Rapport sur la situation internationale (extraits)

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La décomposition de la société capitaliste

(...) Le troisième point qu'il faut faire ressortir (voir dans la résolution la présentation des deux premier)  est la durée du phénomène de la décomposition. Celui-ci a été identifié pour la première fois par le CCI lors des attentats terroristes de Paris, à l'automne 1986. Cela ne veut pas dire, évidemment, qu'il n'ait commencé à se manifester qu'à ce moment-la. En réalité, c'est tout au long des années 1980 que ce phénomène connaît son essor.

Ainsi, le CCI avait déjà implicitement pointé un tel phénomène dans la résolution sur la situation interna­tionale adoptée lors de son 6e congrès, en novembre 1985 (et qui reprenait l'analyse d'un document interne d'octobre 198$). Dans ce document, il était mis en évidence l'aggravation considérable des convulsions politiques des pays de la périphérie qui interdisait de façon croissante aux grandes puissances de s'appuyer sur eux dans les guerres contre le bloc adverse ou dans le "maintien de l'ordre" régional et les contraignait à intervenir de plus en plus directement dans les affron­tements militaires. Un tel constat se basait notam­ment sur la situation au Liban et surtout en Iran. Dans ce dernier pays, en particulier, on relevait déjà une relative nouveauté par rapport aux situations qu'on pouvait rencontrer dans le passé : un pays d'un bloc, et important dans son dispositif militaire, échappait pour l'essentiel à son contrôle sans pour autant tomber, ou même avoir la possibilité de tom­ber, sous la tutelle de l'autre. Cela n'était pas dû à un affaiblissement du bloc dans son ensemble, ni à une option permettant une amélioration de la position du capital national de ce pays, bien au contraire, puisqu'une telle politique devait conduire à une catas­trophe politique et économique. En fait, l'évolution de la situation en Iran ne correspondait à aucune rationalité, même illusoire, du point de vue des inté­rêts du capital national, la meilleure illustration en étant l'accession au pouvoir d'une couche de la société, le clergé, qui n'a jamais eu de compétence pour gérer les affaires économiques et politiques du capitalisme.

Ce phénomène de la montée de l'intégrisme musul­man, et de la victoire politique de celui-ci dans un pays relativement important, était lui-même une des premières manifestations de la phase de décomposi­tion. Cette percée de la religion dans un certain nombre de pays du tiers-monde ne pouvait et ne peut être considérée comme un retour en arrière à Page d'or de l'influence dominante de la religion dans la vie sociale. La roue de l'histoire ne saurait tourner à l'envers. Les pays du tiers-monde, de même qu'un certain nombre de pays de l'ancien bloc de l'Est par­ticulièrement infestés par la religion, ne reviennent pas au féodalisme ; le capital a, depuis longtemps déjà, soumis ces contrées a ses lois non pas, évidem­ment, par un développement significatif des forces productives sur des bases capitalistes, mais par la des­truction irréversible de leur économie "naturelle". Dans ces pays, la poussée de l'intégrisme religieux constitue une manifestation de la décomposition des superstructures idéologiques de la société capitaliste qu'il faut ranger sur le même plan que la montée, dans les pays avancés, du mysticisme et de la drogue.

On peut donc constater que l'entrée du capitalisme décadent dans sa phase de décomposition révèle ses premières manifestations dès la fin des années 70 et prend sa pleine dimension tout au long des années 80 (en ce sens, ces années ont bien été pour le capita­lisme, et aussi pour la classe ouvrière, des années de vérité au cours desquelles l'un et l'autre ont com­mencé à se trouver confrontés à la phase ultime du mode de production capitaliste). C’est un élément important dans la mesure où sa prise en compte conditionne une pleine compréhension, tant du point de vue de leurs causes que de leurs perspectives, des bouleversements qui ont secoué le monde ces deux dernières années. Il conditionne également, comme nous le verrons plus loin, une claire compréhension de la dynamique de la lutte et de la prise de conscience de la classe depuis le début des années 1980.

L'effondrement du bloc de l'est

(...) La tendance historique au capitalisme d'Etat, dont la mise en évidence est la condition élémentaire à la compréhension du stalinisme, connaît ses pre­mières manifestations marquantes non pas dans des secteurs arriérés du capitalisme mais au contraire dans ses secteurs les plus avancés. L'Allemagne de la première guerre mondiale en constituait, pour les révolutionnaires de cette époque (particulièrement pour Lénine), l'exemple typique. Classiquement, la prise en main par l'Etat de l'ensemble de l'économie s'est présentée comme un processus organique du capital national, affectant en premier lieu les secteurs les plus développés de celui-ci et de la bourgeoisie, notamment par une imbrication croissante entre cette dernière et l’appareil d'Etat. Ce caractère organique et généralement progressif (même si dans certains cas, tel le fascisme, il a pu s'accompagner de règle­ments de comptes violents au sein de l'appareil poli­tique bourgeois) du développement du contrôle de la société civile, et particulièrement de l'économie, par l'Etat, a permis de garantir, dans les pays avancés, la pérennité des mécanismes classiques de l'économie capitaliste, et particulièrement la sanction du marché comme stimulant de la compétitivité des entreprises, d'une exploitation "rationnelle" de la force de travail. Il a eu également pour mérite de maintenir en place l'essentiel du personnel économique de la classe dominante permettant au capital national de bénéfi­cier de toute l'expérience de ce personnel.

Tout autre est le processus de développement de la forme stalinienne du capitalisme d'Etat. Ce dévelop­pement n'a rien d'"organique". Il se présente au contraire comme une sorte "d'accident" de l'histoire résultant de la révolution et de la contre-révolution en Russie. Dans la mesure où c'est l'Etat surgi après la révolution qui assume la contre-révolution, c'est à lui qu'il revient de prendre en charge, de façon exclusive, la gestion du capital national abolissant de ce fait les mécanismes du marché intérieur et se privant (pour l'essentiel) des compétences des anciens spécialistes de l'exploitation capitaliste. Les critères d'appartenance à la classe exploiteuse, chargée de diriger la valorisation du capital, ne sont plus d'ordre économique comme dans le capitalisme classique (ce qui permet de sélectionner et de former un personnel compétent pour cette tâche de valorisation) mais d'ordre politique. C'est la place dans la hiérarchie du Parti-Etat, le grade dans la "nomenklatura", qui déterminent fondamentalement l'accession aux responsabilités économiques importantes. La servilité, a ruse, l'absence de scrupules qui constituent les talents essentiels pour l'ascension dans l'appareil du parti ne sont pas nécessairement les plus utiles pour une bonne gestion du capital national, d'autant plus qu'il n'y a pas de sanction du marché pour opérer une sélection et provoquer l'émulation au sein des "responsables" de l'économie. Sur ces bases, l'ensemble du personnel chargé de gérer le capital national est tout sauf motivé par la valorisation de celui-ci, désimplication et cynisme oui se répercutent à tous les niveaux de l'appareil productif, et particu­lièrement chez les ouvriers. Un tel mode de "gestion" du capital, où le "stimulant" principal de la force de travail exploitée est la contrainte policière, peut convenir à une économie relativement arriérée proté­gée par l'autarcie mais ne saurait faire face aux exi­gences du marché mondial. C'est principalement à ce caractère "accidentel" de sa constitution que le capi­talisme d'Etat de modèle stalinien doit son extrême fragilité face à la crise économique ainsi que son effondrement brutal.

Les causes de la faiblesse du bloc de l'Est sont du même ordre. Traditionnellement, les blocs impéria­listes se sont constitués de façon progressive, avec une véritable volonté des bourgeoisies des principaux pays les composant de s'associer, ou tout au moins de se rallier à la puissance dominante, laquelle tirait sa prééminence en premier lieu de son potentiel écono­mique. Il n'en a rien été pour ce qui concerne la constitution du bloc russe. Celui-ci se présente aussi comme une sorte d'accident de l'histoire. En effet, le pays qui se retrouve à sa tête est un pays arriéré sur tous les plans, faiblement industrialisé, moins déve­loppé que beaucoup de ses vassaux et donc nullement qualifie pour tenir ce rang. Il ne doit un tel privilège qu'aux circonstances spécifiques dans lesquelles se termine la seconde guerre mondiale (...). C’est donc contrainte et forcée par la puissance militaire que la bourgeoisie de ces derniers se "rallie" à l'URSS au lendemain de la seconde guerre mondiale. Et c'est encore, pour l'essentiel, avec cette même puissance militaire que l'URSS maintient son emprise sur ses "alliés" (Hongrie 1956, Tchécoslovaquie 1968) alors même que ceux-ci sont dirigés par des partis stali­niens. Un tel mode de maintien de la cohésion du bloc exprime une extrême faiblesse de celle-ci. C'est bien cette faiblesse considérable qui s'est révélée en 89.

Il importe donc de souligner l'écart qui sépare le capi­tal des pays centraux de celui des pays de l'ex-bloc de l'Est du point de vue de leur capacité de résistance face à la crise. En effet, même si le chaos qui est en train de s'instaurer dans ces derniers indique la ten­dance générale de l'évolution du capitalisme à l'échelle mondiale, il serait erroné de considérer qu'à une brève échéance les pays les plus avancés vont connaître une situation du même type. (...)

Ceci dit, il est clair que la mise en évidence de la fai­blesse particulière du capitalisme d'Etat stalinien ainsi que de l'ancien bloc russe ne permet pas de tout expliquer. En particulier, elle ne permet pas de com­prendre pourquoi c'est à la fin des années 1980, et non au début par exemple, que s'est produit leur effondrement. C'est ici que le cadre de la décomposition se révèle indispensable.

...) L'absence d'une perspective (exceptée celle de sauver les meubles" de son économie au jour le jour) vers laquelle elle puisse se mobiliser comme classe, et alors que le prolétariat ne constitue pas encore une menace pour sa survie, détermine au sein de la classe dominante, et particulièrement de son appareil politique, une tendance croissante à l'indiscipline et au "sauve qui peut". C'est ce phénomène qui permet en  particulier d'expliquer l'effondrement du stalinisme et de l'ensemble au bloc impérialiste de l'Est. (...) La débandade générale au sein même de l'appareil étatique, la perte du contrôle sur sa propre stratégie politique, telles que l'URSS et ses satellites nous en donnent aujourd'hui le spectacle, constitue, en réalité, la caricature (du fait des spécificités des régimes staliniens) d'un phénomène beaucoup plus général affectant l'ensemble de la bourgeoisie mondiale, un phénomène propre à la phase de décomposition.    ("La décomposition, phase ultime de la décadence du capitalisme", point 9, Revue Internationale n°62)

Ainsi l'effondrement du stalinisme est bien une des manifestations de la décomposition. En particulier, il traduit clairement cette donnée essentielle de celle- ci : l'absence totale de perspective pour la société capitaliste. De même, la situation actuelle de l'URSS elle-même (et d'une partie de l'Europe de l'Est) qui est en train de se disloquer sous le coup des mouvements      nationalistes, constitue une autre illustration d'une des conséquences majeures de cette absence de perspective : la tendance à l'éclatement de la vie sociale,         au "chacun pour soi". (...)

 

La nouvelle configuration des conflits impérialistes

Au même titre que pour l'examen de l'effondrement I du stalinisme et du bloc de l'Est, celui de l'évolution des conflits impérialistes doit prendre en compte ce qui relève du cadre général de la décadence et ce qui relève plus particulièrement de la phase de décomposition.  C'est  évidemment vrai pour la guerre du Golfe. (...)

Contrairement à la FECCI, par exemple, qui identifie impérialisme, blocs impérialistes et capitalisme d'État, nous avons mis en relief le fait  que si l'impérialisme (de même que le capitalisme d'Etat) est  une donnée permanente et universelle de la décadence, il n'en est pas de même des blocs impérialistes. C'est pour cela que nous avons pu annoncer que l'effondrement du bloc de l'Est portait avec lui la disparition du bloc occidental tout en prévoyant que la fin des blocs n'augurait nullement une période de paix, bien au contraire.

Ceci dit, il importe de souligner que, même s'il n'y a pas besoin de blocs pour que la guerre puisse se déchaîner, même si la formation de blocs impérialistes ne découle pas automatiquement de l'impérialisme,celui-ci exerce en permanence une    i pression très forte vers cette formation. C'est pour cela que, en janvier 1990, nous écrivions : "La disparition des deux constellations impérialistes qui  étaient sorties de la seconde guerre mondiale porte, avec elle, la tendance à la recomposition de deux nouveaux blocs. " ("Après l'effondrement du bloc de l'Est, déstabilisation et chaos", Revue Internationale n°61)

 

C'est un point important pour bien comprendre tous les enjeux de la guerre du Golfe. Si on ne le prend pas en compte, on passe à côté des véritables antagonismes qui sont en cause dans la période présente et qui se trouvaient en toile de fond de cette guerre.

En effet, un des objectifs essentiels de la démonstra­tion de force des Etats-Unis était de prendre immé­diatement les devants, de tirer un coup de semonce face à toute velléité de constitution d'un nouveau bloc impérialiste. Il est évident qu'aujourd'hui les condi­tions n'existent pas pour une telle constitution. (...) Cependant, (...) il importait dès à présent pour la première puissance mondiale -en réalité la seule super-puissance- de barrer le chemin d'une telle perspective afin de dissuader de s'y engager tous les pays qui auraient pu envisager une telle démarche. De façon plus concrète, un certain nombre de secteurs de la bourgeoisie ont pu miser, après l'effondrement du bloc de l'Est, sur un renforcement de la "Communauté européenne" et sur l'instauration d'une force armée de celle-ci, ce qui pourrait à terme constituer les bases d'un éventuel bloc dirigé par l'Allemagne. (...)

La guerre du Golfe a détruit tout espoir pour ceux qui pouvaient miser sur un éventuel futur bloc européen. S'il y a un résultat particulièrement clair de ce conflit, que tous les secteurs de la bourgeoisie ont souligné 'ailleurs, c'est bien la mise en évidence, outre de l'inexistence militaire du Japon et de l'Allemagne, de la totale inexistence politique (sans même parler du militaire) de l'Europe, puisqu'il est apparu pratique­ment autant de positions face à la guerre qu'il y a d'Etats sur ce continent. (...) On peut donc affirmer que, au moins sur le plan de la liquidation de toute velléité de démarche vers la constitution d'un nouveau bloc, l'objectif des Etats-Unis a été atteint, pour le moment, au delà de toute espérance..

La compréhension de cette fonction de la guerre du Golfe comme barrière à la constitution d'un nouveau bloc impérialiste est essentielle face aux interpréta­tions fausses qui ont pu se développer (...). [En parti­culier, il est nécessaire de réfuter la thèse, chère aux gauchistes, qu'il s'agit d'un conflit Nord-Sud, entre pays avancés et pays sous-développés.]

Un conflit entre les pays avancés et les pays arriérés ?

C'est vrai qu'il existe des intérêts communs entre les grandes puissances pour limiter au maximum l'extension du chaos existant dès à présent dans le tiers-monde. D'ailleurs, c'est également une des clés delà guerre du Golfe. La croisade pour "l'ordre mon­dial" et le respect du "droit international" a pu obte­nir (difficilement) l'assentiment de tous les membres permanents du Conseil de Sécurité et le soutien finan­cier de l'Allemagne et du Japon grâce au chantage exercé par les Etats-Unis sur leurs ex-alliés et sur leur ex-rival.

Mais sur quoi portait ce chantage ? En partie sur des aspects économiques et financiers (attitude dans les négociations sur les tarifs douaniers pour l'Europe et le Japon, montant de l'aide financière consentie à l'URSS). Mais ce n'est là que la partie visible de l'iceberg. En réalité, le marché tel qu'il a été mis en main par les Etats-Unis à ses "alliés", notamment lors de la tournée de Baker en novembre 1990 qui a permis d'obtenir le vote du Conseil de Sécurité en faveur de l'intervention militaire, consistait à reconnaître cette puissance comme gendarme du monde en échange de sa "protection" et de son "aide" en cas de difficultés résultant de l'instabilité mondiale. Pour que la démonstration soit bien probante, les Etats-Unis ont fait comme n'importe quel racketteur : on brise la vitrine du magasin (ici le piège tendu à l'Irak) pour convaincre le boutiquier de l'intérêt qu'il a d'acheter une "protection". Dans le monde chaotique qui sort de la fin de la "guerre froide", les occasions de "désordres" régionaux ne manquent pas : en Afrique, en Indochine, entre l'Inde et le Pakistan ainsi que, avec l'éclatement du bloc de l'Est et de son chef de file, en Asie centrale, en Europe centrale et dans les Balkans. En outre, la prolifération de l'arme nucléaire (qui, à l'heure actuelle, en plus des cinq "grands" membres permanents du Conseil de Sécu­rité, est déjà détenue par des pays comme Israël, l'Inde, le Pakistan, le Brésil, et qui demain sera à la portée de n'importe qui constitue un facteur supplé­mentaire de danger. Les grands pays avancés sont évidemment intéressés à limiter cette instabilité qui menace ce qu'il leur reste de zones d'influence et de marchés. C'est pour cela qu'ils ont fini par se ranger derrière la seule puissance qui ait réellement les moyens de faire la police à l'échelle planétaire, comme elle l'ajustement démontré avec la guerre du Golfe.

Mais "l'ordre mondial" tel qu'il est proposé par le grand gendarme est loin de convenir entièrement aux autres pays puisqu'il est conçu principalement à son avantage et au détriment de leurs intérêts impéria­listes. Dans le chaos qui s'annonce, il appartenait à la bourgeoisie la plus puissante du monde de jouer plei­nement son rôle parce que c'est celle qui a le plus à perdre dans ce chaos et qui seule dispose des moyens de tenter d'y faire barrage. Et c'est ce qu'elle a fait. Mais par la manière employée, par le caractère on ne peut plus spectaculaire et brutal de son action, elle a en même temps signifié qu'elle ne tolérerait pas plus de "désordres" (c’est-à-dire d'empiétements de ses propres intérêts) de la part des pays avancés que de la part de pays comme l'Irak. C'est pour cela que, contrairement à la plupart de ses "alliés" qui pou­vaient miser sur une simple pression économique et politique, la bourgeoisie américaine n'avait d’autre option que la destruction de l'essentiel du potentiel économique et militaire du "fautif (option que ces autres pays ont tenté jusqu'au dernier moment de saboter) ([1]). Avec la méthode classique des gangsters, le parrain a donc "flingué" un truand de seconde zone pour obtenir l'allégeance des autres "caïds". Et pour que la leçon soit bien comprise, que la démonstration ait toute la portée nécessaire, sans commune mesure avec ce qu avait pu représenter l'intervention au Panama, les Etats-Unis n'ont pas choisi n'importe quel "bouc émissaire". Il fallait que "l'ennemi à abattre" présente une certaine crédibilité, qu'il soit puissamment armé et justifie l'énorme déploiement militaire américain, un étalage bien impressionnant de toute la panoplie : satellites espions, Awacs, 6 porte-avions, énormes cuirassés crachant des obus de 1200 kg, missiles de croisière et "patriots", bombes de 7 tonnes, bombes "air-fuel combustible", char Abrams, etc., tout cela servi par près de 600 000 sol­dats. Il fallait en outre que cette intervention concerne une partie du monde ayant une réelle impor­tance stratégique : avec l'opération "Tempête du désert", les Etats-Unis ont bien démontré aux pays d'Europe et au Japon, qui sont les plus tributaires du pétrole du Moyen-Orient, qu'il dépendait de leur bon vouloir que ces pays puissent continuer à disposer de cette matière première indispensable à l'économie et la force militaire.

En fait, la thèse d'une "Sainte-Alliance" des pays avancés contre l'instabilité et le chaos régnant dans le tiers-monde s'apparente à une théorie extrêmement dangereuse, et fermement combattue par le passé par les révolutionnaires, qui est celle du "super-impéria­lisme". Elle se base sur l'hypothèse que les grandes puissances pourraient surmonter, ou au moins conte­nir, leurs antagonismes impérialistes afin d'établir une espèce de "condominium" sur le monde. C'est une thèse qui est démentie par toute l'histoire de l'impérialisme et que la phase de décomposition ne saurait rendre valable. En réalité, depuis qu'existe le capitalisme et particulièrement depuis que ce système a établi sa domination sur l'ensemble du monde, l'ensemble des phénomènes majeurs de son mode de vie ne sont pas partis de sa périphérie pour ensuite gagner son centre mais ont pris au contraire leur essor dans les pays centraux. Il en est ainsi en particulier de l'ensemble des caractéristiques majeures de la déca­dence telles que l'impérialisme, le militarisme et le capitalisme d’Etat dont les premières manifestations majeures ont affecté d'abord essentiellement les pays avancés de la vieille Europe avant qu'ils ne s'étendent par la suite dans le reste du monde pour y prendre des ormes souvent caricaturales. Il en est de même pour la crise ouverte de l'économie capitaliste, notamment celle qui se développe à partir du milieu des années 60, même si ses effets les plus désastreux sont repous­sés pour un temps vers les pays de la périphérie. En fait, comme toutes les sociétés de l'histoire, le capita­lisme ne s'effondre pas à partir de sa périphérie mais à partir de son centre. Et la décomposition ne fait pas exception qui est un phénomène que nous avons iden­tifié d'abord pour les pays avancés même si elle prend dans le tiers-monde ses formes les plus caricaturales.

Les conflits dans la phase de décomposition 

Pour ce qui concerne les antagonismes impérialistes, manifestation typique de la décadence capitaliste et que la décomposition ne peut qu'exacerber, il ne sauraient échapper à la règle. C'est d'abord et fondamentalement à travers les pays centraux du capitalisme qu'ils sont appelés à se déchaîner, même s'ils trouveront dans l'instabilité et le chaos qui déferlent sur les pays de la périphérie un terrain particulièrement propice à leur expression notamment dans la mesure où ils ne peuvent encore s'opposer directement sur un plan militaire aux pays avancés du fait du non embrigadement du prolétariat. Donner crédit à la thèse du "conflit Nord-Sud", ou à une de ses variantes c'est finalement considérer que le capitalisme est capable de surmonter ses contradictions fondamentales. C'est tomber dans la vision réformiste. (....)

Ainsi, comme on l'a vu pour l'effondrement du bloc de l'Est, c'est bien d'abord dans le cadre des caracté­ristiques de la décadence qu'il convient de com­prendre les conflits impérialistes d'aujourd'hui avant que de pouvoir examiner les particularités que la phase de décomposition y introduit. Ces particulari­tés ne sont pas étrangères à la décadence ; c'est au contraire leur exacerbation et leur accumulation à une échelle toujours plus étendue qui introduit dans la vie du capitalisme d aujourd'hui une qualité nouvelle qui constitue justement la différence entre les phases pré­cédentes de la décadence et la phase de décomposition.

La guerre du Golfe illustre bien cette réalité. Elle constitue en particulier une confirmation tout à fait probante du caractère parfaitement irrationnel de la guerre dans la période de décadence. (...)

Cette irrationalité économique de la guerre n'est pas une "découverte" récente du CCI. En particulier, elle était largement traitée dans la Revue Internationale n°52 et n°53 ("Guerre, militarisme et blocs impéria­listes"). En fait, ce n'est même pas une découverte du CCI puisqu'il a plus de 45 ans la Gauche Communiste de France pouvait écrire : "La décadence de la société capitaliste trouve son expression éclatante dans le fait que des guerres en vue au développement économique (période ascendante), l'activité économique se restreint essentiellement en vue de la guerre (période déca­dente). Cela ne signifie pas que la guerre soit devenue le but de la production capitaliste, le but restant tou­jours pour le capitalisme la production de la plus-value, mais cela signifie que la guerre, prenant un caractère de permanence, est devenue le mode de vie du capitalisme décadent." (voir Revue Internationale n°59)

En ce sens, il importe de rejeter toute conception ten­dant à chercher pour la guerre du Golfe clés causes directement économiques, telles le pétrole ou l'ouverture de nouveaux marchés pour les "vainqueurs", etc. Nous avons déjà vu combien était insuffisant l'argument du pétrole : s'il peut effective­ment constituer un élément du chantage des Etats-Unis sur leurs "alliés", la fixation de son prix ou les revenus qu'il représente pour le capital américain ne sauraient motiver une opération militaire d'une telle envergure et d'un tel coût. De même, si évidemment les sociétés américaines se sont taillées la part du lion dans les contrats pour la reconstruction du Koweït, il serait absurde de voir dans la guerre récente un moyen de relancer l'économie des Etats-Unis ou du reste du monde. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : les béné­fices que ce pays pourra rapatrier avec ces contrats sont bien en deçà du coût de la guerre, même en comptant les chèques japonais et allemands. Quant à la "relance" économique de l'économie mondiale, il est clair qu'elle n'est pas à l'ordre du jour (...). Comme nous l'avons souligné en de multiples reprises, la guerre et le militarisme ne sont nullement des contrepoisons à la crise capitaliste, mais au contraire des facteurs de premier plan d'aggravation de celle-ci.

En outre, il serait incorrect de présenter l'accentuation des antagonismes impérialistes, dont la guerre du Golfe a constitué, jusqu'à présent, la manifestation la plus évidente, comme le résultat de l'aggravation immédiate de la situation économique, et particulièrement de la récession ouverte qui se développe à l'heure actuelle. S'il est clair que la guerre impérialiste découle, en dernière instance, de l'exacerbation des rivalités économiques entre nations résultant, elles-mêmes, de l'aggravation de la crise du mode de production capitaliste, il ne faut pas établir un lien mécanique entre ces différentes mani­festations de la vie du capitalisme décadent ([2]). En fait, la cause majeure expliquant pourquoi cette guerre s'est déchaînée en 1990-91 est évidemment à rechercher dans la situation créée par l'effondrement du bloc de l'Est. De même dans le futur, le facteur qui va accentuer encore les antagonismes impérialistes ne sera pas constitué par chacune des étapes successives marquant l'évolution de la crise mais bien par le caractère de plus en plus absolu de l'impasse histo­rique dans laquelle se trouve le mode de production capitaliste.

Si la guerre du Golfe constitue une illustration de l'irrationalité d'ensemble du capitalisme décadent, elle comporte cependant un élément supplémentaire et significatif d'irrationalité qui témoigne de l'entrée de ce système dans la phase de décomposition. En effet, les autres guerres de la décadence pouvaient, malgré leur irrationalité de fond, se donner malgré tout des buts apparemment "raisonnables" (comme la recherche d'un "espace vital" pour l'économie alle­mande ou la défense des positions impérialistes des alliés lors de la seconde guerre mondiale). Il n'en est rien pour ce qui concerne la guerre du Golfe. Les objectifs que s'est donnée celle-ci, tant d'un côté comme de l'autre, expriment bien l'impasse totale et désespérée dans laquelle se trouve le capitalisme :

- Du côté irakien, l'invasion du Koweït avait incontes­tablement un objectif économique bien clair : faire main basse sur les richesses considérables de ce pays en espérant que les grandes puissances, comme elle Pavaient fait en de multiples autres reprises, ferme­raient les yeux sur un tel "hold-up". En revanche, les objectifs de la guerre avec les "coalisés", telle qu'elle a été acceptée par les dirigeants irakiens à partir du moment ou ils sont restés sourds à l'ultimatum du 15 janvier 1991, n'avait d'autre but que de "sauver la face" et d'infliger le maximum de pertes à ces ennemis et cela au prix de ravages considérables et insurmon­tables de l'économie nationale.

- Du côté "allié", les avantages économiques obtenus, ou même visés, sont nuls y compris pour le principal vainqueur, les Etats-Unis. L'objectif central de la guerre, pour cette puissance, donner un coup d'arrêt a la tendance au chaos généralisé, même s'il s'habille de grandes phrases sur le "nouvel ordre mondial", ne contient aucune perspective réelle sur le plan de l'amélioration de la situation économique, ni même de la préservation de la situation présente. Les Etats-Unis ne sont pas entrés en guerre, contrairement à la seconde guerre mondiale, pour améliorer, ou même préserver leurs marchés, mais tout simplement pour éviter une amplification trop rapide du chaos poli­tique international qui ne ferait qu'exacerber encore plus les convulsion économiques. Ce faisant, ils ne peuvent faire autre chose qu'accentuer l'instabilité d'une zone de première importance tout en aggravant encore les difficultés de leur propre économie (notamment l'endettement) comme celles de l'économie mondiale. (...)

Par certains côtés, la situation présente des Etats-Unis s'apparente à celle de l'Allemagne avant les deux guerres mondiales. Ce dernier pays, en effet, a essayé de compenser ses désavantages économiques, illus­trés par le fait qu'il ne disposait pas d'empire colonial significatif (en fait bien plus réduit que celui de la Belgique, de la Hollande ou du Portugal avant la première guerre et nul avant la seconde), en boule­versant le partage impérialiste par la force des armes. C'est pour cela que, lors des deux guerres, il a fait figure "d'agresseur" puisque les puissances mieux loties n'étaient pas intéressées à une remise en cause des équilibres. De même, l'atout essentiel dont dis­posent aujourd'hui les Etats-Unis, face à la menace économique constituée par l'Allemagne et le Japon, réside principalement dans sa supériorité militaire écrasante. Tant qu'existait le bloc de l'Est, cette puis­sance pouvait utiliser cette supériorité comme "bouclier" de ses alliés, ce oui lui permettait, en échange, de leur imposer ses "vues" notamment en matière économique. Dans un tel contexte, les Etats-Unis n'avaient pas besoin, à priori, de faire un usage important de leurs armes puisque l'essentiel de la pro­tection accordée à leurs alliés était de nature défen­sive (bien qu'au début des années 1980, les Etats-Unis aient engagé une offensive générale contre le bloc russe). Avec la disparition de la menace russe, "l'obéissance" des autres grands pays avancés n'est plus du tout garantie (c'est bien pour cela que le bloc occidental est désagrégé). Pour obtenir une telle obéissance, les Etats-Unis ont désormais besoin d'adopter une démarche systématiquement offensive sur le plan militaire (comme on l'a vu justement avec la guerre du Golfe) qui s'apparente clone à celle de l'Allemagne par le passé. La différence avec la situa­tion du passé, et elle est de taille, c'est qu'aujourd'hui ce n'est pas une puissance visant à modifier le partage impérialiste qui prend les devants de l'offensive mili­taire, mais au contraire la première puissance mondiale, celle qui pour le moment dispose de la meil­leure part du gâteau.

Cette différence est significative. Le fait qu'à l'heure actuelle, le maintient de "l'ordre mondial", c'est-à-dire, fondamentalement de l'ordre américain, ne passe plus par une attitude "défensive" (qui était celle de l'Entente et des Alliés par le passé) de la puissance dominante mais par un utilisation de plus en plus sys­tématique de l'offensive militaire, et même à des opé­rations de déstabilisation de toute une région afin de mieux s'assurer de la soumission des autres puis­sances, traduit bien le nouveau degré de l'enfoncement du capitalisme décadent dans le mili­tarisme le plus déchaîné. C'est justement là un des éléments gui distingue la phase de décomposition des phases précédentes de la décadence capitaliste. (...)

Les rapports de force entre prolétariat et bourgeoisie

Le prolétariat dans la décomposition

(...) Il importe d'être particulièrement lucide sur le danger que représente la décomposition pour la capa­cité du prolétariat à se hisser à la hauteur de sa tâche historique. (...) la décomposition de la société, qui ne pourra aller qu'en s’aggravant, peut faucher, dans les années à venir, les meilleures forces du prolétariat et compromettre définitivement la perspective du commu­nisme. Il en est ainsi parce que l’empoisonnement de la société que provoque la putréfaction du capitalisme n'épargne aucune de ses composantes, aucune de ses classes, ni même le prolétariat. En particulier, si l'affaiblissement de l'emprise de l'idéologie bourgeoise résultant de l'entrée du capitalisme dans sa phase de décadence était une des conditions de la révolution, le phénomène de décomposition de cette même idéologie, tel qu'il se développe aujourd'hui, se présente essen­tiellement comme un obstacle à la prise de conscience du prolétariat. ("La décomposition, phase ultime de la décadence du capitalisme", point 14) (...)

" Tout au long des années 1980, c'est malgré ce poids négatif de la décomposition, systématiquement exploité par la bourgeoisie, que le prolétariat a été en mesure de développer ses luttes face aux conséquences de l'aggravation de la crise" (Revue Internationale n°59, Présentation de la résolution sur la situation interna­tionale du 8e Congrès du CCI)

Jusqu'à l'effondrement du bloc de l'Est, les difficultés résultant du poids de la décomposition n'avaient pas réussi à remettre fondamentalement en cause la dynamique d'ensemble du combat de classe. Mais cet événement allait déterminer une rupture sensible dans cette dynamique. (...)

Dès le mois d'octobre 89, le CCI mettait en évidence les difficultés nouvelles que cet événement historique considérable allait provoquer sur la conscience du prolétariat (voir les "Thèses sur la crise économique et politique en URSS et dans les pays de l'Est", Revue Internationale n° 60) (...)

C'est dans ce contexte que la classe ouvrière a reçu un deuxième choc particulièrement brutal : la guerre du Golfe.

L'impact de la guerre du Golfe

(...) la paralysie des luttes ouvrières provoquée par la guerre du Golfe s'est révélée beaucoup plus impor­tante et   durable que celle qui a accompagné l'effondrement du stalinisme. Il en est ainsi parce la classe ouvrière des pays centraux s'est sentie beau­coup plus directement affectée par les événements du Golfe dans lesquels étaient (plus ou moins) directe­ment impliqués ces pays que par ceux de l'Est qui pouvaient apparaître comme quelque peu "extérieurs" (c’est pour cette raison d’ailleurs qu'en Occident il n'y a pas eu de manifestations à propos des événements de l'Est). L'effondrement du stali­nisme, s'il a suscité dans la classe un surcroît d'illusions très dangereuses (illusions démocratiques, croyances en un monde de paix") ainsi qu'un recul considérable de la perspective d'un possible remplacement du capitalisme par une autre société, n'a pas provoqué de sentiment d'inquiétude mais plutôt un sentiment d'euphorie. En revanche, la crise du Golfe et la guerre ouverte ont provoqué parmi des dizaines de millions d'ouvriers une profonde inquiétude qui a fait passer au second plan, de façon bien plus pro­fonde et durable que l'effondrement du bloc de l'Est, les préoccupations liées à la dégradation des condi­tions de vie en même temps qu'elle entraînait un fort sentiment d'impuissance.

Ainsi, au niveau des apparences, la guerre du Golfe a eu un impact encore plus négatif sur la classe ouvrière que l'effondrement du bloc de l'Est. Mais c'est juste­ment la responsabilité des organisations révolution­naires, fraction la plus consciente de la classe, de savoir reconnaître, au delà de ces apparences, les véritables tendances qui travaillent la société en profondeur.

Si on passe en revue la façon dont les principales forces de la bourgeoisie ont manoeuvré pour faire accepter l'intervention militaire au Moyen-Orient à la classe ouvrière des pays centraux on est frappé par leur extrême habileté :

- au début de la crise, lorsque la majorité de la popu­lation, et particulièrement de la classe ouvrière, est réticente face à une telle intervention, les "démocraties" occidentales, avec les Etats-Unis à leur tête, focalisent l'attention sur le "boycott" de l'Irak, alors qu'est acheminé sur place le dispositif militaire le plus considérable depuis la seconde guerre mondiale ;

- en même temps se multiplient les manoeuvres poli­tiques pour faire apparaître Saddam Hussein comme "celui qui veut le guerre" alors qu'on ne lui laisse de toutes façons pas d'autre issue ;

- durant la même période, les mouvements pacifistes se mettent en branle pour canaliser dans une impasse les éléments (et particulièrement les ouvriers) qui refusent de s'associer à la croisade pour le "Droit" ;

- lors du déclenchement de la guerre elle-même, celle-ci est présentée comme une "guerre propre" qui ne fait pas de victimes civiles en Irak ni de pertes parmi les "coalisés" ;

- à la veille de l'offensive terrestre, c'est un son de cloche opposé qui se fait entendre avec toute une insistance sur l'étendue des pertes qu'elle va occa­sionner parmi les coalisés, ce qui permet, avec la rapidité et les faibles pertes de cette offensive, de provoquer un sentiment de soulagement dans les populations (et donc la classe ouvrière) des pays concernés ;

- après la guerre elle-même, l'horrible massacre des kurdes, voulu par les vainqueurs, est exploité pour justifier a posteriori l'intervention militaire contre l'Irak et susciter le sentiment que cette intervention aurait dû se poursuivre jusqu au renversement de Saddam Hussein et la destruction complète de ses forces militaires.

Ces manoeuvres, systématiquement appuyées par les médias aux ordres, ont atteint leur objectif mais leur sophistication prouve à elle seule à quel point la bourgeoisie était consciente qu'elle n'avait pas les coudées franches pour mener sa politique guerrière. En particulier, elle savait pertinemment que si cette politique était indispensable dans la défense de ses intérêts (avec les nuances que nous avons vues suivant les pays) elle pouvait constituer, contrairement à l'effondrement du bloc de l'Est, un facteur non négli­geable de clarification de la conscience du prolétariat. (...)

Au delà des apparences, l'effondrement du bloc de l'Est et la guerre du Golfe (non pas à elle seule mais par ce qu'elle annonce) s'inscrivent dans des dyna­miques opposées du point de vue du processus de prise de conscience dans la classe ouvrière.

(...) Dans le second cas, nous étions confrontés à une réelle inquiétude, à des interrogations en profondeur, faisant suite à l'euphorie qui avait accompagné les événements de l'Est. (...) Et contrairement à ce type d'euphorie, l'inquiétude, si elle peut dans un premier temps provoquer une paralysie de la combativité ouvrière, constitue dans la période historique pré­sente, un puissant stimulant de la réflexion en profondeur.

Il importe donc d'insister sur le fait (...) que les évé­nements de ces deux dernières années ne sauraient en aucune façon remettre en cause le cours historique mis en évidence par le CCI depuis plus de deux décennies. (...)

Le cours historique

Un renversement du cours historique supposerait, en effet, une défaite considérable de la classe ouvrière et la capacité de la bourgeoisie de s'appuyer sur cette défaite pour embrigader la classe ouvrière derrière ses drapeaux idéologiques. Or, tant l'effondrement du bloc de l'Est que la guerre du Golfe ne peuvent être considérés comme des défaites du prolétariat ni des occasions pour la bourgeoisie de l'embrigader.

Le premier événement s'est produit de façon indé­pendante vis-à-vis de l'action de la classe ouvrière (et c'est bien pour cette raison qu'il a provoqué un recul dans le processus de la prise de conscience en son sein). De ce fait, il n'a pu, malgré les difficultés importantes qu'il a fait surgir sur le chemin du prolé­tariat vers les affrontements révolutionnaires, lui faire rebrousser de façon durable ce chemin (c'est ce que nous mettions en évidence il y a un an en signalant la fin de la dynamique de recul). En particulier, pour les secteurs décisifs du prolétariat, il n'y a pas eu de réel embrigadement (et, notamment, pas de manifesta­tions) derrière les mystifications qui ont affaibli sa conscience car "les secteurs de la classe qui se trouvent aujourd'hui en première ligne de ces mystifications, ceux des pays de l'Est, sont relativement périphériques. C'est principalement à cause du "vent d'Est" qui souffle aujourd'hui, et non parce qu'il serait dans "l'oeil du cyclone", que le prolétariat de l'Ouest doit affronter ces difficultés."Après l'effondrement du bloc de l'Est, déstabilisation et chaos", Revue Inter­nationale n°61).

Quant au second événement, il constitue fondamen­talement, comme on l'a vu, un antidote contre le poi­son idéologique déversé lors de l'effondrement du stalinisme, venant renforcer les effets salubres de la mise en évidence de la faillite économique du mode de production capitaliste. La guerre du Golfe n'a pu avoir lieu que parce que le prolétariat des pays avan­cés n'a pas trouvé la force de s'y opposer. Mais il ne s'agit pas là d'une défaite directe puisque ses grandes masses n'ont pas eu à être mobilisées dans cette guerre que l'on a confiée uniquement à des profes­sionnels, en insistant d'ailleurs bien fort sur le fait que les ouvriers en uniforme du contingent (là où existe la conscription) n'y seraient pas envoyés. Cette insis­tance, de même que celle sur le faible nombre de tués dans les troupes "coalisées", constitue une des meil­leures preuves de la crainte éprouvée par la bourgeoisie que la guerre ne devienne un facteur de développement des luttes et de la conscience de la classe ouvrière. (...)

Et s'il en est ainsi, c'est que, bien qu'aujourd'hui la guerre impérialiste s'inscrive de plain pied dans la décomposition, elle ne constitue pas une manifesta­tion typique de celle-ci mais le mode de vie même du capitalisme depuis le début de sa décadence. Et c'est bien la décadence qui constitue la condition objective nécessaire au renversement de ce système.

Ceci dit, la décomposition elle-même, bien qu'elle comporte uniquement des conséquences négatives pour la classe ouvrière jusqu'au moment de la période révolutionnaire, ne saurait être invoquée aujourd'hui pour étayer la thèse d'une remise en cause du cours historique. Certes, c'est, comme on l'a vu, un danger extrêmement grave qui menace la classe ouvrière et plus globalement l'humanité puisqu'elle peut conduire à sa destruction. Et ce danger est d'autant plus grave "que si le déchaînement de la guerre mondiale requiert l'adhésion du prolétariat aux idéaux de la bourgeoisie, (...) la décomposition n'a nul besoin d'une telle adhésion pour détruire l'humanité." (Ibid, page 8). Mais, contrairement à la guerre mondiale, les effets de la décomposition (à part, évidemment l'effondrement du stalinisme) sont relativement lents et n'ont pas été capables jusqu'à présent de bloquer le développement des luttes et de la prise de conscience du prolétariat (comme on l'a vu notamment au milieu des années 1980 avec la troisième vague de luttes). En outre, la permanence de la guerre associée à l'effondrement croissant de l'économie capitaliste provoquant nécessairement la riposte et la mobilisa­tion du prolétariat sur son terrain de classe, va consti­tuer un antidote puissant contre les poisons typiques sécrétés par la décomposition. (...)

De même, les combats que le prolétariat devra néces­sairement développer vont constituer un facteur de premier plan, par la solidarité de classe qu'ils sup­posent, de dépassement des tendances à l'atomisation entre ouvriers, au "chacun pour soi", notamment sous sa forme du corporatisme.

Cela ne veut pas dire que, désormais, la décomposi­tion n'exercera plus de pression néfaste sur la classe. Cela signifie tout simplement que cette pression n'a pu jusqu'à présent, et n'est pas près de provoquer une défaite et un embrigadement du prolétariat. C'est pour cela que les révolutionnaires ont la responsabilité de mettre en avant toutes les potentialités de développement des combats et de la conscience que la classe porte en elle. (...)

20/4/1991

 



[1] La fidélité à toute épreuve témoignée par la bourgeoisie britan­nique à l'égard de la politique américaine témoigne à la fois de l'intelligence toute particulière de celle-ci qui a compris que les enjeux sont trop importants pour l'ensemble du capitalisme pour prendre le risque de participer à une aggravation de l'instabilité mondiale en tentant de s'opposer aux Etats-Unis et aussi d'une défense bien comprise de ses intérêts nationaux que, depuis la première guerre mondiale, elle a décidé d'associer fermement à celui de la bourgeoisie américaine qui venait de la supplanter. Par cette fidélité envers la bourgeoisie la plus puissante, la bourgeoisie anglaise s'est en même temps acquise une position de "bras droit", d'"homme de confiance" de celle-ci dont elle attend, en contre­partie des garanties. Une telle alliance présente en outre l'avantage de ne pas risquer d'aboutir à une simple colonisation (comme c'est le cas du Canada) dans la mesure où le "grand frère" est éloigné de près de 5000 kilomètres. Si un pays comme la France ne fait pas montre, en général, de la même docilité envers les Etats-Unis, c'est qu'il n'y a pas de place pour deux "bras-droits" auprès des Etats-Unis. C'est le sens de l'alliance privilégiée de ce pays avec l'Allemagne depuis plus de 30 ans, une alliance qui, avec la montée en puissance de ce grand voisin, risque de devenir un peu pesante, ce qui constitue une entrave supplémentaire à la constitution d'un "bloc européen".

[2] Cela était déjà vrai pour la première guerre mondiale qui ne se déchaîne pas comme conséquence directe de la crise. Il y a effecti­vement, en 1913, une certaine aggravation de la situation écono­mique, mais qui n'est pas sensiblement plus importante que celles de 1900-1903 ou de 1907. En fait, les causes essentielles du déclen­chement de la guerre mondiale, en août 1914, résident dans :

- la fin du partage du monde entre les grandes puissances capi­talistes, dont la crise de Fachoda (où les deux grandes puissances coloniales, la Grande-Bretagne et la France se retrouvent face à face après avoir conquis l'essentiel de l'Afrique), en 1898, constitue une sorte de symbole et qui marque la fin de la période ascendante du capitalisme ;

- l'achèvement des préparatifs militaires et diplomatiques per­mettant la constitution des alliances qui allaient s'affronter ;

- la démobilisation du prolétariat européen sur son terrain de classe face à la menace de guerre mondiale (contrairement à la situation de 1912, lorsque se tient le Congrès de Bâle) et son embri­gadement derrière les drapeaux bourgeois permis, en premier lieu, par la trahison avérée (et vérifiée par les principaux gou­vernements) de la majorité des chefs de la Social-Démocratie.

Ce sont donc principalement des facteurs politiques qui déter­minent, une fois que le capitalisme est entré en décadence, qu'il a fait la preuve qu'il arrivait à une impasse historique, le moment du déclenchement de la guerre.

Le même phénomène se renouvelle lors de la seconde guerre mondiale. Les conditions objectives de celle-ci sont données dès le début des années 30, lorsque ce système, une fois la reconstruction achevée, se retrouve confronté à son impasse. Encore une fois, ce sont principalement des données politiques du même ordre qui font que la guerre n'éclate qu'à la fin de cette décennie.

De même, si la raison majeure qui empêche le capitalisme de déchaîner une troisième guerre mondiale au cours des années 50 réside dans le fait que la reconstruction lui donne momentanément une certaine marge de manoeuvre, il faut également prendre en compte, comme autre facteur, la faiblesse du bloc de l'Est et parti­culièrement de sa puissance dominante. Celle-ci, qui se retrouve dans une situation similaire à celle de l'Allemagne avant les deux guerres mondiales puisqu'elle est la plus mal lotie dans le partage du gâteau impérialiste, fait un certain nombre de tentatives pour améliorer ses positions (blocus de Berlin en 48, guerre de Corée en 52). Mais ces tentatives sont facilement repoussées par les Etats-Unis et leur bloc, ce qui les empêche de constituer les prémisses d'une troisième guerre mondiale.