REVOLUTION ALLEMANDE (II) : les débuts de la révolution

Dans la série Révolution Allemande

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Dans le dernier article de la Revue Interna­tionale, nous avons démontré que la riposte de la classe ouvrière se fit de plus en plus forte au fur et à mesure du développement de la 1re guerre mondiale. Début 1917 - après deux ans et demi de barbarie -, la classe ouvrière parvenait à développer au niveau international un rapport de forces permettant de soumettre de plus en plus la bourgeoisie à sa pression. En février 1917, les ouvriers de Russie se soulevaient et ren­versaient le tsar. Mais pour mettre un terme à la guerre ils durent déposer le gouverne­ment bourgeois et prendre le pouvoir en oc­tobre 1917. La Russie avait démontré que l'établissement de la paix était impossible sans le renversement de la classe dominante. La prise de pouvoir victorieuse devait con­naître un puissant retentissement dans la classe ouvrière des autres pays. Pour la première fois dans l'histoire, la classe ou­vrière était parvenue à s'emparer du pouvoir dans un pays. Cela devait être un fanal pour les ouvriers des autres pays, en particulier d'Autriche, de Hongrie, de toute l'Europe Centrale, mais principalement d'Allemagne.

Ainsi, dans ce pays, après la vague de pa­triotisme chauvin initiale, la classe ouvrière lutte de façon croissante contre la guerre. Aiguillonnée par le développement révolu­tionnaire en Russie et faisant suite à plu­sieurs mouvements avant-coureurs, une grève de masse éclate en avril 1917. En janvier 1918 environ un million d'ouvriers se jettent dans un nouveau mouvement de grève et fondent un conseil ouvrier à Berlin. Sous l'influence des événements de Russie la combativité sur les fronts militaires s'ef­frite de plus en plus au cours de l'été 1918. Les usines bouillonnent ; de plus en plus d'ouvriers s'assemblent dans les rues afin d'intensifier la riposte à la guerre. La classe dominante d'Allemagne, consciente du rayonnement de la révolution russe parmi les ouvriers, s'évertue - dans le but de sauver sa propre peau - à élever un rempart contre l'extension de la révolution.

Tirant la leçon des événements révolution­naires en Russie et confrontée à un excep­tionnel mouvement de luttes ouvrières, l'ar­mée contraint fin septembre le Kaiser à l'abdication et investit un nouveau gouver­nement. Mais la combativité de la classe ou­vrière reste sur sa lancée et l'agitation conti­nue sans trêve.

Le 28 octobre débute en Autriche, dans les provinces tchèques et slovaques comme à Budapest, une vague de grèves qui conduit au renversement de la monarchie. Partout apparaissent des conseils ouvriers et de sol­dats, à l'image des soviets russes.

En Allemagne, la classe dominante, mais aussi les révolutionnaires, se préparent dé­sormais à la phase déterminante des affron­tements. Les révolutionnaires préparent le soulèvement. Bien que la plupart des diri­geants spartakistes (Liebknecht, Luxemburg, Jogiches) se trouvent en prison et bien que, durant quelque temps, l'imprimerie illégale du parti se trouve paralysée par un coup de filet de la police, les révolutionnaires n'en continuent pas moins de préparer l'insurrec­tion autour du groupe Spartakus.

Début octobre les Spartakistes tiennent une conférence avec les Linksradikale de Brême et d'autres villes. Au cours de cette confé­rence on signale le début des affrontements révolutionnaires ouverts et un appel est adopté et largement diffusé à travers tout le pays ainsi que sur le front. Ses principales idées sont : les soldats ont commencé à se libérer de leur joug, l'armée s'effondre ; mais ce premier élan de la révolution trouve la contre-révolution à son poste. Les moyens de répression de la classe dominante faisant dé­faillance, la contre-révolution cherche à en­diguer le mouvement en accordant les pseu­do-droits « démocratiques ». Le parlemen­tarisme et le nouveau mode de scrutin ont pour but d'amener le prolétariat à continuer à supporter sa situation.

« Au cours de la discussion sur la situation internationale fut exprimé le fait que la ré­volution russe a apporté au mouvement en Allemagne un soutien moral essentiel. Les délégués décident de transmettre aux cama­rades de Russie l'expression de leur grati­tude, de leur solidarité et de leur sympathie fraternelle et promettent de confirmer cette solidarité non par des paroles, mais par des actions correspondant au modèle russe.

Il s'agit pour nous de soutenir par tous les moyens les mutineries des soldats, de passer à l'insurrection armée, d'élargir l'insurrec­tion armée à la lutte pour tout le pouvoir au profit des ouvriers et des soldats et d'assu­rer la victoire grâce aux grèves de masses des ouvriers. Voilà la tâche des tout pro­chains jours et semaines à venir. »

Dés le début de ces affrontements révolu­tionnaires, nous pouvons affirmer que les Spartakistes percent aussitôt à jour les ma­noeuvres politiques de la classe dominante. Ils mettent à nu le caractère mensonger de la démocratie et reconnaissent sans hésitation les pas indispensables à l'avancée du mou­vement : préparer l'insurrection c'est soutenir la classe ouvrière en Russie non seulement en paroles mais aussi en actes. Ils compren­nent que la solidarité de la classe ouvrière dans cette nouvelle situation ne peut se limi­ter à des déclarations mais nécessite que les ouvriers eux-mêmes entrent en lutte. Cette leçon constitue depuis lors un fil rouge dans l'histoire du mouvement ouvrier et de ses luttes.

La bourgeoisie elle aussi fourbit ses armes. Le 3 octobre 1918, elle dépose le Kaiser pour le remplacer par un nouveau prince, Max von Baden et fait entrer le SPD au gouvernement.

La direction du SPD (parti fondé au siècle précédent par la classe ouvrière elle-même) avait trahi en 1914 et avait exclu les inter­nationalistes regroupés autour des Spartakis­tes et des Linksradikale ainsi que les Cen­tristes. Le SPD ne recèle depuis lors plus aucune vie prolétarienne en son sein. Il sou­tient depuis le début de la guerre la politi­que impérialiste. Il va également agir contre le soulèvement révolutionnaire de la classe ouvrière.

Pour la première fois, la bourgeoisie appelle au gouvernement un parti issu de la classe ouvrière et récemment passé dans le camp du Capital afin d'assurer, dans cette situation révolutionnaire, la protection de l'Etat capi­taliste. Alors que de nombreux ouvriers en­tretiennent encore des illusions, les révolu­tionnaires comprennent immédiatement le rôle nouvellement échu à la social-démocra­tie. Rosa Luxemburg écrit en octobre 1918 : « Le socialisme de gouvernement, par son entrée au ministère, se pose en défenseur du capitalisme et barre le chemin à la révolu­tion prolétarienne montante. »

A partir de janvier 1918, lorsque le premier conseil ouvrier apparaît au cours des grèves de masse à Berlin, les « Délégués » révolu­tionnaires (Revolutionnäre Obleute) et les Spartakistes se rencontrent secrètement ré­gulièrement. Les « Délégués » révolution­naires sont très proches de l'USPD. Sur cette toile de fond d'accroissement de la comba­tivité, de désagrégation du front, de poussée des ouvriers pour passer à l'action, ils com­mencent fin octobre, au sein d'un comité d'action formé après la conférence mention­née ci-dessus, à discuter des plans concrets en vue d'une insurrection.

Le 23 octobre Liebknecht est libéré de pri­son. Plus de 20 000 ouvriers viennent le sa­luer à son arrivée à Berlin.

Après l'expulsion de Berlin des membres de l'ambassade russe par le gouvernement al­lemand sous l'insistance du SPD, après les rassemblements de soutien à la révolution russe organisés par les révolutionnaires, le comité d'action discute de la situation. Lieb­knecht insiste sur la nécessité de la grève générale et sur les manifestations de masse qui doivent s'armer dans la foulée. Lors de la réunion des « Délégués » du 2 novembre, il propose même la date du 5 avec les mots d'ordre de : « Paix immédiate et levée de l'état de siège, Allemagne république socia­liste, formation d'un gouvernement des con­seils ouvriers et de soldats. » (Drabkin, p. 104)

Les « Délégués » révolutionnaires qui pen­sent que la situation n'est pas mûre plaident pour une attente supplémentaire. Pendant ce temps les membres de l'USPD, dans les dif­férentes villes, attendent de nouvelles ins­tructions car personne ne veut entrer en ac­tion avant Berlin. La nouvelle d'un soulève­ment imminent se répand cependant dans d'autres villes du Reich.

Tout cela va être accéléré par les événe­ments de Kiel.

Alors que le 3 novembre la flotte de Kiel doit prendre la mer pour continuer la guerre, les marins se révoltent et se mutinent. Des conseils de soldats sont aussitôt créés, suivis dans le même élan par la formation de con­seils ouvriers. Le commandement de l'armée menace de bombarder la ville. Mais, après avoir compris qu'il ne materait pas la muti­nerie par la violence, il fait appel à son che­val de Troie : le dirigeant du SPD Noske. Celui-ci parvient après son arrivée sur les lieux à s'introduire frauduleusement dans le conseil ouvrier.

Mais ce mouvement des conseils ouvriers et de soldats a déjà lancé un signal à l'ensem­ble du prolétariat. Les conseils forment des délégations massives d'ouvriers et de soldats qui se rendent dans d'autres villes. D'énor­mes délégations sont envoyées à Hambourg, Brême, Flensburg, dans la Ruhr et même jusqu'à Cologne. Celles-ci s'adressent aux ouvriers réunis en assemblées et appellent à la formation de conseils ouvriers et de sol­dats. Des milliers d'ouvriers se déplacent ainsi des villes du nord de l'Allemagne jus­qu'à Berlin et dans d'autres villes en pro­vince. Nombre d'entre eux sont arrêtés par les soldats restés loyaux au gouvernement (plus de 1300 arrestations rien qu'à Berlin le 6 novembre) et enfermés dans les casernes - dans lesquelles ils poursuivent cependant leur agitation.

En une semaine des conseils ouvriers et de soldats surgissent dans les principales villes d'Allemagne et les ouvriers prennent eux-mêmes l'extension de leur mouvement en main. Ils n'abandonnent pas leur sort aux syndicats ou au parlement. Ils ne combattent plus par branches, isolés les uns des autres, avec des revendications de secteur spécifi­ques ; au contraire, dans chaque ville, ils s'unissent et formulent des revendications communes. Ils agissent par eux-mêmes et recherchent l'union des ouvriers des autres villes ! ([1])

Moins de deux ans après leurs frères de Russie, les ouvriers allemands donnent un exemple clair de leur capacité à diriger eux-mêmes leur lutte. Jusqu'au 8 novembre, dans presque toutes les villes - à l'exception de Berlin - des conseils d'ouvriers et de soldats sont mis sur pieds.

Le 8 novembre des « hommes de confiance » du SPD rapportent : « Il est impossible d'ar­rêter le mouvement révolutionnaire ; si le SPD voulait s'opposer au mouvement, il se­rait tout simplement renversé par le flot. »

Lorsque les premières nouvelles de Kiel ar­rivent à Berlin le 4 novembre, Liebknecht propose au Comité exécutif l'insurrection pour le 8 novembre. Alors que le mouve­ment s'étend spontanément dans tout le pays, il apparaît évident que le soulèvement à Berlin (siège du gouvernement) exige de la part de la classe ouvrière une démarche or­ganisée, clairement orientée vers un objec­tif : celui de rassembler l'ensemble de ses forces. Mais le Comité exécutif continue à hésiter. Ce n'est qu'après l'arrestation de deux de ses membres en possession du pro­jet d'insurrection qu'on se décide à passer à l'action le lendemain. Les Spartakistes pu­blient le 8 novembre 1918 l'appel suivant :

« Maintenant que l'heure d'agir est arrivée, il ne doit plus y avoir d'hésitation. Les mê­mes "socialistes" qui ont accompli quatre années durant leur rôle de souteneur au service du gouvernement (...) mettent au­jourd'hui tout en oeuvre afin d'affaiblir Vo­tre lutte et miner le mouvement.

Ouvriers et soldats ! Ce que Vos camarades ont réussi à accomplir à Kiel, Hambourg, Brême, Lübeck, Rostock, Flensburg, Hano­vre, Magdebourg, Brunswick, Munich et Stuttgart, Vous devez aussi réussir à l'ac­complir. Car de ce que Vous remporterez de haute lutte, de la ténacité et du succès de Votre lutte, dépend la victoire de Vos frères là-bas et dépend la victoire du prolétariat du monde entier. Soldats ! Agissez comme Vos camarades de la flotte, unissez-vous à Vos frères en tenue de travail. Ne Vous lais­sez pas utiliser contre Vos frères, n'obéissez pas aux ordres des officiers, ne tirez pas sur les combattants de la Liberté. Ouvriers et soldats ! Les objectifs prochains de Votre lutte doivent être :

1) La libération de tous les prisonniers ci­vils et militaires.

2) L'abolition de tous les Etats et la sup­pression de toutes les dynasties.

3) L'élection de conseils ouvriers et de sol­dats, l'élection de délégués dans toutes les usines et les unités de la troupe.

4) L'établissement immédiat de relations avec les autres conseils ouvriers et de soldats allemands.

5) La prise en charge du gouvernement par les commissaires des conseils ouvriers et de soldats.

6) La liaison immédiate avec le prolétariat international et tout spécialement avec la République Ouvrière russe.

Vive la République socialiste !

Vive l'Internationale ! »

Le groupe « Internationale » (Groupe Spar­takus), le 8 novembre.

Les événements du 9 novembre

Aux premières heures du matin du 9 no­vembre le soulèvement révolutionnaire commence à Berlin.

« Ouvriers, soldats, camarades !

L'heure de la décision est là ! Il s'agit d'être à la hauteur de la tâche historique...

Nous exigeons non pas l'abdication d'un seul homme mais la république !

La république socialiste et toute ses consé­quences. En avant pour la lutte pour la paix, la liberté et la pain.

Sortez des usines ! Sortez des casernes ! Tendez Vous les mains ! Vive la république socialiste. » (Tract spartakiste)

Des centaines de milliers d'ouvriers répon­dent à l'appel du groupe Spartakus et du Comité exécutif, cessent le travail et affluent en de gigantesques cortèges de manifesta­tions vers le centre de la ville. A leur tête marchent des groupes d'ouvriers armés. La grande majorité des troupes s'unit aux ou­vriers manifestants et fraternise avec eux. A midi Berlin se trouve aux mains des ouvriers et des soldats révolutionnaires. Les lieux importants sont occupés par les ouvriers. Une colonne de manifestants, ouvriers et soldats, se rend devant la demeure des Ho­henzollern. Liebknecht y prend la parole :

« La domination du capitalisme qui a trans­formé l'Europe en cimetière est désormais brisée. (...) Ce n'est pas parce que le passé est mort que nous devons croire que notre tâche est terminée. Il nous faut tendre toutes nos forces pour construire le gouvernement des ouvriers et des soldats (...). Nous ten­dons la mains (aux ouvriers du monde en­tier) et les invitons à achever la révolution mondiale (...). Je proclame la libre républi­que socialiste d'Allemagne. » (Liebknecht, le 9 novembre)

De plus, il met en garde les ouvriers afin qu'ils ne se contentent pas de ce qui est at­teint et il les appelle à la prise du pouvoir et à l'unification internationale de la classe ou­vrière.

Le 9 novembre, l'ancien régime n'utilise pas la force pour se défendre. Cependant si cela se produit ainsi c'est non pas parce qu'il hésite à verser le sang (il a des millions de morts sur la conscience) mais parce que la révolution lui a désorganisé l'armée en lui retirant un grand nombre de soldats qui au­raient pu tirer sur le peuple. Tout comme en Russie, en février 1917, lorsque les soldats se sont rangés du côté des ouvriers en lutte, la réaction des soldats allemands est un facteur important dans le rapport de force. Mais ce n'est que par l'auto-organisation, la sortie des usines et « l'occupation de la rue », par l'unification massive de la classe ouvrière, que la question nodale des prolé­taires en uniforme pouvait se résoudre. En réussissant à les convaincre de la nécessité de la fraternisation, les ouvriers montrent que ce sont eux qui détiennent le rôle diri­geant !

L'après-midi du 9 novembre des milliers de délégués se réunissent au Cirque Busch. R. Müller, l'un des principaux dirigeants des « Délégués » révolutionnaires lance un ap­pel pour que : « le 10 novembre soit organi­sée dans toutes les usines et dans toutes les unités des troupes de Berlin l'élection de conseils ouvriers et de soldats. Les conseils élus devant tenir une assemblée au Cirque Busch à 17 heures pour élire le gouverne­ment provisoire. Les usines doivent élire un membre au conseil ouvrier pour 1000 ou­vriers et ouvrières, de même tous les soldats doivent élire un membre au conseil de sol­dats par bataillon. Les usines plus petites (de moins de 500 employés) doivent élire chacune un délégué. L'assemblée insiste sur la nomination par l'assemblée des conseils d'un organe de pouvoir. »

Les ouvriers effectuent ainsi les premiers pas pour créer une situation de double pou­voir. Parviendront-ils à aller aussi loin que leurs frères de classe de Russie ?

Les Spartakistes, pour leur part, soutiennent que la pression et les initiatives provenant des conseils locaux doivent être renforcées. La démocratie vivante de la classe ouvrière, la participation active des ouvriers, les as­semblées générales dans les usines, la dési­gnation de délégués responsables devant el­les et révocables, voilà ce que doit être la pratique de la classe ouvrière !

Les ouvriers et les soldats révolutionnaires occupent le soir du 9 novembre l'imprimerie du Berliner-Lokal-Anzeiger et impriment le premier numéro du journal Die rote Fahne qui, immédiatement, met en garde : « Il n'y a aucune communauté d'intérêt avec ceux qui vous ont trahi quatre années durant. A bas le capitalisme et ses agents ! Vive la ré­volution ! Vive l'Internationale ! »

La question de la prise
du pouvoir par la classe ouvrière :
la bourgeoisie l'arme au pied

Le premier conseil ouvrier et de soldats de Berlin (surnommé l'Exécutif) se considère rapidement comme organe de pouvoir. Dans sa première proclamation du 11 novembre, il se proclame instance suprême de contrôle de toutes les administrations publiques des communes, des Länder et du Reich ainsi que de l'administration militaire.

Mais la classe dominante ne cède pas de plein gré le terrain à la classe ouvrière. Au contraire, elle va opposer la résistance la plus acharnée.

En effet, tandis que Liebknecht proclame la république socialiste devant la demeure des Hohenzollern, le prince Max von Baden abdique et confie les affaires gouvernemen­tales à Ebert nommé chancelier. Le SPD proclame la « libre république d'Allema­gne ».

Ainsi, officiellement le SPD prend en charge les affaires gouvernementales et appelle aussitôt « au calme et à l'ordre » en annon­çant la tenue de prochaines « élections li­bres » ; il se rend compte qu'il ne peut s'op­poser au mouvement qu'en le sapant de l'in­térieur.

Il proclame son propre conseil ouvrier et de soldats composé uniquement de fonctionnai­res du SPD et à qui personne n'a conféré au­cune sorte de légitimité.

Après cela, le SPD déclare que le mouve­ment est dirigé en commun par lui et l'USPD.

Cette tactique d'investir le mouvement et de le détruire de l'intérieur a, depuis lors, tou­jours été réutilisée par les gauchistes avec leurs comités de grève bidons, auto-procla­més, et leurs coordinations.

La social-démocratie et ses successeurs, les groupes de l'extrême gauche capitaliste, sont des spécialistes pour se placer à la tête du mouvement et faire en sorte d'apparaître comme s'ils en sont les représentants légiti­mes.

Alors qu'il cherche à couper l'herbe sous le pied de l'Exécutif en agissant directement en son sein, le SPD annonce la formation d'un gouvernement commun avec l'USPD. Celui-ci accepte alors qu'en revanche les Sparta­kistes (qui en sont encore membres à ce moment-là) repoussent cette offre. Si aux yeux de la grande majorité des ouvriers la différence entre l'USPD et les Spartakistes est peu nette, ces derniers ont cependant une attitude claire vis-à-vis de la formation du gouvernement. Ils sentent le piège et com­prennent qu'on ne s'assoit pas dans la même barque que l'ennemi de classe.

Le meilleur moyen pour combattre les illu­sions des ouvriers sur les partis de gauche n'est pas, comme le répètent aujourd'hui sans cesse les trotskistes et autres gauchistes, de les porter au gouvernement pour que se dé­chire le voile de leurs mensonges. Pour dé­velopper la conscience de classe, c'est la démarcation de classe la plus claire et la plus stricte qui est indispensable et rien d'autre.

Le soir du 9 novembre, le SPD et la direc­tion de l'USPD se font proclamer commis­saires du peuple et gouvernement investi par le Conseil Exécutif.

Le SPD a fait la démonstration de toute son adresse. Il peut maintenant agir contre la classe ouvrière aussi bien depuis les bancs du gouvernement qu'au nom de l'Exécutif des conseils. Ebert est en même temps chan­celier du Reich et commissaire du peuple élu par l'Exécutif des conseils ; il peut ainsi donner l'apparence d'être du côté de la révo­lution. Le SPD avait déjà la confiance de la bourgeoisie mais en parvenant à capter celle des ouvriers avec autant d'adresse il montre ses capacités de manoeuvres et de mystifi­cation. C'est aussi une leçon, pour la classe ouvrière, sur la manière trompeuse dont les forces de la gauche du Capital peuvent agir.

Examinons de plus près la manière d'agir du SPD notamment lors de l'assemblée du con­seil ouvrier et de soldats du 10 novembre où environ 3 000 délégués sont présents. Aucun contrôle des mandats n'est effectué et de ce fait les représentants des soldats se retrou­vent en majorité.

Ebert prend la parole en premier. D'après lui, « le vieux différend fratricide » aurait pris fin, le SPD et l'USPD ayant formé un gouvernement commun, il s'agirait mainte­nant « d'entreprendre en commun le déve­loppement de l'économie sur la base des principes du socialisme. Vive l'unité de la classe ouvrière allemande et des soldats al­lemands. » Au nom de l'USPD Haase célè­bre « l'unité retrouvée » : « Nous voulons consolider les conquêtes de la grande révo­lution socialiste. Le gouvernement sera un gouvernement socialiste. »

« Ceux qui hier encore travaillaient contre la révolution, ne sont maintenant plus con­tre elle. » (E. Barth, le 10 novembre 1918) « Tout doit être fait pour que la contre-révolution ne se soulève pas. »

Ainsi, alors que le SPD emploie tous les moyens pour mystifier la classe ouvrière, l'USPD contribue à servir de couverture à ses manoeuvres. Les Spartakistes se rendant compte du péril, Liebknecht déclare au cours de cette assemblée :

« Je dois verser de l'eau dans le vin de votre enthousiasme. La contre-révolution est déjà en marche, elle est déjà en action... Je vous le dis : les ennemis vous entourent ! (Il énumère les intentions contre-révolutionnai­res de la social-démocratie) Je sais combien vous est désagréable ce dérangement, mais même si vous me fusillez, j'exprimerai ce que je tiens pour indispensable de dire. »

Les Spartakistes mettent ainsi en garde con­tre l'ennemi de classe qui est présent et in­sistent sur la nécessité de renverser le sys­tème. Pour eux l'enjeu n'est pas un change­ment de personnes mais le dépassement du système lui-même.

A l'inverse, le SPD, avec l'USPD à sa re­morque, agit pour que le système reste en place faisant croire qu'avec un changement de dirigeants et l'investiture d'un nouveau gouvernement la classe ouvrière a remporté la victoire.

Là aussi le SPD donne une leçon aux défen­seurs du Capital par la manière de détourner la colère sur des personnalités dirigeantes pour éviter que ne soit porté atteinte au sys­tème dans son ensemble. Cette manière d'agir a constamment été mise en pratique par la suite. ([2])

Le SPD enfonce le clou dans son journal du 10 novembre où il écrit sous le titre « L'unité et non la lutte fratricide » :

« Depuis hier le monde du travail a le sen­timent de faire flamboyer la nécessité de l'unité interne. De pratiquement toutes les villes, de tous les Länder, de tous les Etats de la fédération nous entendons que le vieux Parti et les Indépendants se sont à nouveau retrouvés le jour de la révolution et se sont réunifiés dans l'ancien Parti. (...) L'oeuvre de réconciliation ne doit pas faillir à cause de quelques aigris dont le caractère ne se­rait pas suffisamment fort pour dépasser les vieilles rancoeurs et les oublier. Le lende­main d'un tel triomphe magnifique (sur l'ancien régime) doit-on offrir au monde le spectacle du déchirement mutuel du monde du travail dans une absurde lutte fratri­cide ? » (Vorwærts, 10 novembre 1918)

Les deux armes du capital pour assumer le sabotage politique

A partir de là le SPD met en campagne tout un arsenal d'armes contre la classe ouvrière. A côté de « l'appel à l'unité », il injecte surtout le poison de la démocratie bour­geoise. Selon lui, l'introduction du « suffrage universel, égal, direct et secret pour tous les hommes et femmes d'âge adulte fut à la fois présenté comme la plus importante conquête politique de la révolu­tion et comme le moyen de transformer l'or­dre de la société capitaliste vers le socia­lisme suivant la volonté du peuple selon un plan méthodique. » Ainsi, avec la proclama­tion de la république et du fait que des mi­nistres SPD soient au pouvoir, il fait croire que le but est atteint et avec l'abdication du Kaiser et la nomination d'Ebert à la chancel­lerie que le libre Etat Populaire est créé. En réalité ce n'est qu'un anachronisme de peu d'importance qui vient d'être éliminé en Al­lemagne car la bourgeoisie est depuis long­temps la classe politiquement dominante ; à la tête de l'Etat se trouve désormais non plus un monarque mais un bourgeois. Cela ne change pas grand chose... Aussi il est clair que l'appel à des élections démocratiques est directement dirigé contre les conseils ou­vriers. De plus, c'est avec une propagande idéologique intensive, fallacieuse et crimi­nelle que le SPD bombarde la classe ou­vrière :

« Qui veut le pain, doit vouloir la paix. Qui veut la paix, doit vouloir la Constituante, la représentation librement élue de l'ensemble du peuple allemand. Qui contrecarre la Constituante ou bien tergiverse, vous ôte la paix, la liberté et le pain, vous dérobe les fruits immédiats de la victoire de la révolu­tion : c'est un contre-révolutionnaire. »

« La socialisation aura lieu et devra avoir lieu (...) de par la volonté du peuple du tra­vail qui, fondamentalement, veut abolir cette économie animée par l'aspiration des parti­culiers au profit. Mais cela sera mille fois plus facile à imposer si c'est la Constituante qui le décrète, que si c'est la dictature d'un quelconque comité révolutionnaire qui l'or­donne (...). »

« L'appel à la Constituante est l'appel au socialisme créateur, constructeur, à ce so­cialisme qui augmente le bien-être du peu­ple, qui élève le bonheur et la liberté du peuple et pour lequel seul il vaut de lutter. »

« L'unité allemande exige l'Assemblée Na­tionale. Ce n'est que sous sa protection que pourra se développer la nouvelle culture allemande, qui a constamment formé le but et le coeur de notre volonté nationale. »

« Les conquêtes de la révolution sont si fer­mement ancrées dans la volonté de tout le peuple, que seuls les poltrons peuvent avoir des cauchemars à cause de la contre-révo­lution. » (Tract du SPD)

Si nous citons aussi exhaustivement le SPD, ce n'est que pour mieux se faire une réelle idée des arguties et de la ruse qu'utilise la gauche du Capital.

Nous avons ici encore une caractéristique classique de l'action de la bourgeoisie contre la lutte de classe dans les pays hautement industrialisés : lorsque le prolétariat ex­prime sa force et aspire à son unification, ce sont toujours les forces de gauche qui inter­viennent avec la plus adroite des démago­gies. Ce sont elles qui prétendent agir au nom des ouvriers et cherchent à saboter les luttes de l'intérieur empêchant le mouve­ment de franchir les étapes décisives.

La classe ouvrière révolutionnaire en Alle­magne trouve face à elle un adversaire in­comparablement plus fort que celui que les ouvriers russes ont affronté. Pour la tromper le SPD est amené à adopter un langage radi­cal dans le sens supposé des intérêts de la révolution et se place ainsi à la tête du mou­vement, alors qu'il est, en réalité, le princi­pal représentant de l'Etat bourgeois. Il n'agit pas contre la classe ouvrière en tant que parti extérieur à l'Etat, mais comme fer de lance de celui-ci.

Les premiers jours de l'affrontement révolu­tionnaire montrent déjà à l'époque le carac­tère général de la lutte de classe dans les pays hautement industrialisés : une bour­geoisie rompue à toutes les ruses s'affrontant à une classe ouvrière forte. Il serait illusoire de penser que la victoire puisse facilement revenir à la classe ouvrière.

Comme nous le verrons plus tard, les syndi­cats, de leur côté, agissent comme second pilier du Capital et collaborent avec les pa­trons immédiatement après le déclenche­ment du mouvement. Après avoir organisé durant le conflit la production de guerre, ils doivent intervenir avec le SPD pour défaire le mouvement. Quelques concessions sont faites, parmi lesquelles la journée de huit heures, afin d'empêcher la radicalisation ul­térieure de la classe ouvrière.

Mais, même le sabotage politique, le travail de sape de la conscience de la classe ou­vrière par le SPD ne suffit pas : simultané­ment ce parti traître scelle un accord avec l'armée pour une action militaire.

La répression

Le commandant en chef de l'armée, le géné­ral Groener, qui au cours de la guerre avait collaboré quotidiennement avec le SPD et les syndicats, en tant que responsable des projets d'armements, explique :

« Nous nous sommes alliés pour combattre le Bolchevisme. La restauration de la mo­narchie était impossible. (...) J'avais con­seillé au Feldmarschall de ne pas combattre la révolution par les armes, parce qu'il était à craindre que compte tenu de l'état des troupes un tel moyen irait à l'échec. Je lui ai proposé que le haut commandement mili­taire s'allie avec le SPD vu qu'il n'y avait aucun parti disposant de suffisamment d'in­fluence dans le peuple, et parmi les masses pour reconstruire une force gouvernemen­tale avec le commandement militaire. Les partis de droite avaient complètement dis­paru et il était exclu de travailler avec les extrémistes radicaux. Il s'agissait en pre­mier lieu d'arracher le pouvoir des mains des conseils ouvriers et de soldats de Berlin. Dans ce but une entreprise fut prévue. Dix divisions devaient entrer dans Berlin. Ebert était d'accord. (...) Nous avons élaboré un programme qui prévoyait, après l'entrée des troupes, le nettoyage de Berlin et le désar­mement des Spartakistes. Cela fut aussi convenu avec Ebert, auquel je suis particu­lièrement reconnaissant pour son amour ab­solu de la patrie. (...) Cette alliance fut scellée contre le danger bolchevik et le sys­tème des conseils. » (octobre-novembre 1925, Zeugenaussage)

Dans ce but, Groener, Ebert et consorts sont chaque jour en liaison téléphonique entre 23 heures et une heure du matin sur des lignes secrètes et se rencontrent pour se concerter sur la situation.

Contrairement à la Russie où, en octobre, le pouvoir tomba aux mains des ouvriers qua­siment sans une goutte de sang, la bour­geoisie en Allemagne s'apprête immédiate­ment, à côté du sabotage politique, à déclen­cher la guerre civile. Dés le premier jour, elle réunit tous les moyens nécessaires à la répression militaire.

L'intervention
des révolutionnaires

Pour évaluer l'intervention des révolution­naires nous devons examiner leur capacité à analyser correctement le mouvement de la classe, l'évolution du rapport de forces, ce « qui a été atteint », et leur capacité à don­ner les perspectives les plus claires. Que di­sent les Spartakistes ?

« La révolution est commencée. L'heure n'est ni à la jubilation devant ce qui est ac­compli, ni au triomphe devant l'ennemi abattu, mais à la plus sévère autocritique et au rassemblement de fer des énergies afin de poursuivre le travail entamé. Car ce qui est accompli est minime et l'ennemi N'EST PAS vaincu. Qu'est-ce qui est atteint ? La mo­narchie a été balayée, le pouvoir gouverne­mental suprême est passé dans les mains des représentants des ouvriers et des soldats. Mais la monarchie n'a jamais été le vérita­ble ennemi, elle n'était que la façade, que l'enseigne de l'impérialisme. (...) Rien moins que l'abolition de la domination du Capital, la réalisation de l'ordre de la société socia­liste constituent l'objectif historique de l'actuelle révolution. C'est une tâche consi­dérable qui ne s'accomplit pas en un tour de main à l'aide de quelques décrets venus d'en haut mais qui ne peut être menée heureuse­ment à son terme à travers toutes les tempê­tes que par l'action propre et consciente de la masse des travailleurs des villes et des campagnes, et grâce à la maturité spiri­tuelle la plus élevée et à l'idéalisme inépui­sable des masses populaires.

- Tout le pouvoir dans les mains des con­seils ouvriers et de soldats, sauvegarde de l'oeuvre révolutionnaire contre ses enne­mis aux aguets : telle est l'orientation de toutes les mesures du gouvernement révo­lutionnaire.

- Le développement et la réélection des con­seils locaux d'ouvriers et de soldats pour que le premier geste impulsif et chaotique de leur surgissement puisse être remplacé par le processus conscient d'auto-compré­hension des buts, des tâches et de la mar­che de la révolution ;

- Le rassemblement permanent de ces repré­sentants des masses et transfert du pouvoir politique effectif du petit comité du comité exécutif (Vollzugsrat) à la base plus large du conseil ouvrier et de soldats ;

- La convocation dans les plus brefs délais du parlement des ouvriers et des soldats afin que les prolétaires de toute l'Allema­gne se constituent en classe, en pouvoir politique compact et se mettent derrière l'oeuvre de la révolution pour en former le rempart et la force de frappe ;

- L'organisation sans retard, non pas des "paysans", mais des prolétaires de la campagne et des petits paysans, qui jus­qu'alors se trouvent encore en dehors de la révolution ;

- La formation d'une Garde Rouge proléta­rienne pour la protection permanente de la révolution et d'une Milice Ouvrière pour que l'ensemble du prolétariat soit en permanence vigilant ;

- La suppression des organes de l'état poli­cier absolutiste et militaire de l'adminis­tration, de la justice et de l'armée, (...)

- La convocation immédiate d'un congrès ouvrier mondial en Allemagne pour indi­quer nettement et clairement le caractère socialiste et international. L'Internatio­nale, la révolution mondiale du prolétariat sont les seuls points d'ancrage du futur de la révolution allemande. »

(R. Luxemburg, « Le début », Die Rote Fahne, 18 novembre 1918)

Destruction des positions du pouvoir politi­que de la contre-révolution, érection et con­solidation du pouvoir prolétarien, voilà quelles sont les deux tâches que les Sparta­kistes mettent au premier plan avec une re­marquable clarté.

« Le bilan de la première semaine de la ré­volution est que dans l'Etat des Hohenzol­lern rien n'a été fondamentalement changé, le conseil ouvrier et de soldats fonctionne comme représentant du gouvernement im­périaliste qui a fait banqueroute. Tous ses faits et gestes sont inspirés par la peur de la masse des ouvriers. (...)

L'état réactionnaire du monde civilisé ne se transformera pas en état populaire révolu­tionnaire en 24 heures. Des soldats qui, hier encore, se faisaient les gendarmes de la réaction et assassinaient des prolétaires ré­volutionnaires en Finlande, en Russie, en Ukraine, dans les pays baltes et des ouvriers qui ont laissé faire cela tranquillement ne sont pas devenus en 24 heures les porteurs conscients des buts du socialisme. » (18 no­vembre)

L'analyse des Spartakistes affirmant qu'il ne s'agit pas d'une révolution bourgeoise mais de la contre-révolution bourgeoise déjà en marche, leur capacité à analyser la situation avec clairvoyance et selon une vue d'en­semble, concrétisent le caractère indispen­sable, pour le mouvement de la classe, de ses organisations politiques révolutionnai­res.

Les conseils ouvriers,
fer de lance de la révolution

Comme nous l'avons décrit plus haut, dans les grandes villes, pendant les premiers jours de novembre, des conseils ouvriers et de soldats ont été formés partout. Même si les conseils surgissent « spontanément », leur apparition n'est nullement une surprise pour les révolutionnaires. Ils sont déjà appa­rus en Russie, de même qu'en Autriche et en Hongrie. Comme le disait l'Internationale Communiste par la voix de Lénine en mars 1919 : « Cette forme, c'est le régime des so­viets avec la dictature du prolétariat. La dictature du prolétariat : ces mots étaient du "latin" pour les masses jusqu'à nos jours. Maintenant, grâce au système des soviets, ce latin est traduit dans toutes les langues mo­dernes ; la forme pratique de la dictature est trouvée par les masses ouvrières. » (Discours d'ouverture au premier congrès de l'Internationale Communiste)

L'apparition des conseils ouvriers reflète la volonté de la classe ouvrière de prendre en main son destin. Les conseils ouvriers peu­vent seulement apparaître lorsque dans l'en­semble de la classe il y a une activité mas­sive et qu'un développement profond de la conscience de classe se soit mis en marche. C'est pourquoi les conseils ne sont que le fer de lance d'un mouvement profond et global de la classe, et ils sont fortement dépendants des activités de l'ensemble de la classe. Si la classe affaiblit ses activités dans les usines, si la combativité se tasse et la conscience re­cule dans la classe, cela se répercute sur la vie même des conseils. Ils sont le moyen de centraliser les luttes de la classe et ils sont le levier par lequel la classe réclame et im­pose le pouvoir dans la société.

Dans beaucoup de villes les conseils ou­vriers commencent, en effet, à prendre des mesures pour s'opposer à l'Etat bourgeois. Dés le début de l'existence des conseils, les ouvriers tentent de paralyser l'appareil d'Etat bourgeois, de prendre leurs propres déci­sions à la place du gouvernement bourgeois et de les mettre en pratique. C'est le début de la période de double pouvoir, comme en Russie après la révolution de février. Ce phénomène apparaît partout mais il est le plus visible à Berlin où siège le gouverne­ment.

Le sabotage de la bourgeoisie

Parce que les conseils ouvriers sont le levier de la centralisation de la lutte ouvrière, parce que toutes les initiatives des masses ouvrières convergent en leur sein, il est vital pour la classe de maintenir son contrôle sur eux.

En Allemagne la classe capitaliste utilise un véritable cheval de Troie contre les conseils grâce au SPD. Celui-ci, qui a été jusqu'en 1914 un parti ouvrier, les combat, les sabote de l'intérieur et les détourne de leur objectif au nom de la classe ouvrière.

Déjà au niveau de leur composition, il uti­lise toutes les ruses pour y faire introduire ses délégués. Le Conseil Exécutif de Berlin au début est composé de six représentants respectivement du SPD et de l'USPD et de douze délégués des soldats. Cependant, à Berlin, le SPD réussit - sous prétexte d'une nécessaire parité de voix et de la nécessaire unité de la classe ouvrière - à faire pénétrer un nombre important de ses hommes dans le Conseil Exécutif sans que la décision soit prise par une quelconque assemblée ou­vrière. Grâce à cette tactique d'insistance sur la « parité (des voix) entre les partis » le SPD reçoit plus de délégués qu'il n'a d'in­fluence réelle dans la classe. En province les choses ne sont pas très différentes : pour quelques 40 grandes villes, quasiment trente conseils ouvriers et de soldats se retrouvent sous l'influence dominante des dirigeants du SPD et de l'USPD. Ce n'est que dans les villes où les Spartakistes ont une plus grande influence que les conseils ouvriers s'engagent dans une voie radicale.

En ce qui concerne les tâches des conseils, le SPD essaie de les stériliser. Alors que les conseils de par leur nature tendent à agir comme contre-pouvoir face au pouvoir de l'Etat bourgeois, voire même à le détruire, le SPD s'arrange pour affaiblir et assujettir ces organes de la classe à l'Etat bourgeois. Il le fait en propageant l'idée que les conseils doivent se concevoir comme des organes transitoires jusqu'à la tenue des élections pour l'assemblée nationale, mais aussi, pour leur faire perdre leur caractère de classe, qu'ils doivent s'ouvrir à toute la population, à toutes les couches du peuple. Dans beau­coup de villes le SPD crée des « comités de salut public » qui incluent toutes les parties de la population -des paysans aux petits commerçants jusqu'aux ouvriers- ayant les mêmes droits dans ces organismes.

Alors que les Spartakistes poussent dès le début à la formation de Gardes Rouges pour pouvoir imposer si nécessaire par la force les mesures prises, le SPD torpille cette ini­tiative dans les conseils de soldats en disant que cela « exprime une méfiance vis à vis des soldats ».

Dans le Conseil Exécutif de Berlin il y a constamment des confrontations sur les me­sures et la direction à prendre. Bien que l'on ne puisse pas dire que tous les délégués ou­vriers aient une clarté et une détermination suffisante sur toutes les questions, le SPD fait tout pour saper l'autorité du conseil de l'intérieur comme de l'extérieur.

C'est ainsi que :

- dès que le Conseil Exécutif donne des ins­tructions, le Conseil des Commissaires du Peuple (dirigé par le SPD) en impose d'autres ;

- l'Exécutif ne possédera jamais sa propre presse et devra aller mendier de la place dans la presse bourgeoise pour la publica­tion de ses résolutions. Les délégués du SPD ont tout fait pour qu'il en soit ainsi ;

- lorsqu'en novembre et décembre des grèves éclatent dans les usines de Berlin, le Comité Exécutif, sous l'influence du SPD, prend position contre elles, bien qu'elles expriment la force de la classe ouvrière et qu'elles auraient pu permettre de corriger des erreurs du Comité Exécutif ;

- finalement le SPD -en tant que force diri­geante du gouvernement bourgeois- utilise la menace des Alliés, soi-disant prêts à intervenir militairement et à occuper l'Al­lemagne pour empêcher sa « bolchévisation », pour faire hésiter les ouvriers et freiner le mouvement. Ainsi, par exemple, il fait croire que, si les con­seils ouvriers vont trop loin, les USA vont cesser toute livraison de produits alimen­taires à la population affamée.

Que ce soit à travers la menace directe de l'extérieur ou par le sabotage de l'intérieur, le SPD utilise tous les moyens contre la classe ouvrière en mouvement.

Dès le départ, il s'évertue à isoler les con­seils de leur base dans les usines.

Ceux-ci se composent, dans chaque entre­prise, de délégués élus par les assemblées générales et qui sont responsables devant celles-ci. Si les ouvriers perdent ou aban­donnent leur pouvoir de décision dans les assemblées générales, si les conseils se dé­tachent de leur « racines », de leur « base » dans les entreprises ils sont eux-mêmes af­faiblis et deviendront inévitablement les victimes de la contre-offensive de la bour­geoisie. C'est pourquoi dés le départ le SPD pousse à ce que leur composition se fasse sur la base d'une répartition proportionnelle des sièges entre les partis politiques. L'éli­gibilité et la révocabilité des délégués par les assemblées n'est pas un principe formel de la démocratie ouvrière, mais le levier, le « volant » avec lequel le prolétariat peut - en partant de sa plus petite cellule de vie - diriger et contrôler sa lutte. L'expérience en Russie avait déjà montré combien est essen­tielle l'activité des comités d'usines. Si les conseils ouvriers n'ont plus à rendre des comptes devant la classe, devant les assem­blées qui les ont élus, si la classe n'est pas capable d'exercer son contrôle sur eux cela signifie que son mouvement est affaibli, que le pouvoir lui échappe.

Déjà en Russie, Lénine l'avait clairement mis en évidence :

« Pour contrôler, il faut détenir le pouvoir. (...) Si je mets au premier plan le contrôle, en masquant cette condition fondamentale, je dis une contre-vérité et je fais le jeu des capitalistes et des impérialistes. (...) Sans pouvoir, le contrôle est une phrase petite-bourgeoise creuse qui entrave la marche et la développement de la révolution. »

(Conférence d'avril, Rapport sur la situation actuelle, 7 mai, Oeuvres complètes, tome 24, p. 230)

Alors qu'en Russie, dès les premières se­maines, les conseils qui s'appuyaient sur les ouvriers et les soldats disposaient d'un réel pouvoir, l'Exécutif des conseils de Berlin, lui, en est dépossédé. Rosa Luxemburg le constate avec justesse :

« L'Exécutif des conseils unis de Russie est - quoi que l'on puisse écrire contre lui - assu­rément une tout autre chose que l'exécutif de Berlin. L'un est la tête et le cerveau d'une puissante organisation prolétarienne révo­lutionnaire, l'autre est la cinquième roue du carrosse d'une clique gouvernementale crypto-capitaliste ; l'un est la source inépui­sable de la toute-puissance prolétarienne, l'autre est sans force et sans orientation ; l'un est l'esprit vivant de la révolution, l'au­tre est son sarcophage. » (R. Luxemburg, 12 décembre 1918)

Le Congrès national des conseils

Le 23 novembre l'Exécutif de Berlin appelle à la tenue d'un congrès national des conseils à Berlin pour le 16 décembre. Cette initia­tive, censée réunir toutes les forces de la classe ouvrière, va en réalité être utilisée contre elle. Le SPD impose que, dans les différentes régions du Reich, soit élu un « délégué ouvrier » pour 200 000 habitants et un représentant des soldats pour 100 000 soldats, moyen par lequel la représentation des ouvriers est amoindrie alors que celle des soldats est largement majorée. Au lieu d'être un reflet de la force et de l'activité de la classe dans les usines, ce congrès natio­nal, sous l'impulsion du SPD, va échapper à l'initiative ouvrière.

De plus, selon les mêmes saboteurs, ne doi­vent être désignés « délégués ouvriers » que les « travailleurs manuels et intellectuels ». Ainsi tous les fonctionnaires du SPD et des syndicats sont présentés avec la « mention de leur profession » ; par contre les mem­bres de la Ligue Spartakus, qui apparaissent ouvertement, sont exclus. En utilisant toutes les ficelles possibles les forces de la bour­geoisie réussissent à s'imposer tandis que les révolutionnaires, qui agissent à visage dé­couvert, se voient interdits de parole.

Lorsque le congrès des conseils se réunit le 16 décembre il rejette, en premier lieu, la participation des délégués russes. « L'assemblée générale réunie le 16 décem­bre ne traite pas de délibérations interna­tionales mais seulement d'affaires alleman­des dans lesquelles les étrangers ne peuvent bien sûr pas participer... La délégation russe n'est rien d'autre qu'un représentant de la dictature bolchevik. » Telle est la jus­tification que donne le Vorwærts n°340 (11 décembre1918). En faisant adopter cette décision, le SPD prive d'emblée la confé­rence de ce qui aurait du être son caractère le plus fondamental : être l'expression de la révolution prolétarienne mondiale qui avait commencé en Russie.

Dans la même logique de sabotage et de dé­voiement, le SPD fait voter l'appel à l'élec­tion d'une assemblée constituante pour le 19 janvier 1919.

Les Spartakistes, ayant compris la manoeu­vre, appellent à une manifestation de masse devant le congrès. Plus de 250 000 manifes­tants se rassemblent sous le mot d'or­dre :« Pour les conseils ouvriers et de sol­dats, non à l'assemblée nationale ! »

Alors que le congrès est en train d'agir con­tre les intérêts de la classe ouvrière, Liebk­necht s'adresse aux participants de la mani­festation : « Nous demandons au congrès qu'il prenne tout le pouvoir politique dans ses mains pour réaliser le socialisme et qu'il ne le transfère pas à la constituante qui ne sera nullement un organe révolutionnaire. Nous demandons au congrès des conseils qu'il tende la main à nos frères de classe en Russie et qu'il appelle des délégués russes à venir se joindre aux travaux du congrès. Nous voulons la révolution mondiale et l'unification de tous les ouvriers de tous les pays dans les conseils ouvriers et de sol­dats. » (17 décembre 1918)

Les révolutionnaires ont compris la néces­sité vitale de la mobilisation des masses ou­vrières, la nécessité d'exercer une pression sur les délégués, d'en élire de nouveaux, de développer l'initiative des assemblées géné­rales dans les usines, de défendre l'autono­mie des conseils contre l'assemblée natio­nale bourgeoise, d'insister sur l'unification internationale de la classe ouvrière.

Mais, même après cette manifestation mas­sive, le congrès continue de rejeter la parti­cipation de Rosa Luxemburg et de Karl Lie­bknecht, sous prétexte qu'ils ne sont pas ou­vriers, alors que la bourgeoisie, elle, a déjà réussi à faire pénétrer ses hommes dans les conseils. Pendant le congrès les représen­tants du SPD défendent l'armée pour la pro­téger d'un délitement encore plus grand par les conseils de soldats. Le congrès décide également de ne plus recevoir aucune délé­gation d'ouvriers et de soldats pour ne plus devoir se plier à leur pression.

A la fin de ses travaux, il va jusqu'à accen­tuer la confusion en déblatérant sur de pré­tendues premières mesures de socialisation alors que les ouvriers n'ont même pas encore pris le pouvoir. « Réaliser des mesures so­cio-politiques dans des entreprises indivi­duelles, isolées est une illusion, tant que la bourgeoisie a encore le pouvoir politique dans ses mains. » (IKD, Der Kommunist). La question centrale du désarmement de la contre-révolution et du renversement du gouvernement bourgeois, tout cela est mis de côté.

Que doivent faire les révolutionnaires contre un tel développement ?

Le 16 décembre à Dresde, Otto Rühle, qui a entre-temps viré au conseillisme, jette l'éponge vis à vis du conseil ouvrier et de soldats local dès que les forces social-démo­crates de la ville ont pris le dessus. Les Spartakistes, par contre, n'abandonnent pas le terrain à l'ennemi. Après avoir dénoncé le congrès national des conseils, ils en appel­lent à l'initiative de la classe ouvrière :

« Le congrès des conseils a outrepassé ses pleins pouvoirs, il a trahi le mandat qui lui avait été remis par les conseils d'ouvriers et de soldats, il a supprimé le sol sur lequel son existence et son autorité étaient fondées. Les conseils d'ouvriers et de soldats vont désormais développer leur pouvoir et défen­dre leur droit à l'existence avec une énergie décuplée. Ils déclareront nulle et non ave­nue l'oeuvre contre-révolutionnaire de leurs hommes de confiance indignes. » (Rosa Luxemburg, Les Mamelouks d'Ebert, 20 dé­cembre 1918)

Le sang de la révolution c'est l'activité des masses

La responsabilité des Spartakistes est de pousser en avant l'initiative des masses, d'intensifier leurs activités. C'est cette orientation qu'ils vont mettre en avant dix jours plus tard lors du congrès de fondation du KPD. Nous reprendrons les travaux de ce congrès de fondation dans un prochain arti­cle.

Les Spartakistes ont, en effet, compris que le pouls de la révolution bat dans les consei­ls ; la révolution prolétarienne est la pre­mière révolution qui est faite par la grande majorité de la population, par la classe ex­ploitée. Contrairement aux révolutions bourgeoises qui peuvent être faites par des minorités, la révolution prolétarienne peut seulement être victorieuse si elle est cons­tamment alimentée, nourrie et poussée en avant par la source de l'activité de toute la classe. Les délégués des conseils, les consei­ls ne sont pas une partie isolée de la classe qui peut et doit s'isoler, voire se protéger de celle-ci, ou qui devrait tenir le reste de la classe dans la passivité. Non, la révolution peut seulement avancer par la participation consciente, vigilante, active et critique de la classe.

Pour la classe ouvrière en Allemagne, cela signifie, à ce moment-là, qu'elle doit entrer dans une nouvelle phase où il lui faut ren­forcer la pression à partir des usines. Quant aux Communistes, leur agitation dans les conseils locaux est la priorité absolue. Ainsi les Spartakistes suivent la politique que Lénine avait déjà prônée en avril 1917 lors­que la situation en Russie était comparable à celle que connaît l'Allemagne : « Expliquer aux masses que les Soviets des députés ou­vriers sont la seule forme possible de gou­vernement révolutionnaire, et que, par con­séquent, notre tâche, tant que ce gouverne­ment se laisse influencer par la bourgeoisie, ne peut être que d'expliquer patiemment, systématiquement, opiniâtrement aux masses les erreurs de leur tactique, en partant es­sentiellement de leurs besoins pratiques.

Tant que nous sommes en minorité, nous nous appliquons à critiquer et à expliquer les erreurs commises, tout en affirmant la nécessité du passage de tout le pouvoir aux Soviets des députés ouvriers, afin que les masses s'affranchissent de leurs erreurs par l'expérience. » (Thèses d'avril, n°4)

Nous ne pouvons pas vraiment comprendre la dynamique dans les conseils si nous n'analysons pas de plus près le rôle des sol­dats.

Le mouvement révolutionnaire de la classe a été initié par la lutte contre la guerre. Mais c'est fondamentalement le mouvement de résistance des ouvriers dans les usines qui « contamine » les millions de prolétaires en uniforme qui se trouvent sur le front (le pourcentage d'ouvriers parmi les soldats est beaucoup plus élevé en Allemagne qu'il ne l'était en Russie). Finalement les mutineries de soldats ainsi que les soulèvements des ouvriers dans les usines créent un rapport de forces obligeant la bourgeoisie à mettre terme à la guerre. Tant que la guerre dure, les ouvriers en uniforme sont les meilleurs alliés des ouvriers en lutte à l'arrière. C'est grâce à leur résistance croissante qu'un rap­port de forces favorable est créé sur le front intérieur ; comme le rapporte Liebknecht : « ceci avait eu comme conséquence la dé­stabilisation dans l'armée. Mais dés que la bourgeoisie mit fin à la guerre une scission au sein de l'armée se fit jour. La masse des soldats est révolutionnaire contre le milita­risme, contre la guerre et contre les repré­sentants ouverts de l'impérialisme. Par rap­port au socialisme, elle est encore indécise, hésitante, immature. » (Liebknecht, 19 no­vembre 1918) Tant que perdure la guerre et que les troupes restent encore mobilisées, des conseils de soldats sont formés.

« Les conseils de soldats sont l'expression d'une masse composée de toutes les classes de la société, au sein de laquelle le proléta­riat l'emporte sans doute de loin, mais cer­tainement pas le prolétariat conscient des buts et disposé à la lutte de classe. Ils sont souvent formés directement d'en haut par l'entremise des officiers et des cercles de la haute noblesse, qui, ainsi, s'adaptant adroitement, cherchaient à conserver leur influence sur les soldats en se faisant élire comme leurs représentants. » (Liebknecht, 21 novembre 1918)

En tant que telle l'armée est un instrument classique de répression et de conquête im­périaliste, contrôlée et dirigée par des offi­ciers soumis à l'Etat exploiteur. Dans une situation révolutionnaire, où des milliers de soldats sont en effervescence, où les rap­ports hiérarchiques classiques ne sont plus respectés, mais où les ouvriers en uniforme décident collectivement, tout cela peut en­traîner la désagrégation de l'armée d'autant plus qu'ils sont armés. Mais pour atteindre une telle situation, il faut que la classe ou­vrière, par son mouvement, soit un pôle de référence suffisamment fort pour les soldats.

Lors de la phase finale de la guerre cette dy­namique existe. C'est pour cela que la bour­geoisie, sentant ce danger se développer, ar­rête la guerre pour empêcher une radicalisa­tion encore plus importante. La nouvelle si­tuation ainsi créée permet à la classe domi­nante de « calmer » les soldats et de les éloigner de la révolution alors que, de son côté, le mouvement de la classe ouvrière n'est pas encore suffisamment fort pour atti­rer de son côté la majorité d'entre eux. Cela permettra à la bourgeoisie de mieux manipu­ler les soldats à sa faveur.

Si pendant la phase ascendante du mouve­ment les soldats ont eu un poids important et, en fait, étaient indispensables pour met­tre un terme à la guerre, leur rôle va changer quand la bourgeoisie engage sa contre-of­fensive.

L'oeuvre révolutionnaire ne peut se réaliser qu'internationalement

Alors que les capitalistes se sont combattus quatre années durant dans la guerre et ont sacrifié des millions de vies humaines, im­médiatement après l'éclatement de la révo­lution en Russie et surtout lorsque le prolé­tariat en Allemagne commence à se lancer à l'assaut, ils se retrouvent unis contre la classe ouvrière. Les Spartakistes compren­nent quel danger il peut résulter de l'isole­ment de la classe ouvrière en Russie et en Allemagne. Le 25 novembre ils lancent l'ap­pel suivant :

« Aux prolétaires de tous les pays ! L'heure des comptes avec la domination capitaliste a sonné. Mais cette grande tâche ne peut pas être accomplie par le seul prolétariat allemand. Il ne peut lutter et vaincre qu'en faisant appel à la solidarité des prolétaires du monde entier. Camarades des pays belli­gérants, nous connaissons votre situation. Nous savons bien que vos gouvernements, parce qu'ils ont obtenu la victoire, aveuglent maintes parties du peuple de l'éclat de la victoire. (...) Vos capitalistes victorieux se tiennent prêts à abattre dans le sang notre révolution qu'ils craignent tout autant que la Vôtre. La "victoire" ne Vous a Vous-mê­mes pas rendus plus libres, elle n'a fait que Vous rendre plus esclaves. Si Vos classes dominantes réussissent à étrangler la révo­lution prolétarienne en Allemagne et en Ru­ssie, elles se retourneront contre Vous avec une férocité redoublée. (...) L'Allemagne ac­couche de la révolution sociale mais seul le prolétariat mondial peut réaliser le socia­lisme. » (Aux prolétaires de tous les pays, Spartakusbund, 25 novembre 1918).

Alors que le SPD met tout en oeuvre pour séparer les ouvriers d'Allemagne de ceux de Russie, les révolutionnaires s'engagent de toutes leurs forces pour l'unification de la classe ouvrière.

A cet égard les Spartakistes sont conscients qu' « Aujourd'hui il règne naturellement parmi les peuples de l'Entente une puissante griserie de la victoire ; et la liesse à propos de la ruine de l'impérialisme allemand et de la libération de la France et de la Belgique est si bruyante que nous n'attendons pas pour le moment d'écho révolutionnaire de la part de la classe ouvrière de nos ennemis jusqu'à ce jour. » (Liebknecht, 23 décembre 1918) Ils savent que la guerre a creusé une dangereuse division dans les rangs de la classe ouvrière. Les défenseurs du Capital, notamment le SPD, commencent à dresser les ouvriers en Allemagne contre ceux des autres pays. Ils brandissent même la menace d'interventions étrangères. Tout cela a de­puis lors été souvent utilisé par la classe dominante.

La bourgeoisie a tiré les leçons de la Russie

La signature par la bourgeoisie, sous la di­rection du SPD, de l'armistice mettant fin à la guerre le 11 novembre, par crainte que la classe ouvrière ne poursuive sa radicalisa­tion et n'emprunte « les voies russes », inau­gure une nouvelle situation.

Comme le dit R. Müller, l'un des principaux membres des « Délégués » révolutionnai­res : « L'ensemble de la politique de guerre avec tous ses effets sur la situation des ou­vriers, l'Union Sacrée avec la bourgeoisie, tout ce qui avait attisé la colère noire des ouvriers était oublié. »

La bourgeoisie a tiré les leçons de la Russie. Si la bourgeoisie de ce pays avait mis fin à la guerre en avril ou mars 1917, la révolu­tion d'octobre n'aurait sûrement pas été pos­sible ou en tous cas aurait été bien plus dif­ficile. Il est donc nécessaire d'arrêter la guerre pour espérer couper l'herbe sous le pied du mouvement révolutionnaire de la classe. Là aussi les ouvriers en Allemagne se trouvent face à une situation différente de celle qu'ont connue leurs frères de classe de Russie.

Les Spartakistes comprennent que la fin de la guerre constitue un tournant dans les lut­tes et que l'on ne doit pas s'attendre à une victoire immédiate contre le Capital.

« Si l'on se situe sur le terrain du dévelop­pement historique, on ne peut pas, dans une Allemagne qui a offert l'image épouvantable du 4 août et des quatre années qui ont suivi, s'attendre à voir surgir soudain le 9 novem­bre 1918 une révolution de classe grandiose et consciente de ses buts ; ce que nous a fait vivre le 9 novembre, c'était pour les trois-quarts plus l'effondrement de l'impérialisme existant, plutôt que la victoire d'un principe nouveau. Simplement pour l'impérialisme, colosse aux pieds d'argile, pourri de l'inté­rieur, l'heure était venue, il devait s'écrou­ler ; ce qui suivit fut un mouvement plus ou moins chaotique sans plan de bataille, très peu conscient ; le seul lien cohérent, le seul principe constant et libérateur était résumé dans le mot d'ordre : création de conseils d'ouvriers et de soldats. » (Congrès de fon­dation du KPD, R. Luxemburg)

C'est pourquoi il ne faut pas confondre le début du mouvement avec son terme, son but final, car « aucun prolétariat dans le monde, même le prolétariat allemand, ne peut du jour au lendemain se débarrasser des stigmates d'un asservissement millé­naire. Pas plus politiquement que spirituel­lement, la situation du prolétariat trouve son état le plus élevé le PREMIER jour de la révolution. Ce ne sont que les luttes de la révolution qui élèveront en ce sens le prolé­tariat à sa complète maturité. » (R. Luxemburg, 3 décembre 1918)

Le poids du passé

Les causes de ces grandes difficultés de la classe se trouvent, à juste titre selon les Spartakistes, dans le poids du passé. La confiance encore très importante que beau­coup d'ouvriers ont envers la politique du SPD est une dangereuse faiblesse. Nom­breux sont ceux qui considèrent que la poli­tique de guerre de ce parti était grandement due à un déboussolement passager. Bien plus encore, pour eux la guerre n'est le résul­tat que d'une manigance ignoble de la clique gouvernementale qui vient d'être renversée. Et se souvenant de la situation tant soit peu supportable qu'ils connaissaient dans la pé­riode d'avant-guerre, ils espérant se sortir bientôt et définitivement de la misère pré­sente. D'ailleurs, les promesses de Wilson annonçant l'union des nations et la démo­cratie semblent offrir des garanties contre de nouvelles guerres. La république démocrati­que qui leur est « proposée » n'apparaît pas, à leurs yeux, comme la république bour­geoise mais comme le terrain duquel va éclore le socialisme. Bref, la pression des illusions démocratiques, le manque d'expé­rience dans la confrontation avec les sabo­teurs que sont les syndicats et le SPD sont déterminants.

« Dans toutes les révolutions antérieures, les combattants s'affrontaient de façon ou­verte, classe contre classe, programme con­tre programme, épée contre bouclier. (...) (Auparavant) c'était toujours des partisans du système renversé ou menacé qui, au nom de ce système et dans le but de le sauver, prenaient des mesures contre-révolutionnai­res. (...) Dans la révolution d'aujourd'hui les troupes qui défendent l'ordre ancien se ran­gent non sous leur propre drapeau et dans l'uniforme de la classe dominante, mais sous le drapeau du parti social-démocrate. (...) La domination de classe bourgeoise mène aujourd'hui sa dernière lutte historique mondiale sous un drapeau étranger, sous le drapeau de la révolution elle-même. C'est un parti socialiste, c'est à dire la création la plus originale du mouvement ouvrier et de la lutte des classe qui s'est lui-même trans­formé en instrument le plus important de la contre-révolution bourgeoise. Le fond, la tendance, la politique, la psychologie, la méthode, tout cela est capitaliste de bout en bout. Seuls restent le drapeau, l'appareil et la phraséologie du socialisme. » (R. Luxemburg, Une victoire à la Pyrrhus, 21 décembre 1918)

On ne peut formuler plus clairement le ca­ractère contre-révolutionnaire du SPD.

C'est pourquoi les Spartakistes définissent la prochaine étape du mouvement ainsi : « Le passage de la révolution de soldats prédo­minante le 9 novembre 1918 à une révolu­tion ouvrière spécifique, le passage d'un bouleversement superficiel, purement politi­que à un processus de longue haleine d'une confrontation économique générale entre le Travail et le Capital, réclame de la classe ouvrière révolutionnaire un tout autre degré de maturité politique, d'éducation et de té­nacité que celui qui a suffi pour la première phase du début. » (R. Luxemburg, 3 janvier 1919)

Le mouvement de début novembre n'a sans doute pas été uniquement une « révolution de soldats » car, sans les ouvriers dans les usines, les soldats ne seraient jamais par­venu à une telle radicalisation. Les Sparta­kistes voient la perspective d'un véritable pas en avant lorsque, dans la seconde moitié de novembre et en décembre, des grèves éclatent dans la Ruhr et en Haute Silésie. Cela révèle une activité de la classe ouvrière dans les usines mêmes, un recul du poids de la guerre et du rôle des soldats. Après la fin des hostilités, l'effondrement de l'économie conduit à une détérioration encore plus im­portante des conditions de vie de la classe ouvrière. Dans la Ruhr de nombreux mi­neurs cessent le travail et pour imposer leurs revendications ils se rendent souvent dans les autres mines afin de trouver la solidarité de leurs frères de classe et construire ainsi un front puissant. Les luttes vont ainsi se développer, connaître des reculs pour se re­développer avec une nouvelle force.

« Dans la révolution d'aujourd'hui les grè­ves qui viennent d'éclater (...) sont le tout début d'un affrontement général entre Capi­tal et Travail, elles annoncent le commen­cement d'une lutte de classe puissante et di­recte, dont l'issue ne saurait être autre que l'abolition des rapports du salariat et l'in­troduction de l'économie socialiste. Elles sont le déclenchement de la force sociale vivante de la révolution actuelle : l'énergie de classe révolutionnaire des masses prolé­tariennes. Elles ouvrent une période d'ac­tivité immédiate des masses les plus lar­ges. »

C'est pourquoi, R. Luxemburg souligne jus­tement :

« Suite à la première phase de la révolution, celle de la lutte principalement politique, vient la phase de lutte renforcée, intensifiée essentiellement économique. (...) Dans la phase révolutionnaire à venir, non seule­ment les grèves s'étendront de plus en plus, mais elles se trouveront au centre, au point décisif de la révolution, refoulant les ques­tions purement politiques. » (R. Luxemburg, Congrès de fondation du KPD)

Après que la bourgeoisie ait mis fin à la guerre sous la pression de la classe ouvrière, qu'elle soit passée à l'offensive pour parer les premières tentatives de prise de pouvoir par le prolétariat, le mouvement entre dans une nouvelle étape. Ou bien la classe ou­vrière est en mesure de développer une nou­velle force de poussée à l'initiative des ou­vriers dans les usines et de parvenir à « passer à une révolution ouvrière spécifi­que », ou bien la bourgeoisie pourra pour­suivre sa contre-offensive.

Nous aborderons dans le prochain article la question de l'insurrection, les conceptions fondamentales de la révolution ouvrière, le rôle que doivent y jouer les révolutionnaires et qu'ils y ont effectivement joué.

DV.




[1]. A Cologne le mouvement révolutionnaire est par­ticulièrement fort. En l'espace de 24 heures, le 9 no­vembre, 45 000 soldats refusent d'obéir aux officiers et désertent. Déjà le 7 novembre des marins révolu­tionnaires venant de Kiel sont sur le chemin de Co­logne. Le futur chancelier K. Adenauer, alors maire de la ville, et la direction du SPD prennent des me­sures pour « calmer la situation ».

 

[2]. Depuis lors le Capital agit toujours en utilisant la même tactique: en 1980, lorsque la Pologne était aux prises avec une grève de masse des ouvriers, la bourgeoisie changea le gouvernement. La liste des exemples est sans fin où la classe dominante change les personnes pour qu'il ne soit pas porter atteinte à la domination du Capital.