Questions d'organisation : la premiere internationale et la lutte contre le sectarisme

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Avec la lutte du bolchevisme contre le men­chevisme au début de ce siècle, la confron­tation entre le marxisme et l'anarchisme dans la Première Internationale, l'Association internationale des travailleurs (AIT), constitue probablement l'exemple le plus illustre de la défense des principes or­ganisationnels prolé­tariens dans l'histoire du mouvement ouvrier. Il est essentiel pour les révolution­naires d'aujourd'hui qu'un demi-siècle de contre-révolution stalinienne sépare de l'histoire organisationnelle vivante de leur classe, de se réapproprier les leçons de cette expérience. Ce premier article se concen­trera sur la « préhistoire » de cette bataille afin de mettre en évidence comment Bakounine est arrivé à la conception de prendre le contrôle du mouvement ouvrier au moyen d'une organisation secrète sous son contrôle personnel. Nous montrerons comment cette conception a inévitablement amené à ce que Bakounine soit manipulé par la classe dominante dans le but de détruire l'AIT. Et nous montrerons les raci­nes fon­damentalement anti-prolétariennes des con­ceptions de Bakounine, précisément sur le plan organisationnel. Le second article trai­tera ensuite de la lutte qui a eu lieu dans l'AIT elle-même, et montrera l'op­position radicale, sur la conception du fonc­tionne­ment et du militantisme, qui existe entre le point de vue marxiste prolétarien et le point de vue anarchiste petit-bourgeois et déclas­sé.

LA SIGNIFICATION HISTORIQUE DE LA LUTTE DU MARXISME CONTRE L'ANARCHISME ORGANISATIONNEL

L'AIT s'est éteinte avant tout à cause de la lutte entre Marx et Bakounine, lutte qui, au Congrès de La Haye en 1872, a trouvé sa première conclu­sion avec l'exclusion de Bakounine et de son bras droit, J. Guillaume. Mais ce que les historiens bourgeois présentent comme un clash entre personnalités, et les anarchistes comme une lutte entre les versions « autoritaire » et « libertaire » du socia­lisme, était en réalité une lutte de l'ensemble de l'AIT contre ceux qui avaient bafoué les statuts. Bakounine et Guillaume furent exclus à La Haye parce qu'ils avaient construit un « fraternité » se­crète au sein de l'AIT, une organisation dans l'or­ganisation ayant une structure et des statuts propres. Cette organisation, la soi-di­sant « Alliance pour la démocratie socia­liste », avait une existence et une activité cachées et son but était de retirer l'AIT du contrôle de ses membres et de la placer sous celui de Bakounine.

UNE LUTTE A MORT ENTRE POSITIONS ORGANISATIONNELLES

La lutte qui a eu lieu dans l'AIT, n'était donc pas une lutte entre l'« autorité » et la « liberté », mais bien entre des princi­pes organisationnels complètement opposés et irréconciliables.

1) D'un côté, il y avait la position, défendue de façon la plus déterminée par Marx et Engels mais qui était aussi celle de l'en­semble du Conseil général et de la vaste majorité de ses membres, selon laquelle une organisation prolétarienne ne peut pas dé­pendre de la volonté des individus, des ca­prices de « camarades dirigeants », mais doit fonctionner selon des règles obligatoires sur lesquelles tous sont d'accord et qui sont valables pour tous, appelées statuts. Les statuts doivent garantir le caractère unitaire, centralisé, collectif d'une telle organisation, permettre que les débats politiques prennent une forme ouverte et disciplinée, et que les décisions prises impliquent tous ses mem­bres. Quiconque est en désaccord avec les décisions de l'organisation ou n'est plus d'ac­cord avec des points des statuts, etc. a non seulement la possibilité mais aussi le devoir de présenter ses critiques ouvertement face à l'ensemble de l'organisation, mais dans le cadre prévu dans ce but. Cette conception organisationnelle que l'Association interna­tionale des travailleurs a développé pour elle-même, correspondait au caractère col­lectif, unitaire et révolutionnaire du proléta­riat.

2) De l'autre côté, Bakounine représentait la vision élitiste petite-bourgeoise des « chefs géniaux » dont la clarté politique et la dé­termination extraordinaires étaient suppo­sées garantir la « passion » et la trajectoire révolutionnaires. Ces chefs se considèrent donc comme « moralement justifiés » dans la tâche de rassembler et d'organiser leurs disciples dans le dos de l'organisation afin de prendre le contrôle de celle-ci et d'assurer qu'elle accomplisse sa mission historique. Puisque l'ensemble des membres sont consi­dérés comme trop stupides pour saisir la né­cessité de tels messies révolutionnaires, ils doivent être amenés à faire ce qu'on consi­dère être « bon pour eux » sans qu'ils en soient conscients et même contre leur vo­lonté. Les statuts, les décisions souveraines des congrès ou des organes élus existent pour les autres, mais ne vont que dans le sens de l'élite.

Tel était le point de vue de Bakounine. Avant de rejoindre l'AIT, il a expliqué à ses disciples pourquoi l'AIT n'était pas une or­ganisation révolutionnaire: les prou­dho­niens étaient devenus réformistes, les blan­quistes avaient vieilli, et les allemands et le Conseil général que soi-disant ceux-ci do­minaient, étaient « autoritaires ». Il est frappant de voir comment Bakounine consi­dérait l'AIT comme la somme de ses parties. Selon Bakounine, ce qui man­quait avant tout, c'était la « volonté » révo­lutionnaire. C'est ça que l'Alliance voulait assurer en passant par dessus le programme et les sta­tuts et en trompant ses membres.

Pour Bakounine, l'organisation que le prolé­tariat avait forgée, qu'il avait construite au cours d'années de travail acharné, ne valait rien. Ce qui était tout pour lui, c'étaient les sectes conspiratrices qu'il avait lui-même créées et contrôlées. Ce n'est pas l'organisa­tion de classe qui l'intéressait, mais son pro­pre statut personnel et sa réputation, sa « liberté » anarchiste ou ce qu'on appelle aujourd'hui « réalisation de soi ». Pour Bakounine et ses semblables, le mouvement ouvrier n'était rien d'autre que le véhicule de la réalisation de leur individu et de leurs projets individualistes.


SANS ORGANISATION REVOLUTIONNAIRE,PAS DE MOUVEMENT OUVRIER REVOLUTIONNAIRE.

Marx et Engels, au contraire, savaient ce que veut dire la construction de l'organisa­tion pour le prolétariat. Alors que les livres d'histoire prétendent que le conflit entre Marx et Bakounine était essentiellement de nature politique générale, l'histoire réelle de l'AIT révèle, avant tout, une lutte pour l'or­ganisation. Quelque chose qui semble parti­culièrement ennuyeux pour les historiens bourgeois. Pour nous, au con­traire, c'est quelque chose d'extrêmement important et riche de leçons. Ce que nous montre Marx, c'est que sans organisation ré­volutionnaire, il ne peut y avoir ni mouve­ment de classe révolutionnaire, ni théorie révolutionnaire.

Et, en fait, l'idée que la solidité, le dévelop­pement et la croissance organisationnels sont des pré-requis pour le développement programmatique du mouvement ouvrier, se trouve à la base même de l'ensemble de l'ac­tivité politique de Marx et d'Engels ([1]). Les fondateurs du socialisme scientifique ne sa­vaient que trop bien que la conscience de classe prolétarienne ne peut être le produit d'individus, mais requiert un cadre organisé et collectif. C'est pourquoi la construction de l'organisation révolutionnaire est l'une des plus importantes et des plus difficiles tâches du prolétariat révolutionnaire.

LA LUTTE A PROPOS DES STATUTS

Nulle part Marx et Engels n'ont lutté avec autant de détermination et de façon aussi fructueuse pour la compréhension de cette question que dans les rangs de l'AIT. Fondée en 1864, l'AIT a surgi à une époque où le mouvement ouvrier organisé était encore principalement dominé par des idéologies et des sectes petites-bourgeoises et réformistes. A ses débuts, l'Association internationale des travailleurs se composait de ces diffé­ren­tes tendances. En son sein jouaient un rôle prépondérant les représentants op­por­tunistes des trade-unions anglais, le prou­dhonisme réformiste petit-bourgeois des pays latins, le blanquisme conspiratif et, en Allemagne, la secte dominée par Lassalle. Bien que les différents programmes et les différentes visions du monde fussent oppo­sées les unes aux autres, les révolutionnaires de l'époque étaient sous la pression énorme du regroupement de la classe ouvrière qui réclamait l'unité. Pendant la première réu­nion à Londres, quasiment personne n'avait la moindre idée de la façon dont ce regrou­pement pourrait avoir lieu. Dans cette situa­tion, les éléments véritablement prolétariens avec Marx à leur tête, ont plaidé pour re­pousser temporairement la clarification théorique entre les différents groupes. Les longues années d'expérience politique des révolutionnaires et la vague internationale de luttes de l'ensemble de la classe devaient être utilisées pour forger l'organisation uni­taire. L'unité internationale de cette organi­sation, incarnée par les organes centraux, le Conseil général en particulier, et par les statuts qui devaient être acceptés par tous les membres, permettrait à l'AIT de clarifier, pas à pas, les divergences poli­tiques et d'atteindre un point de vue unifié. Ce re­groupement à grande échelle avait des chan­ces de réussir tant que la lutte de classe in­ternationale était encore en développe­ment.

La contribution la plus décisive du mar­xisme à la fondation de l'AIT réside donc clairement au ni­veau de la question organi­sationnelle. Les différentes sectes présentes à la réunion de fondation n'ont pas été ca­pables de concréti­ser la volonté de liens internationaux que les ouvriers anglais et français, les premiers, réclamaient. Le groupe bourgeois Atto di fratellanza, adepte de Mazzini, voulait im­poser les statuts conspiratifs d'une secte se­crète. L'« Adresse inaugurale » que Marx, mandaté par la comité organisationnel, a présenté alors, dé­fendait le caractère prolé­tarien et unitaire de l'organisation, et éta­blissait la base in­dispensable pour un travail de clarification ultérieur. Si l'AIT a pu aller plus loin ensuite et dépasser les visions conspiratrices, sectai­res, petites-bourgeoises et utopistes, c'est qu'en premier lieu, ses différents courants, de façon plus ou moins disciplinée, se sont soumis à des règles communes.

La spécificité des bakouninistes, parmi ces différents courants, a résidé dans leur refus de respecter les statuts C'est pourquoi c'est l'Alliance de Bakounine qui faillit détruire le premier parti international du prolétariat. La lutte contre l'Alliance est restée dans l'his­toire comme la grande confrontation entre l'anarchisme et le marxisme. C'est certaine­ment le cas. Mais au coeur de cette confron­tation ne résidaient pas des questions politi­ques générales telles que le rapport à l'Etat, mais des principes organisationnels.

Les proudhoniens par exemple partageaient beaucoup de vues de Bakounine. Mais ils étaient pour la clarification de leurs posi­tions selon les règles de l'organisation. Ils croyaient aussi que les statuts de l'organisa­tion devaient être respectés par tous ses membres sans exception. C'est pourquoi les « collectivistes » belges en particulier ont été capables de s'approcher du marxisme sur d'importantes questions. Leur porte-parole le plus connu, De Paepe, était l'un des princi­paux combattants contre la sorte d'organisa­tion secrète que Bakounine croyait néces­saire.

LA FRATERNITE SECRETE DE BAKOUNINE

Et cette question se trouvait précisément au centre de la lutte de l'AIT contre Bakounine. Les historiens anarchistes aussi admettent le fait que lorsqu'il a rejoint l'AIT en 1869, Bakounine disposait d'une frater­nité secrète avec laquelle il voulait prendre le contrôle de l'AIT.

« Voilà une société qui, sous le masque de l'anarchisme le plus outré, dirige ses coups non contre les gouvernements existants, mais contre les révolutionnaires qui n'ac­ceptent pas son orthodoxie ni sa direction. Fondée par la minorité d'un congrès bour­geois, elle se faufile dans les rangs de l'or­ganisation internationale de la classe ou­vrière, essaie d'abord de la régir et travaille à la désorganiser dès qu'elle voit son plan échouer. Elle substitue effrontément son programme sectaire et ses idées étroites au large programme, aux grandes aspirations de notre Association ; elle organise dans les sections publiques de l'Internationale, ses petites sections secrètes qui, obéissant au même mot d'ordre, en bien des cas réussis­sent à les dominer par leur action concertée d'avance ; elle attaque publiquement, dans ses journaux, tous les éléments qui refusent de s'assujettir à ses volontés ; elle provoque la guerre ouverte - ce sont ses propres mots - dans nos rangs ». Tels sont les termes du rapport « Un complot contre l'Interna­tionale », documents publiés par ordre du Congrès international de La Haye de 1872.

La lutte de Bakounine et de ses amis contre l'Internationale était à la fois le produit de la situation historique spécifique de l'époque, et de facteurs plus généraux qui existent toujours aujourd'hui. A la base de ses activi­tés, se trouve l'infiltration de l'individua­lisme et du factionnalisme petits-bourgeois, incapables de se soumettre à la volonté et à la discipline de l'organisation. A cela, s'ajoutait l'attitude conspiratrice de la bo­hème déclassée qui ne pouvait se passer de manoeuvres et de complots en faveur de ses propres buts personnels. Le mouvement ou­vrier a toujours été confronté à de telles atti­tudes puisque l'organisation ne peut se met­tre complètement à l'abri de l'influence des autres classes de la société. D'un autre côté, le complot de Bakounine a pris la forme historique concrète d'une organisation se­crète d'un type qui appartenait au passé du mouvement ouvrier de l'époque. Nous de­vrons étudier l'histoire concrète de Bakounine pour être capables de compren­dre ce qui est valable de façon plus géné­rale, ce qui est important pour nous de saisir aujourd'hui.

LE BAKOUNINISME S'OPPOSE A LA RUPTURE DU PROLETARIAT AVEC LE SECTARISME PETIT-BOURGEOIS

La fondation de l'AIT, marquant la fin de la période de contre-révolution ou­verte en 1849, a provoqué des réactions de peur et de haine extrêmement fortes (selon Marx, même exagérées) chez les classes dominan­tes: parmi les vestiges de l'aristo­cratie féo­dale et, surtout, de la part de la bourgeoisie en tant qu'ennemi historique di­rect du pro­létariat. Espions et agents provo­cateurs fu­rent envoyés pour infiltrer ses rangs. Des campagnes de calomnies coor­données, sou­vent hystériques ont été mon­tées contre elle. Ses activités ont été, chaque fois que possible, entravées et réprimées par la po­lice. Ses membres étaient soumis à des pro­cès et jetés en prison. Mais l'inefficacité de ces mesures est rapidement apparue tant que la lutte de classe et les mouvements ré­vo­lutionnaires se développaient. Ce n'est qu'avec la défaite de la Commune de Paris que le désarroi dans les rangs de l'Association a commencé à prendre le des­sus.

Ce qui alarmait le plus la bourgeoisie, à part l'unification internationale de son ennemi, c'était la montée du marxisme et le fait que le mouvement ouvrier abandonnait sa forme sectaire d'organisation clandestine et deve­nait un mouvement de masse. La bourgeoi­sie se sentait bien plus en sécurité tant que le mouvement ouvrier révolutionnaire pre­nait la forme de groupements sectaires, se­crets et fermés, autour d'une figure diri­geante unique, représentant un schéma uto­pique ou un complot, plus ou moins complè­tement isolés du prolétariat dans son en­semble. De telles sectes pouvaient être sur­veillées, infiltrées, dévoyées et manipulées bien plus facilement qu'une organisation de masse dont la force et la sécurité principale résident dans son ancrage dans l'ensemble de la classe ouvrière. Pour la bourgeoisie, c'était avant tout la perspective de l'activité socialiste révolutionnaire envers le proléta­riat comme classe, chose que les sectes de la période précédente ne pouvaient assumer, qui présentait un danger pour sa domination même de classe. Le lien entre le socialisme et la lutte de classe, entre le Manifeste communiste et les vastes mouvements de grève, entre les aspects économiques et po­litiques de la lutte de classe du prolétariat, c'est cela qui a causé à la bourgeoisie tant de nuits blanches à partir de 1864. C'est ce qui explique la sauvagerie incroyable avec la­quelle elle a massacré la Commune de Paris, et la force de la solidarité internationale de toutes les fractions des classes exploiteuses avec ce massacre.

Aussi, l'un des thèmes principaux de la pro­pagande bourgeoise contre l'AIT était l'accu­sation qu'en réalité, une puissante organisa­tion secrète se trouvait derrière elle et qu'elle conspirait pour abattre l'ordre do­mi­nant. Derrière cette propagande qui consti­tuait une excuse de plus aux mesures de ré­pression, il y avait avant tout la tenta­tive de la bourgeoisie de convaincre les ou­vriers que ce dont elle avait toujours le plus peur, c'étaient des conspirateurs et non des mou­vements de masse. Il est clair que les exploi­teurs ont fait tout ce qu'ils pouvaient pour encourager les différentes sectes et les diffé­rents conspirateurs qui étaient encore actifs dans le mouvement ouvrier, à se déve­lopper au dépens du marxisme et du mou­vement de masse. En Allemagne, Bismarck a encou­ragé la secte lassallienne à résister aux mouvements de masse de la classe et aux traditions marxistes de la Ligue des com­munistes. En France, la presse mais aussi les agents provocateurs ont tenté d'atti­ser la méfiance toujours existante des cons­pira­teurs blanquistes à l'égard de l'activité de masse de l'AIT. Dans les pays sla­ves et la­tins, une campagne hystérique a été montée contre une soi-disant « domination alle­mande » de l'AIT par des « marxistes ado­rant l'Etat autoritaire ».

Mais c'est Bakounine, avant tout, qui s'est senti encouragé par cette propagande. Avant 1864, Bakounine avait, malgré lui, au moins partiellement reconnu la supériorité du marxisme sur sa propre version putschiste petite-bourgeoise du socialisme révolution­naire. Depuis le surgissement de l'AIT et avec l'assaut politique de la bourgeoisie contre elle, Bakounine s'est senti confirmé et renforcé dans sa méfiance envers le mar­xisme et le mouvement prolé­tarien. En Italie qui était devenue le centre de son ac­tivité, les différentes sociétés secrè­tes: les carbonari, Mazzini, la Camorra etc. qui avaient commencé à dénoncer l'AIT et à combattre son influence dans la péninsule, acclamèrent Bakounine comme un « vrai » révolutionnaire. Il y a eu des déclarations publiques demandant que Bakounine prenne la direction de la révolu­tion européenne. Le panslavisme de Bakounine était bienvenu comme allié natu­rel de l'Italie dans sa lutte contre l'occupa­tion des forces autrichiennes. A l'encontre de ça, on rappelait que Marx considérait l'unifi­cation de l'Allemagne comme plus impor­tante pour le développe­ment de la révolution en Europe que l'unifi­cation de l'Italie. Les autorités italiennes comme les parties les plus éclairées des au­torités suisses commen­cèrent à tolérer avec bienveillance la pré­sence de Bakounine alors qu' auparavant, il avait été victime de la répression étatique européenne la plus brutale.

LES DEBATS ORGANISATIONNELS SUR LA QUESTION DE LA CONSPIRATION

Mikhaïl Bakounine, fils d'une gens plutôt pauvre, a d'abord rompu avec son milieu et sa classe à cause d'une grande soif de liberté personnelle, chose qu'on ne pouvait atteindre à l'époque ni dans l'armée, ni dans la bu­reaucratie d'Etat, ni dans la propriété ter­rienne. Cette motivation montre déjà la dis­tance qui sépare sa carrière politique du ca­ractère collectif et discipliné de la classe ou­vrière. A l'époque, le prolétariat existait à peine en Russie.

Quand à l'époque, au début des années 1840, Bakounine arrive en Europe comme réfugié politique, avec déjà derrière lui l'histoire d'une conspiration politique, les débats dans le mouvement ouvrier sur les questions or­ganisationnelles battent déjà leur plein. En France en particulier.

Le mouvement ouvrier révolutionnaire était alors principalement organisé sous forme de sociétés secrètes. Cette forme avait surgi non seulement parce que les organisations ouvrières étaient hors-la-loi, mais aussi parce que le prolétariat, encore numérique­ment faible et à peine sorti de l'artisanat petit-bourgeois, n'avait pas encore trouvé la voie qui lui était propre. Comme l'écrit Marx sur la situation en France:

« On sait que jusqu'en 1830, les bourgeois libéraux étaient à la tête des conjurations contre la Restauration. Après la révolution de Juillet, les bourgeois républicains prirent leur place; le prolétariat déjà formé à la conspiration sous la Restauration, apparut à l'avant-scène dans la mesure où les bour­geois républicains, effrayés par les combats de rue pourtant vains, reculaient devant les conspirations. La "Société des Saisons" avec laquelle Blanqui et Barbès firent les émeutes de 1830 était déjà exclusivement prolétarienne, tout comme l'étaient, après la défaite, les "Nouvelles Saisons" (...). Ces conspirations n'englobèrent jamais, naturel­lement, la grande masse du prolétariat pa­risien (...). » (Marx-Engels, La Nouvelle Gazette rhénane - Revue politique et éco­nomique, IV, avril 1850, compte rendu des ouvrages suivants : A. Chenu, Les Conspirateurs. Les sociétés secrètes, La préfecture de police sous Caussidière. Les corps francs, Paris, 1850 ; Lucien de la Hodde, La naissance de la République en février 1848.)

Mais les éléments prolétariens ne se sont pas limités à cette rupture décisive avec la bourgeoisie. Ils ont commencé à mettre en question dans la pratique la domination des conspirations et des conspirateurs.

« A mesure que le prolétariat parisien entre lui-même en scène en tant que parti, ces conspirateurs perdirent leur influence diri­geante, furent dispersés et trouvèrent une dangereuse concurrence dans les sociétés secrètes prolétariennes qui ne se propo­saient pas comme but immédiat l'insurrec­tion, mais l'organisation et la formation du prolétariat. Déjà l'insurrection de 1839 avait un caractère nettement prolétarien et communiste. Mais après elle, il y eut des scissions à propos desquelles les vieux conspirateurs se désolent vraiment. Or il s'agissait de scissions qui découlaient du besoin des ouvriers de s'entendre sur leurs intérêts de classe et qui se manifestaient en partie dans les vieilles conjurations et en partie dans les nouvelles sociétés de propa­gande. L'agitation communiste que Cabet entreprit avec force aussitôt après 1839, les polémiques qui s'élevèrent au sein même du parti communiste, débordèrent le cadre des conspirateurs. Chenu comme de la Hodde reconnaissent que les communistes étaient de loin la fraction la plus puissante du pro­létariat révolutionnaire de l'époque de la révolution de février. Les conspirateurs, afin de ne pas perdre leur influence sur les ouvriers et, par là, leur contrepoids vis-à-vis des "habits noirs" (en français dans le texte), durent suivre ce mouvement et adop­ter des idées socialistes ou communistes. » (ibid.)

La conclusion intermédiaire de ce processus fut la Ligue des communistes qui non seu­lement a adopté le Manifeste communiste mais également les premiers statuts proléta­riens d'un parti de classe libéré de toute conspiration :

« Par conséquent, la Ligue des communistes n'était pas une société conspiratrice, mais une société qui s'efforçait en secret de créer l'organisation du parti prolétarien, étant donné que le prolétariat allemand est offi­ciellement privé igni et aqua, du droit d'écrire, de parler et de s'associer. Dire qu'une telle société conspire n'est vrai que dans la mesure où vapeur et électricité conspirent contre le statu quo. » (Marx, Révélations sur le procès des communistes à Cologne, 1853)

C'est également cette question qui a mené à la scission de la tendance Willich-Schapper.

« Ainsi, une fraction se détacha - ou, si l'on préfère, fut détachée - de la Ligue des com­munistes ; elle réclamait sinon des conspi­rations réelles, du moins l'apparence de la conspiration, partant l'alliance directe avec les démocratiques héros du jour - la frac­tion Willich-Schapper. »

Ce qui a insatisfait ces gens, est la même chose qui a éloigné Bakounine du mouve­ment ouvrier.

« Il est évident qu'une telle société secrète qui a pour but la création non pas du parti de gouvernement mais du parti d'opposition de l'avenir ne pouvait guère séduire des in­dividus qui, d'une part, veulent masquer leur nullité personnelle en se rengorgeant sous le manteau théâtral des conspirations, et, d'autre part, désirent satisfaire leur ambi­tion bornée le jour de la prochaine révolu­tion, mais avant tout avoir un semblant d'importance momentanée, participer à la curée démagogique et être bien accueillis par les charlatans démocratiques. » (ibid.)

Après la défaite des révolutions européennes de 1848-49, la Ligue a démontré une der­nière fois à quel point elle avait dépassé la nature de secte. Elle a tenté, à travers un re­groupement avec les chartistes en Angleterre et les blanquistes en France, de fonder une nouvelle organisation internationale : la Société universelle des communistes révo­lutionnaires. Une telle organisation devait être régie par des statuts applicables à tous ses membres internationalement, abolissant la division entre une direction secrète et des membres considérés comme une masse de manoeuvre. Ce projet, tout comme la Ligue elle-même, s'est effondré à cause du recul international du prolétariat après la défaite de la révolution. C'est pourquoi ce n'est que plus de dix ans plus tard, avec l'apparition d'une nouvelle vague prolétarienne et la fon­dation de l'AIT, que le coup décisif contre le sectarisme a pu être porté.

LES PREMIERS PRINCIPES ORGANISATIONNELS PROLETARIENS

A l'époque où Bakounine est revenu de Sibérie en Europe occidentale au début des années 1860, les premières principales le­çons de la lutte organisationnelle du prolé­tariat avaient déjà été tirées et étaient à la portée de quiconque voulait les assimiler. Ces leçons avaient été acquises à travers des années d'expérience amère durant lesquelles les ouvriers avaient été logiquement utilisés comme chair à canon par la bourgeoisie et la petite-bourgeoisie dans leur propre lutte contre le féodalisme. Durant cette lutte, les éléments révolutionnaires prolétariens s'étaient séparés de la bourgeoisie non seu­lement politiquement mais aussi organisa­tionnellement, et avaient développé des principes d'organisation en accord avec leur propre nature de classe. Les nouveaux sta­tuts définissaient l'organisation comme un organisme conscient, collectif et uni. La sé­paration entre la base composée d'ouvriers inconscients de la vie politique réelle de l'organisation et la direction composée de conspirateurs professionnels, était surmon­tée. Les nouveaux principes de centralisa­tion rigoureuse, y compris l'organisation du travail illégal, excluaient la possibilité d'une organisation secrète au sein de l'organisation ou à sa tête. Alors que la petite-bourgeoisie et surtout les éléments déclassés radicalisés avaient justifié la nécessité d'un fonctionne­ment secret d'une partie de l'organisation par rapport à l'ensemble de celle-ci comme moyen de se protéger envers l'ennemi de classe, la nouvelle compréhension proléta­rienne montrait que, précisément, cette élite conspiratrice amenait à l'infiltration par la classe ennemie, en particulier par la police politique, dans les rangs prolétariens. C'est avant tout la Ligue de Communistes qui a démontré que la transparence et la solidité organisationnelles constituent la meilleure protection contre la destruction par l'Etat.

Marx avait déjà dressé un portrait des conspirateurs de Paris avant la révolution de 1848 qui pouvait aisément s'appliquer à Bakounine. Nous y trouvons une expression claire de la critique de la nature petite-bour­geoise du sectarisme qui ouvrait largement la porte non seulement à la police, mais aussi à la bohème déclasseé.

« Leur existence incertaine, dépendant pour chacun pris à part, plus du hasard que de leur activité ; leur vie déréglée dont les seuls points d'attache sont les tavernes des marchands de vin, ces lieux de rendez-vous des conspirateurs ; leurs inévitables accoin­tances avec toutes sortes de gens louches, tout cela les situe dans ces milieux que l'on appelle à Paris la bohème. Ces bohèmes démocrates d'origine prolétarienne - il existe aussi une bohème d'origine bour­geoise, ces démocrates flâneurs et ces pi­liers d'estaminet - sont ou bien des ouvriers qui ont abandonné leur métier et sont tom­bés en complète dissolution, ou bien des su­jets qui proviennent du lumpenprolétariat et dont toutes les habitudes dissolues de cette classe se retrouvent dans leur nouvelle existence. On conçoit comment, dans ces conditions, quelques repris de justice se trouvent mêlés presque à tous les procès de conspiration.

Toute la vie de ces conspirateurs de profes­sion porte la marque de la bohème. Sergents recruteurs de la conjuration, ils traînent de marchand de vin en marchand de vin, pren­nent le pouls des ouvriers, choisissent leurs gens, les attirent dans la conjuration à force d'enjôlement et en faisant payer soit à la caisse de la société soit au nouvel ami les litres de l'inévitable consommation. (...) à chaque instant il peut être appelé aux barri­cades et y tomber ; au moindre de ses pas, la police lui tend des pièges qui peuvent l'amener en prison ou même aux galères. De tels périls pimentent le métier et en font le charme : plus grande est l'incertitude, plus le conspirateur s'empresse de retenir la jouissance du moment. En même temps, l'habitude du danger le rend au plus haut point indiffèrent à la vie et à la liberté. » (ibid.)

Il va sans dire que ces gens « (...) méprisent au plus haut point la préparation théorique des ouvriers quant à leurs intérêts de classe. » (ibid.)

« Le trait essentiel de la vie du conspirateur, c'est la lutte contre la police, avec laquelle il a en fait exactement le même rapport que les voleurs et les prostituées. La police ne tolère pas seulement les conspirations comme un mal nécessaire : elle les tolère comme des centres faciles à surveiller. (...) Les conjurés sont en contact incessant avec la police, ils entrent à tout moment en col­lusion avec elle ; ils font la chasse aux mou­chards, comme les mouchards font la chasse aux conspirateurs. L'espionnage est l'une de leurs occupations majeures. Aussi, dans ces conditions, pas étonnant que, facilité par la misère et la prison, par les menaces et les promesses, s'effectue le petit saut qui sépare le conspirateur artisanal de l'espion de po­lice stipendié. » (ibid.)

Telle est la compréhension qui se trouve à la base des statuts de l'AIT et qui a assez in­quiété la bourgeoisie pour qu'elle exprime ouvertement sa préférence pour Bakounine.

LA POLITIQUE DE CONSPIRATION BAKOUNINE EN ITALIE

Pour comprendre comment Bakounine a pu finir par être manipulé par les classes domi­nantes contre l'AIT, il est néces­saire de rappeler brièvement sa trajectoire politique ainsi que la situation en Italie après 1864. Les historiens anarchistes chantent les louanges du « grand travail ré­volution­naire » de Bakounine en Italie où il a créé une série de sectes secrètes et tenté d'infil­trer et de gagner de l'influence dans différen­tes « conspirations ». Ils pensent générale­ment que c'est l'Italie qui a hissé Bakounine sur le piédestal de « pape de l'Europe révo­lutionnaire ». Mais comme ils évitent soi­gneusement de rentrer dans les détails de la réalité de ce milieu, il nous faut ici les dé­ranger.

Bakounine a gagné sa réputation au sein du camp socialiste grâce à sa participation à la révolution de 1848-49 en tant que dirigeant à Dresde. Emprisonné, extradé en Russie et finalement banni en Sibérie, Bakounine n'est pas revenu en Europe avant de réussir à s'en­fuir en 1861. Dès qu'il est arrivé à Londres, il est allé voir Herzen, le leader révolution­naire libéral russe bien connu. Là, il a im­médiatement commencé à regrouper, indé­pendamment d'Herzen, l'émigration politique autour de sa propre personne. C'était un cercle de slaves que Bakounine s'est attaché à travers un panslavisme teinté d'anar­chisme. Il s'est tenu éloigné du mouvement ouvrier anglais comme des communistes, surtout du club éducatif des ouvriers alle­mands à Londres. N'ayant pas de possibilité de conspiration (la fondation de l'AIT se préparait), il est parti en Italie en 1864 cher­cher des disciples pour son « panslavisme » réactionnaire et ses groupements secrets.

« En Italie, il trouva une quantité de socié­tés politiques secrètes ; il trouva une intelli­gentsia déclassée prête à tout instant à se laisser entraîner dans les complots, une masse paysanne constamment au bord de la famine et enfin un lumpenprolétariat grouillant, représenté surtout par les lazza­roni de Naples, ville où après un bref séjour à Florence, il n'avait pas tardé à aller s'établir et où il vécut plusieurs années. » (Franz Mehring, Karl Marx, histoire de sa vie, 1918)

Bakounine a fui les ouvriers d'Europe occi­dentale pour les déclassés d'Italie.

LES SOCIETES SECRETES COMME VEHICULES DE REVOLTE

Dans la période de réaction qui a suivi la dé­faite de Napoléon durant laquelle la Sainte Alliance sous Metternich appliquait le prin­cipe de l'intervention armée contre tout sou­lèvement social, les classes de la société exclues du pouvoir étaient obligées de s'or­ganiser en sociétés secrètes. Ce n'était pas le cas seulement pour les ouvriers, la petite-bourgeoisie et la paysannerie, mais égale­ment pour des parties de la bourgeoisie libé­rale et même les aristocrates insatisfaits. Presque toutes les conspirations à partir de 1820, celles des décembristes en Russie ou des carbonari en Italie, s'organisaient selon le modèle de la franc-maçonnerie qui avait surgi en Angleterre au 17e siècle et dont les buts de « fraternité internationale » et de résistance à l'Eglise catholique avaient attiré des européens éclairés tels que Diderot et Voltaire, Lessing et Goethe, Pouchkine, etc. Mais comme beaucoup de choses en ce « siècle des lumières », comme les « despotes éclairés » tels que Catherine, Frédéric le Grand ou Marie-Thérèse, la franc-maçonnerie avait une essence réac­tionnaire sous la forme d'une idéologie mys­tique, d'une organisation élitiste avec diffé­rents « grades » d'« initiation », de son ca­ractère aristocratique ténébreux, de ses pen­chants à la conspiration et à la manipulation. En Italie, qui était à l'époque la Mecque des sociétés secrètes non prolétariennes, des manoeuvres et des conspirations débridées, les gulefi, federati, adelfi et carbonari se sont développés à partir de 1820 et 1830. La plus fameuse d'entre elles, les carbonari, était une société secrète terroriste, défendant un mysticisme catholique et dont les structu­res et les « symboles » venaient de la franc-maçonnerie.

Mais à l'époque où Bakounine est allé en Italie, les carbonari se trouvaient déjà dans l'ombre de la conspiration de Mazzini. Les mazzinistes représentaient un pas en avant par rapport aux carbonari puisqu'ils luttaient pour une république italienne unie et cen­tralisée. Non seulement Mazzini travaillait souterrainement, mais il faisait aussi de l'agitation vers la population. Après 1848, des sections ouvrières se sont même for­mées. Mazzini représentait aussi un progrès organisationnel puisqu'il a aboli le système des carbonari selon lequel les militants de base devaient suivre aveuglément et sans connaissance les ordres de la direction sous peine de mort. Mais, dès que l'AIT s'est éri­gée en force indépendante de son contrôle, Mazzini a commencé à la combat­tre comme une menace à son propre mou­vement natio­naliste.

Quand Bakounine est arrivé à Naples, il a immédiatement mené la lutte contre Mazzini - mais du point de vue des carbonari dont il défendait les méthodes ! Loin d'être sur ses gardes, Bakounine s'est plongé dans tout ce milieu non transparent afin de prendre la di­rection du mouvement conspiratif. Il a fondé l'Alliance de la social-démocratie avec, à sa direction, la Fraternité internationale se­crète, un « ordre de révolutionnaires dis­ciplinés ».

UN MILIEU MANIPULE PAR LA REACTION

L'aristocrate révolutionnaire déclassé Bakounine a trouvé en Italie un terrain en­core bien plus adapté qu'en Russie. C'est là que sa conception organisationnelle a muri jusqu'à son plein épanouissement. C'était un sombre marais où s'est développée toute une série d'organisations anti-prolétariennes. Ces groupements d'aristocrates ruinés, souvent dépravés, de jeunes déclassés ou même de purs criminels lui paraissaient plus révolu­tionnaires que le prolétariat. L'un de ces groupes était la Camorra qui correspondait à la vision romantique de Bakounine sur le banditisme révolutionnaire. La domination de la Camorra, organisation secrète venant d'une organisation de forçats à Naples, était devenue quasi officielle après l'amnistie de 1860. En Sicile, vers la même époque, l'aile armée de l'aristocratie rurale dépossédée infiltrait l'organisation locale secrète de Mazzini. A partir de ce moment-là, elle s'est appelée « Mafia », ce qui correspondait aux initiales de son slogan de bataille « Mazzini Autorizza Furti, Incendi, Avvelenamenti » (« Mazzini autorise le vol, l'incendie, l'em­poisonnement »). Bakounine n'a pas su dé­noncer ces éléments, ni se distancier claire­ment d'eux.

Dans ce milieu, la manipulation directe de l'Etat ne manquait pas non plus. Nous pou­vons être sûrs que cette manipulation a joué un rôle dans la façon dont le milieu italien a célébré Bakounine comme la véritable alter­native révolutionnaire face à la « dictature allemande de Marx ». Cette propagande était en fait identique à celle que répan­daient les organes de police de Louis-Napoléon en France.

Comme nous le dit Engels, les carbonari et beaucoup de groupes similaires étaient ma­nipulés et infiltrés par les services secrets russes et d'autres (voir Engels, La politique étrangère du tsarisme russe). Cette infiltra­tion d'Etat s'est surtout renforcée après la dé­faite de la révolution européenne de 1848. Le dictateur français, l'aventurier Louis-Napoléon qui, après la défaite de cette révo­lution, est devenu le fer de lance de la con­tre-révolution qui a suivi, s'est allié à Palmerston à Londres mais surtout avec la Russie afin de maintenir à terre le proléta­riat européen. A partir de 1864, la police se­crète de Louis-Napoléon était surtout en ac­tion pour détruire l'AIT. Un de ses agents était « M. Vogt », associé de Lassalle, qui a calomnié Marx en public comme étant pré­tendument à la tête d'un gang de chantage.

Mais l'axe principal de la diplomatie secrète de Louis-Napoléon se trouvait en Italie où la France essayait d'exploiter le mouvement national à ses propres fins. En 1859, Marx et Engels ont souligné qu'à la tête de l'Etat français se trouvait un ex-membre des car­bonari (La politique monétaire en Europe - La position de Louis Napoléon).

Bakounine qui se trouvait dans ce marais jusqu'au cou croyait, évidemment, qu'il pour­rait manipuler ce tas d'ordures pour ses pro­pres buts révolutionnaires. En fait, c'est lui qui était manipulé. Jusqu'à ce jour, nous ne connaissons pas en détail tous les « éléments » avec lesquels il « conspirait ». Mais il existe quelques indications. Par exemple, en 1865, Bakounine rédige, comme le rapporte l'historien anarchiste Max Nettlau, ses Manuscrits maçonniques, « un écrit qui se fixait pour but de proposer les idées de Bakounine à la franc-maçonne­rie italienne. »

« Les manuscrits maçonniques font réfé­rence au Syllabus de triste réputation, la condamnation par le Pape de la pensée hu­maine en décembre 1864 ; Bakounine vou­lait se joindre à l'indignation soulevée con­tre la papauté pour pousser en avant la franc-maçonnerie ou sa fraction susceptible d'évoluer ; il commence même en disant que pour redevenir un corps vivant et utile, la franc-maçonnerie doit se remettre sérieuse­ment au service de l'humanité. » (Max Nettlau, Histoire de l'anarchisme, tome 2)

Nettlau essaie même de prouver fièrement, en comparant différentes citations, que Bakounine avait influencé la pensée de la franc-maçonnerie à l'époque. C'était en réa­lité l'inverse. C'est à cette époque que Bakounine a adopté des parties de l'idéolo­gie de société secrète mystique de la franc-maçonnerie. Une vision du monde qu'Engels décrivait déjà parfaitement à la fin des an­nées 40 à propos d'Heinzen.

« Il prend les écrivains communistes pour des prophètes ou des prêtres qui détiennent pour eux une sagesse secrète qu'ils cachent aux non-initiés pour les tenir en tutelle (...) comme si les représentants du communisme avaient intérêt à maintenir les ouvriers dans l'obscurité, comme s'ils manipulaient ceux-ci ainsi que les illuminés du siècle dernier voulaient manipuler le peuple. » (Engels, Les Communistes et Karl Heinzen, 1847)

Là réside également la clé du « mystère » bakouniniste selon lequel dans la société anarchiste future, sans Etat ni autorité, il faudra toujours une société secrète.

Marx et Engels, sans penser à Bakounine, ont exprimé cela par rapport au philosophe anglais, pseudo-socialiste à une époque, Carlyle:

« La différence de classes, historiquement produite, devient ainsi une différence natu­relle que l'on doit reconnaître et vénérer comme une partie de l'éternelle loi de la nature, en s'inclinant devant ce qui est noble et sage dans la nature: le culte du génie. Toute la conception du processus de déve­loppement historique devient une pâle tri­vialité de la sagesse des illuminés et des francs-maçons du siècle passé (...). Nous voici ramenés à la vieille question de savoir qui devrait en fait régner, question débattue de long en large avec une superbe aussi fu­tile qu'altière ; elle reçoit en fin de compte la réponse logique : règneront ceux qui pos­sèdent noblesse, sagesse et savoir (...) » (Engels, La Nouvelle Gazette rhénane - Revue économique et politique, IV, 1850, compte rendu de l'ouvrage de Carlyle : Latter-Day Pamphlets)

BAKOUNINE « DECOUVRE » L'INTERNATIONALE

Dès le début, la bourgeoisie européenne a essayé d'utiliser le marais des sociétés secrè­tes italiennes contre l'Internationale. Déjà lors de sa fondation en 1864 à Londres, les tenants de Mazzini lui-même avaient tenté d'imposer leurs propres statuts sectaires et de prendre donc le contrôle de l'Association. Le représentant de Mazzini à ce moment, Major Wolff, devait plus tard être démasqué comme un agent de la police. Après l'échec de cette tentative, la bourgeoisie a mis sur pied la Ligue pour la paix et la liberté, et l'a utilisée pour attirer Bakounine dans la toile d'araignée de ceux qui voulaient miner l'AIT.

Bakounine attendait la « révolution » en Italie. Tandis qu'il manoeuvrait dans le ma­rais de la noblesse ruinée, de la jeunesse déclassée et du lumpen-prolétariat urbain, l'Association internationale des travailleurs s'était dressée, sans sa participation, jusqu'à devenir la force révolutionnaire dominante dans le monde. Bakounine a dû reconnaître que dans sa tentative de devenir le pape ré­volutionnaire de l'Europe, il avait choisi le mauvais cheval. C'est alors, en 1867, que la Ligue pour la paix et la liberté fut fondée, de façon évidente, contre l'AIT. Bakounine et sa « fraternité » a rejoint la Ligue dans le but d'« unir la Ligue, avec la Fraternité en son sein comme force révolu­tionnaire ins­piratrice, avec l'Internationale » (Nettlau, ibid.).

Assez logiquement mais sans même s'en apercevoir lui-même, en faisant ce pas, Bakounine devenait le fer de lance de la tentative des classes dominantes de détruire l'AIT.

LA « LIGUE POUR LA PAIX ET LA LIBERTE »

La Ligue, à l'origine idée du chef guérillero italien Garibaldi et du poète français Victor Hugo, fut fondée plus particulièrement par la bourgeoisie suisse et soutenue par des parties des sociétés secrètes italiennes. Sa propagande pacifiste de désarmement et sa revendication des « Etats Unis d'Europe » avaient en réalité comme but principal d'af­faiblir et diviser l'AIT. A une époque où l'Europe était divisée en une partie occiden­tale au capitalisme déve­loppé et une partie orientale « féodale » sous le knout russe, l'appel au désarmement constituait une re­vendication favorisée par la diplomatie russe. L'AIT comme tout le mouvement ou­vrier avait, dès le dé­but, adopté le slogan du rétablissement d'une Pologne démocrati­que comme rempart con­tre la Russie qui, bien des fois, constituait le pilier de la réac­tion européenne. La Ligue dénonçait main­tenant cette politique comme « militariste », tandis que le panslavisme de Bakounine était présenté comme étant vrai­ment révo­lutionnaire et dirigé contre tous les milita­rismes. De cette façon, la bourgeoisie a ren­forcé les bakouninistes contre l'AIT

« L'Alliance de la démocratie socialiste est d'origine toute bourgeoise. Elle n'est pas is­sue de l'Internationale ; elle est le rejeton de la Ligue pour la paix et la liberté, société mort-née de républicains bourgeois. L'Internationale était déjà fortement établie quand Mikhaïl Bakounine se mit en tête de jouer un rôle comme émancipateur du prolé­tariat. Elle ne lui offrit que le champ d'ac­tion commun à tous ses membres. Pour y devenir quelque chose, il aurait d'abord dû y gagner ses éperons par un travail assidu et dévoué ; il crut trouver meilleure chance et une route plus facile du côté des bour­geois de la Ligue. » (« Un complot contre l'Internationale, l'Alliance de la démocratie socialiste et l'Association Internationale des Travailleurs », rapport et documents publiés par ordre du Congrès international de La Haye).

La proposition que Bakounine lui-même avait faite, d'une alliance de la Ligue et de l'AIT fut cependant rejetée par le congrès de Bruxelles de l'AIT. A cette époque, il deve­nait déjà clair également qu'une majorité écrasante rejetterait l'abandon du soutien à la Pologne contre la réaction russe. Aussi n'y avait-il rien d'autre à faire pour Bakounine que de rejoindre l'AIT afin de la saper de l'intérieur. Cette orientation fut soutenue par la direction de la Ligue au sein de laquelle il avait déjà établi une base puissante.

« L'alliance entre bourgeois et travailleurs rêvée par Bakounine ne devait pas se limiter à une alliance publique. Les statuts secrets de l'Alliance de la démocratie socialiste (...) contiennent des indications qui montrent qu'au sein même de la Ligue, Bakounine avait jeté les bases d'une société secrète qui devait la mener. Non seulement les noms des groupes directeurs sont identiques à ceux de la Ligue (...) mais les statuts secrets décla­rent que la "plus grande partie des membres fondateurs de l'Alliance"sont des "ci-devant membres du Congrès de Berne". » (ibid.)

Ceux qui connaissent la politique de la Ligue peuvent supposer que dès le début, elle a été créée pour utiliser Bakounine contre l'AIT - une tâche pour la­quelle Bakounine avait été bien préparé en Italie. Le fait également que plusieurs acti­vistes proches de Bakounine et de la Ligue furent ultérieurement démasqués comme agents de la police, parle dans ce sens. En fait, rien ne pouvait être plus dangereux pour l'AIT que la corrosion de l'intérieur à travers des élé­ments qui n'étaient pas, eux-mêmes, des agents de l'Etat et qui avaient une certaine réputation dans le mouvement ouvrier, mais poursui­vaient leurs propres buts personnels aux dé­pens du mouvement.

Même si Bakounine ne voulait pas servir de cette manière la contre-révolution, lui et ses semblables en portent l'entière responsabili­té à travers la façon dont ils se sont mis aux côtés des éléments les plus réactionnaires et sinistres de la classe dominante.

Il est vrai que l'Internationale ouvrière était consciente des dangers que représentait une telle infiltration. La conférence des délégués de Londres par exemple a adopté la résolu­tion suivante:

« Dans les pays où l'organisation régulière de l'Association internationale des tra­vailleurs est momentanément devenue im­praticable, par suite de l'intervention gou­vernementale, l'Association et ses groupes locaux pourront se constituer sous diverses dénominations, mais toute constitution de sections internationales sous forme de so­ciété secrète est et reste formellement in­terdite. » (« Résolution générale relative aux pays où l'organisation régulière de l'Internationale est entravée par le gouver­nement » adoptée à la conférence de Londres, septembre 1871)

Marx qui avait proposé la résolution, la jus­tifia ainsi:

« En France et en Italie, où il y a une situa­tion politique telle, que s'associer constitue un acte répréhensible, les gens seront très fortement enclins à se laisser entraîner dans des sociétés secrètes dont le résultat est toujours négatif. Au demeurant, ce type d'organisation se trouve en contradiction avec le développement du mouvement prolé­tarien, car ces sociétés, au lieu d'éduquer les ouvriers, les soumettent à des lois au­tori­taires et mystiques qui empêchent leur autonomie et détournent leur con­science dans une fausse direction. » (Intervention de Marx à la conférence de Londres de septem­bre 1871)

Néanmoins, malgré cette vigilance, l'Alliance de Bakounine a réussi à pénétrer l'Internationale. Dans le second article de cette série, nous décrirons la lutte dans les rangs de celle-ci, allant aux racines des dif­férentes conceptions de l'organisation et du militantisme entre le parti du prolétariat et la secte petite-bourgeoise.

KR.




[1]. Il est clair que le point de départ pour la fondation d'une organisation révolutionnaire est l'accord sur un programme politique. Rien n'est plus étranger au marxisme, et plus généralement au mouvement ouvrier, que les regroupements sans principes programmatiques. Cela-dit, le programme du prolétariat, contrairement à la vision défendue par le courant bordiguiste, n'est pas donné une fois pour toutes. Au contraire, il se développe, s'enrichit, corrige éventuellement ses erreurs à travers l'expérience vivante de la classe. Au moment de la fondation de l'AIT, c'est-à-dire des premiers pas du mouvement ouvrier, l'essentiel de ce programme, ce qui établit l'appartenance d'une organisation au camp prolétarien, se résume en quelques principes généraux que l'on trouve dans les considérants des statuts de l'Internationale. Or, justement, Bakounine et ses adeptes ne remettent pas en cause ces considérants. Leur attaque contre l'AIT porte principalement contre les statuts eux-mêmes, les règles de fonctionnement. Cela ne veut pas dire cependant qu'on puisse établir une séparation entre programme et statuts. Du fait même que ces derniers expriment et concrétisent des principes essentiels propres à la classe ouvrière et à nulle autre classe, ils sont partie intégrante du programme.