Le communisme n'est pas un bel idéal mais une nécessite matérielle [7e partie] II

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L'étude du capital et les fondements du communisme

2. Le renversement du fétichisme de la marchandise

Dans la première partie de ce chapitre ([1]), nous avons commencé par examiner le contexte historique dans le cadre duquel Marx a traité de la société capitaliste comme étant la dernière de toute une série de systèmes d'exploitation et d'aliénation, en tant que forme d'organisation sociale non moins transitoire que ne le furent l'esclavage romain ou le féodalisme médiéval. Nous avons noté que, dans ce contexte, il fallait considérer le drame de l’histoire de 1’huma­nité à la lumière de la relation dialectique entre les liens sociaux originels de 1’huma­nité et la croissance des rapports marchands qui avaient à la fois dissous ces liens et pré­paré le terrain pour une forme plus avancée de communauté humaine. Dans la partie qui suit, nous nous centrerons sur l'analyse qu'a développée Marx dans sa maturité, du capi­tal lui-même - de sa nature interne, de ses contradictions insolubles et de la société communiste destinée à le supplanter.

Démystifier la marchandise

Il est certainement impossible d'étudier Le capital de Marx, ses différents brouillons et annexes, depuis les Grundrisse jusqu'aux Théories de la Plus-Value, sans ressentir une vive agitation. Ce gigantesque travail intellectuel auquel «j'ai sacrifié ma santé, mon bonheur et ma famille » ([2]) fouille, jusque dans les détails les plus extraordinai­res, les origines historiques de la société bourgeoise, examine très concrètement le mode d'opération quotidien du capital, depuis le terrain de l'usine jusqu'au système du crédit, « descend » jusqu'aux questions les plus générales et les plus abstraites de I’histoire de 1’humanité et des caractéristi­ques de l'espèce humaine, pour « s'élever » ensuite vers le concret, à la réalité dure et nue de l'exploitation capitaliste. Mais tout en étant un travail qui requiert une concen­tration et un effort mental considérables de la part de ses lecteurs, ce n'est jamais un travail académique, ni une simple descrip­tion, ni un exercice d'apprentissage scolaire constituant une fin en soi. Comme Marx l'a souvent répété, c'est à la fois une description et une critique de l'économie politique bourgeoise. Son but n'était pas de classer, d'établir des catégories ni de définir les caractéristiques du capital, mais de montrer le chemin de sa destruction révolutionnaire.

Comme le dit Marx dans son langage coloré, Le capital est « assurément la bombe la plus effrayante qui ait jamais été lancée à la tête de la bourgeoisie ». ([3]).

Dans cet article, notre objectif n'est pas, et ne pourrait être, l'examen détaillé du Capital et des autres travaux sur l'économie politique. Il est simplement de faire ressortir ce qui nous semble constituer ses thèmes centraux afin de souligner leur contenu révo­lutionnaire et donc communiste. Nous commencerons, comme l'a fait Marx, par la marchandise.

Dans la première partie de cet article, nous avons rappelé que, du point de vue de Marx, I’histoire n'est pas simplement la chronique du développement de ses capacités producti­ves, mais est aussi celle de son aliénation croissante, une aliénation qui atteint son apogée dans le capitalisme et le système du travail salarié. Dans Le capital, cette alié­nation est traitée sous différents angles, mais son application la plus significative est sans doute contenue dans le concept du fétichisme de la marchandise ; et dans une large mesure, Le capital lui-même constitue une tentative de percer, dévoiler et renverser ce caractère fétiche.

Selon Marx dans le premier chapitre du Capital, la marchandise apparaît à 1’huma­nité comme « énigmatique » dès qu'on la considère comme quelque chose de plus qu'un simple article de consommation - c'est-­à-dire quand on la considère non du point de vue de sa simple valeur d'usage, mais de celui de sa valeur d'échange. Plus la production d'objets matériels est subordonnée aux besoins du marché, de l'achat et de la vente, plus 1’humanité perd de vue les buts et les motifs réels de la production. La marchandise a jeté un sort aux producteurs, et jamais ce sort n'a été aussi puissant, jamais cet « univers ensorcelé et perverti » ([4]) ne s'est autant développé que dans la production universelle de marchandises, dans le capitalisme - première société dans I’histoire où les rapports marchands ont pénétré jusqu'au cœur même du système productif, au point que la force de travail elle-même est devenue une marchandise. Voici comment Marx décrit le processus dans lequel les rapports marchands en sont arrivés à ensorceler l'esprit des producteurs « ... dans l'acte de vision, la lumière est réellement projetée d'un objet extérieur sur un autre objet, l’œil; c'est un rapport physi­que entre des choses physiques. Mais la forme valeur et le rapport de la valeur des produits du travail n'ont absolument rien à faire avec leur nature physique. C'est seule­ment un rapport social déterminé des hom­mes entre eux qui revêt ici pour eux la forme fantastique d'un rapport des choses entre elles. Pour trouver une analogie de ce phé­nomène, il faut la chercher dans la région nuageuse du monde religieux. Là les pro­duits du cerveau humain ont l'aspect d'êtres indépendants, doués de corps particuliers, en communication avec les hommes et entre eux. Il en est de même des produits de la main de l'homme dans le monde marchand. C'est ce qu'on peut nommer le fétichisme attaché aux produits du travail, dès qu'ils se présentent comme des marchandises, fétichisme inséparable de ce mode de pro­duction. » ([5])

Pour Marx, découvrir et renverser le féti­chisme de la marchandise était crucial à deux niveaux. D'abord, parce que la confu­sion que les rapports marchands semaient dans l'esprit humain, rendait le fonctionne­ment véritable de la société bourgeoise extrêmement difficile à saisir, même par les théoriciens les plus éduqués et les plus intelligents de la classe dominante. Et deuxièmement, parce qu'une société domi­née par la marchandise était nécessairement condamnée à échapper au contrôle de ses producteurs ; pas seulement dans un sens abstrait et statique, mais également au sens où un tel ordre social allait en définitive mener l'ensemble de l'humanité à la catas­trophe s'il n'était pas remplacé par une société qui ait banni la valeur d'échange en faveur de la production pour l'usage.

 

Le secret de la plus-value

Les économistes bourgeois avaient évidem­ment vu que le capitalisme était une société basée sur la production pour le profit ; cer­tains d'entre eux avaient même reconnu l'existence d'antagonismes de classe et d'injustices sociales au sein de la société.

Mais aucun d'entre eux n'avait été capable de discerner les origines réelles du profit capitaliste dans l'exploitation du prolétariat. On retrouve à nouveau le fétichisme de la marchandise : contrairement au despotisme oriental, à l'esclavage classique, ou au féodalisme, il n'existe pas d'exploitation institutionnalisée dans le capitalisme, pas de corvée, pas de propriété légale d'un être humain par un autre, pas de jours fixes pour travailler la terre du seigneur. Dans la vision du simple bon sens de la pensée bourgeoise, le capitaliste achète le « travail » de l'ouvrier et lui donne, en échange, un « salaire équi­table ». Si un profit surgit de cet échange, ou de la production capitaliste en général, il a simplement pour fonction de couvrir le coût et l'effort dépensés par le capitaliste, ce qui semble également équitable. Ce profit peut provenir du fait que le capitaliste achète « à bas prix » et vend « cher » - c'est-à-dire qu'il vient du marché - ou bien qu'il est le produit de l'« abstinence » du capitalisme lui-même, ou encore, comme dans la théorie de Senior, « de la dernière heure de travail ».

Mais ce que Marx a démontré à travers son analyse de la marchandise, c'est que l'origine du profit capitaliste réside dans une vérita­ble forme d'esclavage, dans un temps de travail non payé à l'ouvrier. C'est pourquoi Marx commence Le Capital par l'analyse de l'origine de la valeur, en expliquant que la valeur d'une marchandise est déterminée par la quantité de temps de travail contenu dans sa production. Jusque là Marx était en continuité avec l'économie politique bour­geoise classique (même si des « experts » économiques modernes nous diraient aujourd'hui que la théorie de la valeur du travail n'est rien d'autre qu'une charmante vieillerie - ce qui exprime la dégénérescence ultérieure de la « science » économique bourgeoise). Mais il a été capable d'aller plus loin dans l'exploration de la marchandise particulière qu'est la force de travail (pas le travail dans l'abstrait comme l'a toujours vu la bourgeoisie, mais la capacité de travail de l'ouvrier, qui est ce que le capitaliste achète vraiment). Cette marchandise, comme toute autre, « vaut » la quantité de temps de travail nécessaire pour la reproduire - c'est-à-dire dans ce cas, répondre aux besoins fondamentaux de l'ouvrier comme la nourriture, l'habillement, le toit, etc. Mais la force de travail vivant, contrairement aux machines qu'elle fait tourner, comporte la caractéristique unique d'être capable de créer plus de valeur en un jour de travail que ce qu'il est nécessaire pour la reproduire. L'ouvrier, qui travaille 8 heures par jour, peut donc ne pas passer plus de 4 heures à travailler pour lui-même - le reste étant donné « gratuitement » au capitaliste. Cette plus-value, une fois qu'elle est réalisée sur le marché, constitue la véritable source du profit capitaliste. Le fait que la production capitaliste soit précisément l'extraction, la réalisation et l'accumulation de ce surtravail volé, en fait, par définition, par nature, un système d'exploitation de classe en totale continuité avec l'esclavage et le féodalisme. Il ne s'agit pas de parler de combien de temps travaille un ouvrier, 8, 10 ou 18 heures par jour, ni de savoir si son environnement est agréable ou infernal, ou son salaire haut ou bas. Ces facteurs influencent le taux d'exploitation, non le fait de l'exploitation. L'exploitation n'est pas un sous-produit accidentel de la société capitaliste, ni le produit de patrons particulièrement avides. C'est le mécanisme fondamental de la production capitaliste, et celle-ci ne peut se concevoir sans cette exploitation.

Les implications de cela sont immédiate­ment révolutionnaires. Dans le cadre marxiste, toutes les souffrances, matérielles et spirituelles, imposées à la classe ouvrière sont le produit logique et inévitable de ce système d'exploitation. Le capital est sans aucun doute un puissant acte d'accusation morale contre la misère et la dégradation que la société bourgeoise fait peser sur la grande majorité de ses membres. Le volume I, en particulier, montre dans le détail comment le capitalisme est né « suant le sang et la boue par tous les pores » ([6]) ; comment dans sa phase d'accumulation primitive, le capital naissant a violemment exproprié les paysans et puni à coups de fouet et de hache les vagabonds qu'il avait lui-même créés ; comment - et dans la première période de la manufacture, la phase de la « domination formelle » du capi­tal, et dans le système industriel proprement dit, la phase de la « domination réelle »- la soif de plus-value des « loups-garous » capi­talistes avait mené, avec toute la puissance objective d'une machine en marche, à 1’hor­reur du travail des enfants, des journées de travail de 18 heures et tout le reste. Dans ce même travail, Marx dénonce l'appauvrisse­ment interne, l'aliénation de l'ouvrier réduit à n'être qu'un simple rouage d'un vaste engrenage, à n'être qu'un simple fragment, du fait du caractère pénible et répétitif de son travail, de son réel potentiel humain. Mais il ne le fait pas dans le but d'en appeler à une forme plus humaine de capitalisme, mais en démontrant scientifiquement que le système lui-même du travail salarié doit mener à de tels  excès » ; que le prolétariat ne peut atténuer ses souffrances en comptant sur la bonne volonté ou les pulsions chari­tables de ses exploiteurs, mais seulement en menant une résistance opiniâtre et organisée contre les effets quotidiens de l'exploitation ; que « la misère, l'oppression, l'esclavage, la dégradation, l'exploitation » inévitablement croissants ne peuvent être balayés que par « la résistance de la classe ouvrière, sans cesse grossissante et de plus en plus disci­plinée, unie et organisée par le mécanisme même de la production capitaliste. » ([7]) Bref, la théorie de la plus-value prouve la nécessité, l'inévitabilité absolue de la lutte entre le capital et le travail, de classes aux intérêts objectivement irréconciliables. Tel est le fondement de granit de toute analyse de l'économie, la politique et la vie sociale capitalistes qui ne peuvent être compris clairement et lucidement que du point de vue de la classe exploitée, puisque seule cette dernière a un intérêt matériel à percer le voile de la mystification dont le capita­lisme se recouvre.

 

Les contradictions insolubles du capital

Comme nous l'avons montré dans la pre­mière partie de cet article, le matérialisme historique, l'analyse marxiste de 1’histoire est synonyme de la vision selon laquelle toute société de classe a traversé des époques d'ascendance durant lesquelles ses rapports sociaux fournissent un cadre pour le déve­loppement progressif des forces productives, et des époques de décadence durant lesquel­les ces mêmes rapports sont devenus une entrave croissante à un développement ultérieur, nécessitant l'émergence de nouveaux rapports de production. Dans la vision de Marx, le capitalisme ne fait pas exception à ces lois - au contraire, Le Capi­tal, et toute l’œuvre de Marx, en fait, ne peuvent être conçus que comme la nécrolo­gie du capital, l'étude des processus qui mènent à sa chute et à sa disparition. C'est pourquoi le crescendo du volume I est constitué par le passage dans lequel Marx prédit une époque où « le monopole du capi­tal devient une entrave pour le mode de pro­duction qui a grandi et prospéré avec lui et sous ses auspices. La socialisation du tra­vail et la centralisation de ses ressorts matériels arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe se brise en éclats. L'heure de la propriété capitaliste a sonné. Les expropriateurs sont à leur tour expropriés ». ([8])

Le premier volume du Capital est cependant principalement une étude critique du «  procès de production capitaliste ». Son but principal est de mettre à nu la nature de l'exploitation capitaliste et se limite donc largement à l'analyse des rapports directs entre le prolétariat et la classe capitaliste, ayant recours à un modèle abstrait dans lequel les autres classes et formes de pro­duction n'ont pas d'importance. C'est dans les volumes suivants, en particulier dans le volume III et dans les Théories sur la plus­-value (2e partie) ainsi que dans les Grundrisse que Marx lance la phase sui­vante de son attaque contre la société bour­geoise : la démonstration que la chute du capital sera le résultat des contradictions enracinées au cœur même du système, dans la production de la plus-value elle-même.

 

Déjà dans les années 1840, et en particulier dans le Manifeste communiste, Marx et Engels avaient identifié les crises périodi­ques de surproduction comme étant les signes avant-coureurs de la faillite définitive du capitalisme. Dans Le Capital et les Grundrisse, Marx consacre beaucoup de pages à la polémique contre les économistes politiques bourgeois qui tentent de montrer que le capitalisme est fondamentalement un système économique harmonieux dans lequel tout produit peut, si tout va bien, trouver un acheteur - c'est-à-dire que le marché capitaliste peut absorber toutes les marchandises fabriquées dans le processus de production capitaliste. Si des crises de surproduction ont bien lieu, selon les argu­ments de Say, Mill et Ricardo, elles sont le résultat d'un déséquilibre purement contin­gent entre l'offre et la demande, d'une « disproportion » malencontreuse entre un secteur et l'autre ; ou peut-être sont-elles tout simplement le résultat de salaires trop bas. Une surproduction partielle est possi­ble, mais pas une surproduction généralisée. Et toute idée selon laquelle les crises de surproduction auraient trouvé leur source dans les contradictions insolubles inhérentes au système lui-même, ne pouvait être admise, parce que c'était admettre la nature limitée et transitoire du mode de production capitaliste :

« La phraséologie apologétique, utilisée pour nier l'existence de la crise, est impor­tante en ce qu'elle prouve toujours le contraire de ce qu'elle veut prouver. Pour nier l'existence de la crise, elle affirme qu'il y a unité, là où existent opposition et contradiction. Elle est donc importante en ce qu'on peut dire: elle prouve que si, en fait, les contradictions qu'elle nie imaginai­rement n'existaient pas, les crises, elles non plus, n'existeraient pas. Mais, en fait, la crise existe, parce que ces contradictions existent. Chaque raison qu'elle avance contre la crise est une contradiction niée par l'imagination, donc une contradiction réelle, donc une raison de la crise. La volonté de nier par l'imagination les contradictions qui, selon un vœu pieux, ne doivent pas exister ». ([9])

Et dans les paragraphes suivants, Marx montre que c'est dans son existence même que le système du travail salarié et de la plus-value contient les crises de surproduc­tion:

« Ce que les ouvriers produisent en fait, c'est la plus-value. Aussi longtemps qu'ils en produisent, ils ont de quoi consommer. Mais dès que cela cesse, leur consommation cesse, parce que cesse leur production. Ce n'est nullement parce qu'ils produisent un équivalent pour leur consommation qu'ils ont de quoi consommer... Quand on réduit donc ce rapport à celui de consommateurs et de producteurs, on oublie que le tra­vailleur salarié qui produit et le capitaliste qui produit sont des producteurs d'un genre tout à fait différent (abstraction faite des consommateurs qui ne produisent rien du tout). A nouveau on nie l'existence de cette opposition, en faisant abstraction d'une opposition qui existe réellement dans la production. Le simple rapport entre tra­vailleur salarié et capitaliste implique :

1. Que la majeure partie des producteurs (les ouvriers) ne sont pas consommateurs (pas acheteurs) d'une très grande portion de leur produit: les moyens et la matière de travail ;

2. Que la majeure partie des producteurs, les ouvriers, ne peuvent consommer un équivalent pour leur produit, qu'aussi long­temps qu'ils produisent plus que cet équiva­lent - qu'ils produisent la plus-value ou le surproduit. Il leur faut constamment être des surproducteurs, produire au-delà de leurs besoins pour pouvoir être consomma­teurs ou acheteurs, à l'intérieur des limites de leurs besoins ». ([10])

Bref, puisque le capitaliste extrait la plus-­value de l'ouvrier, l'ouvrier produit toujours plus qu'il ne peut acheter. Evidemment, pour le capitaliste individuel, cela ne pose pas de problème puisqu'il peut toujours trouver un marché chez les ouvriers d'un autre capita­liste ; de même pour l'économiste politique bourgeois : ses oeillères de classe l'empê­chent de voir les problèmes du point de vue du capital social dans son ensemble. Mais dès qu'on l'appréhende de ce point de vue (ce que seul peut faire un théoricien du pro­létariat), alors apparaît l'aspect fondamental du problème. Marx l'explique dans les Grundrisse :

« En fait, nous n'avons pas encore à analy­ser ici le rapport d'un capitaliste vis-à-vis des ouvriers des autres capitalistes. Ce rapport nous révèle les illusions de tout capitaliste, mais ne change absolument rien au rapport entre le capital et le travail. Chacun des capitalistes sait que ses ouvriers ne lui font pas face comme consommateurs dans la production, et s'efforce de restreindre autant que possible leur consommation, c'est-à-dire leur capaci­té d'échange, leur salaire. Cela ne l'empêche pas, bien sûr, de souhaiter que les ouvriers des autres capitalistes fassent la plus grande consommation possible de ses mar­chandises. Quoiqu'il en soit, le rapport général fondamental entre le capital et le travail est celui de chacun des capitalis­tes avec ses ouvriers.

Mais l'illusion propre à chacun des capita­listes privés, en opposition à tous les autres, à savoir qu'en dehors de ses propres ouvriers, toute la classe ouvrière n'est faite que de consommateurs et d'échangistes, de dispensateurs d'argent, et non d'ouvriers, provient de ce que le capitaliste oublie ce qu'énonce Malthus : "L'existence même d'un profit réalisé sur une marchandise quelcon­que implique une demande autre que celle émanant du travailleur qui l'a produite", et par conséquent "la demande émanant du travailleur productif lui-même ne peut jamais suffire à toute la demande". Etant donné qu'une branche de production en active une autre et gagne ainsi des consom­mateurs parmi les ouvriers du capital étranger, chaque capitaliste croit à tort que la classe ouvrière, créée par la production elle-même, suffit à tout. Cette demande créée par la production elle-même incite à négliger la juste proportion de ce qu'il faut produire par rapport aux ouvriers: elle tend à dépasser largement leur demande, tandis que, par ailleurs, la demande des classes non ouvrières disparaît ou se réduit forte­ment, - c'est ainsi que se prépare l'effondre­ment ». ([11])

Pas plus que la classe ouvrière, prise dans son ensemble, ne peut constituer un marché adéquat pour la production capitaliste, le problème ne peut être non plus résolu par la vente des produits entre capitalistes :

« Si l'on dit que les capitalistes n'ont qu'à échanger et consommer leurs marchandises entre eux, on perd de vue la nature foncière du système capitaliste et l'on oublie qu'il s ‘agit de faire fructifier le capital, et non de le consommer ». ([12])

Puisque le but du capital est l'accroissement de la valeur, la reproduction de la valeur sur une échelle toujours plus vaste, il a besoin d'un marché toujours plus grand, « l'extension du champ extérieur de la pro­duction » ([13]) ; c'est pourquoi, dans sa phase ascendante, le capitalisme a été pous­sé à conquérir le globe et à soumettre des parties de plus en plus importantes de celui-ci à ses lois. Mais Marx était tout à fait conscient du fait que ce processus d'expan­sion ne pourrait se poursuivre à l'infini : la production capitaliste allait se heurter aux limites du marché, dans un sens à la fois géographique et social ; alors, ce que Ricardo et d'autres refusaient d'admettre, deviendrait évident : « ...le mode de produc­tion bourgeois constitue une limite pour le libre développement des forces productives, limite qui se manifeste dans les crises et, entre autres, dans la surproduction - phé­nomène de base des crises ». ([14])

 

Tout en étant contraints de nier la réalité de la surproduction, les économistes bourgeois n'en étaient pas moins troublés par une autre contradiction fondamentale contenue dans la production capitaliste : la tendance du taux de profit à chuter. Marx situait les origines de cette tendance dans la nécessité impé­rieuse pour les capitaux de se faire concur­rence, de révolutionner constamment les moyens de production, c'est-à-dire d'accroître la composition organique du capital, le rap­port entre le travail mort - incarné par les machines et qui ne produit pas de nouvelle valeur - et le travail vivant du prolétariat.

Les conséquences contradictoires d'un tel « progrès » sont ainsi résumées :

« ...il est de la nature du mode de produc­tion capitaliste que, au cours de son évolu­tion, le taux moyen général de la plus-value se traduise nécessairement par une baisse du taux de profit général. La masse de tra­vail vivant utilisé diminue continuellement par rapport à la masse de travail matéria­lisé qu'elle met en mouvement, c'est-à-dire par rapport aux moyens de production consommés de façon productive; il s'ensuit que la fraction non payée de ce travail vivant, matérialisée dans la plus-value, doit décroître sans cesse par rapport à la valeur du capital total investi. Or, ce rapport entre la masse de la plus-value et la valeur du capital total investi constitue le taux de profit; celui-ci doit donc baisser continuel­lement ». ([15])

Ce qui, dans ce phénomène, inquiétait les économistes bourgeois les plus sérieux, tels que Ricardo, c'était sa nature inéluctable, le fait que « ...le taux de profit est le moteur de la production capitaliste » et que « sa baisse ... apparaît ainsi comme une menace pour le développement du processus de pro­duction capitaliste », parce que de nouveau ceci implique que « le mode de production capitaliste » n'est pas un absolu, mais qu'il « se crée lui-même une barrière ». « Et cette limite particulière démontre le caractère étroit, simplement historique et transitoire, du mode de production capitaliste ». ([16])

 

Le travail inachevé de Marx

Le capital est nécessairement un travail inachevé. Non seulement parce que Marx n'a pas vécu assez longtemps pour le terminer, mais aussi parce qu'il a été écrit dans une période historique durant laquelle les rap­ports sociaux capitalistes n'étaient pas encore devenus une entrave définitive au développement des forces productives. Et ce n'est sûrement pas sans rapport avec le fait que lorsqu'il définit l'élément fondamental de la crise capitaliste, Marx insiste tantôt sur le problème de la surproduction, tantôt sur la baisse tendancielle du taux de profit, tout en n'établissant jamais de séparation mécanique et rigide entre les deux : par exemple, le chapitre du 3e volume, dédié aux conséquences de la baisse du taux de profit, contient également certains des pas­sages les plus clairs sur le problème du mar­ché. Néanmoins, cette brèche, ou cette contradiction apparente, dans la théorie de la crise de Marx, a amené, dans la période de déclin du capitalisme, à l'émergence, au sein du mouvement révolutionnaire, de théories différentes sur les origines de ce déclin. Il n'est pas surprenant de les retrou­ver sous deux rubriques principales : celle qui se base sur le travail de Rosa

Luxemburg, et insiste sur le problème de la réalisation de la plus-value, et celle qui découle des travaux de Grossman et Mattick, et met en évidence la baisse du taux de profit.

 

Ce n'est pas le lieu d'examiner ces théories de façon détaillée ; nous avons commencé à le faire ailleurs ([17]). Nous nous contente­rons ici de répéter pourquoi, selon nous, l'approche de Luxemburg est la plus cohé­rente.

D'un point de vue « négatif », c'est parce que la théorie de Grossman-Mattick, qui nie le caractère fondamental du problème de la réalisation, semble régresser vers les idées des économistes politiques bourgeois que Marx avait dénoncées parce qu'elles soute­naient que la production capitaliste créait un marché suffisant pour elle-même. En même temps, ceux qui adhèrent à la théorie de Grossman-Mattick ont souvent recours aux arguments d'économistes révisionnistes comme Otto Bauer que Luxemburg ridicu­lise dans son Anti-critique. Selon eux, les schémas mathématiques abstraits de Marx sur la reproduction élargie dans le 2e volume du Capital « résoudraient » le problème de la réalisation et toute l'approche de Rosa Luxemburg se résumerait à une simple incompréhension, à un non-problème.

D'un point de vue plus positif, l'approche de Luxemburg fournit une explication des conditions historiques concrètes qui déter­minent l'ouverture de la crise permanente du système : plus le capitalisme intègre à lui-même les aires d'économie non-capitaliste restantes, plus il crée un monde à sa propre image, moins il peut étendre son marché de façon permanente et trouver de nouveaux débouchés pour la réalisation de cette partie de la plus-value qui ne peut être réalisée ni par les capitalistes, ni par le prolétariat. L'incapacité du système à continuer de s'étendre comme auparavant a ouvert la nouvelle époque de l'impérialisme et des guerres impérialistes qui ont constitué le signal de la fin de la mission historique pro­gressiste du capitalisme, menaçant l'huma­nité de retourner dans la barbarie. Tout cela, comme nous l'avons vu, s'intègre pleinement au «problème » du marché tel que Marx le pose dans sa critique de l'économie politi­que.

En même temps, alors que l'approche de Grossman-Mattick, du moins sous sa forme pure, nie carrément cette question, la méthode de Luxemburg nous permet de voir comment le problème de la baisse du taux de profit devient de plus en plus aigu une fois que le marché mondial ne trouve plus de champ d'expansion : si le marché est saturé, il n'y a plus de possibilité de compenser la chute du taux de profit, c'est-­à-dire la quantité décroissante de valeur contenue dans chaque marchandise, par une augmentation de la masse de profit, c'est-à­-dire en produisant et en vendant plus de marchandises; au contraire, une telle tenta­tive ne fait qu'exacerber le problème de la surproduction. Il devient ici évident que les deux contradictions essentielles mises à nu par Marx agissent l'une sur l'autre et s'aggra­vent l'une l'autre, approfondissant la crise et la rendant toujours plus explosive.

« Les crises du marché mondial doivent être comprises comme regroupant réellement et égalisant violemment toutes les contradic­tions de l'économie bourgeoise ». ([18]) C'est certainement vrai du désastre économique qui a ravagé l'ordre capitaliste ces vingt-cinq dernières années. Malgré tous les mécanis­mes que le capitalisme a mis en place en vue de repousser la crise, pour tricher en fait avec les conséquences de ses propres lois (les montagnes de dettes, l'intervention de 1’Etat, la mise en place d'organismes de commerce et de taxations à l'échelle mon­diale, etc), cette crise porte toutes les mar­ques de la crise de surproduction, révélant comme jamais auparavant l'absurdité et l'irrationalité véritables du système écono­mique de la bourgeoisie.

Dans cette crise, nous sommes confrontés, à un degré bien plus élevé que par le passé, au contraste insensé entre l'immense potentiel de richesses et de jouissance promis par le développement des forces productives, et la misère et les souffrances réelles induites par les rapports sociaux de production. Techniquement parlant, assez de nourriture et un logement adéquat pourraient être fournis au monde entier : au lieu de cela, des millions d'êtres humains meurent de faim pendant qu'on jette la nourriture dans les océans, que les fermiers sont payés pour ne pas produire et que d'inimaginables ressour­ces financières et scientifiques sont dépen­sées dans les abîmes de la production mili­taire et de guerre ; des millions sont sans logis tandis que les ouvriers de la construc­tion sont jetés au chômage ; des millions sont forcés de travailler de plus en plus dur, durant des journées de plus en plus longues, afin de répondre aux besoins de la concur­rence capitaliste, alors que des millions supplémentaires sont rejetés du travail dans l'inactivité et la pauvreté du chômage. Et tout cela parce qu'il y a une folle épidémie de surproduction. Non pas, comme le souli­gne Marx, de surproduction par rapport aux besoins, mais de surproduction par rapport à la capacité de payer.

« Ce n'est pas qu'on produise trop de moyens de subsistance par rapport à la population existante ; bien au contraire, la production est insuffisante pour satisfaire de façon normale et humaine les besoins de la masse de la population... En revanche, trop de moyens de travail et de subsistance sont produits périodiquement pour qu'on puisse les faire fonctionner comme moyens d'exploitation des ouvriers à un certain taux de profit. Il est produit trop de marchandi­ses pour qu'on puisse réaliser et reconvertir en capital nouveau la valeur et la plus-value qui s y trouvent contenues... dans les condi­tions de répartition et de consommation de la production capitaliste... Il n'est pas pro­duit trop de richesse. Mais périodiquement, il est produit trop de richesse dans les for­mes antagonistes du capital ». ([19])

Bref, la crise de surproduction qui ne peut plus être atténuée par une nouvelle expan­sion du marché, met à nu le fait que les for­ces productives ne sont plus compatibles avec leur « enveloppe » capitaliste et que cette enveloppe doit être «mise en pièces ». Le fétichisme de la marchandise, la tyrannie du marché doivent être dépassés par la classe ouvrière révolutionnaire, seule force sociale capable de prendre la direction des forces productives existantes et de les orien­ter vers la satisfaction des besoins humains.

 

Le communisme : une société sans échange

Les définitions du communisme dans les travaux théoriques de Marx « mûr » sont posées à deux niveaux qui sont en lien l'un avec l'autre. Le premier découle logiquement de la critique du fétichisme de la marchan­dise, d'une société dominée par des forces mystérieuses, non humaines et prise dans les terribles conséquences de ses contradictions internes. C'est en fait la tentative de Marx de concrétiser un projet qu'il avait déjà annoncé dans La question juive en 1843 : le fait que l'émancipation de 1’humanité néces­site que l'homme reconnaisse et organise ses propres pouvoirs sociaux au lieu d'être dominé par eux. Il expose donc à grands traits la solution aux insolubles contradic­tions de la société marchande : une forme fondamentalement simple d'organisation sociale où les divisions basées sur la pro­priété privée ont été dépassées, où la pro­duction est faite en fonction des besoins et non du profit et où le calcul du temps de travail à réaliser, au lieu d'être conçu comme une torture à chaque ouvrier individuel et à la classe ouvrière dans son ensemble, est seulement déterminé en fonction de la quantité de travail social qui doit être dépensé à la production de tel ou tel ordre de besoins :

« La vie sociale, dont la production maté­rielle et les rapports qu'elle implique for­ment la base, ne sera dégagée du nuage mystique qui en voile l'aspect, que le jour où s'y manifestera l’œuvre d'hommes librement associés, agissant consciemment et maîtres de leur propre mouvement social »

«  Représentons-nous enfin une réunion d'hommes libres travaillant avec des moyens de production communs, et dépensant, d'après un plan concerté, leurs nombreuses forces individuelles comme une seule et même force de travail social. Tout ce que nous avons dit du travail de Robinson se reproduit ici, mais socialement et non indi­viduellement. Tous les produits de Robinson étaient son produit personnel et exclusif et conséquemment objets d'utilité immédiate pour lui. Le produit total des travailleurs unis est un produit social. Une partie sert de nouveau comme moyen de production et reste sociale ; mais l'autre partie est consommée, et, par conséquent, doit se répartir entre tous. Le mode de répartition variera suivant l'organisme producteur de la société et le degré de développement historique des travailleurs. Supposons, pour mettre cet état de choses en parallèle avec la production marchande, que la part accordée à chaque travailleur soit en raison de son temps de travail. Le temps de travail jouerait ainsi un double rôle. D'un côté sa distribution dans la société règle le rapport exact des diverses fonctions aux divers besoins ; de l'autre, il mesure la part indivi­duelle de chaque producteur dans le travail commun, et en même temps la portion qui lui revient dans la partie du produit commun réservée à la consommation. Les rapports sociaux des hommes dans leurs travaux et avec les objets utiles qui en pro­viennent restent ici simples et transparents dans la production aussi bien que dans la distribution ». ([20])

Bien que toutes ces caractéristiques parais­sent simples et transparentes, évidentes même, il a été à maintes reprises nécessaire que les marxistes insistent sur cette défini­tion minimale d'une société communiste, contre tous les faux « socialismes » qui ont hanté si longtemps le mouvement ouvrier. Dans les Grundrisse, par exemple, il y a une longue polémique contre les fantaisies prou­dhoniennes sur un socialisme basé sur un échange égalitaire, un système où l'ouvrier serait payé totalement pour la valeur de son produit, et où la monnaie serait remplacée par une sorte de non-monnaie pour mesurer cet échange. Contre cela, Marx dit à la fois qu'il est impossible d'abolir la monnaie tant que la valeur d'échange demeure la forme sociale prise par les produits, et que, dans une         véritable           société communiste, « d'emblée le travail de l'individu y est posé comme travail social. Quelle que soit donc la forme matérielle et particulière du pro­duit qu'il crée ou contribue à créer, ce qu'il achète avec son travail, ce n'est pas tel ou tel produit, mais une participation détermi­née à la production collective. Il n'a donc pas à échanger ici de produit particulier : son produit n'est pas une valeur d'échange ». ([21])

Quand Marx à son époque écrivait « qu'il est absolument faux de penser, comme le font certains socialistes, que nous avons besoin du capital et non des capitalistes » ([22]), il se référait à des éléments confus du mouve­ment ouvrier. Mais dans la période de déca­dence du capitalisme, de telles idées ne sont pas simplement fausses ; elles sont devenues une partie de l'arsenal de la contre-révolu­tion. L'une des caractéristiques distinctives de l'ensemble de la gauche .du capital, depuis les partis « socialistes » en passant par les staliniens jusqu'aux trostskystes les plus radicaux, c'est que tous identifient le socialisme à une société capitaliste sans capitalistes privés, un système où le capital a été nationalisé, le travail salarié étatisé et où la production de marchandises continue de régner, et si ce n'est au niveau de chaque unité nationale, alors au niveau mondial, en tant que rapport entre les différentes « nations socialistes ». Naturellement, comme nous l'avons vu avec le système stalinien du défunt bloc de 1`Est, un tel sys­tème n'évite en aucune façon les contradic­tions fondamentales du capital et est condamné à s'effondrer, au même titre que les variantes plus classiques de la société bourgeoise.

 

Le règne de la liberté

Jusqu'ici, Marx a décrit les soubassements matériels de la liberté communiste, ce qui lui est fondamentalement pré-requis :

« Dans ce domaine, la liberté ne peut consister qu'en ceci : les producteurs asso­ciés - l'homme socialisé - règlent de manière rationnelle leurs échanges organiques avec la nature et les soumettent à leur contrôle commun au lieu d'être dominés par la puis­sance aveugle de ces échanges; et ils les accomplissent en dépensant le moins d'énergie possible, dans les conditions les plus dignes, les plus conformes à leur nature humaine. Mais l'empire de la néces­sité n'en subsiste pas moins. C'est au-delà que commence l'épanouissement de la puissance humaine qui est sa propre fin, le véritable règne de la liberté qui, cependant, ne peut fleurir qu'en se fondant sur ce règne de la nécessité. » ([23])

Le vrai but du communisme n'est donc pas une liberté négative par rapport à la domination de lois économiques arbitraires, mais la liberté positive de développer les poten­tialités humaines au maximum et pour elles­-mêmes. Comme on l'a noté auparavant, ce projet d’une portée considérable était annoncé par Marx dès ses premiers écrits, en parti­culier dans les Manuscrits économiques et philosophiques, et il n'en a dévié à aucun moment de son travail ultérieur.

Le passage qu'on vient de citer, est précédé d'une prise de position qui dit que « le règne de la liberté commence seulement à partir du moment où cesse le travail dicté par la nécessité et les fins extérieures ; il se situe donc, par sa nature même, au-delà de la sphère de la production matérielle propre­ment dite » ([24]). C'est vrai dans la mesure où l'énorme développement de la producti­vité du travail sous le capitalisme, l'automa­tisation de la production (que Marx entre­voit clairement dans de nombreux passages des Grundrisse) rendent possible de réduire au minimum la quantité de temps et d'éner­gie consacrée à des tâches répétitives et sans intérêt. Mais lorsque Marx commence vrai­ment à examiner le contenu de l'activité humaine caractéristique de l'humanité communiste, il reconnaît qu'une telle activité dépassera toute séparation rigide entre le temps libre et le temps de travail :

« Au demeurant, il tombe sous le sens que le temps de travail immédiat ne pourra pas toujours être opposé de manière abstraite au temps libre, comme c'est le cas dans le système économique bourgeois. Le travail ne peut pas devenir un jeu comme le veut Fourier, qui eut le grand mérite d'avoir proclamé comme fin ultime le dépassement, dans une forme supérieure, non point du mode de distribution mais de production. Le temps libre - qui est à la fois loisir et activité supérieure - aura naturellement transformé son possesseur en un sujet différent, et c'est en tant que sujet nouveau qu'il entrera dans le processus de la production immédiate. Par rapport à l'homme en for­mation, ce processus est d'abord discipline ; par rapport à l'homme formé, dont le cer­veau est le réceptacle des connaissances socialement accumulées, il est exercice, science expérimentale, science matérielle­ment créatrice et réalisatrice. Pour l'un et l'autre, il est en même temps effort, dans la mesure où, comme en agriculture, le travail exige la manipulation pratique et le libre mouvement ». ([25])

Aussi, si Marx critique Fourier lorsque ce dernier pense que le travail peut devenir « une simple joie, un simple jeu » (une incompréhension reprise par les successeurs de Fourier, comme les situationnistes, qui abondent à la marge du mouvement révolu­tionnaire), il offre au contraire un but non pas plus gris ou plus banal, mais bien plus passionnant par sa portée, mettant en évidence que « le renversement de ces obsta­cles constitue en soi une affirmation de liberté (..) les fins extérieures perdent leur apparence de nécessité naturelle, posées et imposées comme elles sont par l'individu lui-même : (…c’est) la réalisation de soi, l’objectivisation du sujet, donc sa liberté concrète, qui s’actualise précisément dans le travail ». ([26])

Et de nouveau : « Les travaux vraiment libres, la composition musicale par exemple, c'est diablement sérieux, cela exige même l'effort le plus intense ». ([27])

Vision mondiale de la première classe tra­vailleuse à être révolutionnaire et reconnais­sant le travail comme la forme d'activité spécifiquement humaine, le marxisme ne peut envisager que les êtres humains trou­vent une satisfaction réelle dans un simple « loisir » conçu dans une opposition abstraite vis-à-vis du travail ; il affirme donc que l'humanité se réalisera véritablement sous la forme de la création active, dans une fusion inspirée de travail, de science et d'art.

 

Dans la prochaine partie de cette série, nous suivrons le « retour » de Marx du monde abstrait des études économiques au monde pratique de la politique, dans la période qui a culminé dans la première révolution prolé­tarienne de l'histoire, la Commune de Paris. Ce faisant, nous retracerons le développe­ment de la compréhension marxiste du pro­blème politique par excellence : le problème de l'Etat et comment s'en débarrasser.

 

CDW.



[1] Voir la Revue Internationale n°75.

[2]  Lettre à Meyer, 30 avril 1867

[3] Lettre à Becker, 17 avril 1867.

[4] Livre III du Capital, Ed. La Pléiade, Tome II, 7e section, « La formule trinitaire».

[5] Livre I du Capital, chapitre I, Edition Garnier­ Flammarion.

[6] Ibid., chapitre XXXII.

[7] Ibid.

[8] Ibid.

[9] Théories sur la Plus-Value, chapitre XVII, Editions sociales, Tome II.

[10] Ibid.

[11] Grundrisse, «Chapitre du Capital », Edition 10­18.

[12] Livre III du Capital, Ed. La Pléiade, Tome II, 3e section, « Conclusions ».

[13] Ibid.

[14] Théories sur la Plus-Value, Chapitre XVII, Ed. sociales, Tome II.

 

[15] Livre III du Capital, Ed. La Pléiade, Tome II, 3e section, « Définition de la loi».

[16] Livre III du Capital, Ed. La Pléiade, Tome 11, 3e section, «Conclusions ».

 

[17] Voir en particulier l'article « Marxisme et théorie des crises» dans la Revue Internationale n°13

[18] Théories sur la Plus- Value, Chapitre XVII, Ed. sociales, Tome II.

[19] Livre III du Capital, Ed. La Pléiade, Tome II, 3e section, « Les contradictions internes ».

[20] Livre I du Capital, chapitre I, Ed. Garnier­ Flammarion. Nous reviendrons dans un autre article sur la question du temps de travail comme moyen de mesure de la consommation individuelle. Mais notons qu'ici, ce n'est plus le temps de travail qui domine le travailleur et la société ; la société l'utilise de façon consciente comme moyen de planifier la production et la distribution rationnelles des valeurs d'usage. Et, comme Marx le montre dans les Grundrisse, ce n'est certainement plus en termes de temps de travail qu'elle mesure sa richesse réelle, mais en termes de temps libre.

[21] Grundrisse, « Chapitre de l'Argent », Ed. 10-18.

[22] Principes d'une critique de l'économie politique, Ed. La Pléiade, Tome II, Chapitre III, « Manufacture et capital ».

[23] Livre III du Capital, Ed. La Pléiade, Tome II, Fragments, « En manière de conclusion».

[24] Ibid.

[25] Principes d'une critique de l'économie politique, Ed. La Pléiade, Tome II, chapitre II, «Machinisme, science et loisir créateur »,.

[26] Principes d'une critique de l'économie politique, Ed. La Pléiade, Tome II, Chapitre II, « Le travail comme sacrifice et le travail libre ».

[27] Ibid.