Le communisme n'est pas un bel idéal mais une nécessite matérielle [8e partie]

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1871 : la première révolution prolétarienne Le communisme : une société sans Etat

Selon la conception populaire erronée que tous les porte-parole de la bourgeoisie, de la presse aux professeurs d'université, repren­nent et propagent systématiquement, le communisme serait une société où tout est dirigé par l'Etat. Toute l'identification entre le communisme et les régimes staliniens de l'Est est fondée sur cette présomption.

Et cependant, c'est une totale falsification, un renversement de la réalité. Pour Marx, pour Engels, pour tous les révolutionnaires qui ont suivi leur trace, le communisme si­gnifie une société sans Etat, une société où les être humains dirigent leurs affaires sans qu'une puissance coercitive ne les domine, sans gouvernement, sans armée, sans pri­sons et sans frontières nationales.

Evidemment, la bourgeoisie du monde entier a une réponse à cette version-là du com­munisme : « oui, oui, mais ce n'est qu'une utopie, ça ne pourra jamais exister ; la so­ciété moderne est bien trop vaste, bien trop complexe ; les êtres humains sont trop peu dignes de confiance, trop violents, trop avi­des de pouvoir et de privilèges. » Les plus sophistiqués des professeurs (comme J.Talmon, par exemple, auteur du livre Les Origines de la Démocratie Totalitaire) nous expliquent même que la simple tentative de créer une société sans Etat ne peut que me­ner à la sorte d’Etat-Léviathan monstrueux qui a surgi, sous Staline, en Russie.

Mais voyons : si la vision d'un communisme sans Etat n'est rien de plus qu'une utopie, un vain rêve, pourquoi les maîtres de l'Etat ac­tuel passent-ils tant de temps et d'énergie à répéter le mensonge selon lequel le com­munisme = le contrôle de l'Etat sur la socié­té ? N'est-ce pas parce que la version authen­tique du communisme constitue véritable­ment un défi subversif contre l'ordre exis­tant, et parce qu'elle correspond aux nécessi­tés d'un mouvement réel qui est inévitable­ment contraint de s'affronter à l'Etat et à la société que celui-ci protège ?

Si le marxisme constitue le point de vue théorique et la méthode de ce mouvement, celui du prolétariat international, il est alors facile de voir pourquoi l'idéologie bour­geoise sous toutes ses formes, même celles qui s'accolent l'étiquette de «marxiste», a toujours cherché à enterrer la théorie mar­xiste de l'Etat sous l'immense dépotoir de poubelles intellectuelles. Quand il a écrit L'Etat et la Révolution en 1917, Lénine parlait d'«exhumer» la véritable position marxiste des décombres du réformisme. Aujourd'hui, dans le sillage de toutes les campagnes bourgeoises identifiant le capi­talisme d'Etat stalinien au communisme, il faut continuer à exhumer. D'où cet article qui est centré sur l'événement considérable, la Commune de Paris,j première révolution prolétarienne de l'histoire, qui a légué à la classe ouvrière les leçons les plus précieuses précisément sur cette question.

 

La Première Internationale : de nouveau, la lutte politique

En 1864, Marx sortait de plus d'une décen­nie d'immersion dans un profond travail théorique d'investigation pour revenir au monde de la politique pratique. Dans la dé­cennie qui suivit, il allait orienter l'essentiel de ses énergies sur deux questions politi­ques par excellence : la formation d'un parti international des travailleurs, et la conquête du pouvoir par le prolétariat.

Après le long reflux de la lutte de classe qui avait eu lieu, à la suite de la défaite des grands soulèvements sociaux de 1848, le prolétariat d'Europe commençait à montrer des signes de réveil de sa conscience et de sa combativité. Le développement de mou­vements de grève sur des revendications à la fois économiques et politiques, la formation des syndicats et des coopératives ouvrières, la mobilisation des ouvriers sur des ques­tions de politique « étrangère » telles que le soutien à l'indépendance de la Pologne ou aux forces anti-esclavagistes dans la guerre civile américaine, tout cela a convaincu Marx que la période de défaite touchait à sa fin. C'est pourquoi il apporta son soutien ac­tif à l'initiative des syndicalistes anglais et français de former l'Association Interna­tionale des Travailleurs ([1]) en septembre 1864. Comme le dit Marx dans le Rapport du Conseil Général de l'Internationale au Congrès de Bruxelles en 1868 : cette Asso­ciation « n'est fille ni d'une secte, ni d'une théorie. Elle est le produit spontané du mouvement prolétaire, engendré lui-même par les tendances naturelles et irrépressibles de la société moderne ». ([2]) Ainsi, le fait que les raisons de beaucoup d'éléments qui formèrent l'Internationale, n'aient pas eu grand chose à voir avec les vues de Marx (par exemple, la principale préoccupation des syndicalistes anglais était d'utiliser l'In­ternationale pour empêcher l'importation de briseurs de grève étrangers), n'a pas empê­ché ce dernier d'y jouer un rôle prépondé­rant ; il a siégé au Conseil Général la plus grande partie de l'existence de celui-ci et a rédigé beaucoup de ses documents les plus importants. Comme l'Internationale était le produit d'un mouvement du prolétariat à une certaine étape de son développement histo­rique, une étape où il était encore en train de se former en tant que force au sein de la so­ciété bourgeoise, il était à la fois possible et nécessaire pour la fraction marxiste de tra­vailler dans l'Internationale à côté d'autres tendances de la classe ouvrière, de participer à leurs activités immédiates dans le combat quotidien des ouvriers, tout en essayant en même temps de libérer l'organisation des préjugés bourgeois et petit-bourgeois, et de l'imprégner autant que possible de la clarté théorique et politique requises pour agir comme  avant-garde  révolutionnaire  d'une classe révolutionnaire.

Ce n'est pas le lieu ici de faire une histoire de toutes les luttes doctrinaires et pratiques qu'a menées la fraction marxiste dans l'In­ternationale. Il suffit de dire qu'elles étaient basées sur des principes qui avaient déjà été établis dans Le Manifeste Communiste et renforcés par l'expérience des révolutions de 1848, en particulier :

-  « L'émancipation des travailleurs doit être l'oeuvre des travailleurs eux-mêmes » ([3]), d'où la nécessité d'une organisation « établie par les ouvriers eux-mêmes et pour eux-mêmes » ([4]), et la rupture avec l'influence des libéraux et des réformistes bourgeois ; bref, travailler à une politique et une action de classe indépendantes pour le prolétariat, même dans une période où les alliances avec des fractions progres­sistes bourgeoises étaient encore à l'ordre du jour. Au sein de l'Internationale elle-même, la défense de ce principe devait mener à la rupture avec Mazzini et ses disciples nationalistes bourgeois.

-  En conséquence, « la classe en ouvrière ne peut agir en tant que classe qu'en se constituant en parti politique, distinct et opposé à tous les partis formés par les classes propriétaires » et que « cette constitution de la classe ouvrière en parti politique est indispensable pour assurer le triomphe de la révolution sociale et son but ultime - l'abolition des classes » ([5]). Cette défense d'un parti de classe, une or­ganisation internationale et centralisée des prolétaires les plus avancés ([6]),  a été menée contre tous les éléments anarchistes, « anti-autoritaires », fédéralistes, en particulier les disciples de Proudhon et de Bakounine qui pensaient que toute forme de centralisation était par essence despotique et que, de toute façon, I l'Internationale n'avait rien à voir avec la politique, que ce soit dans les phases défensive ou révolutionnaire du mouvement prolétarien. L'Adresse Inaugurale de l'Internationale en 1864 insistait déjà sur le fait que « la conquête du pouvoir politique est donc devenue le premier devoir de la classe ouvrière. » ([7]) La résolution de 1871 a donc constitué une répétition de ce principe fondamental contre tous ceux qui croyaient que les révolutions sociales pourraient réussir, sans que les ouvriers ne prennent la peine de former un parti politique et de se battre en tant que classe pour le pouvoir politique.

Dans la période qui va de 1864 à 1871, le débat sur l'engagement dans la « politique » était en grande partie lié à la question de sa­voir si la classe ouvrière devait participer à la sphère de la politique bourgeoise (l'appel au suffrage universel, la participation du parti des ouvriers au parlement, la lutte pour les droits démocratiques, etc.), comme moyen d'obtenir des réformes et de renforcer ses positions au sein de la société capita­liste. Les Bakouninistes et les Blanquistes ([8]), champions de la toute-puissance de la volonté révolutionnaire, refusaient d'analyser les conditions matérielles objectives dans lesquelles agissait le mouvement ouvrier, et rejetaient de telles tactiques comme des diversions vis-à-vis de la révolution sociale. La fraction matérialiste de Marx, d'un autre côté, analysait que le capitalisme en tant que système global n'avait pas encore achevé sa mission historique, n'avait pas encore créé toutes les conditions de la transformation révolutionnaire de la société, et qu'en consé­quence, il était encore nécessaire que la classe ouvrière lutte pour des réformes aux niveaux à la fois économique et politique. Ce faisant, non seulement elle améliorerait sa situation matérielle immédiate, mais elle se préparerait et s'organiserait pour l'épreuve y de force révolutionnaire qui se produirait in­évitablement dans la trajectoire historique du capitalisme vers la crise et l'effondrement.

Ce débat devait se poursuivre dans le mou­vement ouvrier dans les décennies suivantes, bien que dans des contextes différents et avec des protagonistes très différents. Mais en 1871, les événements considérables en Europe continentale devaient ajouter une toute autre dimension au débat sur l'action politique de la classe ouvrière. Car c'était l'année de la première révolution proléta­rienne de l'histoire, la conquête réelle du pouvoir politique par la classe ouvrière l'année de la Commune de Paris.

La Commune et la conception matérialiste de l'histoire

« Tout pas du mouvement réel vaut mieux qu'une dizaine de programmes » ([9]).

Le drame et la tragédie de la Commune de Paris sont brillamment analysés par Marx dans La guerre civile en France, publié du­rant l'été 1871 en tant qu'Adresse officielle de l'Internationale. Dans cette diatribe pas­sionnée, Marx montre comment une guerre entre des nations, la France et la Prusse, s'est transformée en une guerre entre les classes : à la suite du désastreux effondre­ment militaire de la France, le gouverne­ment de Thiers, établi à Versailles, avait conclu une paix impopulaire et cherché à en imposer les termes à Paris ; cela ne pouvait être fait qu'en désarmant les ouvriers re­groupés dans la Garde Nationale. Le 18 mars 1871, des troupes envoyées par Ver­sailles cherchèrent à saisir les canons qui se trouvaient sous le contrôle de la Garde na­tionale ; ce devait être le prélude d’une ré­pression massive contre la classe ouvrière et ses minorités révolutionnaires. Les ouvriers de Paris répondirent en descendant dans la rue et en fraternisant avec les troupes de Versailles. Les jours qui suivirent, ils pro­clamèrent la Commune.

Le nom de la Commune de 1871 était l'écho de la Commune révolutionnaire de 1793, or­gane des sans-culotte durant les phases les plus radicales de la révolution bourgeoise. Mais la seconde Commune avait une signifi­cation très différente ; elle n'était pas tour­née vers le passé, mais vers le futur, celui de la révolution communiste de la classe ouvrière.

Bien que Marx, durant le siège de Paris, ait mis en garde contre un soulèvement dans des conditions de  guerre qui  serait une « folie désespérée » ([10]), lorsque eut lieu le soulèvement, Marx et l'Internationale s'en­gagèrent et exprimèrent la solidarité la plus inébranlable avec les Communards - parmi lesquels les membres de l'Internationale jouèrent un rôle d'avant-garde, même si quasiment aucun n'était d'obédience «marxiste». Il ne pouvait y avoir d'autre réaction face aux viles calomnies que la bourgeoisie mondiale lança contre la Com­mune, et à l'horrible revanche que la classe dominante prit sur le prolétariat parisien pour avoir osé défier sa « civilisation » : après le massacre de milliers de combattants sur les barricades, d'autres milliers, hom­mes, femmes, et enfants, furent exécutés massivement, incarcérés dans les conditions les plus abjectes, déportés comme forçats dans les colonies. Jamais depuis les jours de la Rome antique n'avait été orchestrée une telle orgie sanglante par la classe domi­nante.

Mais au-delà de la question élémentaire de la solidarité prolétarienne, il y a une autre raison pour laquelle Marx a été amené à re­connaître la signification fondamentale de la Commune. Même si elle était historiquement « prématurée », dans le sens où les conditions matérielles d'une révolution pro­létarienne mondiale n'étaient pas encore mû­res, la Commune constituait néanmoins un événement d'une portée historique mondiale, une étape cruciale sur le chemin de cette ré­volution ; elle constituait un trésor de leçons pour le futur, pour la clarification du pro­gramme communiste. Avant la Commune, la fraction la plus avancée de la classe, les communistes, avait compris que la classe ouvrière devait prendre le pouvoir politique comme premier pas vers la construction d'une communauté humaine sans classe. Mais la façon précise dont le prolétariat établirait sa dictature, n'avait pas encore été clarifiée car une telle avancée théorique ne pouvait que se baser sur l'expérience vivante de la classe. La Commune de Paris a consti­tué une telle expérience, peut-être la preuve la plus vivace que le programme communiste n'est pas un dogme fixe et statique, mais qu'il évolue et se développe en lien l étroit avec la pratique de la classe ouvrière ; pas une utopie, mais une grande expérience scientifique dont le laboratoire est le mou­vement réel de la société. Il est bien connu qu'Engels fit un point spécifique, dans son introduction ultérieure au Manifeste com­muniste de 1848, établissant que l'expé­rience de la Commune avait rendu obsolètes les formulations du texte qui exprimaient l'idée de s'emparer de l'appareil d'Etat existant. Les conclusions que Marx et Engels ont tirées de la Commune, sont, en d'autres termes, une démonstration et une justifica­tion de la méthode matérialiste historique. Comme le dit Lénine dans L'Etat et la révo­lution :

 « Il n'y a pas un grain d'utopisme chez Marx ; il n'invente pas, il n'imagine pas de toutes pièces une société "nouvelle". Non, il étudie comme un processus d'histoire natu­relle, la naissance de la nouvelle société à partir de l'ancienne, les formes de transition de celle-ci à celle-là. Il prend l'expérience concrète du mouvement prolétarien de masse et s'efforce d'en tirer les leçons pra­tiques. Il 'se met à l'école' de la Commune, de même que tous les grands penseurs révo­lutionnaires n'hésitèrent pas à se mettre à l'école des grands mouvements de la classe opprimée... » ([11])

Notre but n'est pas de refaire l'histoire de la Commune, les principaux événements sont déjà décrits dans La guerre civile en France, ainsi que dans beaucoup d'autres travaux, y compris ceux de révolutionnaires comme Lissagaray qui s'est lui-même battu sur les Joarricades. Ce que nous essaierons de faire f ici, c'est d'examiner exactement ce que Marx ^ja appris de la Commune. Dans un autre ar­ticle, nous étudierons comment il a défendu ces leçons contre toutes les confusions qui prévalaient dans le mouvement ouvrier de cette époque.

Marx contre l'adoration de l'Etat

« Ce ne fut donc pas une révolution contre telle ou telle forme de pouvoir d'Etat, légi­timiste, constitutionnelle, républicaine ou impériale. Ce fut une révolution contre l'Etat lui-même, cet avorton surnaturel de la société ; ce fut la reprise par le peuple et pour le peuple de sa propre vie sociale. » ([12])

Les conclusions qu'a tirées Marx de la Commune de Paris, n'étaient pas par ailleurs un produit automatique de l'expérience di­recte des ouvriers. Elles étaient une confir­mation et un enrichissement d'un élément de la pensée de Marx qui avait été constant de­puis qu'il avait rompu d'abord avec l’hégélianisme pour évoluer vers la cause prolétarienne.

Même avant de devenir clairement commu­niste, Marx avait déjà commencé à critiquer l'idéalisation hégélienne de l'Etat. Pour He­gel, dont la pensée était faite d'un mélange contradictoire de radicalisme dérivé de la poussée de la révolution bourgeoise et de conservatisme hérité de l'atmosphère étouf­fante de l'absolutisme prussien, l'Etat, et en cela l'Etat prussien existant, se définissait comme l'incarnation de l'Esprit Absolu, la forme parfaite de l'existence sociale. Dans sa critique de Hegel, Marx montre au contraire que loin d'être le produit supérieur et le plus noble de l'être humain, le sujet rationnel de l'existence sociale, l'Etat, et par dessus tout l'Etat prussien bureaucratique, était un aspect de l'aliénation de l'homme, de sa perte de contrôle sur ses propres pouvoirs sociaux. La pensée d'Hegel était sens dessus des­sous : « Hegel part de l'Etat et conçoit l'homme comme Etat subjective ; la démo­cratie part de l'homme et conçoit l'Etat comme l'homme objectivé. » ([13])

A ce moment-là, le point de vue de Marx était celui de la démocratie bourgeoise radi­cale (très radicale en fait puisque, comme nous l'avons déjà démontré, la véritable dé­mocratie mènerait à la disparition de l'Etat), un point de vue qui voyait que l'émancipa­tion de l'humanité relevait d'abord et avant tout de la sphère de la politique. Mais très rapidement, comme il commençait à envisa­ger les choses du point de vue de la pers­pective prolétarienne, il fut capable de voir que si l'Etat devenait étranger à la société, c'est parce qu'il était le produit d'une société fondée sur la propriété privée et les privilè­ges de classe. Dans ses écrits sur La loi contre les voleurs de bois, par exemple, il avait commencé à adopter le point de vue selon lequel l'Etat est le gardien de l'inéga­lité sociale, d'étroits intérêts de classe ; dans La question juive, il avait commencé à re­connaître que la réelle émancipation hu­maine ne pouvait se restreindre à la dimen­sion politique, mais requérait une forme de vie sociale différente. Ainsi, dès les débuts du communisme de Marx, celui-ci était très préoccupé de démystifier l'Etat et il n'en dé­via jamais.

Comme on l'a vu dans les articles sur le Manifeste communiste et les révolutions de 1848 ([14]), au fur et à mesure que le com­munisme émergeait en tant que courant avec une organisation et un programme politique définis, il poursuivait dans le même esprit. Le Manifeste communiste, rédigé à la veille des grands soulèvements sociaux de 1848, avait en perspective non seulement la prise du pouvoir politique par le prolétariat, mais l'extinction finale de l'Etat une fois que ses racines, une société divisée en classes, au­raient été extirpées et supprimées. Et les expériences réelles des mouvements de 1848 permirent à la minorité révolutionnaire organisée dans la Ligue communiste de beaucoup faire la lumière sur le chemin du prolétariat vers le pouvoir, mettant en évi­dence la nécessité, dans tout soulèvement révolutionnaire, que la classe ouvrière con­serve ses propres armes et ses propres orga­nes de classe, et suggérant même (dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte) que la tâ­che du prolétariat révolutionnaire n'était pas de perfectionner l'appareil d'Etat bourgeois, mais de le détruire.

Aussi la fraction marxiste n'interpréta-t-elle pas l'expérience de la Commune sans patri­moine théorique : les leçons de l'histoire ne sont pas   »spontanées«   dans le sens où l'avant-garde communiste les développe sur la base d'un cadre d'idées déjà existant. Mais ces idées elles-mêmes doivent être constamment réexaminées et testées à la lumière de l'expérience de la classe ouvrière, et c'est à la gloire des ouvriers parisiens d'avoir offert une preuve convaincante que la classe ouvrière ne peut faire la révolution en s'emparant d'un appareil dont la structure et le mode de fonctionnement mêmes sont adap­tés à la perpétuation de l'exploitation et de l'oppression. Si le premier pas de la révolu­tion prolétarienne est la conquête du pouvoir politique, il ne peut avoir lieu sans la des­truction violente de l'Etat bourgeois exis­tant.

L'armement des ouvriers

Que la Commune ait surgi de la tentative du gouvernement de Versailles de désarmer les ouvriers est hautement symbolique : cela a démontré que la bourgeoisie ne peut tolérer un prolétariat en armes. A l'inverse, le prolétariat ne peut parvenir au pouvoir que les armes à la main. La classe dominante la plus violente et la plus impitoyable de l'histoire ne permettra jamais d'être évincée du pou­voir par un vote, elle ne peut qu'y être for­cée, et la classe ouvrière ne peut défendre sa révolution contre toutes les tentatives de la renverser qu'en se dotant de sa propre force armée. En fait, deux des critiques les plus rigoureuses portées par Marx à la Com­mune, c'est que celle-ci n'avait pas suffi­samment utilisé la force, ayant manifesté une « crainte superstitieuse » face à la Ban­que de France au lieu de l'occuper et de l'utiliser comme objet de marchandage, et qu'elle n'avait pas lancé d'offensive contre Versailles quand cette dernière manquait encore de ressources pour mener l'attaque contre-révolutionnaire du capital.

Mais, malgré les faiblesses sur ces aspects, la Commune fit une avancée historique dé­cisive lorsque, dans l'un de ses premiers décrets, elle prononça la dissolution de l'armée existante et introduisit l'armement général de la population dans la Garde nationale qui fut effectivement transformée en milice po­pulaire. Ce faisant, la Commune fit le pre­mier pas vers le démantèlement de l'ancien appareil d'Etat, qui trouve son expression par excellence dans l'armée, dans une force armée qui surveille la population, n'obéit qu'aux échelons supérieurs de l'appareil d'Etat et n'est soumise à aucun contrôle d'en bas.

Le démantèlement de la bureaucratie par la démocratie ouvrière

A côté de l'armée, et en fait profondément interdépendante de celle-ci, l'institution qui concrétise le plus clairement l'Etat comme une « excroissance parasitaire » devenue étrangère à la société, est la bureaucratie, ce réseau byzantin de fonctionnaires perma­nents qui voient quasiment l'Etat comme leur propriété privée. Là aussi, la Commune prit des mesures immédiates pour se libérer de ce parasite. Engels résume ces mesures très succinctement dans son Introduction à La Guerre civile en France :

« Pour éviter cette transformation, inévita­ble dans tous les régimes antérieurs, de l'Etat et des organes de l'Etat, à l'origine serviteurs de la société en maîtres de celle-ci, la Commune employa deux moyens in­faillibles. Premièrement, elle soumit toutes les places, de l'administration, de la justice et de l'enseignement au choix des intéressés par élection au suffrage universel, et, bien entendu, à la révocation à tout moment par ces mêmes intéressés. Et, deuxièmement, elle ne rétribua tous les services, des plus bas aux plus élevés, que par le salaire que rece­vaient les autres ouvriers. Le plus haut traitement qu'elle payât dans l'ensemble était de 6 000 francs. Ainsi on mettait le holà à la chasse aux places et à l'arrivisme, sans en appeler aux mandats impératifs des délégués aux corps représentatifs qui leur étaient encore adjoints par surcroît. » ([15])

Marx a également souligné qu'en combinant les fonctions exécutives et législatives, la Commune était « un corps agissant », « non pas un organisme parlementaire ». ([16]) En d'autres termes, elle était une forme supé­rieure de démocratie vis-à-vis du parlemen­tarisme bourgeois : même dans les beaux jours de celui-ci, la division entre le législatif et l'exécutif faisait que ce dernier tendait à échapper au contrôle du premier et engen­drait ainsi une bureaucratie croissante. Cette tendance s'est, bien entendu, pleinement confirmée dans l'époque de la décadence capitaliste au cours de laquelle les organes exécutifs de l'Etat ont fait du législatif une simple apparence, une façade.

Mais sans doute la preuve la plus parlante du fait que la démocratie prolétarienne in­carnée par la Commune était plus avancée que tout ce qui pouvait exister sous la dé­mocratie bourgeoise, est le principe des dé­légués révocables :

« Au lieu de décider une fois tous les trois ou six ans quel membre de la classe diri­geante devait 'représenter' et fouler au pied le peuple au Parlement, le suffrage universel devait servir au peuple constitué en commu­nes... » ([17])

Les élections bourgeoises sont fondées sur le principe du citoyen atomisé dans l'isoloir électoral, avec un vote qui ne lui donne au­cun contrôle réel sur ses « représentants ». La conception prolétarienne des délégués élus et révocables, au contraire, ne peut fonctionner que sur la base d'une mobilisa­tion permanente et collective des ouvriers et des opprimés. Suivant la tradition des sections révolutionnaires d'où a surgi la Com­mune de 1793 (sans mentionner les « agitateurs » radicaux élus dans les rangs du Nouveau modèle d'armée de Cromwell, dans la révolution anglaise), les délégués au Conseil de la Commune étaient élus par des assemblées publiques tenues dans chaque arrondissement de Paris. Formellement parlant, ces assemblées électorales avaient le pouvoir de formuler les mandats de leurs délégués et de les révoquer si nécessaire. Dans la pratique, il devait apparaître que la plus grande partie du travail de supervision et de pression sur les délégués de la Com­mune était réalisé par les « Comités de Vigi­lance » et des clubs révolutionnaires qui surgirent dans les quartiers ouvriers et qui étaient le lieu où se concentrait une intense vie de débat politique, à la fois sur les ques­tions générales et théoriques auxquelles était confronté le prolétariat, et à la fois sur les questions immédiates de survie, d'orga­nisation et de défense. La déclaration de principe du Club communal qui se réunissait dans l'église de St Nicolas des Champs, dans le troisième arrondissement, nous donne un aperçu du niveau de conscience proléta­rienne atteint par les prolétaires de Paris du­rant les deux mois enivrants de l'existence de la Commune :

« Les buts du Club Communal sont les sui­vants :

Combattre les ennemis de nos droits com­muns, de nos libertés et de la République. Défendre les droits du peuple,   l'éduquer politiquement de sorte qu'il puisse gouver­ner lui-même.

Rappeler les principes à nos délégués s'ils devaient s'en éloigner, et les soutenir dans tous leurs efforts pour sauver la République. Mais par dessus tout, soutenir la souverai­neté du peuple qui ne doit jamais renoncer à ses droits, à superviser les actions de ses délégués.

Peuple, gouverne toi-même directement, à travers des réunions politiques, à travers ta presse ; fais peser la pression sur ceux qui te représentent - ils ne peuvent aller trop loin dans la direction révolutionnaire... Longue vie à la Commune ! »

Du semi-Etat à la suppression de l'Etat

Fondée sur l'auto mobilisation permanente du prolétariat armé, la Commune comme le dit Engels, «n'était plus un Etat au sens propre » ([18]). Lénine dans L'Etat et la révo­lution, cite cette phrase et la développe :

« La Commune cessait d'être un Etat dans la mesure où il lui fallait opprimer non plus la majorité de la population, mais une mi­norité (les exploiteurs) ; elle avait brisé la machine d'Etat bourgeoise ; au lieu d'un pouvoir spécial d'oppression, c'est la popu­lation elle-même qui entrait en scène. Autant de dérogations à ce qu'est l'Etat au sens propre du mot. Et si la Commune s'était af­fermie, les vestiges de l'Etat qui subsistaient en elle se seraient 'éteints' d'eux-mêmes ; elle n'aurait pas eu besoin d"abolir' ses institutions : celles-ci auraient cessé de fonctionner au fur et à mesure qu'elles n'au­raient plus rien eu à faire. » ([19])

Ainsi l'« anti-étatisme » de la classe ouvrière opère à deux niveaux, ou plutôt en deux étapes : d'abord, la destruction violente de l'Etat bourgeois ; ensuite son remplacement par une nouvelle sorte de pouvoir politique qui autant que possible évite les «pires as­pects » de tous les Etats antérieurs, et qui, en fin de compte, rend possible que le prolé­tariat se débarrasse complètement de l'Etat, en le consignant, selon les termes évocateurs d'Engels, « au Musée des Antiquités à côté du rouet et de la hache. » ([20])

De la Commune au communisme : la question de la transformation sociale

Le dépérissement de l'Etat est basé sur la transformation de l'infrastructure économi­que et sociale, sur l'élimination des rapports capitalistes de production et sur le mouve­ment vers une communauté humaine sans classe. Comme nous l'avons déjà noté, les conditions matérielles d'une telle transfor­mation n'existaient pas à l'échelle mondiale en 1871. De plus, la Commune ne fut au pouvoir que deux mois, et seulement dans une seule ville assiégée, même si elle a ins­piré d'autres tentatives révolutionnaires dans d'autres villes de France (Marseille, Lyon, Toulouse, Narbonne, etc.).

Quand les historiens bourgeois essaient de ridiculiser les proclamations de Marx sur la nature révolutionnaire de la Commune, ils mettent en évidence le fait que la plupart des mesures économiques et sociales qu'elle a prises, étaient à peine socialistes : la sépa­ration de l'Eglise et de l'Etat, par exemple, est entièrement compatible avec le républi­canisme bourgeois radical. Même les mesu­res ayant plus spécifiquement un impact sur le prolétariat, l'abolition du travail de nuit des boulangers, l'aide à la formation des syndicats, etc., se concevaient comme une défense des ouvriers contre l'exploitation plutôt que comme la suppression de l'exploi­tation elle-même. Tout cela a amené certains « experts » de la Commune à y voir plus le dernier souffle de la tradition jacobine que la première salve de la révolution prolétarienne. D'autres, comme l'a noté Marx, ont pris la Commune pour « un rappel à la vie des communes médiévales, qui d'abord pré­cédèrent ce pouvoir d'Etat, et ensuite en devinrent le fondement. » ([21])

Toutes ces interprétations se basent sur une totale incompréhension de la nature de la révolution prolétarienne. Les leçons de la Commune de Paris sont fondamentalement des leçons politiques, des leçons sur les formes et les fonctions du pouvoir proléta­rien, pour la simple raison que la révolution prolétarienne ne peut commencer qu'en tant qu'acte politique. Manquant de toute assise économique au sein de l'ancienne société, le prolétariat ne peut s'engager dans un proces­sus de transformation sociale tant qu'il n'a pas pris les rênes du pouvoir politique, et ceci à l'échelle mondiale. La révolution russe de 1917 a eu lieu à une époque historique où le communisme à l'échelle mondiale était une possibilité, et elle fut victorieuse à l'échelle d'un grand pays. Et pourtant là en­core, l'héritage fondamental de la révolution russe est lié au problème du pouvoir politi­que de la classe ouvrière, comme on le verra plus tard dans un autre article. S'attendre à ce que la Commune ait introduit le commu­nisme dans une seule ville, c'était attendre des miracles. Comme Marx le dit : « La classe ouvrière n'espérait pas des miracles de la Commune. Elle n'a pas d'utopie toute faite à introduire par décret du peuple. Elle sait que pour réaliser sa propre émancipa­tion et avec elle cette forme de vie plus haute à laquelle tend irrésistiblement la so­ciété actuelle de par sa structure économi­que même, elle aura à passer par de longues luttes, par toute une série de processus his­toriques, qui transformeront complètement les circonstances et les hommes. Elle n'a pas à réaliser d'idéal, mais seulement à libérer les éléments de la société nouvelle que porte dans ses flancs la vieille société bourgeoise qui s'effondre. » ([22])

Contre toutes les fausses interprétations de la Commune, Marx insistait sur le fait qu'elle était « essentiellement un gouverne­ment de la classe ouvrière, le résultat de la lutte de la classe des producteurs contre la classe des appropriateurs, la forme politi­que enfin trouvée qui permettait de réaliser l'émancipation économique du travail ». ([23])

Dans ces passages, Marx reconnaît que la Commune fut d'abord et avant tout une forme politique, et qu'il n'était pas du tout question qu'en une nuit, sous sa domination, soient réalisées des utopies. Et cependant, en même temps, il reconnaît qu'une fois que le prolétariat a pris les choses en main, il doit et peut enclencher, ou plutôt « libérer », une dynamique qui mène à « la transforma­tion économique du travail », malgré toutes les limites objectives placées face à cette dynamique. C'est pourquoi la Commune, tout comme la révolution russe, contient également des leçons valables pour la future transformation sociale.

 

Comme exemple de cette dynamique, de cette logique vers la transformation sociale, Marx a souligné l'expropriation des usines abandonnées par les capitalistes qui avaient fui la ville, et leur prise en charge par des coopératives ouvrières qui devaient être or­ganisées dans une fédération unique. Pour lui, c'était une expression immédiate du but ultime de la Commune, l'expropriation géné­rale des expropriateurs :

« Elle (la Commune) voulait faire de la pro­priété individuelle une réalité, en transfor­mant les moyens de production, la terre et le capital, aujourd'hui essentiellement moyens d'asservissement et d'exploitation du travail, en simples instruments d'un travail libre et associé. Mais c'est du communisme, c'est’ l'impossible’ communisme ! Eh quoi, ceux des membres de la classe dominante qui sont assez intelligents pour comprendre l'impossibilité de perpétuer le système ac­tuel, - et ils sont nombreux - sont devenus les apôtres importuns et bruyants de la pro­duction coopérative. Mais si la production coopérative ne doit pas rester un leurre et un piège; si elle doit évincer le système capitaliste ; si l'ensemble des associations coopératives doit régler la production na­tionale selon un plan commun, la prenant ainsi sous leur propre direction et mettant fin à l'anarchie constante et aux convulsions périodiques qui sont le destin inévitable de la production capitaliste, que serait-ce, messieurs, sinon du communisme, du très 'possible' communisme ? » ([24])

La classe ouvrière en tant qu'avant-garde des opprimés

La Commune nous a aussi laissé d'impor­tants éléments de compréhension des rap­ports entre la classe ouvrière une fois qu'elle a pris le pouvoir, et les autres couches non-exploiteuses de la société, dans ce cas, la petite-bourgeoisie urbaine et la paysannerie. En agissant comme avant-garde déterminée de l'ensemble de la population exploitée, la classe ouvrière a montré sa capacité à ga­gner la confiance de ces autres couches, qui sont moins capables d'agir en tant que force unifiée. Et pour maintenir ces couches aux côtés de la révolution, la Commune a intro­duit une série de mesures économiques qui allègent leurs charges matérielles : l'aboli­tion de toutes les sortes de dettes et d'im­pôts, la transformation de l'incarnation im­médiate de l'oppression paysanne, «ses sangsues actuelles, le notaire, l'avocat, l'huissier, et autres vampires judiciaires, en agents communaux salariés, élus par lui et devant lui responsables. » ([25]) Dans le cas des paysans, ces mesures restaient large­ment hypothétiques puisque l'autorité de la Commune ne s'étendait pas aux districts ru­raux. Mais les ouvriers de Paris gagnèrent vraiment, dans une large mesure, le soutien de la petite-bourgeoisie urbaine, en parti­culier à travers l'ajournement des obligations de la dette et l'annulation des intérêts.

L'Etat comme « mal nécessaire »

Les structures électorales de la Commune ont aussi permis aux autres couches non-exploiteuses de participer politiquement au processus révolutionnaire. C'était inévitable et nécessaire, et devait se répéter durant la révolution russe. Mais en même temps, ré­trospectivement vu du 20e siècle, nous pou­vons voir que l'une des principales indications du fait que la Commune était une ex­pression « immature » de la dictature du prolétariat, qu'elle était une expression de la classe ouvrière n'ayant pas encore atteint son plein développement, réside dans le fait que les ouvriers n'avaient pas d'organisation spécifique indépendante en son sein, ni un poids prépondérant dans les mécanismes électoraux. La Commune était élue exclusi­vement sur la base d'unités territoriales (les arrondissements) qui, tout en étant dominées par le prolétariat, ne pouvaient permettre à la classe ouvrière de s'imposer comme une force clairement autonome (en particulier si la Commune s'était étendue pour embrasser la majorité paysanne en dehors de Paris). C'est pourquoi les conseils ouvriers de 1905 et de 1917-21, élus par les assemblées sur les lieux de travail et basés dans les princi­paux centres industriels, constituèrent une avancée comme forme de la dictature du prolétariat par rapport à la Commune. Nous pouvons aller jusqu'à dire que la forme de la Commune correspondait plus à l'Etat com­posé de tous les Soviets (d'ouvriers, de pay­sans, de citadins), qui surgit de la révolution russe, qu'à l'organisation des Conseils ouvriers.

L'expérience russe a rendu possible la clari­fication du rapport entre les organes spécifi­ques de la classe, les conseils ouvriers, et l'Etat soviétique dans son ensemble. En par­ticulier, elle a montré que la classe ouvrière ne peut s'identifier directement avec ce der­nier, mais qu'elle doit exercer une vigilance constante et un contrôle sur celui-ci à travers ses propres organisations de classe qui y participent sans y être englouties. Nous examinerons cette question plus tard, dans d'autres articles de cette série, bien que nous l'ayons déjà largement traitée dans nos pu­blications. Mais ça vaut la peine de dire que Marx a lui-même entrevu le problème. Le premier brouillon de La guerre civile en France contient le passage suivant :

« ...la Commune n'est pas le mouvement so­cial de la classe ouvrière, et, par suite, le mouvement régénérateur de toute l'huma­nité, mais seulement le moyen organique de son action. La Commune ne supprime pas les luttes de classes, par lesquelles la classe ouvrière s'efforce d'abolir toutes les classes, et par suite toute domination de classe... mais elle crée l'ambiance rationnelle dans laquelle cette lutte de classes peut passer par ses différentes phases de la façon la plus rationnelle et la plus humaine. » ([26])

Ici, on voit une claire vision du fait que la dynamique réelle de la transformation com­muniste ne vient pas d'un Etat post-révolu­tionnaire puisque la fonction de ce dernier, comme pour tous les Etats, est de contenir les antagonismes de classe, de les empêcher de déchirer la société. D'où son aspect con­servateur par rapport au mouvement social réel du prolétariat. Même dans la courte vie de la Commune, nous pouvons définir cer­taines tendances dans cette direction. L'his­toire de la Commune de Paris de Lissagaray en particulier contient beaucoup de critiques des hésitations, confusions et, dans certains cas, des positions creuses de certains délé­gués au Conseil de la Commune dont beau­coup incarnaient, en fait, un radicalisme pe­tit-bourgeois obsolète qui était fréquemment mis en question par les assemblées des quartiers plus prolétariens. Un des clubs ré­volutionnaires locaux au moins déclara qu'il fallait dissoudre la Commune parce qu'elle n'était pas assez révolutionnaire !

Dans un passage très célèbre, Engels plonge certainement dans le même problème quand il dit que l'Etat, le demi-Etat de la période de transition vers le communisme, « ...est un mal dont hérite le prolétariat vainqueur dans la lutte pour la domination de classe et dont, tout comme la Commune, il ne pourra s'empêcher de rogner aussitôt au maximum les côtés les plus nuisibles, jusqu'à ce qu'une génération grandie dans des conditions so­ciales nouvelles et libres soit en état de se défaire de tout ce bric-à-brac de l'Etat. » ([27]) Preuve supplémentaire que, selon le marxisme, la puissance de l'Etat est la me­sure de l'asservissement de l'homme.

De la guerre nationale à la guerre de classe

Il y a une autre leçon vitale de la Commune qui n'est pas liée au problème de la dictature du prolétariat, mais à une question qui a été particulièrement épineuse dans l'histoire du mouvement ouvrier : la question nationale.

Comme nous l'avons déjà dit, Marx et sa tendance au sein de la Première Internatio­nale reconnaissaient que le capitalisme n'avait pas encore atteint l'apogée de son dé­veloppement. En fait, le capitalisme était encore limité par les vestiges de la société féodale et d'autres restes archaïques. Pour cette raison, Marx a soutenu certains mou­vements nationaux dans la mesure où ils re­présentaient la démocratie bourgeoise contre l'absolutisme, qu'ils étaient pour l'unification nationale contre la fragmentation féodale. Le soutien que l'Internationale a apporté à l'indépendance de la Pologne contre le Tsa­risme russe, à l'unification italienne et alle­mande, aux Nordistes en Amérique contre le Sud esclavagiste durant la Guerre Civile, se basait sur cette logique matérialiste. C'étaient aussi les causes qui mobilisaient la sympathie et la solidarité active de la classe ouvrière : en Grande-Bretagne par exemple, il y avait des meetings de soutien à l'indé­pendance polonaise, de grandes manifesta­tions contre l'intervention britannique aux côtés des Sudistes en Amérique, même si le manque de coton résultant de la guerre ap­portait de réelles privations pour les ouvriers du textile en Grande-Bretagne.

Dans ce contexte où la bourgeoise n'avait pas encore complètement achevé ses tâches historiques progressistes, le problème des guerres de défense nationale était très réel et les révolutionnaires devaient considérer sé­rieusement chaque guerre entre Etats ; et le problème se posa avec une grande acuité quand la guerre franco-allemande éclata. La politique de l'Internationale envers cette guerre est résumée dans la Première Adresse du Conseil Général de l'AIT sur la guerre franco-allemande. Dans son essence, c'était une prise de position d'un internationalisme prolétarien fondamental contre les guerres « dynastiques » de la classe dominante. Elle citait un Manifeste produit par la section française de l'Internationale lors de l'éclate­ment de la guerre :

«Une fois de plus, sous prétexte d'équilibre européen et d'honneur national, des ambi­tions politiques menacent la paix du monde. Travailleurs français, allemands, espagnols, que nos voix s'unissent dans un cri de ré­probation contre la guerre ! (...) La guerre pour une question de prépondérance ou de dynastie ne peut être, aux yeux des tra­vailleurs, qu'une criminelle absurdité. » ([28])

De tels sentiments ne se limitaient pas à une minorité socialiste : Marx rapporte, dans la première Adresse, comment les ouvriers in­ternationalistes français pourchassaient les chauvins pro-guerre dans les rues de Paris.

En même temps, l'Internationale défendait que « du côté allemand, la guerre est une guerre de défense. » ([29]) Mais cela ne vou­lait pas dire empoisonner les ouvriers avec le chauvinisme : en réponse à la prise de po­sition de la section française, les allemands affiliés à l'Internationale, tout en acceptant tristement qu'une guerre défensive était un mal inévitable, déclaraient aussi: «...la guerre actuelle est exclusivement dynasti­que... Nous sommes heureux de saisir la main fraternelle que nous tendent les ou­vriers de France. Attentifs au mot d'ordre de l'Association Internationale des Tra­vailleurs : Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! Nous n'oublierons jamais que les ouvriers de tous les pays sont nos amis et les despotes de tous les pays, nos enne­mis ! » ([30])

La première Adresse mettait aussi en garde les ouvriers allemands contre le danger que la guerre ne se transformât en une guerre d'agression du côté allemand, et elle recon­naissait également la complicité de Bis­marck dans la guerre, même si c'était avant les révélations sur le télégramme d’Ems qui a prouvé à quel point Bismarck avait en fait attiré Bonaparte et son « Second Empire » dans la guerre. De toute façon, avec l'effon­drement de l'armée française à Sedan, la guerre est véritablement devenue une guerre de conquête pour la Prusse. Paris fut assiégé et la Commune elle-même surgit sur la question de la défense nationale. Le régime de Bonaparte fut remplacé par une Républi­que en 1870, parce que l'Empire s'était avéré incapable de défendre Paris ; maintenant la même République prouvait qu'elle préférait  livrer la capitale à la Prusse plutôt qu'elle ne tombe dans les mains des ouvriers en armes.

Mais bien que, dans leur action initiale, les ouvriers de Paris aient encore pensé en ter­mes d'une sorte de patriotisme défensif, de préservation de l'honneur national par la bourgeoisie elle-même, le soulèvement de la Commune marqua en fait un moment histo­rique décisif. Face à la perspective d'une ré­volution ouvrière, les bourgeoisies prus­sienne et française unirent leurs rangs pour l'écraser : l'armée prussienne relâcha ses pri­sonniers de guerre pour gonfler les troupes contre-révolutionnaires françaises de Thiers, et permit à ces dernières de traverser ses li­gnes pour mener leur assaut final contre la Commune. De ces événements, Marx a tiré une conclusion de portée historique :

« Qu'après la plus terrible guerre des temps modernes, le vaincu et le vainqueur fraterni­sent pour massacrer en commun le proléta­riat, cet événement inouï prouve, non pas comme Bismarck le pense, l'écrasement dé­finitif d'une nouvelle société montante, mais la désagrégation complète de l'ancienne société bourgeoise. Le plus haut effort d'héroïsme dont la vieille société soit encore ca­pable est une guerre nationale ; et il est maintenant prouvé qu'elle est une pure mystification des gouvernements, destinée à retarder la lutte des classes, et qui est jetée de côté, aussitôt que cette lutte de classe éclate en guerre civile. La domination de classe ne peut plus se cacher sous un uni­forme national, les gouvernements natio­naux ne font qu'un contre le prolétariat ! »([31])

Pour sa part, le prolétariat révolutionnaire de Paris avait déjà commencé à faire un cer­tain nombre de pas au-delà de la phrase pa­triotique initiale : d'où le décret permettant aux étrangers de servir la Commune, «parce que le drapeau de la Commune est le dra­peau de la république Universelle » ; la des­truction publique de la colonne Vendôme, symbole de la gloire martiale de la France. La logique historique de la Commune de Paris était d'aller vers une Commune mondiale, même si ce n'était pas possible à cette époque. C'est pourquoi le soulèvement des ouvriers de Paris pendant la guerre franco-allemande, quelles que soient toutes les phrases patriotiques qui l'ont accompagnée, était en réalité le signe avant-coureur des in­surrections de 1917-18 explicitement contre la guerre, et de la vague révolutionnaire qui les a suivies.

Les conclusions de Marx ouvrent aussi la perspective du futur. Il pouvait être préma­turé de dire en 1871 que la société bour­geoise était réduite en poussière : cette an­née a pu marquer la fin de la question natio­nale en Europe, comme Lénine le note dans L'impérialisme, stade suprême du capita­lisme. Mais elle continuait à se poser dans les colonies, alors que le capitalisme entrait dans la dernière phase de son expansion. Dans un sens plus profond, la dénonciation par Marx de l'imposture de la guerre natio­nale anticipait ce qui allait devenir une réa­lité générale une fois que le capitalisme se­rait entré dans sa phase de décadence : doré­navant, toutes les guerres seraient des guer­res impérialistes, et, en ce qui concernait le prolétariat, il ne pourrait plus être question d'une quelconque défense nationale.

Les soulèvements de 1917-18 ont aussi con­firmé ce qu'avait dit Marx de la capacité de la bourgeoisie à s'unifier contre la menace prolétarienne : face à la possibilité d'une ré­volution mondiale des ouvriers, les bour­geoisies d'Europe, qui s'étaient déchirées les unes les autres pendant quatre ans, décou­vrirent subitement qu'elles avaient toutes les raisons de faire la paix afin d'étouffer le défi prolétarien contre leur « ordre » dégoulinant de sang. Une fois de plus, les gouvernements du monde furent « un contre le prolétariat. »

Dans le prochain article, nous étudierons la lutte de Marx et de sa tendance contre les éléments du mouvement ouvrier qui n'ont pas compris, ou même ont cherché à mini­miser, les leçons de la Commune, en parti­culier les sociaux-démocrates allemands et les anarchistes de Bakounine.

CDW.



[1] Le nom Association Internationale des Tra­vailleurs, en anglais en particulier, International Workingmen's Association, et non Workers, était évidemment le reflet de l'immaturité du mouvement de la classe, puisque le prolétariat n'a aucun intérêt à instituer dans ses propres rangs des divisions sexuelles. Comme dans les plus grands soulèvements sociaux, la Commune de Paris a vu une extraordi­naire fermentation chez les femmes ouvrières qui non seulement ont bruyamment mis en question leur rôle « traditionnel », mais se sont souvent montrées les défenseuses les plus courageuses et les plus radi­cales de la Commune, dans les clubs révolutionnai­res comme sur les barricades. Cette fermentation a aussi donné naissance à la formation de sections féminines de l'Internationale, ce qui, à l'époque, constituait une avancée, même si de telles formes n'ont plus de fonction dans le mouvement révolu­tionnaire d'aujourd'hui.

2] Quatrième Rapport annuel du Conseil Général de l'ATT, « Le Conseil Général de la Première Inter­nationale », 1866-1868, Ed. de Moscou, p. 281.

[3] Premières lignes des Statuts Provisoires de l'As­sociation, « Le Conseil Général de la Première Internationale », 1864-1866, Ed. de Moscou, p. 243.

[4] Discours au 7e anniversaire de l'Internationale à Londres, 1871.

[5] Résolution de la Conférence de Londres de l'In­ternationale sur l'action politique de la classe ouvrière, septembre 1871, traduit de l'anglais par nous..

[6] Le terme « constitution du prolétariat en parti » reflète certaines ambiguïtés sur le rôle du parti qui étaient aussi le produit des limites historiques de la période. L'Internationale contenait certaines caracté­ristiques d'une organisation unitaire, et pas seule­ment d'une organisation politique, de la classe. Durant tout le 19e siècle, la notion qu'un parti soit représentait la classe, soit était la classe sous sa forme organisée, était profondément enracinée dans le mouvement ouvrier. Ce n'est qu'au 20e siècle que de telles idées furent dépassées, et seulement après jde très douloureuses expériences que la nécessité de /(distinguer organisation unitaire et organisation ^politique devint claire. Néanmoins, il existait déjà une compréhension fondamentale du fait que le parti n'est pas l'organisation de l'ensemble de la classe, mais de ses éléments les plus avancés. Une telle dé­finition est déjà mise en évidence dans Le Manifeste Communiste, et la Première Internationale se considérait elle-même également dans ces termes quand elle disait que le parti des ouvriers était (« la partie de la classe ouvrière qui est devenue consciente de son intérêt commun de classe ») La question militaire prussienne » et le Parti ouvrier allemand, écrit par Engels en 1865,).

[7] « Le Conseil Général de la Première Internatio­nale », 1864-66, Ed. de Moscou, p. 241.

[8] Les Blanquistes partageaient avec les Bakouninis­tes le volontarisme et l'impatience, mais ils furent toujours clairs sur le fait que le prolétariat devait établir sa dictature afin de créer une société com­muniste. C'est pourquoi Marx, à certaines occasions importantes, a pu faire alliance avec les Blanquistes contre les Bakouninistes sur la question de l'action politique de la classe ouvrière.

[9] Lettre  de  Marx  à  Bracke,   1875,  traduit  de l'anglais par nous.

[10] Seconde Adresse du Conseil général de VAIT sur la guerre franco-allemande, Londres, 9 sep­tembre 1870, Ed.sociales, p. 289.

[11] Oeuvres choisies, Editions du Progrès, Moscou 1968, p. 324.

[12] Marx, La guerre civile en France, Premier essai de rédaction, Ed. sociales, p. 212.

[13] Critique de la doctrine de l'Etat de Hegel, 1843, traduit de l'anglais par nous.

[14] Voir les Revue Internationale n° 72 et 73.

[15] Ed.sociales, p. 301.

[16] La guerre civile en France, Ed. sociales, p. 41.

[17] Ibid ,p. 43.

[18] Lettre à Bebel, 1875.

[19] Oeuvres choisies, Tome 2, Editions du progrès, Moscou 1968, p. 338.

[20] Les origines de la famille, de la propriété privée et de l'Etat.

[21] La guerre civile en France, Ed. sociales, p. 44.

[22] Ibid, p. 46.

[23] Ibid, p. 45.

[24] Ibid, p. 46.

[25] Ibid., p. 48.

[26] La guerre civile en France, Premier essai de ré­daction, Ed. sociales, p. 217.

[27] Introduction à La guerre civile en France, Engels 1891, Ed. sociales, p. 301.

[28] Manifeste « Aux travailleurs de tous les pays », Le Réveil, 12 juillet 1870, cité dans la Première Adresse du Conseil Général sur la guerre franco-allemande, 23 juillet 1870, Ed. sociales, p. 278.

[29] Première Adresse du Conseil Général sur la guerre franco-allemande, Ed. sociales, p. 279.

[30] Résolution adoptée à l'unanimité par un meeting de délégués, représentant 50 000 ouvriers saxons à Chemnitz, citée dans la Première Adresse..., ibid, p. 280.

[31] La guerre civile en France. Ed. sociales, p.62.