Réponse au BIPR [2° partie] : Les théories sur la crise historique du capitalisme

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimanteEnvoyer cet article par mail

Dans l’Internationalist Communist Review n° 13, le BIPR répond à notre article de polémique "La conception du BIPR sur la décadence du capitalisme" paru dans le n° 79 de la Revue Internationale. Dans la Revue Internationale n° 82 nous avons publié la 1re partie de cet article, montrant les implications négatives qu'a la conception du BIPR sur le. guerre impérialiste comme moyen de dévalorisation du capital et de renaissance des cycles d'accumulation. Dans cette 2e partie, nous allons analyser la théorie économique qui sous-tend cette conception : la théorie de la baisse tendancielle du taux de profit.

L'explication de la crise historique du capitalisme dans le mouvement marxiste,

Les économistes bourgeois, depuis les classiques (Smith, Ricardo, etc.), s'appuient sur deux dogmes intangibles :

1. L'ouvrier est un citoyen libre qui vend sa force de travail en échange d'un salaire. Le salaire est sa participation à la rente sociale, au même titre que le bénéfice qui rémunère l'entrepreneur.

2. Le capitalisme est un système éternel. Ses crises sont temporaires ou conjoncturelles, et proviennent des disproportions entre les différentes branches de production, des déséquilibres dans la distribution ou d'une mauvaise gestion. Cependant, à la longue, le capitalisme n'a pas de problème de réalisation des marchandises : la production trouve toujours son marché, atteignant l'équilibre entre l'offre (la production) et la demande (la consommation).

Marx a combattu à mort ces dogmes de l'économie bourgeoise. 11 a démontré que le capitalisme n'est pas un système éternel : "Dans le cours de leur développement, les forces productives de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants ou, ce qui n'en est que l'expression juridique, avec les rapports de propriété dans lesquels elles se sont mues jusqu'alors. De forme de développement des forces productives qu'ils étaient, ces rapports se transforment en frein de ces forces. Alors s'ouvre une période de révolution sociale. " (Préface à la Contribution à la critique de l'économie politique). Cette période de crise historique, de décadence irréversible du capitalisme, s'est ouverte avec la première guerre mondiale. Depuis lors, une fois vaincue la tentative révolutionnaire mondiale du prolétariat de 1917-23, la survie du capitalisme coûte à l'humanité des océans de sang (100 millions de morts dans des guerres impérialistes entre 1914 et 1968), de sueur (accroissement brutal de l'exploitation de la classe ouvrière) et de larmes (la terreur du chômage, les barbaries de toutes sortes, la déshumanisation des rapports sociaux).

Cependant cette analyse fondamentale, patrimoine commun de la Gauche communiste, n'est pas expliquée de la même manière au sein du milieu politique révolutionnaire actuel. Il existe deux théories pour expliquer la décadence du capitalisme, la théorie de la baisse tendancielle du taux de profit et celle que l'on appelle la "théorie des marchés", basée essentiellement sur la contribution de Rosa Luxemburg.

Le BIPR adhère à la première théorie, tandis que nous nous revendiquons de la seconde ([1]). Pour que la polémique entre les deux théories soit fructueuse, il est nécessaire de la baser sur une compréhension de l'évolution du débat au sein du mouvement marxiste.

Marx vivait à l'époque de l'apogée du capitalisme. Bien qu'à cette époque la crise historique du système ne se posait pas de ma­nière aussi dramatique qu'aujourd'hui, il fut capable de voir dans les crises cycliques de croissance qui secouaient périodiquement le capitalisme une manifestation de ses contradictions et l'annonce des convulsions qui le conduiraient à la ruine.

"(...) Marx a mis en évidence deux contradictions fondamentales qui se trouvaient à la base des crises de croissance que le capitalisme a traversées au 19e siècle, et qui allaient, à un moment donné, pousser le capitalisme dans une phase de déclin historique, le plonger dans une crise mortelle qui mettrait la révolution communiste à l'ordre du jour. Ces deux contradictions sont : 1) la tendance du taux de profit à baisser, avec l'inévitabilité de l'élévation constante de la composition organique du capital, et 2) le problème de la surproduction, une maladie innée du système capitaliste qui produit plus que le marché ne peut absorber. " ([2])

Comme nous verrons plus loin, "Bien que Marx ait élaboré un cadre dans lequel ces deux phénomènes sont intimement liés, il n'a jamais terminé son examen du système capitaliste de sorte que, selon ses différents écrits, il donne plus ou moins d'importance à l'un ou l'autre phénomène comme cause fondamentale de la crise (...) C'est le caractère inachevé de la pensée de Marx sur ce sujet crucial - qui n'est pas déterminé par l'incapacité personnelle de Marx à achever Le Capital mais, comme nous l'avons dit, par les limites de la période historique dans laquelle il écrivait - qui a amené la controverse au sein du mouvement ouvrier sur les fondements économiques du déclin du capitalisme. " ([3])

A la fin du siècle dernier, les conditions du capitalisme commencèrent à changer : l'impérialisme comme politique de rapine et d'affrontement entre puissances se développait à pas de géant et, d'autre part, le capitalisme montrait des signes croissants de maladie (inflation, développement du militarisme dans les pays "arrivés trop tard" tels l'Allemagne ou la Russie) qui venaient contrecarrer fortement une croissance et une prospérité ininterrompues depuis la décennie 1870. Dans ce contexte apparût, au sein de la 2e Internationale, un courant opportuniste qui mettait en question la thèse marxiste de l'effondrement du capitalisme et misait sur une transition graduelle vers le socialisme à travers des réformes successives d'un capitalisme dont "les contradictions s'amenuisaient". Les théoriciens de ce courant concentraient leur artillerie, précisément contre la deuxième des contradictions relevées par Marx : la tendance à la surproduction. Ainsi Bernstein disait : "Marx se contredit en reconnaissant que la cause ultime des crises est la limitation de la consommation des masses. En réalité, la théorie de Marx sur la crise ne diffère pas beaucoup du sous-consumérisme de Rodbertus. " ([4])

En 1902, Tugan-Baranovski, un révisionniste russe, attaqua la théorie de Marx sur la crise du capitalisme, niant que celui-ci puisse rencontrer un problème de marché et affirmant que les crises se produisent en conséquence "disproportion" entre les différents secteurs.

Tugan-Baranovski alla même plus loin que ses collègues révisionnistes allemands (Bernstein, Schmidt, Vollmar, etc.).Il revint aux dogmes de l'économie bourgeoise, reprit concrètement l'idée de Say (amplement critiquée par Marx), basée sur la thèse selon laquelle "le capitalisme n'a aucun problème de réalisation si ce n'est quelques troubles conjoncturels " ([5]). Il y eut une réponse très ferme de la 2e Internationale par Kautsky, qui alors se situait encore dans les rangs révolutionnaires : "Les capitalistes et les ouvriers qu'ils exploitent constituent un marché pour les moyens de consommation produits par l'industrie, marché qui s'agrandit avec l'accroissement de la richesse des premiers et le nombre des seconds, mais moins vite cependant que l'accumulation du capital et que la productivité du travail, et qui ne suffit pas à lui seul pour absorber les moyens de consommation produits par la grande industrie capitaliste. L'industrie doit chercher des débouchés supplémentaires à l'extérieur de sa sphère dans les professions et les nations qui ne produisent pas encore selon le mode capitaliste. (...) Ces débouchés supplémentaires ne possèdent pas, et de loin, l'élasticité et la capacité d'extension de la production capitaliste... Telle est, en quelques mots, la théorie des crises adoptée généralement, pour autant que nous le sa­chions, par les "marxistes orthodoxes" et fondée par Marx. " ([6])

Cependant, la polémique s'est radicalisée quand Rosa Luxemburg a publié L'accumulation du capital. Dans ce livre, Rosa Luxemburg essaie d'expliquer le développement vertigineux de l'impérialisme et la crise toujours plus profonde du capitalisme. Elle démontre que le capitalisme s'est développé historiquement en étendant, à des régions ou secteurs pré-capitalistes, ses rapports de production basés sur le travail salarié et qu'il atteint ses limites historiques quand ces rapports embrassent toute la planète. Dès lors, il n'existe plus de territoires nouveaux correspondant aux nécessités d'expansion qu'imposé la croissance de la productivité du travail et de la composition organique du capital : "Ainsi le capitalisme ne cesse de croître grâce à ses relations avec les couches sociales et les pays non capitalistes, poursuivant l'accumulation à leurs dépens mais en même temps les décomposant et les refoulant pour s'implanter à leur place. Mais à mesure qu'augmenté le nombre des pays capitalistes participant à la chasse aux territoires d'accumulation et à mesure que se rétrécissent les territoires encore disponibles pour l'expansion capitaliste la lutte du capital pour ses territoires d'accumulation devient de plus en plus acharnée et ses campagnes engendrent à travers le monde une série de catastrophes économiques et politiques : crises mondiales, guerres, révolutions. " ([7])

Les critiques de Rosa Luxemburg nient que le capitalisme ait un problème de réalisation, c'est-à-dire oublient cette contradiction du système que Marx a affirmé avec acharnement contre les économistes bourgeois, et qui constitue la base de "¡a théorie de la crise fondée par Marx", comme l'a rappelé, quelques années auparavant, Kautsky contre le révisionniste Tugan-Baranovski.

Les contradicteurs de Rosa Luxemburg s'érigent en défenseurs "orthodoxes et inconditionnels " de Marx et, plus particulièrement, de ses schémas de la reproduction élargie présentés dans le tome II du Capital. C'est-à-dire qu'ils affaiblissent la pensée de Marx en interprétant faussement un aspect du Capital en l'isolant du reste de l'analyse globale ([8]). Leurs arguments sont très variés. Eckstein disait qu'il n'y a pas de problème de réalisation parce que les tableaux de la reproduction élargie de Marx expliquent "parfaitement" qu'il n'y a aucune partie de la production qui ne soit pas vendue. Hilferding ressuscite la théorie de la "proportionnalité entre les secteurs " disant que les crises sont dues à l'anarchie de la production et que la tendance du capitalisme à la concentration réduit cette anarchie et, partant, les crises. Finalement, Bauer dit que Rosa Luxemburg avait signalé un problème réel mais que celui-ci avait une solution dans le capitalisme : l'accumulation suit la croissance de la population.

A cette époque, seul un rédacteur d'un périodique socialiste local opposa à Rosa Luxemburg la théorie de la baisse tendancielle du taux de profit. A ses objections celle-ci répondit ainsi.: "Ou alors, il reste la consolation vague du petit "expert" de la Dresdener Volkszeitung, qui, après avoir exécuté mon livre, déclare que le capitalisme finira par s'effondrer "à cause de la baisse du taux de profit". Comment le brave homme imagine-t-il les choses ? Arrivé à un certain point, la classe capitaliste, désespérée de l'insignifiance du taux de profit se pendra-t-elle collectivement, ou bien déclarera-t-elle que, puisque les affaires vont si mal, il ne vaut pas la peine de s'embarrasser de soucis et de tourments, passera-t-elle la main au prolétariat ? En tout cas cette consolation est réduite à néant par une seule phrase de Marx : "Pour les grands capitalistes, la baisse du taux de profit est compensée par sa masse." // coulera encore de l'eau sous les ponts avant que la baisse du taux de profit ne provoque l'effondrement du capitalisme. " ([9])

Lénine et les bolcheviks ne participaient pas à cette polémique ([10]). Il est certain que Lénine avait combattu la théorie des populistes sur les marchés, une théorie sous-consumériste dans la lignée des erreurs de Sismondi. Pourtant, jamais Lénine n'a nié le problème des marchés : dans son analyse du problème de l'impérialisme, bien qu'il s'appuie principalement sur la théorie de Hilferding sur la concentration du capital financier ([11]), il ne manque pas de reconnaître que celle-ci surgit sous la pression de la saturation générale du marché mondial. Ainsi, dans L'impérialisme stade suprême du capitalisme, il répond à Kautsky en soulignant que "la caractéristique de l'impérialisme est précisément la tendance à l'annexion non seulement des région agraires, mais aussi des plus industrielles, car, la division du monde une fois terminée, oblige à procédera un nouveau partage, à étendre la main sur tout type de territoire. "

Dans la 3e Internationale dégénérescente Boukharine, dans le livre L'impérialisme et l'accumulation du capital, attaque la thèse de Rosa Luxemburg dans le contexte du développement d'une théorie qui ouvrira les portes au triomphe du stalinisme : la théorie de la "stabilisation" du capitalisme (qui présupposait la thèse révisionniste selon laquelle il était capable de dépasser les crises) et de la "nécessité" pour l'URSS de "coexister" pour un temps prolongé avec le système capitaliste. La critique fondamentale de Boukharine à Rosa Luxemburg est que celle-ci se serait limitée à privilégier la contradiction concernant le marché, oubliant toutes les autres, dont celle de la théorie de la baisse tendancielle du taux de profit. ([12])

A la fin des années 1920 et au début des années 1930 "Paul Mattick, qui appartenait au mouvement des Communistes de Conseils, reprenait la critique d’Henrik Grossman à Rosa Luxemburg et l'idée que la crise permanente du capitalisme a lieu lorsque la composition organique du capital atteint une telle ampleur qu'il y a de moins en moins de plus-value pour relancer l'accumulation. Cette idée de base - tout en étant davantage élaborée sur de nombreux points - est aujourd'hui défendue par de nombreux groupes révolutionnaires comme la CWO. Battaglia Comunista et certains des groupes qui surgissent en Scandinavie. " ([13])

La théorie marxiste de la crise ne se base pas uniquement sur la baisse tendancielle du taux de profit.

II doit être clair que la contradiction dont souffre le capitalisme dans la réalisation de la plus-value joue un rôle fondamental dans la théorie marxiste de la crise, et que les tendances révisionnistes attaquent cette thèse avec une rage particulière. Le BIPR prétend le contraire. Ainsi, dans sa Réponse, il nous dit : "Pour Marx, la source de toute crise authentique se trouve au sein même du système capitaliste, dans les rapports entre capitalistes et ouvriers. Il l'a présentée quelques fois comme une crise née de la capacité limitée des ouvriers à consommer le produit de leur propre travail (...) Il continuait en ajoutant que cela n'est pas dû à la surproduction "en soi" (...) Et Marx continue en expliquant que celles-ci sont causées par la chute du taux de profit (...) La crise dévalorise le capital et permet un nouveau cycle d'accumulation. " ([14]). L'assurance du BIPR est telle qu'il se permet d'ajouter que "les "cycles schématiques de l'accumulation" dont nous sommes heureux d'être prisonniers, se produisent exactement comme Marx les avait prévus. " ([15])

C'est une déformation de la pensée de Marx de dire qu'il expliquait la crise historique du capital uniquement par la théorie de la baisse tendancielle du taux de profit. Pour trois raisons fondamentales :

1) Marx mettait l'accent sur les deux contradictions (baisse du taux de profit et surproduction) :

- Il a établi que le processus de production capitaliste comporte deux parties, la production proprement dite et sa réalisation. Dit simplement, le profit inhérent à l'exploitation n'est rien pour le capitaliste individuel ni non plus pour le capitalisme dans sa globalité si les marchandises produites ne sont pas vendues : "La masse totale des marchandises, le produit total, la partie qui représente le capital constant et le capital variable comme celle qui représente la plus-value, doivent être vendues. Si cette vente n'est pas effective ou si elle ne se réalise que de façon partielle ou se fait à des prix inférieurs aux prix de production, l'ouvrier, bien entendu, est exploité, mais le capitaliste ne réalise pas cette exploitation comme telle. " ([16])

- Il a souligné l'importance vitale du marché dans le développement du capitalisme : "// est nécessaire que le marché augmente sans cesse, de façon que ses connexions internes et les conditions qui le régulent acquièrent toujours plus la forme de lois naturelles (...) Cette contradiction interne trouve sa solution dans l'extension du champs extérieur de la production" ([17]). Mais plus loin, il s'interroge : "Comment serait-il possible que la demande de ces marchandises, de celles dont manque la grande masse de la population, soit insuffisante et qu'il faille chercher cette demande à l'étranger, dans des marchés éloignés, pour pouvoir payer aux ouvriers du pays la quantité moyenne de subsistances indispensables ? Parce que le système spécifiquement capitaliste, avec ses interdépendances internes, est le seul où le produit excédentaire acquiert une forme telle que son possesseur ne peut se permettre de le consommer tant qu'il n'est pas transformé en capital. " ([18])

- Il a condamné sans rémission la thèse de Say selon laquelle il n'y aucun problème de réalisation dans le capitalisme : "La conception que Ricardo a repris du vide et insubstantiel Say que la surproduction ou, pour le moins, la saturation générale du marché, est impossible, se base sur le principe que les produits s'échangent toujours contre des produits ou, comme l'a dit Mill, la demande n'est déterminée que par la production. " ([19])

- Il a insisté sur le fait que la surproduction permanente exprime les limites historiques du capitalisme : "Si l'on admet que le marché doit se développer en même temps que la production, on admet, d'un autre côté, la possibilité de surproduction, parce que le marché est extrêmement limité au sens géographique (...) Il est parfaitement possible que les limites du marché ne puissent se développer assez rapidement pour la production ou que les nouveaux marchés puissent être rapidement absorbés par la production de façon que le marché élargi représente une entrave pour la production, comme l'était le marché antérieur plus limité." ([20])

2) Marx a établi l'ensemble des causes qui contrecarrent la baisse tendancielle du taux de profit. Dans le chapitre XTV du Livre 3 du Capital, il analyse les six causes qui contrecarrent cette tendance : augmentation du niveau d'exploitation du travail, réduction du salaire en dessous de sa valeur, réduction du coût du capital constant, surpopulation relative, commerce extérieur, augmentation du capital-actions.

- Il concevait la baisse tendancielle du taux de profit comme une expression de l'augmentation constante de la productivité du travail, tendance que le capitalisme développe à un niveau jamais vu dans les modes de productions antérieurs : "A mesure que diminue progressivement le capital variable relativement au capital constant, la composition organique de l'ensemble du capital s'élève de plus en plus, et la conséquence immédiate de cette tendance c'est que le taux de plus-value se traduit par un taux de profit général en baisse continuelle ... Par conséquent, la tendance progressive à la baisse du taux de profit général est tout simplement une manière, propre au mode de production capitaliste, d'exprimer le progrès de la productivité sociale du travail. " ([21])

- Il a précisé que ce n'est pas une loi absolue, mais une tendance qui contient toute une série d'effets contraires (exposés plus haut) qui naissent de cette tendance même : "Et ainsi donc nous avons vu qu'en général les mêmes causes qui provoquent la baisse du taux de profit général suscitent des effets contraires qui freinent, ralentissent et paralysent partiellement cette baisse. Ils ne suppriment pas la loi, mais en affaiblissent l'effet. Sinon ce n'est pas la baisse du taux de profit général qui serait incompréhensible, mais inversement la lenteur relative de cette baisse. C'est ainsi que la loi n'agit que sous forme de tendance dont l'effet n'apparaît d'une façon frappante que dans des circonstances déterminées et sur de longues périodes de temps. " ([22])

- En rapport avec la baisse tendancielle du taux de profit, Marx souligne l'importance primordiale du "commerce extérieur" et surtout de la recherche continue de nouveaux marchés : "Mais ce même commerce extérieur favorise dans la métropole le développement du mode de production capitaliste et entraîne ainsi la réduction du capital variable par rapport au capital constant ; et d'un autre côté il crée par rapport à l'étranger une surproduction et donc il finirá de nouveau par agir en sens opposé. " ([23])

3) Finalement, au contraire de ce que pense le BIPR, Marx ne voyait pas la dévalorisation de capital comme l'unique moyen dont dispose le capitalisme pour surmonter les crises, il a insisté à plusieurs reprises sur l'autre moyen : la conquête de nouveaux marchés.

"Comment la bourgeoisie surmonte-t-elle cette crise ? D'une part par la destruction obligée d'une masse de forces productives ; et d'autre part par la conquête de not veaux marchés et l'exploitation plus intensives des précédents. " ([24])

"La production capitaliste est une phase économique de transition pleine de contradictions internes qui ne se développent et deviennent perceptibles que dans le cours de sa propre évolution. Cette tendance à se créer un marché et à l'annuler en même temps est justement une de ces contradictions. Une autre contradiction est la "situation sans issue" à quoi cela conduit, et qui dans un pays sans marché extérieur comme la Russie, survient plus avant que dans des pays qui ont plus ou moins de capacités pour rivaliser sur le marché mondial. Cependant, dans ces derniers pays, cette situation apparemment sans issue trouve un remède dans les moyens héroïques de la politique commerciale; c'est-à-dire, dans l'ouverture violente de nouveaux marchés. Le dernier en date des nouveaux marchés que s'est ouvert de cette façon le commerce anglais et qui s'est montré apte à animer temporairement le dit commerce, est la Chine. " ([25])

Le problème de l'accumulation

Cependant, le BIPR nous donne un autre argument "de poids " : "comme nous l'avons souligné plus haut, cette théorie (il se réfère à celle de Rosa Luxemburg) réduit à un non-sens Le Capital de Marx, puisque celui-ci développe son analyse en considérant un système capitaliste fermé qui n'a pas d"'acheteurs tiers" (et cependant, il fut capable de découvrir le mécanisme de la crise)". ([26])

II est tout à fait certain que Marx soulignait que "l'introduction du commerce extérieur dans l'analyse de la valeur des marchandises annuellement produites ne peut créer que de la confusion, sans apparier aucun élément nouveau ni au problème ni à sa solution " ([27]). Il est vrai que, dans le dernier chapitre du 2e livre, Marx, essayant de comprendre les mécanismes de la reproduction élargie du capitalisme, affirme que l'on doit faire abstraction des "éléments extérieurs ", que l'on doit supposer qu'il n'y a que des capitalistes et des ouvriers et, partant de ces présupposés, il élabore les schémas de la reproduction élargie du capital. Ces fameux schémas ont servi de "bible" aux révisionnistes pour "démontrer" que "Marx donnait dans le 3e Livre du Capital une explication suffisante de l'accumulation, que les schémas prouvaient clairement que le capital peut parfaitement croître et la production s'étendre, sans qu'il y ait dans le monde d'autre mode de production que la production capitaliste ; celle-ci trouve en elle-même, d'après eux, ses propres débouchés ; c'est seulement mon incompréhension absolue des schémas de Marx qui m'a conduite à voir là un problème. " ([28])

Il est absurde de prétendre que l'explication des crises capitalistes est contenue dans les fameux schémas de l'accumulation. Le centre de la critique de Rosa Luxemburg est précisément la supposition sur laquelle elle est élaborée : "la réalisation de la plus-value aux fins d'accumulation est un problème insoluble pour une société qui ne compte que des capitalistes et des ouvriers. " ([29]). Partant de là, elle en démontre l'inconsistance : "Pour qui les capitalistes produisent-ils ce qu'ils ne consomment pas ; ce dont ils se 'privent', c'est-à-dire ce qu'ils accumulent ? Ce ne peut pas être pour l'entretien d'une armée toujours plus importante d'ouvriers, puisqu'en régime capitaliste la consommation des ouvriers est une conséquence de l'accumulation ; jamais son moyen ni sa fin (...) Qui donc réalise la plus-value qui croît constamment ? Le schéma répond : les capitalistes eux-mêmes et seulement eux ([30]). Et que font-ils de leur plus-value croissante ? Le schéma répond ils l'utilisent pour élargir de plus en plus leur production. Ces capitalistes sont fanatiques de la production pour elle-même, ils font construire de nouvelles machines pour construire avec elles, à son tour, de nouvelles machines. Mais ce qui résultera de là n'est pas une accumulation de capital, mais une production croissante de moyens de production sans fin et il faut avoir l'audace de Tugan-Baranovski pour supposer que ce carrousel incessant, dans le vide, peut être un miroir théorique fidèle de la réalité capitaliste et une véritable conscience de la doctrine marxiste. " ([31])

De là, elle conclut que "Marx a exposé de façon très détaillée et claire, sa propre conception du cours caractéristique de l'accumulation capitaliste dans toute son œuvre, en particulier dans le Livre III. Et il a suffisamment approfondi cette conception pour s'apercevoir que les schémas insérés à la fin du Livre II sont insuffisants. Si l'on examine le schéma de la reproduction élargie, du point de vue de la théorie de Marx, on s'aperçoit nécessairement qu'il se trouve en contradiction avec elle sur divers aspects. " ([32])

Le capitalisme dépend, pour son développement historique, d'un milieu ambiant pré capitaliste avec lequel il établit une relation qui comprend, de façon indissociable, trois éléments : échange (acquisition de matières premières en échange de produits manufacturés), destruction de ces formes sociales (destruction de l'économie naturelle de subsistance, séparation des paysans et artisans de leur moyens de travail) et intégration à la production capitaliste (développement du travail salarié et de l'ensemble des institutions capitalistes).

Ces rapports d'échange-destruction-intégration embrasse le long processus de formation (16e et 17e siècles), apogée (19e siècle) et décadence (20e siècle) du système capitaliste et constitue une nécessité vitale pour l'ensemble de ses rapports de production : "le processus d'accumulation du capital est lié, par ses rapports de valeur et de marchandises : capital constant, capital variable et plus-value, à des formes de production non capitalistes. L'accumulation du capital ne peut pas être ignorée sous le prétexte de la domination exclusive et absolue du mode de production capitaliste, puisque, sans le milieu non capitaliste, elle est inconcevable de toute façon. " ([33])

Pour Battaglia Comunista ce processus historique qui se développe au niveau du marché mondial n'est rien d'autre que le reflet d'un processus beaucoup plus profond : "bien qu'on parte du marché et des contradiction qui s'y manifestent (production-circulation, déséquilibre entre l'offre et la demande) il faut revenir aux mécanismes qui règlent l'accumulation pour avoir une vision plus juste du problème. Le capitalisme en tant qu'unité production-circulation nous oblige à considérer ce qui se passe sur le marché comme conscience de la maturation des contradictions qui sont à la base des rapports de production, et non l'inverse. C'est le cycle économique et la nécessité de la valorisation du capital qui conditionnent le marché. Ce n'est qu'en partant des lois contradictoires qui règlent le processus d'accumulation qu'il est possible d'expliquer les lois du marché. " ([34])

La réalisation de la plus-value, le fameux "saut périlleux de la marchandise" dont parlait Marx, constituerait la "surface" du phénomène, la "caisse de résonance" des contradictions de l'accumulation. Cette vision avec ses airs de "profondeur" ne renferme pas autre chose qu'un profond idéalisme : les "lois du marché " seraient le résultat "extérieur" des lois "internes" du processus d'accumulation. Ce n'est pas la vision de Marx, pour qui les deux moments de la production capitaliste (la production et la réalisation) ne sont pas le reflet l'un de l'autre, mais les deux parties inséparables de l'unité globale qu'est l'évolution historique du capitalisme : "la marchandise entre dans le processus de circulation non seulement comme une valeur d'usage particulière, par exemple une tonne de fer, mais aussi comme une valeur d'usage ayant un prix déterminé, supposons une once d'or. Ce prix qui est, pour partie, l'exposant du "quantum" de temps de travail contenu dans le fer, c'est-à-dire de sa quantité de valeur, exprime en même temps la capacité qu'a le fer de se convertir en or (...) Si cette transsubstantiation ne s'opère pas, la tonne de fer non seulement cesse d'être une marchandise, mais aussi un produit, car précisément elle est une marchandise parce qu'elle constitue une non valeur pour son possesseur, ou dit autrement, parce que son travail n'est pas un travail réel tant qu'il n'est pas un travail utile pour les autres (...) La mission du fer ou de son possesseur consiste donc à découvrir dans le monde des marchandises le lieu oit le fer attire l'or. Cette difficulté, le "saut périlleux" de la marchandise, sera vaincue si la vente s'effectue réellement. " ([35])

Toute tentative de séparer la production de la réalisation empêche de comprendre le mouvement historique du capitalisme qui le mène à son apogée (formation du marché mondial) et à sa crise historique (saturation chronique du marché mondial) : "Les capitalistes se voient forcés d'exploiter à une échelle toujours plus élevée les gigantesques moyens de production déjà existants (...) A mesure que croît la masse de production et, par conséquent, la nécessité de marchés plus étendus, le marché mondial se réduit de plus en plus et il reste de moins en moins de marchés nouveaux à exploiter, parce que chaque crise antérieure soumet au marché mondial un nouveau marché non encore conquis ou que le marché exploitait superficiellement. " ([36]) Ce n'est que dans le cadre de cette unité que l'on peut intégrer de façon cohérente la tendance à l'élévation continue de la productivité du travail : "Le capital ne consiste pas à ce que le travail accumulé serve le travail vivant comme moyen pour une nouvelle production. Il consiste à ce que le travail vivant serve au travail accumulé comme moyen pour conserver et augmenter la valeur d'échange. " ([37])

Quand Lénine étudie le développement du capitalisme en Russie, il utilise la même méthode : "L'important c'est que le capitalisme ne peut subsister et se développer sans un accroissement constant de sa sphère de domination, sans coloniser de nouveaux pays et enrôler les vieux pays non capitalistes dans le tourbillon de l'économie mondiale. Et cette particularité du capitalisme s'est manifestée et continue de sa manifester avec une force énorme dans la Russie postérieure à la Réforme. " ([38])

Les limites historiques du capitalisme

Le BIPR pense cependant que Rosa Luxemburg s'est acharnée à chercher des causes "extérieures" à la crise du capitalisme : "à l'origine, Luxemburg défendait l'idée que la cause de la crise devait être cherchée dans les rapports de valeur inhérents au mode de production capitaliste lui-même (...) Mais la lutte contre le révisionnisme au sein de la social-démocratie allemande semble l'avoir conduite, en 1913, à chercher une autre théorie économique avec laquelle contrecarrer l'affirmation révisionniste selon laquelle la baisse tendancielle du taux de profit ne serait pas valide. Dans L'accumulation du capital elle conclut qu'il y a un défaut dans l'analyse de Marx et elle décide que la cause de la crise capitaliste est extérieure aux rapports capitalistes."([39])

Les révisionnistes ont reproché à Rosa Luxemburg d'avoir soulevé un problème inexistant alors que, selon eux, les tableaux de la reproduction élargie de Marx "démontrent" que toute la plus-value se réalise à l'intérieur du capitalisme. Le BIPR n'a pas recours à ces tableaux, mais sa méthode revient au même : pour lui, Marx, avec son schéma des cycles de l'accumulation, avait donné la solution. Le capitalisme se produit et se développe jusqu'à ce que le taux de profit chute et alors le blocage de la production que provoque cette tendance se transforme "objectivement" en une dépréciation massive des capitaux. A travers cette dépréciation, le taux de profit se restaure, le processus reprend, et ainsi de suite. Il est vrai que le BIPR admet que, historiquement, du fait de l'augmentation de la composition organique du capital et de la tendance à la concentration et à la centralisation du capital, l'évolution est beaucoup plus compliquée : au 20e siècle ce processus de concentration fait que les dévalorisations nécessaires de capital ne peuvent plus se limiter à des moyens strictement économiques (fermetures d'entreprises, licenciement d'ouvriers) mais requièrent d'énormes destructions réalisées par la guerre mondiale (voir la première partie de cet article).

Cette explication est, dans le meilleur des cas, une description des mouvements conjoncturels du capital mais ne permet pas de comprendre le mouvement global, historique, du capitalisme. Avec elle, nous avons un thermomètre pas très fiable (nous avons expliqué, en suivant Marx, les causes qui contrarient la loi) des convulsions et de la marche du capitalisme mais on ne comprend pas, ni même on ne commence à présenter, le pourquoi, la cause profonde de la maladie. Avec le fait aggravant que, dans la décadence, l'accumulation est profondément bloquée et ses mécanismes (y compris, par conséquent, la tendance à la baisse du taux de profit) ont été altérés et pervertis par l'intervention massive de l'Etat. ([40])

Le BIPR nous rappelle que, pour Marx, les causes de la crises sont internes au capitalisme.

Le BIPR voit-il quelque chose de "plus interne" au capitalisme que la nécessité impérieuse qu'il a d'élargir constamment la production au-delà des limites du marché ? Le capitalisme n'a pas pour fin la satisfaction des besoins de consommation (au contraire de la féodalité qui avait pour fin de satisfaire les besoins de consommation des nobles et des curés). Ce n'est pas non plus un système de production simple de marchandises (formes que l'on a pu voir dans l'antiquité et, jusqu'à un certain point, au 14e et 15e siècles). Son but est la production d'une plus-value toujours supérieure à partir des rapports de valeur basés sur le travail salarié. Cela l'oblige à chercher constamment de nouveaux marchés. Pourquoi ? Pour établir un régime d'échanges simples de marchandises ? Pour la rapine et l'obtention d'esclaves ? Non, bien que ces formes aient accompagné le développement du capitalisme, elles ne constituent pas son essence interne, laquelle réside dans la nécessité pour lui d'étendre toujours plus les rapports de production basés sur le travail salarié : "le capital, par malheur pour lui, ne peut pas commercer avec des clients non capitalistes sans les ruiner. Qu'il lui vende des biens de consommation, qu'il lui vende des biens de production, il détruit automatiquement l'équilibre précaire de toute économie pré-capitaliste. Introduire des vêtements bon marché, implanter le chemin de fer, installer une usine, suffît à détruire toute la vieille organisation économique. Le capitalisme aime ses clients pré-capitalistes comme l'ogre aime les enfants : en les dévorant. Le travailleur des économies pré-capitalistes qui a la malchance de se voir touché par le commerce avec les capitalistes sait que, tôt ou tard, il finira, dans le meilleur des cas, prolétarisé par le capital et, dans le pire - et c'est ce qui est de plus en plus fréquent depuis que le capitalisme est entré en décadence - dans la misère et l'indigence. " ([41])

Dans la phase ascendante, au 19e siècle, ce problème de la réalisation paraissait secondaire dans la mesure où le capitalisme trouvait toujours de nouvelles aires pré-capitalistes à intégrer dans sa sphère et, par conséquent, à vendre ses marchandises. Cependant, le problème de la réalisation est devenu décisif au 20e siècle, quand les territoires pré-capitalistes sont chaque fois plus insignifiants par rapport à ses nécessités d'expansion. C'est pourquoi nous disons que la théorie de Rosa Luxemburg "fournit une explication des conditions historiques concrètes qui déterminent l'ouverture de la crise permanente du système : plus le capitalisme intègre à lui-même les aires d'économie non-capitalistes restantes, plus il crée un monde à sa propre image, moins il peut étendre son marché de façon permanente et trouver de nouveaux débouchés pour la réalisation de cette partie de la plus-value qui ne peut être réalisée ni par les capitalistes, ni par le prolétariat. L'incapacité du système à continuer de s'étendre comme auparavant a ouvert la nouvelle époque de l’impérialisme et des guerres impérialistes qui ont constitué le signal de la fin de la mission historique progressiste du capitalisme, menaçant l'humanité de retourner dans la barbarie. " ([42])

Nous ne nions pas, quant à nous, la baisse tendancielle du taux de profit, nous voyons son efficience en fonction d'une vision historique de l'évolution du capitalisme. Celui-ci est secoué par toute une série de contradictions ; la contradiction entre le caractère social de la production et le caractère privé de son appropriation, entre l'augmentation incessante de la productivité du travail et la diminution proportionnelle du travail vivant, la baisse tendancielle du taux de profit susmentionnée. Mais ces contradictions purent être un stimulant au développement du capitalisme tant que celui-ci avait la possibilité d'étendre son système de production à l'échelle mondiale. Quand le capitalisme atteignit ses limites historiques, ces contradictions, de stimulantes qu'elles étaient, se transformèrent en entraves pesantes, en facteurs d'accélération des difficultés et convulsions du système.

L'accroissement de la production dans la décadence capitaliste

Le BIPR nous fait une objection réellement choquante : "Si les marchés étaient déjà saturés en 1913, si toutes les possibilités pré capitalistes étaient épuisées et que l'on ne pouvait en créer de nouvelles (à part en allant sur Mars). Si le capitalisme est allé beaucoup plus loin au niveau de la croissanee qu'au siècle précédent ; comment tout cela est-il possible d'après la théorie de Luxemburg ? " ([43])

Quand, dans l'article polémique de la Revue Internationale n° 79, nous mettions en évidence la nature et la composition de "la croissance économique " réalisée après la 2e guerre mondiale, le BIPR nous a critiqué, laissant entendre qu'il y avait eu une "véritable croissance du capitalisme dans la décadence" et, contre notre défense des positions de Rosa Luxemburg, il disait "nous avons déjà vu comment le CCI règle le problème : en niant empiriquement qu'il y avait eu une réelle croissance. " ([44])

Nous ne pouvons pas répéter ici l'analyse de la nature de la "croissance" depuis 1945. Nous invitons les camarades à lire l'article "Le mode de vie du capitalisme dans la décadence ", paru dans la Revue Internationale n° 56, qui montre clairement que "les taux de croissance d'après 1945 (les plus élevés de l'histoire du capitalisme) " [ont été] "un soubresaut drogué qui constitue une fuite en avant d'un système aux abois. Les moyens mis en œuvre (crédits massifs, interventions étatiques, production militaire croissante, frais improductifs, etc.) pour sa réaliser viennent à épuisement. ". Ce que nous voulons aborder est quelque chose d'élémentaire pour le marxisme : la croissance quantitative de la production ne signifie pas nécessairement le développement du capitalisme.

Le problème chronique, sans issue, du capitalisme dans la décadence est l'absence de nouveaux marchés qui soient au niveau de la croissance qu'imposé à la production l'augmentation constante de la productivité du travail et de la composition organique du capital. Cette croissance constante aggrave toujours plus le problème de la surproduction, puisque la proportion de travail accumulé (capital constant) est de plus en plus supérieure au travail vivant (capital varia­ble, moyens de vie des ouvriers).

Toute l'histoire de la survie du capitalisme au 20e siècle depuis la défaite de la vague révolutionnaire de 1917-23, est l'histoire d'un effort désespéré pour manipuler la loi de la valeur, via l'endettement, l'hypertrophie des dépenses improductives, le développement des armements, pour pallier cette absence chronique de nouveaux marchés. Et l'histoire a montré que ces efforts n'ont pas fait autre chose qu'aggraver les problèmes et aviver les tendances du capita­lisme décadent à l'autodestruction : l'aggravation de la crise chronique du capitalisme accentue les tendances permanentes à la guerre impérialiste, à la destruction généra­lisée. ([45])

En réalité, les chiffres de croissance "fabuleux" de la production, qui éblouissent tellement le BIPR, illustrent la contradiction insoluble qu'impliqué, pour le capitalisme, sa tendance à développer la production de façon illimitée, bien au-delà des capacités d'absorption du marché. Ces chiffres, loin de démentir les théories de Rosa Luxemburg, les confirment pleinement. Quand on voit le développement débridé et incontrôlé de la dette, sans comparaison dans l'histoire humaine, quand on le compare à l'existence d'une inflation permanente et structurelle, quand on voit que depuis l'abandon de l'étalon-or le capitalisme a allègrement éliminé toute référence aux monnaies (Actuellement, Fort-Knox ne couvre que 3 % des dollars qui circulent aux Etats-Unis), quand on le compare avec l'intervention massive des Etats pour contrôler artificiellement l'édifice économique (et cela depuis plus de 50 ans), n'importe quel marxiste tant soit peu sérieux doit rejeter cette "fabuleuse croissance" comme fausse monnaie et conclure qu'il s'agit d'une croissance droguée et frauduleuse.

Le BIPR, au lieu de s'affronter à cette réalité, préfère spéculer sur les "nouvelles réalités " du capitalisme. Ainsi, dans sa réponse, il se propose d'aborder : "la restructuration (et, osons le dire, la croissance) de la classe ouvrière, la tendance des Etats capitalistes à être économiquement diminués par le volume du marché mondial et l'augmentation du capital qui est contrôlé par les institu­tions financières (lesquelles sont, au moins, quatre fois supérieures à ce que seraient l'ensemble des Etats) ont produit une exten­sion de l'économie mondiale depuis l'époque de Rosa Luxemburg et Boukharine jusqu'à l'économie globalisée. " ([46])

Quand il y a dans le monde 820 millions de chômeurs (chiffres du BIT, décembre 1994), le BIPR parle de croissance de la classe ouvrière ! Quand le travail précaire croît de façon irréversible, le BIPR, tel un nouveau Don Quichotte, voit les moulins à vent de la "croissance" et de la "restructuration" de la classe ouvrière. Quand le capitalisme se rapproche de plus en plus d'une catastrophe financière aux proportions incalculables, le BIPR spécule allègrement sur "l'économie globale" et le "capital contrôlé par les institutions financières". Une fois de plus, il voit le monde selon ses rêves : sa Dulcinée de Toboso de I"'économie globale" consiste en la prosaïque réalité d'un effort désespéré des ces Etats "toujours plus diminués " pour contrôler l'escalade de la spéculation, provoquée justement par la saturation des marchés ; ses gigantesques constructions d'un "capital contrôlé par les institutions financières" sont des bulles monstrueusement gonflées par la spéculation et qui peuvent déchaîner une catastrophe pour l'économie mondiale.

Le BIPR nous annonce que "tout le passé doit être soumis à une analyse marxiste rigoureuse qui demande du temps pour être développée" ([47]). Ne serait-il pas plus efficace pour le travail de la Gauche Communiste que le BIPR consacre son temps à expliquer les phénomènes qui démontrent la paralysie et la maladie mortelle de l'accumulation tout au long de la décadence capitaliste ? Marx disait que l'erreur n'était pas dans la réponse, mais dans la question elle-même. Se poser la question de "l'économie globale " ou de la "restructuration de la classe ouvrière " c'est s'enfoncer dans les sables mouvants du révisionnisme, alors qu'il y a "d'autres questions ", comme la nature du chômage massif de notre époque, l'endettement, etc., qui permettent d'affronter les problèmes de fond dans le cadre de la compréhension de la dé­cadence capitaliste.

Conclusions militantes

Dans la première partie de cet article, nous avons insisté sur l'importance de ce qui nous unit au BIPR : la défense intransigeante de la position marxiste de la décadence du capitalisme, base de granit de la nécessité de la révolution communiste. Ce qui est fondamental c'est la défense de cette position et la compréhension, jusqu'au bout, de ses implications. Comme nous l'expliquons dans "Marxisme et théorie des crises", on peut défendre la position sur la décadence du capitalisme sans partager pleinement notre théorie de la crise basée sur l'analyse de Rosa Luxemburg ([48]). Cependant, une telle attitude comporte le risque de défendre cette position sans véritable cohérence, de "donner des coups d'épée dans l'eau ". La cible militante de notre polémique est justement celle-là : les inconséquences et les déviations des camarades qui les portent à affaiblir la position de classe sur la décadence du capitalisme.

Avec son rejet viscéral et sectaire de la thèse de Rosa Luxemburg (et de Marx lui-même) sur la question des marchés, le BIPR ouvre la porte de ses analyses aux courants révisionnistes des Tugan-Baranovski et Cie.

Ainsi, il nous dit que "les cycles d'accumulations sont inhérents au capitalisme et il explique pourquoi, aux différents moments, la production capitaliste et la croissance capitaliste peuvent être plus hautes ou plus basses que dans des périodes précédentes. " ([49]). Il reprend là une vieille affirmation de Battaglia Comunista, lors de la Conférence internationale des Groupes de la gauche communiste, selon laquelle "le marché n'est pas une entité physique existant en dehors du système de production capitaliste qui, une fois saturé, arrêterait le mécanisme productif, au contraire, c'est une réalité économique, à l'intérieur et à l'extérieur du système, qui se dilate et se contracte suivant le cours contradictoire du processus d'ac­cumulation. " ([50])

Le BIPR ne se rend-il pas compte qu'avec cette "méthode", il entre de plain-pied dans le monde de Say où, en dehors de différences conjoncturelles, "tout le produit est consommé et tout ce qui est consommé est produit" ? Le BIPR ne comprend-il pas qu'avec cette analyse la seule chose qu'il fait c'est rejoindre la noria de ceux qui "constatent" que le marché "se contracte ou se dilate selon le rythme de l'accumulation", mais qui n'expliquent absolument rien sur l'évolution historique de l'accumulation capitaliste ? Le BIPR ne voit-il pas qu'il est en train de tomber dans les mêmes erreurs que Marx a critiquées : "l'équilibre métaphysique entre les achats et les ventes se réduit à ce que chaque achat est une vente et chaque vente un achat, ce qui est une médiocre consolation pour les possesseurs de marchandises qui ne peuvent pas vendre et, par consé­quent acheter. " ([51])

Cette porte que le BIPR laisse entrouverte aux théories révisionnistes explique la propension qu'il a à se perdre dans des spéculations absurdes et stériles sur la "restructuration de la classe ouvrière" ou "l'économie globale". Cela rend compte aussi de sa tendance à se laisser guider par les chants de sirène de la bourgeoisie : ce fut d'abord la "révolution technologique", puis vint le fabuleux marché des pays de l'Est, plus tard ce fut la guerre yougoslave "négociée". Il est vrai que le BIPR corrige ses erreurs après coup sous la pression des critiques du CCI et de l'écrasante évidence des faits. Cela démontre sa responsabilité et ses liens solides avec la Gauche communiste, mais le BIPR nous accordera que ces erreurs montrent que sa position sur la décadence du capitalisme n'est pas suffisamment consistante, qu'elle aboutit à "donner des coup d'épée dans l'eau" et qu'il doit l'établir sur des bases beaucoup plus solides.

Le BIPR se retrouve avec les révisionnistes adversaires de Rosa Luxemburg dans leur refus de considérer sérieusement le problème de la réalisation, mais il diverge radicalement d'eux dans le rejet de la vision d'une tendance à la diminution des contradictions du capitalisme. Au contraire, à juste titre, le BIPR voit que chaque phase de la crise dans le cycle de l'accumulation suppose une aggravation beaucoup plus importante et plus profonde des contradictions du capitalisme. Le problème concerne précisé­ment les périodes au cours lesquelles, selon lui, l'accumulation capitaliste se rétablit pleinement. Sur ces périodes, en considérant uniquement la tendance la baisse tendan­cielle du taux de profit et en refusant de voir la saturation chronique du système, le BIPR oublie ou relativise la position révolution­naire sur la décadence du capitalisme.

Adalen



[1] .Nous avons développé notre position dans de nombreux articles de la Revue Internationale, en particulier: "Marxisme et théories des crises" (n° 13), "Théories économiques et lutte pour le socialisme" (n° 16), "Les théories des crises depuis Marx jusqu'à l'IC" (n°22), "Critique de Boukharine" (n°29 et 30), la 7e partie de la série "Le communisme n'est pas un bel idéal mais une nécessité matérielle" (n° 76). Le BIPR, dans sa réponse, dit que le CCI ne poursuit pas la critique de ses positions annoncée dans l'article "Marxisme et théories des crises" de la Revue Internationale n° 13. La simple énumération de la liste des articles exposée ci-dessus démontre qu'il se trompe totalement, ce qui réduit à néant son affirmation selon laquelle le CCI n'aurait aucun argument à opposer à ses propres articles.

[2] « Marxisme et théorie des crises », Revue Internationale n° 13.

[3] « Marxisme et théorie des crises », Revue Internationale n° 13

[4] Bernstein, Socialisme théorique et social-démocratie pratique. (Rodbertus était un socialiste bourgeois du milieu du siècle passé qui formula sa "loi" de la part décroissante des salaires. Selon lui, les crises du capitalisme sont dues à cette loi et, pour cette raison, il défend l'intervention de l'Etat pour augmenter les salaires comme remède à la crise. Les révisionnistes de la 3e Internationale accusèrent Marx d'avoir cédé à la thèse de Rodbertus, appelée "sous-consumériste", et ils en vinrent i répéter ces accusations contre Rosa Luxemburg.)

[5] Say était un économiste bourgeois français du début du 19e siècle qui, dans son apologie du capitalisme, insistait sur le fait que celui-ci n'avait aucun problème de marché puisqu'il "crée son propre marché ". Une telle théorie équivaut i poser le capitalisme comme un système éternel sans aucune possibilité de crise autre que des convulsions temporaires provoquées par "la mauvaise gestion" ou par des "disproportions entre les divers secteurs productifs ". Comme on le voit, les campagnes actuelles de la bourgeoisie sur la "reprise" n'ont rien d'original !

[6] Cité par Rosa Luxemburg dans son livre L'accumulation du capital, chapitre "Critique des critiques".

[7] . Idem.

[8] Cette technique de l'opportunisme a été, par la suite, reprise à son compte par le stalinisme et la social-démocratie, puis par les forces de gauche du capital (particulièrement les gauchistes), qui utilisent effrontément tel ou tel passage de Lénine, de Marx, etc., pour justifier des positions qui n'ont rien à voir avec ces derniers.

[9] Rosa Luxemburg, Op. cit.

[10] Il convient de préciser que, dans la polémique suscitée par le livre de Rosa Luxemburg, Pannekoek, qui n'était ni opportuniste ni révision­niste i cette époque, mais au contraire avec la Gauche de la 2e Internationale, a pris parti contre la thèse de Rosa Luxemburg.

[11] . Nous avons expliqué à de nombreuses reprises que Lénine, face au problème de la 1ère guerre mondiale, et en particulier dans son livre L'impérialisme stade suprême du capitalisme, défendait correctement la position révolutionnaire sur la crise historique du capitalisme (il l'appelait crise de décomposi­tion et de parasitisme du capital) et la nécessité de la révolution prolétarienne mondiale. C'est là l'essentiel, même s'il s'appuyait sur les théories erronées sur le capital financier et la "concentration du capital" de Hilferding qui, en particulier par ses épigones, a affaibli la cohérence de sa position contre l'impérialisme. Voir notre critique dans la Revue Internationale n° 19, "A propos de l'impérialisme".

[12] . Pour une critique de Boukharine, voir "Le véritable dépassement du capitalisme c'est l'élimination du salariat" dans la Revue Internationale n° 29 et 30.

[13] . "Marxisme et théories des crises" Revue Internationale n° 13.

[14] . "The Material Basis of Imperialist War, A Brief Reply to the ICC", Internationalist Communist Review, n° 13, p. 32-33.

[15] . Idem, p. 32.

[16] Le Capital, livre III, section 3, chapitre XV

[17] . Idem.

[18] . Idem.

[19] . Marx, Théories sur la plus-value

[20] . Idem.

[21] . Le Capital, Livre III, section 3, chapitre XIII. 1\.Le Capital, Livre III, section 3, Chap.XIV.

[22] Le Capital, Livre III, section 3, chapitre XIII. 1\.Le Capital, Livre III, section 3, Chap.XV.

[23] . Idem.

[24] . Le Manifeste Communiste.

[25] . Lettres de Marx et Engels à Nikolai

[26] . "A Brief Reply to the ICC ", p. 33.

[27] . Le Capital, Livre II, section 3, chapitre XX.

[28] . Rosa Luxemburg, L'Accumulation du capital, chap. "Critique des critiques ".

[29] . Idem.

[30] . Dans le Livre III, Marx souligne que "dire que les capitalistes peuvent échanger et consommer leurs marchandises rien qu'entre eux, c'est oublier complètement qu'il s'agit de valoriser le capital, pas de le consommer. " (section 3, chapitre XV).

[31] . Rosa Luxemburg, L'accumulation du Capital

[32] . Idem.

[33] . Idem.

[34] 2e Conférence Internationale des Groupes de la Gauche Communiste, Textes préparatoires, tome l,p. 7.

[35] . Marx : Contribution à la critique de l'économie politique, chapitre II.

[36] . Marx, Travail salarié et capital

[37] . Idem.

[38] . Lénine, Le développement du capitalisme en Russie

[39] . "A Brief Reply to the ICC", p. 33.

[40] . Voir la Revue Internationale n° 79 et 82

[41] . "Critique de Boukharine", 2e partie, Revue Internationale n° 30.

[42] . "Le capitalisme n'est pas un bel idéal mais une nécessité matérielle" VII, Revue Internationale a" 76.

[43] . "A Brief Reply to the ICC", p. 33.

[44] . Idem.

[45] . Voir la lre partie de cet article dans la Revue Internationale n° 82.

[46] . "A Brief Reply to the ICC", p. 35.

[47] . Idem.

[48] La plate-forme du CCI admet que des camarades défendent l'explication de la crise sur la base de la théorie de la baisse tendancielle du taux de profit.

[49] . "A Brief Reply to the ICC ", p. 31.

[50] 2ème Conférence des Groupes de la Gauche Communiste, Textes préparatoires. Vol. 1.

[51] . Marx, Contribution à la critique de l'économie politique.