Il y a de cela 80 ans, la
Première Guerre mondiale inaugurait la période de décadence du capitalisme
mondial, « l’ère des guerres et des révolutions » comme l'avait définie
l'Internationale communiste. Si la guerre impérialiste mettait en lumière la
réalité et l'avenir qu'offrait le capitalisme décadent à l'humanité, la vague
révolutionnaire qui s'ensuivit et qui mit un terme à la boucherie impérialiste,
secouant l'ordre bourgeois de fond en comble, d'Afrique du Sud jusqu'en
Allemagne, de Russie jusqu'au Canada, montra quelle était la seule alternative
à cette barbarie capitaliste : la révolution prolétarienne mondiale.
Cette vague révolutionnaire
dont le point culminant fut la Révolution russe (voir Revue internationale n°
72, 73 et 75) constitue une véritable mine d'enseignements pour le mouvement
ouvrier. Véritable vitrine à l'échelle mondiale de la lutte de classe dans la
période de décadence capitaliste, la vague révolutionnaire de 1917-23
confirma pleinement et définitivement la plupart des positions politiques que
défendent aujourd'hui les révolutionnaires (contre les syndicats et les partis
« socialistes », contre les luttes de « libération nationale », la nécessité
de l'organisation générale de la classe ouvrière en conseils ouvriers, etc.).
Cet article se concentre sur quatre questions :
-comment la vague révolutionnaire transforma la guerre impérialiste en
guerre civile entre les classes ;
- comment elle
démontra la thèse historique des communistes quant à la nature mondiale de la
révolution prolétarienne ;
-comment la guerre, tout en étant le facteur à l'origine de cette vague
révolutionnaire, ne pose cependant pas les conditions les plus favorables pour
la révolution prolétarienne ;
- l'importance
déterminante de la lutte du prolétariat dans les pays les plus industrialisés
du capitalisme.
La vague révolutionnaire met un terme
à la Première Guerre mondiale
Dans la Revue internationale n° 78 («Polémique
avec Programme communiste », IIe partie), nous démontrons que la
déclaration de guerre en 1914 n'obéit pas directement à des causes
économiques, mais qu'elle survient parce que la bourgeoisie est parvenue, grâce
au réformisme dominant dans les partis sociaux-démocrates, à défaire
idéologiquement la classe ouvrière. Dans le même sens, la fin de la guerre
n'est pas le fruit d'une décision de la bourgeoisie mondiale qui, pour ainsi
dire, aurait «fait un bilan » et conclu que l'hécatombe était «
suffisante », qu'il fallait faire évoluer les «affaires », passant
de la destruction à la reconstruction. En novembre 1918, on ne relève pas la
moindre défaite significative des puissances centrales ([1]). Ce
qui met vraiment le Kaiser dans l'obligation de demander l'armistice, c'est
le besoin urgent de faire face à la révolution qui s'étendait en Allemagne. Et
si, pour leur part, les forces de l'Entente ne profitent pas alors de cette faiblesse
de leur ennemi impérialiste, c'est parce qu'elles sont conscientes de la nécessité
de resserrer les rangs contre l'ennemi commun, contre le danger représentant,
pour tout le capitalisme, l'extension de la révolution prolétarienne qui mûrit
jusque dans les propres pays composant l'Entente, même si à un niveau plus
embryonnaire.
Comment s'est développée cette réponse du prolétariat
à la guerre ?
Avec l'accroissement de la barbarie de la boucherie
mondiale, le prolétariat se défaisait progressivement du poids de la défaite
d'août 1914([2]). Dès février 1915, les ouvriers
de la vallée de la Clyde (Grande-Bretagne) lancent une grève sauvage
(c'est-à-dire contre l'avis du syndicat), et cet exemple sera repris par les
ouvriers des usines d'armement et les métallos de Liverpool. Des grèves
éclatent en France, celles des travailleurs
du textile de Vienne et de Lagors. En 1916, les ouvriers de Petrograd empêchent
par la grève générale une tentative par le gouvernement de militarisation des
travailleurs. En Allemagne, la Ligue Spartakus appelle à une manifestation d'ouvriers
et de soldats, qui joint rapidement le mot d'ordre « A bas le gouvernement !
» à celui de « A bas la guerre ! ». C'est dans ce climat
d'accumulation de signes de mécontentement que parviennent les premières
nouvelles de la Révolution de février en Russie...
Une vague de grèves se
répand en avril 1917 en Allemagne (Halle, Kiel, Berlin...). L'insurrection est
évitée de justesse à Leipzig et les premiers conseils ouvriers se constituent
tout comme en Russie. Sur le front oriental, le Premier mai, les drapeaux
rouges flottent sur les tranchées russes et allemandes. Un tract circule parmi
les soldats allemands : « Nos frères héroïques de Russie ont mis à terre
dans leur pays le joug maudit des bouchers (...) Votre bonheur, votre progrès,
dépendent de votre capacité à poursuivre et mener plus loin l'exemple de vos
frères russes... Une révolution victorieuse demande moins de sacrifices qu'une
guerre sauvage... »
En France, ce
même Premier mai, dans un climat de grèves ouvrières (celle des métallos de
Paris s'étend à 100 000 travailleurs d'autres secteurs), un meeting de
solidarité avec les ouvriers russes proclame : « La révolution russe est le
signal de la révolution universelle ». Sur le front, des conseils clandestins
de soldats font circuler de la propagande révolutionnaire et collectent de
l'argent pris sur la solde misérable pour soutenir les grèves à l'arrière.
De grandes manifestations
contre la guerre se déroulent aussi en Italie. L'une d'elles, à Turin, voit
surgir le mot d'ordre «Faisons comme en Russie » qui est repris
rapidement dans tout le pays. Et effectivement, quand les regards de tous les
ouvriers et soldats du monde entier se tourneront vers Petrograd en octobre
1917, ce mot d'ordre deviendra un puissant stimulant à des mobilisations
destinées à en finir une fois pour toutes avec la boucherie impérialiste.
Ainsi, les ouvriers en
Finlande, qui avaient déjà tenté une première insurrection quelques jours
après Petrograd, prennent les armes en janvier 1918 et occupent les édifices
publics à Helsinki et dans le sud du pays. Dans le même temps, une rébellion
dans la flotte de la Mer noire oblige la Roumanie, où la Révolution russe avait
un écho immédiat, à signer l'armistice avec les puissances centrales. En
Russie même, la Révolution met un terme à l'implication du pays dans la guerre
impérialiste, la révolution se trouvant à la merci - dans l'attente de son
extension sur le plan international - de la rapine des puissances centrales sur
de vastes territoires russes, lors de la paix dite « de
Brest-Litovsk ».
En janvier 1918, les
travailleurs de Vienne connaissent les conditions « de paix » draconiennes
que leur gouvernement veut imposer à la Russie révolutionnaire. Face à la
menace d'intensification de la guerre, les ouvriers de Daimler provoquent une
grève qui en quelques jours va s'étendre et toucher 700 000 travailleurs dans
tout l'Empire, au cours de laquelle s'organisent les premiers conseils
ouvriers. A Budapest, le mot d'ordre de ralliement de la grève est : « A bas
la guerre ! Vivent les ouvriers russes ! ». Il faut les appels au calme
incessants des « socialistes » pour parvenir, non sans mal, à apaiser
cette vague de luttes et écraser les révoltes de la flotte basée à Carthage ([3]).
Fin janvier, on compte 1 million de grévistes en Allemagne. Malheureusement,
les ouvriers laissent la direction de leur lutte entre les mains des «
socialistes » qui s'allient avec les syndicats et l’Etat-major militaire
pour y mettre fin et envoyer au front plus de 30 000 travailleurs qui s'étaient
illustrés dans le combat prolétarien. C'est dans cette même période que
surgissent les premiers conseils ouvriers en Pologne, dans les mines de
Dombrowa et Lublin...
Le mouvement de
solidarité avec la Révolution russe se développe aussi en Angleterre. La
visite du délégué soviétique Litvinov, en janvier 1918, coïncide avec une
grande vague de grèves et provoque de telles manifestations à Londres qu'un
journal bourgeois, The Herald, les qualifie « d'ultimatum pour la
paix des ouvriers au gouvernement ». En mai 1918 éclate en France la grève
de Renault, qui s'étend rapidement à 250 000 travailleurs de Paris. En
solidarité, les travailleurs de la région de la Loire se remettent en grève,
contrôlant la région pendant dix jours.
Les dernières offensives
militaires provoquent cependant une paralysie momentanée des luttes, mais leur
échec convainc les ouvriers que la lutte de classe est le seul moyen de mettre
un terme à la guerre. En octobre, en Autriche, éclatent les luttes des
journaliers et la révolte contre l'envoi au front des régiments les plus «
rouges » de Budapest, ainsi que des grèves et des manifestations massives.
Le 4 novembre, la bourgeoisie de la « double couronne » se désengage
enfin de la guerre.
En Allemagne, le Kaiser
tente une « démocratisation » du régime (libération de Liebknecht,
participation des « socialistes » au gouvernement) pour exiger du
peuple allemand « qu'il verse jusqu'à la dernière goutte de son sang ».
Mais les marins de Kiel refusent, le 3 novembre, d'obéir aux officiers qui
veulent tenter une ultime bataille suicide de la flotte ; ils hissent le
drapeau rouge sur l'ensemble de la flotte et organisent un conseil ouvrier avec
les ouvriers de la ville. L'insurrection s'étend en quelques jours aux principales
villes d'Allemagne ([4]).
Le 9 novembre, quand l'insurrection gagne Berlin, la bourgeoisie allemande ne
commet pas l'erreur du Gouvernement provisoire russe (qui avait maintenu sa
participation dans la guerre, ce qui avait été un facteur de fermentation et de
radicalisation de la révolution) et sollicite l'armistice. Le 11 novembre, la
bourgeoisie met fin à la guerre impérialiste pour s'affronter à la classe
ouvrière.
Le caractère international
de la classe ouvrière et de sa révolution
Alors que les révolutions
bourgeoises se limitaient à implanter le capitalisme dans le cadre de la
nation, la révolution prolétarienne est nécessairement mondiale. Si les
révolutions bourgeoises pouvaient s'échelonner sur plus d'un siècle, la lutte
révolutionnaire du prolétariat, de par sa propre nature, tend à prendre la forme
d'une gigantesque vague qui parcours la planète. Telle est depuis toujours la
thèse historique des révolutionnaires. Dans ses Principes du communisme, Engels
soulignait déjà :
« Cette
révolution pourra-t-elle se produire en un seul pays ?
Réponse : non. La grande
industrie, en créant le marché mondial, a déjà établi entre tous les peuples
de la terre, principalement entre les peuples civilisés, des relations telles
que chaque peuple ressent le contrecoup de ce qui se passe chez les autres.
Elle a par ailleurs amené tous les pays civilisés à un même stade d'évolution
sociale : dans tous ces pays la bourgeoisie et le prolétariat sont devenus les
deux classes les plus importantes de la société et la lutte entre ces deux
classes est devenue la lutte capitale de notre époque. La révolution communiste
ne sera donc pas une révolution nationale uniquement, elle se fera simultanément
dans tous les pays civilisés c'est-à-dire au moins en Angleterre, en Amérique,
en France et en Allemagne. (...) Ce sera une révolution universelle, dont le
terrain sera lui aussi universel. »
La vague révolutionnaire de
1917-23 a confirmé cela de façon éclatante. En 1919, le premier ministre
britannique Lloyd George écrit : « L'Europe entière est envahie par l'esprit
de la révolution. Il existe un sentiment profond parmi les ouvriers contre les
conditions existantes, non de mécontentement mais de colère et de révolte
(...). L'ensemble de l'ordre politique, social et économique est remis en
question par les masses de la population, d'un bout à l'autred'Europe »
(cité par E.H. Carr, La
Révolution bolchevique).
Mais le prolétariat ne parvient pas à transformer
cette formidable vague de luttes en combat unifié. Nous verrons d'abord les
faits pour mieux pouvoir par la suite analyser les obstacles sur lesquels a
trébuché le prolétariat dans la généralisation de la révolution.
De novembre 1918 à août 1919
: les tentatives insurrectionnelles dans les pays vaincus...
Quand la révolution démarre en Allemagne, trois importants
détachements du prolétariat d'Europe sont déjà pratiquement neutralisés
(Hollande, Suisse et Autriche). En octobre 1918 éclatent des mutineries dans
l'armée en Hollande (le propre commandement militaire coule sa flotte plutôt
que de laisser les marins s'en emparer) et des conseils ouvriers se forment à
Rotterdam et Amsterdam. Les « socialistes » prennent part à la révolte
pour mieux pouvoir la neutraliser. Leur leader, Troëlstra, le reconnaît plus
tard : « Si je n'étais pas intervenu
révolutionnairement, les éléments ouvriers les plus énergiques auraient pris le
chemin du bolchevisme » (P.-J.
Troëlstra, De Revolutie en de SDAP). Désorganisée par ses propres
« organisateurs », privée de l'appui des soldats, la lutte prend fin
avec le mitraillage des ouvriers qui, le 13 novembre, s'étaient réunis dans un
meeting près d'Amsterdam. La « Semaine rouge » se conclut par 5 morts et
des dizaines de blessés.
Ce même jour, en Suisse, une grève générale de 400
000 ouvriers a lieu pour protester contre l'usage de la troupe contre les
manifestations de commémoration du premier anniversaire de la Révolution
russe. Le journal Volksrecht proclame : « Résister jusqu'au bout. Sont en notre faveur la révolution en Autriche et en
Allemagne, les actions des ouvriers en France, le mouvement des prolétaires de
Hollande et, principalement, le triomphe de la révolution en Russie ».
Là aussi, les « socialistes » et
les syndicats donnent la consigne de cesser la lutte « pour ne pas jeter les masses désarmées sous les balles
de l'ennemi », alors que c'est précisément ce pas en arrière qui va
désorienter les masses et les diviser, ouvrant alors les vannes de la terrible
répression qui mettra fin à la « Grande grève ». De son côté, le gouvernement
de la « paisible » Suisse militarise les cheminots, organise une garde
contre-révolutionnaire, rase sans scrupule les locaux des ouvriers, en
emprisonne des centaines et instaure la peine de mort contre les « subversifs ».
La République est proclamée en Autriche le 12 novembre.
Au moment de hisser le drapeau national rouge et blanc, des groupes de
manifestants arrachent la frange
blanche.
Hissés sur les épaules de la statue de Pallas Athénée,
dans le centre de Vienne, les divers orateurs appellent l'assemblée composée
de dizaines de milliers de travailleurs à passer directement à la dictature du
prolétariat. Mais les « socialistes », appelés en renfort parce qu'ils
sont les seuls à avoir une influence sur les masses ouvrières, déclarent : « Le prolétariat détient déjà le pouvoir.
Le parti ouvrier gouverne la république » et entreprennent
systématiquement d'affaiblir les conseils ouvriers, les transformant en
conseils de production, comme ils transforment les comités de soldats en
comités de régiments (massivement infiltrés par les officiers). Cette
contre-offensive de la bourgeoisie va paralyser le prolétariat en Autriche, et
servir de modèle de la contre-révolution pour la bourgeoisie allemande.
En Allemagne, l'armistice et la proclamation de la
République vont provoquer un sentiment naïf de « victoire » que paiera
très cher le prolétariat. Alors que les travailleurs ne parviennent pas à
unifier les différents foyers de lutte et hésitent à se lancer dans la
destruction de l'appareil d'Etat bourgeois ([5]), la
contre-révolution s'organise et coordonne les syndicats, les partis «
socialistes » et le haut-commandement militaire. A partir de décembre, la
bourgeoisie passe à l'offensive par de constantes provocations au prolétariat
de Berlin, dans le but de le faire partir en lutte et de l'isoler du reste du
prolétariat allemand. Le 4 janvier 1919, le gouvernement destitue le préfet de
police Eischorn, défiant l'opinion des travailleurs. Le 6 janvier, un demi
million de prolétaires berlinois sort dans la rue. Le lendemain même, à la tête
des corps-francs (officiers et sous-officiers démobilisés payés par le
gouvernement), le « socialiste » Noske écrase les ouvriers de Berlin.
Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht sont assassinés quelques jours plus tard.
Bien que les événements de Berlin alertent les
ouvriers d'autres villes (en particulier à Brème où les locaux syndicaux sont
pris d'assaut et le contenu de leurs caisses distribué entre les chômeurs), le
gouvernement parvient malgré tout à diviser cette riposte, de façon à
concentrer ses forces dans un premier temps sur Brème, ensuite sur les ouvriers
de Rhénanie et de la Ruhr, pour finir par revenir éteindre les dernières
braises à Berlin, au cours de la tristement célèbre « Semaine sanglante » au
cours de laquelle sont assassinés 1 200 ouvriers en mars. Ensuite
seront écrasés les ouvriers de Mansfeld, de Leipzig et la République des Conseils
de Magdebourg...
En avril 1919, les travailleurs proclament à Munich la
République des Conseils de Bavière, qui constitue avec la Révolution hongroise et
l'Octobre russe les
seules expériences de prise de
pouvoir par le prolétariat. Les
ouvriers bavarois en armes sont même capables de défaire la première armée
contre-révolutionnaire envoyée contre eux par le Président destitué Hoffmann.
Mais hélas, comme nous l'avons vu, le reste du prolétariat allemand a déjà subi
de sévères défaites et ne peut apporter son soutien à ses frères, cependant que
la bourgeoisie lève une armée qui écrasera l'insurrection au cours des premiers
jours de mai. Parmi les troupes qui sèment la terreur à Munich s'illustrent
alors des noms tels que Himmler, Rudolf Hess, Von Epp..., futurs dignitaires du
nazisme encouragés dans leur furie anti-prolétarienne par un gouvernement qui
se proclame « socialiste ».
Le 21 mars 1919, à la suite d'une formidable vague de
grèves et de meetings, les conseils ouvriers prennent le pouvoir en Hongrie.
Par une erreur tragique, les communistes s'unifient dans ce même temps avec
les « socialistes » qui vont s'employer à saboter la révolution, alors
même que les «démocraties » occidentales (et en particulier la France
et l'Angleterre) imposent un blocus économique auquel s'ajoute une intervention
militaire des armées roumaine et tchèque. En mai, alors que sont vaincus les
conseils ouvriers de Bavière, la situation de la révolution hongroise est
désespérée. Une formidable réaction ouvrière parvient toutefois à rompre
l'encerclement militaire, réaction à laquelle participent aussi bien des travailleurs
hongrois, autrichiens, polonais et russes, que des tchèques ou des roumains. A
la longue, cependant, le sabotage des « socialistes » et l'isolement de
la révolution vont avoir raison de la résistance prolétarienne et les troupes
roumaines prennent Budapest le 1er août, instaurant un gouvernement syndical
qui liquidera les conseils ouvriers. Mission accomplie, les syndicats confient
le pouvoir à l'amiral Horty (lui aussi futur collaborateur des nazis) qui
déchaînera alors une terreur sanglante contre les ouvriers (8 000 exécutions,
100 000 déportations...). La chaleur de la révolution hongroise pousse les
mineurs de Dombrowa (Pologne) à prendre le pouvoir dans la région et ils
forment une Garde ouvrière pour se défendre de la sanglante répression d'un
autre « socialiste », Pilsudski. La République rouge de Dombrowa
s'éteint avec les conseils ouvriers hongrois.
La révolution hongroise provoque les dernières
réactions ouvrières en Autriche et en Suisse, en juin 1919. La police de
Vienne, forte des leçons apprises de ses acolytes allemands, machine une
provocation (l'assaut du local du PC) pour précipiter l'insurrection alors que
le prolétariat est encore faible et désorganisé. Les ouvriers tombent dans ce
piège et laissent dans les rues de Vienne plus de 30 morts. Il advient la même chose
en Suisse, après la grève générale des ouvriers de Zurich et Bâle.
...et dans les pays «
vainqueurs »
A nouveau dans la région de La
Clyde en Grande-Bretagne, plus de 100 000 ouvriers sont en grève dès janvier
1919. Le 31 janvier (le « Vendredi rouge »), au cours d'une
concentration ouvrière à Glasgow, les prolétaires s'affrontent durement aux
régiments appuyés par l'artillerie que le gouvernement à dépêchés sur place. Les
mineurs sont prêts à entrer en lutte, mais les syndicats parviennent à stopper
ce mouvement pour « donner une marge de confiance au gouvernement afin que
celui-ci étudie la nationalisation (!) des mines » (Hinton et Hyman,
Trade Unions and Révolution).
ASeattle,
aux Etats-Unis, éclate une grève dans les chantiers navals qui s'étend à toute
la ville en quelques jours. Grâce à des assemblées massives et un comité de
grève élu et révocable, les ouvriers contrôlent le ravitaillement et la défense
contre les troupes envoyées par le gouvernement. La « Commune de Seattle » restera
cependant isolée et, un mois plus tard, au prix de centaines
d'emprisonnements, les travailleurs des chantiers navals reprendront le
travail. Plus tard éclateront d'autres luttes comme celle des mineurs de Buttle
(Montana), qui va jusqu'à s'organiser en conseil d'ouvriers et de soldats, et
la grève de 400 000 ouvriers de la sidérurgie. Mais, là non plus, les luttes ne
parviennent pas à s'unifier.
Au Canada, pendant la grève
générale de Winnipeg, en mai 1919, le gouvernement local organise un meeting
patriotique pour tenter de contrecarrer la pression ouvrière avec le
chauvinisme de la victoire. Mais les soldats, après avoir décrit les horreurs
de la guerre, proclament la nécessité de « transformer la guerre
impérialiste en guerre de classes », et cette radicalisation pousse le
mouvement jusqu'à s'étendre aux travailleurs de Toronto. Les travailleurs laissent
une fois de plus la direction de la lutte entre les mains des syndicats, ce qui
les conduit immanquablement à l'isolement et à la défaite, puis à subir la terreur
du « lumpen » de la ville dont le gouvernement a nommé certains éléments
« commissaires extraordinaires ».
Mais la vague
révolutionnaire ne reste pas cantonnée aux pays directement concernés par la
boucherie impérialiste. En Espagne éclate en 1919 une grève à La Canadien se
qui s'étend rapidement à tout le cordon industriel de Barcelone. Sur les murs
des haciendas andalouses, les journaliers à moitié analphabètes écrivent «
Vivent les soviets ! » et « Vive Lénine ! ». Les mobilisations des
journaliers durant les années 1918-19 resteront dans l'histoire sous le nom
des « deux années bolcheviques ».
Mais des épisodes de cette
vague se déroulent également loin des grandes concentrations ouvrières
d'Europe et d'Amérique du Nord. En Argentine, en 1919, durant la « Semaine sanglante » de Buenos Aires, les ouvriers répliquent par
la grève générale à la répression déchaînée par le gouvernement contre les
ouvriers de l'usine « Talleres Vasena ». Après cinq jours de combats de
rue, l'artillerie bombarde les quartiers ouvriers causant 3 000 morts. Au
Brésil, la grève de 200 000 travailleurs à Sao Paolo fraternise avec les
régiments envoyés par le gouvernement pour les réprimer. Dans les favelas de
Rio de Janeiro, une «République ouvrière » est proclamée en 1918, qui
reste isolée et cède sous la pression de l'état de siège décrété par le
gouvernement.
En Afrique du
Sud, pays de la « haine raciale », les luttes ouvrières mettent en évidence
la nécessité et la possibilité de lutter unis : « La classe ouvrière
d'Afrique du Sud ne pourra s'émanciper tant qu'elle n'aura pas dépassé les
préjugés racistes et l'hostilité envers les travailleurs d'une autre couleur
» (The International, journal des Ouvriers industriels d'Afrique). En mars
1919, la grève des tramways s'étend à tout Johannesburg, avec assemblées et
meetings de solidarité avec la Révolution russe. Et au Japon, en 1918, se
déroulèrent les fameux « meetings du riz » contre l'expédition de riz
aux troupes japonaises envoyées contre la révolution en Russie.
1919-1921 : le redressement
tardif du prolétariat des pays « vainqueurs » et le poids de la défaite en
Allemagne
Le prolétariat
jouait très gros durant cette première phase de la vague révolutionnaire.
D'abord, il fallait que le bastion révolutionnaire russe sorte de l'asphyxie
de l'isolement ([6]).
Mais se jouait aussi le cours même de la révolution, puisque des détachements
du prolétariat (Allemagne, Autriche, Hongrie...) s'étaient engagés dans le
combat, ce qui était déterminant pour le futur de la révolution mondiale du
fait de leur force et de leur expérience. Mais la première phase de la vague
révolutionnaire va se solder, nous l'avons vu, par de profondes défaites que le
prolétariat ne parviendra pas à surmonter.
Les travailleurs d'Allemagne
appuient en 1920 la grève générale convoquée par les syndicats contre le «
putsch de Kapp », pour rétablir le soi-disant gouvernement démocratique de
Scheidemann. Les travailleurs de la Ruhr refusent cependant de remettre au
pouvoir celui qui a déjà assassiné 30 000 ouvriers, prennent les armes et
forment « l'Armée rouge de la Ruhr ». Dans certaines villes
(Duisbourg), ils vont jusqu'à emprisonner les leaders socialistes et les syndicalistes.
Mais la lutte reste à nouveau isolée. Début avril, l'armée allemande réorganisée
écrase la révolte de la Ruhr.
En 1921, la bourgeoisie
allemande va se consacrer à « nettoyer » les révolutionnaires
irréductibles en Allemagne centrale, utilisant toujours de nouvelles
provocations (l'assaut des usines Leuna à Mansfeld). Les communistes du KAPD,
en pleine désorientation, tombent dans le piège et appellent à « l'action de
mars », au cours de laquelle les ouvriers de Mansfeld, Halle, etc., ne parviennent
pas à vaincre la bourgeoisie malgré des combats héroïques. Celle-ci profitera
de la dispersion du mouvement pour d'abord massacrer les ouvriers en Allemagne
centrale, ensuite les ouvriers qui à Hambourg, Berlin et dans la Ruhr
s'étaient solidarisés avec le mouvement.
Pour la lutte de la classe
ouvrière, internationale par nature, ce qui advient dans une partie du monde a
des répercussions dans les autres. C'est ce qui explique que quand le
prolétariat des pays vainqueurs de la guerre (Angleterre, France, Italie...)
entre massivement en lutte, une fois passée l'euphorie chauvine de la «
victoire », les répercussions des défaites successives du prolétariat en
Allemagne le rendront plus vulnérable aux pires mystifications : nationalisations,
« contrôle ouvrier » de la production, confiance aux syndicats, manque
de confiance en ses propres forces...
Une grève générale des
cheminots, extrêmement dure, éclate en Angleterre en septembre 1919. Malgré
les manoeuvres d'intimidation de la bourgeoisie (navires de guerre à
l'embouchure de la Tamise, patrouilles de soldats dans les rues de Londres),
les ouvriers ne cèdent pas. Bien au contraire, les ouvriers des transports
veulent à leur tour partir en grève, mais les syndicats les en empêchent. Il
adviendra la même chose plus tard, quand les mineurs appelleront à la
solidarité des cheminots. Le bonze syndical de service proclamera : « A quoi
bon l'aventure d'une grève générale, puisque nous avons à notre disposition un
moyen plus simple, moins coûteux et certainement moins dangereux. Nous devons
montrer à tous les travailleurs que le meilleur moyen est d'utiliser
intelligemment le pouvoir que nous offre la Constitution la plus démocratique
du monde, qui leur permet d'obtenir tout ce qu'ils désirent » ([7]).
Comme les travailleurs
peuvent le constater immédiatement, la « bourgeoisie la plus démocratique
du monde » n'hésite pas à engager des tueurs, des briseurs de grève, des
provocateurs, et la vague de licenciements qui s'ensuit touche un million
d'ouvriers.
Malgré tout, les ouvriers
continuent à faire confiance aux syndicats. Ils le paieront très cher: en avril
1921, les mineurs décident une grève générale, mais le syndicat fait machine
arrière en laissant les ouvriers isolés et
désorientés (le 15
avril reste le « Vendredi noir » dans la mémoire ouvrière), à la merci des
attaques gouvernementales. Une fois qu'elle aura défait les principaux
bastions ouvriers, cette bourgeoisie qui « permet aux ouvriers d'obtenir
tout ce qu'ils désirent » réduira les salaires de plus de 7 millions
d'ouvriers.
En France, l'aggravation des
conditions de vie de la classe ouvrière (essentiellement la pénurie d'aliments
et de combustible) provoquera une vague de luttes ouvrières au cours des
premiers mois de 1920. Dès février, les cheminots constituent le centre du
mouvement de grèves qui parvient à s'étendre et provoquer la solidarité
d'autres secteurs malgré l'opposition des syndicats. Prenant le train en
marche, si l'on peut dire, le syndicat CGT décide de prendre la tête de la
lutte et décide alors d'une tactique de « vagues d'assaut », qui
consiste à faire débrayer un jour les mineurs, le lendemain les métallos, etc.
; de cette façon, ils parviennent à empêcher le mouvement de s'unifier,
l'éparpillent et le font péricliter. Le 22 mai, il ne reste plus que les
cheminots en grève, c'est la défaite : 18 000 licenciements disciplinaires.
Les syndicats sont bien sûr déconsidérés à l'issue de cette bataille (plus de
60 % de démissions) mais leur sabotage des luttes a porté ses fruits : le
prolétariat français est défait et se trouve à la merci des expéditions
punitives des « Ligues civiques».
En Italie, où s'étaient
développées de formidables luttes ouvrières contre la guerre impérialiste
tout au long de 1917-18, et d'autres encore contre l'expédition d'approvisionnement
aux armées qui combattaient la révolution en Russie ([8]),
le prolétariat est cependant incapable de se lancer à l'assaut de l'Etat
bourgeois. En réaction à la faillite de nombreuses entreprises, l'été 1920 voit
une fièvre « d'occupations » embraser le pays, impulsées par les
syndicats : elles dévient le prolétariat de la perspective d'affrontement
contre l’Etat, tout en l'enchaînant au « contrôle de la production » dans
chaque usine. Il suffit de rappeler que le propre gouvernement Giolitti
prévient les chefs d'entreprise qu'il «n'utilisera pas l'armée pour déloger les ouvriers, car cela déplacerait la lutte de
l'usine vers la rue » (cité par M. Ferrara, Conversations
avec Togliatti). La combativité ouvrière s'effiloche dans ces occupations
d'usines. La défaite de ce mouvement, quoiqu'il soit prolongé par de nouvelles
mais isolées grèves en Lombardie, à Venise, etc., ouvrira les vannes de la
contre-révolution qui, dans ce cas précis, a pris la forme du fascisme.
La classe
ouvrière subit aussi d'importantes défaites aux Etats-Unis (grèves dans les mines
de charbon, dans les mines de lignite d'Alabama, dans les chemins de fer) en
1920. La contre-offensive capitaliste impose les « conventions ouvertes » (impossibilité de conventions collectives) qui aboutissent à
une baisse des salaires de l'ordre de 30 %.
Les derniers soubresauts de
la vague révolutionnaire
Bien qu'elle continue à
exploser dans d'héroïques combats, la vague révolutionnaire est entrée dans sa
phase finale à partir de 1921. D'autant plus que le poids des défaites conduit
les révolutionnaires de l'Internationale communiste à commettre des erreurs
toujours plus graves (application de la politique de «front unique »,
soutien aux luttes de « libération nationale », expulsion de 1’IC des
fractions révolutionnaires de la Gauche communiste...), qui provoquent encore
plus de confusions et à leur tour, dans une spirale dramatique, provoquent de
nouvelles défaites.
En Allemagne; la combativité
ouvrière est toujours plus dévoyée vers « l’antifascisme » (par exemple lorsque
l'extrême-droite assassine Ersberger, ou quand un belliciste exige que Kiel
soit rasée de la carte en novembre 1918) ou vers le nationalisme. Quand la
Ruhr est envahie par les armées belge et française en 1923, le KPD brandit le
drapeau abject du « national-bolchèvisme » en appelant le prolétariat à
défendre la « patrie allemande », soi-disant progressiste, contre
l'impérialisme représenté par les puissances de l'Entente. En octobre de cette
même année, le Parti communiste, qui siège au gouvernement en Saxe et Thuringe,
prend la décision de provoquer des insurrections, dont la première a lieu le
20 octobre à Hambourg. Le KPD revient sur sa décision quand les ouvriers sont
déjà dans la rue, et ces derniers doivent seuls faires face à une terrible
répression. Exsangue, démoralisé, cruellement réprimé, le prolétariat allemand
est défait. Quelques jours plus tard, Hitler lancera son fameux «putsch de
la bière », tentative de coup d’Etat lancée depuis une brasserie de
Munich, qui échouera (comme on sait, Hitler parviendra au pouvoir par la «
voie parlementaire » dix ans plus tard).
Le prolétariat polonais, qui
en 1920 avait fait front avec sa bourgeoisie contre l'invasion du pays par
l'Armée rouge, retrouve son terrain de classe en 1923 avec une nouvelle vague
de grèves. Mais l'isolement international permet à la bourgeoisie de garder le
contrôle de la situation et de monter toute une série de provocations
(l'incendie de la poudrerie de Varsovie, dont seront accusés les communistes)
pour s'affronter aux travailleurs tant que ceux-ci sont encore dispersés. Une
insurrection éclate le 6 novembre à Cracovie, mais les mensonges des «
socialistes » parviennent à désorienter et démoraliser les travailleurs
(notamment en parvenant à ce que ceux-ci leur rendent les amies). Malgré la
vague de grèves de solidarité avec Cracovie (Dombrowa, Gornicza, Tarnow...),
la bourgeoisie parvient en quelques jours à éteindre cette flambée ouvrière.
En 1926, le prolétariat
polonais servira de chair à canon dans la rivalité entre fractions de la
bourgeoisie qui opposa le gouvernement « philo-fasciste » et Pilsudski
soutenu par la gauche en tant que « défenseur de la liberté ».
En Espagne, les vagues de
luttes seront systématiquement freinées par le PSOE (Parti socialiste) et le
syndicat UGT, ce qui permettra au général Primo de Rivera d'imposer sa dictature
en 1923 ([9]).
En Angleterre, après
quelques mouvements divisés et très isolés (marche des chômeurs sur Londres en
1921 et 1923, grève générale dans le bâtiment en 1924), la bourgeoisie
confirmera sa victoire en 1926. Face à une nouvelle vague de luttes des
mineurs, les syndicats organisent une « grève générale » qu'ils
annuleront 10 jours plus tard, abandonnant les mineurs qui reprendront le travail
en décembre au prix de milliers de licenciements. La défaite de cette lutte
consacrera la victoire de la contre-révolution en Europe.
Dans cette phase définitive
de déclin de la vague révolutionnaire, les mouvements révolutionnaires du
prolétariat dans les pays de la périphérie du capitalisme sont à leur tour
défaits. En Afrique du Sud, c'est le cas avec la « Révolte
rouge du Transvaal » contre le remplacement des travailleurs de race blanche
par des travailleurs de race noire moins payés, en 1922, qui s'était étendue à
d'autres secteurs d'industrie (mines de charbon, chemins de fer...), toutes
races confondues, et qui avait pris parfois des tournures insurrectionnelles.
En 1923, l'armée hollandaise et les tueurs à gage engagés par les planteurs
locaux s'unissent pour venir à bout de la grève des chemins de fer à Java, qui
s'était étendue à Surabaj et à Jemang (Indonésie).
En Chine, le prolétariat
avait été conduit (par la néfaste thèse de 1’IC sur l'appui aux mouvements de «
libération nationale ») à soutenir les actions de la bourgeoisie nationaliste
organisée dans le Kuomintang, qui pourtant n'hésitait pas à réprimer sauvagement
les travailleurs quand ceux-ci luttaient sur leur terrain de classe, comme à
Canton en 1925, lors de la grève générale. En février et mars 1927, les
ouvriers de Shanghaï préparent par des insurrections l'entrée dans la ville du
général nationaliste Tchang Kaï-Chek. Ce leader « progressiste » (selon
1’IC) n'hésite pas non plus, sitôt la ville prise, à s'allier avec les
commerçants, les paysans, les intellectuels et surtout le « lumpen » pour
réprimer par le sang et le feu la grève générale décrétée par le Conseil
ouvrier de Shanghaï pour protester contre l'interdiction du droit de grève
décrétée par le « libérateur ». Et malgré les horreurs commises dans les
quartiers ouvriers de Shanghaï pendant les deux mois de la répression,
1’IC appellera encore à soutenir « l'aile gauche » du Kuomintang,
installée à Wuhan. Cette gauche nationaliste a fusillé sans sourciller les
ouvriers qui, par leurs grèves, « irritaient les industriels étrangers
(...), en gênant leurs intérêts commerciaux » (M. N. Roy, Révolution et
contre-révolution en Chine). Quand le PC décide enfin l'insurrection,
alors que le mouvement ouvrier est défait, il ne fait qu'augmenter les dégâts :
lors de la Commune de Canton, en décembre 1927, 2 000 ouvriers périssent
assassinés.
Cette lutte du prolétariat
en Chine n'est que l'épilogue tragique de la vague révolutionnaire mondiale
et, comme l'analysèrent les révolutionnaires de la Gauche communiste, elle
marque une étape décisive dans le passage des partis « communistes » dans
les rangs de la contre-révolution. Cette contre-révolution s'étend comme une
immense et profonde nuit qui durera plus de 40 ans, pour s'achever avec le
resurgissement des combats de la classe ouvrière à la fin des années 1960.
La guerre ne crée pas les
conditions les plus favorables à
la révolution
Pourquoi cette vague
révolutionnaire a-t-elle échoué ? Il ne fait pas de doute que les incompréhensions
du prolétariat et de ses minorités révolutionnaires quant aux conditions de
la nouvelle période historique ont pesé lourdement ; mais il faut aussi comprendre
que les conditions objectives créées par la guerre impérialiste ont empêché ces
torrents de luttes de se rejoindre dans un combat unifié. Dans l'article «
Les conditions historiques de la généralisation de la lutte de la classe
ouvrière » (Revue Internationale n° 26), nous disions : « La guerre est
un grave moment de la crise du capitalisme, mais nous ne pouvons pour autant
nier que c'est également une réponse du capitalisme à sa propre crise, un
moment avancé de sa barbarie et que, en tant que tel, il ne joue pas forcément
en faveur des conditions de la généralisation de la révolution ».
On peut le vérifier à la
lumière des faits de cette vague révolutionnaire.
La guerre suppose un bain de sang pour le prolétariat
Comme
l'explique Rosa Luxemburg :
« Mais pour
que le socialisme puisse faire sa trouée et remporter la victoire, il faut
qu'existent des masses dont la puissance réside tant dans leur niveau culturel
que dans leur nombre. Et ce sont ces masses précisément qui sont décimées dans
cette guerre. La fleur de l'âge viril et de la jeunesse, des centaines de
milliers de prolétaires dont l'éducation socialiste, en Angleterre et enFrance, en
Belgique, en Allemagne et en Russie, était le produit d'un travail d'agitation
et d'instruction d'une dizaine d'années, d'autres centaines de milliers qui
demain pouvaient être acquis au socialisme - ils tombent et ils tuent misérablement sur les champs de bataille.
Le fruit de dizaines d'années de sacrifices et d'efforts de plusieurs
générations est anéanti en quelques semaines, les troupes d'élite du
prolétariat international sont décimées » (Rosa Luxemburg, La crise de
la social-démocratie, Chap. VII).
Une
très grande partie des 70 millions de soldats était constituée de prolétaires
qui avaient dû laisser leur place dans les usines aux femmes, aux enfants, à la
main d'œuvre immigrée des colonies n'ayant que très peu d'expérience des
luttes. En outre, l'armée dilue ces prolétaires dans une masse inter-classiste
avec les paysans, le lumpen... C'est ce qui fait que les actions de ces soldats
(désertions, insubordinations...) ne se si tuent pas sur un terrain de lutte
authentiquement prolétarien, même si, pour autant, la bourgeoisie n'en profite
pas. Les désertions dans l'armée austro-hongroise, par exemple, sont en grande
partie dues au refus des tchèques et des hongrois... de se battre pour
l'Empereur de Vienne. Les mutineries dans l'armée française ne se dirigent pas contre
la guerre elle-même, mais contre « une certaine façon de mener la guerre » (l'inefficacité
de certaines manoeuvres, etc.). La radicalité et la conscience qui se développent
chez certains soldats (fraternisations, refus de réprimer des luttes ouvrières...)
sont surtout la conséquence de la mobilisation à l'arrière. Et quand la question
se pose, après l'armistice, de détruire le capitalisme pour en finir une bonne
fois avec les guerres, les soldats sont le secteur le plus hésitant et
rétrograde. C'est d'ailleurs pour cela que la bourgeoisie allemande, par exemple,
fait en sorte de surdimensionné le poids des Conseils de soldats face aux Conseils
ouvriers.
Le prolétariat« ne contrôle pas » la guerre
La guerre
mondiale exige une défaite préalable du prolétariat. Et même dans les pays où
le poids de l'idéologie réformiste qui a présidé à cette défaite est le plus
faible, les luttes cessent en 1914 : en Russie, par exemple, la vague
croissante de luttes qui s'était développée en 1912-1913 s'interrompt
brusquement.
Mais en outre, au cours même
de la guerre, la lutte de classe est mise au second plan derrière le vacarme
des opérations militaires. Quand bien même les défaites militaires accentuent
le mécontentement (l'échec de l'offensive de l'armée russe en juin 17 provoque
les Journées de juin), il n'en est pas moins vrai que les offensives du rival
impérialiste et les succès militaires de son propre impérialisme poussent le
prolétariat dans les bras des « intérêts de la Patrie ». C'est
ainsi qu'en automne 1918 ont lieu les dernières offensives militaires
allemandes, à un moment historique crucial pour la révolution mondiale
(quelques mois à peine après le Révolution russe) :
- elles paralysent la vague de
grèves qui se propageait depuis janvier en Allemagne et en Autriche, grâce aux «
conquêtes » réalisées en Russie et en Ukraine, présentées comme étant «
la paix du pain » par les propagandistes des armées ;
- elles poussent les soldats
français, qui commençaient à fraterniser avec les ouvriers de la Loire, à
resserrer les rangs derrière leur bourgeoisie ; ces mêmes soldats seront ceux
qui réprimeront les grèves dès l'été.
Et surtout, lorsque la
bourgeoisie voit menacée sa domination de classe par le prolétariat, elle
peut priver la révolution montante de son principal stimulant. Si la
bourgeoisie russe n'avait pas compris cela, tel n'est pas le cas de la
bourgeoisie en Allemagne qui est beaucoup plus expérimentée (et avec elle
l'ensemble de la bourgeoisie mondiale). Pour intenses que soient les
antagonismes impérialistes entre les fractions capitalistes nationales, c'est
la solidarité qui les unit dès qu'il s'agit de manifester une solidarité de
classe pour s'affronter au prolétariat.
Le sentiment de soulagement
que provoque l'Armistice parmi les ouvriers affaiblit leurs luttes (en
Allemagne par exemple) mais renforce par contre le poids des mystifications
bourgeoises. En présentant la guerre impérialiste comme une « anomalie » du
fonctionnement du capitalisme (la Grande guerre devait être la « der des
der »), la bourgeoisie tente de faire croire aux ouvriers que la révolution
n'est pas nécessaire, que tout « redevient comme avant ». Cette
sensation de « retour à la normale » renforce les moyens de la
contre-révolution : les partis « socialistes » et leur fameuse «
évolution progressive vers le socialisme » et les syndicats avec leurs
armes habituelles (« contrôle ouvrier de la production », nationalisations...).
La guerre brise la généralisation des luttes
Enfin, la guerre brise la
généralisation des luttes en divisant la riposte ouvrière entre pays vainqueurs
et pays vaincus. Les gouvernements de ces derniers sont certainement
affaiblis par la défaite militaire, mais l'effondrement d'un gouvernement ne
signifie pas forcément un renforcement du prolétariat. Après la chute de
l'Empire hongrois, par exemple, le «prolétariat des nations opprimées » est
entraîné à la guerre pour « l'indépendance » de la Tchécoslovaquie, de
la Hongrie, de la Yougoslavie... ([10]).
Les ouvriers hongrois qui ont pris Budapest le 30 octobre, la grève générale
en Slovaquie de 1918..., sont dévoyés de leur cours et entraînés sur le
terrain pourri de la « libération nationale ». En Galicie (alors en
Autriche), les mouvements qui s'étaient développés contre la guerre cèdent le
pas aux manifestations « pour l'indépendance de la Pologne et la défaite de
l'Allemagne ! ». Le prolétariat de Vienne se retrouve pratiquement isolé
lors de sa tentative insurrectionnelle de novembre 1918.
Dans les pays vaincus, la
révolte est plus immédiate mais aussi plus désespérée, et en conséquence
dispersée et inorganisée. Parce qu'isolée de la lutte des ouvriers des pays
vainqueurs, la rage des prolétaires dans les pays vaincus peut finalement être
facilement déviée vers le « revanchardisme ». Tel sera le cas en Allemagne
en 1923, après l'invasion de la Ruhr par les années franco-belges.
Par contre, dans les pays
vainqueurs, la combativité ouvrière se voit étouffée par l'euphorie chauvine de
la victoire ([11]),
ce qui fait que les luttes ne peuvent se développer que plus lentement, comme
si les ouvriers attendaient les « dividendes de la victoire » ([12]).
Il faudra attendre que les mystifications s'évanouissent au feu des terribles
conditions de vie de l'après-guerre (en particulier quand le capitalisme
entrera en 1920 dans une phase de crise économique) pour que les ouvriers
entrent massivement en lutte, en Angleterre, France, Italie... Mais alors le
prolétariat des pays vaincus a déjà subi des défaites décisives, comme nous
l'avons vu. La fragmentation des luttes ouvrières entre pays vainqueurs et
pays vaincus permet en outre à la bourgeoisie de coordonner l'ensemble de ses
forces, les engageant en renfort dans les pays où se mène ponctuellement le
combat contre le prolétariat. Comme le dénonçait Karl Marx après l'écrasement
de la Commune de Paris : « Le fait sans précédent qu'après la guerre la plus
terrible des temps modernes, le vaincu et le vainqueur fraternisent pour
massacrer en commun le prolétariat (...) La domination de classe ne peut plus
se cacher sous un uniforme national, les gouvernements nationaux ne font qu'UN
contre le prolétariat » (Marx, La Guerre civile en France, Chap. IV).
Les exemples ne manquent pas
:
-
Avant même la fin de la guerre, les pays de l'Entente ferment les yeux quand
l'armée allemande écrase la révolution ouvrière de Finlande en mars 1918, et
aussi quand elle écrase, en septembre 1918, la révolte dans l'armée hongroise à Vladai.
- Contre la révolution en
Allemagne, c'est le président des USA Wilson lui-même qui impose au Kaiser
l'entrée des « socialistes » au gouvernement, car c'est la seule force
capable de s'affronter à la révolution. L'Entente fournit peu après 5 000
mitrailleuses au gouvernement allemand pour massacrer les révoltes ouvrières.
Et en mars 1919, l'armée de Noske manoeuvrera avec le complet accord de Clemenceau
à travers la zone « démilitarisée » de la Ruhr pour écraser l'un après
l'autre tous les foyers de révolution.
- Sous les ordres du colonel
anglais Cunningham, de sinistre mémoire, un centre coordinateur de la
contre-révolution fonctionne dès la fin de 1918 à Vienne ; c'est lui qui
coordonne l'action des armées tchèque et roumaine en Hongrie. Quand en juillet
1919 l'armée des Conseils en Hongrie tente une action militaire sur le front
roumain, l'armée roumaine l'attend, prévenue de cette opération par les «
socialistes » hongrois qui en avaient avisé le « centre anti-bolchevique
» de Vienne.
- Le chantage de « l'aide
humanitaire » de l'Entente s'ajoute à la collaboration militaire, pour
forcer le prolétariat à accepter sans rechigner l'exploitation et la misère.
Quand les Conseils hongrois appellent, en mars 1919, les ouvriers autrichiens à
se joindre à la lutte, le « révolutionnaire » F. Adler leur répond : «
Vous nous appelez à suivre votre exemple. Nous le ferions de tout coeur mais
nous ne le pouvons malheureusement pas. Il n'y a plus trace de nourriture dans
notre pays. Nous sommes totalement les esclaves de l'Entente ». (Arbeiter-Zeitung,
23 mars 1919).
En conclusion, nous pouvons
donc affirmer que, contrairement à ce que pensaient nombre de révolutionnaires
([13]),
la guerre ne crée pas les conditions les plus favorables à la généralisation de
la révolution. Cela ne veut en rien dire que nous serions « pacifistes »,
comme le colportent les groupes révolutionnaires bordiguistes. Au contraire,
nous défendons avec Lénine que « la lutte pour la paix sans action
révolutionnaire n'est qu'une phrase creuse et mensongère ». C'est
précisément notre rôle d'avant-garde de cette lutte révolutionnaire qui exige
de nous que nous tirions les leçons des expériences ouvrières, et d'affirmer
(Op. cit., Revue internationale n° 26.) que le mouvement de luttes
contre la crise économique du capitalisme qui s'est développé à partir de la
fin des années 1960, s'il peut paraître moins « radical », plus tortueux
et contradictoire, établit une base matérielle autrement plus ferme pour la
révolution mondiale du prolétariat :
- La crise économique frappe
tous les pays sans exception. Indépendamment du niveau de dévastation que la
crise peut provoquer dans les différents pays, il est absolument sûr qu'il
n'y a ni « vainqueurs », ni « vaincus », pas plus qu'il n'y a de
pays « neutre ».
- Contrairement aux conditions
créées par la guerre impérialiste, qui font que la bourgeoisie peut décréter
la paix pour contrer le danger d'une révolution ouvrière, la crise économique
ne peut être interrompue, pas plus que ne peuvent être évitées les attaques
toujours plus violentes contre les travailleurs.
- Il est très significatif que
ces groupes qui nous taxent de « pacifistes » soient les mêmes qui
tendent à sous-estimer les luttes ouvrières contre la crise.
Le rôle décisif des
principales concentrations ouvrières
Quand le prolétariat prend
le pouvoir en Russie, les mencheviks et, avec eux, l'ensemble des «
socialistes » et centristes dénoncent « l'aventurisme » des
bolcheviks : d'après eux, la Russie est un pays « sous-développé », pas
encore mûr pour la révolution socialiste. C'est précisément la juste défense du
caractère prolétarien de la Révolution d'Octobre qui conduit les bolcheviks à
expliquer le « paradoxe » du surgissement de la révolution mondiale à
partir de la lutte d'un prolétariat « sous-développé » comme le prolétariat
russe ([14]),
au moyen de la thèse erronée selon laquelle la chaîne de l'impérialisme mondial
se briserait d'abord en ses maillons les plus faibles ([15]).
Mais une analyse de la vague révolutionnaire permet de réfuter d'une manière
marxiste aussi bien le mythe selon lequel le prolétariat des pays du
tiers-monde ne serait pas prêt pour la révolution socialiste que son apparente «
antithèse », selon laquelle il disposerait de plus grandes facilités.
1) Précisément, la Première
Guerre mondiale marque le moment historique de l'entrée du capitalisme dans
sa phase de décadence. Cela signifie que les conditions de la révolution
prolétarienne (développement suffisant des forces productives, mais aussi de la
classe révolutionnaire chargée d'enterrer la société moribonde) existent au
niveau mondial.
Le fait que la
vague révolutionnaire s'étende aux quatre coins de la planète et que, dans tous
les pays, les luttes ouvrières affrontent l'action contre-révolutionnaire de
toutes les fractions de la bourgeoisie, met clairement en évidence que le
prolétariat (indépendamment du degré de développement qu'il ait pu atteindre
dans chaque pays) n'a pas de tâches différentes en Europe et dans le «
tiers-monde ». Il n'y a donc pas un prolétariat « prêt » pour le
socialisme (dans les pays développés) et un prolétariat « immature pour la
révolution » qui devrait encore traverser la «phase
démocratico-bourgeoise ». Précisément, la vague révolutionnaire
internationale que nous sommes en train d'analyser montre comment les ouvriers
d'un pays en retard, comme la Norvège, découvrent que : « les
revendications des travailleurs ne peuvent être satisfaites par des moyens
parlementaires, mais par les actions révolutionnaires de tout le peuple travailleur
» (Manifeste du conseil ouvrier de Cristiania, mars 1918). Cette vague
révolutionnaire montre aussi comment les ouvriers des plantations
indonésiennes, ou bien ceux des favelas de Rio, construisent des Conseils
ouvriers ; comment les travailleurs berbères s'unissent aux immigrés européens
contre la bourgeoisie « nationaliste » dans une grève générale dans les
ports d'Algérie en 1923...
Proclamer aujourd'hui, comme
le font certains groupes du milieu révolutionnaire, que le prolétariat de ces
pays sous-développés, contrairement à celui des pays avancés, devrait
construire des syndicats, ou soutenir la révolution « nationale des
fractions progressistes » de la bourgeoisie, équivaut à jeter par dessus
bord les leçons des défaites sanglantes subies par ces prolétaires de la main
de l'alliance de toutes les fractions (« progressistes » et «
réactionnaires ») de la bourgeoisie, ou de syndicats (y compris dans leurs
variantes les plus radicales comme les syndicats anarchistes en Argentine) qui
ont montré qu'ils étaient devenus des agents anti-ouvriers de l'Etat
capitaliste, autant dans le centre comme à la périphérie du capitalisme.
2) Cependant,
le fait que l'ensemble du capitalisme et du prolétariat mondial soient «
mûrs » pour la révolution socialiste ne signifie pas que la révolution mondiale
puisse commencer dans n'importe quel pays, ou que la lutte des travailleurs des
pays plus retardés du capitalisme aient la même responsabilité, le même
caractère déterminant, que les combats du prolétariat dans les pays plus
avancés. Précisément, la vague révolutionnaire de 1917-23 démontre d'une
manière frappante que la révolution ne pourra partir dans l'avenir que du
prolétariat des concentrations plus développées, c'est-à-dire de ces
bataillons de la classe ouvrière qui, de par leur poids sur la société, de par
l'expérience historique accumulée au fil des années de combat contre l'Etat
capitaliste et ses mystifications, jouent un rôle central et décisif dans la
confrontation mondiale entre le prolétariat et la bourgeoisie.
Eclairés par la lutte du
prolétariat de ces pays plus développés, les travailleurs forment des Conseils
ouvriers jusqu'en Turquie (où en 1920 existera un groupe spartakiste), en
Grèce, en Indonésie même, au Brésil... En Irlande (où d'après Lénine le
prolétariat devait encore lutter pour la « libération nationale », ce
qui était une analyse erronée), l'influx de la vague révolutionnaire ouvre une
parenthèse lumineuse, quand les travailleurs, au lieu de lutter avec la
bourgeoisie irlandaise pour son « indépendance » vis-à-vis de la
Grande-Bretagne, luttent sur le terrain du prolétariat international. Durant
l'été 1920 surgissent des Conseils ouvriers à Limerick, et des révoltes de
journaliers éclatent à l'ouest du pays, en butte à la répression autant des
troupes anglaises que de l'IRA (quand ces ouvriers occupent des propriétés
appartenant à des irlandais).
Quand la bourgeoisie
parvient à défaire les bataillons ouvriers décisifs en Allemagne, France,
Angleterre, Italie..., la classe ouvrière mondiale se trouve gravement affaiblie,
et les luttes ouvrières dans les pays de la périphérie capitaliste ne pourront
pas renverser le cours de la défaite du prolétariat mondial. Les énormes
preuves de courage et de combativité que donnent les ouvriers en Amérique,
Asie..., privés de la contribution des bataillons centraux de la classe
ouvrière, se perdront, comme nous l'avons vu, dans de gravissimes confusions
(comme par exemple lors de l'insurrection en Chine) qui vont les conduire
inévitablement à la défaite. Dans les pays où le prolétariat est plus faible,
ses maigres forces et expériences sont cependant confrontées à l'action
combinée des bourgeoisies qui ont plus d'expérience dans leur lutte de classe
contre le prolétariat ([16]),
quand les bourgeoisies française, anglaise et américaine entreprennent d'une
manière coordonnée une action contre-révolutionnaire. En Chine aussi, les «
démocraties » occidentales apportent leur appui financier et militaire tout
d'abord aux « seigneurs de la guerre », puis aux leaders du Kuomintang.).
De ce fait, le maillon
crucial où se jouait le devenir de la vague révolutionnaire était l'Allemagne,
dont le prolétariat représentait un authentique phare pour les travailleurs du
monde entier. Mais en Allemagne, le prolétariat plus développé et aussi plus conscient
affrontait, et c'est logique, la bourgeoisie qui avait accumulé une vaste
expérience de confrontations avec le prolétariat. Il suffit de voir la «
puissance » de l'appareil spécifiquement anti-ouvrier de
l'Etat capitaliste allemand : un Parti socialiste et des syndicats qui se sont
maintenus à tous moments organisés et coordonnés pour saboter et écraser la
révolution.
Pour rendre possible
l'unification mondiale du prolétariat, il faut dépasser les mystifications les
plus subtiles de la classe ennemie, il faut affronter les appareils
anti-ouvriers les plus sophistiqués... En fait, il faut défaire la fraction la
plus forte de la bourgeoisie mondiale. Seuls les bataillons les plus
développés et conscients de la classe ouvrière mondiale peuvent être à la
hauteur de cette tâche.
La thèse selon laquelle la
révolution devait surgir nécessairement de la guerre, ainsi que celle du «
maillon le plus faible », furent des erreurs des révolutionnaires dans
cette période-là, dans leur désir de défendre la révolution prolétarienne
mondiale. Ces erreurs, cependant, furent transformées en dogmes par la
contre-révolution triomphante après la défaite de la vague révolutionnaire, et
aujourd'hui elles font malheureusement partie du « corps de doctrine » des
groupes bordiguistes.
La défaite de la vague
révolutionnaire du prolétariat de 1917-23 ne signifie pas que la révolution
prolétarienne soit impossible. Au contraire, presque 80 ans plus tard, le capitalisme
a prouvé, guerre après guerre, barbarie après barbarie, qu'il ne peut sortir
du bourbier historique de sa décadence. Et le prolétariat mondial a dépassé la
nuit de la contre-révolution, débutant malgré ses limitations un nouveau cours
ouvert vers des affrontements de classe décisifs, vers une nouvelle tentative
révolutionnaire. Dans ce nouvel assaut mondial contre le capitalisme, la classe
ouvrière devra, pour pouvoir triompher, s'approprier les leçons de ce qui constitue
sa principale expérience historique. Il est de la responsabilité de ses
minorités révolutionnaires d'abandonner le dogmatisme et le sectarisme pour
pouvoir discuter et clarifier le bilan indispensable de cette expérience.
Etsoem
[1] Le retrait des troupes allemandes de leurs
positions en France et en Belgique coûta 378 000 hommes à la Grande-Bretagne et
750 000 à la France.
[2] La défaite idéologique du
prolétariat en 1914 n'avait pas été une défaite physique, ce qui explique que
réapparaissent immédiatement les grèves, les assemblées, la solidarité... Celle
de 1939, par contre, est complète, joignant la défaite physique (l'écrasement
de la vague révolutionnaire) à la défaite idéologique (l'antifascisme).
[3] Cf. « De l’austromarxisme à l’austrofascisme
», Revue Internationale, n° 10.
[4] Cf. « Il y a 70 ans, la révolution en
Allemagne », Revue Internationale, n° 55 et 56.
[5] Hésitations qui malheureusement touchèrent
aussi les révolutionnaires. Cf. noire brochure La Gauche hollandaise.
[6] Cf. «r L'Isolement est la mort de la
révolution », Revue Internationale, n° 75.
[7] Cité par Edouard Dolléans, Histoire du
mouvement ouvrier.
[8] Cf. « Révolution et contre-révolution
en Italie », Revue Internationale, n° 2 et 3.
[9] Cf. Bilan de 70 ans de "libération
nationale', Revue Internationale, n° 66
[10]Cf. « Bilan
de 70 ans de "libération nationale" », Revue Internationale, n° 66
[11] En France, ce n'est que dans la partie <r vaincue
» (l'Alsace et la Lorraine) qu'éclatèrent des grèves importantes en
novembre 1918 (dans les chemins de fer et les mines) et qu'il y eut des
Conseils de soldats.
[12] Le pays capitaliste le plus faible, celui qui perd la
guerre, est précisément celui qui l'avait déclarée, ce qui permet à la
bourgeoisie de renforcer le chauvinisme par des campagnes sur les «
indemnités de guerre ».
[13] Même les
groupes révolutionnaires qui tirèrent le bilan le plus sérieux et lucide de
cette vague révolutionnaire se trompèrent sur cette question ; ce qui fut le
cas par exemple de la Gauche communiste de France qui attendait de la Seconde
Guerre mondiale une nouvelle vague révolutionnaire.
[14] Dans notre brochure Russie 1917, début de la
révolution mondiale, nous montrons d'une part, que la Russie n'était pas un
pays si en retard (5e puissance industrielle au niveau mondial), et que d'autre
part, le fait qu'elle ait été en avant par rapport au reste du prolétariat ne
peut être attribué à ce supposé « retard » du capitalisme russe,
mais plutôt au fait que, la révolution surgissant de la guerre, la bourgeoisie
mondiale n'a pas pu venir en aide à la bourgeoisie russe (de la même façon
qu'elle put le faire en 1918-20 durant la «guerre civile »)t ceci
ajouté à l'absence d'amortisseurs sociaux (syndicats, démocratie...) du
tsarisme.
[15] Nous avons
exposé notre critique de cette « théorie du maillon le plus
faible » dans « Le
prolétariat d'Europe occidentale au centre de la généralisation de la lutte de
classes », et dans « A
propos de la théorie du maillon le plus faible », Revue Internationale n°
31 et 37.
[16] Comme on le vit dans la Révolution russe
elle-même (Cf. Revue Internationale, n° 75).
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