Crise économique : crime, mensonges et misère

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Durant l'année 1991, la crise est passée au second pl

Durant l'année 1991, la crise est passée au second plan des préoccupations, occultée par la guerre dans le Golfe et les massacres qu'elle a causé, par le développement de la guerre civile en Yougoslavie, et évidemment par les événements de l'été en URSS. Cepen­dant, cela ne signifie certainement pas que cet aspect de l'évolution dramatique de la situation internationale soit devenu secon­daire ou, comme voudrait le faire croire la classe dominante, que sur ce plan, les choses, finalement, n'Iraient pas aussi mal que ça. L'économie mondiale s'enfonce dans la récession, et toutes les mesures mises en avant par les différents gouvernements par­viennent de moins en moins à freiner cette plongée irrésistible. La chronique écono­mique de l'été 1991 est, à cet égard, très révélatrice.

La crise financière qui se développe depuis plusieurs années, et dont témoignent les faillites bancaires en série, est particulièrement significative de la crise du capital et des limites des moyens mis en oeuvre pour y remédier. Le développement gigantesque du crédit, c'est-à-dire de l'endettement, a été le moyen essentiel pour maintenir la production à flot en créant des débouchés artificiels et pour entretenir, durant les années 1980, l'illusion de la croissance et du boom économique. Le système financier international, donc les banques, ont été au coeur de ce processus. Elles payent aujourd'hui les pots cassés. Les montagnes de crédits qu'elles ont généreusement octroyé ne sont plus remboursés par des clients insolvables, et leurs bilans qui virent au rouge ont été encore plus gravement dégradés par l'effondrement de la spéculation boursière et immobilière dans laquelle elles s'étaient engouffrées.

Derrière les scandales qui, depuis des mois, secouent le monde bancaire et qui vont en s'accroissant, c'est en fait la réalité du développement de la crise finan­cière et l'annonce d'un prochain séisme de première grandeur au coeur du système financier international qui s'annoncent. Les banques sont au coeur du fonc­tionnement du capitalisme, le symbole même de l'argent, du capital. Elles sont le système sanguin, proche du centre de décision de l'Etat, qui irrigue, en finançant et en permettant l'échange, tout l'organisme capitaliste. La forme scandaleuse que prennent les faillites bancaires n'est pas seulement liée au fait que la classe dominante utilise le scandale pour faire croire à l'exception et, en pointant du doigt a brebis galeuse, veut montrer la "moralité" de ses institutions, elle est surtout le produit du fait que la faillite met à nu le fonctionnement putride du capita­lisme décadent, toutes les activités délictueuses et criminelles qui se déroulent derrière les portes feu­trées des banques dans la course effrénée à la richesse où tous les coups sont permis, alors que les enjeux se chiffrent en milliards.

Le récent scandale de la BCCI qui laisse un trou dont l'estimation varie de 5 à 15 milliards de dollars montre l'envers du décor du monde capitaliste, ce qui se trame et se manigance dans les bureaux confortables des financiers "respectables". Recyclage de l'argent de la drogue, financement et organisation du trafic d'armes à l'échelle internationale, détournement de fonds, gestion des comptes des hommes politiques corrompus, organisation de l'évasion des capitaux, falsification de documents, trafic d'influence, magouilles diverses avec les services secrets et les groupes terroristes, corruption, espionnage indus­triel, et même entretien d'une équipe de tueurs pour "faciliter" ces activités, etc. Une véritable organisa­tion du crime se cachait derrière l'honorable institu­tion bancaire. Mais aussi caricaturale que soit la situation de la BCCI, elle n'est pas une exception, loin de là. Il suffit, pour constater cela, de faire sim­plement l'énumération des scandales bancaires de ces derniers mois : la filiale du Crédit Lyonnais en Hol­lande qui s'acoquine avec un financier italien, Paretti, dont la fortune est d'origine plus que dou­teuse, le fils de Bush, ancien directeur d'une caisse d'épargne en faillite qui passe en procès pour escro­querie ; les plus grandes banques japonaises qui sont prises la main dans le sac pour avoir escroqué les petits épargnants au profit des plus gros clients, tan­dis que le chef de la police japonaise vient de les aver­tir de cesser de faire des affaires avec les parrains de la pègre locale ; Salomon Brothers qui est accusée de trafiquer illégalement sur les bons du trésor; une escroquerie bancaire sur les actions de la bourse de Milan et qui porte sur des centaines de milliards de Lires est dévoilée en Suisse ; des fonctionnaires du ministère des finances de Pologne qui sont renvoyés pour avoir avec l'aide de banques locales, détourné es fonds de l'Etat. Et encore cette liste sur les der­niers mois seulement est-elle loin d'être exhaustive. La crise qui pousse les capitalistes dans une concur­rence effrénée, les pousse aussi, dans la quête avide de capital, à outrepasser leurs propres lois et à se jeter sur les activités les plus profitables, les plus spécula­tives, celles du crime.

Pour une classe décadente qui, dans sa recherche assoiffée du profit, n'hésite pas à développer des acti­vités criminelles vis-à-vis de ses propres lois, le men­songe est une peccadille, surtout s'il est dirigé vers la classe ennemie, le prolétariat. Cacher, masquer la réalité de la crise économique tant que faire se peut, a toujours été un axe essentiel de la propagande bourgeoise. Tous les Etats manipulent a qui mieux mieux les chiffres du chômage et de l'inflation, mais avec la récession qui se développe depuis des années ce sont ceux de la croissance qui sont soumis à une tricherie permanente. Le gouvernement américain est un spé­cialiste en la matière. Depuis des années le même sketch rituel est mis en scène : il annonce des chiffres de croissance optimistes, lance une campagne sur le thème du "tout va bien, la situation s'améliore" pen­dant quelques semaines et trois mois après, publie des chiffres révisés à la baisse qui montrent qu'il n'en a rien été. L'été dernier on a pu assister à une nouvelle répétition de cette manoeuvre : après avoir fêté en juillet, la fin de la récession en divulguant une hausse annuelle du PNB de 0,4 % pour le deuxième trimestre, finalement dans les derniers jours d'août c'est une baisse de -0,1 % qui est annoncée. Après les baisses de -1,6% du 4e trimestre 1990 et de -2,8% au 1er trimestre 1991, cela montre que, contrairement à la propagande de l'été, non seulement l'économie américaine n'est pas sortie de la récession, même en chiffres officiels, mais surtout que toutes les mesures mises en place pour relancer la machine, baisse du taux d'escompte à un niveau très bas pour faciliter le crédit, creusement d'un déficit budgétaire qui va atteindre un nouveau record pour l'année en cours où il devrait avoisiner les 400 milliards de dollars- n'ont pas suffit. La faiblesse de l'amélioration relative de l'économie américaine, plus qu'une source d'espoir pour le futur, comme le désirerait la bourgeoisie, est en fait le signe annonciateur d'une plongée encore plus profonde de la récession dans la période qui vient.

Alors que l'économie américaine continue à battre de l'aile et à s'enfoncer dans le marasme, les deux autres puissances économiques du monde qui semblaient jusque là à l'abri de la récession avec des taux de croissance confortables, commencent à montrer des signes de faiblesse :

- l'Allemagne après une croissance record de 4,8 % en 1990, table pour l'année 1991 sur une croissance en baisse à 3 % malgré la reconstruction de l'Allemagne de l'Est qui tire sa production ;

- au Japon aussi, même si la croissance se maintient à un haut niveau, les signes avant-coureurs d'une baisse future sont là, la consommation intérieure stagne, les importations ont baissé de - 5,4 % au mois de juillet, tandis que le bâtiment est en crise avec un recul de - 21 % des mises en chantiers en juillet 1991 par rapport au même mois de l'année précédente.

Alors que la fuite en avant dans le crédit n'est plus possible, comme le montre la crise du système financier et les faillites bancaires en série, la perspective s'assombrit toujours plus pour l'économie mondiale, les nuages s'accumulent qui annoncent l'orage.

Cette crise qui s'intensifie, les prolétaires n'ont pas besoin d'en lire les nouvelles et les indices dans les journaux pour la constater, ils la vivent dans leur chair. Plus que toute autre question, le développe­ment du chômage a été significatif de l'accélération de la crise ces derniers mois. Depuis le début de l'année pas un jour qui ne passe sans que de nouveaux licenciements ne soient annoncés. Dans tous les pays développés l'accroissement du nombre de chômeurs prend l'allure d'une catastrophe sociale et offre un contraste frappant avec les déclarations faussement rassurantes de nos dirigeants.

De juin 1990 à mai 1991, le nombre de chômeurs est passé officiellement aux USA de 6 580 000 à 8 640 000, une croissance de 30 % ! En Grande-Bretagne, sur la même période, il a grimpé de 1 618 000 à 2 244 000, et depuis le printemps, il croît au rythme de 80 à 90 000 nouveaux demandeurs d'emploi par mois, et l'OCDE prévoit déjà 2 700 000 chômeurs pour la mi-1992. En France, de juillet 1990 à juillet 1992, il est passé de 2 503 000 à 2 703 000. En Allemagne, même si le chô­mage a régressé à l'ouest depuis un an, ce qui est lié à la situation particulière de ce pays dopé par la réuni­fication, à l'est on prévoit un taux de chômage de 30 % dans la période qui vient.

Ce sombre bilan montre ce qui attend les prolétaires du monde entier, car il n'est que provisoire. Avec le développement de la récession mondiale, le pire est à venir. En fait, ce bref survol de l'actualité écono­mique de ces derniers mois montre, sous un éclairage particulièrement cru, ce que le capitalisme a à offrir aux prolétaires et exploités du monde entier : le crime, le mensonge et la misère.

JJ, 02/09/1991