En cette année où la bourgeoisie célèbre à grand
renfort de propagande médiatique le cinquantenaire de la fin de la seconde
guerre mondiale, les guerres se déchaînent dans le monde, jusqu'aux portes de
l'Europe la plus développée, avec le conflit ouvert depuis près de quatre ans
dans l'ex-Yougoslavie. La « paix » n'est
pas plus au rendez-vous avec la disparition du bloc de l'Est et de l'URSS
qu'elle ne l'a été il y a cinquante ans au lendemain de la défaite de
l'Allemagne et du Japon face aux Alliés. La nouvelle « ère de paix », promise
il y a cinq ans par les vainqueurs de la « guerre froide », n'a pas plus
d'existence que la « paix » promise par les vainqueurs de la seconde
guerre mondiale. Pire : alors que l'existence de deux blocs impérialistes
pouvait imposer une certaine « discipline » dans la situation
internationale au lendemain de la 2e guerre mondiale et lors des années
de « reconstruction », aujourd'hui, c'est la tendance au chaos généralisé
qui domine dans les relations internationales.
« Paix » d'hier et « paix »
d'aujourd'hui : toujours la
guerre
Il y a cinquante ans, dès la signature
des accords de Yalta qui scellèrent, en février 1945, le repartage du monde en
zones d'influence dominées par les vainqueurs et leurs alliés, Etats-Unis et
Grande-Bretagne d'un côté, URSS de l'autre, la nouvelle ligne des affrontements
inter-impérialistes était tracée. A peine la guerre était-elle terminée que
s'enclenchait la confrontation entre le bloc de l'Ouest emmené par les
Etats-Unis et le bloc de l'Est sous la houlette de l'URSS. Cette confrontation
allait se développer pendant plus de quarante ans, certes avec la « paix » en
Europe (une « paix » essentiellement imposée par la nécessité de la reconstruction),
mais surtout avec la guerre : guerre de Corée, guerre du Vietnam, conflits
meurtriers où chacun des protagonistes locaux recevait le soutien de l'un ou
l'autre bloc, quand il n'était pas poussé par eux. Et si cette « guerre froide
» n'a pas débouché sur la 3e guerre mondiale, c'est parce que la
classe ouvrière a réagi internationalement contre les conséquences de la crise
économique, sur le terrain de la défense de ses conditions d'existence, à
partir de la fin des années 1960, entravant l'embrigadement nécessaire à un
affrontement généralisé, en particulier dans les pays les plus industrialisés.
En 1989, la disparition du bloc de l'Est engendrée par
la perte de contrôle par le stalinisme, forme de capitalisme d'Etat devenue
inapte à faire face aux conditions de la crise économique, et par l'incapacité
de l'URSS à maintenir la discipline de son bloc, puis la dislocation de l'URSS
elle-même, ont mis un terme définitif à la « guerre froide » et ont totalement
bouleversé la situation planétaire héritée de la seconde guerre mondiale. Cette
nouvelle situation a provoqué à son tour l'éclatement du bloc de l'Ouest qui ne
devait sa cohésion qu'à la menace de T « ennemi commun ». Tout comme les
vainqueurs de la 2e guerre mondiale se sont retrouvés être les
protagonistes de la nouvelle division du monde, ce sont désormais les
vainqueurs de la « guerre froide », les anciens alliés de l'ex-bloc de l'ouest,
qui se retrouvent être les nouveaux adversaires de la confrontation
impérialiste inhérente à la perpétuation du capitalisme et de ses lois de
l'exploitation, du profit et de la concurrence. Et si, à la différence de la
situation de l'après-guerre, il ne s'est pas déjà constituée une nouvelle
division en deux blocs impérialistes, du fait des conditions historiques de la
période actuelle ([1]) les tensions
impérialistes n'en ont pas pour autant disparu. Elles n'ont fait que
s'aiguiser. Dans tous les conflits qui surgissent de la décomposition dans
laquelle plongent de plus en plus de pays, ce ne sont pas seulement les caractéristiques
locales qui dessinent la forme et l'ampleur des affrontements, mais surtout les
nouveaux clivages entre grandes puissances ([2]).
Il ne peut pas y avoir de « paix » dans le
capitalisme. La « paix » n'est qu'un moment de la préparation à la guerre
impérialiste. Les commémorations de la fin de la 2e guerre mondiale,
qui présentent la politique des pays « démocratiques » dans la guerre comme
celle qui permit le retour de la « paix », font partie des campagnes
idéologiques destinées à masquer leur véritable responsabilité de pourvoyeurs
de chair à canon et de principaux fauteurs de guerre.
Mensonges
d'hier et mensonges d'aujourd'hui
L'an dernier la bourgeoisie avait fêté la « Libération
», le « Débarquement de Normandie » et d'autres épisodes de 1944 ([3]) par
des articles de presse, des programmes de télévision et de radio, des
cérémonies politico-médiatiques et des défilés militaires. Les commémorations
se poursuivent en 1995 pour rappeler les dernières batailles de 1945, la capitulation
de l'Allemagne et du Japon, 1' « armistice », le tout pour raconter une fois
encore l'édifiante histoire de comment les régimes « démocratiques » parvinrent
à vaincre la « bête immonde » du nazisme et à instaurer durablement la « paix
» dans une Europe dévastée par la barbarie hitlérienne.
Ce n'est pas simplement l'opportunité du calendrier
qui explique tout le battage fait autour de la fin de la deuxième guerre
mondiale. Aujourd'hui, alors que les conflits se multiplient, alors que la
crise économique entraîne un chômage de plus en plus massif et de longue durée,
alors que la décomposition sociale fait des ravages, la classe dominante, la
classe capitaliste, a besoin de tout son arsenal idéologique pour défendre les
vertus de la « démocratie » bourgeoise, en particulier sur la question de la
guerre. L'histoire de la fin de la 2e guerre mondiale, qui présente
les faits avec l'apparence de l'objectivité, fait partie de cet arsenal. Les
appels répétés à se « souvenir » de cette histoire, à l'occasion des
anniversaires des événements de 1945, visent à faire passer l'idée que le camp
« démocratique », en mettant fin à
la guerre, ramena
la « paix » et la « prospérité »
en Europe. Un tel «jugement de l'Histoire» est bien sûr fait pour décerner un
certificat de bonne conduite à la « démocratie », à lui donner une caution «
historique », destinée à crédibiliser les discours sur les « opérations
humanitaires », les « accords de paix » et la « défense des droits de l'homme »
qui couvrent la réalité de la barbarie capitaliste actuelle. Les mensonges
d'aujourd'hui se trouvent ainsi renforcés par les mensonges d'hier.
Les « grandes démocraties »
ne mènent pas plus aujourd'hui qu'hier une politique de « paix ». Au
contraire, aujourd'hui comme hier, ce sont les grandes puissances capitalistes
qui portent la plus grande responsabilité dans la guerre. Les commémorations à
répétition de la fin de la deuxième guerre mondiale, et leur message sur le
retour de la « paix en Europe », prétendent nous rappeler l'histoire et honorer
la mémoire des cinquante millions de victimes du plus grand massacre que le
monde ait connu. Elles sont en fait un des aspects des campagnes idéologiques
de « défense de la démocratie ». Elles servent à détourner l'attention de la
classe ouvrière de la politique actuelle de cette même « démocratie » : le développement
des tensions impérialistes et le « chacun pour soi » qui ramènent aujourd'hui
la guerre en Europe, avec le conflit dans l'ex-Yougoslavie ([4]).
Elles sont de plus une gigantesque falsification de l'histoire en mentant sur
les causes, le déroulement et le dénouement de la 2e guerre
mondiale et sur les cinquante ans de « paix » qui l'ont suivie.
Nous ne reviendrons pas
longuement dans cet article sur la question de la nature de la guerre
impérialiste dans la période de décadence du capitalisme, sur les véritables
causes de la 2e guerre mondiale et sur le rôle qu'y ont joué les «
grandes démocraties » qui se présentent comme les garants de la « paix » du
monde. Nous avons souvent traité cette question
dans la Revue Internationale ([5]),
montrant notamment comment, contrairement à la propagande qui présente la 2e
guerre mondiale comme le résultat de la folie d'un Hitler, la guerre est le
résultat inéluctable de la crise historique
du mode de production capitaliste. Et si par deux fois, pour des raisons
historiques, c'est l'impérialisme allemand qui donna le signal de la guerre, la
responsabilité des Alliés est entière dans le déchaînement des destructions et
du carnage. « La seconde boucherie mondiale constitua pour la
bourgeoisie une formidable expérience, pour tuer et massacrer des millions de
civils sans défense, mais aussi pour dissimuler, masquer, justifier ses propres
crimes de guerre monstrueux, en "diabolisant" ceux de la
coalition impérialiste antagoniste. Au sortir de la seconde guerre mondiale,
les "grandes démocraties", malgré tous leurs efforts pour se
donner un air respectable, apparaissent plus que jamais maculées des pieds à la
tête par le sang de leurs innombrables victimes. » ([6])
L'engagement des Alliés dans la guerre
mondiale n'était en rien déterminé par une volonté de « paix » et d' « harmonie
entre les peuples », il était le produit de la défense de leurs intérêts
impérialistes. Leur première préoccupation était de gagner la guerre, la
deuxième d'enrayer tout risque de soulèvement ouvrier, comme cela s'était
produit en 1917-18, ce qui explique le soin et la minutie qu'ils mirent dans
leur stratégie de bombardements et d'occupation militaire ([7]),
la troisième de se partager les bénéfices de la victoire.
La fin de la
guerre sonna ainsi l'heure du repartage du monde entre les vainqueurs. En
février 1945, les accords de Yalta signés par Roosevelt, Churchill et Staline,
devaient symboliser l'unité des vainqueurs et le retour définitif de la « paix
» pour l'humanité. Nous avons déjà dit plus haut ce qu'il en était de 1' «
unité » des vainqueurs et « il est clair que l'ordre de Yalta n'était rien d'autre qu'une redistribution
des cartes sur la scène impérialiste mondiale, laquelle ne pouvait déboucher
que sur un déplacement de la guerre sous une autre forme : celle de la guerre "froide" entre l'URSS et l'alliance du
camp "démocratique" (...).
» Quant à la « paix » d'après-guerre « rappelons simplement
que durant ce qu'on a appelé la "guerre froide", puis la "détente",
autant de vies humaines ont été sacrifiées dans les massacres
impérialistes opposant l'URSS et les Etats-Unis que durant la seconde boucherie
mondiale. » ([8])
Et surtout, à la fin de la guerre on compte cinquante millions de victimes, en
grande majorité dans la population civile, essentiellement dans les principaux
pays belligérants (Russie, Allemagne, Pologne, Japon), et les destructions
sont considérables, massives et systématiques. C'est ce « prix » de la guerre qui
révèle la vraie nature du capitalisme au 20e siècle, quelle que soit sa forme :
« fasciste », « stalinienne » ou « démocratique », et non la « paix » des
cimetières et des ruines qui va régner pendant la période de la reconstruction.
Le fait que les cinquante ans écoulés depuis 1945 n'ont plus vu de
développement de la guerre en Europe n'a pas pour explication le caractère
pacifique de la « démocratie » rétablie à la fin de la 2e guerre
mondiale. La « paix » est revenue en Europe avec la victoire de l'alliance
militaire des pays « démocratiques » et de l'URSS « socialiste » dans une
guerre qu'ils ont menée jusqu'au bout, massacrant des millions de civils, sans
plus d'égard pour les vies humaines que leur ennemi.
Au cas où la construction
des mensonges d'aujourd'hui risquerait de se fissurer sous les coups d'une
réalité qui parvient parfois à se dévoiler, le rappel et le martelage des
mensonges d'hier viennent à point nommé pour consolider l'image des hauts
faits de la « démocratie », garante de la « paix » et de la « stabilité » du
.monde, alors que les événements de la situation mondiale ne cessent de
contredire tous les discours de « paix ».
Les
guerres de la décomposition capitaliste
Comme nous
l'avons souvent analysé depuis les événements de 1989, la réunification de
l'Allemagne et la destruction du mur de Berlin, la fin de la division du monde
en deux blocs impérialistes rivaux n'a pas apporté la « paix », mais au
contraire le déchaînement du chaos. La nouvelle situation historique n'a pas
apaisé les rivalités impérialistes entre les grandes puissances. Si elle a fait
disparaître l'ancienne rivalité est-ouest, issue du traité de Yalta, du fait
de la disparition du bloc impérialiste russe, elle a par contre aiguisé les
conflits entre les anciens alliés du bloc de l'ouest, qui ne sont plus
désormais tenus par la discipline de bloc face à l'ennemi commun.
Cette nouvelle situation a
ainsi engendré des massacres à répétition. Les Etats-Unis ont donné le signal
avec la guerre du Golfe, en 1990-91. Puis, l'Allemagne, suivie par la France,
la Grande-Bretagne et les Etats-Unis ainsi que la Russie, ont transformé
l'ex-Yougoslavie en un champ de bataille meurtrier, aux frontières de l'Europe
« démocratique ». Ce pays est ainsi devenu depuis près de quatre ans le «
laboratoire » de la capacité des puissances européennes à faire triompher
leurs nouvelles ambitions impérialistes : l'accès à la Méditerranée pour l’Allemagne
; l'opposition de la France et de la Grande-Bretagne à ces visées ; et pour
tous, la tentative de s'affranchir de la pesante tutelle des Etats-Unis, qui
font tout pour garder leur rôle de gendarme du monde.
Ce sont les grandes
puissances « démocratiques » qui ont allumé le brasier de l'ex-Yougoslavie. Ce
sont ces mêmes grandes puissances qui mettent à feu et à sang des régions
entières de l'Afrique, comme le Libéria ou le Rwanda ([9]),
qui attisent les massacres comme en Somalie ou en Algérie, qui multiplient les
foyers de guerre et de tension où les affrontements ne s'éteignent que pour
s'embraser de nouveau avec une violence redoublée, comme en témoigne ce qui se
passe maintenant au Burundi voisin du Rwanda. Au Moyen-Orient, après la guerre
du Golfe, les Etats-Unis ont imposé leur domination sans partage sur la région,
une « paix » armée qui constitue une poudrière prête à tout moment à s'embraser
: entre Israël et les territoires palestiniens, au Liban ; autour du
Kurdistan, en Turquie ([10]),
en Irak, en Iran. En Amérique latine, pourtant « chasse gardée » des Etats-Unis,
les nouvelles oppositions impérialistes des anciens alliés sont également
présentes dans les conflits qui surgissent. Aussi bien la « révolte » des «
zapatistes » de l'Etat du Chiapas au Mexique, soutenue en sous-main par les
puissances européennes, que le regain de la guerre frontalière entre Pérou et
Equateur, où les Etats-Unis poussent ce dernier à l'affrontement au régime péruvien
ouvert à l'influence du Japon, manifestent que les grandes puissances sont
prêtes à utiliser toutes les opportunités pour défendre leurs sordides intérêts
impérialistes. Même si elles ne visent pas un gain immédiat pour leurs intérêts
économiques et politiques dans tous les lieux de conflit, elles sont toujours
prêtes à semer le désordre et fomenter la déstabilisation du terrain de leur
adversaire. La prétendue « impuissance » à « contenir les conflits » et les «
opérations humanitaires » ne sont que la couverture idéologique des agissements
impérialistes pour la défense, chacun pour soi, de ses intérêts stratégiques.
Il existe des lignes de
force majeures qui tendent à polariser la stratégie des impérialismes au niveau
international : les Etats-Unis d'un côté, qui cherchent à maintenir leur
leadership et leur statut de super-puissance; l'Allemagne de l'autre, qui
assume le rôle de principal prétendant à la constitution d'un nouveau bloc.
Mais ces tendances majeures ne parviennent pas à « ordonner » la situation :
les Etats-Unis perdent de leur influence, ils n'ont plus la menace de l'ennemi
commun à faire prévaloir pour tenir leurs « alliés » ; l'Allemagne n'a pas
encore la stature d'une tête de bloc après cinquante ans d'allégeance obligée
aux Etats-Unis et au « parapluie » de l'OTAN ainsi que de partition du pays
entre les deux grands vainqueurs de la seconde guerre mondiale. Cette situation,
conjuguée au fait que, dans les principaux pays développés, la classe ouvrière
n'est pas acquise à la défense des intérêts du capital national et n'est pas
embrigadée dans les visées impérialistes de la bourgeoisie, est à la base du
désordre qui domine aujourd’hui les relations internationales.
Ce désordre n'est pas près
de s'achever. Au contraire, il s'est encore accentué ces derniers mois avec les
distances qu'est en train de prendre la Grande-Bretagne, le plus fidèle «
lieutenant » des Etats-Unis depuis la première guerre mondiale, avec la
politique américaine. La rupture est encore loin d'être consommée entre ces
deux anciens alliés de toujours, mais l'évolution de la politique britannique
de ces dernières années va clairement dans ce sens, constituant un fait
historique de première importance qui manifeste la domination de la tendance
au « chacun pour soi » au détriment de la discipline des alliances internationales.
L'alliance entre France et Grande-Bretagne dans l'ex-Yougoslavie, visant à
contrer la poussée allemande mais en même temps à tenir les Etats-Unis hors du
jeu, a été une première étape de cette évolution. La création d'une force
inter-africaine de « maintien de la paix et de prévention des crises en Afrique
» entre ces mêmes pays a marqué un net revirement de la politique britannique
qui, quelques mois auparavant, aidait encore les Etats-Unis à éliminer la
présence française du Rwanda. Enfin l'accord franco-britannique de coopération
militaire, par la constitution d'une unité commune de l'armée de l'air, vient
de sanctionner le choix de plus en plus tranché de la Grande-Bretagne de
prendre ses distances avec les Etats-Unis. Les Etats-Unis pour leur part ne
cessent de faire pression sur la Grande-Bretagne contre cette évolution, par
leur politique de soutien ouvert et désormais officiel au Sinn Fein qui
développe depuis toujours le terrorisme séparatiste en Irlande du nord ; la
tension entre les deux pays sur cette question n'a jamais été aussi forte. Le
rapprochement franco-britannique n'est cependant pas pour autant un facteur de
renforcement de la tendance à la constitution d'un nouveau bloc impérialiste
autour de l'Allemagne. Au contraire, même s'il n'a pas provoqué un relâchement
de l'alliance franco-allemande aussi important que celui qui mine désormais les
relations entre Etats-Unis et Grande-Bretagne, il ne fait pas l'affaire de
l'Allemagne. La Grande-Bretagne ne se rapprochera pas de l'Allemagne, par
contre la France, forte de ce nouvel appui pour tenir tête à son encombrant
tuteur germanique, risque de se montrer plus difficilement contrôlable par
celui-ci.
Ainsi, loin des
discours de « paix et de prospérité » qui avaient salué l'effondrement du bloc
de l'Est et de l'URSS, les dernières années ont au contraire montré le hideux
visage de guerres meurtrières, l'aiguisement des tensions impérialistes et un
marasme grandissant de la situation économique et sociale, et cela pas
seulement dans les pays de la périphérie du monde capitaliste, mais au coeur
des pays les plus industrialisés.
Crise et « démocratie »
La « prospérité » n'est pas
plus à l'ordre du jour que la « paix ». Dans les pays développés, la « reprise »
économique de ces derniers mois est surtout spectaculaire en ce qu'elle n'entrave
en rien la montée inexorable du
chômage ([11]).
Dans ces pays, ce n'est pas vers une amélioration mais vers une détérioration toujours
plus grande des conditions de vie que s'achemine la société. Et en même temps que le
chômage massif et les attaques sur les salaires qui rognent les conditions de
vie des travailleurs, la décomposition sociale apporte chaque jour son lot de «
faits divers » et de ravages destructeurs, parmi les sans- travail, chez les
jeunes en particulier, mais également dans les comportements aberrants qui se
développent comme une gangrène au sein de la population, que ce soit
le fait des institutions rongées par une corruption de plus en plus évidente ou
celui des individus entraînés par l'ambiance de désespoir qui envahit! Tous les pores de la vie sociale. Tous ces
éléments ne sont pas le tribut à payer pour la « modernisation » du système
capitaliste mondial ou les dernières manifestations de l'héritage d'une situation
passée. Tout cela est au contraire le résultat de la perpétuation des lois de
ce système capitaliste, la loi du profit et de l'exploitation de la force de travail,
la loi de la concurrence et de guerre, que porte en lui le capitalisme comme
mode de production dominant la planète et régissant les rapports sociaux, tout
cela est la manifestation de la faillite définitive du capitalisme Dans la
classe ouvrière, la conscience de cette faillite, si elle est loin d'être entièrement
inexistante, est complètement obscurcie
par l'idéologie que déverse en permanence
la classe dominante. A travers ses moyens de propagande que sont les médias
aux ordres, par les discours et les activités des partis, des syndicats, et de
toutes les institutions au service de la bourgeoisie, cette dernière, au-delà des divergences qui opposent ses
diverses fractions, martèle ses thèmes :
- « le système capitaliste
n'est pas parfait, mais il est le seul système viable » ;
- « la démocratie a ses brebis
galeuses, mais c'est le seul régime politique qui possède les bases et les
principes nécessaires à la paix, aux droits de l'homme et à la liberté » ;
- « le marxisme a fait
faillite ; la révolution communiste a mené à la barbarie stalinienne, la
classe ouvrière doit se détourner de l'internationalisme et de la lutte de
classe, et s'en remettre au capital, seul capable de subvenir à ses besoins ;
toute tentative de bouleversement révolutionnaire de la société est au mieux
une utopie, et revient, au pire, à faire le jeu de dictateurs cupides et
sanguinaires qui ne respectent pas les lois de la démocratie. »
Bref, il faudrait croire en
la « démocratie » bourgeoise ; elle seule aurait un avenir. Et face à
l'inquiétude profonde qu'engendre la situation actuelle, face à la brutalité
des événements de la situation internationale et de la réalité quotidienne,
face à l'angoisse de l'avenir que le chômage massif provoque dans la
population, dans les familles, dans un contexte où la classe ouvrière n'est pas
prête au sacrifice du sang pour les intérêts du capitalisme, ce message n'est
pas simple à faire passer. Le battage sur les «opérations humanitaires»,
supposées démontrer la capacité des « grandes démocraties » à maintenir la «
paix », a ses limites : celle de l'inévitable poursuite des guerres et des
massacres. Les opérations en Somalie et la prestation des troupes de l'ONU dans
l'ex-Yougoslavie en sont une claire illustration. Le battage sur la « reprise
économique » a lui aussi ses limites : celui du chômage persistant et des attaques
sur les salaires. Les « opérations mains propres» à l'italienne, visant à redonner de
la moralité à la vie politique ont elles aussi leurs limites : ce sont
toujours les mêmes qui sont aux commandes et les affaires et scandales, s'ils
visent à faire croire à la moralisation de la politique bourgeoise, ont aussi
leurs revers, celui de dévoiler la corruption généralisée. C'est pourquoi la
commémoration de la fin de la 2e guerre mondiale est autant d' «
actualité » ([12]),
pour venir renforcer la propagande de la « défense de la démocratie » qui est
aujourd'hui le thème principal de l'idéologie de soumission du prolétariat
aux intérêts de la bourgeoisie, contre le développement de la prise en main de
ses luttes contre le capitalisme.
[2] Voir « Les grandes puissances, 1 auteurs de guerre », Revue
Internationale n° 77, 2e trim. 94, et « Derrière les mensonges
de "paix", la barbarie capitaliste
», Revue Internationale n° 78.
[3] Voir « Commémorations de 1944 : 50 ans de
mensonges impérialistes », Revue
Internationale n° 78 et 79.
[4] Voir « Tous contre tous », Revue Internationale n°
80.
[5] Quelques articles : « Guerre, militarisme et blocs
impérialistes », Revue Internationale n° 52 et 53, 1er-2ème trim. 88
; « Les vraies causes de la 2e guerre mondiale » (Gauche communiste
de France, 1945), Revue Internationale n° 59, 4e trim. 89 ; «
Les massacres et les crimes des "grandes démocraties" », Revue
Internationale n° 66, 3e trim. 91.
[6] « Les
massacres et les crimes des "grandes démocraties" »,
[7] « Commémorations de 1944 : 50 ans de mensonges
impérialistes », Revue Internationale n° 79, « Les luttes ouvrières en
Italie 1943 », Revue Internationale n° 75, 4e trim. 93.
[8] « Un demi-siècle de conflits guerriers et de
mensonges pacifistes », Révolution internationale n° 242, février 95.
[9] « Les grandes puissances répandent le chaos »,
Revue Internationale n° 79.
[10] A l'heure où nous bouclons ce
numéro, la Turquie vient de lancer une vase opération militaire au Kurdistan.
35 000 soldats « nettoient » actuellement le nord de l'Irak. Il est sûr qu'une
telle invasion a l'aval des grandes puissances. La Turquie, allié « naturel »
de l'Allemagne mais également place- forte du dispositif de l'impérialisme
américain, n'agit certainement pas seule. Voir les articles dans notre presse
territoriale sur ces événements.
[11] Voir « Une reprise sans emplois », Revue
Internationale n° 80.
[12] II est significatif à cet
égard que c'est non seulement dans les pays vainqueurs, aux Etats-Unis, en
Grande-Bretagne, en France, ainsi qu'en Russie, que se déroulent des
célébrations de l'année 1945, mais également en Allemagne et au Japon, les
grands vaincus de la
guerre. En Allemagne par exemple, la propagande officielle a
utilisé le douloureux souvenir des bombardements massifs de la ville de Dresde
par l'aviation des Alliés en février 1945, qui firent plusieurs dizaines
milliers de victimes (35 000 victimes dénombrées, en réalité entre 135 000 et
200 000), en rappelant en partie l'inanité et l'inutilité du point de vue de la
stratégie militaire d'un tel massacre, ce qui est un fait officiellement
reconnu aujourd'hui, mais surtout en justifiant la « leçon » que la «
démocratie » infligea à l'Allemagne : « Nous voulons que le bombardement de
Dresde soit un jour anniversaire pour tous les morts de la Seconde guerre
mondiale. Nous ne devons pas oublier que c'est Hitler qui a commencé la
guerre, et que c'est Goering qui rêvait de "coventryser"
[référence au bombardement de Coventry par l'Allemagne] toutes les villes
britanniques. Nous ne pouvons nous permettre aujourd'hui de dire que nous
sommes les victimes des bombardements alliés. Savoir si ce bombardement était
nécessaire est l'affaire des historiens. » (Ulrich Hôver, porte-parole du
maire de Dresde, Libération, 13/2/95). De même au Japon où se prépare la
célébration de l'anniversaire de la capitulation d'août 1945, le gouvernement
veut faire passer un projet de résolution reconnaissant que le Japon était
l'agresseur. Là aussi c'est significatif du besoin de la bourgeoisie, au niveau
international, de rallier la mystification la plus efficace aujourd'hui que
représente la « défense de la démocratie ».
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