Dans les trois précédents
articles, nous avons montré que la classe ouvrière, par ses luttes, avait
contraint le Capital à mettre fin à la première guerre mondiale. Afin
d'empêcher une extension de la vague révolutionnaire, le Capital a tout
entrepris pour séparer la classe ouvrière d'Allemagne de celle de Russie, pour
saboter toute radicalisation ultérieure des luttes. Dans cet article nous
voulons montrer comment les révolutionnaires en Allemagne ont été confrontés
à la question de la construction de l'organisation face à la trahison de la
social-démocratie.
Le déclenchement de la première guerre
mondiale n'a été possible que parce que les partis de la 2e Internationale, dans leur majorité, se sont
soumis aux intérêts de chaque capital national. Après l'engagement sans hésitation
des syndicats dans la politique d' « Union sacrée » avec la
bourgeoisie, l'approbation des crédits de guerre par la fraction
parlementaire et l'Exécutif du SPD a rendu possible le déclenchement de la
guerre par le capital allemand. Le vote des crédits de guerre n'est pas une
surprise dans la mesure où il constitue l'aboutissement de toute un processus
de dégénérescence de l'aile opportuniste de la Social-démocratie. L'aile
gauche avait déjà lutté de toutes ses forces, avant la guerre, contre cette
dégénérescence. Dès le premier jour des hostilités les internationalistes se
rassemblent sous la bannière du groupe qu'ils vont nommer
« Spartakus ». La première des responsabilités qu'ils se fixent est
la défense de l'internationalisme prolétarien contre la trahison de la direction
du SPD. Cela ne signifie pas, pour eux, de faire seulement de la propagande en
faveur de cette position programmatique fondamentale mais aussi et surtout de
défendre l'organisation politique de la classe ouvrière, dont la direction a
trahi, contre son étranglement par les forces du capital. Les
internationalistes, à l'unanimité, sont décidés à ne pas laisser tomber le
parti aux mains des traîtres et tous travaillent à sa reconquête. Aucun
d'entre eux ne veut en sortir de plein gré. Au contraire, tous choisissent
d'accomplir un travail de fraction en son sein afin d'en expulser la direction
social-patriote.
Les principaux bastions de la trahison sont
constitués par les syndicats qui sont irrémédiablement intégrés dans l'État
bourgeois. Il n'y a là plus rien à reconquérir. Le SPD constitue, quant à lui,
un lieu de trahison mais en même temps un lieu où s'exprime une résistance
prolétarienne. Même la fraction parlementaire du Reichstag se divise
clairement entre traîtres et internationalistes. Comme nous l'avons montré
dans l'article de la Revue internationale n° 81, des voix
contre la guerre se sont élevées rapidement au Reichstag malgré de grandes difficultés
et une certaine hésitation. Mais, dès ce moment-là, c'est surtout à la base du
parti-même que se développe le levier le plus puissant contre la trahison.
« Nous
accusons la fraction du Reichstag d'avoir trahi les principes fondamentaux du
parti, et, avec eux, l'esprit de la lutte des classes. La fraction
parlementaire s'est ainsi elle-même mise en dehors du parti ; elle a cessé
d'être la représentante autorisée de la social-démocratie allemande. » ([1])
Tous les internationalistes sont d'accord
pour ne pas abandonner l'organisation aux traîtres. « Cela ne signifie pas que la séparation immédiate d'avec les
opportunistes soit, dans tous les pays, souhaitable ou même possible ;
cela signifie que la séparation est, historiquement, mure, qu'elle est
devenue inéluctable et qu'elle représente un pas en avant, une nécessité pour
le combat révolutionnaire du prolétariat, que le tournant historique de
l'entrée du capitalisme "pacifique" dans le stade de l'impérialisme
met une telle séparation à l'ordre du jour. » ([2])
Nous avons montré dans la Revue internationale n° 81 que les
Spartakistes et les « Linksradikale », dans d'autres villes, poursuivent,
dans un premier temps, le but de construire un rapport de forces qui doit mettre
la direction social-patriote en minorité. Mais ensuite, comment mettre à exécution
la rupture organisationnelle avec les traîtres ? Il est clair que
traîtres et internationalistes ne peuvent pas coexister dans le même parti.
Les uns doivent l'emporter sur les autres. Le fait est que la direction, à
cause de la résistance des Spartakistes, se trouve de plus en plus dans
l'embarras, que le parti dans son ensemble suit de moins en moins les
traîtres.Ces derniers sont ainsi contraints d'engager une offensive contre
les internationalistes pour les asphyxier.
La
question se pose alors : comment réagir face à cette attaque? Faut-il claquer
la porte et fonder aussitôt une nouvelle organisation en dehors du SPD ?
Par rapport à cela, des divergences apparaissent
au sein de la Gauche.
Alors que les social-patriotes commencent à chasser les révolutionnaires du
SPD (d'abord de la fraction parlementaire, ensuite du parti lui même ;
ainsi après Liebknecht, exclu en décembre 1915, c'est au tour des députés
ayant voté contre les crédits de guerre d'être éjectés du groupe parlementaire
au printemps 1916) est discutée la question : jusqu'à quel point faut-il
lutter pour reconquérir l'organisation ?
L'attitude de Rosa Luxemburg est
claire : « On peut
"sortir" de petites sectes et de cénacles quand ils ne vous
conviennent plus pour fonder de nouvelles sectes et de nouveaux cénacles.
Vouloir, par une simple "sortie", libérer les masses de prolétaires
du joug horriblement pesant et funeste et leur montrer ainsi par ce vaillant
exemple la voie à suivre, n'est que rêverie immature. Se donner l'illusion de
libérer les masses en déchirant sa carte de membre n'est que l'expression
renversée du fétichisme de la carte du parti comme pouvoir illusoire. Ces deux
attitudes ne sont que les pôles différents du crétinisme organisationnel
(...). La décomposition de la social-démocratie allemande fait partie d'un
processus historique aux dimensions les plus larges, de l'affrontement
général entre bourgeoisie et classe ouvrière, champ de bataille qu'il est
impossible de déserter par dégoût. Il nous faut livrer ce combat titanesque
jusqu'aux dernières extrémités. Il nous faut arracher pour le rompre de toutes
nos forces réunies le mortel noeud coulant que la social-démocratie allemande
officielle, les syndicats libres officiels et la classe dominante ont glissé
autour de la gorge des masses trompées et trahies. La liquidation de ce tas de
putréfaction organisée qui s'appelle aujourd'hui social-démocratie, n'est pas
une affaire privée qui dépende de la décision personnelle d'un ou de plusieurs
groupes. (...) Elle doit être réglée comme large question publique du pouvoir
en déployant toutes nos forces. » ([3])
« Le
mot d'ordre n'est ni scission ni unité ; ni nouveau parti ni vieux parti,
mais reconquête du parti de bas en haut par la rébellion des masses qui
doivent prendre dans leurs propres mains les organisations et leurs moyens, non
par des mots mais par une rébellion en actes. (...) Le combat décisif pour le
parti a commencé. » ([4])
Le travail de fraction
Alors que Rosa Luxemburg maintient fermement
l'idée de rester le plus longtemps possible dans le SPD et qu'elle est le plus
fortement convaincue de la nécessité du travail de fraction, la Gauche de Brême commence à
soutenir la nécessité d'une organisation indépendante.
Jusque fin 1916, début 1917, cette question
ne constitue pas un point de litige. K. Radek, l'un des principaux
représentants de la Gauche
de Brême affirme lui-même :
« Faire
la propagande en faveur de la scission ne signifie pas que nous devrions
sortir dés maintenant du parti. Au contraire : nos efforts doivent viser à
nous emparer de toutes les organisations et de tous les organes possibles du
parti. (...) Notre devoir est de nous maintenir à nos postes le plus longtemps
possible, car plus longtemps nous nous y maintiendrons, plus nombreux seront
les ouvriers qui nous suivront dans le cas où nous serions exclus par les
social-impérialistes qui naturellement comprennent parfaitement quelle est
notre tactique, même si nous la passions sous silence. (...) L'une des tâches
de l'heure est que les organisations locales du parti qui se trouvent sur le
terrain de l'opposition s'unissent et établissent une direction provisoire de
l'opposition déterminée. » ([5])
C'est donc un mensonge que d'affirmer que la Gauche de Brême aurait
aspiré à une séparation organisationnelle immédiatement en août 1914. Ce
n'est qu'à partir de 1916, lorsque le rapport de forces au sein du SPD
commence à être de plus en plus chancelant, que les groupes de Dresde et de
Hambourg commencent à plaider pour une organisation indépendante, même s'ils
n'ont pas sur cette question de conceptions organisationnelles solides.
Le bilan des deux premières années de la
guerre montre que les révolutionnaires ne se sont pas laissés museler et
qu'aucun des groupes n'a renoncé à son indépendance organisationnelle. S'ils
avaient abandonné l'organisation aux mains des social-patriotes en 1914 cela
aurait signifié jeter les principes par dessus bord. Et même en 1915, quand le
mécontentement dans la classe ouvrière commence à s'exprimer et que de plus en
plus d'actions de riposte se mettent en mouvement, ce n'est pas encore le moment
pour édifier une nouvelle organisation indépendante en dehors du SPD. Tant
qu'il n'existe pas un rapport de forces suffisant, tant qu'il n'existe pas
suffisamment de force pour combattre dans les rangs prolétariens eux-mêmes et
que les révolutionnaires se trouvent être encore en si petite minorité, bref,
tant que les conditions pour la « fondation du parti » ne sont pas
remplies, il est nécessaire d'effectuer un travail de fraction dans le SPD.
Un rapide tour d'horizon de la situation, à
ce moment-là, montre que le choc de la trahison de la direction du parti en
août 1914 continue à faire sentir ses effets, que la classe ouvrière, avec la
victoire passagère du nationalisme, a essuyé une lourde défaite et que, de ce
fait, il est impossible de fonder un nouveau parti. Il s'agit d'abord de mener
la lutte pour l'ancien parti, accomplir un dur travail de fraction et ensuite
effectuer les préparatifs pour la construction d'un nouveau parti. La fondation
immédiate de celui-ci en 1914 est impensable car la classe ouvrière doit
d'abord se remettre des effets de la défaite. Pour les internationalistes, ni
la sortie directe du SPD, ni la fondation d'un nouveau parti ne sont à l'ordre
du jour à ce moment-là.
En septembre 1916 le Comité directeur du SPD
convoque une conférence nationale du parti. Bien que les mandats des délégués
soient manipulés par ses soins, la direction perd de son emprise sur
l'opposition. Cette dernière décide de ne plus verser de cotisations à
l'Exécutif. Mais celui-ci réplique aussitôt par l'exclusion de tous ceux qui
adoptent cette attitude et en premier lieu la Gauche de Brême.
Dans cette situation qui s'envenime rapidement,
où le Comité directeur se trouve de plus en plus récusé dans le parti, où la
classe réagit de plus en plus contre la guerre, où l'Exécutif a commencé à procéder
à des exclusions plus importantes, les Spartakistes ne se prononcent toujours
pas pour partir, pour quitter le SPD « par tranches » comme le
recommandent une partie des camarades de Brême suite à la tactique de la grève
des cotisations :
« Une
telle scission dans les circonstances données ne signifierait pas l'expulsion
hors du parti des majoritaires et des hommes de Scheidemann à laquelle nous
aspirons mais conduirait nécessairement à disperser les meilleurs camarades du
parti dans des petits cercles et à les condamner à la complète impuissance.
Nous tenons cette tactique pour dommageable et même néfaste. » ([6]) Les Spartakistes se prononcent pour une
démarche unitaire et non pas dispersée vis-à-vis des social-patriotes. En même
temps, ils soulignent le critère clair déterminant leur présence dans le
SPD :
« L'appartenance
à l'actuel SPD ne devra être maintenue par l'opposition que tant que son action
politique indépendante ne sera pas entravée et paralysée par celui-ci. L'opposition
ne demeure dans le parti que pour combattre sans cesse la politique de la majorité
et pour s'interposer, pour protéger les masses de la politique impérialiste pratiquée
sous le manteau par la social-démocratie et afin d'utiliser le parti comme terrain
de recrutement pour la lutte de classes prolétarienne anti-impérialiste. » E. Meyer déclare :
« Nous
ne restons dans le parti que tant que nous pouvons y mener la lutte de classes
contre le Comité directeur du parti. Du moment que nous en serions empêchés,
nous ne voudrions pas y rester. Nous nesommes pas pour
la scission. » ([7])
La Ligue Spartakiste cherche, en effet, à former dans le SPD une
organisation de l'ensemble de l'opposition. C'est ce qui a constitué
l'orientation de la conférence de Zimmerwald et comme Lénine le souligne avec
justesse : « L'opposition
allemande manque énormément encore d'un sol solide. Elle est encore dispersée,
s'éparpille en courants autonomes, auxquels il manque en premier lieu un fondement commun
indispensable à sa capacité d'action. Nous considérons de notre devoir de
fondre les forces dispersées en un organisme capable d'agir. » ([8])
Tant que les Spartakistes restent dans le
SPD en tant que groupe autonome, ils forment un pôle de référence politique
qui lutte contre la dégénérescence du parti, contre la trahison d'une partie
de celui-ci. Suivant les principes d'organisation du mouvement ouvrier la
fraction ne prend pas d'existence séparée, d'indépendance organisationnelle
mais reste au sein du parti. Ce n'est qu'avec l'exclusion du parti que
l'existence indépendante sur le plan organisationnel de la fraction est
possible.
Par contre, les autres regroupements de la Gauche, et surtout les
« Lichtstrahlen » ([9]), celui autour de Borchardt et à Hambourg,
commencent dans cette phase-ci, au cours de l'année 1916, à se prononcer
clairement pour la construction d'une organisation indépendante.
Comme nous l'avons déjà exposé, cette aile
de la Gauche
(surtout de Hambourg et de Dresde) prend pour prétexte la trahison de la
direction social-patriote pour remettre en question la nécessité du parti en
général. Par crainte d'une nouvelle bureaucratisation, par peur de voir la
lutte ouvrière étouffée par la
Gauche à cause de l'organisation, ils commencent à rejeter
toute organisation politique. Au départ, cela prend la forme d'une méfiance
vis-à-vis de la centralisation, d'une revendication du fédéralisme. A ce
moment-là, cela s'illustre par un refus de lutter contre les social-patriotes
à l'intérieur du parti. Mais cela constitue l'acte de naissance du futur
communisme de conseils qui va connaître dans les années suivantes un grand
développement.
Le principe d'un travail de fraction conséquent et la
poursuite de la résistance au sein
du SPD, tels qu'ils sont mis en pratique en Allemagne par les Gauches au cours
de cette période, serviront ensuite d'exemple pour les camarades de la Gauche italienne, dix années
plus tard, dans leur combat au sein de l'Internationale Communiste contre la
dégénérescence de celle-ci. Ce principe défendu par Rosa Luxemburg et la
grande majorité des Spartakistes va être bien vite rejeté par des parties de la Gauche qui, dés que surgiront
des divergences, sans aucune commune mesure encore avec la trahison commise
par les social-patriotes du SPD, quitteront immédiatement l'organisation.
Les différents courants au sein du mouvement ouvrier
Le mouvement ouvrier, au cours des premières
années de guerre, s'est divisé dans tous les pays en trois courants. Lénine esquisse
ces trois courants en avril 1917 dans Les
Tâches du prolétariat dans notre révolution de la façon suivante :
- « Les social-chauvins, socialistes en paroles,
chauvins en fait ; qui admettent la "défense de la patrie" dans
une guerre impérialiste. (...) Ce sont nos adversaires de classe. Ils sont
passés du côté de la bourgeoisie. »
- « (...) les
véritables internationalistes que représente le mieux "la Gauche de Zimmerwald".
Caractère distinctif essentiel : rupture complète avec le social-chauvinisme
(...). Lutte révolutionnaire intransigeante contre son propre gouvernement
impérialiste et sa propre bourgeoisie impérialiste. »
- Entre ces deux tendances, il existe un troisième
courant que Lénine qualifie de « "centre",
qui hésite entre les social-chauvins et les véritables internationalistes.
(...) Le "centre" jure ses grands dieux qu'il est (...) pour la paix,
(...) et pour la paix avec les social-chauvins. Le "centre" est pour
"l'unité", le centre est l'adversaire de la scission. (...) le
"centre" n'est pas convaincu de la nécessité d'une révolution contre
son propre gouvernement, ne la préconise pas, ne poursuit pas une lutte
révolutionnaire intransigeante, invente pour s'y soustraire les faux-fuyants
les plus plats, bien qu'à résonance archi-marxiste. »
Ce courant centriste ne possède aucune clarté
programmatique mais est au contraire incohérent, inconséquent, prêts à toutes
les concessions possibles, recule devant toute définition programmatique,
cherche "à s'adapter" à toute nouvelle situation. Il est l'endroit
où s'affrontent les influences petites-bourgeoises et révolutionnaires. Ce courant
s'est retrouvé en majorité à la conférence de Zimmerwald en 1915. En Allemagne
même il est important en nombre. Lors de la conférence de l'opposition tenue
le 7 janvier 1917 il représente la majorité des 187 délégués ;
seulement 35 délégués sont des Spartakistes.
Le courant centriste se compose lui-même
d'une aile droite et d'une aile gauche. L'aile droite est proche des social-patriotes
tandis que l'aile gauche est plus ouverte à l'intervention des
révolutionnaires.
En Allemagne Kautsky se trouve la tête de ce
courant qui s'unifie en mars 1916 au sein du SPD sous le nom de
« Sozialdemokratische Arbeitsgemeinschaft » (SAG, Collectif
social-démocrate de Travail) et qui est le plus fort surtout au sein de la
fraction parlementaire. Haase et Ledebour sont les principaux députés centristes
au Reichstag.
Dans le SPD il n'existe donc pas seulement
les traîtres et les révolutionnaires mais aussi un courant centriste qui,
pendant une longue période, attire vers lui la majorité des ouvriers.
« Et
quiconque, s'écartant du terrain de la réalité, se refuse à reconnaître
l'existence de ces trois tendances, à les analyser, à lutter de façon
conséquente pour celle qui est véritablement internationaliste, se condamne à
l'inertie, à l'impuissance et à l'erreur. » ([10])
Alors que les social-patriotes continuent à
vouloir injecter à haute dose le poison nationaliste à la classe ouvrière et
que les Spartakistes mènent une lutte acharnée contre eux, les centristes
oscillent entre ces deux pôles, allant de l'un à l'autre. Quelle attitude doivent
alors adopter les Spartakistes vis-à-vis de ce centre ? L'aile rassemblée
autour de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht soulignent que
« politiquement on doit taper sur les centristes », que les
révolutionnaires doivent intervenir vis-à-vis d'eux.
L'intervention vis-à-vis du centrisme : la clarté politique d'abord, avant l'unité
En janvier 1916, au cours d'une conférence
convoquée par les adversaires à la guerre Rosa Luxemburg esquisse déjà sa
position vis-à-vis des Centristes : « Notre
tactique dans cette conférence doit partir, non pas de l'idée de mettre toute
l'opposition d'accord, mais inversement de sélectionner dans toute cette
bouillie le petit noyau solide et apte à l'action que nous pouvons regrouper
autour de notre plate-forme. A l'inverse, concernant un rassemblement
organisationnel, la plus grande prudence est requise. Car l'union des Gauches
ne fait, d'après mes longues années d'amère expérience dans le parti, que lier
les mains des quelques uns capables d'agir. »
Pour elle, toute association
organisationnelle avec les Centristes au sein du SPD est exclue. « Bien sûr l'unité fait la force, mais
l'unité des convictions solides et profondes, non pas celle de l'addition
mécanique et superficielle d'éléments profondément divergents. Ce n'est pas
dans le nombre que réside sa force, mais dans l'esprit, dans la clarté, dans
la détermination qui nous animent. » ([11])
De même Liebknecht souligne en février
1916 : « Non pas l'unité à tout
prix, mais la clarté avant tout. Obtenue au moyen de la mise en évidence
intransigeante et de la discussion en profondeur de toute divergence pour un accord sur les principes et la tactique
dans la perspective d'être en mesure d'agir, dans la perspective de
l'unité, telle est la voie que nous nous
devons d'emprunter. L'unité ne doit pas former le début de ce processus de
fermentation mais doit en être la conclusion. » ([12])
La clé de voûte de la méthode de
R. Luxemburg et des autres Spartakistes est l'exigence de la clarté
programmatique. En exigeant la solidité programmatique, en persistant à ne
pas se noyer politiquement, quitte à être numériquement réduits, mais en
restant clairs quant au contenu, R. Luxemburg ne fait pas preuve de sectarisme,
mais se situe en continuité de la vieille méthode marxiste. R. Luxemburg
n'est pas la seule dépositaire de cette rigueur et de ce tranchant programmatique ;
la même méthode sera ensuite aussi utilisée par les camarades de la Gauche d'Italie, lorsqu'ils
mettront en garde, au moment où ils analyseront le bilan de la Russie, et dans les années
1930, contre toute tendance à faire des concessions politiques sur le plan
programmatique uniquement dans le but de grandir numériquement. De plus, il est
possible que Rosa Luxemburg commence à percevoir les répercussions de la
nouvelle situation ouverte avec l'entrée en décadence du système capitaliste.
Dans cette période en effet, il ne peut plus y avoir de partis de masse de la
classe ouvrière mais seulement des partis numériquement réduits qui se doivent
d'être programmatiquement solides. Ainsi, la solidité, la rigueur du programme
constitue la boussole du travail des révolutionnaires envers les Centristes
qui, par définition, oscillent et redoutent la clarté politique.
Lorsqu'en mars 1917 les Centristes, après
leur expulsion du SPD, veulent fonder leur propre organisation, les
Spartakistes reconnaissent la nécessité d'une intervention vis-à-vis d'eux.
Ils endossent la responsabilité qui est celle des révolutionnaires vis-à-vis de
leur classe.
Dans le contexte du développement de la révolution
en Russie et d'une radicalisation croissante des luttes de la classe ouvrière
en Allemagne même, il s'agit, pour les Spartakistes, de ne pas se couper des
meilleurs éléments qui sont encore sous l'influence du centrisme pour les
faire avancer et les pousser à effectuer une clarification. Nous devons
considérer ces courants centristes, comme le « Collectif de travail
social-démocrate » (SAG), de la même manière que nombre de partis qui
adhèreront à l'Internationale Communiste en mars 1919, c'est à dire non homogènes
et n'offrant aucune stabilité ou cohérence.
Les mouvements centristes sont l'expression
de l'immaturité de la conscience dans la classe; ils peuvent donc, avec la
tendance de la lutte de classes à se développer, s'engager dans un processus de
clarification et ainsi accomplir leur destin historique : disparaître.
Pour cela, à côté de la dynamique de la lutte des classes, il est indispensable
qu'il existe un pôle de référence organisateur en mesure de jouer le rôle de
pôle de clarté vis-à-vis des Centristes. Sans l'existence et l'intervention
d'une organisation révolutionnaire qui pousse en avant les éléments ouverts et
réceptifs pris dans le Centrisme, tout développement et toute séparation de
ceux-ci du Centrisme est impossible.
Lénine résume cette tâche ainsi : « Le manque le plus important de
l'ensemble du marxisme révolutionnaire en Allemagne est l'absence d'une
organisation illégale qui suit sa ligne de façon systématique et qui éduque les
masses dans l'esprit des tâches nouvelles : une telle organisation devrait
prendre une claire position aussi bien vis-à-vis de l'opportunisme que du
kautskysme. » ([13])
Comment exercer alors l'activité de pôle de
référence ? En février les Centristes proposent pour les 6 et
8 avril 1917 une conférence en vue de la fondation d'une organisation
commune adoptant pour nom USPD (Parti social-démocrate indépendant). De
profondes divergences s'expriment à ce sujet parmi les révolutionnaires
internationalistes.
La
Gauche de
Brême prend position contre la participation de la gauches révolutionnaire à
cette organisation commune. Radek pense que : « Seul
un noyau clair et organisé peut exercer une influence sur les ouvriers
radicaux du Centre. Jusqu'à maintenant, tant que nous agissions sur le terrain
du vieux parti, on pouvait se tirer d'affaire avec les liaisons lâches entre
les différents radicaux de la gauche. Maintenant (...) seul un parti radical
de gauche doté d'un programme clair et de ses propres organes peut rassembler
les forces dispersées, les unir et les accroître. (Nous ne pouvons remplir notre
devoir) que par l'organisation des radicaux de gauche en leur propre
parti. » ([14])
Les Spartakistes eux-mêmes ne sont pas
unanimes sur la question. Lors d'une conférence préparatoire de la Ligue Spartakiste
le 5 avril, de nombreux délégués prennent position contre l'entrée dans
l'USPD. Mais ce point de vue là ne parvient visiblement pas à s'imposer puisque
les Spartakistes s'affilient à l'USPD. L'intention des Spartakistes est d'en
retirer les meilleurs éléments pour les gagner à leur cause.
« Le Collectif de travail
social-démocrate possède dans ses rangs tout une série d'éléments ouvriers
qui, politiquement et par leur état d'esprit, comptent parmi les nôtres et ne
suivent le collectif de travail que par manque de contact avec nous ou par
absence de connaissance des rapports effectifs au sein de l'opposition ou pour
tout autre cause fortuite... » ([15])
« Il
s'agit donc d'utiliser le nouveau parti qui va réunir des masses plus
importantes comme champ de recrutement pour nos conceptions, pour la tendance
déterminée de l'opposition ; il s'agit ensuite de contester au collectif
de travail l'influence politique et spirituelle sur les masses au sein même du
parti ; il s'agit enfin de propulser le parti comme un tout en avant par
notre activité dans ses organisations même tout comme par nos propres actions
indépendantes, ainsi qu'éventuellement d'agir contre son influence dommageable
sur la classe. » ([16])
Au sein de la Gauche, les arguments pour
ou centre cette adhésion sont nombreux. La question qui se pose est : est-il
préférable de mener un travail de fraction en dehors de l'USPD ou d'agir sur
celui-ci de l'intérieur? Si le souci des Spartakistes d'intervenir vis-à-vis
de l'USPD pour en arracher les meilleurs éléments est parfaitement valable, il
est autrement plus difficile de voir si cela doit se faire « de
l'intérieur » ou « de l'extérieur ».
La question ne peut cependant se poser que
parce que les Spartakistes considèrent à juste titre l'USPD comme un courant
centriste appartenant à la classe ouvrière. Ce n'est pas un parti de la
bourgeoisie.
Même Radek et avec lui la Gauche de Brême
reconnaissent la nécessité de l'intervention vis-à-vis de ce mouvement centriste :
« C'est en suivant notre chemin
- sans aller de gauche ou de droite - que nous luttons pour les
éléments indéterminés. Nous voulons essayer de les faire se ranger de notre
côté. S'ils ne sont pas dés maintenant en mesure de nous suivre, si leur
orientation vers nous doit se produire ultérieurement, au moment où les
nécessités de la politique exigeront de nous l'indépendance organisationnelle,
rien ne doit s'opposer à celle-ci. Nous devrons suivre notre chemin. (L'USPD) est un parti qui à plus ou moins brève ou
longue échéance se trouvera broyé entre les meules de la droite et de la gauche
déterminées. » ([17])
On ne peut comprendre la signification de
l'USPD centriste et le fait qu'elle possède encore une grande influence au sein
des masses ouvrières qu'en se représentant la situation d'ébullition
croissante de la classe ouvrière. A partir du printemps il y a une vague de
grèves dans le nord, dans la Ruhr
en mars, une série de grèves de masse impliquant plus de 300 000 ouvriers
à Berlin en avril, un mouvement de grèves et de protestation durant l'été à
Halle, Brunswick, Magdebourg, Kiel, Wuppertal, Hambourg, Nuremberg, en juin se
produisent les premières mutineries dans la flotte. Il ne peut être mis fin à
tous ces mouvements que par la répression la plus brutale.
En tous cas, l'aile gauche se trouve
provisoirement divisée entre les Spartakistes, d'une part, et la Gauche de Brême et les
autres parties de la Gauche
révolutionnaire, d'autre part. La
Gauche de Brême réclame la fondation rapide du parti, tandis
que les Spartakistes adhèrent majoritairement à l'USPD en tant que fraction.
[9]. Lichtstrahlen paraît
d'août 1914 à avril 1916 ; l'Arbeiterpolitik
de Brême depuis fin 1915, ensuite à partir de juin 1916, comme Organe des
« Internationale Sozialisten Deutschlands » (ISD).
[10]. Lénine, Les Tâches du
prolétariat dans notre révolution, Oeuvres complètes, tome 24, p. 68.
[11]. R. Luxemburg, La Politique de la minorité social-démocrate, T4,
p. 179, printemps 1916.
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