ce point de vue là ne parvient visiblement pas à s'imposer puisque les Spartakistes s'affilient à l'USPD. L'intention des Spartakistes est d'en retirer les meilleurs éléments pour les gagner à leur cause.

« Le Collectif de travail social-démocrate possède dans ses rangs tout une série d'élé­ments ouvriers qui, politiquement et par leur état d'esprit, comptent parmi les nôtres et ne suivent le collectif de travail que par man­que de contact avec nous ou par absence de connaissance des rapports effectifs au sein de l'opposition ou pour tout autre cause for­tuite... » ([15])

« Il s'agit donc d'utiliser le nouveau parti qui va réunir des masses plus importantes comme champ de recrutement pour nos con­ceptions, pour la tendance déterminée de l'opposition ; il s'agit ensuite de contester au collectif de travail l'influence politique et spirituelle sur les masses au sein même du parti ; il s'agit enfin de propulser le parti comme un tout en avant par notre activité dans ses organisations même tout comme par nos propres actions indépendantes, ainsi qu'éventuellement d'agir contre son in­fluence dommageable sur la classe. » ([16])

Au sein de la Gauche, les arguments pour ou cen­tre cette adhésion sont nombreux. La question qui se pose est : est-il préférable de me­ner un travail de fraction en dehors de l'USPD ou d'agir sur celui-ci de l'inté­rieur? Si le souci des Spartakistes d'inter­venir vis-à-vis de l'USPD pour en arracher les meilleurs éléments est parfaitement valable, il est autrement plus difficile de voir si cela doit se faire « de l'intérieur » ou « de l'ex­té­rieur ».

La question ne peut cependant se poser que parce que les Spartakistes considèrent à juste titre l'USPD comme un courant cen­triste appartenant à la classe ouvrière. Ce n'est pas un parti de la bourgeoisie.

Même Radek et avec lui la Gauche de Brême reconnaissent la nécessité de l'inter­vention vis-à-vis de ce mouvement cen­triste : « C'est en suivant notre chemin - sans aller de gauche ou de droite - que nous luttons pour les éléments indéterminés. Nous vou­lons essayer de les faire se ranger de notre côté. S'ils ne sont pas dés mainte­nant en me­sure de nous suivre, si leur orientation vers nous doit se produire ulté­rieurement, au moment où les nécessités de la politique exigeront de nous l'indépen­dance organisa­tionnelle, rien ne doit s'op­poser à celle-ci. Nous devrons suivre notre chemin. (L'USPD) est un parti qui à plus ou moins brève ou longue échéance se trouvera broyé entre les meules de la droite et de la gauche déterminées. » ([17])

On ne peut comprendre la signification de l'USPD centriste et le fait qu'elle possède encore une grande influence au sein des masses ouvrières qu'en se représentant la si­tuation d'ébullition croissante de la classe ouvrière. A partir du printemps il y a une vague de grèves dans le nord, dans la Ruhr en mars, une série de grèves de masse im­pliquant plus de 300 000 ouvriers à Berlin en avril, un mouvement de grèves et de pro­testation durant l'été à Halle, Brunswick, Magdebourg, Kiel, Wuppertal, Hambourg, Nuremberg, en juin se produisent les pre­mières mutineries dans la flotte. Il ne peut être mis fin à tous ces mouvements que par la répression la plus brutale.

En tous cas, l'aile gauche se trouve provisoi­rement divisée entre les Spartakistes, d'une part, et la Gauche de Brême et les autres parties de la Gauche révolutionnaire, d'autre part. La Gauche de Brême réclame la fon­dation rapide du parti, tandis que les Spar­takistes adhèrent majoritairement à l'USPD en tant que fraction.

DV.



[1]. Tract de l'opposition cité par R. Müller

 

[2]. Lénine, L'Opportunisme et l'effondrement de la II° Internationale, Oeuvres complètes, tome 21

 

[3]. Rosa Luxembourg, Der Kampf n° 31, « Offene Briefe an Gesinnungs­freunde. Von Spaltung, Einheit und Aus­tritt », Duisburg, 6 janvier 1917

 

[4]. Lettre de Spartakus du 30 mars 1916.

 

[5]. Radek, p.327, fin 1916.

 

[6]. L. Jogisches, 30 septembre 1916.

 

[7]. Wohlgemuth, p.167.

 

[8]. Lénine, Wohlgemuth, p.118.

 

[9]Lichtstrahlen paraît d'août 1914 à avril 1916 ; l'Arbeiterpolitik de Brême depuis fin 1915, ensuite à partir de juin 1916, comme Organe des « Internationale Sozialisten Deutschlands » (ISD).

 

[10]. Lénine, Les Tâches du prolétariat dans notre révolution, Oeuvres complètes, tome 24, p. 68.

 

[11]. R. Luxemburg, La Politique de la minorité social-démocrate, T4, p. 179, printemps 1916.

 

[12]. Spartakusbriefe, p. 112.

 

[13] Lénine, juillet 1916, Oeuvres complètes, tome 22, p. 312.

 

[14] K. Radek, Unter eigenem Banner, p. 414.

[15] L. Jogisches, 25 décembre 1916.

[16] Spartakus im Kriege, p. 184.

[17] Einheit oder Spaltung  ?