La révolution d'octobre 1917 : Oeuvre collective du prolétariat (3° partie)

Dans la série Russie 1917

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L'isolement c'est la mort de la révolution

 

Nous avons publié, dans les n° 71 et 72 de la Revue Internationale, les deux premiers articles de cette série dans lesquels nous avons démontré que la révolution prolétarienne d'Oc­tobre 1917 était le produit de l'action consciente et massive des tra­vailleurs, de leur combat politique contre les partis bourgeois (menchevik et socialiste-révolution­naire notamment) qui tentaient de saboter leur lutte et de les dévoyer vers la défense des intérêts impéria­listes de la Russie au cours de la première guerre mondiale. Nous avons aussi mis en évidence com­ment le Parti bolchevik avait nette­ment tenu, dans ce formidable déve­loppement de conscience et de combativité, le rôle d'avant-garde, de moteur du développement de la conscience dans la classe et de creuset de toute cette immense énergie révolutionnaire vers la des­truction de l'appareil d'Etat bour­geois au cours de l'insurrection d'Oc­tobre. Comme nous l'avons déjà ex­posé à de multiples reprises ([1]), le stalinisme n'a jamais été le conti­nuateur de ce torrent d'énergie émancipatrice, mais, bien au con­traire, son plus cruel bourreau.

En réaction à la dégénérescence qu'a incarné le stalinisme, et victi­mes des mensonges diffusés par la bourgeoisie, bon nombre d'ouvriers sont convaincus que la révolution russe était « pourrie de l'intérieur » et que les bolcheviks abusèrent les travailleurs pour s'emparer du pouvoir. ([2]) Cette vision de la bourgeoi­sie ne fait qu'appliquer à la révolut­ion russe ce qui a toujours été sa propre vision de la politique : le mensonge et la manipulation des masses. Mais le cours des événe­ments postérieurs à l'insurrection d'Octobre est régi par les « lois his­toriques » des révolutions proléta­riennes et non par le machiavélisme propre à la bourgeoisie : « En cela, la Révolution russe n'a fait que con­firmer l'enseignement fondamental de toute grande révolution, dont la loi vitale se formule ainsi : il lui faut avancer très rapidement et résolu­ment, renverser d'une main de fer tous les obstacles, placer ses objectifs toujours plus loin, si elle ne veut pas être très bientôt ramenée à son fragile point de départ ni être écra­sée par la contre-révolution. » ([3])

Le formidable trésor d'expériences, fai­tes entre février et octobre 1917, montre aux travailleurs qu'il est possible de dé­truire l'appareil d'Etat de la bourgeoisie. Et la tragédie de la dégénérescence de cette révolution contient à son tour une autre leçon tout aussi déterminante : la révolution prolétarienne ne peut triom­pher qu'en s'étendant à l'ensemble de la planète.

 

La révolution en Russie a lutté de toutes ses forces pour s'étendre à d'autres pays

 

« Les destinées de la révolution en Rus­sie dépendaient intégralement des évé­nements internationaux. En misant à fond sur la révolution mondiale du pro­létariat, les bolcheviks ont précisément donné la preuve éclatante de leur intel­ligence politique, de la fermeté de leurs principes, de l'audace de leur politi­que. » ([4]).

Depuis 1914, effectivement, dès que la première guerre mondiale mit en évi­dence le début de la période de déca­dence du capitalisme, les bolcheviks se sont portés à l'avant-garde des révolutionnaires, en défendant l'idée que l'al­ternative aux guerres mondiales ne pouvait être que la révolution mondiale du prolétariat. Armés de cette orienta­tion fermement internationaliste, Lénine et les bolcheviks ne voient dans la Révo­lution russe que « la première étape des révolutions prolétariennes qui vont sur­gir inévitablement, comme conséquence de la guerre ». Pour le prolétariat russe, le sort de la révolution dépendait en premier lieu des insurrections ouvrières dans d'autres pays, et essentiellement en Europe.

La révolution russe ne se contenta pas de confier passivement son destin au surgissement de la révolution proléta­rienne dans d'autres pays, elle prit con­tinuellement des initiatives pour étendre celle-ci. De fait, l'Etat qui surgit de la Révolution ne se conçoit que comme le premier pas vers la République internationale des Soviets, délimitée non pas par les frontières artificielles des nations capitalistes, mais par les frontières de classe ([5]). Par exemple, une propagande systématique fut menée envers les pri­sonniers de guerre, afin de les inciter à se joindre à la révolution internationale, et ceux qui le désiraient pouvaient de­venir citoyens soviétiques. La consé­quence de toute cette propagande fut la constitution d'une Organisation social-démocrate des prisonniers de guerre de Russie, qui appelait les travailleurs al­lemands, autrichiens, turcs et autres, à l'insurrection pour mettre un terme à la guerre et étendre la révolution.

La clé de l'extension de la révolution était en Allemagne, et la révolution russe orienta toute son énergie vers les travailleurs allemands. Dès lors qu'elle put ouvrir une ambassade à Berlin (en avril 1918), celle-ci devint une sorte de quartier général de la révolution en Al­lemagne. L'ambassadeur russe, Joffé, achetait des informations secrètes à des fonctionnaires allemands et les com­muniquait aux révolutionnaires alle­mands (qui pouvaient ainsi publique­ment démasquer la politique impéria­liste du gouvernement). Il achetait des armes pour la révolution, il imprimait, dans l'ambassade même, des tonnes de propagande révolutionnaire et, toutes les nuits, les révolutionnaires allemands se rendaient discrètement à l'ambassade pour discuter des préparatifs de l'insur­rection.

Les priorités de la révolution mondiale faisaient que les travailleurs russes, en pleine famine, se sont privés de trois trains chargés de blé pour aider les ou­vriers allemands.

Il est enrichissant de savoir comment ont été vécus, en Russie, les premiers moments de la révolution en Allema­gne. Lorsque celle-ci éclata, lors d'une impressionnante manifestation devant le Kremlin, « des dizaines de milliers de travailleurs éclatèrent en applaudisse­ments frénétiques. Je n'ai jamais rien vu de semblable. Tard dans la soirée, des travailleurs et des soldats de l'Armée rouge défilaient encore. La révolution mondiale était enfin venue. Les masses populaires entendaient le martèlement de son pas. Notre isolement prenait fin. » ([6])

Une autre contribution à cette révolution en marche fut le premier congrès de l'Internationale communiste, qui se tint malheureusement avec trop de retard à Moscou en mars 1919, et qui se concevait en ces termes :

« Notre tâche est de généraliser l'expé­rience révolutionnaire de la classe ou­vrière, de débarrasser le mouvement des mélanges impurs de l'opportunisme et du social-patriotisme, d'unir les for­ces de tous les partis vraiment révolu­tionnaires du prolétariat mondial et par là même de faciliter et de hâter la vic­toire de la révolution communiste dans le monde entier. » ([7])

Mais le prolétariat se fit massacrer à Berlin, à Vienne, à Budapest, à Munich, et l'Internationale communiste comm­ença à faire des concessions au parle­mentarisme, au syndicalisme et aux « luttes de libération nationale ». Pour les mêmes raisons, l'extension de la ré­volution devint une question de « guerre révolutionnaire », question que les mê­mes bolcheviks avaient pourtant rejetée en 1918 lors de la signature du traité de Brest-Litovsk ([8]). Un pas de plus dans la dégénérescence se fit en décembre 1920 quand, convaincu que s'éloi­gnaient les conditions de la révolution européenne, l'Exécutif élargi de l'IC lança le fameux mot d'ordre de « front commun ».

La logique « fataliste » propre à la phi­losophie bourgeoise considère qu'une chose « ne peut être que ce qu'elle de­vait devenir ». Ainsi l'Internationale communiste, comme bien d'autres pro­duits des efforts titanesques du proléta­riat, est présentée comme le produit d'un plan conçu dès ses origines par les bol­cheviks « machiavéliques » en vue de construire un instrument de défense de l'Etat capitaliste russe. Mais ceci n'est jamais que la vision de la bourgeoisie. Pour le prolétariat, par contre, la dégé­nérescence de la révolution russe et de l'Internationale communiste sont la con­séquence de sa défaite dans la lutte à mort contre le capitalisme mondial. Si la révolution russe ne pouvait réelle­ment, comme le dit la bourgeoisie, que devenir ce qu'elle est devenue, pourquoi donc les capitalistes du monde entier mirent-ils tant d'acharnement à l'étouf­fer?

 

L'encerclement capitaliste de la révolution russe

Jusqu'à la défaite de l'assaut révolution­naire du prolétariat mondial, tous les capitalistes, entre 1917 et 1923, s'étaient unis dans une gigantesque croisade avec comme mot d'ordre : à bas le bolchevisme ! Cette croisade rassemblait ceux-là même qui s'entre-massacraient quel­ques mois auparavant dans la première boucherie impérialiste mondiale, l'im­périalisme allemand et les généraux tsaristes, en passant par les démocraties occidentales de l'Entente. Et ceci est une autre confirmation des leçons essentiel­les du mouvement ouvrier : quand le prolétariat menace l'existence même du capitalisme, les exploiteurs laissent de côté leurs rivalités pour s'unir et écraser la révolution.

 

L'impérialisme allemand

 

Le premier barrage à l'extension de la révolution russe est constitué par les armées du Kaiser. Car s'il est vrai que la révolution russe et l'ensemble de la va­gue révolutionnaire furent la riposte prolétarienne à la première guerre mondiale, il est aussi vrai que la guerre mondiale, comme le disait Rosa Luxemburg, « crée les conditions les plus anormales et difficiles » pour le développement et l'extension de la révo­lution.

La paix était devenue une nécessité im­périeuse et, en tant que telle, elle figu­rait au premier rang des priorités de la révolution en Russie. Les conversations de paix à Brest-Litovsk commencèrent dès le 19 novembre 1917, et elles étaient « retransmises » par radio toutes les nuits par les délégués soviétiques, non seulement pour les travailleurs russes, mais aussi pour les prisonniers de guerre et, en fin de compte, pour les tra­vailleurs du monde entier. En définitive, ils étaient allés à Brest-Litovsk sans la moindre confiance sur les réelles inten­tions de « paix » de l'impérialisme al­lemand. Trotsky déclarait : « Nous ne cachons à personne que nous ne consi­dérons pas les gouvernements capitalis­tes actuels comme capables de conclure une paix démocratique. Seule la lutte révolutionnaire des masses ouvrières contre leurs gouvernements peut appor­ter à l'Europe une telle paix. Sa pleine réalisation ne sera assurée que par une révolution prolétarienne dans tous les pays capitalistes. » ([9])

Des informations concernant les grèves et les mutineries en Allemagne, Autri­che, Hongrie ([10]), commencent à arri­ver début 1918, ce qui permet aux bol­cheviks de remettre les négociations, mais en fin de compte ces révoltes sont écrasées ; c'est ce qui pousse Lénine, une fois de plus minoritaire au sein du parti bolchevik, à défendre la nécessité de signer la paix dès que possible. La question de l'extension de la révolution, cette cause pour laquelle ils luttent cou­rageusement, ne peut être confiée à la « guerre révolutionnaire » que mettent en avant les « communistes de gauche » ([11]), elle ne peut se baser que sur la ma­turation de la révolution en Allemagne : «Avec de semblables prémisses, on conçoit très bien qu'il serait non seule­ment "opportun" (comme disent les au­teurs de la résolution) mais même abso­lument obligatoire d'accepter la défaite et la perte éventuelle du pouvoir des Soviets. Mais il est évident que ces prémisses font défaut. La révolution al­lemande mûrit, mais il est manifeste qu'elle n'a pas encore éclaté et qu'on n’en est pas encore à la guerre civile en Allemagne. Nous n'aiderions visible­ment pas la révolution allemande à mû­rir, nous l'en empêcherions au con­traire en "courant le risque de la perte éventuelle du pouvoir des Soviets". Nous rendrions service à la réaction al­lemande, nous ferions son jeu, nous oc­casionnerions des difficultés au mou­vement socialiste en Allemagne, nous détournerions du socialisme les grandes masses de prolétaires et de semi-prolétaires d'Allemagne qui ne sont pas en­core venues au socialisme et que l'anéantissement de la Russie des so­viets effraierait, comme celui de la Commune effraya les ouvriers anglais en 1871. » ([12])

C'est ainsi que s'exprime le dilemme dans un bastion où le prolétariat a pris le pouvoir mais qui reste momentané­ment isolé, où ce pouvoir n'est pas par­venu à s'étendre par des insurrections triomphantes dans d'autres pays. Céder le bastion ou négocier, et donc capituler momentanément face à des forces en­nemies militairement très supérieures, afin de souffler un peu et maintenir le bastion prolétarien afin de pouvoir con­tinuer à soutenir la révolution mon­diale ? Rosa Luxemburg qui, dans un premier temps, n'avait pas été, loin s'en faut, d'accord avec les négociations à Brest-Litovsk, expose cependant, avec une terrible clarté, que la lutte du prolé­tariat allemand est l'unique facteur ca­pable de débloquer favorablement cette contradiction dans le sens de la révolu­tion :

« Tout le calcul de la lutte des russes pour la paix reposait en effet sur le pos­tulat que la révolution en Russie serait le signal du soulèvement révolution­naire du prolétariat à l'Ouest (...) Dans ce seul cas, mais alors sans aucun doute, la Révolution russe aurait été le départ de la paix générale. Cela ne s'est pas produit. Quelques efforts courageux du prolétariat italien mis à part (grève générale du 22 août à Turin), les prolé­taires de tous les pays ont fait faux bond à la révolution russe. Mais, internationale par sa nature même et dans son essence profonde, la politique de classe du prolétariat ne peut être réali­sée que sur le plan international » ([13])

Le Haut commandement allemand re­prit par surprise le 18 février les opéra­tions militaires (Lénine avait prévenu que « les bonds de ce fauve étaient très rapides ») qui l'avaient conduit en une semaine à peine aux portes de Petrograd et le gouvernement russe dut finalement accepter une paix dans des conditions bien pires : au printemps 1918, les ar­mées allemandes occupaient les ancien­nes provinces baltes, la plus grande partie de la Biélorussie, toute l'Ukraine, le nord du Caucase et, quand postérieu­rement elles violèrent les accords de Brest, la Crimée et la Transcaucasie (à l'exception de Bakou et du Turkestan).

En continuité avec la Gauche commu­niste d'Italie ([14]), nous considérons que la paix de Brest-Litovsk ne fut pas un pas en arrière de la révolution, mais qu'elle était imposée par cette contra­diction entre le maintien nécessaire du bastion prolétarien et l'incapacité mo­mentanée de la révolution à s'étendre. La solution à cette contradiction ne se trouve pas à une quelconque table de négociations, pas plus que sur un front militaire, mais dans la riposte de l'en­semble du prolétariat mondial. Et quand les capitalistes parvinrent à défaire la vague révolutionnaire, le gouvernement russe dut accepter la « politique exté­rieure » conventionnelle de tous les Etats capitalistes, et signer, en avril 1922, les accords de Rapallo qui, par leur contenu (soutien militaire de l'ar­mée russe au gouvernement allemand), n'avaient pas plus à voir avec ceux de Brest-Litovsk qu'avec la politique révo­lutionnaire du prolétariat en général. Quand en mars 1923, l'IC en plein pro­cessus de dégénérescence appelle les travailleurs allemands à une réaction désespérée (la fameuse « action de mars »), les armes qu'utilisent les trou­pes gouvernementales allemandes pour écraser le prolétariat leur ont été ven­dues par le gouvernement russe.

 

Le harcèlement permanent des « démocraties occidentales »

 

Les alliés de l'Entente, les « démocraties avancées d'Occident », n'épargnèrent pas leurs efforts pour étouffer la Révo­lution russe. En Ukraine, en Finlande, dans les Pays Baltes, en Bessarabie, la Grande-Bretagne et la France mirent en place des pouvoirs qui appuyèrent les armées blanches contre-révolutionnai­res. Non contentes de cela, les grandes puissances décidèrent en outre d'inter­venir directement en Russie même : des troupes japonaises débarquèrent à Vla­divostok. Plus tard arrivèrent les déta­chements français, anglais et améri­cains :

« Dés le début de la révolution d'Octo­bre, les puissances de l'Entente se sont mises du côté des partis et des gouver­nements contre-révolutionnaires de la Russie. Avec l'aide des contre-révolutionnaires bourgeois, elles ont annexé la Sibérie, l'Oural, les bords de la Rus­sie d'Europe, le Caucase et une partie du Turkestan. Ils dérobent de ces con­trées annexées des matières premières (bois, naphte, manganèse, etc.). Avec l'aide des bandes tchécoslovaques à leurs gages, ils ont volé la provision d'or de la Russie. Sous la direction du diplomate anglais Lord Lockhart, des espions anglais et français ont fait sau­ter des ponts et détruit des chemins de fer et tentèrent de gêner l'approvisionnement en vivres. L'Entente a soutenu, avec des fonds, des armes et par l'aide militaire des généraux réactionnaires Dénikine, Koltchark et Krasvov, qui ont fusillé et pendu des milliers d'ouvriers et de paysans à Rostov, Jousovka, Novorossijsk, Omsk... » ([15])

Début 1919, c'est à dire quand surgit la révolution en Allemagne, la Russie est alors complètement isolée du reste du monde et confrontée à la plus grande activité tant des armées blanches que des troupes des « démocraties occidenta­les ». Les bolcheviks, de nouveau, pro­clament la nécessité de l'internationa­lisme prolétarien face aux soldats en­voyés par les capitalistes pour écraser la révolution :

« Vous ne combattrez pas des ennemis, disait une feuille adressée aux troupes américaine et britannique à Arkhan­gelsk, mais des travailleurs comme vous. Nous vous le demandons, allez-vous nous écraser ? Soyez fidèles à vo­tre classe et refusez de faire le travail ignoble de vos maîtres... » ([16])

Et de nouveau, les appels des bolcheviks (ils publient des journaux tels que The Call - l'Appel - en anglais, La Lanterne en français) produisent leurs effets sur les troupes chargées de combattre la ré­volution : « Le 1er mars 1919, des trou­pes françaises qui avaient reçu l'ordre de monter en ligne se mutinèrent. Quel­ques jours plus tôt, une compagnie d'infanterie britannique "refusa d'aller au front". Peu après, une compagnie américaine refusa pendant un certain temps de retourner au front » ([17]). Les troupes et la flotte française doivent être retirées en avril 1919, à cause de l'indi­gnation créée par l'exécution de Jeanne Labourbe, militante communiste qui fai­sait de la propagande en faveur de la fraternisation entre soldats russes et français. De même, les troupes anglaises devront à leur tour être rapatriées parce que des manifestations éclatent tant en Angleterre qu'en Italie contre l'envoi de troupes ou d'armements aux armées contre-révolutionnaires. Les « démocraties » occidentales se verront alors obligées de changer de tactique dans leur politique de harcèlement de la révolution russe, et utiliseront, pour réaliser un cordon sanitaire contre son extension, les armées des nations qu'el­les avaient elles-mêmes contribué à créer sur les ruines de l'ancien empire russe.

En avril 1919, les troupes polonaises occupèrent une partie de la Biélorussie et de la Lituanie. En avril 1920, elles occupèrent Kiev en Ukraine et finale­ment, en mai-juin 1920, elles appuyè­rent le général blanc Dénikine et prirent le contrôle de presque toute l'Ukraine. Le leader des jeunes turcs de la révolu­tion « anti-féodale », Enver Pacha, finit également par prendre la tête en octobre 1921 d'une révolte anti-soviétique dans le Turkestan.

 

La réaction intérieure

 

Après l'insurrection d'octobre et la prise du pouvoir dans toute la Russie, les res­tes de la bourgeoisie, de l'armée, les cas­tes militaires réactionnaires commen­cent immédiatement à regrouper leurs forces derrière le drapeau du Gouver­nement provisoire (curieusement le même qui flotte aujourd'hui sur le Kremlin et que brandit Eltsine) et cons­tituent la première armée blanche, sous l'autorité du général Kaledine, chef des cosaques du Don.

L'immense chaos et la pénurie qui dé­chiraient la Russie isolée, « l'auto-démobilisation » des restes de l'armée hé­ritée du tsarisme, la faiblesse des forces armées révolutionnaires et, surtout, l'action de l'impérialisme allemand et occidental en soutien aux armées blan­ches fit évoluer progressivement le rap­port de forces vers la guerre civile. Au cours de l'année 1918, le territoire do­miné par les Soviets est réduit à ce qui était, sous le féodalisme, la Principauté moscovite, et la révolution doit faire face à la fois à la « légion tchèque » et au gouvernement de Samara ([18]), qui coupait les communications indispen­sables avec la Sibérie. A ceux-ci s'ajou­tèrent finalement les cosaques du géné­ral Krasnov (celui-là même qui avait été vaincu à Pulkovo pendant les premiers jours de l'insurrection et qui avait été fait prisonnier, puis libéré par les bol­cheviks), l'armée de Dénikine dans le Sud, Kaledine sur le Don, Koltchak à l'Est, Youdenitch au Nord, etc. : une véritable orgie de terreur sanglante, de massacres, d'atrocités en tout genre, d'assassinats, applaudie des deux mains par les « démocraties », et bénie par les « socialistes » qui, en Allemagne, en Autriche, en Hongrie, écrasaient les in­surrections ouvrières.

Les historiens de la bourgeoisie présen­tent la bestialité de la guerre civile, celle de toutes les guerres, comme fruit de la « sauvagerie » des hommes. Mais la guerre civile atroce qui ravagea la Rus­sie pendant trois ans, qui, avec son cor­tège de maladies et de famines causées par le blocus économique imposé à la population russe, causa sept millions de morts, fut imposée par le capitalisme mondial.

Mais aux armées occidentales et aux années blanches s'ajoutaient le sabotage et la conspiration contre-révolutionnai­res de la bourgeoisie et de la petite-bourgeoise. En juillet 1918, grâce aux fonds accordés par l'ambassadeur fran­çais Noulens, Savinkov ([19]) organisa la mutinerie de Yaroslav où s'instaurèrent deux semaines de terreur authentique et de vengeances contre tout ce qui pouvait de près ou de loin s'apparenter au prolé­tariat, à la révolution, aux bolcheviks. En juillet encore, quelques jours à peine après le débarquement à Moursmank des troupes franco-britanniques, les so­cialistes-révolutionnaires de gauche or­ganisèrent une tentative de coup d'Etat, en assassinant le comte Mirbach, am­bassadeur d'Allemagne, dans le but de provoquer la reprise immédiate des hostilités guerrières avec l'Allemagne. Lénine définit cet acte « comme un au­tre des monstrueux soubresauts de la petite-bourgeoise ». A ce moment-là, il n'aurait plus manqué à la révolution qu'une guerre ouverte avec l'Allema­gne !

La révolution se débattait entre la vie et la mort. Survivre dans l'attente de la ré­volution en Europe exigeait des sacrifi­ces sans fin, tant sur le plan économi­que, comme nous le verrons plus loin, que sur le plan politique. Dans cet arti­cle, nous n'entrerons pas dans l'analyse de la question de l'appareil répressif ou de l'armée régulière ([20]), questions sur lesquelles la révolution russe apporte une infinité de leçons. Nous voulons simplement mettre en évidence que l'évolution de la nécessaire violence ré­volutionnaire vers la terreur, ainsi que le remplacement des milices ouvrières par l'armée hiérarchisée, toujours plus autonome par rapport aux Conseils ou­vriers, sont essentiellement des effets de l'isolement de la révolution, du rapport de forces toujours plus défavorable entre bourgeoisie mondiale et prolétariat mondial qui détermine, en fin de comp­tes, le cours de la révolution qui a « triomphé » en un seul pays.

Il n'y a pas une évolution logique de la Tchéka (qui, lors de sa création en no­vembre 1917, ne comptait que 120 hommes et qui n'avait même pas de voi­ture pour accomplir sa mission) vers la monstrueuse Guépéou qu'utilisa d'ailleurs Staline contre les bolcheviks eux-mêmes. Il n'y a qu'une dégénéres­cence provoquée par la défaite de la ré­volution. Il n'y a pas plus de continuité entre la Garde rouge (qui contrôlait les unités militaires par mandat du Soviet) et l'armée régulière qui instaure la cons­cription obligatoire (en avril 1919), la discipline de caserne, le salut militaire et qui, en août 1920, contient dans ses rangs 315 000 « spetsys » militaires (les spécialistes issus de l'ancienne armée tsariste) ; il n'y a que le poids écrasant des exigences du combat entre un bas­tion prolétarien, qui a besoin de l'air ap­porté par la révolution prolétarienne mondiale pour survivre, et la terrible contre-révolution mondiale, toujours plus puissante car elle amputait systé­matiquement de plus en plus de parties du corps du prolétariat mondial.

 

L'asphyxie économique

 

Dans ces conditions d'isolement de la révolution, de harcèlement permanent des capitalistes, de sabotage intérieur, et indépendamment des illusions que pou­vaient avoir les bolcheviks sur la possibilité d'infléchir une logique distincte à l'économie, force est de reconnaître, avec Lénine, que dans l'attente d'une ex­tension de la révolution, l'économie en Russie 1918-1921 était celle d'une « forteresse assiégée », d'un bastion prolétarien qui tentait de résister à tra­vers d'immenses difficultés.

Dans de précédents numéros de la Re­vue internationale, nous avons montré comment le socialisme n'a jamais existé en Russie, puisque celui-ci exige la vic­toire du prolétariat sur la bourgeoisie à l'échelle internationale. La politique économique engagée par un bastion prolétarien isolé ne peut qu'être dictée par le capitalisme dominant au niveau mondial. Le « socialisme dans un seul pays » n'est qu'un cache-sexe de la con­tre-révolution stalinienne, comme l'ont toujours dénoncé les révolutionnaires.

Ce qu'il nous paraît important d'affirmer dans cet article, c'est que la terrible pé­nurie subie par la révolution en Russie n'est pas due à la misère qu'entraînerait avec lui le socialisme, elle n'est due qu'à l'impossibilité de rompre avec la misère quand la révolution prolétarienne reste isolée. La différence est de taille : dans le premier cas, il ne faut pas détruire le capitalisme ni faire la révolution, car le capitalisme permet au moins de survivre matériellement (c'est ce que voudrait nous faire croire la bourgeoisie) ; le se­cond cas permet de tirer une leçon fon­damentale de la lutte ouvrière, valable pour toutes les luttes, tant à l'échelle de la plus petite usine qu'à celle des révo­lutions qui concernent l'ensemble d'un pays : « Si nous n'étendons pas les lut­tes, si nous restons isolés, nous irons à la défaite ».

La révolution ouvrière en Russie surgit contre la première guerre mondiale, et elle hérite de celle-ci tout le chaos éco­nomique, des rationnements, l'assujet­tissement de la production aux nécessités de la guerre. Isolée, elle devra en ou­tre souffrir les dévastations de la guerre civile et l'intervention militaire des « démocraties » occidentales. Celles-ci, alors même qu'elles s'affublaient d'un masque humanitaire à Versailles avec le mot d'ordre « Vivre et laisser vivre », n'hésitèrent pas une seconde pour impo­ser un blocus économique drastique qui s'étendit de mars 1918 au début 1920 (peu avant la défaite définitive de la dernière armée blanche, celle de Wrangel), et qui empêchait toute importa­tion : elle bloquait jusqu'aux colis de solidarité envoyés par les prolétaires d'Europe à leurs frères de classe en Russie.

La population se vit ainsi priver de combustible. Le froid parsemait la Rus­sie de cadavres. Le blocus imposé par la bourgeoisie mondiale rendit impossible l'importation de charbon d'Ukraine, et le pétrole de Bakou et du Caucase était en­tre les mains des anglais, de 1918 à 1919. La totalité des combustibles qui parvenait alors jusqu'aux villes russes restait inférieur à 10 % de ce qui était consommé avant la première guerre mondiale.

La faim dans les villes était terrible. Depuis le début de la guerre, le pain et le sucre étaient rationnés. Avec la guerre civile, avec le blocus économique, avec en outre le sabotage des pay­sans qui cachaient la plus grande partie de leur récolte pour ensuite la vendre au marché noir, ce rationnement atteint des niveaux inhumains. En août 1918, quand furent totalement épuisées les vi­vres dans les magasins des villes, le ra­tionnement s'étendit :

- les ouvriers de l'industrie lourde rece­vaient les rations de première catégo­rie, entre 1200 à 1900 calories quo­tidiennes, un quart à peine des besoins minimums; ce type de rations fut en­suite accordé, pendant la guerre civile, aux familles des engagés dans l'Armée rouge ;

- la ration minima équivalait à peine à un quart de la précédente, elle était ac­cordée aux bourgeois ; le reste des tra­vailleurs se voyait accorder une ration intermédiaire, trois fois supérieure à celle-ci.

En octobre 1919, quand le général Youdenitch parvient aux portes de Pétrographie, Trotsky décrit les volontaires qui se chargent de freiner l'avancée des gar­des blancs comme une armée de spectres :

« Les ouvriers de Petrograd n'avaient pas alors bonne mine : le teint terreux parce qu'ils ne mangeaient pas à leur faim, des vêtements en loques, des bot­tes trouées, souvent dépareillées. » ([21])

En janvier 1921, après la fin de la guerre civile, la ration de pain noir n'est encore que de 800 grammes pour les travailleurs des entreprises à feu continu et de 600 grammes pour les travailleurs de choc. La ration baisse jusqu'à 200 grammes pour les porteurs de la « carte B » (les chômeurs). Le hareng, qui en d'autres circonstances avait déjà permis de sauver la situation, manquait com­plètement. Les patates parvenaient ge­lées aux villes, à cause de l'état lamen­table des chemins de fer (à peu près 20 % de leur potentiel d'avant-guerre). Au début du printemps 1921, une fa­mine atroce ravagea les provinces orien­tales et la région de la Volga. On comp­tait alors, d'après les statistiques recon­nues par le congrès des Soviets, entre 22 et 27 millions de nécessiteux, qui souf­fraient de la faim, du froid, des épidé­mies de typhus ([22]), de diphtérie et de grippe... La spéculation venait aggraver les mai­gres fournitures. Pour compléter les ra­tions officielles, il fallait recourir au marché noir : la « sujarevka » (nom emprunté à la place Sujarevski de Mos­cou où se réalisait semi clandestinement ce type de trafic). La moitié du blé qui parvenait aux villes était fournie par le commissariat à l'Approvisionnement, l'autre moitié arrivait au marché noir (à un prix dix fois supérieur au prix offi­ciel). D'autres façons de survivre se dé­veloppèrent : la contrebande, le trans­port illégal de produits manufacturés vers la campagne pour les échanger aux paysans contre des vivres. La révolution avait fait apparaître un personnage nou­veau : « l'homme de sac » qui amenait dans les villages du sel, des allumettes, parfois une paire de bottes ou un peu de pétrole dans une bouteille, pour les échanger contre un kilo de pommes de terre ou un peu de blé. Le gouvernement reconnut officiellement l'existence de la contrebande en septembre 1918, en la limitant à un poud et demi de blé (à peu près 25 kilos). Dès lors les « hommes de sac » ne cessèrent de proliférer, sous la nouvelle dénomination « d'hommes du poud et demi ». Et quand les usines commencèrent à payer avec les produits mêmes qu'elles fabriquaient, les ou­vriers se transformèrent en « hommes de sac » pour aller vendre dans les villages les outils, les courroies...

Quant aux conditions de travail, elles furent brutalement aggravées par la mi­sère terrible, par l'isolement de la révol­ution et par la guerre civile qui ren­daient vaines toutes les revendications ouvrières et les mesures adoptées par le gouvernement pour les satisfaire :

« Quatre jours après la révolution parut un décret établissant le principe de la journée de huit heures et de la semaine de 48 heures, fixant des limites au tra­vail des femmes et des jeunes, et inter­disant le travail des enfants de moins de 14 ans. Une année plus tard, le Narkomtrud (Commissariat du peuple au Travail) publia une instruction par laquelle il insistait sur l'application de la partie du décret portant sur la limita­tion de la journée de travail des jeunes et sur l'interdiction d'employer des en­fants (...) Ces interdictions eurent peu d'effet pendant la période de la guerre civile où le manque de main d'oeuvre était aigu. » ([23])

Lénine lui-même, qui tant de fois avait critiqué le taylorisme, c'est-à-dire le tra­vail à la chaîne, parce qu'il enchaînait l'homme à la machine, cédait aux exigences de l'accroissement de la produc­tion, instituant les « samedis communis­tes », journée de travail pour laquelle les travailleurs recevaient à peine un repas, qu'ils finirent d'ailleurs par payer en soutien à la révolution. Convaincus de l'imminence de la révolution proléta­rienne en Europe, défendant la survie du bastion prolétarien, privés en outre comme nous le verrons plus loin des Soviets, de leurs assemblées ouvrières, de leur lutte de classe contre l'exploita­tion capitaliste, les secteurs les plus combatifs et conscients de la classe ou­vrière en Russie s'enchaînèrent pro­gressivement aux formes les plus bestia­les de l'exploitation capitaliste.

Malgré ces efforts et cette surexploita­tion, les usines russes produisaient de moins en moins, de par la perte de com­pétence d'un prolétariat sous-alimenté et de par le chaos propre à l'économie russe : en 1923, trois ans après la fin de la guerre civile, l'ensemble de l'industrie russe ne dépassait pas 30 % de la capa­cité productive de 1912. Dans la petite industrie, la productivité ouvrière n'était que de 57 % par rapport à 1913. Cette petite industrie, qui se développa surtout à partir de 1919, était en grande partie rurale (de fait elle se concentrait sur la fabrication d'outils, de vêtements, de meubles) et les ouvriers y travaillaient dans des conditions très semblables à l'agriculture (en nombre d'heures de tra­vail, en particulier). A cause des condi­tions d'existence invivables dans les villes, une grande masse de travailleurs émigra à la campagne et s'intégra à la production de cette petite industrie. Dans les grandes villes, les travailleurs fuyaient les grandes entreprises pour aller travailler dans de petits ateliers, où ils obtenaient plus facilement des objets manufacturés pour troquer avec les pay­sans. Le nombre total de salariés dans l'industrie était de 2 200 000 travailleurs en 1920, et parmi eux à peine 1400 000 étaient employés par des établissements de plus de 30 ouvriers.

Avec l'entrée en vigueur de la NEP (Nouvelle politique économique) en 1921 ([24]), les entreprises de l'Etat du­rent faire face à la concurrence des capi­talistes « privés » de Russie et aux in­vestissements étrangers nouveaux ve­nus, et l'Etat-patron se confronta à la question de produire davantage et moins cher, comme dans n'importe quelle éco­nomie capitaliste. Après la guerre civile, après les démobilisations et l'entrée en vigueur de la NEP, il se produisit une vague énorme de licenciements, qui par exemple frappa la moitié des effectifs des chemins de fer. Le chômage commença à s'étendre à partir de 1921. En 1923, on recensait officiellement un million de chômeurs en Russie.

 

La question paysanne

 

La paysannerie représentait 80 % de la population russe. Lors de l'insurrection, le congrès des Soviets adopta un décret sur la terre qui tentait de répondre aux nécessités de dizaines de millions de paysans : cultiver un lopin de terre pour se nourrir, et éliminer les grandes pro­priétés agricoles qui, non seulement obligeaient les paysans à travailler dans des conditions archaïques, mais consti­tuaient en outre des points d'appui pour la contre-révolution. Les mesures adop­tées ne parvinrent cependant pas à constituer de grandes unités d'exploita­tion de la terre, dans lesquelles les ou­vriers agricoles auraient pu exercer un minimum de contrôle ouvrier. Bien au contraire, malgré des initiatives comme les Comités d'ouvriers agricoles ou plus tard les kolkhozes (fermes collectives) ou les sovkhozes (fermes soviétiques, nommées aussi « usines socialistes du grain » car leur mission était de fournir en céréales le prolétariat des villes), ce furent les petites unités qui se multipliè­rent, les plus minuscules, qui à grand peine parvenaient à nourrir le paysan et sa famille. Les exploitations agricoles de moins de cinq hectares qui, en 1917, représentaient 58 % de l'ensemble des terres cultivables, en couvraient 80 % en 1920. De fait, ces exploitations ne pou­vaient en tout état de cause apporter le moindre, soulagement à la famine dans les villes. Les « réquisitions obligatoi­res » qu'utilisèrent dans un premier temps les bolcheviks pour tenter de sa­tisfaire les besoins élémentaires du pro­létariat des villes et de l'Armée rouge furent un échec lamentable : non seule­ment sur le plan de la quantité réquisi­tionnée, mais aussi en ce qu'elles pous­sèrent une grande partie de ces paysans dans les rangs des armées blanches, ou de bandes armées qui combattaient aussi bien les armées blanches que l'Armée rouge, comme ce fut le cas de celle de l'anarchiste Makhno, en Ukraine.

L'Etat tenta dès l'été 1918 de s'appuyer sur la moyenne paysannerie pour obte­nir de meilleurs résultats : durant la première année de la révolution, le commissariat à l'Approvisionnement n'était  parvenu  à  recueillir que  780 mille tonnes de grains ; ce chiffre passa à deux millions de tonnes entre août 1918 et août 1919. Mais les paysans propriétaires d'une exploitation agricole n'étaient cependant pas disposés à colla­borer. Lénine soulignait : « Le paysan moyen fournit plus de produits alimen­taires qu'il n'en a besoin ; et puisqu'il dispose d'excédents de blé, il devient l'exploiteur de l'ouvrier affamé. Là est la tâche principale et la principale con­tradiction. Le paysan, le travailleur, l'homme qui vit de son labeur, qui a connu le joug du capitalisme, ce pay­san-là se range du côté de l'ouvrier. Mais le paysan propriétaire, qui dis­pose d'excédents de blé, a l'habitude de les considérer comme sa propriété, qu'il est maître de vendre librement. » ([25])

Là aussi, les bolcheviks étaient dans l'incapacité de mener une politique dif­férente que celle qui leur était imposée par le cours défavorable du rapport de forces entre la révolution prolétarienne et le capitalisme dominant. La solution à ce dilemme n'était pas plus entre les mains de l'Etat russe que dans les rap­ports entre le prolétariat et la paysanne­rie en Russie. La solution ne pouvait venir que du prolétariat international.

«Au neuvième congrès du Parti de mars 1919, qui proclama la politique de conciliation du paysan moyen, Lénine mit le doigt sur un des points sensibles de l'agriculture collective. Le paysan moyen serait acquis à la société com­muniste "seulement... lorsque nous faci­literons et améliorerons les conditions économiques de son existence". Mais c'est là que résidait la difficulté. "Si nous pouvions fournir demain 100 000 excellents tracteurs, les approvisionner en carburant, les doter de mécaniciens (vous savez bien que pour le moment ce n'est qu'un rêve), le paysan moyen di­rait : Je suis pour la commune (c'est-à-dire pour le communisme). Mais, pour en arriver là, il faut d'abord vaincre la bourgeoisie internationale, pour l'obli­ger à nous donner ces tracteurs " Lénine ne poursuivit pas plus loin ce syllo­gisme. Il était impossible de construire le socialisme en Russie sans une agri­culture socialisée ; il était impossible d'obtenir des tracteurs sans une révolu­tion prolétarienne internationale. » ([26]) Ni durant la période de « communisme de guerre », ni durant la NEP, l'écono­mie durant les premières années de la révolution en Russie n'est marquée par le socialisme : elle porte la marque des conditions d'asphyxie que l'isolement impose à la révolution.

« Nous avions totalement raison de penser que si la classe ouvrière euro­péenne avait pris le pouvoir avant, elle aurait pris à sa charge notre pays at­tardé - tant d'un point de vue économi­que que culturel -, elle nous aurait ainsi aidé par la technique et l'organisation et nous aurait permis, en corrigeant et modifiant en partie ou totalement nos méthodes de communisme de guerre, de nous diriger vers une véritable écono­mie socialiste. » ([27])

L'écrasement de la vague révolution­naire du prolétariat mondial entraîna la mort du bastion russe. Une nouvelle bourgeoisie put alors se constituer : « Une bourgeoisie qui s'est reconstituée avec la dégénérescence interne de la révolution, non pas à partir de l'an­cienne bourgeoisie tsariste éliminée par le prolétariat en 1917, mais à partir de la bureaucratie parasitaire de l'appa­reil d'Etat avec lequel s'est confondu de plus en plus, sous la direction de Sta­line, le Parti bolchevik. C'est cette bu­reaucratie du Parti-Etat qui, en élimi­nant à la fin des années 20 tous les sec­teurs susceptibles de reconstituer une bourgeoisie privée, et auxquels elle s'était alliée pour assurer la gestion de l'économie nationale (propriétaires ter­riens et spéculateurs de la NEP), a pris le contrôle de cette économie. » ([28])

 

L'épuisement des Conseils ouvriers

 

L'isolement de la révolution n'entraîna pas que la famine et la guerre civile, mais aussi la perte progressive de la principale arme de la révolution : l'ac­tion massive et consciente de la classe ouvrière, qui s'était développée entre fé­vrier et octobre 1917. ([29])

Le nombre d'ouvriers à Petrograd fin 1918 ne dépassait pas le 50% de ce qu'il était fin 1916, et à la fin de la guerre civile, en 1920, ce qui avait été le berceau de la révolution avait perdu quasiment 58 % de sa population. La nouvelle capitale Moscou s'était dépeu­plée dé 45 %, et l'ensemble des grandes villes de province de 33 %. La majorité de ces travailleurs émigrèrent à la cam­pagne où survivre était moins difficile.

Mais une grande partie d'entre eux s'en­gagèrent dans l'Armée rouge ou au ser­vice de l'Etat.

« Lorsque les choses allaient mal au front, dit Trotsky un an plus tard, nous nous adressâmes au Comité central du parti d'une part, et au présidium du Conseil central des syndicats d'autre part ; de ces deux sources, des prolétai­res de premier plan furent envoyés au front et ils créèrent ainsi l'Armée rouge à leur image. » ([30])

Chaque fois que l'Armée rouge, essen­tiellement composée de paysans, recu­lait en débandade où que les désertions se multipliaient, des brigades de tra­vailleurs parmi les plus décidés et con­scients étaient mobilisées et envoyées pour se mettre à l'avant-garde des opé­rations militaires ou pour contenir des désertions. Chaque fois qu'il fallait prendre la responsabilité de réprimer le sabotage, de combattre le chaos dans l'approvisionnement, les bolcheviks rappelaient le mot de Lénine : « Il man­que ici de l'énergie prolétarienne ! » Mais cette énergie prolétarienne s'éloi­gnait de plus en plus du milieu originel qui lui avait donné les forces de se déve­lopper et se concrétiser, à savoir les Conseils ouvriers et les Soviets. Cette énergie se trouvait de plus en plus mise au service de l'Etat, l'organe qui devien­dra le moteur de la contre-révolution ([31]). Il s'ensuivit une dévitalisation pro­gressive de ces Soviets ainsi décrite par Trotsky : « Quand la tâche principale du gouvernement était d'organiser la résistance face à l'ennemi et qu'il était indispensable de résister à toutes les at­taques, la direction s'exerçait quasi exclusivement par des ordres et la dicta­ture du prolétariat revêtait alors natu­rellement la forme d'une dictature pro­létarienne militaire. Les amples organes du pouvoir soviétique, les assemblées plénières des Soviets, disparurent alors presque complètement et la direction passa exclusivement aux Comités exé­cutifs, c'est-à-dire à des organes limi­tés, à des comités réunissant de trois à cinq personnes, etc. En particulier dans les régions proches des lignes de front, les organes "officiels" du pouvoir soviétique, c'est-à-dire les organes élus par les travailleurs, furent fréquemment remplacés par des "comités révolutionnaires" locaux qui, au lieu de soumettre les problèmes à la discussion des assemblées de masse, les résol­vaient de leur propre initiative. » ([32])

Cette disparition des discussions et de la réflexion collectives ne s'opérait pas que dans les assemblées des soviets locaux, mais dans l'ensemble du tissu des Con­seils ouvriers. A partir de 1918, le Con­seil suprême des Soviets ne se réunit plus qu'une fois l'an, alors qu'il devait le faire tous les trois mois. Même le comité central des Soviets ne parvenait pas toujours à discuter et à prendre des dé­cisions collectivement. Quand le repré­sentant du Bund (Parti communiste juif) demanda lors du VIIe Congrès des So­viets (décembre 1919) ce que faisait le Comité exécutif central, il lui fut répon­du par Trotsky : « Le CEC est sur le front ! ».

Finalement, les décisions et la vie poli­tique se concentrèrent entre les mains du Parti bolchevik. Kamenev faisait re­marquer, lors du 4e Congrès du Parti bolchevik : « Nous administrons la Ru­ssie, et nous ne pouvons le faire qu'à travers les communistes » (souligné par nous).

Nous partageons les critiques que fait Rosa Luxemburg dans La Révolution russe :

« "Grâce à la lutte ouverte et immédiate pour le pouvoir gouvernemental, les masses laborieuses accumulent en très peu de temps une foule d'expériences et montent rapidement les échelons de leur évolution." Ici Trotsky se contredit lui-même et contredit ses propres camara­des de parti. Et justement parce que c'est vrai, ils ont, en écrasant la vie pu­blique, tari la source de l'expérience politique et arrêté l'évolution ascen­dante. (...) Les tâches gigantesques auxquelles les bolcheviks s'étaient atte­lés avec courage et décision exigeaient précisément que les masses reçoivent une éducation politique très intensive et accumulent les expériences ! »

C'est dans le même sens que s'exprime la Gauche communiste italienne au moment de tracer un bilan des causes de la défaite de la Révolution russe :

« Bien que Marx, Engels et surtout Lé­nine aient souvent mis en avant la né­cessité d'opposer à l'Etat son antidote prolétarien, seul capable d'empêcher sa dégénérescence, la Révolution russe, loin d'assurer le maintien et la vitalité des organisations de classe du proléta­riat, les stérilise en les incorporant à l'appareil d'Etat, dévorant ainsi sa pro­pre substance. » {Bilan, n° 28).

Avoir préservé le poids politique de la classe ouvrière dans l'Etat en la sur-re­présentant (1 délégué pour 25 000 ou­vriers, contre 1 pour 125 000 paysans) n'a rien résolu, puisque le problème était justement celui de l'intégration de cette classe ouvrière dans l'appareil réaction­naire de l'Etat. Et lorsque fut consom­mée la défaite de la révolution proléta­rienne en Europe, rien, pas même le contrôle farouche du Parti bolchevik, ne put éviter que le capitalisme dominant au niveau mondial et donc aussi en Ru­ssie ne prenne le contrôle de l'Etat pour l'orienter dans une direction opposée à celle des communistes :

« Nous ne voulons pas l'avouer : l'Etat n'a pas fonctionné comme nous l'enten­dions. Et comment a-t-il fonctionné ? La voiture n'obéit pas : un homme est bien assis au volant, qui semble la diri­ger, mais la voiture ne roule pas dans la direction voulue, elle va où la pousse une autre force -force illégale, force il­licite, force venant d'on ne sait où -, où la poussent les spéculateurs ou peut-être les capitalistes privés, où peut-être les uns et les autres - mais la voiture ne roule pas tout à fait, et, bien souvent, pas du tout comme se l'imagine celui qui est au volant. » ([33])

« Les bolcheviks ont eu peur que la contre-révolution ne vienne des armées blanches et d'autres expressions direc­tes de la bourgeoisie, et ils ont défendu la révolution contre ces dangers. Ils ont eu peur du retour de la propriété pri­vée, à travers la persistance de la petite production, et en particulier de la pay­sannerie. Mais le pire danger de la con­tre-révolution n'est venu ni des "koulaks", ni des ouvriers lamentable­ment massacrés de Kronstadt, ni des "complots des blancs" que les bolche­viks voyaient derrière cette révolte. C'est sur les cadavres des ouvriers al­lemands massacrés en 1919 que la con­tre-révolution a gagné et c'est à travers l'appareil bureaucratique de ce qui était supposé être le "semi-Etat" du pro­létariat qu'elle s'est le plus puissamment exprimée. » ([34]).

L'issue de la situation créée par l'insur­rection d'Octobre 1917 ne se trouvait pas en Russie. Comme le mettait en avant Rosa Luxemburg, « En Russie, le problème ne pouvait être que posé. Il ne pouvait être résolu en Russie ». La clé de l'évolution de la situation se trouvait entre les mains du prolétariat interna­tional. Dans la mesure où fut écrasée la vague révolutionnaire qui mit fin à la première guerre mondiale, le cours des événements en Russie fut marqué par une accumulation de contradictions, de recherches désespérées de solutions, sans être à même de trancher le noeud gordien du problème : l'extension de la révolution.

« Cependant, la situation fatale dans laquelle se trouvent aujourd'hui les bol­cheviks, ainsi que la plupart de leurs fautes sont elles-mêmes la conséquence du caractère fondamentalement insolu­ble du problème auquel les a confronté le prolétariat international et surtout le prolétariat allemand. Etablir une dicta­ture prolétarienne et accomplir un bou­leversement socialiste dans un seul pays, encerclé par l'hégémonie scléro­sée de la réaction impérialiste et as­sailli par une guerre mondiale, la plus sanglante de l'histoire humaine, c'est la quadrature du cercle. Tout parti socia­liste était condamné à échouer devant cette tâche et à périr, qu'il soit guidé, dans sa politique, par la volonté de vaincre et la foi dans le socialisme in­ternational, ou par le renoncement à soi-même. » ([35])

La Révolution russe constitue l'expé­rience la plus importante, la plus riche en enseignements de l'histoire du mou­vement ouvrier. Les futures luttes révo­lutionnaires prolétariennes ne pourront pas faire l'économie de l'effort de se ré­approprier ses multiples leçons. Mais, certainement, la première d'entre elles est la confirmation que le vieux cri de guerre marxiste : « Prolétaires de tous les pays unissez-vous ! », ne constitue pas une « belle idée » mais la condition première, vitale du triomphe de la révo­lution communiste. L'isolement inter­national c'est la mort de la révolution.

Etsoem

 



[1] Voir en particulier notre supplément : Ce n'est pas le communisme qui meurt, mais son principal ennemi, le stalinisme.

[2] Malheureusement, la terrible déception que pro­duisit l'échec de la révolution eut comme conséquence que se développent parmi les révolutionnai­res des théories comme le conseillisme, qui ne voit dans  la révolution russe  qu'une révolution  bourgeoise et qui présente le Parti bolchevik comme un parti bourgeois. Mais aussi comme le bordiguisme, qui voit une double nature (à la fois bourgeoise et prolétaire) à la Révolution russe. Voir nos critiques de ces conceptions dans la brochure.

[3] Rosa Luxemburg, La Révolution russe.

[4] Ibid.

[5] La première constitution soviétique de 1918 re­connaissait la citoyenneté « à tous les étrangers qui résidaient sur le territoire de la fédération soviéti­que à condition qu'ils appartiennent à la classe ouvrière ou à la paysannerie qui n'utilise pas de main d'oeuvre ».

[6] Radek cité par EH. Carr, La révolution bolche­vique

[7] Manifeste de l'Internationale Communiste aux prolétaires du monde entier.

[8] Durant l'été 1920, les sessions du 2e Congrès de l'IC se tinrent devant une carte d'état-major qui indi­quait les progrès de l'Armée rouge dans sa contre-attaque contre la Pologne. Comme on le sait, cette incursion militaire ne fit que rattacher les prolétaires polonais à leur bourgeoisie, et se termina par une dé­faite aux portes de Varsovie.

[9] Cité par E.H. Can.Ibid.

[10] En été 1918 éclata à Berlin une grève qui mobi­lisa un million et demi d'ouvriers, qui s'étendit à Hambourg, Kiel, la Ruhr, Leipzig... et qui donna lieu à la naissance des premiers conseils ouvriers. Dans le même temps éclatèrent des révoltes ouvriè­res à Vienne et à Budapest, et même la majorité des journalistes bourgeois reconnaissaient qu'elles étaient liées à la Révolution russe, plus particulière­ment aux négociations qui se tenaient à Brest-Lito­vsk (Voir E.H. Carr, La Révolution bolchevik).

[11] Voir Revue internationale n° 8 et 9, « La Gau­che communiste en Russie ».

[12] Lénine, Oeuvres choisies.

[13] La Révolution russe, « La responsabilité histori­que ».

[14] Voir la Revue internationale n° 8, « La Gauche communiste en Russie » et la brochure. Voir aussi la brochure La période de transition du capitalisme au communisme, dans laquelle nous examinons le problème des négociations entre le bastion proléta­rien et les gouvernements capitalistes à la lumière de l'expérience russe.

[15] Thèses du 1er Congrès de PIC sur la situation in­ternationale et la politique de l'Entente, Les Quatre premiers congrès de l'Internationale communiste.

[16] E.H. Carr, Ibid.

[17] Ibid.

[18] Ce gouvernement parvint à contrôler la moyenne et la basse Volga. En octobre 1918 eut lieu un sou­lèvement de 400 000 « allemands de la Volga » qui proclamèrent dans ce territoire une Commune ou­vrière. La dite « légion tchèque » était constituée de prisonniers de guerre tchèques qui furent autorisés par le gouvernement russe à quitter la Russie pour Vladivostok. Durant le voyage, 60 000 des 200 000 soldats de cette « légion » se mutinèrent et formèrent des bandes armées qui se livrèrent au pillage et à la terreur (il faut préciser que près de 12 000 soldats de cette « légion » vinrent grossir les rangs de l'Armée rouge.

[19] Cet ancien socialiste-révolutionnaire servit d'in­termédiaire clandestin en septembre 1917 entre Kérensky et Kornilov. Il organisa en janvier 1918 un attentat contre Lénine, fut par la suite nommé repré­sentant des « russes blancs » à Paris, où il fréquentait non seulement les services secrets des « alliés » mais également des généraux, des ministres, etc. ; ils lui donnèrent d'ailleurs en remerciement pour son tra­vail « démocratique » la direction des commandos de sabotage, les « verts ».

[20] Nous renvoyons le lecteur à Revue internatio­nale n° 3, « La dégénérescence de la Révolution russe » ; n° 8 et 9, « La Gauche communiste en Russie» ; n° 12 et 13, «Octobre 17 : début de la révolution prolétarienne ».

[21] Trotsky, Ma vie.

[22] Les épidémies de typhus étaient si fortes et fré­quentes que Lénine déclara que la révolution en fini­rait avec les poux ou que les poux viendraient à bout de la révolution.

[23] EH. Cair.Ibid.

[24] Malgré ce que pensaient bon nombre de mem­bres de la Gauche communiste de Russie, la NEP n'était pas un retour au capitalisme puisque jamais la Russie ne connût d'économie socialiste. Par rapport à ces questions concernant la NEP, voir Revue inter­nationale n° 2, « Réponse à Workers Voice » ; n° 8 et 9, « La Gauche communiste en Russie ».

[25] Lénine, cité par E. H. Carr, La Révolution bol­chevik.

[26] E.H. Carr, Ibid.

[27] Lénine, « La NEP et la révolution », Théorie communiste et économie politique dans la construction du socialisme.

[28] Notre supplément Le prolétariat mondial face à l'effondrement du bloc de l'Est et à la faillite du stalinisme.

[29] Voir la Revue internationale n° 71.

[30] Trotsky, cité par E. H. Carr, La Révolution bol­chevik.

[31] Notre position sur le rôle de l'Etat dans la pé­riode de transition et les rapports entre Conseils et Etat, qui se base sur des leçons tirées de la Révolu­tion russe, est développée dans notre brochure La période de transition du capitalisme au communisme et dans les Revue internationale n° 8, 11, 15, 18. Sur l'idée que le parti peut prendre le pouvoir au nom de la classe ouvrière, voir notre critique dans la Revue internationale n° 23, 34 et 35.

[32] Trotsky, La théorie de la révolution perma­nente.

[33] Lénine, Rapport politique du Comité central au Parti, 1922.

[34] Notre brochure : La période de transition du capitalisme au communisme, « Introduction ».

[35] Rosa Luxemburg, La tragédie russe.