L’URSS en miettes

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«  Je réalise que nous nous trouvons sur la ligne au-delà de laquelle commence la dislocation de l'économie et de l'Etat», qui parle ainsi? Gorbatchev lui-même! Chaque jour qui passe l'URSS, le plus vaste pays du monde, s'enfonce encore plus dans le chaos. Le na­vire est à la dérive, et Gorbatchev, recevant le prési­dent français Mitterrand début mai, faisait le bilan calamiteux de la Perestroïka en déclarant que les so­viétiques sont a dans le brouillard», que «les instru­ments ne fonctionnent pas », que « l'équipage n'est pas très homogène ». Sinistre constat que vient préciser le nouveau premier ministre Pavlov, digne représentant de la Nomenklatura du parti, insistant sur le fait que l'URSS est menacée par «une décomposition colossale »([1]).

LE PARCOURS CATASTROPHIQUE DU CAPITALISME RUSSE

Le temps, pas si lointain, où la puissance impérialiste de l'URSS faisait trembler le monde appartient à un passé irrémédiablement révolu. L'URSS n'a définiti­vement plus les moyens de sauvegarder son rang de super-puissance impérialiste mondiale. Sur le plan économique, elle ne les a jamais eus. Ce n'est qu'en concentrant toute l'économie aux mains de l'Etat, et en la sacrifiant totalement aux besoins de sa puis­sance militaire que l'URSS a pu, un temps, malgré son sous-développement, prétendre au rôle de chal­lenger, de son rival américain dont le PNB en 1990 représentait près de trois fois le sien.

Durant des décennies de 20 à 40 % du revenu national de l'URSS ont été consacrés à la production d'armement et à l'entretien de l'"armée rouge". Cette priorité a été imposée au prix d'un délabrement de tous les autres secteurs de l'économie. Le retard tech­nologique s'est de plus en plus accentué dans les sec­teurs de pointe. Par ricochet, ce retard s'est concré­tisé par une supériorité technologique grandissante des armements occidentaux, handicapant de plus en plus gravement la puissance militaire de l'URSS. Là où la technologie manquait, où les machines étaient absentes, la débrouillardise et la sueur, la tête et les muscles des prolétaires ont été exploités de manière brutale. Sous la poigne de fer du parti stalinien, l'URSS a été transformée en un gigantesque camp de travail forcé.

La guerre à laquelle elle s'était tant préparée, l'URSS n'a pas pu finalement la mener. Non seulement ses armements étaient surclassés, mais le rejet total du régime par la population rendait impossible la mobi­lisation totale nécessaire à une telle fuite en avant.

La crise économique chronique s'est précipitée, et avec les années 1980 c'est une véritable dynamique d'effondrement de l'économie qui s'est ouverte. Les ambitions impérialistes de l'URSS vont être refoulées dans le monde des rêves sans lendemains.

Des révisions déchirantes s'imposent à la Nomenkla­tura devant l'écroulement économique. Il devient ur­gent de moderniser l'appareil de production et pour cela de procéder à des réformes. Gorbatchev va être le porte-flambeau de la nouvelle politique écono­mique, la Perestroïka. Cependant, la remise en cause des dogmes économiques qui sont le fondement du capitalisme d'Etat stalinien implique nécessairement une remise en cause des dogmes politiques qui sont à la base du stalinisme. Et notamment, celui du pouvoir dictatorial du parti unique. Loin de remettre l'économie en ordre, de redresser la barre, la Peres­troïka précipite l'effondrement du système politico-économique mis en place par Staline. Ce n’est plus simplement aux aberrations de son économie que la bourgeoisie russe doit faire face, mais à la plongée accélérée de l'URSS dans la spirale infernale au chaos économique, politique et social.

La question qui se pose aujourd'hui, c'est celle de l'existence même de 1’URSS.

La prétention du stalinisme, la forme la plus brutale du capitalisme d'Etat, à représenter le communisme a été le plus grand mensonge du siècle. De l'Est à l'Ouest, de l'extrême-droite à l'extrême-gauche, toutes les fractions de la bourgeoisie l'ont entretenu. Dans la phraséologie stalinienne, le vocabulaire du marxisme a été mis au service des ambitions impérialistes de l'URSS, lui a servi de paravent idéologique, ainsi que d'alibi, pour les exactions de son régime. La décomposition présente de l'URSS met à nu, dans ses rouages les plus intimes, cette vérité que les révolu­tionnaires n'ont cessé d'affirmer durant des décennie: la nature capitaliste de l'URSS et la nature bourgeoise du PCUS.

L'EFFONDREMENT ECONOMIQUE S'ACCELERE

Pour le premier trimestre 1991 rapporté au même tri­mestre de l'année précédente, le Bureau des statis­tiques, organisme officiel de l'Etat, annonce un recul de 8 % du produit national brut, une chute de 13 % de la production agricole, un plongeon de 40 % des exportations, tandis que le déficit budgétaire fédéral s'est accru de près de 27 milliards de roubles. Les estimations occidentales sont encore plus pessimistes, estimant la chute de la production à 15 %.

Le secteur militaro-industriel, le seul qui jusque là fonctionnait avec un minimum d'efficacité est devenu quasiment inutile. L'URSS a du refouler ses rêves impérialistes, elle n'a pas besoin de plus d'armes, elle en a déjà trop alors qu'elle doit rapatrier des milliers de chars et de tonnes d'armements divers des bases qu'elle évacue en Europe de l'Est. Le coeur technolo­gique de l'industrie tourne au ralenti, dans l'attente d'une reconversion hypothétique vers la production de biens d'équipement ou de consommation qui de toutes façon prendrait des années. En attendant, le capital russe ne sait que faire de ses principaux fleu­rons techno-industriels devenus inutiles.

Alors que les clients traditionnels de ses produits in­dustriels, les pays d'Europe de l'Est, se tournent vers d'autres fournisseurs, l'industrie de l'URSS ne peut espérer trouver d'autres débouchés pour ses produits, car ceux-ci relèvent d'une technologie complètement périmée et dépassée, ils sont de mauvaise qualité et peu fiables. La encore, alors que la guerre commer­ciale fait race sur le marché mondial, il n'existe au­cune possibilité d'amélioration dans la période qui vient.

 

Caractéristique de sa situation de pays sous-développé, l'URSS est avant tout exportatrice de matières premières et notamment de pétrole, et parallèlement importatrice de produits agricoles. Ainsi, en 1988, les produits du sous-sol représentaient les 3/4 des ren­trées en devises fortes, tandis que la balance agricole était déficitaire de plus de 12 milliards de dollars.

L'industrie pétrolière doit cependant réduire sa pro­duction car, n'ayant pas été modernisée durant de nombreuses années, son matériel ne fonctionne plus, les machines tombent en panne, les pièces de re­change manquent cruellement. En conséquence, le volume des exportations pétrolières chute de 36 % au 1er trimestre par rapport à la même période de l'année précédente.

La situation de l'agriculture est dramatique. Le spectre de la famine, repoussé l'hiver dernier grâce à une récolte céréalière abondante, continue de rôder. La chute annoncée de la production de céréales de plus de 10 % pour la prochaine récolte vient le raviver, le manque d’équipement, silos, transports, machines fait que 30% des récoltes sont perdues. L'URSS va devoir se procurer sur le marché mondial ce qui lui manque, pour faire simplement face aux besoins im­médiats pour nourrir sa population déjà sévèrement rationnée. Et pour cela s'endetter encore plus.

Naguère pays traditionnellement peu endetté et très solvable, l'URSS ploie aujourd'hui sous le fardeau d'une dette estimée à 60 milliards de dollars, et accu­mule depuis plusieurs mois les retards et les défauts de paiements, ce qui a conduit le Japon à refuser à 'URSS tout nouveau crédit. Gorbatchev en est main­tenant à multiplier les appels au secours pour quémander des aides et de nouveaux prêts internationaux.

Mais ce tableau de l'effondrement économique ne se­rait pas complet s'il n'incluait les effets destructeurs sur l'économie de la dynamique de chaos dans la­quelle l'URSS s'enfonce.

Dans plusieurs républiques la production est quasi­ment paralysée par les déchirements nationalistes. La situation dans le Caucase en est un exemple parlant. Le blocus ferroviaire et routier imposé à l'Arménie par l’Azerbaïdjan empêche non seulement l'approvisionnement des usines d'Arménie qui sont donc nombreuses à ne pas produire, mais de plus crée un gigantesque embouteillage qui entrave la circula­tion des marchandises dans tout le sud de l'URSS, obligeant ainsi des usines pourtant situées loin du Caucase à s'arrêter.

Le mécontentement des ouvriers qui voient leurs conditions de vie, pourtant déjà bien misérables, se dégrader constamment s'amplifie. Les arrêts de tra­vail se multiplient, des grèves massives explosent. Ces derniers mois les mineurs ont ainsi bloqué la produc­tion de charbon pendant de longues semaines.

Face à cette situation cataclysmique la bourgeoisie est paralysée, affiche son impuissance. Une fraction importante de l’appareil du parti est profondément hostile aux réformes et les sabote sciemment, accélé­rant encore les dysfonctionnements de l'économie. Face à l'indécision et à l'impuissance dont fait montre le centre des hiérarques du Kremlin, la tendance na­turelle à la passivité de l'appareil bureaucratique s'en trouve renforcée. Avec l'éclatement des centres de dé­cisions, les responsables locaux préfèrent attendre prudemment, ne rien faire avant de savoir comment le vent va tourner.

Pendant ce temps l'économie se délabre toujours plus, dans l'attente des décisions qui ne viennent pas, la désorganisation la plus totale règne. Sur fond de misère grandissante, la corruption généralisée est la règle, le marché noir a imposé sa loi à l'ensemble de l'économie.

LA PARALYSIE DE LA CLASSE DOMINANTE

La forme même qu'a prise la contre-révolution a dé­terminé le mode d'organisation de la classe domi­nante en URSS. L'Etat issu de la révolution russe et le parti bolchevik qui s'y était identifié ont été dévorés de l'intérieur par la contre-révolution stalinienne. Alors que la vieille classe possédante avait été expro­priée par la révolution prolétarienne, une nouvelle classe capitaliste s'est reconstituée dans le parti-Etat stalinien, contrôlant tous les moyens de production et l'ensemble de la vie sociale. La forme politique, le parti unique, correspond à la forme juridique, l'étatisation de la propriété des moyens de production.

Les membres de la Nomenklatura du Parti bénéficient de privilèges qui leur garantissent un niveau de vie sans comparaison avec celui du prolétariat qui crou­pit dans une misère généralisée. L'Etat assure un train de vie luxueux à ceux qui en contrôlent le fonctionne­ment : résidences dans des quartiers réservés, accès à des magasins abondamment pourvus en produits de consommation de toutes sortes, notamment occiden­taux, voitures de fonction, au-delà du simple salaire les postes de responsabilités bureaucratiques sont une source de revenu occulte par la corruption et tous les trafics qu'ils permettent, etc. Plus encore que n'importe quelle analyse théorique, la réalité des faits prouve amplement qu'il existe bien une classe privilé­giée en URSS, une bourgeoisie capitaliste qui au tra­vers de l'Etat exploite le prolétariat de ce pays. Les formes sont différentes de celles des pays occiden­taux, mais le résultat est le même.

Au cours des décennies écoulées, derrière la façade monolithique du Parti soi-disant communiste, des clans se sont érigés en féodalité, des maffias et des dy­nasties se sont créées. Les guerres de cliques ont laissé leur lot de cadavres au cours des purges successives. A tous les niveaux de l'Etat, l'incurie, l'incapacité règnent chez les responsables du Parti plus préoccupés des rivalités exacerbées pour le pouvoir dispensateur de richesses et de puissance, ainsi que de leur trafics en tout genre, que de la gestion de l'appareil de production.

A la mort de Brejnev, fin 1982, la guerre de succession fait rage, le parti unique est en crise, les tendances centrifuges se renforcent. Lorsque, après les courts intermèdes d'Andropov et de Tchernenko, l'accession de Gorbatchev à la tête du Bureau politique sanc­tionne la victoire de la tendance réformatrice, en 1985, l'effondrement économique de l'URSS est déjà patent, la décomposition du parti en cours, et la dy­namique de chaos déjà bien entamée.

La Perestroïka se proposant de promouvoir des ré­formes économiques sans vouloir remettre en cause le parti unique, et son contrôle sur l'Etat, a accéléré le processus d'effondrement du régime stalinien. Gor­batchev, pour préserver l'unité du Parti doit pratiquer un subtil équilibre entre les tendances conservatrices et réformatrices qui le condamne aux demi-mesures, et donc à l'impuissance. De fait, depuis qu'il a accédé au pouvoir suprême en URSS, tout l'art de Gorbat­chev a été de faire passer pour une politique, voulue et décidée, de réformes hardies ce qui n'était que la re­connaissance tardive de la réalité d'une situation qui tend à échapper de plus en plus au contrôle de l'Etat. Sans peur de se contredire Gorbatchev a avalisé ce qu'il refusait la veille. Alors que le but de la Peres­troïka était par les réformes de sauver l'URSS et donc son bloc, il a du sanctionner, après avoir tenté de maintenir des fractions réformatrices inféodées à Moscou, l'abandon de tout contrôle de l'URSS sur les pays qui constituaient son glacis en Europe de l'Est. Après avoir annoncé son refus des mesures de répres­sion, il a envoyé l'armée pour réprimer l'agitation na­tionaliste à Bakou et dans le Caucase, lancé ses séides contre le parlement Lituanien. Après s'être allié avec les réformateurs, il s'est appuyé sur les conservateurs, et vice-versa.

Les tentatives de crédibilisation démocratiques font un flop retentissant. Les élections mettent en évidence l'absolue impopularité des apparatchiks du parti. Les nationalistes et réformateurs radicaux monopolisent les votes. En l'absence de nourriture pour Remplir des frigos inexistants, aucune mascarade démocratique ne pourra jamais combler le divorce total entre l'Etat stalinien et les habitants de l'URSS. Les années d'horreurs durant lesquelles des millions de prolé­taires et de paysans sont tombés sous la répression d'un Etat féroce et corrompu ne seront jamais ou­bliées. Dans ces conditions, malgré son adresse mé­diatique, Gorbatchev est bien incapable de contrôler un quelconque processus démocratique. Le dernier référendum sur 1’Union en est un bel exemple. Après des années de préparation, le résultat en est que, finalement, plus que les perspectives d'union, il consacre la désunion: les arméniens, géorgiens, baltes qui lui sont hostiles n'y ont pas participé ; plus que la popularité de Gorbatchev en chute libre, il consacre 1 influence grandissante de son rival réfor­mateur Eltsine.

Le parti a implosé, ses contours sont devenus flous. Une myriade de nouvelles organisations politiques est apparue. Les nostalgiques du stalinisme, partisans de la manière forte pour rétablir l'ordre s acoquinent avec les anti-sémites ultra-nationalistes russes de Pamiat. Les réformateurs radicaux quittent le parti pour fonder des associations démocratiques. Dans les républiques périphériques des scissions ont marqué la naissance de nouveaux partis "communistes" sur une base nationaliste consacrant l'éclatement du PCUS. L'opportunisme fait rage, pour nombre d'anciens apparatchiks la démagogie populiste et la surenchère nationaliste sont la seule issue dans le climat général de sauve-qui-peut qui sévit dans le parti. Sous les dra­peaux des diverses nationalités qui s'agitent en URSS se nouent de nouvelles alliances de circonstance entre de vieilles féodalités locales du PCUS, un milieu affai­riste issu du marché noir florissant, des réformateurs qui mêlent des opportunistes de la pire espèce à des naïfs aux illusions démocratiques, des groupes nationalistes qui expriment le plus souvent le poids d'archaïsmes historiques.

Des régions de plus en plus larges de l'URSS échappent à l'autorité du pouvoir central. Dans les pays baltes, en Moldavie, en Arménie, les courants indé­pendantistes sont au pouvoir. Partout, les préroga­tives du pouvoir central se sont restreintes, le natio­nalisme dominant encourage la désobéissance face aux ordres du Kremlin, l'appareil bureaucratique de l'Etat face à la paralysie du centre hésite entre l'immobilisme et le ralliement aux nouveaux pouvoirs locaux qui surgissent. Les centres de décision, de pouvoir se sont multipliés.

De haut en bas de l'appareil du parti et de l'Etat les lignes de fracture se sont élargies. Le récent accord entre Gorbatchev et Eltsine concernant la dévolution par le pouvoir central de la gestion de l'ensemble des mines par les républiques et la création d'un KGB sous le contrôle du gouvernement russe est l'expression de l'état d'impuissance du pouvoir central.

La longue grève des mineurs a démontré l'incapacité du Kremlin à imposer une remise en route de la pro­duction, à se faire écouter. N'ayant plus aucun contrôle sur des pans entiers de l'économie, l'Etat n'a d'autre solution que d'en laisser la gestion aux divers pouvoirs locaux. L'économie de l'URSS est en train de se disloquer entre différents pôles. Même le contrôle du commerce international est en train d'échapper au pouvoir central, d'ores et déjà les diverses républiques commercent directement avec les pays voisins et avec l'Occident, accélérant la dynamique centrifuge de l'économie soviétique.

Comme le parti, l'appareil policier qui lui est intime­ment lié se divise de plus en plus, se mettant au service des nouveaux centres de pouvoir nationalistes. De nouvelles forces de police, les milices nationalistes se substituent aux anciennes forces de l'ordre trop liées à Moscou.

Des frontières se sont érigées, au sein de l'URSS, dé­fendues les armes à la main par les militants indépen­dantistes. La Lituanie a posté des gardes sur ses frontières et des affrontements sporadiques avec la police de Moscou ont occasionné plusieurs morts. Le conflit entre les milices arméniennes et azéris ne s'est pas calmé avec l'intervention de 1'"armée rouge" dans la région. Les pogroms, la guerre et la répression à Bakou et dans le Caucase ont fait des centaines de morts. L'"armée rouge" s'est enlisée sans parvenir à une solution du conflit. En Géorgie, les affrontements entre milices géorgiennes et ossètes ces derniers mois montrent l'émergence d'une nouvelle zone de tension. Partout en URSS, les conflits ethniques se multiplient.

Dans ce contexte d'éclatement, d'affaiblissement et de perte de contrôle du pouvoir central la seule struc­ture qui ait un tant soit peu résisté à la décomposition générale et qui permet de maintenir encore une appa­rence de cohésion de l'URSS, c'est l'armée. Cepen­dant, la même dynamique qui domine aujourd'hui l'URSS est à l'oeuvre là aussi. Les centaines de milliers de soldats rapatriés d'Europe de l'Est se retrou­vent avec leur famille sans logement, sans occupa­tion, dans des conditions de misère d'autant plus mal ressenties qu'ils viennent de quitter des pays au niveau de vie plus élevé que l'URSS, ce qui aggrave le ma­laise profond qui mine 1'"armée rouge" depuis le re­trait d'Afghanistan. Des batailles rangées mettent aux prises des soldats de différentes nationalités dans les casernes. Les refus d'incorporation, les désertions, les refus d'obéissance se généralisent.

La bourgeoisie soviétique n'a plus aujourd'hui les moyens de la répression généralisée. Si son armée peut encore assumer le maintien de l'ordre dans cer­taines régions troublées, sa capacité d'action sur ce plan se trouve néanmoins grandement limitée. Les tergiversations de l'appareil répressif face aux ten­sions en Lituanie ou dans le Caucase, les déclarations contradictoires à ce propos traduisent bien la si­tuation de désarroi et d'impuissance dans laquelle se trouve le gouvernement du Kremlin. Il n'y a guère que les plus imbéciles des nostalgiques de l'époque révo­lue du stalinisme pour croire encore que la répression à grande échelle serait possible sans précipiter l'URSS plus rapidement encore dans la guerre civile.

LE PROLETARIAT DANS LA TOURMENTE

Ni le mécontentement général, ni le discrédit total du régime, et encore moins la lutte de classe ne sont à l'origine de l'effondrement de l'Etat stalinien. Le mécontentement n'est pas nouveau, pas plus que le discrédit dont pâtit l'Etat. Quant à la lutte de classe, il suffît de constater, qu'avant la grève des mineurs de l'été 1989, il n'y avait pas eu de lutte significative en URSS.

C'est au nom de la défense du communisme, de l'internationalisme prolétarien, que des générations de prolétaires ont subi la bestialité du stalinisme, produit de l'écrasement de la Révolution russe. Le rejet du régime s'est accompagné, pour les ouvriers de l'URSS, d un rejet de la tradition révolutionnaire du prolétariat, de son expérience de classe, conduisant es descendants des prolétaires de la révolution à un déboussolement politique total, identifiant la pire des dictatures capitalistes au socialisme. En réaction au stalinisme les aspirations au changement des travail­leurs soviétiques se sont orientées vers un folklore nationaliste issu d'un passé mythique ou vers les mirages merveilleux des "démocraties" affairistes occidentales.

Dans la mesure où il n'a pas provoqué l'effondrement du régime stalinien, le prolétariat subit d'autant plus fortement les conséquences dévastatrices de la dyna­mique d'éclatement et de décomposition. Plus qu’aux illusions démocratiques qui ne correspondent à au­cune tradition historique en URSS, et sont plutôt ré­servées à la petite-bourgeoisie intellectuelle, le prolé­tariat est particulièrement réceptif à la démagogie na­tionaliste et populiste. Le poids du nationalisme sur le prolétariat est dû à la fois à l'arriération du capitalisme russe qui, étant donné sa faiblesse économique, n'a pu intégrer la population colonisée par l'empire tsariste, et au rejet viscéral du gouvernement central symbole des années de dictature et de terreur.

Avec la Perestroïka, au nom des réformes et du chan­gement, les attaques contre les conditions de vie des ouvriers se sont intensifiées. Les augmentations de salaire ne suivent pas les hausses successives des pro­duits de première nécessité. Pour l'année 91 on attend une inflation à trois chiffres. Début avril le pain a augmenté de 200 %, le sucre de 100 %. Et il en est ainsi de tous les produits de première nécessité. Sous pré­texte de renouvellement des billets de banques, l'Etat pratique; un hold-up sur les économies des salariés et des retraités. Le rationnement s'est étendu à une gamme toujours plus large de produits. Dans ces conditions, le mécontentement s'est exacerbé. Depuis le début de l'année, de nombreuses grèves se sont dé­roulées en URSS, témoignant de la combativité des ouvriers. Selon le Bureau des statistiques, les grèves ont coûté 1,17 millions d'heures de travail durant le premier trimestre 1991. Cependant, ces grèves qui se développent, si elles montrent la combativité retrou­vée des travailleurs, et leur volonté de résister aux at­taques contre leurs conditions de vie, illustrent aussi leur faiblesse politique et leur déboussolement. Comme le montre la grève des mineurs du printemps dans toute l'URSS, ou la grève générale qui touche la Biélorussie à la même époque.

Alors que ces grèves démarrent sur le terrain écono­mique, ce sont les représentants des tendances les plus nationalistes gui prennent le contrôle des comi­tés de grève qui se forment. Alors que la grève des mineurs avait paralysé la production de centaines de puits et mobilisé des centaines de milliers de travailleurs dans toute l'URSS, alors que toutes les propositions du gouvernement central ont été rejetées durant des semaines, la négociation séparée des comités de grève locaux avec les représentants de chaque république, va conduire à la dislocation du mouvement. En Russie, la démagogie populiste et nationaliste d'un Eltsine qui promet aux mineurs qu'ils «  auront le droit de choisir leur mode de gestion et leur régime de propriété, a plus d'effet que les propositions de dou­blement des salaires de Pavlov pour arrêter la grève. Sitôt effectuée la reprise du travail, Eltsine qui quelques semaines plus tôt appelait à la démission de Gorbatchev et se donnait ainsi un vernis radical à bon compte, noue une nouvelle alliance avec ce dernier, instaurant de concert un régime d'exception », c'est-à-dire l'interdiction des grèves dans les secteurs des transports, les secteurs industriels de base et les en­treprises consacrées aux consommateurs soviétiques.

La faiblesse du prolétariat de l'URSS face aux mystifications démocratiques et nationalistes, fait que non seulement, il n'est pas capable de défendre une quel­conque perspective face au chaos, mais ses luttes ac­tuelles sont dévoyées de leur terrain de classe, vouées à la défaite. Eltsine a pu utiliser la grève des mineurs pour renforcer sa crédibilité politique et son pouvoir économique. Le récent abandon de souveraineté sur la production de charbon en annonce bien d'autres et exprime la dynamique d'éclatement du capital soviétique.

Le prolétariat, trop faible pour résister, est lui aussi marqué par la dynamique d'éclatement et de décom­position qui ravage l'URSS. Le poison nationaliste est une gangrène qui n'a pas pour effet simplement d'handicaper le prolétariat dans ses luttes, mais il est un facteur mortel de destruction de l'identité de classe, de division des travailleurs. La situation en Arménie, en Azerbaïdjan, en Géorgie, dans les pays baltes, où les ouvriers ne se manifestent pas sur leur terrain de classe, mais où ils sont atomisés, dilués dans le mécontentement général que cristallise le na­tionalisme, enrôlés dans les milices nationalistes, embrigadés dans de nouveaux conflits comme dans le Caucase. La situation de décomposition qui atteint le prolétariat dans les républiques périphériques est celle qui menace la classe ouvrière dans toute l'URSS.

LA PEUR DES GRANDES PUISSANCES FACE A L'ECLATEMENT DE L'URSS

Loin de se réjouir des déboires de leur ancien rival impérialiste qu'elles avaient craint durant, de longues décennies, les puissances occidentales sont gagnées par l'inquiétude devant les conséquences de l'effondrement du système stalinien.

La fin du bloc russe, a déterminé le délitement de son rival occidental qui perdait sa principale raison d'être, libérant mondialement la tendance naturelle du capitalisme au chacun pour soi. L'effondrement politique du stalinisme en URSS entraîne avec lui ce­lui de ses alliés dans le monde. Dans tous les pays d'Europe de l'Est les divers partis communistes doi­vent abandonner le pouvoir, de nouveaux régimes in­stables et fragiles s'installent qui sanctionnent la perte de contrôle de l'URSS et leur nouvelle indépendance. A la périphérie les dictatures qui ne trouvaient leur légitimité que du soutien politique et militaire de 'URSS doivent céder de leur pouvoir. En Angola, les troupes de l’ex-bloc de l'Est se sont retirées, le MPLA doit passer sous les fourches caudines des diktats oc­cidentaux. En Ethiopie, Mengistu privé des approvisionnements d'armes que lui livrait l'URSS n'a pu sauver sa peau que par une fuite précipitée à l'étranger. On se demande combien de temps Castro va pouvoir encore tenir à Cuba. L'exemple contagieux fragilise toutes les dictatures. L'effondrement poli­tique de l'URSS est un facteur profondément déstabi­lisateur de la situation mondiale.

Le réveil des nationalités s'accompagne d'une exacerbation des tensions nationalistes, la guerre entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan préfigure l'état de désordre dans lequel se précipitent ces futurs Etats qui basent leur existence sur les aspects les plus archaïques et anachroniques des différentes cultures nationales.

Le gigantesque arsenal que s'est constitué l’"armée rouge" est menacé d'être dispersé suivant les mul­tiples lignes de fracture de la dislocation de l'URSS. Demain, les armes nucléaires, les centrales ato­miques, les milliers de chars, canons, fusils risquent de se trouver sous le contrôle des forces les plus ana­chroniques auxquelles peut donner naissance la putréfaction du régime stalinien, rendant à jamais ca­duque toute idée de contrôle de la dissémination des armes nucléaires par les grandes puissances et aggra­vant la menace d"'accidents" nucléaires majeure. Tchernobyl n'est pas un hasard, mais l'exacte concré­tisation de la situation en URSS.

Face à une telle situation de déstabilisation, les autres grandes puissances du globe et en premier lieu les USA et les Etats européens n'ont aucun intérêt à ce que l'effondrement de l'URSS et sa désagrégation en de multiples Etats rivaux s'accélère. Tous leurs efforts vont se conjuguer pour soutenir les facteurs de cohé­sion politique de l'URSS, et promouvoir des réformes pour tenter de stabiliser la situation économique et sociale.

Dans ces conditions, l'Occident ne peut que soutenir Gorbatchev, dernier garant de l'unité de l'URSS et partisan proclamé des réformes. Depuis des années, c'est la politique qui est suivie strictement, mais ce faisant les bourgeoisies occidentales s'enferment dans la même contradiction que la Perestroïka. Les frac­tions les moins décomposées du Parti sur lesquelles s'appuie Gorbatchev regroupent les éléments les plus hostiles aux réformes ou timides vis-à-vis de celles-ci. Avec Pavlov comme premier ministre, c'est la vieille garde du parti qui est aux commandes. Les fractions es plus réformatrices ont rejoint les courants natio­nalistes, et leur victoire signifierait aujourd'hui une accélération de la dynamique d'éclatement. Au nom du maintien des frontières internationales et de la vo­lonté de préserver l'existence de plus en plus théo­rique de 1’URSS, les "démocraties" occidentales sou­tiennent, en fermant opportunément les yeux, la ré­pression qui vise à calmer la fièvre indépendantiste des Lituaniens, des Arméniens et des Géorgiens.

L'incapacité des divers gouvernements de la Peres­troïka à réformer l'économie et à relancer la produc­tion se concrétise dans les appels désespérés à l'aide internationale, à de nouveaux crédits. Pavlov, le pre­mier ministre qui il y a peu accusait l'Occident de dis­tribuer des produits radioactifs lors des opérations d'aides alimentaires de l'hiver dernier, déclare au­jourd'hui que «sans l'aide de l'Occident, nous n'y arriverons pas».

Cependant, les principaux pays occidentaux dont les économies sont secouées par le développement de la récession n'ont pas les moyens de venir en aide à l'économie soviétique défaillante. La pénurie géné­rale de liquidités et d'autres priorités rendent impossible l'instauration d'un plan Marshall tant souhaité par les pays d'Europe de l'Est et l'URSS. On mesure simplement à la vue de la situation en Allemagne de l'Est, pourtant naguère le pays le plus développé de l'Est, comment dans le chaos de l'URSS, des cen­taines de milliards pourraient être injectés sans grand résultats productifs. Les prêts occidentaux servent surtout à parer au plus pressé et à soulager la tension sociale immédiate, sans autre résultat que de reporter les échéances à plus tard.

Mais si l'Occident est bien obligé de mesurer son aide économique à Gorbatchev, il ne va pas, en revanche, lésiner sur l'appui politique qu'il peut lui apporter. Reconnu comme seul interlocuteur valable, le chef de l'Etat soviétique va bénéficier d'une couverture mé­diatique mondiale de première classe. Lors de leurs voyages à l'étranger les représentants des diverses na­tionalités qui ressurgissent en URSS se voient sermonnés. On leur conseille la patience pour calmer leurs ardeurs indépendantistees, et on les renvoie au dialogue avec Moscou. Lors de son voyage européen, au printemps, alors qu'il vient de demander la démission de Gorbatchev, Eltsine essuie rebuffade sur rebuffade. Il n'est pas question pour les occidentaux de donner une plus grande crédibilité internationale au leader russe dont la victoire signifierait une accélération de l'éclatement de l'URSS. Apparemment, le message a été compris, puisque, des son retour, Eltsine fait un virage à 180° et s'allie à Gorbatchev. L'Occident utilise tous les moyens de pression dont il dispose sur les principaux acteurs du drame qui se joue en URSS pour tenter de calmer le jeu.

Cependant, avec leurs moyens les pays occidentaux n'ont pas plus la capacité d'empêcher un éclatement inéluctable, tout au plus peuvent-ils permettre de freiner, de retarder une telle perspective, gagner du temps afin d'essayer de contrôler les aspects les plus explosifs de la situation. L'impuissance de l'Occident rejoint en définitive celle de Gorbatchev, traduisant le fait que les mêmes contradictions fondamentales qui déterminent l'effondrement de l'URSS, sont aussi à l'oeuvre dans le reste du monde ([2]). Le "tiers-monde" a précédé l'URSS dans cette plongée dans le chaos qu'elle connaît maintenant. La décomposition de 1 URSS n'est pas le simple produit des spécificités de l'URSS, elle est l'expression d'une dynamique mon­diale dont la concrétisation a été rendue plus rapide et % Elus explosive par les spécificités historiques et la faiblesse du capital russe.

Dans l'incapacité de trouver un palliatif ou une issue à ses contradictions, le capital mondial depuis plus de 20 ans s'enfonce dans la crise économique. L'effondrement économique de l'URSS, après celui du tiers-monde, et son "africanisation" présente, montrent la progression de la gangrène de la décom­position qui aujourd'hui pèse de plus en plus forte­ment sur 1 ensemble de la planète ([3]).

JJ


[1] Voir Revue internationale, n° 60, 1er trimestre 1990 : "Thèses sur la crise économique et politique dans les pays de l'Est" et "La faillite définitive du stalinisme , Revue internationale, n° 61, 2e tri­mestre 1990 : "Après l'effondrement du bloc de l'Est, déstabilisa­tion et chaos".

[2] Voir Revue Internationale, n°57, 2e trimestre 1989: "La dé­composition du capitalisme", Revue Internationale, n°62, 3e tri­mestre 1990 : "La décomposition, phase ultime de la décadence capitaliste".

[3] Voir l’éditorial de ce numéro de la Revue Internationale.