Le communisme n'est pas un bel idéal mais une nécessité matérielle [2° partie]

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Comment le prolétariat a gagné Marx au communisme

« Les conceptions théoriques des communistes ne reposent nullement sur des idées, des principes inventés ou découverts par tel ou tel réfor­mateur du monde.

Elles ne sont que l'expression géné­rale des conditions réelles d'une lutte de classe existante, d'un mou­vement historique qui s'opère sous nos yeux » ([1]).

Dans le premier article de cette sé­rie, nous avons tenté de combattre le cliché bourgeois selon lequel « le communisme est un bel idéal mais ça ne marchera jamais », en mon­trant que le communisme n'était pas une « idée » inventée par Marx ou quelque « réformateur du monde », mais qu'il était le produit d'un immense mouvement histo­rique remontant jusqu'aux pre­mières sociétés humaines ; et, surtout, que la revendication d'une société sans classes, sans propriété privée ou étatique avait été mise en avant dans chaque grand soulèvement du prolétariat depuis ses toutes premières origines comme classe sociale.

Il existait un mouvement commu­niste prolétarien avant que Marx ne naisse, et, lorsque le jeune étu­diant Marx ne faisait qu'entrer dans l'arène de la politique démo­cratique radicale en Allemagne, il y avait déjà une pléthore de groupes et de tendances communistes, en particulier en France où le mouvement de la classe ouvrière avait accompli les plus grands pas dans le développement d'une vision communiste. Ainsi, à la fin des années 1830 et au début des années 1840, Paris était le royaume de tels courants comme celui du commu­nisme utopique de Cabet, prolon­gation des points de vue développés par Saint-Simon et Fourier ; il y avait Proudhon et ses adeptes, précurseurs de l'anarchisme mais qui, à cette époque, tentaient, de façon rudimentaire, de critiquer l'économie politique bourgeoise du point de vue des exploités ; il y avait les Blanquistes, plus insurrectionnels, qui avaient dirigé un soulèvement avorté en 1839 et étaient les héritiers de Babeuf et des Égaux de la grande Révolution française. A Paris vivait également tout un milieu d'ouvriers et d'intellectuels allemands exilés. Les ouvriers communistes étaient principalement regroupés dans la Ligue des Justes animée par Weit­ling.

Marx a commencé le combat politique en partant de la philosophie critique. Au cours de ses études universitaires, il est tombé sous le charme de Hegel – en rechignant au début car Marx ne s'est pas engagé à la légère. Hegel, à cette époque, était le « Maître » reconnu en Alle­magne dans le champ de la philosophie, et, plus encore, ses travaux représentaient le sommet même de l'effort philosophique bourgeois car ils constituaient la dernière grande tentative de cette classe de saisir la totalité du mouvement de l'histoire et de la conscience hu­maine et cela, en utilisant la mé­thode dialectique.

Très rapidement cependant, Marx a rejoint les Jeunes Hégéliens (Bruno Bauer, Feuerbach, etc.) qui avaient commencé à voir que les conclusions du Maître n'étaient pas cohérentes avec sa méthode, et même que des éléments clé dans cette méthode étaient très impar­faits. Ainsi, alors que la démarche dialectique de Hegel vis-à-vis de l'histoire montrait que toutes les formes historiques étaient transi­toires, que ce qui était rationnel durant une période était complè­tement irrationnel dans une autre, il aboutissait à poser une « Fin de l'Histoire » en présentant l'État prussien existant comme l'incarnation de la Raison. De même, et là le travail de Feuerbach fut particulièrement important, il était clair pour les Jeunes Hégéliens que tout en ayant effectivement ébranlé, par sa rigueur philosophique, la théologie et la foi irraisonnée, Hegel finissait par rétablir Dieu et la théologie sous la forme de l'Idée Absolue. Le but des Jeunes Hégéliens était, d'abord et avant tout, de mener la dialectique de Hegel jusqu'à sa conclusion lo­gique et d'arriver à une critique convaincue de la théologie et de la religion. Aussi pour Marx et ses compagnons Jeunes Hégéliens, le fait que « la critique de la religion est la présupposition à toute critique » ([2]) était vrai au sens littéral.

Mais les Jeunes Hégéliens vivaient dans un État semi-féodal où la critique de la religion était interdite par la censure ; la critique de la re­ligion se transforma donc très vite en critique de la politique. Ayant laissé tomber tout espoir d'obtenir un poste de professeur à l'université après que Bauer fut démis du sien, Marx se tourna vers le journalisme politique et com­mença rapidement à porter ses at­taques contre la lamentable stupi­dité des Junkers dans le système politique qui prévalait en Alle­magne. Ses sympathies furent im­médiatement républicaines et dé­mocratiques comme on peut le voir dans ses premiers articles pour le Deutsche Jahrbuche et la Reinische Zeitung, mais ceux-ci étaient tou­jours formulés en termes d'opposition radicale bourgeoise au féodalisme et se polarisaient beaucoup sur des sujets concernant « les libertés politiques » telles que la liberté de la presse et le suffrage universel. En fait, Marx résistait explicitement aux attaques de Moses Hess qui défendait déjà ouvertement un point de vue commu­niste, même s'il se présentait dans un genre plutôt sentimental pour pouvoir faire passer des idées communistes dans les pages de la Reinische Zeitung. En réponse à une accusation de la Augsburger Allgemeiner Zeitung selon laquelle le journal de Marx avait adopté le communisme, Marx écrivait que « la Reinische Zeitung qui ne sau­rait accorder aux idées communistes sous leur forme actuelle ne fût-ce qu'une réalité théorique, donc moins encore souhaiter leur réalisa­tion pratique, ou simplement les te­nir pour possibles, soumettra ces idées à une critique sérieuse » ([3]). Plus tard, dans une lettre fameuse et quasi programmatique à Arnold Ruge (septembre 1843), il écrivait que le communisme de Cabet, Weitling, etc., était une « abstraction dogmatique » ([4]).

En fait ces hésitations pour adop­ter une position communiste étaient similaires à celles qu'il avait eues quand il fut confronté, au début, à Hegel. Il était vraiment gagné au communisme mais refusait toute adhésion superficielle et était tout à fait conscient des faiblesses des tendances existant alors. Aussi, dans le même article qui paraît pour rejeter les idées communistes, il poursuit en disant que « des écrits comme ceux de Leroux, Considé­rant et, entre tous, l'ouvrage si pé­nétrant de Proudhon ne peuvent être critiqués au moyen d'arguments su­perficiels inspirés du moment, mais, bien au contraire, seulement après des études longues, persévé­rantes et approfondies. Tout cela, l'Augsbourgeoise le comprendrait si elle était plus exigeante et si elle était capable d'autre chose que faire reluire ses phrases. » ([5]). Et dans la « Lettre à Ruge » mentionnée ci-dessus, il dit clairement que sa réelle objection au communisme de Weitling et de Cabet n'est pas le communisme mais le fait que celui-ci est dogmatique, c'est-à-dire qu'il ne se conçoit pas autrement que comme une belle idée ou un impé­ratif moral qu'un rédempteur supé­rieur devrait apporter aux masses souffrantes. En opposition à cela, Marx met en relief sa propre démarche :

« Rien ne nous empêche de rattacher notre critique à la critique de la politique et de prendre parti dans la politique, donc de participer à des luttes réelles et de nous identifier à elles. Nous ne nous présentons pas alors au monde en doctrinaires avec un nouveau principe : voici la vérité, mettez-vous à genoux ! Nous déve­loppons pour le monde des principes nouveaux que nous tirons des prin­cipes du monde. Nous ne lui disons pas : renonce à tes luttes, ce sont des bêtises, et nous te ferons entendre la vraie devise du combat. Nous ne faisons que montrer au monde pourquoi il lutte en réalité, et la conscience est quelque chose qu'il doit acquérir, quand bien même il s'y refuserait. » ([6])

Ayant rompu avec la mystification hégélienne qui énonçait une auto-conscience éthérée se situant en dehors du monde réel des hommes, Marx n'allait pas reproduire la même erreur théorique au niveau politique. Pour lui, la conscience ne pré-existait pas au mouvement historique ; elle ne pouvait qu'être la prise de conscience du mouvement réel lui-même.

LE PROLÉTARIAT, CLASSE COMMUNISTE

Bien que dans cette lettre, il n'y ait pas de référence explicite au prolétariat et pas d'adoption définie du communisme, nous savons qu'à partir de cette date, Marx était dans un processus de le faire. Les articles écrits dans la période 1842-43 sur les questions sociales - la loi prussienne sur le vol du bois et la situation des vignerons de Moselle - l'avaient amené à reconnaître l'importance fondamentale des fac­teurs économiques et de classe dans les affaires politiques ; en fait, Engels a écrit plus tard qu'« il avait toujours entendu Marx dire que c'était précisément en s'occupant de la loi sur le vol du bois et la situa­tion des vignerons de Moselle qu'il avait été amené à passer de la politique pure aux rapports écono­miques et ainsi au socialisme » ([7]). Et l'article de Marx sur « La Question Juive », également rédigé fin 1843, est communiste en tout sauf de nom puisqu'il cherche une éman­cipation qui va au-delà du domaine purement politique jusqu'à l'émancipation de la société de l'achat et de la vente, de l'égoïsme des individus en concurrence et de la propriété privée.

Mais il ne faut pas croire que Marx a abouti à cette vision simplement grâce à ses propres capacités d'étude et de réflexion, aussi grandes qu'elles aient été. Ce n'était pas un génie isolé qui contemplait le monde d'en haut ; il menait constamment au contraire des discussions avec ses contempo­rains. Dans sa « conversion » au communisme, il reconnaît sa dette envers les écrits contemporains de Weitling, Proudhon, Hess et Engels ; et avec ces deux derniers en particulier, il a mené d'intenses débats face à face alors qu'ils étaient communistes et lui non. Engels avait, par-dessus tout, l'avantage d'avoir été le témoin di­rect du capitalisme le plus avancé d'Angleterre, et avait commencé à développer une théorie du déve­loppement et de la crise capitaliste qui était vitale pour élaborer une critique scientifique de l'économie politique. Engels avait également connu directement le mouvement chartiste en Grande-Bretagne qui n'était plus un petit groupe politique mais constituait un véritable mouvement de masse, ce qui révé­lait, de façon évidente, la capacité du prolétariat à se constituer en force politique indépendante dans la société. Mais peut-être que ce qui, par-dessus tout, a convaincu Marx que le communisme pouvait être plus qu'une simple utopie, c'est son contact direct avec les groupes d'ouvriers communistes à Paris. Les réunions de ces groupes firent une énorme impression sur lui :

« Lorsque les ouvriers communistes se réunissent, leur intention vise d'abord la théorie, la propagande, etc. Mais en même temps ils s'approprient par-là un besoin nou­veau, le besoin de la société toute entière, et ce qui semble n'avoir été qu'un moyen est devenu un but. Ce mouvement pratique, on peut en ob­server les plus brillants résultats lorsqu'on voit s'assembler des ou­vriers socialistes français. Fumer, boire, manger, etc., ne sont plus alors de simples occasions de se réunir, des moyens d'union. La com­pagnie, l'association, la conversa­tion qui vise l'ensemble de la société les comblent ; pour eux la fraternité humaine n'est pas une phrase, mais une vérité, et, de leurs figures endurcies par le travail, la noblesse de l'humanité rayonne vers nous » ([8]).

Nous pouvons pardonner à Marx une certaine exagération dans ce passage ; les associations commu­nistes, les organisations ouvrières ne constituent en fait jamais une fin en elles-mêmes. La véritable ques­tion est ailleurs ; c'est-à-dire qu'en participant au mouvement proléta­rien naissant, Marx fut capable de voir que le communisme, la fraternité concrète et réelle de l'homme, pouvait être autre chose que de nobles phrases mais bien un projet pratique. C'est à Paris en 1844 que pour la première fois, Marx s'est explicitement qualifié de commu­niste.

Ainsi, ce qui, par-dessus tout, permit à Marx de surmonter ses hésita­tions sur le communisme, fut la re­connaissance qu'il existait dans la société une force qui avait un inté­rêt matériel au communisme. Puisque le communisme avait cessé d'être une abstraction dogmatique, un simple bel idéal, le rôle des communistes n'était plus réduit à prêcher contre les maux du capita­lisme et pour les bienfaits du com­munisme. Il signifiait s'identifier aux luttes de la classe ouvrière, montrant au prolétariat « pourquoi il lutte » et comment « il doit acqué­rir la conscience » des buts finaux de sa lutte. L'adhésion de Marx au communisme se confond avec son adhésion à la cause du prolétariat parce que le prolétariat est la classe porteuse du communisme. L'exposé classique de sa position se trouve dans le passage final de la Critique de la Philosophie du Droit de Hegel. Bien que cet article fût consacré à la question de savoir quelle force sociale pouvait permettre à l'Allemagne de s'émanciper de ses chaînes féo­dales, la réponse qu'il donnait était en fait plus appropriée à la ques­tion : comment l'humanité pou­vait-elle s'émanciper du capita­lisme puisqu'il développe que : « la possibilité positive de l'émancipation allemande » réside « dans la formation d'une classe aux chaînes radicales, d'une classe de la société civile qui ne soit pas une classe de la société civile ; d'un ordre qui soit la dissolution de tous les ordres, d'une sphère qui pos­sède, par ses souffrances univer­selles, un caractère universel, qui ne revendique pas un droit particulier parce qu'on n'a pas commis envers elle une injustice particulière mais l'injustice pure et simple, qui ne peut prétendre à un titre historique mais seulement à un titre humain (... ), d'une sphère enfin qui ne peut s'émanciper sans s'émanciper de toutes les autres sphères et par là les émanciper toutes, qu'en un mot, elle soit la perte totale de l'homme et ne puisse se reconquérir qu'à travers la réacquisition complète de l'humanité. Cette dissolution de la société en tant qu'état (classe) par­ticulier, c'est le prolétariat » ([9]).

Malgré le fait que la classe ouvrière fût seulement en train de se former en Allemagne, les relations de Marx avec le mouvement ouvrier plus développé de France et de Grande-Bretagne l'avaient déjà convaincu du potentiel révolution­naire de cette classe. C'était la classe qui personnifiait toutes les souffrances de l'humanité ; en cela, elle n'était pas différente des pré­cédentes classes exploitées de l'histoire bien que la « perte d'humanité » fût poussée à un point encore plus avancé chez elle. Mais à d'autres égards, elle était tout à fait différente des précédentes classes exploitées, ce qui devint clair une fois que le développement de l'industrie moderne eut fait surgir le prolétariat industriel mo­derne. Contrairement aux classes exploitées du passé telles que la paysannerie sous le féodalisme, la classe ouvrière était, d'abord et avant tout, une classe qui travaillait de manière associée. Cela voulait dire, pour commencer, qu'elle ne pouvait défendre ses in­térêts immédiats que par le moyen d'une lutte associée, en unissant ses forces contre toutes les divi­sions imposées par l'ennemi de classe. Mais cela voulait dire éga­lement que la réponse finale à sa condition de classe exploitée ne pouvait résider que dans la créa­tion d'une réelle association hu­maine, d'une société fondée sur la libre coopération et non sur la concurrence et la domination. Et parce qu'une telle association se baserait sur l'énorme progrès de la productivité du travail qu'avait ap­porté l'industrie capitaliste, elle ne reviendrait pas en arrière, vers une forme inférieure, sous la pression de la pénurie, mais constituerait la base de la satisfaction des besoins humains dans l'abondance. Aussi, le prolétariat moderne contenait-il en lui-même, dans son être même, la dissolution de la vieille société, l'abolition de la propriété privée et l'émancipation de toute l'humanité :

« Lorsque le prolétariat annonce la dissolution de l'ordre mondial tra­ditionnel, il traduit seulement le se­cret de sa propre existence immé­diate, car il est la dissolution effec­tive de cet ordre mondial. Lorsque le prolétariat réclame la négation de la propriété privée, il érige seulement en principe de la société ce que la société a déjà érigé en principe du prolétariat, ce qui en lui - en tant que représentant négatif de la société - est déjà personnifié sans qu'il ait rien fait pour cela » ([10]). C'est pourquoi, dans L'Idéologie Allemande, rédigée deux ans plus tard, Marx était capable de définir le communisme comme « le mou­vement réel qui abolit l'état de choses existant » : le communisme n'était rien d'autre que le mouve­ment réel du prolétariat, conduit par sa nature inhérente, ses intérêts matériels les plus pratiques pour revendiquer l'appropriation de toute la richesse sociale.

A de tels arguments, les Philistins de l'époque répondaient de la même façon que ceux d'aujourd'hui :

« Combien d'ouvriers connaissez-vous qui veulent une révolution communiste ? La grande majorité d'entre eux semble tout à fait rési­gnée à son lot dans le capitalisme » Mais Marx avait sa réponse prête dans La Sainte Famille (1844) : « Peu importe ce que tel ou tel pro­létaire, ou même le prolétariat tout entier imagine momentanément comme but. Seul importe ce qu'il est et ce qu'il sera historiquement contraint de faire en conformité de cet être » ([11]). Ici, il met en garde contre une vision purement instan­tanée et empirique du prolétariat, représenté par le point de vue d'un ouvrier particulier, ou par la conscience de la vaste majorité de la classe à un moment donné. Au contraire, il faut voir le prolétariat et sa lutte dans un contexte qui contient l'ensemble du mouvement de l'histoire, y compris son futur révolutionnaire. C'est précisément sa capacité à voir le prolétariat dans son cadre historique qui lui a permis de prédire qu'une classe qui, jusqu'alors, n'était encore qu'une minorité de la société qui l'entourait et n'avait troublé l'ordre bourgeois qu'à une échelle locale, serait un jour la force qui ébranlerait l'ensemble du monde capita­liste dans ses fondements mêmes.

« LES PHILOSOPHES N'ONT FAIT QU'INTERPRÉTER LE
MONDE, CE QUI IMPORTE C'EST DE LE TRANSFORMER
»

Dans le même article où il annon­çait sa reconnaissance de la nature révolutionnaire de la classe ou­vrière, Marx avait également la témérité de proclamer que « la philo­sophie trouvait dans le prolétariat ses armes matérielles » ([12]). Pour Marx, Hegel avait atteint le point suprême dans l'évolution histo­rique de la philosophie, non seu­lement de la philosophie bourgeoise, mais de toute la philoso­phie, depuis ses origines dans la Grèce antique. Mais après avoir atteint le sommet, la descente fut très rapide. D'abord il y eut Feuer­bach, matérialiste et humaniste, qui démasqua la Raison Absolue d'Hegel comme la dernière mani­festation de Dieu, et, qui mit à nu Dieu comme étant une projection des pouvoirs supprimés de l'homme, pour élever le culte de l'homme à sa place. C'était déjà le signe que la philosophie en tant que philosophie arrivait à sa fin. Tout ce qui restait à faire à Marx, agissant comme avant-garde du prolétariat, était de délivrer le coup de grâce. Le capitalisme avait établi sa domination effective sur la société ; la philosophie avait dit son dernier mot parce que mainte­nant, la classe ouvrière avait for­mulé (même si c'était de façon plus ou moins rudimentaire) un projet réalisable pour l'émancipation pra­tique de l'humanité des chaînes de tous les âges. A partir de ce mo­ment là, il est parfaitement correct de dire, comme l'a fait Marx que « la philosophie est à l'étude du monde réel ce que l'onanisme est à l'amour sexuel » ([13]). La nullité ultérieure de quasiment toute la « philosophie » bourgeoise après Feuerbach le corrobore ([14]).

Les philosophes avaient fait diffé­rentes interprétations du monde. Dans le champ de la philosophie naturelle, l'étude de l'univers physique, ils avaient déjà dû céder la place aux scientifiques de la bour­geoisie. Et maintenant, avec l'arrivée du prolétariat, ils devaient abandonner leur autorité sur tous les sujets relatifs au monde humain. Ayant trouvé ses armes matérielles dans le prolétariat, la philosophie était dissoute en tant que sphère séparée. En termes pratiques, cela signifiait pour Marx une rupture et avec Bruno Bauer et avec Feuer­bach. Envers Bauer et ses adeptes, qui s'étaient retirés dans une véri­table tour d'ivoire d'autocontem­plation, connue sous le terme grandiose de la Critique critique, Marx était sarcastique à l'extrême : c'était vraiment de la philosophie qui s'auto-abuse. Envers Feuer­bach, Marx avait beaucoup plus de respect et n'oublia jamais la contribution qu'il apporta en « remettant Hegel sur ses pieds ». La critique fondamentale portée à l'humanisme de Feuerbach, c'était que son homme était une créature abstraite, immuable, séparée de la société et de son évolution histo­rique. Pour cette raison, l'humanisme de Feuerbach ne pouvait faire plus que proposer une nouvelle religion de l'unité de l'humanité. Mais comme Marx l'a souligné, l'humanité ne pouvait devenir réellement une unité tant que les divisions de classe n'avaient pas atteint le point ultime de leur antagonisme ; aussi, tout ce que pouvait faire le philosophe honnête à partir de maintenant, c'était de mettre sa destinée aux côtés du prolétariat dans cette société divi­sée.

Mais la totalité de la phrase dit : « De même que la philosophie trouve dans le prolétariat ses armes maté­rielles, le prolétariat trouve dans la philosophie ses armes spirituelles ». La suppression effective de la phi­losophie par le mouvement prolé­tarien ne signifiait pas que ce dernier doive réaliser une décapitation grossière de toute vie intellectuelle. Au contraire, il avait maintenant assimilé le « meilleur » de la philo­sophie, et par extension la sagesse accumulée par la bourgeoisie et les formations sociales antérieures, et s'était engagé dans la tâche de la transformer en une critique scien­tifique des conditions existantes. Marx n'est pas entré les mains vides dans le mouvement proléta­rien. Il a apporté avec lui, en parti­culier, les méthodes et les conclu­sions les plus avancées élaborées par la philosophie allemande ; et, avec Engels, les découvertes des économistes politiques les plus lu­cides de la bourgeoisie : dans ces deux sphères, celles-ci représen­taient l'apogée intellectuelle d'une classe qui non seulement gardait un caractère progressiste, mais ve­nait juste de terminer son héroïque phase révolutionnaire. L'arrivée d'hommes tels que Marx et Engels dans les rangs du mouvement ouvrier a marqué un pas qualitatif dans la clarification ultérieure d'un mouvement parti d'un tâtonnement intuitif, spéculatif, à demi formé théoriquement vers l'étape de l'investigation et de la compréhen­sion scientifiques. En termes orga­nisationnels, ceci fut symbolisé par la transformation de la Ligue des Justes, genre de secte à demi conspiratrice, en Ligue des Com­munistes qui adopta le Manifeste communiste comme programme en 1848.

Mais répétons-le : cela ne signifiait pas que la conscience de classe ait été injectée dans le prolétariat à partir d'un niveau astral supérieur. A la lumière de ce qu'on vient d'écrire, on peut voir plus clairement que la thèse kautskyste selon laquelle la conscience socialiste est apportée à la classe ouvrière par des intellectuels bourgeois, est réellement une continuation de l'erreur des utopistes critiquée par Marx dans les Thèses sur Feuer­bach :

« La doctrine matérialiste de la transformation par le milieu et par l'éducation oublie que le milieu est transformé par les hommes et que l'éducateur doit lui-même être édu­qué. Aussi lui faut-il diviser la so­ciété en deux parties, dont l'une est au-dessus de la société. La coïncidence de la transformation du milieu et de l'activité humaine ou de la transformation de l'homme par lui-même ne peut être saisie et comprise rationnellement que comme praxis révolutionnaire » ([15]).

En d'autres termes : la thèse kauts­kyste - que Lénine a reprise dans Que faire ? puis abandonnée par la suite ([16]) - part d'un matérialisme vulgaire qui voit la classe ouvrière éternellement conditionnée par les circonstances de son exploitation, incapable de devenir consciente de sa situation réelle. Pour rompre ce cercle fermé, le matérialisme vul­gaire se transforme alors, lui-même en idéalisme le plus abject, posant une « conscience socialiste » qui, pour quelque obscure raison, serait inventée... par la bourgeoisie ! Cette démarche renverse complè­tement la façon dont Marx lui-même a posé le problème. Ainsi, dans l'Idéologie allemande, il écri­vait :

« Voici, pour finir, quelques résul­tats que nous obtenons encore de la conception de l'histoire que nous avons exposée : à un certain stade de l'évolution des forces produc­tives, on voit surgir des forces de production et des moyens de com­merce qui, dans les conditions existantes, ne font que causer des malheurs. Ce ne sont plus des forces de production mais des forces de destruction... Autre conséquence, une classe fait son apparition, qui doit supporter toutes les charges de la société sans jouir de ses avan­tages ; une classe qui, jetée hors de la société, est reléguée de force dans l'opposition la plus résolue à toutes les autres classes ; une classe qui constitue la majorité de tous les membres de la société et d'où émane la conscience de la nécessité d'une révolution en profondeur, la conscience communiste, celle-ci pouvant, naturellement, se former parmi les autres classes grâce à l'appréhension du rôle de cette classe » ([17]).

C'est assez clair : la conscience communiste émane du prolétariat, et, comme produit de cela, des élé­ments d'autres classes sont ca­pables d'atteindre la conscience communiste. Mais seulement en rompant avec 1'idéologie de classe dont ils ont « hérité » et en adop­tant le point de vue du prolétariat. Ce dernier point est particulièrement souligné dans un passage du Manifeste Communiste :

« Enfin, au moment où la lutte des classes approche de l'heure déci­sive, le processus de décomposition de la classe dominante, de la vieille société tout entière, prend un ca­ractère si violent et si âpre qu'une petite fraction de la classe domi­nante se détache de celle-ci et se rallie à la classe révolutionnaire, à la classe qui porte en elle l'avenir. De même que, jadis, une partie de la noblesse passa à la bourgeoisie, de nos jours une partie de la bour­geoisie passe au prolétariat, et, notamment, cette partie des idéo­logues bourgeois qui se sont haussés jusqu'à l'intelligence théorique de l'ensemble du mouvement historique » ([18]).

Marx et Engels pouvaient seulement « apporter » au prolétariat ce qu'ils ont apporté en « se détachant de la classe dominante » ; ils ne pouvaient « se hausser à l'intelligence théorique de l'ensemble du mouvement histo­rique » qu'en examinant de manière critique la philosophie et l'économie politique bourgeoises du point de vue de la classe exploi­tée. En fait, une meilleure façon de présenter cela, c'est de dire que le mouvement prolétarien, en ga­gnant à sa cause des gens de l'acabit de Marx et Engels, a ren­forcé sa capacité de s'approprier la richesse intellectuelle de la bour­geoisie et de l'utiliser à ses propres fins. Il n'aurait pas été capable de le faire s'il ne s'était déjà aupara­vant engagé dans la tâche de déve­lopper une théorie communiste. Marx était tout à fait explicite à ce sujet quand il présentait les ou­vriers Proudhon et Weitling comme des théoriciens du proléta­riat. En quelque sorte, la classe ouvrière a utilisé la philosophie et l'économie politique bourgeoises, pour forger une arme indispensable qui porte le nom de marxisme, et qui n'est autre chose que « l'acquis théorique fondamental de la lutte prolétarienne... la seule conception du monde qui se place réellement du point de vue de cette classe » ([19]).

***

Dans la prochaine partie de cette série, nous examinerons les pre­mières descriptions par Marx et Engels de la société communiste, et leurs conceptions initiales de la transformation révolutionnaire qui y mène.



[1] Le Manifeste communiste, Éditions so­ciales.

[2] Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, Écrits de Jeunesse, Éditions Spartacus.

[3] « Le communisme et la Allgemeine Zeitung d'Augsbourg », Oeuvres III, La Pléiade.

[4] « Lettre à Ruge », Écrits de Jeunesse, Éditions Spartacus.

[5] « Le communisme et la Allgemeine Zei­tung d'Augsbourg », Oeuvres III, La Pléiade.

[6] « Lettre à Ruge », Éditions Spartacus.

[7] « Lettre à Ruge », Éditions Spartacus.

[8] Manuscrits philosophiques et écono­miques, Oeuvres II, La Pléiade.

[9] Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, Éditions Spartacus.

[10] Idem.

[11] La Sainte Famille, Oeuvres III, La Pléiade.

[12] Contribution à la critique de la philoso­phie du droit de Hegel, Éditions Spartacus.

[13] L'Idéologie Allemande, Oeuvres III, La Pléiade.

[14] Depuis, seuls les philosophes qui ont reconnu la banqueroute du capitalisme, ont eu quelque chose à dire. Traumatisés par la barbarie croissante du système capitalisme déclinant, mais incapables de concevoir véritablement qu'il puisse exister autre chose que le capitalisme, ils décrètent non seulement que la société présente, mais l'existence elle-même, est une absurdité complète ! Mais le culte du désespoir n'est pas une très bonne publicité pour la santé de la philosophie d'une époque.

[15] Thèses sur Feuerbach, Oeuvres III, La Pléiade.

[16] Voir notre article dans la Revue Interna­tionale n°43, « Réponse à la Communist Workers Organisation (CWO) : sur la matu­ration souterraine de la conscience ». La CWO et le Bureau International pour le Parti révolutionnaire (BIPR) auquel elle est affiliée, continuent à défendre une version légèrement affaiblie de la théorie kautskyste de la conscience de classe.

[17] L'idéologie allemande, Oeuvres III, La Pléiade.

[18] Le Manifeste Communiste, Éditions so­ciales.

[19] Plateforme du CCI, point 1.