Décadence du capitalisme : l'impossible « unité de l'Europe »

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La bourgeoisie est-elle capable de donner un début de solution à la question de la division du monde en nations, source de di­zaines de millions de morts dans les guerres mondiales et locales qui ont ensanglanté la planète depuis le début du siècle ? C'est en tout cas ce qu'ont largement suggéré, à différents niveaux, di­verses tendances politiques pro européennes.

La réalité démontre aujourd'hui, dans les faits, qu'une Europe unie, regroupant en son sein les anciens pays de la CEE, et même au-delà, n'était qu'une utopie, comme l'attestent en particulier les dissensions qui traversent ces pays et leur incapacité à influencer le règlement d'événements internationaux aussi tragiques que ceux de Yougoslavie se déroulant à proximité des principaux pays industrialisés d'Europe. Cepen­dant, il n'en demeure pas moins que la bourgeoisie pourra de nouveau à l'avenir, en d'autres circonstances et en particulier pour les besoins des alliances impérialistes, être amenée à mettre au goût du jour l'idée d'une unité européenne, avec d'autres contours. La bourgeoi­sie tentera alors de nouveau, comme elle l'a toujours fait dans le passé, d'utiliser les cam­pagnes sur l'Europe pour pola­riser les préoccupations de la classe ouvrière sur un problème tout à fait étranger à ses intérêts de classe, et surtout pour la di­viser en lui faisant prendre parti dans ce faux débat.

C'est pourquoi, il est nécessaire de démontrer en quoi tout projet de construction de l'unité euro­péenne  ne fait en  réalité  que .participer de la mise en place des ententes dans la guerre |économique que se livrent sans merci tous les pays du monde, ou de la constitution des alliances impérialistes en vue de la guerre des armes à laquelle les pousse l'impasse de la crise économique.

Les différentes tentatives de construction européenne ont par­fois été présentées comme des étapes vers la création d'une « nouvelle nation Europe » ayant un poids économique et politique considérable dans le monde. Cha­cune de ces étapes, et la dernière en particulier, devant, selon leurs partisans, constituer des facteurs de paix et de justice dans le monde. Une telle idée a pu avoir un impact d'autant plus grand qu'elle a illu­sionné des secteurs entiers de la bourgeoisie qui s'en sont ainsi fait des porte-parole convaincus. Ces derniers ont souvent donné à leur projet la forme d'« Etats-Unis d'Europe », à l'image, par exemple, de ce que sont le Etats-Unis d'Amérique.

L'impossibilité d'une nouvelle nation viable dans la décadence du capitalisme

En fait, un tel projet est utopique parce qu'il escamote deux facteurs indispensables de sa réalisation.

Le premier facteur concerne le fait que la constitution d'une nouvelle nation digne de ce nom, est un processus qui n'est réalisable que dans certaines circonstances histo­riques données. Or la période ac­tuelle, par opposition à certaines autres antérieures, est sur ce plan totalement défavorable.

Le second facteur est celui de la violence auquel ne peuvent se substituer la « volonté politique des gouvernements » et 1'« aspiration des peuples » , contrairement à ce que présente la propagande de la bourgeoisie. L'existence de la bourgeoise étant indissolublement liée à celle de la propriété privée, individuelle ou étatique, un tel projet passe nécessairement par l'expropriation ou la soumission violente de fractions nationales de la bourgeoisie par d'autres.

L'histoire de la formation des na­tions depuis le Moyen Age jusqu'à nos jours illustre cette situation.

Au Moyen Age, la situation so­ciale, économique et politique peut être résumée par cette caractérisation qu'en fait Rosa Luxemburg : «r Au Moyen Age, alors que le féodalisme était dominant, les liens entre les parties et régions d'un même Etat étaient extrêmement lâches. Ainsi, chaque ville impor­tante et ses environs produisait, pour satisfaire ses besoins, la majorité des objets d'usage quotidien; elle avait également sa propre législation, son propre gouvernement, son armée ; les villes les plus grosses et plus prospères, à l'Ouest, parfois menaient elles mêmes des guerres et concluaient des traités avec des puissances étrangères. De la même manière, les communautés les plus importantes avaient leur propre vie isolée, et chaque parcelle du do­maine d'un seigneur féodal ou même chacune des propriétés des chevaliers constituaient en elles mêmes un petit Etat quasi indépen­dant. » ([1])

Bien qu'à un rythme et à  une échelle très inférieurs à ce qu'ils se­ront par la suite, lors de la domina­tion du mode de production capi­taliste, déjà à cette époque le pro­cessus de transformation de la so­ciété est à l'oeuvre : « La révolution dans la production et dans les rela­tions  commerciales  à la fin  du Moyen Age, l'augmentation des moyens de production et le dévelop­pement  de l'économie basée sur l'argent, avec également le développement du commerce international et,  simultanément à la révolution dans le système militaire, le déclin de la royauté et le développement des armées permanentes, tout cela constitua des facteurs qui, dans les relations politiques, favorisèrent le développement du pouvoir du mo­narque  et la montée  de l'absolutisme. La tendance principale de l'absolutisme fut de créer un appareil d'Etat centralisé. Les 16e et 17° siècles sont une période de luttes incessantes entre la tendance centralisatrice de  l'absolutisme  contre les restes des particularismes féodaux. »([2])

C'est évidemment à la bourgeoisie qu'il revient de donner l'impulsion décisive à ce processus de constitu­tion des Etats modernes et de le mener à son terme: «L'abolition des douanes et de l'autonomie, en matière d'impôts dans différentes municipalités et propriétés de la pe­tite noblesse,       et dans l'administration des cours de justice, furent les premières réalisa­tions de la bourgeoisie moderne. Avec cela vint la  création  d'une grosse machine étatique qui combi­nait toutes les fonctions : l'administration aux mains d'un  gouvernement central ; la législation entre celles d'un organe législatif le parlement; les forces armées re­groupées au sein d'une armée cen­ tralisée sous les ordres d'un gouvernement central; les droits de douane uniformisés face à l'extérieur; une monnaie unique dans l'ensemble de l'Etat, etc. Dans le même sens, l'Etat moderne a in­troduit dans le domaine de la cul­ture,le plus possible, l'homogénéisation dans l'éducation et les écoles, dans le domaine ecclé­siastique, etc., à organisé selon les mêmes principes l'Etat dans son en­ semble. En un mot, la centralisation la plus étendue possible est la ten­dance dominante du capita­lisme. »([3])

Au sein de ce processus de forma­tion des nations modernes la guerre a toujours joué un rôle de premier ordre, pour éliminer les résistances intérieures émanant des secteurs réactionnaires de la société, et face aux autres pays pour délimiter ses propres frontières en faisant pré­valoir par les armes son droit à l'existence. C'est pour cette raison que, parmi les Etats qui sont légués par le Moyen Age, ne sont viables que ceux présentant les conditions d'un développement économique suffisant leur permettant d'assumer leur indépendance.

Ainsi, l'exemple de l'Allemagne illustre-t-il, parmi d'autres, le rôle de la violence dans la constitution d'un Etat fort : Après avoir battu l'Autriche et soumis les princes al­lemands, c'est la victoire contre la France en 1871 qui permet à la Prusse d'imposer de façon stable l'unité allemande.

De même, la constitution des Etats-Unis d'Amérique en 1776, bien que ses prémisses ne se déve­loppent pas au sein de la société féodale -cette colonie ayant conquis son indépendance par les armes face à la Grande-Bretagne - fournit également une telle illustra­tion : « Le premier noyau de l'Union des colonies Anglaises en Amérique du Nord, qui jusque là avaient été indépendantes les unes des autres, qui différaient largement les unes des autres socialement et politique­ment, et qui sur beaucoup de plans avaient des intérêts divergents, fut créé par la révolution. » ([4]) Mais il faut attendre la victoire du Nord sur le Sud lors de la guerre de sé­cession de 1861 pour que soit par­achevé, à travers une constitution lui permettant la cohésion qu'il a aujourd'hui, l'Etat moderne que sont les Etats-Unis : «  C'est en tant qu'avocats du centralisme que les Etats du Nord agirent, représentant ainsi le développement du grand ca­pital moderne, le machinisme in­dustriel, la liberté individuelle et la liberté devant la loi, c'est-à-dire les corollaires véritables du travail sa­larié, de la démocratie et du progrès bourgeois. »([5])

Le 19e siècle a pour caractéristique la constitution de nouvelles nations (Allemagne, Italie) ou bien la lutte acharnée pour celles-ci (Pologne, Hongrie). Cela «n'est nullement un fait fortuit, mais correspond à la poussée exercée par l'économie ca­pitaliste en plein essor qui trouve dans la nation le cadre le plus ap­proprié à son développement. »([6])

L'entrée du capitalisme dans sa phase de décadence, au début du siècle,            interdit  désormais l'émergence de nouvelles nations capables de s'insérer dans le pelo­ton de tête des nations les plus in­dustrialisées et de rivaliser avec elles. ([7]) Ainsi les six plus grandes puissances industrielles dans les années 1980 (USA, Japon, Russie, Allemagne, France, Angleterre) l'étaient déjà, bien que dans un ordre différent, à la veille de la première guerre mondiale. La satu­ration des marchés solvables, qui est à la base de la décadence du capitalisme, engendre la guerre commerciale entre nations, et le développement de l'impérialisme qui n'est autre que la fuite en avant dans le militarisme face à l'impasse de la crise économique. Dans un tel contexte, les nations arrivées avec retard sur l'arène mondiale ne peuvent surmonter celui-ci, tout au contraire, l'écart tend à se creuser. Marx soulignait déjà au siècle pré­cédent l'antagonisme permanent qui existe entre toutes les fractions nationales de la bourgeoisie : « La bourgeoise vit dans un état de guerre perpétuel ; d'abord contre l'aristocratie, plus tard contre ces fractions de la bourgeoise même dont les intérêts entrent en contra­ diction avec les progrès de l'industrie, et toujours contre la bourgeoisie de tous les pays étran­gers.» ([8]) Si la contradiction qui l'opposait aux restes féodaux a été dépassée par le capitalisme, par contre, celle concernant l'antagonisme entre les nations n'a fait que s'exacerber dans la déca­dence. Cela souligne à quel point est utopique ou hypocrite et men­songère cette idée de l'union paci­fique de différents pays, fussent ils européens.

Toutes Les nations qui naîtront dans cette période résulteront, comme par exemple la Yougoslavie (le 28 octobre 1918), de la modifi­cation des frontières, du dépeçage des pays vaincus ou de leurs em­pires dans les guerres mondiales. Dans ces conditions elles se trou­vent d'emblée privées des attributs d'une grande nation.

La phase actuelle et ultime de la décadence, celle de la décomposi­tion de la société, non seulement est elle aussi défavorable au surgissement de nouvelles nations, mais encore exerce une pression à l'éclatement de celles d'entre elles présentant le moins de cohésion. L'éclatement de l'URSS a résulté en partie de ce phénomène, et de­puis il agit à son tour comme fac­teur de déstabilisation et particu­lièrement sur les républiques issues de cet éclatement, mais également à l'échelle du continent européen. La Yougoslavie, entre autre, n'y a pas résisté.

L'Europe ne s'étant pas constituée en entité nationale avant le début de ce siècle, à une époque pourtant favorable au surgissement de nou­velles nations, parce qu'elle n'en présentait pas les conditions, il était impossible qu'elle le fît ensuite. Cependant, vu l'importance de cette région -la plus forte den­sité industrielle du monde- consti­tuant de ce fait un enjeux impéria­liste de premier ordre, il était inévi­table qu'elle soit le théâtre où se sont nouées et dénouées les alliances impérialistes déterminantes dans le rapport de force interna­tional entre les nations. Ainsi, depuis la fin de la seconde guerre mondiale jusqu'à l'effondrement du bloc de l'Est, elle a constitué face à celui-ci un avant-poste du bloc occidental, doté d'une cohé­sion politique et militaire à la me­sure de la menace adverse. Ainsi également, depuis l'effondrement du bloc de l'Est et la dissolution du bloc de l'Ouest, elle est le théâtre de la lutte d'influence entre essentiellement l'Allemagne et les Etats-Unis, qui seront à la tête des deux futurs blocs impérialistes si ces derniers voient jamais le jour.

A ces alliances et rivalités impéria­listes, et pas toujours en corres­pondance avec elles, voir antago­niques à elles, se sont superposées des ententes économiques des pays européens pour faire face à la concurrence internationale.

L'Europe : un instrument de l'impérialisme américain

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, déstabilisée par la crise économique et la désorganisation sociale, l'Europe constitue alors une proie facile pour l'impérialisme Russe. De ce fait, il y a nécessité pour la tête du bloc adverse de mettre tout en oeuvre pour remettre sur pied, dans cette partie du monde, une organisation économique et sociale, afin de la rendre moins vulnérable aux visées russes : «  L'Europe occidentale, sans avoir subi les immenses ra­vages qui avaient affecté la partie orientale du continent, souffrait, près de deux ans après la conclusion du conflit, d'un marasme dont elle ne paraissait pas capable de sortir ... prise dans son ensemble, elle se trouve, en ce début de 1947, au bord du gouffre... tous ces éléments risquent d'entraîner, à bref délai, un effondrement général des éco­nomies, tandis que s'accentuent les tensions sociales qui menacent de faire basculer l'Europe occidentale dans le camp de l'URSS en voie de constitution rapide. » ([9])

Le plan Marshall, voté en 1948, qui prévoit pour la période de 1948-1952 une aide de 17 milliards de dollars, est tout entier au service de cet objectif impérialiste des USA. ([10]) Il s'inscrit ainsi dans la dynamique de renforcement des deux blocs et de développement des tensions entre eux, auxquels participent également d'autres événements marquants. En faveur du bloc de l'Ouest il y a la même année : la rupture de la Yougosla­vie avec Moscou, empêchant ainsi la formation, avec la Bulgarie et l'Albanie, d'une fédération Balka­nique sous influence soviétique ; la création du Pacte d'Assistance de Bruxelles (liant sur un plan mili­taire les Etats du Benelux, la France, la Grande-Bretagne), suivi l'année suivante par le Pacte Atlan­tique qui débouche lui-même sur la création de l'OTAN en 1950. Ce faisant, le Bloc de l'Est ne reste pas passif: il initie la «guerre froide » marquée en particulier par le blocus de Berlin et le coup d'Etat prosoviétique en Tchécoslovaquie de 1948 ; Il met en place en 1949 le Comecon (Conseil d'entraide éco­nomique) entre les pays de ce bloc. L'antagonisme entre les deux blocs ne se limite d'ailleurs pas à l'Europe mais déjà polarise les ten­sions impérialistes dans le monde. Ainsi, de 1946 à 1954, se déroule une première phase de la guerre d'Indochine qui se terminera avec la capitulation des troupes fran­çaises à Dien Bien Phu.

La mise en oeuvre du plan Mar­shall est un puissant facteur du res­serrement des liens entre les pays bénéficiaires, et la structure qui en a la charge, l’ « Organisation Euro­péenne de Coopération Econo­mique», est le précurseur des « ententes » qui, par la suite, ver­ront le jour. Cependant ce sont en­core les nécessités impérialistes qui constituent le moteur et l'aiguillon de telles ententes et de la suivante en particulier, la «  Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier» . Le parti européen qu'il [Robert Schumann] anime s'affermit vers 1949, 1950, au mo­ment où l'on craint le plus une of­fensive de l'URSS, et où Von désire consolider la résistance économique de l'Europe, tandis que, dans le domaine politique, s'édifient le Conseil de l'Europe et l'OTAN. Ainsi se précise le désir de renoncer aux particularismes et de procéder à la mise en commun des grandes ressources européennes, c'est à dire les         bases de la puissance que sont, à l'époque, le charbon et l'acier. » ([11]). Ainsi, en 1952, voit le jour la CECA, marché commun pour le charbon et l'acier entre la France, l'Allemagne, l'Italie, le  Benelux. Bien que formellement plus autonome des Etats-Unis que ne l'était l'OECE, cette nouvelle communauté va cependant encore dans le sens de leurs intérêts par un renforcement économique, et donc politique, de cette partie du bloc occidental qui fait directement face au bloc russe. Pour des raisons qui lui     sont propres, liées au souci de son « indépendance » vis à vis des autres        pays européens, et de l'intégrité de la « zone sterling » la Livre étant à l'époque la seconde monnaie mondiale, la Grande Bretagne n'entre pas dans la CECA. Une telle exception est cependant tout à fait tolérable pour le bloc occidental car elle n'affaiblit pas sa cohésion, vu la situation géographique de la Grande Bretagne et la force de ses liens avec les USA.

La création de la CEE en 1957 visant à « la suppression graduelle des droits de douane, l'harmonisation des politiques économiques, monétaires, financières et sociales, la libre  circulation  de  la  main d'oeuvre, le libre jeu de la concurrence » ([12]) constitue une étape supplémentaire dans le renforcement de la cohésion européenne, et donc du bloc occidental. Bien que, sur le plan économique, elle constitue un concurrent potentiel des USA, pendant un premier temps, la CEE est au contraire un facteur de leur propre développement : «L'ensemble géographique le plus favorisé par les investissements directs américains depuis  1950 est l'Europe : il y ont été multipliés par 15 environ. Le mouvement est demeure relativement modeste jusqu'en 1957, pour s'accélérer ensuite.

L'unification du marché continental européen amena les Américains à repenser leur stratégie en fonction de plusieurs impératifs : La création d'un tarif économique commun risquait de les exclure, s'ils n'étaient pas représentés sur place. Les anciennes  implantations  étaient  remises en question, car, à l'intérieur d'un marché unifié, les avantages en matière de main d'oeuvre, d'impôts ou de subventions pou­vaient l'emporter en Belgique ou en Italie, par exemple. En outre des duplications devenaient sans objet entre deux pays. Enfin et surtout le nouveau marché européen représentait un ensemble comparable, en population, en puissance indus­trielle et, à moyen terme, en niveau de vie, à celui des Etats-Unis et comportait donc des potentialités non négligeables. » ([13])

En fait le développement de l'Europe fut tel -au cours des an­nées 1960 elle devient la première puissance commerciale de la pla­nète- que ses produits vinrent di­rectement concurrencer les USA. Cependant, et malgré ses succès économiques, elle ne pouvait pas transcender les divisions en son sein, relevant d'intérêts écono­miques opposés et d'options poli­tiques différentes qui, sans re­mettre aucunement en question l'appartenance au bloc occidental, néanmoins divergeaient sur les modalités de cette appartenance. L'opposition d'intérêts écono­miques s'exprime par exemple entre d'une part l'Allemagne qui, pour écouler ses exportations, sou­haitait un élargissement de la CEE et le développement de relations plus étroites avec les Etats-Unis, et d'autre part la France qui, au contraire, souhaitait la CEE plus fermée sur elle même, afin de pro­téger son industrie de la concur­rence internationale. L'opposition politique se cristallise entre la France et les autres pays membres à propos des demandes réitérées de candidature de la Grande Bretagne qui, jusque là, n'avait pas voulu en­trer dans la CEE. Le gouvernement De Gaulle, soucieux d'alléger le poids de la tutelle américaine, allé­guait alors l'incompatibilité d'une participation à la Communauté et de relations « privilégiées » avec les Etats-Unis.

Ainsi « la CEE ne réussit que très partiellement et n'arriva pas à im­poser une stratégie commune. L'échec de l’EURATOM, en 1969-1970, le demi-succès de l'avion Concorde, en portent témoi­gnage.»([14]) Cela n'a pas lieu de nous surprendre dans la mesure où une stratégie commune et auto­nome de l'Europe sur le plan politique et partant, en bonne partie sur le plan économique, se heurtait nécessairement aux limites impo­sées par la discipline du bloc à la tête duquel se trouvaient les USA.

Cette discipline de bloc disparaît avec l'effondrement du bloc de l'Est et la dissolution, dans les faits, de celui de l'Ouest, car dispa­raît aussi le ciment principal de l'unité européenne qui relevait, on l'a vu, de considérations impérialistes.

Le  seul  facteur  de  cohésion  de l'Europe telle qu'elle se présente avec a disparition du  bloc de l'Ouest se situe au niveau écono­mique, dans une entente destinée à affronter dans les conditions les moins défavorables possibles la concurrence  américaine  et japonaise. Or ce facteur de cohésion est bien faible à lui seul, au regard des tensions  impérialistes  croissantes qui traversent et  déchirent 1'Europe.

Le terrain de la lutte d'influence des grands impérialismes

Les accords qui définissent, sur le plan économique, l'actuelle Com­munauté européenne concernent essentiellement le libre échange entre les pays adhérents pour une majorité de marchandises, avec cependant des clauses de sauve­garde permettant à certains pays, moyennant l'accord des autres membres, de protéger pendant un certain temps et sous certaines conditions une production natio­nale. De tels accords vont de pair avec des mesures protectionnistes ouvertes ou dissimulées vis à vis d'autres pays qui n'appartiennent pas à la Communauté. Même si ces accords n'éliminent évidemment pas la concurrence entre les pays signataires, et ce n'est d'ailleurs pas leur but, ils sont cependant d'une certaine efficacité face, par exemple, à la concurrence améri­caine et japonaise. En témoignent les entraves hypocrites imposées à l'importation de véhicules japonais dans certains pays de la CEE, pour protéger l'industrie automobile eu­ropéenne /En témoigne également, à contrario cette fois, l'acharnement dont ont fait preuve les USA, dans les négociations du GATT, pour battre en brèche l'unité européenne, et y parvenir, entre autres, sur la question de la production agricole. Les mesures de libre échange sont complétées, sur le plan économique, par l'adoption de certaines normes communes, relatives par exemple à l'établissement des taxes, ayant pour but de faciliter les échanges et la coopération économique entre les pays concernés.

Au delà de ces mesures strictement économiques, il en existe d'autres, en projet ou déjà en vigueur, dont le but évident est un resserrement des liens entre les différents pays concernés.

Ainsi, pour se «protéger contre l'immigration massive », et par la même occasion contre les «facteur intérieurs de déstabilisation », fu­rent adoptés les accords de Schen­gen signés par la France, l'Allemagne, l'Italie, la Belgique, le Luxembourg, les Pays Bas aux­quels doivent se joindre ultérieu­rement l'Espagne et le Portugal.

De même, les accords de Maas­tricht, malgré leur flou, constituent une tentative d'aller de l'avant dans le resserrement de ces liens.

La portée de tels accords va au-delà de la seule défense en commun de certains intérêts autres qu'économiques, puisque avec l'accroissement de l'inter­dépendance qu'ils impliquent entre les pays signataires, ils ouvrent la voie à la possibilité d'une plus grande autonomie politique vis à vis des Etats-Unis. Une telle pers­pective prend toute son importance quand, parmi les pays européens concernés, le plus puissant d'entre eux, l'Allemagne, se trouve juste­ment être le pays susceptible de prendre la tête d'un futur bloc im­périaliste opposé aux USA. C'est la raison pour laquelle on assiste, en particulier de la part de la Grande-Bretagne et de la Hollande, qui demeurent en Europe des fidèles alliés des USA, à des tentatives évidentes de sabotage de la construction d'une Europe plus « politique ».

La question impérialiste s'affirme encore plus nettement lorsque sont noués des accords de coopération militaire, impliquant un nombre restreint de pays européens qui constituent le « noyau dur » du projet visant à vouloir s'affirmer de plus en plus nettement face à l'hégémonie des USA. Ainsi l'Allemagne et la France ont-elles constitué un corps d'armée com­mun. A un niveau moindre, mais cependant significatif, la France, l'Italie et l'Espagne ont conclu un accord pour un projet de force aéronaval commune. ([15])

La réprobation de la Grande-Bretagne à la création du corps d'armée franco-allemand, la réac­tion Hollandaise à ce propos, « l'Europe ne doit pas être soumise au consensus franco-allemand», sont tout à fait significatives des camps en présence et de leur anta­gonisme.

De même les USA, malgré quelques déclarations favorables discrètes et purement « diplomatiques » sont réti­cents à la conclusion des accords de Maastricht, même si, en usant de leur droit de veto, leurs alliés anglais ou hollandais peuvent pa­ralyser l'institution européenne. ([16])

La tendance est évidemment à ce que la France et l'Allemagne ten­tent toujours d'utiliser davantage la structure communautaire pour rendre l'Europe plus autonome vis à vis des USA. Inversement, la Grande Bretagne et la Hollande se­ront contraintes de répondre à de telles poussées en paralysant les initiatives européennes.

Cependant, une telle action de la part de la Hollande ou de la Grande Bretagne connaît des li­mites dont le franchissement parti­cipera de « marginaliser » ces deux pays vis-à-vis de la structure com­munautaire.

Si une telle perspective, qui consti­tuerait l'amorce d'une rupture de la Communauté européenne, n'est évidemment pas sans inconvé­nients, au niveau des relations éco­nomiques, pour tous les pays qui la composent. Elle stimulerait par ailleurs une accélération, en Eu­rope même, du renforcement des bases pour la construction d'un bloc opposé aux USA.

Un terrain propice aux campagnes idéologiques contre la classe ouvrière

Le «projet européen » n'étant autre qu'un mythe qui, de plus, est le pa­ravent à l'intégration dans un bloc impérialiste, la classe ouvrière n'a évidemment pas à prendre parti dans la querelle qui oppose des fractions de la bourgeoise sur les différentes options impérialistes en présence. Elle doit rejeter à la fois les appels des nationalistes « chauvins » qui se présentent comme les «garants de l'intégrité nationale »y ou encore comme les «défenseurs des intérêts des ou­vriers menacés par l'Europe du ca­pital » et celui des non moins na­tionalistes partisans de la «construction européenne». Elle a tout à perdre à se laisser embar­quer sur ce terrain qui ne peut la conduire qu'à la division en son sein et aux pires illusions. Parmi les mensonges employés par la bour­geoisie pour tromper les ouvriers, on en trouve un certain nombre de «classiques» que les ouvriers doi­vent savoir démasquer.

«L'union d'une majorité de pays d'Europe est un facteur de paix dans le monde, ou pour le moins en Europe». Une telle idée s'appuie souvent sur l'idée que si la France et l'Allemagne se trouvent alliées dans une telle structure, on évitera la répétition du scénario des deux guerres mondiales. Il est possible que ce soit là un moyen d'éviter un conflit entre ces deux pays, si tou­tefois la France ne change pas de camp au dernier moment pour re­joindre celui des USA. Cependant, cela ne règle strictement en rien le problème crucial de la guerre. En effet, si les liens politiques entre certains pays européens venaient à se développer au delà de ce qui existe actuellement, cela serait né­cessairement le produit d'une dy­namique à la formation d'un nou­veau bloc impérialiste autour de l'Allemagne, et opposé aux USA. Or, si la classe ouvrière laisse les mains libres à la bourgeoisie, l'aboutissement d'une telle dyna­mique n'est autre qu'une nouvelle guerre mondiale.

« Une telle union permettrait à ses habitants d'éviter les calamités, telles que la misère, les guerres eth­niques, les famines, (...) qui rava­gent une majorité des autres parties du monde». Cette idée est com­plémentaire de la précédente. Outre le mensonge consistant à faire croire qu'une partie de la pla­nète pourrait échapper à la crise mondiale du système, cette idée fait partie d'une propagande ayant comme objectif d'amener la classe ouvrière en Europe à s'en remettre à ses bourgeoisies pour le règle­ment du problème fondamental de sa survie, indépendamment et, ce qui n'est pas dit ouvertement, au détriment de la classe ouvrière du reste du monde. Elle vise ainsi à terme à l'enchaîner à la bourgeoi­sie dans la défense de ses intérêts nationaux. Elle n'est en fait que l'équivalent, à l'échelle d'un bloc impérialiste en formation, de toutes les campagnes nationalistes et chauvines que déploie la bour­geoisie dans tous les pays. En ce sens, elle peut être comparée, par exemple, aux campagnes que dé­ployait le bloc occidental contre le bloc adverse qu'il appelait, pour la circonstance, « l'empire du mal ».

« La classe ouvrière est en fait, en bonne partie, assimilable aux frac­tions les plus nationalistes de la bourgeoisie, puisque, comme elles, elle se positionne majoritairement contre l'union européenne». C'est vrai que, face au battage de la bourgeoisie, des ouvriers ont été amenés, en certaines circons­tances, notamment lors du réfé­rendum de 1992 en France portant sur la ratification des accords de Maastricht, à prendre part massi­vement au «débat sur l'Europe». Cela relève évidemment d'une fai­blesse de la classe ouvrière. C'est également vrai que, dans ce contexte, des ouvriers ont été sen­sibles aux arguments mêlant, à différents niveaux, la soi-disant défense de ses intérêts au nationa­lisme, au chauvinisme, à la xéno­phobie. Une telle situation est le produit du fait que la classe ou­vrière subit globalement le poids de l'idéologie dominante, dont le na­tionalisme, sous toutes ses formes. Mais, de plus, cette situation est exploitée par la bourgeoisie pour rendre la classe ouvrière coupable de générer en son sein de telles « monstruosités », pour la diviser  entre fractions soi-disant «réactionnaires» et d'autres soi-disant « progressistes ».

Face au mensonge du « dépassement des frontières par la construction européenne », où à celui de «l'Europe sociale», tout comme face aux appels au repli na­tionaliste pour soi-disant « se pro­téger des méfaits sociaux de l'Union européenne », les ouvriers n'ont pas à choisir. Leur seule voie, c'est celle de la lutte intransigeante contre toutes les fractions de la bourgeoisie, pour la défense de leurs conditions d'existence et le développement de  la perspective révolutionnaire, à travers le déve­loppement de leur solidarité et unité internationales de classe. Leur seul salut, c'est la mise en pratique du vieux et toujours actuel mot d'ordre du mouvement ouvrier «Les ouvriers n'ont pas de patrie. Prolétaires de tous les pays unissez-vous ! ».

M, 20 février 1993



[1] Rosa Luxemburg in The nation state and the prolétariat. Publié dans La question na­tionale, sélection de textes de Rosa Luxem­burg, Editeur Horace B. Davis, p. 187.

[2] Idem.

[3] Idem p. 189.

[4] Idem p. 195.

[5] Idem p. 196.

[6] « La lutte du prolétariat dans la décadence du Capitalisme. Le développement de nou­velles unités capitalistes », Revue Internatio­nale n°23.

[7] Lire l'article: «Des nations mort-nées», Revue internationale n° 69.

[8] Le manifeste communiste.

[9] Le Second XXe siècle, T. 6, p 241, Pierre Léon, Histoire économique et sociale du monde.

[10] Ce n'est évidemment pas un hasard si ce plan fut initié par Marshall, le chef d'état-major de l'armée américaine durant la se­conde guerre mondiale.

[11] Idem p.255

[12] Idem p.258

[13] Idem p. 508.

[14] Idem.

[15] Une telle initiative est également signifi­cative du besoin de la France, mais égale­ment de l'Espagne et de l'Italie, de ne pas se trouver démunies face au puissant voisin et allié allemand.

[16] Les Etats-Unis, de leur côté font tout leur possible non seulement pour faire échec aux tentatives de l'Allemagne et de la France de jouer leur propre carte, mais en­core pour créer leur «propre marché com­mun» afin de se préparer à une situation mondiale plus difficile. L'ALENA (Association de libre-échange nord-améri­caine), marché commun avec le Mexique et le Canada, n'est pas simplement une en­tente économique, mais une tentative de renforcer la stabilité et la cohésion de leur zone immédiate d'influence, tant face à la décomposition que face aux <r incursions » de l'influence d'autres puissance européennes ou du Japon.