Notes sur l'impérialisme et la décomposition : vers le plus grand chaos de l'histoire

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Les gigantesques boulever­sements provoqués par l'effondrement du bloc de l'Est et la dislocation de l'URSS ouvrent-ils une ère plus pacifique ? Face à la menace du chaos, la férocité des rapports entre puissances capitalistes va-t-elle s'atténuer ?La constitution de nouveaux blocs impérialistes est-elle encore possible ? Quelles nouvelles contradictions fait surgir la décomposition capitaliste au niveau de l'impérialisme mondial ?

 

Les rivalités entre puissances ne disparaissent pas : elles s'exacerbent

Si le monde s'est effectivement profondément modifié depuis l'effondrement du bloc de l'Est, les lois barbares qui régissent la survie de ce système moribond sont, elles, toujours bien présentes. Et, au fur et à mesure que le capitalisme s'enfonce dans la décomposition, leur caractère destructeur, et la menace qu'elles font peser sur la survie même de l'humanité, se ren­forcent. Le fléau de la guerre, cet enfant monstrueux, mais naturel, de l'impérialisme, est et sera toujours plus présent, et la lèpre du chaos, après avoir plongé les po­pulations du « tiers-monde » dans un enfer sans nom, exerce mainte­nant ses ravages dans tout l'est de l'Europe.          

En fait, derrière les proclamations pacifistes des grandes puissances impérialistes du désormais défunt « bloc » américain, derrière les masques de respectabilité et de bonne entente dont celles-ci s'affublent, les relations entre ces Etats sont en réalité régies par la loi des gangsters. Dans les coulisses, comme n'importe quel truand, c'est à qui volera à l'autre sa part de trottoir, avec qui s'allier pour se débarrasser d'un concurrent aux dents trop acérées, comment faire pour se débarrasser d'un parrain trop puissant. Telles sont les véritables questions qui font l'objet des « débats » entre les bourgeoisies de ces « grands pays civilisés et démocratiques».

«La politique impérialiste n'est pas l’oeuvre d'un pays ou d'un groupe de pays. Elle est le produit de l'évolution mondiale du capita­lisme...C'est un phénomène inter­national par nature... auquel aucun Etat ne saurait se soustraire. »([1]). A partir de l'entrée en décadence du capitalisme, l'impérialisme domine la planète toute entière, il est « devenu le moyen de subsistance de toute nation grande ou petite » ([2]). Ce n'est pas une politique «choisie» par la bourgeoisie, ou telle ou telle de ses fractions, c'est une nécessité absolue qui s'impose.

De ce fait, la disparition du bloc de l'Est et celle du bloc de l'Ouest qui en résulte, ne sauraient signifier la fin du «règne de l'impérialisme». La fin du partage du monde entre « blocs », tel qu'il était sorti de la 2e guerre mondiale, ouvre au contraire toute grande la porte au déchaînement de nouvelles tensions impérialistes, à la multiplication des guerres locales et à l'aiguisement des rivalités entre les grandes puissances auparavant dis­ciplinées par le « bloc de l'Ouest».

Les rivalités au sein même des blocs ont toujours existé, et ont parfois éclaté ouvertement, comme par exemple entre la Turquie et la Grèce, tous deux membres de l'OTAN, à propos de Chypre en 1974. Ces rivalités étaient cepen­dant solidement contenues par le corset de fer du bloc de tutelle. Ce corset ayant disparu, les tensions, jusque-là endiguées, ne peuvent que s'exacerber.

Le capital américain face au nouvel appétit de ses vassaux

Pendant des décennies, la soumis­sion de l'Europe et du Japon aux Etats-Unis était le prix de la protec­tion militaire que ces derniers leur accordaient face à la menace sovié­tique. Cette menace ayant au­jourd'hui disparu, l'Europe et le Japon n'ont plus le même intérêt à suivre les diktats américains et le «chacun pour soi» tend à se dé­chaîner.

C'est ce qui s'est manifesté avec force durant tout l'automne 1990, l'Allemagne, le Japon et la France, essayant d'empêcher le déclenche­ment d'une guerre qui ne pouvait que renforcer la supériorité améri­caine ([3]). Les Etats-Unis, en impo­sant la guerre, en obligeant l'Allemagne et le Japon à payer pour elle et en forçant la France à y participer, ont remporté une claire victoire, car ils ont fait la preuve de la faiblesse des moyens à la disposi­tion de tous ceux qui pourraient être tentés de disputer leur domina­tion. Ils ont fait étalage de leur énorme surpuissance militaire, vi­sant à démontrer qu'aucun autre Etat, quelle que soit sa puissance économique, ne pourrait rivaliser avec eux sur le terrain militaire.

Le « Bouclier » puis la « Tempête du désert » de sinistre mémoire, guerre imposée et menée d'un bout à l'autre par Bush et son équipe, en faisant taire momentanément les velléités de « chacun pour soi » dans les pays centraux, avait en fait, en dernière instance, pour principale fonction de prévenir et de contre­carrer la reconstitution potentielle d'un bloc rival, à préserver pour les Etats-Unis leur statut de seule su­per-puissance.

«Cependant, cette réussite immé­diate de la politique américaine ne saurait constituer un facteur de sta­bilisation durable de la situation mondiale dans la mesure où elle ne pouvait affecter les causes mêmes du chaos dans lequel s'enfonce la so­ciété. Si les autres puissances ont dû remiser pour un temps leurs ambi­tions, leurs antagonismes de fond avec les Etats-Unis n'ont pas dis­paru pour autant, c'est bien ce qui se manifeste avec l'hostilité larvée que témoignent des pays comme la France et l'Allemagne vis-à-vis des projets américains de réutilisation des structures de l'OTAN dans le cadre d'une "force de réaction ra­pide", dont le commandement re­viendrait, comme par hasard, au seul allié fiable des Etats-Unis, la Grande-Bretagne. » ([4])

Depuis, l'évolution de la situation a confirmé pleinement cette analyse. L'état des relations entre Etats de la CEE, et plus particulièrement entre certains d'entre eux comme la France et l'Allemagne, et les Etats-Unis, que ce soit à propos de l'avenir de l'OTAN et de la « défense européenne », ou vis-à-vis de la crise yougoslave, est une illus­tration des limites du coup de frein que la guerre du Golfe a exercé face au chacun pour soi au sein des principales puissances capitalistes.

Aujourd'hui, remettre en cause l'actuel partage impérialiste, par­tage qui est toujours imposé par la force, c'est obligatoirement s'attaquer à la première puissance mondiale, les Etats-Unis, ceux-ci étant les principaux bénéficiaires de ce partage. Et, comme l'ex-URSS n'a plus du tout les moyens de participer au premier rang à la curée impérialiste, désormais les plus grandes tensions impérialistes se situent au sein même des « vainqueurs de la guerre froide », c'est-à-dire entre Etats centraux du défunt bloc de l'Ouest ([5]).

Mais dans la foire d'empoigne de l'impérialisme, la disparition d'un système de blocs engendre organi­quement une tendance à la consti­tution de nouveaux blocs, chaque Etat ayant besoin d'alliés pour me­ner une lutte par définition mon­diale. En effet, les blocs sont «la structure classique que se donnent les principaux Etats dans la période de décadence pour "organiser" leurs affrontements armés, ([6])

Vers de nouveaux blocs ?

L'accroissement actuel des tensions impérialistes contient la tendance vers la reconstitution de nouveaux blocs, dont l'un serait forcément dirigé contre les Etats-Unis. Ce­pendant, l'intérêt à une telle re­constitution varie considérable­ment selon les Etats.

Qui?

La Grande-Bretagne n'y a, elle, au­cun intérêt, puisqu'elle trouve lar­gement son compte dans son al­liance indéfectible avec la politique américaine  ([7]).

 

Pour toute une série de pays, comme, par exemple, les Pays-Bas et le Danemark, il y a l'appréhension d'être absorbés pra­tiquement au cas où ils se feraient les alliés d'une super-puissance al­lemande en Europe, ce qui serait favorisé par les liens économiques qui existent déjà et par la proximité géographique et linguistique. Sui­vant le vieux principe de stratégie militaire qui recommande de ne pas s'allier avec un voisin trop puis­sant, ils n'ont que très peu d'intérêts à remettre en cause la domination américaine.

Pour une puissance plus impor­tante mais moyenne comme la France, contester le leadership américain et participer à un nou­veau bloc n'est pas non plus très évident car, pour ce faire, elle doit suivre la politique allemande, alors que l'Allemagne est pour l'impérialisme français le rival le plus immédiat et le plus dangereux, comme les deux guerres mondiales l'ont montré. Coincée entre l'enclume allemande et le marteau américain, la politique impérialiste de la France ne peut qu'osciller entre les deux. Cependant, à l'image du mode de production dont il est le reflet, l'impérialisme n'est pas un phénomène rationnel. La France, bien qu'elle ait beau­coup à y perdre et bien que ses fu­turs gains éventuels soient des plus hasardeux, joue plutôt, pour le moment, la carte allemande, et tend à s'opposer à la tutelle améri­caine, à propos de l'OTAN et avec la constitution d'une brigade franco-allemande. Ceci, cepen­dant, ne saurait exclure d'autres re­tournements.

En revanche, les choses sont beau­coup plus claires pour des puis­sances de premier plan comme l'Allemagne et le Japon. Pour elles, retrouver un rang impérialiste en conformité avec leur force écono­mique, ne peut signifier qu'une remise en cause de la domination mondiale exercée par les USA. De plus, seuls ces deux Etats ont po­tentiellement les moyens de pouvoir prétendre jouer un rôle mondial. Mais les chances de l'un et de l'autre, dans la course au leader­ship d'un futur bloc antagoniste aux USA, ne sont pas les mêmes.

 

Il ne faut pas sous-estimer la force et l'ambition de l'impérialisme ja­ponais. Lui aussi tend à rentrer dans la curée impérialiste. En attes­tent le projet de modification de la constitution en vue d'autoriser l'envoi à l'extérieur de troupes nippones, le renforcement important de sa marine de guerre, sa volonté de plus en plus fermement affichée de récupérer les îles Kouriles aux dépens de l'URSS, ou encore cer­taines déclarations sans ambages de ces responsables japonais disant «  il est temps que le Japon se libère de ses liens avec les Etats-Unis.([8]) ». Mais le Japon, par sa position géo­graphique excentrée vis-à-vis de la plus grande concentration indus­trielle mondiale, qui reste le champ principal des rivalités impérialistes, c'est-à-dire l'Europe, ne peut pas véritablement rivaliser dans cette course avec l'Allemagne.

L'impérialisme japonais cherche donc à étendre son influence et à avoir les coudées plus franches en essayant pour le moment de ne pas s'opposer trop ouvertement au grand parrain nord-américain. L'Allemagne, au contraire, par sa place centrale en Europe et sa puis­sance économique, est de plus en plus poussée à s'opposer à la poli­tique américaine, et se retrouve de façon croissante au centre des ten­sions impérialistes, comme le ma­nifestent ses réticences devant les projets américains concernant l'OTAN, sa volonté de la mise sur pied d'un embryon de « défense eu­ropéenne », et plus encore son atti­tude en Yougoslavie.

Le capital allemand, « pousse-au-crime » en Yougoslavie

L'impérialisme allemand a joué en Yougoslavie le rôle de véritable «  pousse-au-crime » en soutenant les velléités sécessionnistes Slovènes et surtout croates, comme en té­moigne la volonté répétée de l'Allemagne de reconnaître unilaté­ralement l'indépendance de la Croatie. Historiquement, l'Etat yougoslave avait été créé de toutes pièces pour contrer l'expansionnisme impérialiste al­lemand en lui interdisant l'accès à la Méditerranée ([9]). On comprend dès lors que la volonté d'indépendance croate ait représenté une véritable aubaine pour la bourgeoisie allemande qui a cherché à en tirer un maximum de profit. Vu ses liens étroits avec les dirigeants de Zagreb, l'Allemagne espérait bien pouvoir, en cas d'indépendance, utiliser les précieux ports croates sur l'Adriatique. Elle aurait pu ainsi réaliser un objectif stratégique vital : l'accès à la Méditerranée. C'est pourquoi l'Allemagne, avec l'aide de l'Autriche,([10]) n'a cessé d'attiser les braises en soutenant ouvertement ou en coulisses le sécessionnisme croate, ce qui ne pouvait qu'accélérer la dislocation de la Yougoslavie.([11])

Les Etats-Unis font échec à l'Allemagne

Consciente de la gravité de l'enjeu, la bourgeoisie américaine a tout fait, au delà de son apparente dis­crétion, pour contrer et briser, avec l'aide de l'Angleterre et des Pays-Bas, cette tentative de percée de l'impérialisme allemand. Son Che­val de Troie au sein de la CEE, la Grande-Bretagne, s'est systémati­quement opposée à tout envoi d'une force militaire européenne d'intervention. L'appareil militaro-stalinien serbe, signant et violant autant de cessez-le-feu organisés par l'impuissante et pleurnicharde CEE, a pu méthodiquement mener en Croatie une véritable guerre de reconquête, avec le silence consen­tant des Etats-Unis.

D'ores et déjà, l'échec allemand en Yougoslavie est patent, comme sont patentes la division et l'impuissance totale de la CEE. Cet échec exprime bien toute la force, tous les atouts que conserve la pre­mière puissance mondiale dans la lutte pour le maintien de son hégé­monie, et souligne les énormes dif­ficultés qu'aura l'impérialisme allemand pour pouvoir être en me­sure de disputer réellement la do­mination mondiale des Etats-Unis.

Cependant, cela ne signifie, ni le retour à une certaine stabilité en Yougoslavie, car la dynamique en­clenchée condamne ce pays à s'enfoncer toujours plus dans une situation à la libanaise, ni que dé­sormais l'Allemagne va renoncer et se plier docilement aux diktats de l’ « Oncle SAM». L'impérialisme allemand a perdu une bataille, mais il ne peut renoncer à chercher à soulever la tutelle américaine, ce dont témoigne déjà sa décision de mettre sur pied un corps d'armée, conjointement avec la France, marquant clairement une volonté de plus grande autonomie vis-à-vis de l'OTAN et donc des USA.

Le chaos entrave la constitution de nouveaux blocs

Si on doit reconnaître l'existence, dès à présent, d'une tendance à la reconstitution de nouveaux blocs impérialistes, processus au sein du­quel l'Allemagne occupe, et occu­pera de plus en plus, une place cen­trale, rien ne permet d'affirmer que cette tendance pourra réellement aboutir, parce qu'elle se heurte, du fait de la décomposition, à toute une série d'obstacles et de contra­dictions particulièrement impor­tants et pour une large part totale­ment inédits.

Tout d'abord l'Allemagne n'a pas pour le moment, et c'est une diffé­rence fondamentale avec la situa­tion qui précède la première comme la deuxième guerre mon­diale, les moyens militaires de ses ambitions impérialistes. Elle est largement démunie face à la formi­dable surpuissance américaine ([12]). Pour réunir des moyens conformes à ses ambitions, il lui faudrait du temps, au minimum 10 à 15 ans, alors même que les USA font tout pour empêcher le développement de tels moyens. Mais plus encore, pour parvenir à instaurer l'économie de guerre nécessaire à un tel effort d'armement, la bour­geoisie doit arriver à imposer au prolétariat en Allemagne une véri­table militarisation du travail. Et cela elle ne peut l'obtenir qu'en in­fligeant une totale défaite à la classe ouvrière, défaite dont les conditions sont pour le moment loin d'être réunies. Ainsi, même si l'on s'en tient là, les obstacles à franchir sont déjà de taille.

Mais, par ailleurs, il existe un autre facteur, tout aussi essentiel, qui contrarie l'évolution vers la recons­titution d'un « bloc » sous leader­ship allemand : le chaos qui envahit un nombre toujours plus grand de pays. Non seulement celui-ci rend beaucoup plus difficile l'obtention de la discipline nécessaire à la mise sur pied d'un «bloc» d'alliances impérialistes, mais la bourgeoisie allemande, comme toutes les autres bourgeoisies des pays les plus dé­veloppés, et avec encore beaucoup plus d'acuité étant donnée sa posi­tion géographique, redoute l'avancée de ce chaos. C'est d'ailleurs cette crainte, à laquelle se sont ajoutées les pressions des USA, qui ont fait que l'Allemagne, malgré toutes ses réticences, a fi­nalement soutenu Bush, comme l'ont fait le Japon et la France, dans sa guerre du Golfe. Malgré son désir d'échapper à la tutelle américaine, la bourgeoisie alle­mande sait que, pour le moment, seuls les Etats-Unis ont les moyens de freiner quelque peu le chaos.

Aucune grande puissance impéria­liste n'a intérêt à la propagation du chaos : arrivée massive d'immigrés, immigrés qui ne peuvent pas être intégrés dans la production alors qu'on procède déjà à des licencie­ments massifs ; dissémination incontrôlée des armements, y com­pris d'énormes stocks d'armes ato­miques ; risques de catastrophes industrielles majeures, en particu­lier nucléaires ; etc. Tout ceci ne peut que déstabiliser les Etats qui y sont exposés, et rendre beaucoup plus difficile la gestion de leur capi­tal national. Si le pourrissement sur pied du système est, dans les condi­tions actuelles, profondément né­gatif pour l'ensemble de la classe ouvrière, il menace également la bourgeoisie et la conduite de son système d'exploitation. En pre­mière ligne face aux conséquences les plus dangereuses de l'effondrement du bloc de l'Est, face à l'implosion de l'URSS, l'Allemagne est contrainte de ral­lier, au moins en partie, les injonc­tions des seuls qui ont la capacité de faire le «gendarme» au niveau international : les USA.

Ainsi, dans cette période de dé­composition, chaque bourgeoisie nationale des pays les plus déve­loppés est placée devant une nou­velle contradiction :

-  assumer la défense de ses propres intérêts impérialistes, et affronter ses principaux concurrents de même rang, au risque d'accélérer le développement d'une situation de chaos ;

-  se défendre contre l'instabilité et les manifestations dangereuses de cette décomposition, en préservant l’« ordre » mondial qui lui a permis de garder son rang de puissance capitaliste, au détriment de ses propres intérêts impérialistes face à ses plus grands rivaux.

La tendance à la constitution de nouveaux blocs impérialistes, ins­crite dans la tendance générale de l'impérialisme à l'affrontement entre les plus grandes puissances, face à cette contradiction, ne pourra probablement jamais arri­ver jusqu'à son terme.

Même le «gendarme du monde», les USA, pour qui la lutte contre le chaos s'identifie le plus complète­ment et immédiatement à la lutte pour le maintien du statu quo do­minant, celui de sa position hégé­monique, n'échappe pas à ce di­lemme. En déclenchant la guerre du Golfe, les Etats-Unis voulaient faire un exemple de leur capacité de «maintien de l’ordre» et obliger à rentrer dans le rang ceux qui pour­raient contester leur leadership mondial. Le résultat de cette guerre n'a été qu'une instabilité plus grande dans toute la région de la Turquie à la Syrie, avec notamment la continuation des massacres des populations au Kurdistan, non seulement par la soldatesque ira­kienne, mais aussi .par l'armée turque ! En Yougoslavie, le soutien implicite des Etats-Unis au camp serbe a permis de barrer la route à la tentative de l'Allemagne d'accéder à la Méditerranée, mais il a aussi mis de l'huile sur le feu, contribuant à ce que la barbarie s'étende à tout le territoire yougo­slave, poussant à l'instabilité de toute la région des « Balkans». Le seul moyen, en dernier ressort, dont dispose le «  gendarme mondial », le militarisme et la guerre, ne peut qu'aggraver le développement de cette barbarie et la pousser à son paroxysme.

La dislocation de l'URSS aiguise la contradiction entre le « chacun pour soi » et la confrontation au chaos

La dislocation de l'URSS, par ses dimensions, sa profondeur (c'est la Russie qui est maintenant menacée de désintégration), est un facteur d'aggravation considérable du chaos à l'échelle mondiale : risque des plus grands exodes de popula­tions de l'histoire, de dérapages nucléaires majeurs ([13]). Face à un tel cataclysme, la contradiction dans laquelle se trouvent placées les grandes puissances, ne peut qu'être portée à incandescence. D'un côté, un minimum d'unité est nécessaire pour faire face à la situation, de l'autre l'effondrement de l'ex-empire soviétique ne fait qu'aiguiser les appétits impéria­listes.

Là encore l'Allemagne se retrouve dans une position particulièrement délicate. L'est de l'Europe, y com­pris la Russie, représente pour l'impérialisme allemand une zone d'influence et d'expansion privilé­giée. Alliances et affrontements avec la Russie ont toujours été au centre de l'histoire du capitalisme allemand. L'histoire comme la géographie poussent le capital al­lemand à étendre son influence à l'est, et il ne peut que chercher à ti­rer profit de l'effondrement du bloc de l'Est et de son leader. Depuis l'effondrement du mur de Berlin, c'est évidemment le capital alle­mand qui est le plus présent, tant au niveau économique que diplo­matique, en Tchécoslovaquie, en Hongrie, et plus généralement par­tout à l'est, à l'exception de la Po­logne qui, quels que soient ses liens économiques, s'efforce de résister, pour des raisons historiques.

Mais face à la dislocation totale de l'URSS, la situation devient beau­coup plus complexe et difficile pour la première puissance économique européenne. L'Allemagne peut es­sayer de profiter de la situation pour défendre ses intérêts, en parti­culier tenter de constituer une véri­table «Mittel Europa», une «Europe centrale» sous son in­fluence prépondérante, mais la dislocation soviétique, avec l'effondrement de tous les pays de l'Est, est en même temps une me­nace directe, plus dangereuse pour l'Allemagne que pour tout autre pays du coeur du système capita­liste international.

« L'unification », l'intégration de l'ex-RDA, est déjà un lourd fardeau qui entrave, et entravera de plus en plus, la compétitivité du capital allemand. L'arrivée massive d'immigrants pour qui l'Allemagne reste la « terre promise », conjuguée aux risques nucléaires mentionnés plus haut, provoquent une grave inquiétude dans la classe domi­nante allemande.

Contrairement à la situation en Yougoslavie, qui, malgré sa gra­vité, touche un pays de 22 millions d'habitants, la situation dans l'ex-URSS pousse la bourgeoisie alle­mande à la plus grande prudence. C'est pourquoi, tout en cherchant à étendre son influence, elle s'efforce par tous les moyens de stabiliser un minimum la situation, et évite soigneusement pour le moment de je­ter de l'huile sur le feu ([14]). C'est pourquoi elle continue à être le plus ferme appui à Gorbatchev et le principal soutien économique de l'ex-empire. Elle suit globalement la politique menée par les Etats- Unis vis-à-vis de l'ex-URSS. Elle n'a pu que soutenir la récente ini­tiative            en matière de « désarmement » du nucléaire tac­ tique, dans la mesure où celle-ci vise à aider et contraindre ce qui reste de pouvoir central dans l'ex- URSS à se débarrasser d'armes, dont la dissémination fait peser une véritable épée de Damoclès nucléaire sur l'URSS, mais aussi sur une bonne partie de l'Europe. ([15])

L'ampleur des dangers du chaos contraint les Etats les plus déve­loppés à une certaine unité pour y faire face, et aucun d'entre eux ne joue, pour le moment, la carte du pire dans l'ex-URSS. Cependant cette unité est tout à fait ponctuelle et limitée. En aucun cas le chaos et sa menace ne permettent aux grandes puissances d'étouffer leurs rivalités impérialistes. Cela signifie que le capitalisme allemand ne peut pas et ne va pas renoncer à tout ap­pétit impérialiste, pas plus d'ailleurs que n'importe quelle autre puissance centrale.

Même confronté aux graves dan­gers induits par la désintégration du bloc de l'Est et de l'URSS, chaque impérialisme va essayer de préserver au mieux ses propres intérêts. Ainsi, lors de la rencontre de Bangkok, à propos de l'aide économique à apporter au leader déchu de l’ex-bloc de l'Est, tous les gouvernements présents étaient conscients de la nécessité de renforcer cette aide, afin de prévenir l'explosion de catastrophes majeures dans un fu­tur proche. Mais chacun a essayé que ça lui coûte le moins cher pos­sible, et que ce soit l'autre, le rival et concurrent, qui en supporte la plus lourde charge. Les USA ont « généreusement » proposé d'annuler une partie de la dette so­viétique, ce qu'a fermement refusé l'Allemagne, pour la bonne raison qu'elle supporte déjà à elle seule près de 40 % de cette dette.

Cette contradiction entre le besoin des principales puissances de frei­ner le chaos, de limiter au maxi­mum son extension, et celui tout aussi vital de défendre leurs propres intérêts impérialistes, est portée à son paroxysme au fur et à mesure que ce qui reste de l'Union Sovié­tique se délite et se désagrège.

Le chaos l'emporte

La décomposition, en aiguisant tous les traits de la décadence, et notamment ceux de l'impérialisme, bouleverse de façon qualitative la situation mondiale, en particulier les rapports inter-impérialistes.

Dans un contexte de barbarie tou­jours plus sanguinaire, où l'horreur côtoie de plus en plus l'absurdité absolue, absurdité à l'image d'un mode de production qui est devenu totalement caduc du point de vue historique, le seul avenir que la classe exploiteuse puisse désormais offrir à l'humanité, c'est celui du plus grand chaos de toute l'histoire.

Les rivalités impérialistes entre les Etats les plus développés du défunt bloc de l'Ouest se déchaînent dans le contexte du pourrissement sur pied, généralisé, du système capi­taliste. Les tensions entre les a grandes démocraties» ne peuvent que s'aviver, en particulier entre les États-Unis et la puissance domi­nante du continent européen, l'Allemagne. Le fait que, jusqu'à présent, cet antagonisme se soit exprimé de façon feutrée, n'enlève rien à sa réalité.

Même si les fractions nationales les plus puissantes de la bourgeoisie mondiale peuvent avoir un intérêt commun face au chaos, cette com­munauté d'intérêts ne peut être que circonstancielle et limitée. Elle ne peut annuler la tendance naturelle et organique de l'impérialisme au déchaînement de la concurrence, des rivalités et des tensions guer­rières. Aujourd'hui elle participe pleinement du chaos et de son ag­gravation. La foire d'empoigne à laquelle se livrent, et se livreront de plus en plus les grandes puissances impérialistes, ne peut avoir comme résultat que l'avancée de ce chaos au coeur de l'Europe, comme l'illustre tragiquement la barbarie guerrière en Yougoslavie.

La politique oscillante et incohé­rente de la part des Etats les plus solides du monde capitaliste se tra­duit par une instabilité croissante des alliances. Celles-ci sont et se­ront de plus en plus circonstan­cielles et sujettes à de multiples re­tournements. Ainsi la France, après avoir plutôt joué la carte allemande, peut très bien jouer de­main la carte américaine, pour plus tard effectuer un nouveau virage. L'Allemagne, soutenant au­jourd'hui le «centre» en Russie, peut choisir demain les républiques sécessionnistes. Le caractère contradictoire et incohérent de la politique impérialiste des grandes puissances exprime en dernière ins­tance la tendance de la classe do­minante à perdre le contrôle d'un système ravagé par sa décadence avancée : la décomposition.

Putréfaction, dislocation grandis­sante de l'ensemble de la société, voilà la perspective « radieuse» qu'offre à l'humanité ce système à l'agonie. Cela ne fait que souligner l'importance et l'extrême gravité des enjeux de la période historique actuelle, en même temps que l'immense responsabilité de la seule classe porteuse d'un réel avenir : le prolétariat.

RN, 18/11/91.



[1] Rosa Luxemburg, La crise de la Social-démocratie, "Brochure de Junius ".

[2] Plateforme du  Courant Communiste In­ternational.

[3] Sur la fausse unité des pays industrialisés pendant la guerre du Golfe, voir l'article éditorial de la Revue Internationale n° 64, 1er trimestre 1991.
 

[4] "Résolution sur la situation internatio­nale", point 5, idem.

[5] Voir les articles "L'URSS en miettes", "Ex-URSS : Ce n'est pas le communisme qui s'effondre" (Revue Internationale) n° 66 et n° 67, 3e et 4e trimestres 1991).

[6] "Résolution sur la situation internatio­nale", point 4, juillet 1991, 9e congrès du CCI, Revue Internationale n° 67.

[7] Sur l'attitude respective de la Grande-Bretagne et de la France vis-à-vis des USA, voir "Rapport sur la situation internationale" extraits", note 1, page 23 de la Revue Internationale N° 67.
 

[8] T. Kunugi, ex-secrétaire adjoint de l'ONU. Libération, 27/9/91.

[9] Voir l'article "Bilan de 70 années de 'libération nationale'", dans ce numéro.

[10] La France et l'Italie, avec d'interminables oscillations, ont aussi contribué à cette entreprise de déstabilisa­tion meurtrière.

[11] L'Allemagne, pas plus que n'importe quel autre Etat capitaliste, ne saurait échap­per aux lois de l'impérialisme régissant toute la vie du capitalisme dans sa décadence. Le problème face aux poussées de impérialisme allemand n'est pas, en soi, le désir ou la volonté de la bourgeoisie alle­mande. Nul doute que cette bourgeoisie, ou du moins certaines de ses fractions, sont in­quiètes face à cette plongée dans la curée impérialiste. Mais quelles que soient ces in­quiétudes, elle sera contrainte (ne serait-ce que pour empêcher qu'un concurrent prenne la place), d'affirmer de plus en plus ses visées impérialistes. Comme dans le cas de la bourgeoisie japonaise en 1940, où beaucoup de ses fractions étaient réticentes à entrer en guerre, ce qui compte ce n'est pas la volonté, mais ce que la bourgeoisie est contrainte de faire.
 

[12] L'Allemagne est encore occupée militai­rement par les USA et, pour l'essentiel, le contrôle sur l'ensemble des munitions de l'armée allemande est encore exercé par l'état-major américain. Les troupes alle­mandes n'ont pas d'autonomie au-delà de quelques jours. La brigade franco-allemande a notamment pour but de permettre une plus grande autonomie à l'armée alle­mande.

[13] Récemment, les nationalistes «  tchétchènes » menaçaient d'attentats les centrales nucléaires ; des trains de blindés, pouvant contenir des armes nucléaires tac­tiques, circulaient aux frontières de l'URSS en échappant à tout contrôle.

[14] Voir d'un côté l'attitude de l'Allemagne vis-à-vis des « Pays baltes » et ses velléités de pousser à la création d'une « République allemande de la Volga m, et de l'autre son sou­tien à ce qui reste de « centre » en URSS.

[15] Ceci au delà du mensonge du « désarmement » qui ne supprime que les armes devenues obsolètes qui devaient de toute façon être mises à la casse et être rem­placées par des armes plus modernes et so­phistiquées.