Dans le dernier
article de cette série, nous avons examiné le combat qu'a mené, dans
l'Association internationale des travailleurs (AIT), la tendance marxiste
contre les idéologies réformistes et «socialistes
d'Etat» au sein du mouvement ouvrier, notamment dans le parti allemand.
Pourtant, selon le courant anarchiste ou « antiautoritaire
» de Mikhaïl Bakounine, Marx et Engels auraient incarné et inspiré la tendance
socialiste d'Etat, et étaient les instigateurs les plus en vue de ce «socialisme allemand » qui avait pour but
non pas de remplacer le capitalisme par une société libre et sans Etat, mais
par une terrible tyrannie bureaucratique dont ils seraient eux-mêmes les
gardiens. Jusqu'à aujourd'hui, les anarchistes de même que les libéraux
présentent les critiques de Bakounine à Marx comme l'expression d'une profonde
perspicacité sur la véritable nature du marxisme, comme une explication prophétique
des raisons pour lesquelles les théories de Marx conduiraient inévitablement
aux pratiques de Staline.
Mais, comme nous
tenterons de le montrer dans cet article, la « critique radicale » du marxisme
par Bakounine, comme toutes les critiques ultérieures, n'est radicale qu'en
apparence. La réponse que Marx et son courant apportèrent à ce
pseudo-radicalisme, allait nécessairement de pair avec la lutte contre le
réformisme, car les deux idéologies représentaient la pénétration, dans les
rangs du prolétariat, de points de |vue étrangers à la classe.
Le noyau
petit-bourgeois de l'anarchisme
Le développement de
l'anarchisme dans la seconde moitié du 19e siècle était le produit de la
résistance des couches petites-bourgeoises -artisans, commerçants, petits
paysans- à la marche triomphante du capital, résistance au processus de
prolétarisation qui les privait de leur « indépendance
» sociale passée. Plus fort dans les pays où le capital industriel s'est
développé tardivement, à la périphérie orientale et méridionale de l'Europe,
il exprimait à la fois la rébellion de ces couches contre le capitalisme, et
leur incapacité à voir plus loin que celui-ci, vers le futur communiste ; au
contraire, il énonçait leur désir de retour à un passé semi-mythique de communautés
locales libres et de producteurs strictement indépendants, débarrassés de
l'oppression du capital industriel et de l'Etat bourgeois centralisé.
Le «père» de l'anarchisme, Pierre-Joseph
Proudhon, était l'incarnation classique de cette attitude, avec sa haine féroce
non seulement envers l'Etat et les grands capitalistes, mais envers le collectivisme
sous toutes ses formes, y compris envers les syndicats, les grèves et les
expressions similaires de la collectivité de la classe ouvrière. A l'encontre
de toutes les tendances profondes qui se développaient au sein de la société
capitaliste, l'idéal de Proudhon était une société « mutualiste », fondée sur la production artisanale individuelle,
liée par le libre-échange et le libre-crédit.
Marx avait déjà démoli
les vues de Proudhon dans son livre Misère
de la à Philosophie, publié en 1847, et l'évolution du capital lui-même,
dans la seconde partie du siècle, avait fait la démonstration pratique de
l'obsolescence des idées de Proudhon. Pour « l'ouvrier de masse» de l'industrie capitaliste, il était de plus en
plus évident que, pour résister à l'exploitation capitaliste et l'abolir tout à
la fois, seules une lutte collective et une appropriation collective des moyens
de production pouvaient offrir un espoir.
Face à cela, le
courant bakouniniste qui, à partir de 1860, a tenté de combiner « l'anti-autoritarisme » de Proudhon avec
une approche collectiviste et même communiste des questions sociales, semble
clairement constituer une avancée par rapport au Proudhonisme classique.
Bakounine a même écrit à Marx pour exprimer son admiration vis-à-vis de son
travail scientifique, déclarant être son disciple et lui offrant de traduire
Le capital en russe. Et cependant, malgré son retard idéologique, le courant
proudhonien avait, à certains moments, joué un rôle constructif dans la
formation du mouvement ouvrier : Proudhon avait été un facteur de l'évolution
de Marx vers le communisme dans les années 1840, et les proudhoniens avaient
participé à la fondation de TAIT. L'histoire du Bakouninisme, au contraire, est
quasiment entièrement une chronique du travail négatif et destructeur qu'il a
mené contre l'Internationale. Même l'admiration que Bakounine professait
envers Marx, faisait partie de ce syndrome : Bakounine confessait lui-même que
« c'est également par tactique, par
politique personnelle que j'ai tant honoré et loué Marx », son but ultime
étant de briser la « phalange »
marxiste qui dominait l'Internationale ([1]).
La raison essentielle
en est que, tandis que le Proudhonisme précédait le marxisme, et les groupes
proudhoniens la 1ère Première
Internationale, le bakouninisme s'est développé, dans une large mesure,
en réaction au marxisme et contre le développement d'une organisation prolétarienne
internationale centralisée.
Dans le morceau
suivant Marx et Engels expliquent cette évolution en se référant au problème
général des « sectes », mais ce sont
surtout les bakouninistes qui sont visés, puisque le passage vient du texte « Les prétendues scissions dans
l'Internationale » (1872) qui était une réponse du Conseil général aux
intrigues de Bakounine contre l'AIT :
« La première phase dans la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie
est marquée par le mouvement sectaire. Il a sa raison d'être à une époque où le
prolétariat n'est pas encore assez développé pour agir comme classe. Des penseurs
individuels font la critique des antagonismes sociaux, et en donnent des
solutions fantastiques que la masse des ouvriers n'a qu'à accepter, à propager,
et à mettre en pratique. Par leur nature même, les sectes formées par ces
initiateurs sont abstentionnistes, étrangères à toute action réelle, à la
politique, aux grèves, aux coalitions, en un mot à tout mouvement
d'ensemble...Ces sectes, leviers du mouvement à leur origine, lui font
obstacle dès qu'il les dépasse. » ([2])
L'organisation
prolétarienne contre les intrigues de la petite-bourgeoisie
Le principal enjeu de
la lutte entre marxistes et bakouninistes était l'Internationale elle-même :
rien ne démontre plus clairement l'essence petite-bourgeoise de l'anarchisme
que son approche de la question organisationnelle, et ce n'est pas un hasard si
la question qui a mené à la scission ouverte entre les deux courants, n'a pas
été un débat abstrait sur la société future, mais a porté sur le
fonctionnement de l'organisation prolétarienne, son mode d'opération interne.
Mais, comme nous le verrons, ces différences organisationnelles étaient
également liées à des visions différentes de la société future et des moyens de
la créer.
A partir du moment où
ils ont rejoint l'Internationale, à la fin des années 1860, mais surtout dans
la période qui a suivi la défaite de la Commune, les bakouninistes ont crié
haro sur le rôle du Conseil général, organe central de l'Internationale qui se
trouvait à Londres et était donc fortement influencé par Marx et Engels. Pour
Bakounine, le Conseil général n'était qu'une simple couverture pour Marx et « sa coterie » ; il se présenta donc
comme le champion de la liberté et de l'autonomie des sections locales contre
les prétentions tyranniques des « socialistes
allemands ». Cette campagne fut liée à dessein à la question de la société
future, puisque les bakouninistes défendaient que l'Internationale elle-même
devait constituer l'embryon du nouveau monde, le précurseur de la fédération
décentralisée des communes autonomes. Dans cette même perspective, la
domination autoritaire des marxistes dans l'Internationale exprimait la vision
qu'auraient ces derniers du futur : une nouvelle bureaucratie d'Etat traitant
les ouvriers avec arrogance au nom du socialisme.
Il est parfaitement
vrai que l'organisation prolétarienne, aussi bien pour ce qui est de son
fonctionnement interne que pour sa fonction externe, est déterminée par la
nature de la société communiste pour laquelle elle combat, ainsi que par la
classe qui est porteuse de cette société. Mais contrairement à la vision
anarchiste, le prolétariat n'a rien à craindre de la centralisation en soi : le
communisme est effectivement la centralisation des capacités productives
mondiales qui remplace l'anarchie de la concurrence capitaliste. Et afin
d'atteindre cette étape, le prolétariat doit centraliser ses propres forces
combattantes pour renverser un ennemi qui a souvent montré sa capacité à s'unir
contre lui. C'est pourquoi les marxistes ont répondu aux sarcasmes de
Bakounine en soulignant que son programme d'autonomie locale complète des
sections signifiait la fin de l'Internationale en tant que corps uni. En tant
qu'organisation de l'avant-garde prolétarienne, en tant qu' « organisation réelle et militante de la
classe prolétaire dans tous les pays, unie dans la lutte commune contre les
capitalistes, les propriétaires fonciers et leur pouvoir de classe organisé
dans l'Etat » ([3]), l'Internationale ne
pouvait parler de 100 voix différentes : elle devait être capable de formuler
les buts de la classe ouvrière de façon claire et sans ambiguïté. Et pour
qu'elle puisse le faire, l'Internationale avait besoin d'organes centraux
effectifs - pas de façade, dissimulant les ambitions de dictateurs et de
carriéristes ; de corps élus et rendant des comptes, chargés de maintenir
l'unité de l'organisation entre ses Congrès.
De leur côté, les
bakouninistes voulaient réduire le Conseil général à « un simple bureau de correspondance et de statistique. Ses fonctions
administratives cessant, ses correspondances se réduiraient nécessairement à
la reproduction des renseignements déjà publiés dans les journaux de
l'Association. Le bureau de correspondance serait donc éludé. Quant à la
statistique, c'est un travail irréalisable sans une puissante organisation, et
surtout, comme le disent expressément les statuts originaux, sans une
direction commune. Or, comme tout cela sent fortement
"l'autoritarisme", il y aura peut-être un bureau, mais certainement
pas de statistique. En un mot, le Conseil général disparaît. La même logique
frappe conseils fédéraux, comités locaux et autres centres
"autoritaires". Restent seules les sections autonomes. » ([4])
Plus loin dans le même
texte, Marx et Engels argumentent que si l'anarchie voulait simplement dire le
but ultime du mouvement de la classe - l'abolition des classes sociales et donc
de l'Etat qui est le garant des divisions de classes - alors tous les socialistes
étaient pour. Mais le courant de Bakounine y mettait autre chose dans sa
pratique, puisqu'il proclamait «
l'anarchie dans les rangs prolétaires comme le moyen le plus infaillible de
briser la puissante concentration des forces sociales et politiques entre les
mains des exploiteurs. Sous ce prétexte, elle demande à l'Internationale, au
moment où le vieux monde cherche à l'écraser, de remplacer son organisation par
l'anarchie. La police internationale ne demande rien de plus pour éterniser la
république-Thiers, en la couvrant du manteau impérial ». ([5])
Mais dans le projet de
Bakounine, il y avait bien plus qu'une opposition abstraite à toute forme
d'autorité et de centralisation. En fait, ce à quoi s'opposait Bakounine avant
tout, c'était à « l'autorité » de
Marx et de son courant ; et ses tirades contre leur soi-disant propension aux
manoeuvres secrètes et au complot étaient fondamentalement une projection de sa
propre conception profondément hiérarchique et élitiste de l'organisation. Sa
bataille contre le Conseil général était motivée en réalité par sa
détermination à établir un centre de pouvoir alternatif, caché.
Quand Marx et Engels
évoquaient l'histoire des organisations « sectaires
», ils ne se référaient pas seulement aux idées utopiques floues qui ont
souvent caractérisé de tels groupes, mais également à leurs pratiques
politiques et à leur fonctionnement, hérités des sociétés secrètes bourgeoises
et petites-bourgeoises, avec leurs traditions clandestines, leurs serments et
autres rituels occultes, parfois combinés à une propension au terrorisme et à
l'assassinat. Comme on l’a vu dans un précédent article ce cette série ([6]), la
formation de la Ligue des Communistes en 1847 avait déjà marqué une rupture
définitive avec ces traditions. Mais Bakounine était imprégné de ces pratiques
et ne les a jamais abandonnées. Tout au long de sa carrière politique, il a
toujours eu pour politique de former des groupes secrets directement sous son
contrôle, plus fondés sur les « affinités
» personnelles que sur tout autre critère politique, et il utilisait ces
réseaux secrets d'influence pour gagner de l'hégémonie dans les organisations
plus grandes.
N'ayant pas réussi à
transformer la Ligue de la paix et de la liberté en sa propre version
d'organisation socialiste, Bakounine forma l'Alliance de la démocratie socialiste en 1868. Elle avait des
branches à Barcelone, Madrid, Lyon, Marseille, Naples et en Sicile ; la principale
section se trouvait à Genève avec un Bureau central sous le contrôle personnel
de Bakounine. L'aspect « socialiste »
de l'Alliance était très vague et confus, définissant son but comme « l'égalisation sociale et économique des
classes » (plutôt que leur abolition), et elle était fixée, de façon
obsessionnelle, sur « l'abolition du
droit d'héritage » comme clé du dépassement de la propriété privée.
Peu après sa
formation, l'Alliance a posé sa candidature à l'Internationale. Le Conseil
général a critiqué les confusions de son programme et insisté sur le fait
qu'elle ne pouvait être admise dans l'Internationale comme organisation internationale
parallèle ; elle devait se dissoudre et faire de chacune de ses sections, des
sections de l'Internationale.
Bakounine était tout à
fait d'accord avec ces termes pour la simple raison que l'Alliance n'était,
pour lui, que la façade d'un dédale de plus en plus ésotérique de sociétés
secrètes, certaines fictives et d'autres réelles ; d'une hiérarchie byzantine
qui n'avait finalement à répondre que devant le « citoyen B. » lui-même. L'histoire complète des sociétés secrètes de
Bakounine reste encore à découvrir, mais il est certain que, derrière
l'Alliance (qui de toutes façons ne fut pas réellement dissoute lors de son entrée
dans l'AIT), la « Fraternité Internationale
» constituait un cercle interne qui avait déjà opéré dans la Ligue de la
Paix et la Liberté. Il existait aussi une vague «Fraternité Nationale» à
mi-chemin entre l'Alliance et la «Fraternité
Internationale». Il peut y en avoir eu d'autres. La question est que de
telles formations traduisent un mode de fonctionnement entièrement étranger au
prolétariat. Là où les organisations prolétariennes fonctionnent à travers des
organes centraux élus, rendant des comptes, la hiérarchie compliquée de
Bakounine n'était redevable devant personne d'autre que lui-même. Là où les
organisations prolétariennes, même lorsqu'elles doivent agir dans la clandestinité,
sont fondamentalement ouvertes à leurs camarades, Bakounine traite les membres
de niveau « moyen » de son
organisation comme de simples fantassins qu'on manipule à volonté, et qui sont
inconscients des buts qu'ils servent réellement.
Il n'est donc pas
surprenant que cette conception élitiste des rapports au sein de l'organisation
prolétarienne se trouve reproduite dans la vision de Bakounine de la fonction
de l'organisation révolutionnaire dans l'ensemble de la classe. La polémique du
Conseil général contre les bakouninistes, «L'Alliance
de la Démocratie Socialiste et l'AIT », rédigée en 1873, met en évidence
les perles suivantes dans les écrits de Bakounine :
« Il est nécessaire qu'au milieu de l'anarchie populaire qui constituera
la vie même et toute l'énergie de la révolution, l'unité de la pensée et de
l'action révolutionnaire se trouve un organe. Cet organe doit être
l'association secrète et universelle des frères internationaux. » ([7])
Admettant que les révolutions ne puissent être faites par des individus ou
des sociétés secrètes, ces derniers ont la tâche d'organiser « non l'armée de la révolution - l'armée doit
toujours être le peuple - mais un état-major révolutionnaire composé d'individus
dévoués, énergiques, intelligents et surtout amis sincères et non ambitieux ni
vaniteux, du peuple, capables de servir d'intermédiaires entre l'idée révolutionnaire
et les instincts populaires. Le nombre de ces individus ne doit donc pas être
immense. Pour l'organisation internationale dans toute l'Europe, cent
révolutionnaires sérieusement et fortement alliés suffisent... » ([8])
Marx et Engels qui ont
écrit le texte en collaboration avec Paul Lafargue, font les commentaires
suivants :
«Ainsi donc, tout se transforme. L'anarchie, la "vie populaire
déchaînée, les mauvaises passions" et le reste ne suffisent plus. Pour
assurer le succès de la révolution, il faut l'unité de la pensée et de l'action.
Les Internationaux tâchent de créer cette unité par la propagande, par la
discussion, et l'organisation publique du prolétariat, à Bakounine, il ne faut
qu'une organisation secrète de cent hommes, représentants privilégiés de l'idée
révolutionnaire, état-major en disponibilité de la révolution nommée par
lui-même et commandée par le permanent "citoyen B.". L'unité de la
pensée et de l'action ne veulent dire autre chose qu'orthodoxie et obéissance
aveugle...Nous sommes en pleine Compagnie de Jésus. » ([9])
La haine véritable de
Bakounine envers l'exploitation et l'oppression capitalistes n'est pas en
question. Mais les activités dans lesquelles il s'engageait, étaient
profondément dangereuses pour le mouvement ouvrier. Incapable d'arracher le
contrôle de l'Internationale, il était réduit à un travail de sabotage et de
désorganisation, à provoquer des querelles internes interminables qui ne
pouvaient qu'affaiblir l'Internationale. Son penchant pour la conspiration et
la phraséologie assoiffée de sang a fait de lui le dupe spontané d'un élément
ouvertement pathologique comme Netchaïev dont les actes criminels ont menacé
de porter le discrédit sur l'Internationale tout entière.
Ces dangers furent
amplifiés dans la période qui suivit la Commune, lorsque le mouvement
prolétarien était en plein désarroi et que la bourgeoisie, convaincue que
l'Internationale avait « créé » le
soulèvement des ouvriers de Paris, persécutait partout ses membres et cherchait
à détruire l'organisation. L'Internationale, dirigée par le Conseil général,
devait réagir très fermement aux intrigues de Bakounine, affirmant le principe
d'une organisation ouverte en opposition à celui du secret et de la
conspiration : « Contre toutes ces intrigues,
il n'y a qu'un seul moyen, mais il est d'une efficacité foudroyante ; c'est la
plus complète publicité. Dévoiler ces menées dans leur ensemble, c'est les
rendre impuissantes. » ([10])
Le Conseil a aussi
appelé et obtenu, au Congrès de La Haye en 1872, l'expulsion de Bakounine et
de son associé Guillaume - non à cause des nombreuses différences idéologiques
qui existaient sans aucun doute, mais à cause de leurs pratiques politiques
qui mettaient en danger l'existence même de l'Internationale.
En fait, la lutte pour
la préservation de l'Internationale avait, à ce moment-là, plus une
signification historique qu'immédiate. Les forces de la contre-révolution
donnaient le ton, et les intrigues de Bakounine ne faisaient qu'accélérer un
processus de fragmentation qu'imposaient les conditions générales auxquelles
la classe était confrontée. Dans la mesure où ils étaient conscients de ces
conditions défavorables, les marxistes considéraient qu'il valait mieux que
l'Internationale soit (au moins temporairement) démantelée que de tomber aux mains
de courants politiques qui auraient sapé son but essentiel et fait tomber
dans le discrédit jusqu'à son nom même. C'est pourquoi -toujours au Congrès de
La Haye - Marx et Engels demandèrent que le Conseil général soit transféré à
New York. C'était la fin effective de l'Internationale, mais lorsque le
renouveau de la lutte de classe permit la formation de la deuxième Internationale,
presque 20 ans après, ce devait être sur une base politique bien plus claire.
Le matérialisme
historique contre l'idéalisme a-historique
De façon immédiate, la
question organisationnelle était au coeur de la scission dans l'Internationale.
Mais intimement liées aux divergences entre marxistes et anarchistes sur
l'organisation, il existait toute une série de questions théoriques plus
générales qui, elles aussi, révélaient les origines de classe différentes de
ces deux points de vue.
Au niveau le plus «abstrait», Bakounine, malgré ses
déclarations sur le matérialisme contre l'idéalisme, rejetait ouvertement la
méthode matérialiste historique de Marx. Le point de départ était la question
de l'Etat. Dans un texte rédigé en 1872, Bakounine établit tout à fait
ouvertement les divergences :
« ...les sociologues de l'école de M. Marx, tels que M. Engels vivant,
tels que feu Lassalle, par exemple, m'objecteront que l'Etat ne fut point la
cause de cette misère, de cette dégradation et de cette servitude des masses ;
que la situation misérable des masses, aussi bien que la puissance despotique
de l'Etat, furent au contraire, l'une et l'autre, les effets d'une cause plus
générale, les produits d'une phase inévitable dans le développement économique
de la société, d'une phase qui, au point de vue de l'histoire, constitue un
véritable progrès, un pas immense vers ce qu'ils appellent, eux, la
révolution sociale. » ([11])
De son côté, Bakounine
défend non seulement la vision que l'Etat est la « cause » de la souffrance des
masses, et son abolition immédiate la pré-condition de leur délivrance : il
rejette aussi logiquement la vision matérialiste de l'histoire qui considère
que le communisme n'est possible que comme résultat de toute une série de
développements dans l'organisation sociale et les capacités productives de
l'homme développements qui incluent la dissolution des communautés humaines
originelles, ainsi que la montée et la chute d'une succession de sociétés de
classe. En opposition à cette approche scientifique, Bakounine y substitue une
approche morale :
« Matérialistes et déterministes, comme M. Marx lui-même, nous aussi nous
reconnaissons l'enchaînement fatal des faits économiques et politiques dans
l'histoire. Nous reconnaissons bien la nécessité, le caractère inévitable de
tous les événements qui se passent, mais nous ne nous inclinons pas indifféremment
devant eux, et surtout nous nous gardons bien de les louer et de les admirer
lorsque, par leur nature, ils se montrent en opposition flagrante avec le but
suprême de l'histoire, avec l'idéal foncièrement humain qu'on retrouve, sous
des formes plus ou moins manifestes, dans les instincts, dans les aspirations
populaires et sous les symboles religieux de toutes les époques, parce qu'il
est inhérent à la race humaine, la plus sociable de toutes les races animales
sur la terre. Ce but, cet idéal, aujourd'hui mieux conçus que jamais, peuvent
se résumer en ces mots : c'est le triomphe de l'humanité, c'est la conquête et
l'accomplissement de la pleine liberté et du plein développement matériel,
intellectuel et moral de chacun, par l'organisation absolument spontanée et
libre de la solidarité économique et sociale aussi complète que possible de
tous les êtres humains vivant sur la terre. Maintenant, tout ce qui dans
l'histoire se montre conforme à ce but, du point de vue humain - et nous ne
pouvons pas en avoir d'autre - est bon ; tout ce qui lui est contraire est mauvais.
» ([12])
II est vrai, comme
nous l'avons en fait montré dans cette série d'articles, que « l'idéal » du communisme est apparu dans
les luttes des opprimés et des exploités tout au long de l'histoire, et que
cette lutte correspond aux besoins les plus fondamentaux de l'homme. Mais le
marxisme a démontré pourquoi, jusqu'à l'époque capitaliste, de telles
aspirations étaient condamnées à rester un idéal ; pourquoi, par exemple, non
seulement les rêves communistes de la révolte des esclaves de Spartacus, mais
aussi la nouvelle forme féodale d'exploitation qui sortait la société de
l'impasse de l'esclavage, constituaient des moments nécessaires de l'évolution
des conditions qui font du communisme une possibilité réelle aujourd'hui. Pour
Bakounine, cependant, alors que les premiers peuvent être considérés comme « bons », la seconde ne pouvait être
considérée que comme « mauvaise »,
Aussi argumente-t-il, dans le texte qu'on vient de citer, que, tandis que la « liberté comparativement si hautement
humaine » dans la Grèce antique était bonne, la conquête ultérieure de la
Grèce par les romains plus barbares était mauvaise, et ainsi de suite à travers
les siècles.
A partir de là, il
devient impossible de juger si une formation sociale ou une classe sociale joue
un rôle progressif ou régressif dans le processus historique ; à la place, tout
est mesuré en fonction d'un idéal abstrait, d'un absolu moral qui reste
inchangé tout au long de l'histoire.
Aux marges du mouvement
révolutionnaire aujourd'hui, il y a nombre de courants « modernistes » qui se sont spécialisés dans le rejet de la notion
de décadence du capitalisme : les plus cohérents de ceux-ci (comme le Groupe Communiste Internationaliste, ou
le groupe Wildcat au Royaume Uni) en
sont arrivés à rejeter la conception marxiste de progrès, puisque argumenter
qu'un système social est en déclin, signifie évidemment qu'il a été en ascendance
à un moment. Ils concluent que le progrès est une notion complètement bourgeoise
et que le communisme était possible à n'importe quel moment de l'histoire.
Il s'avère que ces modernistes
ne sont pas si modernes après tout : ils sont de fidèles épigones de Bakounine
qui a également été amené à rejeter l'idée de progrès et disait que la
révolution sociale était possible à n'importe quel moment. Dans son travail de
base, Etatisme et Anarchie (1873),
Bakounine développe que les deux conditions essentielles d'une révolution
sociale sont : la souffrance poussée à l'extrême, presqu'au point du désespoir,
et l'inspiration d'un « idéal universel
». C'est pourquoi, dans le même passage, il affirme que l'Italie constitue le
lieu le plus mûr pour une révolution sociale, en opposition aux pays
industriellement plus développés où les ouvriers sont « relativement nombreux » et « si
imprégnés de divers préjugés bourgeois qu'ils ne diffèrent pas de la
bourgeoisie, sauf par le revenu ».
Mais le « prolétariat » révolutionnaire italien de
Bakounine consiste en « deux ou trois
millions d'ouvriers des villes, principalement dans les usines et les petits
ateliers, et approximativement vingt millions de paysans totalement dépossédés
». En d'autres termes, le prolétariat de Bakounine est en fait un nouveau nom
pour la notion bourgeoise de « peuple
» - tous ceux qui souffrent, quelle que soit leur place dans les rapports de
production, quelle que soit leur capacité à s'organiser, à devenir conscients
d'eux-mêmes en tant que force sociale. En fait, Bakounine chante ailleurs les
louanges du potentiel révolutionnaire des peuples slaves ou latins (en
opposition aux allemands vis-à-vis desquels Bakounine a gardé une haine
chauvine toute sa vie durant) ; il défend même, comme le note le Conseil général
dans le texte « L'Alliance de la démocratie
socialiste et l'AIT », que « le brigand,
en Russie, est le véritable et l'unique révolutionnaire. »
Tout cela est
totalement cohérent avec le rejet du matérialisme par Bakounine : si la
révolution sociale est possible à tout moment, alors n'importe quelle force opprimée
peut la réaliser, les brigands ou les paysans. En fait non seulement la
classe ouvrière dans son sens marxiste n'a pas de rôle particulier à jouer dans
ce processus, mais encore Bakounine se répand en injures contre les marxistes
parce qu'ils affirment que la classe ouvrière doit exercer sa dictature sur la
société :
« Si le prolétariat devient la classe dominante, qui, demandera-t-on,
dominera-t-il ? C'est donc qu'il restera encore une classe soumise à cette
nouvelle classe régnante, à cet Etat nouveau, ne fût-ce, par exemple, que la
plèbe des campagnes qui, on le sait, n'est pas en faveur chez les marxistes et
qui, située au plus bas degré de la civilisation, sera probablement dirigée
par le prolétariat des villes et des fabriques. » ([13])
Ce n'est pas le lieu
ici de traiter la question des rapports entre la classe ouvrière et la
paysannerie dans la révolution communiste. Il suffit de dire que la classe ouvrière
n'a aucun intérêt à établir un nouveau système d'exploitation après avoir
renversé la bourgeoisie. Mais, ce que les peurs de Bakounine révèlent, c'est
précisément le fait qu'il n'aborde pas la question du point de vue du
prolétariat, mais ce celui des « opprimés
en général » - du point de vue de la petite-bourgeoise, pour être précis.
Incapable de saisir
que le prolétariat est la classe révolutionnaire dans la société, non seulement
parce qu'il souffre mais aussi parce qu'il contient en lui-même les germes
d'une organisation sociale nouvelle et plus avancée, Bakounine n'est pas non
plus capable d'envisager la révolution autrement que comme un «grand feu de joie », un épanchement de «
mauvaises passions », un acte de
destruction et non de création :
« Une insurrection populaire, par sa nature même, est instinctive,
chaotique et destructrice... les masses sont toujours prêtes à se sacrifier,
et ceci les transforme en une horde
sauvage et brutale, capable de réaliser des exploits héroïques et apparemment
impossibles...Cette passion négative, c'est vraie, est loin d'être suffisante
pour atteindre le niveau élevé de la cause révolutionnaire ; mais sans elle, la
révolution serait impossible. La révolution requiert une destruction étendue
et générale, une destruction féconde et rénovatrice, car c'est par cette voie
et uniquement par elle que naissent de nouveaux mondes ». ([14])
De tels passages
confirment non seulement que Bakounine a, de façon générale, une vision non
prolétarienne ; mais ils nous permettent aussi de comprendre pourquoi il n'a
jamais rompu avec une vision élitiste du rôle de l'organisation
révolutionnaire. Tandis que, pour le marxisme, l'avant-garde révolutionnaire
est le produit d'une classe devenant consciente d'elle-même, pour Bakounine
les masses populaires ne peuvent jamais aller au-delà du niveau de la rébellion
instinctive et chaotique : en conséquence, s'il faut réaliser plus que cela,
cela nécessite le travail d'un « quartier
général» qui agit derrière la scène. Bref, c'est la vieille notion
idéaliste du Saint-Esprit qui descend sur quelque chose d'inconscient. Les anarchistes
qui ne manquent jamais d'attaquer la mauvaise formulation de Lénine sur la conscience
révolutionnaire introduite dans le prolétariat de l'extérieur, sont curieusement
silencieux sur la version bakouniniste de la même notion...
La lutte politique
contre l’indifférentisme politique
En lien étroit avec la
question organisationnelle, l'autre grand point de dispute entre les marxistes
et les anarchistes était la question de la «
politique ». Le Congrès de La Haye fut un champ de bataille sur cette
question : la victoire du courant marxiste (soutenu à cette occasion par les
Blanquistes) a été formulée dans une résolution qui disait « le prolétariat ne peut agir en tant que
classe qu'en se constituant en parti politique distinct, opposé à tous les vieux
partis formés par les classes possédantes » et que « la conquête du pouvoir politique devient le grand devoir du prolétariat
» dans la lutte pour son émancipation.
Cette discussion
contenait deux dimensions. La première fait écho à la question de la
nécessité matérielle. Puisque pour Bakounine, la révolution était possible à
tout moment, toute lutte pour des réformes constituait fondamentalement une
diversion par rapport à cette grande fin ; et si cette lutte allait au-delà de
la sphère strictement économique (que les Bakouninistes acceptaient à
contrecoeur sans jamais en comprendre vraiment la signification), sur le
terrain de la politique bourgeoise -du parlement, des élections, des campagnes
pour changer les lois - elle ne pouvait signifier autre chose qu'une
capitulation face à la bourgeoisie. Aussi, selon Bakounine, « l'Alliance, prenant le programme de
l'Internationale au sérieux, avait repoussé avec dédain toute transaction avec
la politique bourgeoise, si radicale qu'elle se dise et si socialiste qu'elle
se grime, recommandant au prolétariat comme la seule voie d'une émancipation
réelle, comme la seule politique pour lui vraiment salutaire, la politique
exclusivement négative de la démolition des institutions politiques, du pouvoir
politique, du gouvernement en général, de l'Etat... » ([15])
Derrière ces phrases
hautement radicales, gît l'incapacité des anarchistes à saisir que la
révolution prolétarienne, la lutte directe pour le communisme, n'était pas
encore à l'ordre du jour parce que le système capitaliste n'avait pas encore
épuisé sa mission historique, et que le prolétariat était face à la nécessité
de se consolider comme classe, pour arracher toutes les réformes qu'il pouvait
à la bourgeoisie afin, avant tout, de se renforcer pour la lutte
révolutionnaire future. Dans une période où le parlement était une véritable
arène de lutte entre fractions de la bourgeoisie, le prolétariat avait les
moyens d'y entrer sans se subordonner à la classe dominante ; cette stratégie
n'est devenue impossible qu'avec l'entrée du capitalisme dans sa phase
décadente, totalitaire. Evidemment, la pré-condition en était que la classe
ouvrière eût son propre parti politique, distinct et opposé à tous les partis
de la classe dominante, comme le dit la résolution de l'Internationale, sinon,
il agirait simplement comme un appendice des partis bourgeois plus progressifs
au lieu de les soutenir de façon tactique à certains moments. Tout cela
n'avait aucun sens pour les anarchistes. Mais leur opposition « puriste » à toute intervention dans le
jeu politique bourgeois ne les armait pas pour défendre l'autonomie du prolétariat
dans les situations réelles et concrètes : un exemple de premier ordre en est
donné dans l'article d'Engels : « Les
bakouninistes à l'oeuvre » écrit en 1873. Analysant les soulèvements d'Espagne
qui ne pouvaient certainement pas avoir un caractère socialiste prolétarien
étant donnée l'arriération du pays, Engels montre comment l'opposition des
anarchistes à la revendication d'une république, leurs phrases sonnantes sur
l'établissement immédiat de la Commune révolutionnaire, ne les avaient pas
empêchés, dans la pratique, d'être à la queue de la bourgeoisie. Les commentaires
acerbes d'Engels sont comme une prédiction de ce que les anarchistes allaient
faire en Espagne 1936, quoique dans un contexte historique différent :
« Les bakouninistes furent forcés, dés qu'ils se trouvèrent en face d'une
véritable situation révolutionnaire, de jeter par-dessus bord tout leur
programme antérieur. Tout d'abord, ils ont sacrifié la théorie faisant un
devoir de s'abstenir de toute activité politique, et notamment, de la
participation aux élections. Puis ce fut l'anarchie, l'abolition de l'Etat ;
au lieu d'abolir l'Etat, ils ont tenté plutôt de créer une multitude d'Etats
nouveaux et petits. Ensuite ils ont laissé tomber le principe selon lequel les
ouvriers ne doivent prendre part à aucune révolution qui n'ait pour but
l'émancipation immédiate et complète du prolétariat, et ils prirent eux-mêmes
part à un mouvement de toute notoriété purement bourgeois. Enfin, ils foulèrent
aux pieds le principe qu'ils venaient eux-mêmes de proclamer: à savoir que
l'instauration d'un gouvernement révolutionnaire n'est qu'une nouvelle duperie
et une nouvelle trahison à l'égard de la classe ouvrière, alors qu'ils
figuraient fort tranquillement dans les comités gouvernementaux des diverses
villes et cela presque partout comme une minorité impuissante dominée et
politiquement exploitée par les bourgeois. » ([16])
La seconde dimension
de cette discussion sur l'action politique était la question du pouvoir. Nous
avons déjà vu que, pour les marxistes, l'Etat constitue un produit de
l'exploitation, non sa cause. Il est l'émanation inévitable d'une société
divisée en classe et il ne peut disparaître qu'une fois que les classes auront
cessé d'exister. Mais, contrairement à la vision des anarchistes, cela ne peut
être le résultat d'une grande « liquidation
sociale » faite en une nuit. Cela nécessite une période plus ou moins longue
de transition durant laquelle le prolétariat doit d'abord prendre en mains le
pouvoir politique, et utiliser ce pouvoir pour lancer la transformation
économique et sociale.
En défendant, au nom
de la liberté et de l'opposition à toute forme d'autorité, que la classe
ouvrière devait s'abstenir de conquérir le pouvoir politique, les anarchistes
empêchaient donc la classe ouvrière d'établir sa base première. C'était
nécessairement un acte « autoritaire
». Selon les fameux termes d'Engels :
« Ont-ils jamais vu une révolution, ces messieurs ? Une révolution est
certainement la chose la plus autoritaire qui soit ; c'est l'acte par lequel
une partie de la population impose sa volonté à l'autre au moyen de fusils, de
baïonnettes et de canons, moyens autoritaires s'il en est ; et le parti
victorieux s'il ne veut pas avoir combattu en vain, doit maintenir son pouvoir
par la peur que ses armes inspireront aux réactionnaires. La Commune de Paris
aurait-elle duré un seul jour, si elle ne s'était pas servie de cette autorité
du peuple armé envers les bourgeois ? Ne peut-on, au contraire, lui reprocher
de ne pas s'en être servi assez largement ? Donc, de deux choses l'une : ou les
antiautoritaires ne savent pas ce qu'ils disent, et, dans ce cas, ils ne
sèment que la confusion ; ou bien, ils le savent et, dans ce cas, ils
trahissent le mouvement du prolétariat. Dans un cas comme dans l'autre, ils
servent la réaction. » ([17])
Ailleurs, Engels
souligne que la revendication par Bakounine de l'abolition immédiate de l'Etat
avait montré sa véritable valeur dans la farce de Lyon en 1870 (c'est-à-dire
peu de temps avant le soulèvement véritable des ouvriers à Paris). Bakounine et
une poignée de ses supporters s'étaient établis sur les marches de la Mairie
de Lyon et avaient déclaré l'abolition de l'Etat et son remplacement par une
fédération de communes ; malheureusement, « l'Etat, sous la forme et l'espèce de deux compagnies de gardes
nationaux bourgeois, entra par la porte qu'on avait oublié de garder, balaya
la salle, et fit reprendre à la hâte le chemin de Genève à Bakounine », son
décret miraculeux en poche. ([18])
Mais si les marxistes
niaient que l'Etat puisse être supprimé par décret, cela ne voulait pas dire
qu'ils voulaient établir une nouvelle dictature sur les masses : l'autorité
qu'ils défendaient était celle du prolétariat en armes, non celle d'une faction
ou d'une clique particulière. Et à la suite des écrits de Marx sur la Commune,
c'était tout simplement une calomnie de proclamer, comme le faisait sans cesse
Bakounine, que les marxistes voulaient prendre le contrôle de l'Etat existant,
que, tout comme les Lassaliens, ils étaient pour un « Etat du peuple » - notion violemment critiquée par Marx dans sa Critique du Programme de Gotha ([19]).
La. Commune avait mis au clair que la première action de la classe ouvrière
révolutionnaire était la destruction de l'Etat bourgeois et la création de
nouveaux organes de pouvoir dont la forme correspondait aux besoins et aux
buts de la révolution. C'est évidemment une légende anarchiste de proclamer
que, dès le lendemain de la Commune, Marx aurait laissé tomber, de façon
opportuniste, ses visions autoritaires et aurait adopté les positions de
Bakounine, que l'expérience de la Commune aurait donné raison aux principes
anarchistes et réfuté les principes marxistes. En fait, à lire les écrits de
Bakounine sur la Commune (en particulier dans L'empire allemand du Knout et la
révolution sociale), on ne peut qu'être marqué par le caractère abstrait de ses
réflexions, par l'absence de tentatives d'assimiler et lier entre elles les
leçons essentielles de cet événement, comment il se perd en divagations floues
sur Dieu et la religion. On ne peut les comparer aux leçons concrètes que Marx
a tirées de la Commune, leçons sur la forme réelle de la dictature
prolétarienne (l'armement des ouvriers, les délégués révocables, la
centralisation « par en bas » ([20]). En
fait, même après la Commune, Bakounine était tout à fait incapable de voir
comment le prolétariat pouvait s'organiser comme force unie. Dans Etatisme et Anarchie, Bakounine
argumente contre l'idée de la dictature du prolétariat par des questions naïves
comme « Est-ce à dire que le prolétariat
sera tout entier à la direction des affaires publiques ? », ce à quoi Marx
répond, dans les notes qu'il a écrites sur le livre de Bakounine (rédigées en
1874-75, mais publiées seulement en 1926) : « Le comité exécutif d'un syndicat le compose-t-il à lui tout seul ? ».
Ou quand Bakounine écrit « On compte environ
quarante millions d'allemands. Se peut-il que ces quarante millions fassent
partie du gouvernement ? », Marx répond « Certainement ! Car la chose commence par l'autonomie de la Commune »
([21]). En
d'autres termes, Bakounine n'a rien compris à la signification de la Commune
en tant que nouvelle forme de pouvoir politique qui n'était pas basé sur le
divorce entre une minorité de gouvernants et une majorité de gouvernés, mais
permettait que la majorité exploitée exerce un pouvoir réel sur une minorité
d'exploiteurs, participe au processus révolutionnaire et assure que les
nouveaux organes de pouvoir n'échappent pas à son contrôle. Cette immense
découverte pratique de la classe ouvrière fournissait une réponse réaliste à la
question souvent posée sur les révolutions : comment empêcher un nouveau groupe
de privilégiés d'usurper le pouvoir au nom de la révolution ? Les marxistes
furent capables de tirer cette leçon, même si cela nécessitait de corriger
leur position précédente sur la possibilité de s'emparer de l'Etat existant.
Pour leur part, les anarchistes ne furent capables de voir dans la Commune
qu'une confirmation de leur principe éternel, qui ne se différencie pas des
préjugés bourgeois libéraux : tous les pouvoirs sont corrompus et le mieux est
ne rien avoir à faire avec la conception indigne d'une classe qui a pour but de
faire la révolution la plus radicale de tous les temps.
La société future : la
vision artisanale de l'anarchisme.
Ce serait une erreur
de simplement ridiculiser les anarchistes ou de croire qu'ils ont toujours
manqué de perspicacité. Si l'on se plonge dans les écrits de Bakounine ou d'un
de ses proches associés comme James Guillaume, on peut certainement trouver
des images d'une grande force avec des éclairs de sagesse sur la nature du
processus révolutionnaire, en particulier à travers l'insistance permanente
sur le fait que « la révolution ne doit
pas être faite pour le peuple mais par le peuple et ne peut réussir si elle
n'implique pas de façon enthousiaste toutes les masses du peuple » ([22]).
Nous pouvons même présumer que les idées des bakouninistes qui parlaient des
Communes révolutionnaires basées sur « des
mandats impératifs, responsables et révocables » dès 1869 (dans le «Programme de la Fraternité internationale »
que Marx et Engels citent dans « l’Alliance
de la démocratie socialiste et l'Internationale » eurent un impact direct,
en particulier sur la Commune de Paris, puisque certains de ses dirigeants
étaient des adeptes de Bakounine (Varlin, par exemple).
Mais comme on l’a dit
à plusieurs occasions, les idées justes de l'anarchisme sont comparables à une
horloge arrêtée qui donne l'heure juste deux fois par jour ; ce qui manque,
c'est une méthode cohérente qui permette de saisir, du point de vue du
prolétariat, une réalité mouvante. Nous avons déjà vu que c'est le cas lorsque
l'anarchisme traite des questions d'organisation et de pouvoir politique. Ce
n'est pas moins le cas quand il fait ses prescriptions pour la société future
qui, dans certains textes (Le catéchisme
révolutionnaire de Bakounine, 1866, ou La
construction du nouvel ordre social de Guillaume, 1876) ressemblent à des « recettes de cuisine pour les marmites de
l'avenir » telles que Marx a toujours refusé d'en écrire. Néanmoins, ces
livres sont utiles pour démontrer que les «
pères » de l'anarchisme n'ont jamais saisi les problèmes du communisme à
la racine - et en premier lieu, la nécessité d'abolir le chaos des rapports
marchands et de mettre les forces productives du monde dans les mains d'une
communauté humaine unifiée. Dans la description du futur par les anarchistes,
malgré toutes les références au collectivisme et au communisme, le point de vue
de l'artisan n'est jamais dépassé. D'après le texte de Guillaume, par exemple,
ce serait une bonne chose que la terre soit labourée en commun, mais la
question cruciale c'est que les paysans gagnent leur indépendance ; qu'ils
l'obtiennent par la propriété individuelle ou collective « est d'importance secondaire » ; de même,
les ouvriers deviendront propriétaires des moyens de production à travers des
corporations de commerce séparées, et la société dans son ensemble sera
organisée à travers une fédération de communes autonomes. En d'autres termes,
c'est un monde encore divisé en une multitude de propriétaires indépendants
(individus ou corporations) qui ne peuvent avoir de lien qu'au moyen de
l'échange, à travers des rapports marchands. Dans le texte de Guillaume, ceci
est tout à fait explicite : les diverses associations de producteurs et les
communes doivent être liées au moyen des bons offices d'une « Banque d'échange » qui organisera
l'achat et la vente au nom de la société.
Guillaume défend
l'idée que la société sera capable de produire des biens en abondance et que
l'échange sera remplacé par la simple distribution. Mais n'ayant pas de
véritable théorie du capital et de son mode d'opération, les anarchistes sont
incapables de voir qu'une société d'abondance ne peut émerger qu'à travers une
lutte incessante contre la production marchande et la loi de la valeur, puisque
ces dernières sont précisément ce qui maintient les forces productives de
l'humanité en esclavage. Un retour à un système de simple production marchande
ne peut certainement pas conduire à une société d'abondance. En fait, un tel
système ne peut exister sur une base stable, puisque la production simple de
marchandises engendre inévitablement une production élargie de marchandises -
et toute la dynamique de l'accumulation capitaliste. Aussi, tandis que le
marxisme, parce qu'il exprime le point de vue de la seule classe de la société
capitaliste qui ait un véritable avenir, voit la libération des forces
productives comme le fondement d'un développement illimité du potentiel de
l'homme, l'anarchisme, et son point de vue artisanal, est prisonnier dans la vision
d'un ordre statique d'échange libre et égal. Ce n'est pas une véritable anticipation
du futur, mais la nostalgie d'un passé qui n'a jamais été.
CDW.
[1] Cité dans La vie
de Marx, l'homme et le lutteur, B. Nicolaïevski, Ed. Gallimard, p. 332.
[2] Marx/Bakounine,
Socialisme autoritaire ou
libertaire, Editions 10 18, Tome I, p. 279.
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