Les commémorations de 1944 : 50 ans de mensonges impérialistes (1e partie)

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Jamais la commémoration du débar­quement du 6 juin 1944 n'aura connu une telle intensité. Jamais la victoire des impérialistes « Alliés » en Europe n'aura donné lieu à tant de bourrage de crâne médiatique. Un tel battage vise une nouvelle fois à masquer le caractère impérialiste du second holocauste mondial, tout comme le premier. Non contente d'agiter à nouveau l'épouvantail fasciste, la bourgeoisie se sert des miasmes de sa société en décomposi­tion. A commencer par l'Allemagne, peu après l'effondrement du mur de Berlin, une publicité croissante allait mettre en vedette les partisans du retour de la « germanité » derrière les exac­tions de bandes de voyous au crâne rasé. Le meurtre et les incendies de foyers de la communauté turque ont servi de toile de fond pour diaboliser ces ennemis de la « démocratie » héritiers de la « peste brune », grossissant jusqu'à aujourd'hui ces bagarres de rues de voyous néonazis contre des prolétaires immigrés. Grossi à la loupe des médias cela devient de nouvelles « scènes de chasse aux étran­gers » à Magdebourg..., sous-entendu comme les ennemis hitlériens de la dé­mocratie dans les années 1930. Quand, en Italie, le démagogue Berlusconi as­socie cinq ministres d'extrême-droite et que peu après la municipalité de Vicence autorise un défilé d'une centaine de « néonazis » avec croix gammées, la classe politique bourgeoise crie son émotion devant cette nouvelle « marche sur Rome ». En fait de « marche sur Rome », la gauche de la bourgeoisie a réussi à entraîner, malgré la pluie, 300 000 personnes le 25 avril 1994 derrière le drapeau de l'anti-fascisme ! Les simplismes habituels de l'ordre dominant depuis 1945 se donnent libre cours.

En France les chefs des PS et PC bran­dissent la menace fasciste après de lon­gues années où la gauche au pouvoir a agité l'épouvantail du politicien d'ex­trême-droite Le Pen. Pour parfaire le tableau de la menace du resurgissement de la « bête immonde », une visite sou­venir d'une dizaine de vétérans de la Waffen SS sur les plages de Normandie vient figurer la montée en puissance des ennemis de la démocratie.

Près de 50 millions de morts tous pays confondus sont invoqués comme victi­mes exclusives de la « barbarie nazie ». De CNN au moindre journal régional, plus c'est gros mieux çà passe ! Dans la plupart des pays d'Europe, les moindres faits et gestes de ces groupuscules de voyous sont montés en mayonnaise. Hollywood fournit à point nommé un film qui s'appesantit sur le seul massa­cre des Juifs d'Europe et exalte le dé­vouement des braves GI's tombés par milliers sur les plages de Normandie au nom de la « liberté ».

Ces festivités militaristes esquivent soi­gneusement les crimes des grandes « démocraties victorieuses » qui, lorsqu'on les connaît ([1]), placent incon­testablement les chefs démocratiques sur la même stèle de barbarie que Hitler, Mussolini et Hirohito. Mais déjà dire cela est faire une concession au men­songe dominant sur la personnification des « crimes de guerre ». C'est une classe sociale, la bourgeoisie, qui est la principale criminelle de guerre. Les dic­tateurs ne sont que ses sous-fifres. Quand le sinistre Goebbels assurait qu'un mensonge répété à outrance finit par devenir une vérité, son vis-à-vis le cynique Churchill renchérissait : « En temps de guerre la vérité est si pré­cieuse qu'elle devrait toujours être pré­servée par un rempart de mensonges ». ([2])

La victoire d'Hitler

Pourtant la plupart des combattants en­rôlés dans les deux camps ne sont pas partis la fleur au fusil, encore tétanisés par la mort de leurs pères à peine 25 ans auparavant. L'exode massif en France, la terreur de l'Etat nazi encadrant la population allemande, les déportations massives de l'Etat capitaliste stalinien, rien de tout cela ne transpire des « actualités » nasillardes de l'époque qu'on nous ressert aujourd'hui. Un seul nom apparaît en lettres géantes dans tous les commentaires et filmographies « objectives » mais abjectes : HITLER. Au Moyen Age il y avait LA PESTE comme explication du fléau de Dieu. En plein milieu de l'ère capitaliste déca­dente, la bourgeoisie a trouvé l'équiva­lent pour le Dieu « Démocratie » : LA PESTE BRUNE. Les classes dominan­tes successives de l'histoire de l'huma­nité ont toujours eu recours à l'invoca­tion d'un haut mal pour fabriquer un in­térêt commun aux classes opprimées et à leurs exploiteurs. Un proverbe chinois résume fort bien la chose : « quand le sage montre la lune, l'imbécile regarde le doigt ». La personnification des évé­nements autour du nom des dictateurs ou des généraux Alliés est au demeurant très utile pour gommer l'idée qu'ils n'étaient que les porte-voix de leur bourgeoisie respective, et pour faire dis­paraître par la magie des noms, toute idée de classes au moment de la guerre ; tout le monde ne peut être qu'uni der­rière la nouvelle croisade contre le MAL.

L'année de l'accession au pouvoir de l'élu bourgeois Hitler, 1933, est une an­née-clé, comme l'ont souligné les révolutionnaires qui publiaient la revue Bi­lan, non parce qu'elle signait « l'échec des démocraties », mais parce qu'elle signifiait la victoire décisive de la con­tre-révolution, en particulier dans le pays où le prolétariat est le plus impor­tant traditionnellement dans le mouve­ment ouvrier. Ce n'est pas simplement l'humiliant traité de Versailles de 1918, dont l'exigence de « réparations » met­tait à genoux l'Allemagne, qui expli­quait la venue au pouvoir d'Hitler, mais la disparition de la scène sociale du prolétariat comme menace pour la bour­geoisie.

En Russie, les massacres par l'Etat russe, des bolcheviks et ouvriers révolu­tionnaires, commençaient à prendre de l'ampleur, avec l'approbation muette des démocraties occidentales qui avaient tant fait pour armer les armées blan­ches. En Allemagne, c'est le régime so­cial-démocrate de la République de Weimar qui avait passé tout naturelle­ment le relais aux hitlériens, vainqueurs des élections républicaines. Les chefs « socialistes », massacreurs des ouvriers révolutionnaires allemands, les Scheidemann, Noske et tutti quanti, aban­donnaient démocratiquement leurs postes ministériels ; ils ne furent jamais in­quiétés personnellement pendant les cinq années du régime hitlérien.

Les luttes en France et en Espagne aux cours des années 1930 ne furent que des queues de grève face à l'ampleur de la défaite internationale de la classe ou­vrière. La victoire électorale du fascisme en Italie et en Allemagne n'était pas la cause, mais le produit de la défaite du prolétariat sur son terrain social. La bourgeoisie en sécrétant le fascisme ne produisait pas un régime original, mais une forme capitaliste d'Etat dans la même lignée que le Welfare State de Roosevelt et du capitalisme stalinien. En période de guerre, les fractions bourgeoises s'unissent naturellement au niveau national puisqu'elles ont éliminé mondialement la menace du prolétariat, et cette unification peut prendre la forme du parti stalinien ou nazi.

En complicité avec la bourgeoisie russe et son Staline, la « montée des périls » est organisée par la plupart des PC inféodés au nouvel impérialisme russe, sous couvert de l'idéologie des Fronts Populaires qui permettent de maintenir les ouvriers désorientés derrière les pro­grammes d'union nationale et de prépa­ration à la guerre impérialiste.

Le PCF avait annoncé la couleur trico­lore dès 1935 lors du pacte Laval-Sta­line, s'engageant à ce que les ouvriers aillent se faire massacrer : « Si Hitler, malgré tout, déclenchait la guerre, qu'il sache bien qu'il trouverait devant lui le peuple de France uni, les communistes au premier rang, pour défendre la sécu­rité du pays, la liberté et l'indépendance des peuples ». Ce sont les PC qui brisent les dernières grèves et qui con­frontent et tirent sur les ouvriers en Es­pagne avec l'aide de la Guepeou, avant que les franquistes ne parachèvent la sale besogne. Puis les dirigeants stali­niens se réfugient en France et en Rus­sie, comme les De Gaulle et Thorez qui ne manqueront pas de suivre cet exem­ple, l'un à Londres, l'autre à Moscou.

La marche à la guerre imperialiste

De 1918 à 1935, les guerres n'avaient pas cessé dans le monde, mais il s'agis­sait de guerres limitées, éloignées de l'Europe, ou de guerres de « pacification » du type de celles du colonialisme français (Syrie, Maroc, Indochine). Pour les révolutionnaires qui publient Bilan, la première alerte grave est signifiée par la guerre d'Ethiopie qui met en présence l'impérialisme britan­nique et l'armée de Mussolini. Elle sert à une partie des alliés occidentaux à confondre fascisme et guerre. Le fa­scisme devient ainsi le principal fauteur de la prochaine guerre mondiale. L'épouvantail fasciste sera donc confir­mé avec la victoire de l'armée franquiste en 1939. Le battage idéologique trouve sa concrétisation sanglante en exhibant les centaines de milliers de victimes du franquisme. Une période de statu quo va suivre, au nom de la recherche de la « paix », quand l'Allemagne annexe la Rhénanie, puis l'Autriche en 1938, puis la Bohème en 1939. Lorsque la Tché­coslovaquie est envahie le 27 septembre 1938 par l'armée allemande, les futurs Alliés ne bougent pas pour renchérir leur mensonge de « paix à tout prix ». Le 1er octobre se tient la conférence de Munich où la Tchécoslovaquie n'est pas invitée... De retour de cette sinistre pa­rodie de conférence de la paix, le premier ministre français Daladier, chaleureu­sement accueilli par la foule, n'est pas dupe et sait que chaque camp en pré­sence joue la montre. Les historiens of­ficiels se contentent d'invoquer le retard de réarmement des Etats français et anglais alors qu'en fait, en sous-main, le jeu des alliances n'était pas encore véri­tablement tranché et que la bourgeoisie allemande caressait l'espoir de faire front commun avec la France et l'Angle­terre. Pendant ce temps, les foules sont aussi abusées en Allemagne et en An­gleterre qu'en France :

« (...) Les Allemands acclament folle­ment Chamberlain en lequel ils voient, eux aussi, l'homme qui va les sauver de la guerre. Il y a plus de monde pour le saluer qu'il n'y en avait pour saluer Mussolini. (...) A Munich pavoisé de drapeaux anglais, c'est le délire. A l'aé­roport d'Heston, on accueille également Chamberlain comme le messie. A Paris, on propose une souscription publique pour offrir un cadeau au premier  ministre anglais ». ([3])

En 1937 a commencé la guerre sino-japonaise qui menace l'hégémonie améri­caine dans le Pacifique. Le 24 août 1939 est le coup de tonnerre qui fait basculer dans l'abîme. Le pacte Hitler-Staline laisse les mains libres à l'Etat allemand pour foncer vers l'Europe de l'ouest. En attendant, la Pologne est envahie le 1er septembre par l'armée allemande, mais aussi pour partie par l'armée russe. Piteux, les Etats anglais et français dé­clarent la guerre en bonne et due forme à l'Allemagne, deux jours après. L'ar­mée italienne s'est emparée de l'Alba­nie. Sans déclaration de guerre, l'armée de Staline envahit la Finlande le 30 no­vembre. Pendant ce temps l'armée alle­mande débarque en Norvège en avril 1940.

L'armée française commence son offen­sive dans la Sarre, bientôt bloquée au prix d'un millier de morts de part et d'autre. Ce qui permet à Staline de dé­clarer, démentant ses partisans chauvins selon lesquels son pacte avec la bourgeoisie allemande était un pacte avec le diable pour lui éviter de s'en prendre à l'Europe :

« Ce n'est pas l'Allemagne qui a attaqué la France et l'Angleterre, mais la France et l'Angleterre qui ont attaqué l'Allemagne (...) Après l'ouverture des hostilités, l'Allemagne a fait des propo­sitions de paix à la France et à l'Angleterre, et l'Union Soviétique a ouverte­ment soutenu les propositions de paix de l'Allemagne. Les cercles dirigeants de France et d'Angleterre ont brutale­ment repoussé, tant les propositions de paix de l'Allemagne que les tentatives de l'Union Soviétique de mettre fin ra­pidement à la guerre ».

Personne ne veut endosser la tunique de fauteur de guerre face au prolétariat. Après la « Libération » il n'existera d'ailleurs plus de ministres « de la guerre » mais uniquement des ministres « de la défense ». Il est aussi frappant de constater ce fait, en Allemagne, que l'Etat nazi tient à apparaître lui aussi comme l'agressé. Le haut dignitaire na­zi, Albert Speer, confie dans ses Mé­moires une déclaration personnelle d'Hitler : « Nous ne commettrons pas une nouvelle fois l'erreur de 1914. Il s'agit maintenant de rejeter la faute sur l'adversaire ». A la veille de l'affronte­ment avec le Japon, Roosevelt ne dira pas antre chose : « Les démocraties ne doivent jamais apparaître comme l'agresseur ». Les neuf mois de confron­tation l'arme au pied, nommés « drôle de guerre » confirment cette valse-hési­tation de tous les belligérants. L'histo­rien Pierre Miquel explique qu'Hitler avait remis l'ordre d'attaque à l'ouest pas moins de quatorze fois en raison de l'impréparation de l'armée allemande et des conditions météorologiques.

Le 22 juin 1941, l'Allemagne se retour­nera contre la Russie, surprenant tota­lement le « génial stratège » Staline. Le 8 décembre, après que l'impérialisme américain ait laissé massacrer ses pro­pres soldats à Pearl Harbor (les services secrets savaient l'imminence de l'attaque japonaise), les Etats-Unis, « victimes » de la barbarie nippone, déclareront la guerre au Japon. Enfin l'Allemagne et l'Italie lanceront leur cri guerrier aux Etats-Unis le 11 décembre 1941.

Quelques observations s'imposent, après ce rapide survol de la marche diploma­tique à la guerre mondiale dans une situation où le prolétariat mondial est mu­selé. Deux guerres locales (Ethiopie et Espagne) ont achevé de mettre en accu­sation le fascisme comme «fauteur de guerre », après des années d'excitation médiatique en Europe contre les exac­tions et parades hitlériennes et mussoliniennes, qui étaient certes plus ordon­nées que les 14 juillet français ou les festivités nationalistes anglaises et américaines, mais non moins ridicules. Deux autres guerres locales au coeur de l'Europe (Tchécoslovaquie et Pologne) ont donné lieu à la défaite extrêmement rapide des deux pays « démocratiques » concernés. La « honteuse » non-inter­vention pour aider la Tchécoslovaquie (et l'Espagne) a rendu la « défense de la démocratie » et la conception de la li­berté bourgeoise incontournables après l'invasion par les deux pays « totalitaires » de la Pologne. Les ma­noeuvres politico-diplomatiques peuvent traîner pendant des années, le conflit militaire, lui, tranche partiellement en quelques heures sur le terrain au prix d'un massacre inouï. La guerre ne de­vient mondiale véritablement qu'un an après la conquête de l'Europe par l'ar­mée allemande. Pendant plus de quatre ans les Etats-Unis ne tenteront aucune opération décisive pour contrer les « envahisseurs », laissant la bourgeoisie allemande gendarmer l'Europe. Les Etats-Unis, éloignés du territoire euro­péen, étaient initialement plus préoccu­pés par la menace japonaise dans le Pa­cifique. La guerre mondiale connaîtra donc une plus longue durée que les guerres locales, et cette durée ne s'ex­plique pas seulement par la toute-puis­sance de l'armée allemande ni par les aléas des tractations impérialistes. Elle

est notoire, par exemple, la préférence d'une partie de la bourgeoisie améri­caine pour s'allier avec la bourgeoisie allemande plutôt qu'avec le «régime communiste » stalinien, tout comme la bourgeoisie allemande avait tenté et at­tendu en vain de s'allier avec la France et l'Angleterre contre les « Rouges ». En 1940 et en 1941, la bourgeoisie anglaise a été l'objet de propositions de paix par le gouvernement d'Hitler au moment des débuts de l'opération « Barbarossa » contre la Russie, et lors de la défaite de l'armée de Mussolini en Afrique du nord, et elle a hésité d'autant qu'elle pouvait laisser les deux puissances « totalitaires » se détruire mutuelle­ment. En rester là cependant, serait rai­sonner comme si la principale classe ennemie de toutes les bourgeoisies, le prolétariat, avait disparu des soucis des chefs impérialistes en lice, du fait de la guerre « unificatrice » et... « Simplifi­catrice » !

De plus, les marxistes ne peuvent rai­sonner sur la guerre en soi, indépen­damment des périodes historiques. La guerre, dans le capitalisme juvénile au 19e siècle fut un moyen indispensable permettant des possibilités de dévelop­pement ultérieur, ouvrant à coups de canon des marchés. C'est ce que mon­trait en 1945, la Gauche communiste de France, un des rares groupes ayant maintenu l'étendard de l'internationa­lisme prolétarien pendant la seconde guerre mondiale, précisant que, par con­tre : « ...dans sa phase de décadence, le capitalisme ayant épuisé historiquement toutes les possibilités de développe­ment, trouve dans la guerre moderne, la guerre impérialiste, l'expression de cette décadence qui, sans ouvrir aucune possibilité de développement ultérieur pour la production, ne fait qu'engouf­frer dans l'abîme les forces productives et accumuler à un rythme accéléré rui­nes sur ruines. (...) Plus se rétrécit le marché, plus devient âpre la lutte pour la possession des sources de matières premières et la maîtrise du marché mondial. La lutte économique entre di­vers groupes capitalistes se concentre de plus en plus, prenant la forme la plus achevée des luttes entre Etats. La lutte économique exaspérée entre Etats ne peut finalement se résoudre que par la force militaire. La guerre devient le seul moyen par lequel chaque impéria­lisme national tend à se dégager des difficultés avec lesquelles il est aux prises, aux dépens des Etats impérialistes rivaux ». ([4])

L'UNION NATIONALE PENDANT LA GUERRE

Les historiens bourgeois ne s'appesan­tissent pas sur ce fait : la défaite rapide de l'ancienne grande puissance continentale française. Ce ne sont pas sim­plement les conditions climatiques qui ont retardé l'attaque de l'armée allemande. L'appareil d'Etat allemand n'a pas choisi Hitler par erreur et n'est pas composé de crétins tout juste bons à marcher au pas de l'oie. La raison prin­cipale en est encore une fois le jeu des consultations diplomatiques secrètes. Même en pleine guerre des alliances peuvent être renversées. Au surplus, il existe toujours un souci chez la bourgeoisie allemande, en souvenir de l'insu­bordination des soldats allemands en 1918, que les soldats n'aient jamais faim... En 1938, la bourgeoisie alle­mande est l'héritière de la première Ré­publique de Weimar qui a su écraser dans le sang la tentative de révolution prolétarienne en 1919 ; les bataillons SS sont constitués des anciens « corps francs » démocratiques qui ont massa­cré les ouvriers insurgés. Ni l'éruption de la Commune de Paris en 1870, ni la révolution d'octobre 1917, ni l'insurrec­tion spartakiste de 1919 n'ont été ou­bliées. Même défaite politiquement, la classe ouvrière reste la classe dange­reuse face à la guerre bourgeoise qui dure.

La rapide victoire de l'impérialisme al­lemand en Tchécoslovaquie avait été le résultat de la guerre des nerfs, du bluff, de manoeuvres raffinées, et surtout de la spéculation sur la crainte de tous les gouvernements des conséquences d'une guerre trop vite généralisée sans adhé­sion certaine du prolétariat. Plus avisé que les généraux français demeurés aux vieilles conceptions de la «guerre de position » de 1914, l'Etat-major alle­mand avait « modernisé » en faveur de la « Blitzkrieg » (guerre-éclair). Avan­cer lentement sans frapper férocement est, selon cette conception militariste (très prisée de nos jours, voir la guerre du Golfe), gage de défaite. Pire encore, d'autant que les bases d'adhésion des populations sont fragiles, traîner en longueur, laisser le temps aux combat­tants de s'interpeller par-dessus les tranchées, induit les risques de mutineries et d'explosion sociale. Au 20e siècle, la classe ouvrière devient inévitablement le premier bataillon contre la guerre im­périaliste. Hitler, lui-même, confia un jour à son affidé Albert   Speer : « l'industrie est un facteur favorable au développement du communisme ». Hitler déclarera même à ce confident, après la mise en vigueur du travail obli­gatoire en 1943 en France, que l'éven­tualité de voir surgir des troubles et des grèves qui freineraient la production, est un risque à courir en temps de guerre. La bourgeoisie allemande a donc un ré­flexe « bismarkien », tout comme Bis­mark fût confronté à l'insurrection des ouvriers parisiens contre leur propre bourgeoisie, ce qui avait bloqué l'action de l'envahisseur allemand et l'avait in­quiété pour les risques de propagation d'une telle révolution parmi les soldats et ouvriers allemands, d'autant que ces mêmes ouvriers allemands avaient réagi de la même manière face à la guerre contre la Russie révolutionnaire, par la guerre civile contre leur propre bour­geoisie.

C'est pourtant une véritable guerre de lassitude qui est menée pendant près d'un an en France, après l'arrêt subit de la première offensive militaire alle­mande. L'Allemagne veut surtout s'ou­vrir un « espace vital » à l'Est et préfé­rerait encore s'allier avec les deux dé­mocraties occidentales plutôt que de gâ­cher une partie de son potentiel mili­taire pour les envahir. L'Allemagne ap­portait son soutien au «parti de la guerre » de Laval et Doriot, anciens pacifistes qui s'étaient réclamés du so­cialisme. Ces fractions pro-fascistes qui militaient pour l'alliance franco-alle­mande restaient minoritaires. L'ensem­ble de la bourgeoisie se méfiait de la non-mobilisation du prolétariat français. Là, le prolétariat n'avait pas été vaincu frontalement à coups de baïonnettes et de lance-flammes en 1918 et 1923 le prolétariat allemand.

La bourgeoisie allemande se doit donc aussi, dans un second temps, d'avancer prudemment face à un pays qu'elle sait fragile pas tant militairement que socia­lement. En fait elle n'aura qu'à observer la lente décomposition de la bourgeoisie française entre ses lâches militaires et ses pacifistes futurs collaborateurs du régime d'occupation, qui maintiendront dans l'impuissance les ouvriers.

Les fronts populaires avaient contribué à un important effort de réarmement (tout en désarmant politiquement les ouvriers), mais n'avaient pas complète­ment réussi à réaliser l'union nationale. La police avait certes brisé beaucoup de grèves et interné des centaines de mili­tants peu clairs eux-mêmes sur com­ment s'opposer à la guerre. La gauche de la bourgeoisie française avait calmé les ouvriers avec les boniments du Front populaire qui avait accordé les « congés payés » aux ouvriers, lesquels avaient été mobilisés pendant ces mêmes vacan­ces. C'est le travail de sape des fractions pacifistes d'extrême-gauche qui permet d'achever toute alternative de classe. Complétant le travail de sabotage des staliniens, les anarchistes encore très influents dans les syndicats, publient le tract « Paix immédiate » en septembre 1939, signé par une brochette d'intellec­tuels : « (...) Pas de fleurs aux fusils, pas de chants héroïques, pas de bravos au départ des militaires. Et l'on nous assure qu'il en est ainsi chez tous les belligérants. La guerre est donc con­damnée dés le premier jour, par la plu­part des participants de l'avant et de l'arrière. Alors faisons vite la paix. »

La « paix » ne peut pas être l'alternative à la guerre dans le capitalisme décadent. De telles résolutions ne servent qu'à en­courager le sauve-qui-peut, les solutions individuelles de départ à l'étranger pour les plus fortunés. Le désarroi des prolé­taires est accru, leur inquiétude et leur impuissance s'articulent sur une déban­dade généralisée des partis et groupus­cules de gauche qui les ont enfermés dans le « bon sens » antifasciste et qui ont prétendu défendre leurs intérêts.

Le délitement de la société française est tel que la « drôle de guerre » d'un côté, « komischer Krieg » de l'autre, n'aura été qu'un intermède permettant à l'ar­mée allemande, peu après le premier grand bombardement meurtrier de Rotterdam (40 000 morts), d'enfoncer le 10 mai 1940 sans résistance la fragile ligne Maginot française. Les officiers de l'ar­mée française fuient les premiers, lais­sant en plan leurs troupes. Les popula­tions néerlandaise, belge, luxembour­geoise et du nord de la France, y inclus Paris et le Gouvernement, fuient de manière massive, irraisonnée et incon­trôlable vers le centre et le sud de la France. Ainsi se produit un des plus gi­gantesques exodes modernes. Cette ab­sence de « résistance » de la population lui sera d'ailleurs reprochée par les idéologues du « maquis » (dont beaucoup, comme Mitterrand et les chefs « socialistes » belges ou italiens n'ont tourné leur veste qu'à partir de 1942), et après la guerre, pour autoriser tous les chantages pour que la classe ouvrière se sacrifie à la reconstruction.

La Blitzkrieg n'en a pas moins causé 90 000 morts et 120 000 blessés côté français, 27 000 morts côté allemand. La débâcle aura drainé dix millions de personnes dans des conditions épouvan­tables. Un million et demi de prison­niers sont expédiés en Allemagne. Et c'est peu comparé aux 50 millions de morts de l'holocauste.

En Europe, la population civile subira les pertes les plus importantes que l'hu­manité ait jamais connue en période de guerre. Jamais autant de femmes et d'enfants n'auront rejoint dans la mort les soldats. Les victimes civiles seront pour la première fois de l'histoire mon­diale plus nombreuses que les pertes militaires.

Avec son réflexe «  bismarkien », la bourgeoisie allemande prendra soin de diviser en deux la France : une zone occupée, le nord avec la capitale, pour surveiller directement les côtes face à l'Angleterre ; et une zone libre, le sud, légitimée avec le gouvernement du gé­néral potiche de Verdun Pétain et l'an­cien « socialiste » Laval pour l'hono­rabilité internationale ; cet Etat collabo­rateur soulagera un temps l'effort de guerre nazi jusqu'à ce que l'avancée des Alliés amène l'impérialisme allemand à le culbuter.

La crainte permanente d'une levée des ouvriers, même affaiblis, contre la guerre transparaît même chez ceux que la gauche présente comme « anti-so­ciaux ». Un journal collaborationniste, « L'Oeuvre », parle crûment la nécessité des syndicats - ce soi-disant acquis so­cial du Front populaire- pour l'occu­pant, et dans les mêmes termes que n'importe quel parti de gauche ou trotskyste : « Les occupants ont le plus vif souci de ne pas dresser contre eux les éléments ouvriers, de ne pas perdre le contact, de les intégrer dans un mou­vement social bien organisé (...). Les Allemands souhaitent que tous les ou­vriers soient effectivement intégrés au corporatisme et, pour cela, il leur pa­rait que les cadres sont nécessaires, qui aient effectivement la confiance des travailleurs (...) Pour obtenir des hom­mes qui aient autorité et qui soient ef­fectivement suivis (...) ». ([5]).

Dès 1941, une partie du gouvernement français collaborateur s'inquiète en effet du caractère provisoire de l'occupation et de la garantie d'ordre qui s'y ratta­chait. La bourgeoisie avec Pétain, tout autant que sa fraction émigrée, la « France libre » de De Gaulle, plus ou moins en contact discret, auront pour principal souci le maintien de l'ordre politique et social d'une époque à une autre. Sécrétée par sa fraction libérale planquée en Angleterre et par les stali­niens français, l'idéologie des bandes armées de résistants -d'un impact très faible- aura tout d'abord de grandes difficultés à attirer les ouvriers dans l'Union nationale en vue de la « Libération ». La bourgeoisie alle­mande prêtera main-forte, malgré elle, avec « la relève » - l'obligation pour tout ouvrier d'aller travailler en Allema­gne en échange du retour d'un prison­nier de guerre -, pour que subitement, en 1943, soient renforcés les rangs de l'action « terroriste » contre « l'occupant ». Mais, fondamentale­ment, ce sont les partis de gauche et d'extrême-gauche qui réussissent à ra­meuter les ouvriers en s'appuyant sur « la victoire de Stalingrad ».

Les revirements d'alliances impérialistes et les possibles réactions du prolétariat constituent les lignes d'orientation de la bourgeoisie en pleine guerre. Formelle­ment, le tournant de la guerre contre l'Allemagne a lieu en 1942 avec l'arrêt de l'expansion du Japon et la victoire d'El Alamein qui libère les champs de pétrole. La même année débute la ba­taille de Stalingrad où l'Etat stalinien ne devra la victoire qu'à l'adjonction des fournitures militaires américaines (tanks et armes plus sophistiquées que la Russie ne pouvait en produire face à la moderne armée allemande). Au cours des négociations secrètes, l'Etat stali­nien avait mis dans la balance son ac­cord pour déclarer la guerre au Japon. La guerre aurait pu dès lors s'acheminer rapidement vers sa fin d'autant qu'il existait des velléités non déguisées d'une partie de la bourgeoisie allemande de se débarrasser d'Hitler, dont les tenants tenteront un attentat contre Hitler en juillet 1944, mais seront laissés isolés par les Alliés, et massacrés par l'Etat nazi (le plan Walkyrie avec l'amiral Ca­naris).

C'était sans compter avec le réveil du prolétariat italien. Il sera donc néces­saire de prolonger deux ans encore la guerre pour massacrer les forces vives du prolétariat et éviter une nouvelle paix précipitée comme en 1918, la révolution aux trousses.

1943 est un tournant dans la guerre, à la suite de l'éruption du prolétariat italien. Au niveau mondial, la bourgeoisie va se servir de l'isolement et de la défaite des ouvriers italiens pour développer la stra­tégie de la « résistance » dans les pays occupés, afin de faire adhérer les popu­lations « de l'intérieur » à la future paix capitaliste. Alors que jusque là, la plu­part des bandes de résistants étaient animées essentiellement par d'infimes minorités d'éléments des couches petites-bourgeoises nationalistes et aux mé­thodes terroristes, la bourgeoisie anglo-américaine va glorifier l'idéologie de la résistance plus pragmatiquement à la suite de la « victoire de Stalingrad » et des retournements pro-occidentaux des PC. Les ouvriers non prisonniers ne voyaient pas de différence entre l'exploi­tation par un patron allemand ou un pa­tron français. Ils n'avaient pas eu envie de mourir au nom des alliances impé­rialistes anglo-françaises pour soutenir la Pologne, ils n'avaient fait aucun effort pour s'impliquer dans la guerre qui leur était restée étrangère. Pour les mobiliser en vue de la défense de la « démocratie » il fallait leur fixer une perspective qui leur parut valable du point de vue de classe. L'exhibition de la victoire de Stalingrad comme le tour­nant de la guerre, et donc la possibilité de mettre fin tout de même aux exac­tions militaires de l'occupant, de retrou­ver « la liberté » même avec les gen­darmes autochtones, souleva l'espoir aux côtés du « communisme libérateur » représenté par Staline. Sans l'aide de ce mensonge (et l'opportune relève comme oppression supplémentaire), les ouvriers restaient hostiles aux bandes de résis­tants armés dont les exactions décu­plaient la terreur nazie. Sans le renfort sur le terrain des staliniens et des trotskistes, la bourgeoisie de Londres et Wa­shington n'avait aucune chance de ra­mener les ouvriers dans la guerre. Con­trairement à 1914, il ne s'agit pas d'ali­gner en rang, au front, les ouvriers pour les envoyer à la boucherie, mais d'obte­nir leur adhésion et de les encadrer sur le terrain civil dans les réseaux d'ordre résistant, derrière le culte de la glorieuse bataille de Stalingrad !

En effet, en Italie comme en France, beaucoup d'ouvriers rejoignent le ma­quis dès cette époque, encouragés dans l'illusion du combat de classe retrouvé, et le parti stalinien et les trotskistes leur resservent même l'exemple frauduleusement travesti de la Commune de Paris (les ouvriers ne se dressent-ils pas con­tre leur propre bourgeoisie menée par le nouveau Thiers, Pétain, alors que les allemands occupent la France?). Au milieu d'une population terrorisée et impuissante dans le déchaînement de la guerre, beaucoup d'ouvriers français et européens, embrigadés dans les bandes de résistants, vont désormais se faire tuer en croyant se battre pour la « libération socialiste » de la France ou de l'Italie, en somme dans une nouvelle « guerre civile contre sa propre bour­geoisie » ; tout comme on avait envoyé les prolétaires de chaque côté du front en 1914 au nom du fait que la France et l'Allemagne étaient les pays « exportateurs » du socialisme. Les bandes de résistants staliniens et trots­kistes concentrent particulièrement leur chantage pour que les ouvriers soient « au premier rang pour la lutte pour l'indépendance des peuples », dans un secteur-clé pour paralyser l'économie, celui des cheminots.

Au même moment, la prééminence des fractions de droite pro-alliés dans les bandes armées, pour la restauration du même ordre capitaliste dans la paix, est l'objet d'un âpre combat, à l'insu des ou­vriers. Des équipes d'agents secrets américains de l'AMGOT (Allied Military Government of Occupied Territories) sont envoyées sur le terrain en France et en Italie (c'est l'origine de la loge P2 en totale complicité avec la Mafia), pour veiller à ce que les staliniens n'accapa­rent pas tout le pouvoir qui leur aurait permis de se rattacher au giron de l'im­périalisme russe. De bout en bout les staliniens sauront ainsi à quoi ils de­vaient s'en tenir, et en particulier dans leur domaine de prédilection, saboter la lutte ouvrière, désarmer les résistants utopistes illuminés, cogner sur les ou­vriers hostiles aux exigences de la reconstruction. Dès la « Libération », et comme preuve de l'unité bourgeoise contre le prolétariat, la bourgeoisie oc­cidentale - tout en condamnant pour la galerie une poignée de « criminels de guerre » - recrutera même un certain nombre d'anciens tortionnaires nazis et staliniens pour en faire des agents se­crets efficaces dans la plupart des capi­tales européennes. Ces recrues retour­nées auront pour tâche en premier lieu évidemment de contrer les séides de l'impérialisme russe, mais surtout de lutter « contre le communisme », c'est-à-dire le but naturel de toute lutte autonome généralisée des ouvriers eux-mêmes, menaçant inévitablement après l'horreur de la guerre et avec la disette aux débuts de la paix capitaliste.

LA DESTRUCTION MASSIVE DU PROLETARIAT

Nous laissons les bourgeois débattre en­tre eux du nombre respectif de massa­cres selon les communautés ([6]), mais il est incontestable qu'il faut commencer par en souligner le principal : les 20 millions de russes tués sur le front euro­péen. Ce sont les grands oubliés des festivités du cinquantenaire du débar­quement de juin 1944. Les historiens russes actuels continuent d'ailleurs à ac­cuser les Etats-Unis d'avoir retardé le débarquement en Normandie à la seule fin de saigner davantage l'URSS, en prévision de la guerre froide : « Le dé­barquement a eu lieu alors que le sort de l'Allemagne était déjà scellé par les contre-offensives soviétiques du front de l'Est». ([7])

Les bourgeois libéraux, à la fin des fas­tes de la reconstruction avec leur pape Soljetnitsyne, se sont mis tout à coup à épiloguer sur les millions de morts des Goulags sous Staline, faisant semblant d'oublier que le véritable parachèvement de la contre-révolution a été effectué avec la totale complicité de l'occident... dans la guerre. Nous savons comment la classe bourgeoise est impitoyable après une défaite du prolétariat (des dizaines de milliers de communards et de femmes et enfants ont été massacrés et dé­portés en 1871). Sa façon de mener la deuxième guerre mondiale lui permit de décupler le massacre de la classe qui lui avait flanqué la trouille en 1917. Les Russes ont supporté seuls le poids de quatre ans de guerre en Europe. Ce n'est qu'au tout début 1945 que les Américains prendront pied en Allemagne, économisant, si on peut dire, les victi­mes chez eux, et préservant leur paix sociale. Tragique « héroïsme » que celui des millions de victimes russes, puisque sans l'aide militaire américaine, le ré­gime stalinien arriéré eût été défait à plate couture par l'Allemagne industria­lisée.

Après un tel massacre et sur la paix des tombes, dans la Russie exsangue, le pouvoir d'Etat n'eut aucunement nécessité des subtilités démocratiques pour faire régner l'ordre. Les Alliés laissèrent de plus la soldatesque russe se venger sur des millions d'allemands, consacrant ainsi la Russie au rang de puissance « victorieuse », statut dont on sait que, comme en 1914, il est générateur de paix sociale et d'admiration de la bourgeoisie. De même qu'il a laissé massacrer le prolétariat de Varsovie, le gou­vernement russe et son dictateur ont pour leur part clairement et impuné­ment laissé massacrer et crever sans nourriture à Stalingrad et à Leningrad des centaines de milliers de civils, tout comme les staliniens se sont empressés, ainsi qu'en témoigne Souvarine, de met­tre au compte des pertes dues à la guerre les millions de morts des Goulags.

Pour que les impérialismes victorieux soient repus (dépeçage des usines en Europe de l'est pour le régime stalinien et reconstruction à l'ouest au bénéfice des Etats-Unis), encore fallait-il que le prolétariat ne risque pas de voler sa « libération » à la bourgeoisie.

Un intense battage idéologique commun à l'occident et à la Russie « totalitaire » mit en exergue le génocide des Juifs, dont les Alliés étaient au courant depuis le début de la guerre. Comme les histo­riens les plus sérieux l'ont reconnu, le génocide des Juifs ne trouve pas son explication au... Moyen Age, mais dans le cadre de la guerre mondialisée. Le massacre prend une ampleur incroyable au moment du déclenchement de la guerre contre la Russie, pour « résoudre » plus rapidement le pro­blème des masses énormes de réfugiés et de prisonniers parqués, en particulier en Pologne. Les préoccupations de l'Etat nazi sont encore une fois de nourrir avant tout ses propres soldats quitte à faire crever de façon expéditive une po­pulation qui pesait sur l'effort de guerre (il fallait économiser les balles pour le front russe, et simplifier le travail des bourreaux d'autant que la décimation par balles individu par individu s'était avérée démoralisante même pour les tueurs).

A la conférence des Alliés aux Bermudes en 1943, les Alliés avaient même décidé de ne rien faire pour les Juifs, préférant de fait cette extermination à l'immense exode qu'ils auraient eu à charge si les nazis avaient pu choisir l'expulsion. Plusieurs marchandages eu­rent lieu depuis la Roumanie et la Hon­grie. Tous essuyèrent le refus poli de Roosevelt sous prétexte de ne pas four­nir des subsides à l'ennemi. La proposi­tion la plus connue, mais masquée aujourd'hui derrière l'action humaniste très limitée du seul Schindler, mit en présence des représentants des Alliés avec Eichmann pour l'échange de 100 000 Juifs contre 10 000 camions, échange que les Alliés refusèrent expli­citement par la bouche de l'Etat britan­nique : « transporter tant de monde ris­querait de nuire à l'effort de guerre ». ([8])

Ce génocide des Juifs, «purification ethnique » des nazis, devait trop bien excuser la « victoire » des Alliés dans la pire des barbaries. L'ouverture des camps se fit avec énormément de publi­cité.
 

Ce rempart de mensonges diabolisant à outrance le camp vaincu, servit à faire taire les questionnements face aux bom­bardements de terreur des Alliés pour pacifier avant tout le prolétariat mon­dial. Les chiffres suffisent à dévoiler l'horreur :

-en juillet 1943, bombardement de Hambourg, 50 000 morts ;

-en 1944, à Darmstadt, Kônigsberg, Heilbronn, 24 000 victimes ;

- à Braunschweig, 23 000 victimes ;

- à Dresde, ville de réfugiés de tous les pays, les 13 et 14 février 1945 le bom­bardement intensif par les avions démocratiques cause 250 000 victimes, c'est l'un des plus grands crimes de cette guerre ;

- en 18 mois, 45 des 60 principales vil­les allemandes avaient été quasiment détruites et 650 000 personnes avaient péri;

-en mars 1945, le bombardement de Tokyo fait plus de 80 000 victimes ;

- en France, comme ailleurs, ce sont les quartiers ouvriers qui sont l'objet des bombardements des Alliés : au Havre, à Marseille, faisant apparemment sans distinction de nouveaux milliers de morts ; les populations civiles des lieux de débarquement comme Caen (et jusque dans le Pas-de-Calais) ont vécu avec terreur le massacre (plus de 20 000 victimes de part et d'autre) du débarquement, quand elles n'en ont pas été victimes également ;

- quatre mois après la reddition du Reich, alors que le Japon était pratiquement à genoux, au nom de la vo­lonté de limiter les pertes américaines, l'aviation démocratique bombarde, avec l'arme la plus meurtrière et terri­fiante de tous les temps, Hiroshima et Nagasaki ; le prolétariat doit en retenir désormais pour longtemps que la bourgeoisie est une classe toute puis­sante...

Dans un prochain article, nous revien­drons sur les réactions des ouvriers pen­dant la guerre, passées sous silence par les livres de l'histoire officielle, et sur l'action et les positions des minorités ré­volutionnaires de l'époque.

Damien.



[1] Voir dans la Revue Internationale n° 66 : <r Les massacres et les crimes des "grandes démocraties " », 3e trimestre 1991.

[2] La guerre secrète, A.C. Brown.

[3] 34-39,L'avant-guerre,Michel Ragon, Ed. Denoêl, 1968.

[4] Rapport sur la situation internationale, 14 juillet 1945.

[5] L’œuvre, 29 août 1940.

[6] Voir dans la Revue Internationale n° 66 : «  Les massacres et les crimes des "grandes démocraties"», 3e trimestre 1991, ainsi que le Manifeste du 9e congrès du CCI : Révolution communiste ou destruction de l'humanité.

[7] Le Figaro, 6 juin 1994.

[8] Voir L'histoire de Joël Brand par Alex Weissberg.

Un demi-siècle plus tard le problème des réfugiés fait l'objet des mêmes restrictions capitalistes honteuses : « Pour des raisons économiques et politiques (chaque réfugié représentant une dépense de 7000 dollars), Washington ne veut pas que l'augmentation des réfugiés juifs se fasse au détriment d'autres exilés -d'Amérique Latine, d'Asie ou d'Afrique- qui ne disposent d'aucun soutien et sont peut-être plus persécutés » {Le Monde du 4 octobre 1989, « Les juifs soviétiques seraient les plus affectés par des restrictions à l'immigration »). L'Europe de Masstricht n'est pas en reste : « ...pour l'Europe, la majorité des demandeurs d'asile ne sont pas de "vrais" réfugiés, mais de quelconques migrants économiques. Intolérable sur un marché de l'emploi saturé » {Libération du 9 octobre 1989, « L'Europe veut trier les réfugiés ». Voilà où aboutit le capitalisme dans sa décadence. Comme il ne peut plus permettre le développement des forces productives, il préfère, en temps de guerre comme en temps de paix, laisser crever de mort lente la plus grande partie de l'humanité. L'impuissance hypocrite affichée face à la «r purification ethnique » de milliers d'hommes dans l'ex-Yougoslavie et au massacre de 500 000 êtres humains en quelques jours au Rwanda, du jamais vu, sont les dernières preuves de ce dont le capitalisme est capable AUJOURD'HUI. En laissant faire ces massacres, comme elles avaient laissé faire le génocide des Juifs, les démocraties occidentales prétendent être étrangères à l'horreur alors qu'elles en sont complices, et même plus directement partie-prenante qu'au temps des nazis.