Dans l’Internationalist Communist
Review n° 13, le BIPR répond à notre article de polémique "La conception du BIPR sur la décadence
du capitalisme" paru dans le n° 79 de la Revue Internationale.Dans la
Revue Internationalen° 82 nous avons publié la 1re
partie de cet article, montrant les implications négatives qu'a la conception
du BIPR sur le. guerre impérialiste comme moyen de dévalorisation du capital et
de renaissance des cycles d'accumulation. Dans cette 2e partie, nous
allons analyser la théorie économique qui sous-tend cette conception : la
théorie de la baisse tendancielle du taux de profit.
L'explication de la crise historique
du capitalisme dans le mouvement marxiste,
Les économistes bourgeois, depuis les classiques (Smith, Ricardo, etc.),
s'appuient sur deux dogmes intangibles :
1. L'ouvrier est un citoyen libre qui
vend sa force de travail en échange d'un salaire. Le salaire est sa
participation à la rente sociale, au même titre que le bénéfice qui rémunère
l'entrepreneur.
2. Le capitalisme est un système éternel. Ses crises sont temporaires ou
conjoncturelles, et proviennent des disproportions entre les différentes
branches de production, des déséquilibres dans la distribution ou d'une
mauvaise gestion. Cependant, à la longue, le capitalisme n'a pas de problème de
réalisation des marchandises : la production trouve toujours son marché,
atteignant l'équilibre entre l'offre (la production) et la demande (la
consommation).
Marx a combattu à mort ces dogmes de l'économie bourgeoise. 11 a démontré que le
capitalisme n'est pas un système éternel : "Dans
le cours de leur développement, les forces productives de la société entrent en
contradiction avec les rapports de production existants ou, ce qui n'en est que
l'expression juridique, avec les rapports de propriété dans lesquels elles se
sont mues jusqu'alors. De forme de développement des forces productives qu'ils
étaient, ces rapports se transforment en frein de ces forces. Alors s'ouvre une
période de révolution sociale. " (Préface à la Contribution à la critique de l'économie politique). Cette
période de crise historique, de décadence irréversible du capitalisme, s'est
ouverte avec la première guerre mondiale. Depuis lors, une fois vaincue la
tentative révolutionnaire mondiale du prolétariat de 1917-23, la survie du
capitalisme coûte à l'humanité des océans de sang (100 millions de morts dans
des guerres impérialistes entre 1914 et 1968), de sueur (accroissement brutal
de l'exploitation de la classe ouvrière) et de larmes (la terreur du chômage,
les barbaries de toutes sortes, la déshumanisation des rapports sociaux).
Cependant cette analyse fondamentale, patrimoine commun de la Gauche communiste, n'est
pas expliquée de la même manière au sein du milieu politique révolutionnaire
actuel. Il existe deux théories pour expliquer la décadence du capitalisme, la
théorie de la baisse tendancielle du taux de profit et celle que l'on appelle
la "théorie des marchés", basée
essentiellement sur la contribution de Rosa Luxemburg.
Le BIPR adhère à la première théorie, tandis que nous nous revendiquons
de la seconde ([1]).
Pour que la polémique entre les deux théories soit fructueuse, il est
nécessaire de la baser sur une compréhension de l'évolution du débat au sein du
mouvement marxiste.
Marx vivait à l'époque de l'apogée du capitalisme. Bien qu'à cette époque
la crise historique du système ne se posait pas de manière aussi dramatique
qu'aujourd'hui, il fut capable de voir dans les crises cycliques de croissance
qui secouaient périodiquement le capitalisme une manifestation de ses
contradictions et l'annonce des convulsions qui le conduiraient à la ruine.
"(...) Marx a mis en évidence
deux contradictions fondamentales qui se trouvaient à la base des crises de
croissance que le capitalisme a traversées au 19e siècle, et qui
allaient, à un moment donné, pousser le capitalisme dans une phase de déclin
historique, le plonger dans une crise mortelle qui mettrait la révolution
communiste à l'ordre du jour. Ces deux contradictions sont : 1) la tendance du
taux de profit à baisser, avec l'inévitabilité de l'élévation constante de la
composition organique du capital, et 2) leproblème
de la surproduction, une maladie innée du système capitaliste qui produit plus
que le marché ne peut absorber. " ([2])
Comme nous verrons plus loin, "Bien
que Marx ait élaboré un cadre dans lequel ces deux phénomènes sont intimement
liés, il n'a jamais terminé son examen du système capitaliste de sorte que,
selon ses différents écrits, il donne plus ou moins d'importance à l'un ou
l'autre phénomène comme cause fondamentale de la crise (...) C'est le caractère
inachevé de la pensée de Marx sur ce sujet crucial - qui n'est pas déterminé
par l'incapacité personnelle de Marx à achever Le Capital mais, comme nous
l'avons dit, par les limites de la période historique dans laquelle il écrivait
- qui a amené la controverse au sein du mouvement ouvrier sur les fondements
économiques du déclin du capitalisme. " ([3])
A la fin du siècle dernier, les conditions du capitalisme commencèrent à
changer : l'impérialisme comme politique de rapine et d'affrontement entre
puissances se développait à pas de géant et, d'autre part, le capitalisme
montrait des signes croissants de maladie (inflation, développement du
militarisme dans les pays "arrivés
trop tard" tels l'Allemagne ou la Russie) qui venaient contrecarrer fortement une
croissance et une prospérité ininterrompues depuis la décennie 1870. Dans ce
contexte apparût, au sein de la 2e Internationale, un courant
opportuniste qui mettait en question la thèse marxiste de l'effondrement du
capitalisme et misait sur une transition graduelle vers le socialisme à travers
des réformes successives d'un capitalisme dont "les contradictions s'amenuisaient". Les théoriciens de
ce courant concentraient leur artillerie, précisément contre la deuxième des
contradictions relevées par Marx : la tendance à la surproduction. Ainsi Bernstein
disait : "Marx se contredit en
reconnaissant que la cause ultime des crises est la limitation de la
consommation des masses. En réalité, la théorie de Marx sur la crise ne diffère
pas beaucoup du sous-consumérisme de Rodbertus. " ([4])
En 1902, Tugan-Baranovski, un révisionniste russe, attaqua la théorie de
Marx sur la crise du capitalisme, niant que celui-ci puisse rencontrer un
problème de marché et affirmant que les crises se produisent en conséquence "disproportion" entre les
différents secteurs.
Tugan-Baranovski alla même plus loin que ses collègues révisionnistes
allemands (Bernstein, Schmidt, Vollmar, etc.).Il revint aux dogmes de
l'économie bourgeoise, reprit concrètement l'idée de Say (amplement critiquée
par Marx), basée sur la thèse selon laquelle "le capitalisme n'a aucun problème de réalisation si ce n'est
quelques troubles conjoncturels " ([5]).
Il y eut une réponse très ferme de la 2e Internationale par Kautsky,
qui alors se situait encore dans les rangs révolutionnaires : "Les capitalistes et les ouvriers
qu'ils exploitent constituent un marché pour les moyens de consommation produits
par l'industrie, marché qui s'agrandit avec l'accroissement de la richesse des
premiers et le nombre des seconds, mais moins vite cependant que l'accumulation
du capital et que la productivité du travail, et qui ne suffit pas à lui seul
pour absorber les moyens de consommation produits par la grande industrie
capitaliste. L'industrie doit chercher des débouchés supplémentaires à
l'extérieur de sa sphère dans les professions et les nations qui ne produisent
pas encore selon le mode capitaliste. (...) Ces débouchés supplémentaires ne
possèdent pas, et de loin, l'élasticité et la capacité d'extension de la
production capitaliste... Telle est, en quelques mots, la théorie des crises
adoptée généralement, pour autant que nous le sachions, par les "marxistes
orthodoxes" et fondée par Marx.
" ([6])
Cependant, la polémique s'est radicalisée quand Rosa Luxemburg a publié L'accumulation du capital. Dans ce
livre, Rosa Luxemburg essaie d'expliquer le développement vertigineux de
l'impérialisme et la crise toujours plus profonde du capitalisme. Elle démontre
que le capitalisme s'est développé historiquement
en étendant, à des régions ou secteurs pré-capitalistes, ses rapports de
production basés sur le travail salarié et qu'il atteint ses limites
historiques quand ces rapports embrassent toute la planète. Dès lors, il
n'existe plus de territoires nouveaux correspondant aux nécessités d'expansion
qu'imposé la croissance de la productivité du travail et de la composition
organique du capital : "Ainsi le
capitalisme ne cesse de croître grâce à ses relationsavec les couches sociales et les pays non capitalistes,
poursuivant l'accumulation à leurs dépens mais en même temps les décomposant et
les refoulant pour s'implanter à leur place. Mais à mesure qu'augmenté le
nombre des pays capitalistes participant à la chasse aux territoires
d'accumulation et à mesure que se rétrécissent les territoires encore
disponibles pour l'expansion capitaliste la lutte du capital pour ses
territoires d'accumulation devient de plus en plus acharnée et ses campagnes
engendrent à travers le monde une série de catastrophes économiques et
politiques : crises mondiales, guerres, révolutions. " ([7])
Les critiques de Rosa Luxemburg nient que le capitalisme ait un problème
de réalisation, c'est-à-dire oublient cette contradiction du système que Marx a
affirmé avec acharnement contre les économistes bourgeois, et qui constitue la
base de "¡a théorie de la crise
fondée par Marx", comme l'a rappelé, quelques années auparavant,
Kautsky contre le révisionniste Tugan-Baranovski.
Les contradicteurs de Rosa Luxemburg s'érigent en défenseurs "orthodoxes et inconditionnels " de
Marx et, plus particulièrement, de ses schémas de la reproduction élargie
présentés dans le tome II du Capital. C'est-à-dire qu'ils affaiblissent la
pensée de Marx en interprétant faussement un aspect du Capital en l'isolant du
reste de l'analyse globale ([8]).
Leurs arguments sont très variés. Eckstein disait qu'il n'y a pas de problème
de réalisation parce que les tableaux de la reproduction élargie de Marx
expliquent "parfaitement" qu'il
n'y a aucune partie de la production qui ne soit pas vendue. Hilferding
ressuscite la théorie de la "proportionnalité
entre les secteurs " disant que les crises sont dues à l'anarchie de
la production et que la tendance du capitalisme à la concentration réduit cette
anarchie et, partant, les crises. Finalement, Bauer dit que Rosa Luxemburg avait
signalé un problème réel mais que celui-ci avait une solution dans le
capitalisme : l'accumulation suit la croissance de la population.
A cette époque, seul un rédacteur d'un périodique socialiste local opposa
à Rosa Luxemburg la théorie de la baisse tendancielle du taux de profit. A ses
objections celle-ci répondit ainsi.: "Ou
alors, il reste la consolation vague du petit "expert" de la Dresdener Volkszeitung,
qui, après avoir exécuté mon livre, déclare que le capitalisme finira par
s'effondrer "à cause de la baisse du taux de profit". Comment le brave homme imagine-t-il les
choses ? Arrivé à un certain point, la classe capitaliste, désespérée de
l'insignifiance du taux de profit se pendra-t-elle collectivement, ou bien
déclarera-t-elle que, puisque les affaires vont si mal, il ne vaut pas la peine
de s'embarrasser de soucis et de tourments, passera-t-elle la main au prolétariat
? En tout cas cette consolation est réduite à néant par une seule phrase de
Marx : "Pour les grands capitalistes, la baisse du taux de profit est
compensée par sa masse." // coulera
encore de l'eau sous les ponts avant que la baisse du taux de profit ne
provoque l'effondrement du capitalisme. " ([9])
Lénine et les bolcheviks ne participaient pas à cette polémique ([10]).
Il est certain que Lénine avait combattu la théorie des populistes sur les
marchés, une théorie sous-consumériste dans la lignée des erreurs de Sismondi.
Pourtant, jamais Lénine n'a nié le problème des marchés : dans son analyse du
problème de l'impérialisme, bien qu'il s'appuie principalement sur la théorie
de Hilferding sur la concentration du capital financier ([11]),
il ne manque pas de reconnaître que celle-ci surgit sous la pression de la
saturation générale du marché mondial. Ainsi, dans L'impérialisme stade suprême du capitalisme, il répond à Kautsky en
soulignant que "la caractéristique
de l'impérialisme est précisément la tendance à l'annexion non seulement des
région agraires, mais aussi des plus industrielles, car, la division du monde
une fois terminée, oblige à procédera un nouveau partage, à étendre la main sur
tout type de territoire. "
Dans la 3e Internationale dégénérescente Boukharine, dans le
livre L'impérialisme et l'accumulation du
capital, attaque la thèse de Rosa Luxemburg dans le contexte du
développement d'une théorie qui ouvrira les portes au triomphe du stalinisme :
la théorie de la "stabilisation"
du capitalisme (qui présupposait la thèse révisionniste selon laquelle il
était capable de dépasser les crises) et de la "nécessité" pour l'URSS de "coexister" pour un temps prolongé avec le système
capitaliste. La critique fondamentale de Boukharine à Rosa Luxemburg est que celle-ci
se serait limitée à privilégier la contradiction concernant le marché, oubliant toutes les
autres, dont celle de la théorie de la baisse tendancielle du taux de profit. ([12])
A la fin des années 1920 et au début des années 1930 "Paul Mattick, qui appartenait au mouvement des Communistes de
Conseils, reprenait la critique d’Henrik Grossman à Rosa Luxemburg et l'idée
que la crise permanente du capitalisme a lieu lorsque la composition organique
du capital atteint une telle ampleur qu'il y a de moins en moins de plus-value
pour relancer l'accumulation. Cette idée de base - tout en étant davantage
élaborée sur de nombreux points - est aujourd'hui défendue par de nombreux
groupes révolutionnaires comme la CWO. Battaglia Comunista et certains des groupes qui surgissent en Scandinavie. " ([13])
La théorie marxiste de la crise ne se base pas
uniquement sur la baisse tendancielle du taux de profit.
II doit être clair que la contradiction dont souffre le capitalisme dans
la réalisation de la plus-value joue un rôle fondamental dans la théorie
marxiste de la crise, et que les tendances révisionnistes attaquent cette thèse
avec une rage particulière. Le BIPR prétend le contraire. Ainsi, dans sa
Réponse, il nous dit : "Pour Marx,
la source de toute crise authentique se trouve au sein même du système
capitaliste, dans les rapports entre capitalistes et ouvriers. Il l'a présentée
quelques fois comme une crise née de la capacité limitée des ouvriers à
consommer le produit de leur propre travail (...) Il continuait en ajoutant que
cela n'est pas dû à la surproduction "en soi" (...) Et Marx continue en expliquant que
celles-ci sont causées par la chute du taux de profit (...) La crise dévalorise
le capital et permet un nouveau cycle d'accumulation. " ([14]).
L'assurance du BIPR est telle qu'il se permet d'ajouter que "les "cycles schématiques de
l'accumulation" dont nous sommes
heureux d'être prisonniers, se produisent exactement comme Marx les avait
prévus. " ([15])
C'est une déformation de la pensée de Marx de dire qu'il expliquait la
crise historique du capital uniquement par la théorie de la baisse tendancielle
du taux de profit. Pour trois raisons fondamentales :
1) Marx mettait l'accent sur les
deux contradictions (baisse du taux de profit et surproduction) :
- Il a établi que le processus de production capitaliste comporte deux
parties, la production proprement dite et sa réalisation. Dit simplement, le
profit inhérent à l'exploitation n'est rien pour le capitaliste individuel ni
non plus pour le capitalisme dans sa globalité si les marchandises produites ne
sont pas vendues : "La masse totale
des marchandises, le produit total, la partie qui représente le capital
constant et le capital variable comme celle qui représente la plus-value,
doivent être vendues. Si cette vente n'est pas effective ou si elle ne se
réalise que de façon partielle ou se fait à des prix inférieurs aux prix de
production, l'ouvrier, bien entendu, est exploité, mais le capitaliste ne
réalise pas cette exploitation comme telle. " ([16])
- Il a souligné l'importance vitale du marché dans le développement du
capitalisme : "// est nécessaire que
le marché augmente sans cesse, de façon que ses connexions internes et les
conditions qui le régulent acquièrent toujours plus la forme de lois naturelles
(...) Cette contradiction interne trouve sa solution dans l'extension du champs
extérieur de la production" ([17]).
Mais plus loin, il s'interroge : "Comment
serait-il possible que la demande de ces marchandises, de celles dont manque la
grande masse de la population, soit insuffisante et qu'il faille chercher cette
demande à l'étranger, dans des marchés éloignés, pour pouvoir payer aux
ouvriers du pays la quantité moyenne de subsistances indispensables ? Parce que
le système spécifiquement capitaliste, avec ses interdépendances internes, est
le seul où le produit excédentaire acquiert une forme telle que son possesseur
ne peut se permettre de le consommer tant qu'il n'est pas transformé en
capital. " ([18])
- Il a condamné sans rémission la thèse de Say selon laquelle il n'y aucun
problème de réalisation dans le capitalisme : "La conception que Ricardo a repris
du vide et insubstantiel Say que la surproduction ou, pour le moins, la
saturation générale du marché, est impossible, se base sur le principe que les
produits s'échangent toujours contre des produits ou, comme l'a dit Mill, la
demande n'est déterminée que par la production. " ([19])
- Il a insisté sur le fait que la surproduction permanente exprime les
limites historiques du capitalisme : "Si
l'on admet que le marché doit se développer en même temps que la production, on
admet, d'un autre côté, la possibilité de surproduction, parce que le marché
est extrêmement limité au sens géographique (...) Il est parfaitement possible
que les limites du marché ne puissentse
développer assez rapidement pour la production ou que les nouveaux marchés
puissent être rapidement absorbés par la production de façon que le marché
élargi représente une entrave pour la production, comme l'était le marché
antérieur plus limité." ([20])
2) Marx a établi l'ensemble des causes qui contrecarrent la baisse
tendancielle du taux de profit. Dans le chapitre XTV du Livre 3 du Capital, il analyse les six causes qui
contrecarrent cette tendance : augmentation du niveau d'exploitation du
travail, réduction du salaire en dessous de sa valeur, réduction du coût du
capital constant, surpopulation relative, commerce extérieur, augmentation du
capital-actions.
- Il concevait la baisse tendancielle du taux de profit comme une
expression de l'augmentation constante de la productivité du travail, tendance
que le capitalisme développe à un niveau jamais vu dans les modes de
productions antérieurs : "A mesure
que diminue progressivement le capital variable relativement au capital
constant, la composition organique de l'ensemble du capital s'élève de plus en
plus, et la conséquence immédiate de cette tendance c'est que le taux de
plus-value se traduit par un taux de profit général en baisse continuelle ...
Par conséquent, la tendance progressive à la baisse du taux de profit général
est tout simplement une manière, propre au mode de production capitaliste,
d'exprimer le progrès de la productivité sociale du travail. " ([21])
- Il a précisé que ce n'est pas une loi absolue, mais une tendance qui
contient toute une série d'effets contraires (exposés plus haut) qui naissent
de cette tendance même : "Et ainsi
donc nous avons vu qu'en général les mêmes causes qui provoquent la baisse du
taux de profit général suscitent des effets contraires qui freinent,
ralentissent et paralysent partiellement cette baisse. Ils ne suppriment pas la
loi, mais en affaiblissent l'effet. Sinon ce n'est pas la baisse du taux de
profit général qui serait incompréhensible, mais inversement la lenteur
relative de cette baisse. C'est ainsi que la loi n'agit que sous forme de
tendance dont l'effet n'apparaît d'une façon frappante que dans des
circonstances déterminées et sur de longues périodes de temps. " ([22])
- En rapport avec la baisse tendancielle du taux de profit, Marx souligne
l'importance primordiale du "commerce
extérieur" et surtout de la recherche continue de nouveaux marchés : "Mais ce même commerce extérieur
favorise dans la métropole le développement du mode de production capitaliste
et entraîne ainsi la réduction du capital variable par rapport au capitalconstant ; et d'un autre côté il crée par rapport à
l'étranger une surproduction et donc il finirá de nouveau par agir en sens opposé. " ([23])
3) Finalement, au contraire de ce que pense le BIPR, Marx ne voyait pas la dévalorisation de capital comme l'unique moyen
dont dispose le capitalisme pour surmonter les crises, il a insisté à plusieurs
reprises sur l'autre moyen : la conquête de nouveaux marchés.
"Comment la bourgeoisie
surmonte-t-elle cette crise ? D'une part par la destruction obligée d'une masse
de forces productives ; et d'autre part par la conquête de not veaux marchés et
l'exploitation plus intensives des précédents. " ([24])
"La production capitaliste est
une phase économique de transition pleine de contradictions internes qui ne se
développent et deviennent perceptibles que dans le cours de sa propre
évolution. Cette tendance à se créer un marché et à l'annuler en même temps est
justement une de ces contradictions. Une autre contradiction est la "situation sans issue" à quoi cela conduit, et qui dans un pays
sans marché extérieur comme la
Russie, survient plus avant que dans des pays qui ont plus ou
moins de capacités pour rivaliser sur le marché mondial. Cependant, dans ces
derniers pays, cette situation apparemment sans issue trouve un remède dans les
moyens héroïques de la politique commerciale; c'est-à-dire, dans l'ouverture
violente de nouveaux marchés. Le dernier en date des nouveaux marchés que s'est
ouvert de cette façon le commerce anglais et qui s'est montré apte à animer
temporairement le dit commerce, est la Chine. " ([25])
Le problème de
l'accumulation
Cependant, le BIPR nous donne un autre argument "de poids " : "comme nous l'avons souligné plus haut,
cette théorie (il se réfère à celle de Rosa Luxemburg) réduit à un non-sens Le
Capital de Marx, puisque celui-ci développe son analyse en considérant un
système capitaliste fermé qui n'a pas d"'acheteurs tiers" (et cependant, il fut capable de découvrir
le mécanisme de la crise)". ([26])
II est tout à fait certain que Marx soulignait que "l'introduction du commerce extérieur dans l'analyse de la valeur
des marchandises annuellement produites ne peut créer que de la confusion, sans
apparier aucun élément nouveau ni au problème ni à sa solution " ([27]).
Il est vrai que, dans le dernier chapitre du 2e livre, Marx,
essayant de comprendre les mécanismes de la reproduction élargie du
capitalisme, affirme que l'on doit faire abstraction des "éléments extérieurs ", que l'on doit supposer qu'il n'y
a que des capitalistes et des ouvriers et, partant de ces présupposés, il
élabore les schémas de la reproduction élargie du capital. Ces fameux schémas
ont servi de "bible" aux
révisionnistes pour "démontrer"
que "Marx donnait dans le 3e Livre du Capital une explication
suffisante de l'accumulation, que les schémas prouvaient clairement que le
capital peut parfaitement croître et la production s'étendre, sans qu'il y ait
dans le monde d'autre mode de production que la production capitaliste ;
celle-ci trouve en elle-même, d'après eux, ses propres débouchés ; c'est seulement
mon incompréhension absolue des schémas de Marx qui m'a conduite à voir là un
problème. " ([28])
Il est absurde de prétendre que l'explication des crises capitalistes est
contenue dans les fameux schémas de l'accumulation. Le centre de la critique de
Rosa Luxemburg est précisément la supposition sur laquelle elle est élaborée : "la réalisation de la plus-value aux
fins d'accumulation est un problème insoluble pour une société qui ne compte
que des capitalistes et des ouvriers. " ([29]).
Partant de là, elle en démontre l'inconsistance : "Pour qui les capitalistes produisent-ils ce qu'ils ne consomment
pas ; ce dont ils se 'privent', c'est-à-dire ce qu'ils accumulent ? Ce ne peut
pas être pour l'entretien d'une armée toujours plus importante d'ouvriers, puisqu'en
régime capitaliste la consommation des ouvriers est une conséquence de
l'accumulation ; jamais son moyen ni sa fin (...) Qui donc réalise la
plus-value qui croît constamment ? Le schéma répond : les capitalistes
eux-mêmes et seulement eux ([30]).
Et que font-ils de leur plus-value croissante ? Le schéma répond ils
l'utilisent pour élargir de plus en plus leur production. Ces capitalistes sont
fanatiques de la production pour elle-même, ils font construire de nouvelles
machines pour construire avec elles, à son tour, de nouvelles machines. Mais ce
qui résultera de là n'est pas une accumulation de capital, mais une production
croissante de moyens de production sans fin et il faut avoir l'audace de
Tugan-Baranovski pour supposer que ce carrousel incessant, dans le vide, peut
être un miroir théorique fidèle de la réalité capitaliste et une véritable
conscience de la doctrine marxiste. " ([31])
De là, elle conclut que "Marx
a exposé de façon très détaillée et claire, sa propre conception du cours
caractéristique de l'accumulation capitaliste dans toute son œuvre, en
particulier dans le Livre III. Et il a suffisamment approfondi cette conception
pour s'apercevoir que les schémas insérés à la fin du Livre II sont
insuffisants. Si l'on examine le schéma de la reproduction élargie, du point de
vue de la théorie de Marx, on s'aperçoit nécessairement qu'il se trouve en
contradiction avec elle sur divers aspects. " ([32])
Le capitalisme dépend, pour son développement historique, d'un milieu
ambiant pré capitaliste avec lequel il établit une relation qui comprend, de
façon indissociable, trois éléments : échange (acquisition de matières
premières en échange de produits manufacturés), destruction de ces formes
sociales (destruction de l'économie naturelle de subsistance, séparation des
paysans et artisans de leur moyens de travail) et intégration à la production
capitaliste (développement du travail salarié et de l'ensemble des institutions
capitalistes).
Ces rapports d'échange-destruction-intégration embrasse le long processus
de formation (16e et 17e siècles), apogée (19e siècle) et
décadence (20e siècle) du système capitaliste et constitue une
nécessité vitale pour l'ensemble de ses rapports de production : "le processus d'accumulation du capital
est lié, par ses rapports de valeur et de marchandises : capital constant,
capital variable et plus-value, à des formes de production non capitalistes.
L'accumulation du capital ne peut pas être ignorée sous le prétexte de la
domination exclusive et absolue du mode de production capitaliste, puisque,
sans le milieu non capitaliste, elle est inconcevable de toute façon. " ([33])
Pour Battaglia Comunista ce processus historique qui se développe au niveau du
marché mondial n'est rien d'autre que le reflet d'un processus beaucoup plus
profond : "bien qu'on parte du
marché et des contradiction qui s'y manifestent (production-circulation,
déséquilibre entre l'offre et la demande) il faut revenir aux mécanismes qui
règlent l'accumulation pour avoir une vision plus juste du problème. Le capitalisme
en tant qu'unité production-circulation nous oblige à considérer ce qui se
passe sur le marché comme conscience de la maturation des contradictions qui
sont à la base des rapports de production, et non l'inverse. C'est le cycle
économique et la nécessité de la valorisation du capital qui conditionnent le
marché. Ce n'est qu'en partant des lois contradictoires qui règlent le
processus d'accumulation qu'il est possible d'expliquer les lois du marché.
" ([34])
La réalisation de la plus-value, le fameux "saut périlleux de la marchandise" dont parlait Marx,
constituerait la "surface" du
phénomène, la "caisse de
résonance" des contradictions de l'accumulation. Cette vision avec ses
airs de "profondeur" ne
renferme pas autre chose qu'un profond idéalisme : les "lois du marché " seraient le résultat "extérieur" des lois "internes" du processus
d'accumulation. Ce n'est pas la vision de Marx, pour qui les deux moments de la
production capitaliste (la production et la réalisation) ne sont pas le reflet
l'un de l'autre, mais les deux parties inséparables de l'unité globale qu'est
l'évolution historique du capitalisme : "la
marchandise entre dans le processus de circulation non seulement comme une
valeur d'usage particulière, par exemple une tonne de fer, mais aussi comme une
valeur d'usage ayant un prix déterminé, supposons une once d'or. Ce prix qui
est, pour partie, l'exposant du "quantum" de temps de travail contenu dans le fer, c'est-à-dire de sa quantité de
valeur, exprime en même temps la capacité qu'a le fer de se convertir en or
(...) Si cette transsubstantiation ne s'opère pas, la tonne de fer non
seulement cesse d'être une marchandise, mais aussi un produit, car précisément
elle est une marchandise parce qu'elle constitue une non valeur pour son
possesseur, ou dit autrement, parce que son travail n'est pas un travail réel
tant qu'il n'est pas un travail utile pour les autres (...) La mission du fer
ou de son possesseur consiste donc à découvrir dans le monde des marchandises
le lieu oit le fer attire l'or. Cette difficulté, le "saut
périlleux" de la marchandise, sera
vaincue si la vente s'effectue réellement. " ([35])
Toute tentative de séparer la production de la réalisation empêche de
comprendre le mouvement historique du capitalisme qui le mène à son apogée
(formation du marché mondial) et à sa crise historique (saturation chronique du
marché mondial) : "Les capitalistes
se voient forcés d'exploiter à une échelle toujours plus élevée les
gigantesques moyens de production déjà existants (...) A mesure que croît la
masse de production et, par conséquent, la nécessité de marchés plus étendus,
le marché mondial se réduit de plus en plus et il reste de moins en moins de
marchés nouveaux à exploiter, parce que chaque crise antérieure soumet au
marché mondial un nouveau marché non encore conquis ou que le marché exploitait
superficiellement. " ([36])
Ce n'est que dans le cadre de cette unité que l'on peut intégrer de façon
cohérente la tendance à l'élévation continue de la productivité du travail : "Le capital ne consiste pas à ce que le
travail accumulé serve le travail vivant comme moyen pour une nouvelle
production. Il consiste à ce que le travail vivant serve au travail accumulé
comme moyen pour conserver et augmenter la valeur d'échange. " ([37])
Quand Lénine étudie le développement du capitalisme en Russie, il utilise
la même méthode : "L'important c'est
que le capitalisme ne peut subsister et se développer sans un accroissement
constant de sa sphère de domination, sans coloniser de nouveaux pays et enrôler
les vieux pays non capitalistes dans le tourbillon de l'économie mondiale. Et
cette particularité du capitalisme s'est manifestée et continue de sa
manifester avec une force énorme dans la Russie postérieure à la Réforme. " ([38])
Les limites historiques du
capitalisme
Le BIPR pense cependant que Rosa Luxemburg s'est acharnée à chercher
des causes "extérieures" à
la crise du capitalisme : "à
l'origine, Luxemburg défendait l'idée que la cause de la crise devait être
cherchée dans les rapports de valeur inhérents au mode de production
capitaliste lui-même (...) Mais la lutte contre le révisionnisme au sein de la
social-démocratie allemande semble l'avoir conduite, en 1913, à chercher une
autre théorie économique avec laquelle contrecarrer l'affirmation révisionniste
selon laquelle la baisse tendancielle du taux de profit ne serait pas valide.
Dans L'accumulation du capital elle conclut qu'il y a un défaut dans l'analyse
de Marx et elle décide que la cause de la crise capitaliste est extérieure aux
rapports capitalistes."([39])
Les révisionnistes ont reproché à Rosa Luxemburg d'avoir soulevé un problème
inexistant alors que, selon eux, les tableaux de la reproduction élargie de
Marx "démontrent" que toute
la plus-value se réalise à l'intérieur du capitalisme. Le BIPR n'a pas recours
à ces tableaux, mais sa méthode revient au même : pour lui, Marx, avec son
schéma des cycles de l'accumulation, avait donné la solution. Le capitalisme se
produit et se développe jusqu'à ce que le taux de profit chute et alors le
blocage de la production que provoque cette tendance se transforme "objectivement" en une
dépréciation massive des capitaux. A travers cette dépréciation, le taux de
profit se restaure, le processus reprend, et ainsi de suite. Il est vrai que le
BIPR admet que, historiquement, du fait de l'augmentation de la composition
organique du capital et de la tendance à la concentration et à la
centralisation du capital, l'évolution est beaucoup plus compliquée : au 20e
siècle ce processus de concentration fait que les dévalorisations nécessaires
de capital ne peuvent plus se limiter à des moyens strictement économiques
(fermetures d'entreprises, licenciement d'ouvriers) mais requièrent d'énormes
destructions réalisées par la guerre mondiale (voir la première partie de cet
article).
Cette explication est, dans le meilleur des cas, une description des
mouvements conjoncturels du capital mais ne permet pas de comprendre le
mouvement global, historique, du capitalisme. Avec elle, nous avons un
thermomètre pas très fiable (nous avons expliqué, en suivant Marx, les causes
qui contrarient la loi) des convulsions et de la marche du capitalisme mais on
ne comprend pas, ni même on ne commence à présenter, le pourquoi, la cause
profonde de la maladie. Avec le fait aggravant que, dans la décadence,
l'accumulation est profondément bloquée et ses mécanismes (y compris, par
conséquent, la tendance à la baisse du taux de profit) ont été altérés et
pervertis par l'intervention massive de l'Etat. ([40])
Le BIPR nous rappelle que, pour Marx, les causes de la crises sont internes
au capitalisme.
Le BIPR voit-il quelque chose de "plus
interne" au capitalisme que la nécessité impérieuse qu'il a d'élargir
constamment la production au-delà des limites du marché ? Le capitalisme n'a
pas pour fin la satisfaction des besoins de consommation (au contraire de la
féodalité qui avait pour fin de satisfaire les besoins de consommation des
nobles et des curés). Ce n'est pas non plus un système de production simple de
marchandises (formes que l'on a pu voir dans l'antiquité et, jusqu'à un certain
point, au 14e et 15e siècles). Son but est la production
d'une plus-value toujours supérieure à partir des rapports de valeur basés sur
le travail salarié. Cela l'oblige à chercher constamment de nouveaux marchés.
Pourquoi ? Pour établir un régime d'échanges simples de marchandises ? Pour la
rapine et l'obtention d'esclaves ? Non, bien que ces formes aient accompagné le
développement du capitalisme, elles ne constituent pas son essence interne,
laquelle réside dans la nécessité pour lui d'étendre toujours plus les rapports
de production basés sur le travail salarié : "le capital, par malheur pour lui, ne peut pas commercer avec des
clients non capitalistes sans les ruiner. Qu'il lui vende des biens de
consommation, qu'il lui vende des biens de production, il détruit
automatiquement l'équilibre précaire de toute économie pré-capitaliste.
Introduire des vêtements bon marché, implanter le chemin de fer, installer une
usine, suffît à détruire toute la vieille organisation économique. Le
capitalisme aime ses clients pré-capitalistes comme l'ogre aime les enfants :
en les dévorant. Le travailleur des économies pré-capitalistes qui a la
malchance de se voir touché par le commerce avec les capitalistes sait que, tôt
ou tard, il finira, dans le meilleur des cas, prolétarisé par le capital et,
dans le pire - et c'est ce qui est de plus en plus fréquent depuis que le
capitalisme est entré endécadence - dans
la misère et l'indigence. " ([41])
Dans la phase ascendante, au 19e siècle, ce problème de la
réalisation paraissait secondaire dans la mesure où le capitalisme trouvait
toujours de nouvelles aires pré-capitalistes à intégrer dans sa sphère et, par
conséquent, à vendre ses marchandises. Cependant, le problème de la réalisation
est devenu décisif au 20e siècle, quand les territoires
pré-capitalistes sont chaque fois plus insignifiants par rapport à ses
nécessités d'expansion. C'est pourquoi nous disons que la théorie de Rosa
Luxemburg "fournit une explication
des conditions historiques concrètes qui déterminent l'ouverture de la crise
permanente du système : plus le capitalisme intègre à lui-même les aires
d'économie non-capitalistes restantes, plus il crée un monde à sa propre image,
moins il peut étendre son marché de façon permanente et trouver de nouveaux
débouchés pour la réalisation de cette partie de la plus-value qui ne peut être
réalisée ni par les capitalistes, ni par le prolétariat. L'incapacité du
système à continuer de s'étendre comme auparavant a ouvert la nouvelle époque
de l’impérialisme et des guerres impérialistes qui ont constitué le signal de
la fin de la mission historique progressiste du capitalisme, menaçant
l'humanité de retourner dans la barbarie. " ([42])
Nous ne nions pas, quant à nous, la baisse tendancielle du taux de
profit, nous voyons son efficience en fonction d'une vision historique de
l'évolution du capitalisme. Celui-ci est secoué par toute une série de
contradictions ; la contradiction entre le caractère social de la production et
le caractère privé de son appropriation, entre l'augmentation incessante de la
productivité du travail et la diminution proportionnelle du travail vivant, la
baisse tendancielle du taux de profit susmentionnée. Mais ces contradictions
purent être un stimulant au
développement du capitalisme tant que celui-ci avait la possibilité d'étendre
son système de production à l'échelle mondiale. Quand le capitalisme atteignit
ses limites historiques, ces contradictions, de stimulantes qu'elles étaient, se transformèrent en entraves pesantes,
en facteurs d'accélération des difficultés et convulsions du système.
L'accroissement de la production dans la décadence
capitaliste
Le BIPR nous fait une objection réellement choquante : "Si les marchés étaient déjà saturés en
1913, si toutes les possibilités pré capitalistes étaient épuisées et que l'on
ne pouvait en créer de nouvelles (à part en allant sur Mars). Si le capitalisme
est allé beaucoup plus loin au niveau de la croissanee qu'au siècle précédent ; comment tout
cela est-il possible d'après la théorie de Luxemburg ? " ([43])
Quand, dans l'article polémique de la Revue Internationalen° 79, nous mettions en évidence la nature et la composition de "la croissance économique " réalisée
après la 2e guerre mondiale, le BIPR nous a critiqué, laissant
entendre qu'il y avait eu une "véritable
croissance du capitalisme dans la décadence" et, contre notre défense
des positions de Rosa Luxemburg, il disait "nous
avons déjà vu comment le CCI règle le problème : en niant empiriquement qu'il y
avait eu une réelle croissance. " ([44])
Nous ne pouvons pas répéter ici l'analyse de la nature de la "croissance" depuis 1945. Nous
invitons les camarades à lire l'article "Le
mode de vie du capitalisme dans la décadence ", paru dans la Revue Internationalen° 56, qui montre clairement que "les taux de croissance d'après 1945 (les plus élevés de
l'histoire du capitalisme) " [ont été] "un soubresaut drogué qui constitue une fuite en avant d'un
système aux abois. Les moyens mis en œuvre (crédits massifs, interventions
étatiques, production militaire croissante, frais improductifs, etc.) pour sa
réaliser viennent à épuisement. ". Ce que nous voulons aborder est
quelque chose d'élémentaire pour le marxisme : la croissance quantitative de la
production ne signifie pas nécessairement le développement du capitalisme.
Le problème chronique, sans issue, du capitalisme dans la décadence est
l'absence de nouveaux marchés qui soient au niveau de la croissance qu'imposé à
la production l'augmentation constante de la productivité du travail et de la
composition organique du capital. Cette croissance constante aggrave toujours
plus le problème de la surproduction, puisque la proportion de travail accumulé
(capital constant) est de plus en plus supérieure au travail vivant (capital
variable, moyens de vie des ouvriers).
Toute l'histoire de la survie du capitalisme au 20e siècle
depuis la défaite de la vague révolutionnaire de 1917-23, est l'histoire d'un
effort désespéré pour manipuler la loi de la valeur, via l'endettement,
l'hypertrophie des dépenses improductives, le développement des armements, pour
pallier cette absence chronique de nouveaux marchés. Et l'histoire a montré que
ces efforts n'ont pas fait autre chose qu'aggraver les problèmes et aviver les
tendances du capitalisme décadent à l'autodestruction : l'aggravation de la
crise chronique du capitalisme accentue les tendances permanentes à la guerre
impérialiste, à la destruction généralisée. ([45])
En réalité, les chiffres de croissance "fabuleux" de la production, qui éblouissent tellement le
BIPR, illustrent la contradiction insoluble qu'impliqué, pour le capitalisme, sa tendance à développer la production de
façon illimitée, bien au-delà des capacités d'absorption du marché. Ces
chiffres, loin de démentir les théories de Rosa Luxemburg, les confirment
pleinement. Quand on voit le développement débridé et incontrôlé de la dette,
sans comparaison dans l'histoire humaine, quand on le compare à l'existence
d'une inflation permanente et structurelle, quand on voit que depuis l'abandon
de l'étalon-or le capitalisme a allègrement éliminé toute référence aux
monnaies (Actuellement, Fort-Knox ne couvre que 3 % des dollars qui circulent
aux Etats-Unis), quand on le compare avec l'intervention massive des Etats pour
contrôler artificiellement l'édifice économique (et cela depuis plus de 50
ans), n'importe quel marxiste tant soit peu sérieux doit rejeter cette "fabuleuse croissance" comme
fausse monnaie et conclure qu'il s'agit d'une croissance droguée et
frauduleuse.
Le BIPR, au lieu de s'affronter à cette réalité, préfère spéculer sur les
"nouvelles réalités " du
capitalisme. Ainsi, dans sa réponse, il se propose d'aborder : "la restructuration (et, osons le dire,
la croissance) de la classe ouvrière, la tendance des Etats capitalistes à être
économiquement diminués par le volume du marché mondial et l'augmentation du
capital qui est contrôlé par les institutions financières (lesquelles sont, au
moins, quatre fois supérieures à ce que seraient l'ensemble des Etats) ont
produit une extension de l'économie mondiale depuis l'époque de Rosa Luxemburg
et Boukharine jusqu'à l'économie globalisée. " ([46])
Quand il y a dans le monde 820 millions de chômeurs (chiffres du BIT,
décembre 1994), le BIPR parle de croissance de la classe ouvrière ! Quand le
travail précaire croît de façon irréversible, le BIPR, tel un nouveau Don
Quichotte, voit les moulins à vent de la "croissance"
et de la "restructuration" de
la classe ouvrière. Quand le capitalisme se rapproche de plus en plus d'une
catastrophe financière aux proportions incalculables, le BIPR spécule
allègrement sur "l'économie
globale" et le "capital
contrôlé par les institutions financières". Une fois de plus, il voit
le monde selon ses rêves : sa Dulcinée de Toboso de I"'économie globale" consiste en la prosaïque réalité d'un
effort désespéré des ces Etats "toujours
plus diminués " pour contrôler l'escalade de la spéculation, provoquée
justement par la saturation des marchés ; ses gigantesques constructions d'un "capital contrôlé par les institutions
financières" sont des bulles monstrueusement gonflées par la
spéculation et qui peuvent déchaîner une catastrophe pour l'économie mondiale.
Le BIPR nous annonce que "tout
le passé doit être soumis à une analyse marxiste rigoureuse qui demande du
temps pour être développée" ([47]).
Ne serait-il pas plus efficace pour le travail de la Gauche Communiste
que le BIPR consacre son temps à expliquer les phénomènes qui démontrent la
paralysie et la maladie mortelle de l'accumulation tout au long de la décadence
capitaliste ? Marx disait que l'erreur n'était pas dans la réponse, mais dans
la question elle-même. Se poser la question de "l'économie globale " ou de la "restructuration de la classe ouvrière " c'est s'enfoncer
dans les sables mouvants du révisionnisme, alors qu'il y a "d'autres questions ", comme la nature du chômage massif
de notre époque, l'endettement, etc., qui permettent d'affronter les problèmes
de fond dans le cadre de la compréhension de la décadence capitaliste.
Conclusions militantes
Dans la première partie de cet article, nous avons insisté sur
l'importance de ce qui nous unit au BIPR : la défense intransigeante de la
position marxiste de la décadence du capitalisme, base de granit de la
nécessité de la révolution communiste. Ce qui est fondamental c'est la défense
de cette position et la compréhension, jusqu'au bout, de ses implications.
Comme nous l'expliquons dans "Marxisme
et théorie des crises", on peut défendre la position sur la décadence
du capitalisme sans partager pleinement notre théorie de la crise basée sur
l'analyse de Rosa Luxemburg ([48]).
Cependant, une telle attitude comporte le risque de défendre cette position
sans véritable cohérence, de "donner
des coups d'épée dans l'eau ". La cible militante de notre polémique
est justement celle-là : les inconséquences et les déviations des camarades qui
les portent à affaiblir la position de classe sur la décadence du capitalisme.
Avec son rejet viscéral et sectaire de la thèse de Rosa Luxemburg (et de
Marx lui-même) sur la question des marchés, le BIPR ouvre la porte de ses
analyses aux courants révisionnistes des Tugan-Baranovski et Cie.
Ainsi, il nous dit que "les
cycles d'accumulations sont inhérents au capitalisme et il explique pourquoi,
aux différents moments, la production capitaliste et la croissance capitaliste
peuvent être plus hautes ou plus basses que dans des périodes précédentes.
" ([49]).
Il reprend là une vieille affirmation de Battaglia Comunista, lors de la Conférence
internationale des Groupes de la gauche communiste, selon laquelle "le marché n'est pas une entité physique
existant en dehors du système de production capitaliste qui, une fois saturé,
arrêterait le mécanisme productif, au contraire, c'est une réalité économique,
à l'intérieur et à l'extérieur du système, qui se dilate et se contracte
suivant le cours contradictoire du processus d'accumulation. " ([50])
Le BIPR ne se rend-il pas compte qu'avec cette "méthode", il entre de plain-pied dans le monde de Say où,
en dehors de différences conjoncturelles, "tout
le produit est consommé et tout ce qui est consommé est produit" ? Le
BIPR ne comprend-il pas qu'avec cette analyse la seule chose qu'il fait c'est
rejoindre la noria de ceux qui "constatent"
que le marché "se contracte ou
se dilate selon le rythme de l'accumulation", mais qui n'expliquent
absolument rien sur l'évolution historique de l'accumulation capitaliste ? Le
BIPR ne voit-il pas qu'il est en train de tomber dans les mêmes erreurs que
Marx a critiquées : "l'équilibre
métaphysique entre les achats et les ventes se réduit à ce que chaque achat est
une vente et chaque vente un achat, ce qui est une médiocre consolation pour
les possesseurs de marchandises qui ne peuvent pas vendre et, par conséquent
acheter. " ([51])
Cette porte que le BIPR laisse entrouverte aux théories révisionnistes
explique la propension qu'il a à se perdre dans des spéculations absurdes et
stériles sur la "restructuration de
la classe ouvrière" ou "l'économie
globale". Cela rend compte aussi de sa tendance à se laisser guider
par les chants de sirène de la bourgeoisie : ce fut d'abord la "révolution technologique", puis
vint le fabuleux marché des pays de l'Est, plus tard ce fut la guerre
yougoslave "négociée". Il
est vrai que le BIPR corrige ses erreurs après coup sous la pression des
critiques du CCI et de l'écrasante évidence des faits. Cela démontre sa
responsabilité et ses liens solides avec la Gauche communiste, mais le BIPR nous accordera
que ces erreurs montrent que sa position sur la décadence du capitalisme n'est
pas suffisamment consistante, qu'elle aboutit à "donner des coup d'épée dans l'eau" et qu'il doit
l'établir sur des bases beaucoup plus solides.
Le BIPR se retrouve avec les révisionnistes adversaires de Rosa Luxemburg
dans leur refus de considérer sérieusement le problème de la réalisation, mais
il diverge radicalement d'eux dans le rejet de la vision d'une tendance à la
diminution des contradictions du capitalisme. Au contraire, à juste titre, le
BIPR voit que chaque phase de la crise dans le cycle de l'accumulation suppose
une aggravation beaucoup plus importante et plus profonde des contradictions du
capitalisme. Le problème concerne précisément les périodes au cours
lesquelles, selon lui, l'accumulation capitaliste se rétablit pleinement. Sur
ces périodes, en considérant uniquement la tendance la baisse tendancielle du taux
de profit et en refusant de voir la saturation chronique du système, le BIPR
oublie ou relativise la position révolutionnaire sur la décadence du
capitalisme.
Adalen
[1] .Nous avons développé notre position
dans de nombreux articles de la Revue Internationale, en particulier: "Marxisme et théories des crises" (n° 13), "Théories économiques et lutte pour le
socialisme" (n° 16), "Les
théories des crises depuis Marx jusqu'à l'IC" (n°22), "Critique de Boukharine" (n°29
et 30), la 7e partie de la
série "Le communisme n'est pas un
bel idéal mais une nécessité matérielle" (n° 76). Le BIPR, dans sa
réponse, dit que le CCI ne poursuit pas la critique de ses positions annoncée
dans l'article "Marxisme et théories
des crises" de la Revue Internationalen° 13. La simple énumération de la
liste des articles exposée ci-dessus démontre qu'il se trompe totalement, ce
qui réduit à néant son affirmation selon laquelle le CCI n'aurait aucun
argument à opposer à ses propres articles.
[2]« Marxisme et
théorie des crises », Revue Internationale n° 13.
[3] « Marxisme et théorie des crises », Revue Internationale n° 13
[4] Bernstein, Socialisme
théorique et social-démocratie pratique. (Rodbertus était un socialiste
bourgeois du milieu du siècle passé qui formula sa "loi" de la part décroissante des salaires. Selon lui,
les crises du capitalisme sont dues à cette loi et, pour cette raison, il
défend l'intervention de l'Etat pour augmenter les salaires comme remède à la
crise. Les révisionnistes de la 3e Internationale accusèrent Marx
d'avoir cédé à la thèse de Rodbertus, appelée "sous-consumériste", et ils en vinrent i répéter ces
accusations contre Rosa Luxemburg.)
[5] Say était un économiste bourgeois français du début du
19e siècle qui, dans son apologie du capitalisme, insistait sur le
fait que celui-ci n'avait aucun problème de marché puisqu'il "crée son propre marché ". Une
telle théorie équivaut i poser le capitalisme comme un système éternel sans aucune possibilité de
crise autre que des convulsions temporaires provoquées par "la mauvaise gestion" ou par des "disproportions entre les divers secteurs productifs ". Comme
on le voit, les campagnes actuelles de la bourgeoisie sur la "reprise" n'ont rien
d'original !
[6] Cité par Rosa Luxemburg dans son livre L'accumulation du capital, chapitre "Critique des critiques".
[8] Cette technique de l'opportunisme a été, par la
suite, reprise à son compte par le stalinisme et la social-démocratie, puis par
les forces de gauche du capital (particulièrement les gauchistes), qui
utilisent effrontément tel ou tel passage de Lénine, de Marx, etc., pour
justifier des positions qui n'ont rien à voir avec ces derniers.
[10] Il convient de préciser que, dans la polémique suscitée
par le livre de Rosa Luxemburg, Pannekoek, qui n'était ni opportuniste ni
révisionniste i cette époque, mais au contraire avec la Gauche de la 2e Internationale, a pris
parti contre la thèse de Rosa Luxemburg.
[11] . Nous avons expliqué à de nombreuses reprises que
Lénine, face au problème de la 1ère guerre mondiale, et en particulier dans son
livre L'impérialisme stade suprême du
capitalisme, défendait correctement la position révolutionnaire sur la
crise historique du capitalisme (il l'appelait crise de décomposition et de
parasitisme du capital) et la nécessité de la révolution prolétarienne
mondiale. C'est là l'essentiel, même s'il s'appuyait sur les théories erronées
sur le capital financier et la "concentration
du capital" de Hilferding qui, en particulier par ses épigones, a affaibli
la cohérence de sa position contre l'impérialisme. Voir notre critique dans la Revue Internationalen° 19, "A propos de
l'impérialisme".
[12] . Pour une critique de Boukharine, voir "Le véritable dépassement du
capitalisme c'est l'élimination du salariat" dans la Revue Internationalen° 29 et 30.
[13] . "Marxisme
et théories des crises" Revue Internationale n° 13.
[14] . "The Material Basis of Imperialist War, A
Brief Reply to the ICC", Internationalist Communist Review, n° 13,
p. 32-33.
[30] . Dans le Livre III, Marx souligne que "dire que les capitalistes peuvent
échanger et consommer leurs marchandises rien qu'entre eux, c'est oublier
complètement qu'il s'agit de valoriser le capital, pas de le consommer. " (section
3, chapitre XV).
[48] La plate-forme du CCI admet que des camarades défendent
l'explication de la crise sur la base de la théorie de la baisse tendancielle
du taux de profit.
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