Bilan de 70 années de luttes de « libération nationale » 2eme partie

Dans la série La question nationale

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II. Au 20e siècle, la « libération nationale », maillon fort de la chaîne impérialiste

Marx disait que la validité d'une théorie se démontre dans la pratique. Soixante dix ans d'expériences tragiques pour le prolétariat ont tranché clairement le débat sur la question natio­nale en faveur de la position de Rosa Luxemburg, développée par la suite par les groupes de la Gauche Communiste et surtout par Bilan, Internationalisme et notre Courant. Dans la première partie de cet article, nous avons vu comment l'appui à la « libération nationale des peuples » a joué un rôle clé dans la défaite de la première tentative révolutionnaire internationale du proléta­riat dans les années 1917-1923 (Revue Internationale, n° 66). Dans cette seconde partie, nous allons voir comment les luttes de libération nationale ont été un instrument des guerres et des affrontements impérialistes qui ont dévasté la planète au cours des 70 dernières années.

1919-1945 derrière la « libération nationale » les manœuvres impérialistes

Pour le capitalisme, la première guerre mondiale marque la fin de sa période ascendante, et le début de son enfoncement dans le marasme de la lutte entre Etats nationaux pour le repartage d'un marché mondial fondamentalement saturé. Dans ce cadre, la formation de nouvelles nations et les luttes de libération nationale ont cessé d'être un instrument de l'expansion des rapports capitalistes et du développement des forces produc­tives, et se sont transformées en une partie de l'engrenage des tensions impérialistes généralisées entre les différents camps capitalistes. Déjà avant la première guerre mondiale, lors des guerres dans les Balkans qui avaient donné lieu à 1’indépendance de la Serbie, du Monténégro, de l'Albanie, Rosa Luxemburg avait constaté que ces nouvelles nations avaient un com­portement aussi impérialiste que les vieilles puissances, et qu'elles s'intégraient clairement dans la spi­rale sanglante qui menait à la guerre généralisée.

« Formellement, la Serbie mène sans nul doute une guerre de défense nationale. Mais les tendances de sa monarchie et de ses classes diri­geantes vont dans le sens de l'expansion,   comme les tendances des classes dirigeantes de tous les Etats actuels (...). Il en est ainsi pour la tendance de la Serbie vers la côte adriatique, où elle a vidé avec l’Italie un véritable différend impé­rialiste sur le dos des albanais (...) Cependant, le point capital est le suivant : derrière l’impérialisme serbe, on trouve l’impérialisme russe. » ([1])

Le monde tel qu'il est sorti de la première guerre mondiale, stoppée par l'affirmation révolutionnaire du prolétariat, était marqué par deux perspectives historiques opposées : l'extension de la révolution mon­diale ou la survie du capitalisme englué dans une spirale de crises et de guerres. L'écrasement de la vague prolétarienne mondiale a si­gnifié l'aiguisement des tensions entre le bloc vainqueur (Grande-Bretagne et France) et le grand vaincu (Allemagne), le tout aggravé par l'expansion des Etats-Unis qui constituait une menace pour tous.

Dans ce contexte historico-mondial, la « libération nationale » ne peut pas être considérée du point de vue de la situation d'un pays particulier, puisque «Du point de vue marxiste il serait absurde d'examiner la situation d'un seul pays pour parler d'impérialisme, parce que les différents pays capitalistes sont rattachés par des liens très étroits. Et aujourd'hui, en pleine guerre, ces liens sont incommensurablement plus forts. Toute l'humanité s'est convertie en champ de bataille sanguinolent, et il n'est pas possible d'en sortir isolément. Il y a des pays plus développés et d'autres moins développés, mais la guerre actuelle les a tous frappés de telle manière qu'il est impossible qu'aucun pays ne puisse sortir de lui-même de la conflagration. » ([2]) Avec cette méthode nous pouvons comprendre comment la « libération nationale » s'est trans­formée en mot d'ordre de la poli­tique impérialiste de tous les Etats : les vainqueurs directs de la pre­mière guerre mondiale, la Grande-Bretagne et la France, l'ont em­ployée pour justifier le démembre­ment des empires vaincus (les em­pires austro-hongrois, Ottoman et tsariste) et créer un cordon sani­taire autour de la Révolution d'Octobre. Les USA l'ont élevée au rang de doctrine universelle, «principe» de la Société des Na­tions, pour, d'un côté, combattre la révolution prolétarienne, et de l'autre, miner les empires coloniaux de la Grande-Bretagne et de la France qui constituaient l'obstacle principal à son expansion impéria­liste. L'Allemagne, dès le début des années 1920 avait fait de son « indépendance nationale », contre le Traité de Versailles, le drapeau de son combat pour redevenir une puissance impérialiste. Le principe «juste et progressiste» de la « libération nationale de l'Allemagne » défendue en 1923 par le Parti communiste d'Allemagne (KPD) et l'Internationale Commu­niste (IC) à partir du second congrès s'est transformé dans les mains du parti nazi en « droit pour l'Allemagne d'avoir un espace vi­tal». Pour sa part, l'Italie de Mus­solini se considérait comme une «nation prolétarienne» ([3]) qui reven­diquait ses «droits naturels» en Afrique, dans les Balkans, etc. 

L'oeuvre du Traité de Versailles

Au début des années 1920, les puis­sances victorieuses ont tenté d'implanter un «nouvel ordre mon­dial » qui corresponde à leurs inté­rêts. Leur principal instrument en fut le Traité de Versailles (1919), basé officiellement sur la «paix démocratique » et le « droit à l'auto­détermination des peuples », qui oc­troyait l'indépendance à un en­semble de nations en Europe orien­tale et centrale : Finlande, Pays Baltes, Tchécoslovaquie, Hongrie, Yougoslavie, Pologne.

L'indépendance de ces nations ré­pondait à deux objectifs des impérialismes britannique et français : d'un côté, comme nous l'avons analysé dans la première partie de cette série d'arl’I.C.les (Revue inter­nationale, n° 66), affronter la révo­lution prolétarienne, et de l'autre, créer autour de l'impérialisme al­lemand vaincu, une chaîne de na­tions hostiles qui bloqueraient son expansion dans cette zone qui, pour des raisons d'ordre straté­gique, économique et historique, est son terrain d'influence naturel.

Le machiavélisme le plus retors n'aurait pu concevoir Etats plus in­stables, plus exposés dès le départ à de violents conflits internes, plus contraints à se mettre sous la tutelle de puissances supérieures pour ser­vir leurs visées guerrières. La Tché­coslovaquie contenait deux natio­nalités historiquement rivales, tchèque et slovaque, et une impor­tante minorité allemande dans les Sudètes. Les Etats Baltes incluaient de fortes minorités polonaises, russes et allemandes. En Rouma­nie, des minorités hongroises. En Bulgarie des minorités turques. En Pologne, des minorités allemandes. Mais le chef d'oeuvre fut sans nul doute, la Yougoslavie (aujourd'hui de triste actualité à cause des hor­ribles bains de sang qui la meurtris­sent). La «nouvelle» nation conte­nait six nationalités avec les ni­veaux de développement écono­mique les plus disparates qu'on puisse imaginer (allant du dévelop­pement économique de haut niveau de la Croatie ou de la Slovénie, au niveau semi-féodal du Monténé­gro). De plus, les zones d'intégration économique de ces différentes régions étaient situées dans les pays frontaliers : la Slové­nie est un complément de l'Autriche, la Voïvodine, qui ap­partient à la Serbie, est une prolon­gation naturelle de la plaine hongroise. La Macédoine est séparée es autres par une barrière monta­gneuse qui l'unit à la Grèce et à la Bulgarie. Enfin, ces différentes na­tionalités se réclamaient de trois religions classiquement opposées dans l'histoire : catholiques, or­thodoxes et musulmans. Pour comble, chacune de ces « nationalités » contenait elle-même des minorités de la nationalité voi­sine, et, pire encore, des Etats voi­sins : des minorités albanaise et hongroise en Serbie ; des minorités italienne et serbe en Croatie ; des minorités serbe, musulmane et croate en Bosnie-Herzégovine.

« Les petits Etats bourgeois récem­ment crées ne sont que les sous-pro­duits de l'impérialisme. En créant, pour y trouver un appui provisoire, toute une série de petites nations, ouvertement opprimées ou officiel­lement protégées, mais en réalité vassales -l'Autriche, la Hongrie, la Pologne, la Yougoslavie, la Bo­hème, la Finlande, l'Estonie, la Lettonie, la Lituanie, l'Arménie, la Géorgie, etc.- en les dominant au moyen des banques, des chemins de fer, du monopole des charbons, l’impérialisme les condamne à souf­frir de difficultés économiques et nationales intolérables, de conflits interminables, de querelles san­glantes. » ([4])

Les nouvelles nations ont adopté dès le début un comportement im­périaliste clair, comme le disait l’I.C. : « Les petits Etats créés par des moyens artificiels, morcelés, étouf­fant au point de vue économique dans les bornes qui leur ont été pres­crites, se prennent à la gorge et combattent pour s'arracher des ports, des provinces, de petites villes de rien au tout. Ils cherchent la protection des Etats plus forts, dont l'antagonisme s’accroît de jour en jour » ([5]) Ainsi la Pologne manifeste ses ambitions sur l'Ukraine, provo­quant une guerre contre le bastion prolétarien en 1920. Elle exerçait aussi une pression sur la Lituanie, appelant à la défense de la minorité polonaise dans ce pays. Pour contrecarrer l'Allemagne, elle s'est alliée à la France, se soumettant fi­dèlement aux desseins impérialistes de cette dernière.

La Pologne « libérée » tomba sous la dictature féroce de Pildsuski. Cette tendance à annuler rapidement les formalités de la démocratie parlementaire qui se développait dans la plupart des nouveaux pays (à l'exception de la Finlande et de la Tchécoslovaquie) contredisait l'illusion, sur laquelle L’I.C. en dégé­nérescence avait spéculé, selon la­quelle la « libération nationale » de­vait s'accompagner d'une «plus grande démocratie». Au contraire, ce contexte impérialiste mondial, leurs propres tendances impéria­listes, la crise économique chro­nique et leur instabilité congéni­tale, ont fait que ces nouvelles na­tions ont exprimé d'une façon ex­trême et caricaturale, les dictatures militaires, la tendance générale du capitalisme décadent au capita­lisme d'Etat.

Les années 1930 ont fait tourner la tension impérialiste au rouge vif, démontrant que le Traité de Ver­sailles n'était pas un instrument de la «paix démocratique» mais le combustible pour de nouveaux in­cendies impérialistes, plus impor­tants encore. L'impérialisme alle­mand reconstruit entreprenait une lutte ouverte contre « l’ordre de Versailles », tentant de reconquérir l'Europe centrale et orientale. Sa principale arme idéologique était la « libération nationale » : il invo­quait le « droit des minorités natio­nales » pour s'allier avec les sudètes en Tchécoslovaquie, impulsait la « libération nationale » de la Croatie pour vaincre l'hostilité serbe et mettre un pied en Méditerranée ; en Autriche, le discours était « union avec l’Allemagne », et dans les Etats baltes il offrait une «protection» contre la Russie.

L’« ordre de Versailles » se déman­telait à grande vitesse. Le prétexte selon lequel ces nouveaux Etats au­raient pu être une garantie de « paix et de stabilité», sur lequel avaient tant insisté les Kautskystes et les Social-démocrates quand ils ont donné leur aval à la «paix de Ver­sailles », était totalement démenti. Pris dans le tourbillon impérialiste mondial, ils n'avaient d'autre choix que de s'y engloutir, contribuant ainsi à l'amplifier et l'aggraver.

Chine : le massacre du prolétariat donne le feu vert aux antagonismes impérialistes 

Avec l'Europe centrale et orientale, la Chine allait constituer un des points chauds de la tension impé­rialiste mondiale. La bourgeoisie chinoise avait tenté en 1911 une ré­volution démocratique tardive, faible et rapidement condamnée à l'échec. L'effondrement de l'Etat impérial ouvrit la porte à la désin­tégration générale du pays en mille royaumes dominés par des Sei­gneurs de      la Guerre qui s'affrontaient entre eux, lesquels, à leur tour, étaient manipulés par la Grande-Bretagne, le Japon, les USA et la Russie, dans la bataille sanglante que tous se livraient pour la domination de la position straté­gique que représentait le sous-continent chinois.

Pour, l'impérialisme japonais, la Chine était une clé pour dominer tout l'Extrême-Orient. C'est avec ce but qu'il a soutenu « de façon désintéressée» la cause de l'indépendance de la Mandchourie, une des zones les plus industrielles de Chine, centre névralgique pour le contrôle de la Sibérie, de la Mongolie, et de tout le centre de la Chine. Après avoir utilisé entre 1924 et 1928 les services de Chang Tso Line, un ancien bandit converti en Maréchal et ensuite en Vice-roi de Mandchourie, le Japon s'en est débarrassé (par un attentat) pour pouvoir en 1931, envahir et occuper la Mandchourie, la transformer en un Etat souverain et l'élever au ni­veau d'un « empire » à la tête duquel on plaça Pou-Yi, le dernier descen­dant de la dynastie mandchoue.

L'expansion japonaise se heurtait à la Russie stalinienne dont la Chine était le champ d'expansion naturel. Pour faire valoir ses intérêts, Sta­line utilisa la trahison ouverte contre le prolétariat chinois dans les événements qui devaient mettre en évidence l'antagonisme irrécon­ciliable qui existe entre « libération nationale» et révolution proléta­rienne, et à l'inverse, la solidarité totale qui est établie entre «libération nationale» et impéria­lisme : « En Chine où se développait une lutte révolutionnaire proléta­rienne, la Russie stalinienne chercha ses alliances dans le Kuomintang de Tchang Kai Tchek, obligeant le jeune parti communiste chinois à re­noncer à son autonomie organisationnelle, le forçant à adhérer au Kuomintang, proclamant pour l’occasion le "Front des quatre classes"... Malgré cela, la situation économique désespérée et la poussée de millions de travailleurs ont pro­voqué l'insurrection des ouvriers de Shanghai : ils ont pris la ville contre les impérialistes et le Kuomintang en même temps. Les ouvriers insur­gés, organisés par la base du Parti Communiste Chinois, ont décidé d'affronter l'armée de Libération de Tchang kai Tchek appuyée par Sta­line. Cela a contraint les cadres de l'Internationale à l'ignominie d'appeler une nouvelle fois les ou­vriers à se soumettre aux ordres de Tchang Kai Tchek, ce qui fut lourd de conséquences. » ([6])

Ce feu croisé d'intérêts impéria­listes, auquel se joignaient active­ment les manoeuvres des impérialismes yankee et britannique, a provoqué une longue guerre de plus de trente ans, qui sema la mort, la destruction, la désolation aux dé­pens des ouvriers et des paysans chinois.

La guerre d'Ethiopie : un moment crucial dans le cours à la seconde guerre mondiale 

L'impérialisme italien qui avait oc­cupé la Libye et ensuite la Somalie tenta d'envahir l'Ethiopie, mena­çant l'Egypte et la domination de l'impérialisme britannique sur la Méditerranée, sur l'Afrique et sur les communications avec l'Inde.

La guerre d'Ethiopie marqua un pas décisif, avec celle d'Espagne de 1936 ([7]), dans le cours à la seconde guerre mondiale. Un aspect impor­tant de ce massacre fut les énormes efforts de propagande et de mobili­sation idéologique de la population assaillie par les deux camps ad­verses, et surtout par le camp « démocratique » (France et Grande-Bretagne). Ces derniers, qui avaient  intérêt à 1’« indépendance » de l'Ethiopie, levèrent l'étendard de sa « libération nationale», pendant que l'impérialisme italien invoquait une mission « humanitaire » et « libératrice » pour justifier l’invasion : le Negus n'avait pas aboli l'esclavage comme il l'avait promis.

La guerre éthiopienne a mis en évi­dence le fait que la « libération na­tionale» n'est qu'un cheval de ba­taille idéologique pour la guerre impérialiste, une préparation à l'orgie de nationalisme et de chau­vinisme qu'allaient déployer les deux camps impérialistes, un moyen de mobilisation pour les boucheries de la seconde guerre mondiale. Comme le dénonçait Rosa Luxemburg :«(...) La phrase nationale (...) ne sert plus qu'à masquer tant Bien que mal les aspi­rations impérialistes, à moins qu'elles ne soient utilisées comme cri de guerre, dans les conflits impéria­listes, seul et ultime moyen idéologique de capter l'adhésion des masses populaires et de leur faire jouer leur rôle de chair à canon dans les guerres impérialistes. »([8])

1945 -1989 : La « libération nationale » instrument des blocs im­périalistes 

L'achèvement de la seconde guerre mondiale avec la victoire des impérialismes alliés s'est accompagné d'une aggravation qualitative des tendances du capitalisme décadent au militarisme et à l'économie de guerre permanente. Le bloc vain­queur se divisa en deux blocs impé­rialistes rivaux, les USA et l'URSS, qui délimitèrent leurs zones a'influence avec des réseaux serrés d'alliances militaires, l'OTAN et la Pacte de Varsovie, en soumettant ces pays sous influence au contrôle d'une myriade d'organisations de « coopération économique », de ré­gulations monétaires, etc. Tout cela accompagné par un dévelop­pement hallucinant des arsenaux nucléaires dont la puissance aurait déjà permis, dès le début des an­nées 1960, de détruire le monde en­tier.

Dans de telles conditions, parler de « libération nationale » est une farce macabre : « (...) L’indépendance nationale est concrètement impos­sible, irréalisable dans le monde ca­pitaliste actuel. Les grands blocs impérialistes dirigent la vie de tout le capitalisme, aucun pays ne peut s'échapper hors d'un bloc impéria­liste sans aussitôt retomber sous la coupe d'un autre. (...) Il est abso­lument évident que les mouvements de libération nationale ne sont pas des pions que Staline ou Truman déplacent à leur guise l'un contre l'autre. Il n'en reste pas moins vrai que le résultat est le même. Ho Chi Minh, expression de la misère an­namite, s il veut asseoir sont pouvoir de misère, devra, tout en faisant lutter ses hommes avec l'acharnement du désespoir, être à la merci de compétitions impéria­listes, et se résigner à embrasser la cause d'un quelconque d'entre eux (...). » ([9])

Dans cette période historique, les guerres régionales, présentées sys­tématiquement comme «mouvements de libération natio­nale» n'ont été que différents épi­sodes de la concurrence sanglante entre les impérialismes des deux blocs.

La décolonisation

La vague d’  « indépendances natio­nales» en Afrique, en Asie, en Océanie, etc., qui a submergé le monde entre 1945 et 1960 s'inscrit dans une longue lutte de l'impérialisme américain pour évincer les vieux impérialismes co­loniaux de leurs positions, et prin­cipalement leur rival le plus direct à cause de sa richesse économique, de la position stratégique de ses possessions, et de sa puissance navale : l'impérialisme britannique.

En même temps, les vieux empires coloniaux s'étaient transformes en fardeau pour les métropoles : avec la saturation du marche et le déve­loppement de la concurrence à l’échelle mondiale, avec les coûts chaque fois plus élevés de l'entretien des armées et des admi­nistrations coloniales, ils s'étaient transformés, de source de bénéfices en poids chaque jour plus lourd.

Certainement, les bourgeoisies lo­cales avaient intérêt à ôter le pou­voir aux vieilles puissances, et leur organisation en mouvement de gué­rilla, ou en partis de « désobéissance civile», tous sous le drapeau de l'Union Nationale qui préconisait la soumission du prolétariat local à la « libération nationale », a joué un rôle dans ce processus. Mais ce rôle fut essentiellement secondaire et toujours dépendant des visées du bloc américain ou des tentatives du bloc russe de mettre à profit la « décolonisation » pour conquérir des positions stratégiques au delà de sa zone d'influence eurasiatique.

La décolonisation de l'empire bri­tannique a illustré cela de la façon la plus claire possible : « Les re­traits britanniques en Inde et en Palestine ont été les moments les plus spectaculaires de la démolition de l'empire, et le "fiasco" du canal de Suez en 1956 a mis fin à toute illusion que la Grande Bretagne était encore une "puissance mon­diale de premier ordre ". » ([10])

Les nouveaux Etats « décolonisés » naquirent avec des tares encore pires que ceux de la fournée de Ver­sailles en 1919. Des frontières to­talement artificielles tracées à la règle ; des divisions ethniques, tri­bales, religieuses ; des économies de monoculture agricole ou basées sur un type d'extraction minière ; des bourgeoisies faibles voire in­existantes ; des élites administra­tives et techniques peu préparées et dépendantes des vieilles puissances coloniales. Un exemple de cette situation catastrophique nous est donné par l'Inde : l'Etat récem­ment créé a subi en 1947 une guerre apocalyptique entre musulmans et hindous qui s'acheva par la séces­sion du Pakistan où se regroupa la grande majorité des musulmans. Les deux Etats ont livré depuis bien des guerres dévastatrices, et aujourd'hui la tension impérialiste qui y croît est un des plus grands facteurs d'instabilité mondiale. Ces deux pays, où le niveau de vie des populations est un des plus bas du monde, maintiennent cependant de coûteux investissements dans des installations nucléaires qui leur permettent de posséder la bombe atomique.

En 1971, dans le cadre de cette confrontation impérialiste perma­nente, l'Inde a patronné une «libération nationale» de la partie orientale du Pakistan, le Bengladesh, laquelle, entre autres absurdités de l'impérialisme, se trouve à plus de 2 000 kilomètres du Pakis­tan ! Cette guerre qui a coûté des centaines de milliers de morts, a donné lieu à un nouvel Etat, «indépendant», qui n'a rien connu d'autre que des coups d'Etat, des massacres, des dictatures, alors que la population meurt de faim ou 'inondations dévastatrices.

Les guerres israélo-arabes

Depuis 40 ans, le Moyen-Orient n'a pas cessé d'être un foyer de tension impérialiste à l'échelle mondiale à cause des énormes réserves de pé­trole et de son rôle stratégique vi­tal. Quand, avant la guerre de 1914, il était encore aux mains de l'Empire Ottoman moribond, il avait été la proie des ambitions ex­pansionnistes de l'Allemagne, de la Russie, de la France, de la Grande Bretagne. Après la guerre mon­diale, ce fut l'impérialisme britan­nique qui emporta le morceau avec quelques miettes pour le français (la Syrie et le Liban).

A cette époque les bourgeoisies locales de la zone commençaient à pousser vers l'indépendance. Mais ce qui a été fondamentalement déterminant pour la configuration de cette région, ce sont les ma­noeuvres de l'impérialisme britan­nique qui, au lieu d'atténuer les tensions et les rivalités existantes, les a multipliées et portées à une échelle plus vaste. «L'impérialisme anglais comme on le sait, en pous­sant ces latifundistes et la bourgeoi­sie arabe à entrer en lutte à ses côtés pendant la guerre mondiale, leur avait promis la constitution d'un Etat national arabe. La révolte arabe fut,  en effet,  d'une importance décisive dans l'écroulement du front turco-allemand au Proche-Orient. » ([11]) Comme « récompense », la Grande-Bretagne a crée une série d'Etats «souverains» en Irak, en TransJordanie, en Arabie, au Yémen, opposés entre eux, avec des territoires économiquement incohérents, minés par les divisions ethniques et religieuses. Une mani­pulation savante et typique de l'impérialisme britannique qui, en les tenant tous divisés et avec des contentieux permanents, soumet­tait l'ensemble de la zone à ses projets. Mais il ne se contenta pas de cela, en plus « il ne tarda pas, pour la défense de ses intérêts propres, à solliciter, comme contre­partie, l’appui des sionistes juifs en leur disant que la Palestine leur serait remise tant au point de vue de l’administration que de la colonisation. » ([12])

Si les juifs avaient été expulsés de beaucoup de pays durant le bas Moyen-âge, au 19e siècle nous as­sistons à leur intégration, tant des hautes couches, la bourgeoisie, comme des basses couches, le pro­létariat, au sein des nations dans lesquelles ils vivaient. Cela révèle la dynamique d'intégration et de dé­passement relatif des différences raciales et religieuses que dévelop­paient les nations capitalistes dans leur époque progressive. C'est seu­lement à la fin du siècle, c'est à dire, avec l'épuisement croissant de la dynamique d'expansion capita­liste, que des secteurs de la bour­geoisie juive lancèrent l'idéologie du sionisme (création d'un Etat sur la « terre promise »). Sa création en 1948 ne constitue pas seulement une manoeuvre de l'impérialisme américain pour déloger le britan­nique de la zone et pour entraver les tentatives russes de s'y immiscer, mais elle révèle aussi, en lien avec cet objectif impérialiste, le carac­tère réactionnaire de la formation de nouvelles nations : ce n'est pas une manifestation d'une dynamique d'intégration de populations comme au siècle passé, mais de sé­paration et d'isolement d'une eth­nie pour l'utiliser comme moyen d'exclusion d'une autre, l'arabe.

Depuis le début, l'Etat israélien est une immense caserne en perma­nence sur pied de guerre qui utilise la colonisation des terres déser­tiques comme une arme militaire : les colons sont encadrés par l'armée et reçoivent une instruction militaire. En réalité, l'Etat d'Israël est dans son ensemble une entreprise économiquement ruineuse soutenue par d'énormes crédits des USA et basée sur une exploitation draconienne des ouvriers, aussi bien juifs que palestiniens. ([13])

L'option américaine pour Israël, a rendu les Etats arabes plus in­stables, avec de plus grandes contradictions internes et externes, et a conduit ces derniers à l'alliance avec l'impérialisme russe. Leur drapeau idéologique a été depuis le début la « cause arabe » et la « libération nationale du peuple palestinien » qui est devenue le thème préféré de la propagande du bloc russe.

Comme dans beaucoup d'autres cas, ce qui leur importait le moins, c'était les palestiniens. Ces derniers furent entassés dans des camps de réfugiés en Egypte, en Syrie, etc., dans des conditions épouvantables, et utilisés comme main d'oeuvre bon marché au Koweït, en Arabie, en Egypte, au Liban, en Syrie, en Jordanie, etc., tout comme le fai­sait Israël. L'OLP, créée en 1963 comme mouvement de «libération nationale », s'est constituée depuis le début comme une bande de gangsters qui vole les ouvriers pa­lestiniens les obligeant à déduire un impôt de leurs misérables salaires ; en Israël, au Liban, etc., l'OLP est un vulgaire fournisseur de main d'oeuvre palestinienne de laquelle elle extorque jusqu'à la moitié du salaire que paient les patrons. Ses méthodes de discipline dans les camps de réfugiés et dans les com­munautés palestiniennes n'ont rien à envier à celles de l'armée et de la police israélienne.

Nous devons nous rappeler finale­ment que les pires massacres de palestiniens ont été perpétrés par les gouvernements «frères » arabes : au Liban, en Syrie, en Egypte et, surtout, en Jordanie, où « ami » Hussein a bombardé bru­talement les camps palestiniens causant des milliers de victimes en septembre 1970.

Il est important de souligner l'utilisation systématique des divisions ethniques, religieuses, etc., particulièrement importantes dans les zones les plus attardées de la planète, faite par l'impérialisme, tant de la part des grandes puis­sances comme des petites : « Que les populations juives et arabes de Palestine servent de pions aux in­trigues impérialistes internatio­nales, cela ne fait de doute pour personne. Que pour cela les meneurs du jeu suscitent et exploitent à fond les sentiments et préjugés nationaux, arriérés et anachroniques, grande­ment renforcés dans les masses par les persécutions dont elles furent l’objet, cela non plus n'est pas fait pour étonner. C est sur ce terrain que vient d'être ranimé un de ces in­cendies locaux : la guerre en Pales­tine, où les populations juives et arabes s'entretuent avec une frénésie chaque jour croissante et plus san­glante. » ([14]) Avec ces manipulations, l'impérialisme joue à l'apprenti sorcier : il les exalte, les radicalise, les rend insolubles, car la crise historique du système n'offre aucun terrain pour pouvoir les absorber, jusqu'au point où, en certaines oc­casions, elles finissent par acquérir « une autonomie propre » aggravant et rendant plus contradictoires et chaotiques les tensions impéria­listes.

Les guerres du Moyen-Orient n'ont pas eu comme objectif réel les « droits palestiniens », ni la « libération nationale » du peuple arabe. Celle de 1948 a servi à délo­ger l'impérialisme britannique de la zone. Celle de 1956 marque le ren­forcement du contrôle américain. Celles de 1967, 1973 et 1982 ont marqué la contre-offensive de l'impérialisme américain contre la pénétration croissante de l'impérialisme russe qui avait noué des alliances, plus ou moins stable, avec la Syrie, l'Egypte et l'Irak.

De toutes ces guerres, les Etats arabes sortirent affaiblis et l'Etat juif militairement renforcé. Mais le vrai vainqueur était le capital amé­ricain.

La guerre de Corée (1950-53)

Dans cette guerre ouverte en Ex­trême-Orient, entre le bloc impé­rialiste russe et l'américain, était en jeu l'arrêt de l'expansion russe, objectif qui fut atteint par le camp américain.

Le camp russe présentait son entre­prise comme un « mouvement de li­bération  nationale » : «La propagande stalinienne s'est particulière­ment attachée à mettre en valeur ce fait que les "démocrates" auraient lutté pour l'émancipation nationale et dans le cadre du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. L'extraordinaire corruption régnant à l'intérieur de la clique dirigeante en Corée du Sud, ses méthodes "japonaises" en matière de police, son incapacité de féodaux à ré­soudre la question agraire (...) lui fournissaient des arguments indis­cutables. Et Kim Ir Sen, de faire fi­gure d'un nouveau Garibaldi. » ([15])

L'autre élément mis en lumière par la guerre de Corée, est la forma­tion, comme résultat direct de la confrontation inter-impérialiste, de deux Etats nationaux sur le sol d'une même nation : la Corée du Nord et du Sud, l'Allemagne de l'Est et de l'Ouest, le Vietnam du Nord et du Sud. Cela, du point de vue du développement historique du capitalisme, est une aberration complète qui met encore plus en évidence la farce sanglante et rui­neuse qu'est la « libération nationale ». L'existence de ces Etats a été directement liée non à un fait « national » mais à un fait impéria­liste de la lutte d'un bloc contre l'autre. Dans la majorité des cas, ces «nations» se sont maintenues comme telles, au moyen d'une ré­pression barbare, et leur caractère artificiel et contre-productif a pu être vérifié par l'écroulement reten­tissant, dans le cadre général de l'effondrement historique du stali­nisme, de l'Etat d'Allemagne Orientale.

Vietnam

La lutte de « libération nationale » du Vietnam, commencée dans les années 1920, est toujours tombée dans l'orbite d'un camp impéria­liste contre l'autre. Durant la 2e Guerre Mondiale, Ho Chi Minh et son Viet-Minh ont été approvision­nés en armes par les américains et les anglais, car ils jouaient un rôle contre l'impérialisme japonais. Après la 2e Guerre Mondiale, les américains et les anglais appuyè­rent la France, puissance coloniale en Indochine, vu l'alignement pro­russe des dirigeants vietnamiens. Même ainsi, les deux parties arri­vent à un « compromis » en 1946 car, entre-temps, une série de révoltes ouvrières a éclaté à Hanoï et, pour les écraser, «(...) La bourgeoisie vietnamienne a dans le fond tout de même besoin des troupes françaises pour maintenir l'ordre dans ses affaires. » ([16])

Cependant, à partir de 1952-53, avec la défaite de la guerre de Co­rée, l'impérialisme russe se tourne de manière décidée vers le Viet­nam. Durant 20 ans, le Vietcong s'affrontera d'abord à la France, et ensuite aux Etats-Unis, dans une guerre sauvage où les deux camps commettront toutes les atrocités imaginables. Cela laissera comme résultat un pays ruiné qui, au­jourd'hui, 16 ans après la « libération » non seulement ne s'est pas reconstruit, mais s'est ef­fondré encore plus dans une situa­tion catastrophique. Le caractère absurde et dégénéré de cette guerre se vérifie lorsque l'on voit que le Vietnam a pu être « libre » et « uni » seulement parce que les Etats-Unis, entre-temps, avaient gagné à leur bloc impérialiste l'énorme pièce constituée par la Chine stalinienne et parce que, en conséquence,         le pygmée vietnamien devenait secondaire pour leurs visées.

Il faut souligner que le «nouveau Vietnam anti-impérialiste » agit, même avant 1975, comme puis­sance impérialiste régionale dans l'ensemble de l'Indochine : soumet­tant à son influence le Laos et le Cambodge où, sous prétexte de « libérer » le pays de la barbarie des Khmers Rouges, attachés à Pékin déjà lié au bloc américain, il a en­vahi le pays et a installé un régime basé sur une armée d'occupation.

La guerre du Vietnam, spéciale­ment dans les années 1960, a suscité une formidable campagne des staliniens, des trotskistes, en compagnie d'autres secteurs bourgeois aux couleurs « libérales », présentant cette barbarie comme un facteur du réveil du prolétariat des pays industrialisés. De manière grotesque, les trotskistes préten­daient ressusciter les erreurs de l'Internationale Communiste sur la question nationale et coloniale sur «l'union entre les luttes ouvrières dans les métropoles et les luttes d'émancipation nationale dans le Tiers-Monde. » ([17])

Un des « arguments » employé pour faire avaler cette mystification, était que la multiplication de ma­nifestations contre la guerre du Vietnam aux USA et en Europe, était un facteur du réveil historique des luttes ouvrières depuis 1968. En réalité, la défense des luttes de « libération nationale », avec la dé­fense des «pays socialistes », à la mode surtout dans les milieux étu­diants,  ont joué au contraire un rôle mystificateur et ont plutôt constitué une barrière de premier ordre contre la reprise de la lutte prolétarienne.

Cuba

Au cours des années 1960, Cuba a constitué un maillon fort de toute la propagande « anti-impérialiste ». Chaque étudiant politisé se devait d'avoir dans sa chambre des posters de 1' « héroïque guéril­lero » : Che Guevara. Aujourd'hui, la situation désastreuse que nous voyons à Cuba (émigrations mas­sives, totale pénurie, même de pain), illustre parfaitement l'impossibilité totale d'une «indépendance nationale». Au dé­but, les barbus de la Sierra Maestra n'avaient pas de sympathie spéciale pro-russe. Mais simplement, leur volonté de mener une politique un minimum « autonome » par rapport aux Etats-Unis, les a fatalement et inévitablement poussés dans les bras du capital russe.

En réalité, Fidel Castro était à la tête d'une fraction nationaliste de la bourgeoisie cubaine qui a adopté le «socialisme scientifique», élimi­nant nombre de ses « camarades » de la première heure, qui ont fini à Miami, c'est à dire, du côté du bloc américain, car sa seule chance de survie était dans le bloc russe. Ce­lui-ci s'est payé avec intérêts de son « aide », entre autres manières, en se servant de Cuba comme sergent impérialiste en Ethiopie, en appui du régime pro-russe, au Yémen du Sud et, surtout, en Angola, où Cuba est arrivé à détacher 60 000 soldats. Ce rôle impérialiste de fournisseur de chair à canon dans les guerres africaines a coûté la vie à beaucoup d'ouvriers cubains, à ajouter aux africains morts pour leur «libération», et a influé tout autant que les manoeuvres du bloc yankee dans la misère atroce à la­quelle ont été soumis le prolétariat et la population cubaine.

Les années 1980 : les « combattants de la liberté »

Après avoir arraché les unes après les autres les positions russes au Moyen-Orient, en Afrique, en Asie, le bloc américain a continué son offensive d'encerclement complet de l'URSS. C'est dans ce cadre que se situe la guerre d'Afghanistan où les USA répondent au coup de patte soviétique envahissant ce pays en 1979, par le parrainage d'une coalition de 7 groupes de guérilleros afghans. Ils les dotent des armes les plus sophistiquées avec lesquelles ils finissent par engluer les troupes russes dans une impasse.  Ceci va accentuer l'énorme mécontentement existant dans toute l'URSS et va contribuer à l'écroulement spectaculaire du bloc russe en 1989.

Comme illustration de ce renfor­cement important du bloc améri­cain, celui-ci pourra arracher le drapeau idéologique de la « libération nationale » au bloc russe que ce dernier avait pratiquement monopolisé durant les 30 dernières années.

Comme nous l'ayons montré tout au long de cet article, la « libération nationale » a été une arme que peu­vent utiliser à leur guise les diffé­rents impérialismes : le camp fas­ciste l'a employée à toutes les sauces imaginables, tout comme le camp « démocratique». Cependant, depuis les années 1950, le stali­nisme avait réussi à se présenter comme le bloc «progressiste» et « anti-impérialiste », habillant ses desseins du voile idéologique de la représentation des « pays socia­listes» qui ne seraient pas « impérialistes » mais au contraire des «militants anti-impérialistes». Au comble du délire, il arrivait ainsi à présenter la « libération na­tionale» comme le passage direct au « socialisme », supercherie contre laquelle les Thèses sur la question nationale et coloniale, de 1’I.C. en 1920, malgré leurs erreurs, avaient insisté clairement sur la né­cessité « de combattre énergiquement les tentatives faites par des mouvements émancipateurs qui ne sont en réalité ni communistes, ni révolutionnaires, pour arborer les couleurs communistes. »([18])

Tout ce stratagème a été mis à bas dans les années 1980. Avec comme facteur principal le développement des luttes et de la conscience ou­vrière, les innombrables virages et volte-face dictés par les nécessités impérialistes de la Russie, provo­quèrent son usure : rappelons-nous, entre autres, le cas éthiopien. Jusqu'en 1974, le régime du Négus était dans le camp occidental, la Russie appuyait le Front de Libéra­tion Nationale de l'Erythrée converti en paladin du « socialisme ». Avec la chute du Né­gus, remplacé par les militaires «nationalistes» qui s'orientaient vers la Russie, les choses changè­rent : alors l'Ethiopie s'est conver­tie en un régime «socialiste marxiste-léniniste » et le Front Erythréen s'est transformé du jour au lendemain en un « agent de l'impérialisme » en s'alignant der­rière le bloc américain.

Apres 1989, la « libération nationale » fer de lance du chaos 

Les événements de 1989, la chute retentissante du bloc de l'Est et l'effondrement des régimes stali­niens, ont donné lieu a la dispari­tion de la configuration impéria­liste antérieure du monde, caractérisée par la division en deux grands blocs ennemis et par conséquent, à une explosion de conflits natio­nalistes.

L'analyse marxiste de cette nou­velle situation, déterminée par la compréhension du processus de dé­composition du capitalisme ([19]), per­met de vérifier de manière concluante les positions de la Gauche Communiste contre la « libération nationale ».

Par rapport au premier aspect de la question, l'explosion nationaliste, nous voyons comment le tourbillon de l'effondrement du stalinisme crée une spirale sanglante de conflits inter-ethniques, des mas­sacres, des pogromes ([20]). Ce phéno­mène n'est pas spécifique aux an­ciens régimes staliniens. La majo­rité des pays africains a de vieux contentieux tribaux et ethniques qui, dans le cadre du processus de décomposition, se sont accélérés dans les dernières années condui­sant à des massacres et des guerres interminables. De la même ma­nière, l'Inde souffre de tensions na­tionalistes, religieuses et ethniques identiques, qui causent des milliers de victimes.

« Les conflits ethniques absurdes où les populations s'entre-massacrent parce qu'elles n'ont pas la même re­ligion ou la même langue, parce qu'elles perpétuent des traditions folkloriques différentes, semblaient réservés, depuis des décennies, aux pays du "tiers-monde", l'Afrique, l'Inde ou le Moyen-Orient. Mainte­nant, c'est en Yougoslavie, à quelques centaines de kilomètres des métropoles industrielles d'Italie du Nord et d'Autriche, que se déchaî­nent de telles absurdités.

L'ensemble de ces mouvements ré­vèle une absurdité encore plus grande : à l'heure où l'économie a atteint un degré de mondialisation inconnu dans l'histoire, où la bour­geoisie des pays avancés essaye, sans y parvenir, de se donner un cadre plus vaste que celui de la na­tion, comme celui de la CEE, pour gérer son économie, la dislocation des Etats qui nous avaient été légués par la seconde guerre mondiale en une multitude de petits Etats est une pure aberration, même du point de vue des intérêts capitalistes.

Quant aux populations de ces ré­gions, leur sort ne sera pas meilleur qu'avant mais pire encore : désordre économique accru, soumission à des démagogues chauvins et xéno­phobes, règlements de comptes et pogroms entre communautés qui avaient cohabité jusqu'à présent et, surtout, division tragique entre les différents secteurs de la classe ouvrière. Encore plus de misère, d'oppression,          de terreur, destruction de la solidarité de classe entre prolétaires face à leurs exploi­teurs : voila ce que signifie le na­tionalisme aujourd'hui. »([21])

Cette explosion nationaliste est la conséquence extrême, l'aggravation à leur plus haut ni­veau des contradictions, de la poli­tique de l'impérialisme durant les 70 dernières années. Les tendances destructrices et chaotiques de la « libération nationale » occultées par les mystifications de « l’anti­impérialisme », du « développement économique », etc., et qui ont été clairement dénoncées par la Gauche Communiste, apparaissent aujourd'hui de manière brutale et extrême, dépassant les prévisions les plus pessimistes dans leur furie dévastatrice. La «libération natio­nale » dans la phase de décomposi­tion se présente comme le fruit mûr de toute l'oeuvre aberrante, des­tructrice,         développée par l'impérialisme.

« La phase de décomposition appa­raît comme celle résultant de l'accumulation de toutes ces carac­téristiques d'un système moribond, celle qui parachève et chapeaute trois quarts de siècle d'agonie d'un mode de production condamné par l'histoire. Concrètement, non seu­lement la nature impérialiste de tous les Etats, la menace de guerre mon­diale, l'absorption de la société ci­vile par le Moloch étatique, la crise permanente de l'économie capita­liste, se maintiennent dans la phase de décomposition, mais cette der­nière se présente encore comme la conséquence ultime, la synthèse achevée de tous ces éléments. » ([22])

Les mini-Etats qui émergent de la dislocation de l'ex-URSS ou de la Yougoslavie font preuve d'emblée de l'impérialisme le plus brutal. La Fédération Russe du « héros démo­cratique » Eltsine menace ses voi­sins et réprime l'indépendantisme de la République autonome tchét­chène ; la Lituanie réprime sa mi­norité polonaise ; la Moldavie, sa minorité russe ; l'Azerbaïdjan s'affronte ouvertement à l'Arménie. L'immense sous-continent ex-sovié­tique donne lieu à 16 mini-Etats impérialistes qui peuvent très bien s'empêtrer dans des conflits mu­tuels qui feraient apparaître en comparaison la boucherie yougo­slave insignifiante car, entre autres dangers, ils pourraient mettre en jeu les arsenaux atomiques disper­sés dans l'ex-URSS.

Les grandes puissances utilisent, de manière relative vu le chaos exis­tant, ces tensions nationalistes et toutes les poussées in­dépendantistes des nouveaux mini-Etats. Cette énième utilisation de la « libération nationale » ne peut avoir que des conséquences encore plus catastrophiques et chaotiques que par le passé. ([23])

Plus que jamais, le prolétariat doit reconnaître la «libération natio­nale », l’« indépendance » ou l’« autonomie » nationales, comme une politique, des mots d'ordre, des drapeaux, partie intégrante à cent pour cent de l'ordre réaction­naire et destructeur du capitalisme décadent. Contre celle-ci, il doit développer sa propre politique : l'internationalisme, la lutte pour la révolution mondiale.

Adalen, 18 novembre 1991


[1] La crise de la social-démocratie, Rosa Luxemburg, chapitre 7.

[2] Lénine : intervention à la 7e conférence du POSDR en mai 1917, « Rapport sur la si­tuation actuelle».

[3] Concept qui sera repris plus tard par le « marxiste-léniniste » Mao-Tsé-Toung.

[4] 2e congrès de l’I.C. : « Le monde capitaliste et l'Internationale Communiste », 1e partie, « Les relations internationales après Ver­sailles. »

[5] 2e congrès de l’I.C., op.cité, idem.

 

[6] Internacionalismo, n° 1 : « Paix démocra­tique, lutte armée et marxisme ».

[7] Nous n'analyserons pas la guerre d'Espagne dans cet article, étant donné que nous avons publié de nombreux articles sur cette question dans notre Revue Internatio­nale (n° 7, 25, 47) ainsi qu'une brochure qui rassemble tous les textes de Bilan sur ce su­jet. Les mystifications antifasciste et nationaliste qui ont inondé en masse le prolétariat local et international ont caché la réalité,: la guerre espagnole fut une épisode clé, avec l'Ethiopie, dans la maturation de la seconde guerre mondiale.

[8] La crise de la social-démocratie, ch.7.

[9] Internationalisme, n°21, p. 25, mai 1947, « Le droit des peuples  à disposer d'eux-mêmes ».

[10] Revue Internationale, n° 17, p. 33, «La Grande Bretagne depuis la seconde guerre mondiale ».

[11] Bilan, n° 32, « Le conflit Arabo-Juif en Palestine », juin-juillet 1936. M. Idem.

[12] Idem.

[13] «Les derniers événements nous ont grati­fiés d'un nouvel Etat : l'Etat d'Israël. Nous n'avons pas l'intention, dans le cadre de cet article, de nous étendre sur le problème juif. (...) Le devenir du "peuple" juif, ne consiste pas dans la réinstallation de son autonomie et de son droit national, mais dans la dispari­tion de toute frontière et de toute notion d'autonomie et d'existence nationale. Les persécutions sanglantes des dernières années et de la dernière guerre contre les juifs pour aussi tragiques qu'elles furent, signifient ce­pendant moins un fait particulier que la bar­barie de la société décadente, se débattant dans les convulsions de son agonie, et d'une humanité ne parvenant pas à trouver la voie de son salut : le Socialisme. »

[14] « Sur les cas particuliers », Internationa­lisme, n°35, juin 1948, p.18, organe de la Gauche Communiste de France.

[15] Internationalisme,    n°45,    p. 23 :    «La guerre en Corée », 1950.

[16] Internationalisme, n° 13,  «La question nationale et coloniale », septembre 1946.

[17] Voir la critique de cette position dans la première partie de cet article, Revue Inter­nationale, n° 66.

[18] « Thèses sur la question nationale et co­loniale», point 11/5, 2 Congrès de L’I.C., mars 1920.

[19] Voir Revue Internationale, n° 57 et n° 62.

[20] Pour une analyse de ces événements, voir « La barbarie nationaliste » dans Revue Internationale n° 62.

[21] Révolution communiste ou destruction de l’humanité, Manifeste du 9e congrès du C.C.I.

[22] Revue Internationale, n° 62, « La décom­position, phase ultime de la décadence du capitalisme », mai 1990.

[23] Voir l'article « Vers le plus grand chaos de l'histoire », dans ce n°.