Bilan de 70 années de luttes de « libération nationale » 1ere partie

Dans la série La question nationale

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I. La vague révolutionnaire mondiale de 1917-23 affaiblie par le soutien aux mouvements de « libération nationale »

 

La tragédie kurde est la énième manifestation de la barbarie sanglante déchaînée au nom de la soi-disant « libération nationale des peuples ». Des Etats-Unis à la Grande-Bretagne, de la Turquie à l'Iran, tous les di­vers impérialismes qui ont participé à la bou­cherie guerrière du Golfe ont, peu ou prou, poussé les Kurdes au soulèvement armé au nom de la « libération nationale », et nous pou­vons aujourd'hui voir comment ils laissent Saddam Hussein les massacrer, les précipiter dans l'exil et perpétrer un nouveau génocide. Tous sont complices du massacre, tous ont utilisé le mythe de la « libération nationale », comme monnaie d'échange et comme feuille de vigne, dans leur brutale concurrence im­périaliste. Dans cette meute, gardons-nous d'oublier les leaders kurdes eux-mêmes, qui sont parvenus à un accord avec le boucher de Bagdad pour réduire la revendication d' « indépendance nationale » à celle de « premiers pas vers l'autonomie », "premiers pas"  déjà faits... en 1970, 1975, 1981, etc !

Le capitalisme est entré dans sa phase ul­time : celle de sa décomposition. Celle-ci va faire proliférer à un rythme accéléré les guerres comme celle du Golfe, les massacres ethnico-nationalistes comme ceux de Yougo­slavie, d'URSS ou entre arabes et kurdes en Irak. Leur drapeau commun est celui de la « libération nationale » qui, dans certains cas, peut être le masque cynique des ambitions impérialistes des Etats et principalement ce­lui des grandes puissances, et dans d'autres être une ivresse irrationnelle qui entraîne et abrutit les masses désespérées. Dans tous les cas, elle est l'expression tant de la faillite mortelle du système capitaliste que de la menace que fait planer celle-ci sur la survie de l'humanité.

Seul le prolétariat est à même de s'opposer à cet avenir en proposant une perspective de réorganisation de la société qui instaure des rapports sociaux basés sur l'unification réelle de l'humanité, sur la production consacrée à la pleine satisfaction des besoins, la commu­nauté mondiale des hommes libres et égaux qui travaillent par et pour eux-mêmes. Pour orienter ses luttes vers cette perspec­tive, le prolétariat doit rejeter en bloc les mystifications du style « libération nationale » qui ne font que l'attacher au vieux monde ([1]). Dans la première partie de cet article, nous allons analyser comment cette mystification fut un élément important dans l'échec de l'expérience révolutionnaire de 1917-23, et comment elle donna aux Etats capitalistes une planche de salut à laquelle ils s'agrippèrent, avec comme tragique consé­quence la survie du système capitaliste et la longue série de guerres et de barbarie qu'il a charriée avec lui depuis 70 ans.

Le 2e Congrès de l'Internationale Communiste (mars 1920) adopte les « Thèses et additions sur les questions nationales et coloniales » dont l'idée de base est : « (...) tous les événements de la politique mondiale se concentrent inévitablement autour d’un centre de gra­vité : la lutte de la bourgeoisie internationale contre la République des Soviets, qui doit grouper autour d'elle d'une part les mouvements soviétistes des travailleurs avancés de tous les pays,  de l’autre tous les mouve­ments émancipateurs nationaux des colonies et des na­tionalités opprimées qu'une expérience amère a convaincues qu'il n'est pas de salut, pour elles, eti de­hors d'une alliance avec le pouvoir soviétiste victorieux de l'impérialisme mondial ». ([2])

Cet espoir a rapidement été démenti pas les faits dès le début de la Révolution russe. L'appui aux luttes de « libération nationale » pratiqué par l’I.C. et le bastion prolétarien en Russie a au contraire constitué une barrière contre l'extension mondiale de la révolution prolétarienne, et a profondément affaibli la conscience et l'unité du prolétariat international, contribuant à l'échec de ses tentatives révolution­naires.

 

Une corde au cou de la Révolution russe

 

La révolution d'Octobre était le premier pas dans le mouvement révolutionnaire du prolétariat à l'échelle mondiale : « ce qui montre la vision politique des bol­cheviques, leur fermeté de principes et leur large pers­pective, c'est qu'ils aient basé toute leur politique sur la révolution prolétarienne mondiale » (Rosa Luxemburg, La Révolution Russe).

En accord avec cette vision qui privilégiait l'extension internationale de la révolution, l'appui aux mouve­ments de libération nationale dans les pays soumis par les grandes métropoles impérialistes a été conçu comme une tactique, destinée à gagner des soutiens additionnels à la révolution mondiale.

Dès octobre 1917, les bolcheviks impulsèrent l'indép­endance des pays que l'empire tsariste avait maintenus sous domination : les pays baltes, la Fin­lande, la Pologne, l'Ukraine, l'Arménie, etc. Ils pen­saient qu'une telle attitude gagnerait au prolétariat révolutionnaire des appuis indispensables pour se maintenir au pouvoir en Russie, dans l'attente de la maturation et de l'éclatement de la révolution prolé­tarienne dans les grands pays européens et spéciale­ment en Allemagne. Ces espoirs ne se sont pas du tout réalisés.

* Le gouvernement soviétique reconnut l'indépendance de la Finlande le 18 décembre 1917. Le mouvement ouvrier était très fort dans ce pays, il était en pleine poussée révolutionnaire, maintenait de forts liens avec les ouvriers russes et avait parti­cipé de manière active à la Révolution de 1905 et à celle de 1917. En réalité, il ne s'agissait pas d'un pays dominé par le féodalisme mais d'un territoire capitaliste très développé où la bourgeoisie profita du cadeau soviétique pour écraser l'insurrection ouvrière quand elle éclata en janvier 1918. La lutte dura presque trois mois et malgré l'aide décidée que les Soviets prêtèrent aux ouvriers finlandais, le nouvel Etat réussit à détruire le mouvement révolution­naire grâce aux troupes allemandes appelées à la rescousse.

* En Ukraine, le nationalisme local ne représentait pas un véritable mouvement bourgeois mais expri­mait plutôt, de manière dévoyée, les vagues ressen­timents des paysans contre les propriétaires fonciers d'origine russe et surtout polonais. Le prolétariat de la région provenait de tous les territoires de Russie et était très développé. Dans de telles circonstances, la bande d'aventuriers nationalistes qui constituèrent la « Rada » ukrainienne cherchèrent rapidement la protection de l'impérialisme allemand et autrichien, tout en consacrant leurs forces à attaquer les soviets ouvriers qui s'étaient formés à Kharkov et autres villes. Face à la défaite des impérialismes centraux, le général français Tabouis se substitua à l'influence allemande et utilisa les phalanges réactionnaires ukrainiennes dans la guerre que livraient les gardes blancs contre les soviets.

«Le nationalisme ukrainien n'était qu'une lubie, l'élucubration de quelques douzaines d'intellectuels petits bourgeois sans la moindre racine dans la vie économique, politique ou intellectuelle du pays, sans une trace de tradition historique, car l'Ukraine n'a jamais été ni un Etat ni une nation, n'a jamais pos­sédé de culture nationale... (...) Lénine et ses amis (...) ont conféré de l'importance à ce qui n'était au début qu'une farce, jusqu'au jour où la farce a pris une gravité des plus sanglantes, où elle s'est trans­formé non pas en un mouvement national sérieux, qui n'avait de toutes façons pas de racines, mais en pa­vois, en drapeau de ralliement de la contre-révolution ! Cette bulle pleine d'air a enfanté à Brest les baïon­nettes allemandes » (Rosa Luxemburg, La Révolution russe).

* Dans les pays baltes (Estonie, Lettonie et Lituanie), les soviets ouvriers prirent le pouvoir au moment de la révolution d'Octobre. La « libération nationale » fut réalisée par la marine britannique ! «A la fin des hostilités contre l'Allemagne, des unités navales bri­tanniques apparurent dans la Baltique. La république soviétique d'Estonie tomba en janvier 1919 ; la répu­blique soviétique lettonne tint bon à Riga pendant cinq bons mois, et succomba finalement devant la menace des canons de la marine britannique » (EH. Carr : La Révolution bolchevik, T. I, p. 318).

* En Arménie, Géorgie, Azerbaïdjan, en "Russie asiatique", « Un gouvernement bachkir, sous un certain Validov, qui avait proclamé un Etat bachkir autonome après la révolution d'Octobre, passa du côté des cosaques d'Orenbourg qui étaient en guerre ouverte contre le gouvernement soviétique et cela était caractéristique de l'attitude qui prévalait chez les "nationalistes"» (EH. Carr, ibid., p. 325). Le gou­vernement « national-révolutionnaire » de Kokand, de son côté, avec tout un programme qui comprenait l'instauration de la loi islamique, la défense de la propriété privée et la réclusion obligatoire des femmes, combattit férocement le soviet ouvrier de Tachkent (principale ville industrielle du Turkestan russe).

            * Dans le Caucase se forma une république transcau­casienne dont se disputèrent la tutelle la Turquie, l'Allemagne et la Grande-Bretagne, ce qui conduisit à son éclatement en trois Etats « indépendants » (la Géorgie, l'Arménie et l'Azerbaïdjan) qui à leur tour s'affrontèrent férocement entre eux pour des raisons ethniques, encouragés en cela par les impérialismes en lice. Tous se trouvèrent d'accord cependant pour harceler férocement le soviet ouvrier de Bakou qui eut à subir, entre 1917 et 1920, les bombardements et les massacres répétés des anglais.

* En Turquie : le gouvernement soviétique appuya dès le début  Kemal Atatûrk,   le « nationaliste-révolu­tionnaire » père de la « nouvelle Turquie ». Au nom de l’I.C., Radek exhorta le tout nouveau Parti com­muniste de Turquie à le soutenir : « Dès que vous vous serez constitué en parti indépendant, votre première tâche sera de soutenir le mouvement en faveur de la li­berté nationale de la Turquie » (Procès-verbaux des quatre premiers Congrès de PIC). Le résultat fut ca­tastrophique : Kemal écrasa sans états d'âme les grèves et mobilisations du jeune prolétariat turc. Une fois défaites les troupes grecques et après que l'impérialisme britannique ait offert l'abandon de Constantinople en échange de la loyauté turque, Kemal rompit son alliance avec les soviets et offrit aux anglais la tête des communistes turcs qui furent férocement persécutés.

* Le cas de la Pologne mérite d'être mentionné à part. L'émancipation nationale de la Pologne avait été presque un dogme dans la 2e Internationale. Quand, vers la fin du 19e siècle, Rosa Luxemburg démontra que ce mot d'ordre était erroné et dangereux, car le développement capitaliste avait associé étroitement la bourgeoisie polonaise à la bourgeoisie russe et à la caste impériale tsariste,  cela souleva au sein de l'Internationale des polémiques orageuses. Le fait était cependant que les ouvriers de Varsovie, de Lodz, etc., s'étaient trouvés à l’avant-garde de la ré­volution de 1905, et que de leur sein avaient surgi d'éminents militants révolutionnaires comme Rosa Luxemburg elle-même. Lénine avait reconnu prati­quement que « l'expérience de la révolution de 1905 a démontré que même dans ces deux nations -il fait ré­férence à la Pologne et à la Finlande- les classes diri­geantes, les propriétaires fonciers et la bourgeoisie re­noncent à la lutte révolutionnaire en faveur de la li­berté, et cherchent leur rapprochement avec les classes dirigeantes de la Russie et avec la monarchie tsariste par peur du prolétariat révolutionnaire de Finlande et de Pologne» (Procès-verbaux de la conférence du parti à Prague, en 1912, souligné dans le texte). Malheureusement,  les  bolcheviks,  prisonniers du dogme   sur  l’ "autodétermination   nationale   des peuples",   favorisèrent,   à  partir  d'octobre   1917, l'indépendance de la Pologne. Le 29 août 1918, le Conseil   des   commissaires   du   peuple   déclarait : « Tous les traités et actes signés par le gouvernement de l'ancien empire russe avec les gouvernements du royaume de Prusse ou l'empire a Autriche-Hongrie concernant la Pologne, sont annulés irrévocablement par le présent texte, vu leur incompatibilité avec le principe d'autodétermination des nations et avec le sens révolutionnaire du droit du peuple russe, qui re­connaît le droit du peuple polonais à réclamer son in­dépendance et son unité. »

S'il est juste que le bastion prolétarien dénonce et annule les traités secrets des gouvernements bour­geois, par contre, c'est une grave erreur que de le faire au nom de "principes" qui n'appartiennent pas au terrain prolétarien, mais au terrain bourgeois, tel que le "droit des peuples". Et cela s'est rapidement vérifié dans la pratique : la Pologne est tombée sous la dictature de fer de Pilsduski, vétéran social-pa­triote, qui écrasa les grèves ouvrières, qui fit alliance avec la France et la Grande-Bretagne, et appuya activement les armées blanches contre-révolution­naires en envahissant l'Ukraine en 1920.

Quand, pour riposter à cette agression, les troupes de l’ "armée rouge" sont entrées en territoire polo­nais et ont marché sur Varsovie avec l'espoir que les ouvriers se soulèveraient contre le pouvoir bour­geois, une nouvelle catastrophe s'est produite pour la cause de la révolution mondiale : les ouvriers de Varsovie, les mêmes qu'en 1905, resserrèrent les rangs autour de la "nation polonaise" et participè­rent à la défense de la ville contre les troupes sovié­tiques. C'était la tragique conséquence d'années de propagande de la 2e Internationale, et ensuite du bastion prolétarien en Russie, en faveur de l’"indépendance nationale" de la Pologne. ([3])

Le bilan de cette politique est catastrophique : les prolétariats locaux furent défaits, les nouvelles na­tions ne « remercièrent » en rien le cadeau bolchevik et s'installèrent rapidement dans l'orbite de l'impérialisme britannique, collaborant au blocus qui réduisit à la famine le pays des soviets et soutenant par tous les moyens la contre-révolution blanche qui provoqua une guerre civile sanglante.

« Les bolcheviks ont dû apprendre à leurs dépens et à ceux de la révolution que sous l'hégémonie au capita­lisme, il n'y a pas d'autodétermination de la nation, que dans une société de classes, chaque classe tend à s'"autodéterminer" différemment, et que pour les classes bourgeoises, les considérations sur ta liberté nationale viennent bien après celles qui touchent à la domination de classe. La bourgeoisie finlandaise et la petite-bourgeoisie ukrainienne sont tombées tout à fait d'accord pour préférer le régime autoritaire de l'Allemagne à la liberté nationale, si celle-ci devait être liée aux dangers du "bolchevisme" » (Rosa Luxemburg, La Révolution russe, p. 71).

 

La « libération nationale » ne guérit pas des oppressions nationales

 

Les bolcheviks pensaient que « pour affirmer l'unité internationale des ouvriers, il faut d'abord déraciner tous les vestiges de l'ancienne inégalité et discrimina­tion entre nations ». Les ouvriers de ces pays n'avaient-ils pas été soumis au nationalisme réactionnaire de l'empire tsariste ? Ceux-ci ne représentaient-ils pas un obstacle à l'unité avec les ouvriers russes qui pou­vaient passer pour des complices du chauvinisme grand-russien ? Et, plus généralement, les jeunes prolétariats des pays coloniaux et semi-coloniaux ne seraient-ils pas opposés au prolétariat des grandes métropoles tant que leurs pays n'auraient pas obtenu l'indépendance nationale ?

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Il est vrai que le capitalisme a créé le marché mondial de façon anarchique et violente, semant partout une quantité d'oppressions et de discriminations de toutes sortes, particulièrement d'ordre national, ethnique, linguistique, etc. ; celles-ci pèsent lourdement sur la conscience des ouvriers de tous ces pays, rendant plus difficile son processus d'unification et de prise de conscience. Il n'en est pas moins erroné et dangereux de prétendre soigner ces maux en aidant à la forma­tion de nouvelles nations, qui non seulement ne sont économiquement pas viables du fait de la saturation du marché mondial, mais en outre ne font que repro­duire ces maux à une échelle plus vaste. L'expérience de la "libération nationale" des peuples périphériques de l'empire tsariste fut à cet égard concluante. Les na­tionalistes polonais se servirent de l'« indépendance » pour persécuter les minorités juives, lituaniennes et allemandes ; dans le Caucase, les géorgiens persécu­tèrent les arméniens et les abkhazes, les arméniens persécutèrent turkmènes et azéris oui, à leur tour, persécutèrent les arméniens... La Rada d'Ukraine déclara officiellement sa haine contre les russes, les polonais et les juifs... En vérité, toutes ces persécutions ne furent que le pâle reflet annonciateur de l'horrible cauchemar qui s'est développé par la suite dans le capitalisme en décadence. Rappelons simplement l'orgie de massacres des hindous contre les musulmans en 1947, celle des croates contre les serbes durant l'occupation nazie et la vengeance des serbes à la « Libération » de Tito. Que dire des insupportables pogromes nationalistes qui font actuellement baigner dans le sang toute l'Europe de l'Est jusqu'à la Russie asiatique 7 Soyons clairs : la « libération nationale » ne guérit en rien les maux de l'oppression nationale, elle ne fait que les reproduire encore plus irrationnels. On n'éteint pas un incendie avec de l'essence.

Seul le prolétariat, dans son être et par sa lutte révolu­tionnaire, peut trouver les bases permettant de com­battre et dépasser toutes les discriminations engen­drées par la société de classe, qu'elles soient de type national, ethnique ou linguistique. «La grande in­dustrie a créé une classe dont les intérêts sont les mêmes dans toutes les nations et pour laquelle la natio­nalité est déjà abolie, une classe qui s est réellement débarrassée du monde ancien et qui s'oppose à lui en même temps (Marx-Engels, L'Idéologie allemande, « Feuerbach, l'Histoire, IV », p. 90).

 

La « libération nationale » précipite les couches non-exploiteuses dans les bras du capital

 

Toujours dans le but de renforcer le développement de la révolution mondiale, les bolcheviks pensaient qu'ils pouvaient gagner à leur cause les couches non exploiteuses de ces nations (paysannerie, certaines couches intermédiaires, etc.) en appuyant la « libération nationale » et quelques autres mesures classiques du programme des révolutions bourgeoises (réforme agraire, libertés politiques, etc.).

Ces couches occupent une position instable et hétéro­gène dans la société bourgeoise, elles n'ont en tant que telles aucun avenir. Bien qu'opprimées par le ca­pitalisme, elles souffrent cependant de n'avoir pas d'intérêts qui leur soient propres, clairs et définis ; et quand elles s'en trouvent un, il est directement et sans équivoque lié à la sauvegarde du capitalisme. Le prolétariat ne peut les gagner à sa cause en leur offrant une plate-forme basée sur la « libération nationale » ou autres revendications issues tout droit de l'idéologie de la bourgeoisie. Ce faisant, il ne peut que les précipiter dans les bras de la bourgeoisie qui, elle, peut les manipuler avec des promesses démago­giques pour ensuite les lancer contre le prolétariat.

Il faut dire que les points du programme bourgeois auxquels sont le plus sensibles les couches paysanne et petite-bourgeoise (réforme agraire, liberté sur le plan linguistique, national, etc.) n'ont jamais été to­talement réalisés par la bourgeoisie. Pire encore, du­rant toute la décadence du capitalisme, les nations nouvelles ont été incapables d'accomplir le moindre de ces points programmatiques car ceux-ci ne sont, bien évidemment, qu'une utopie réactionnaire impos­sible à réaliser dans un système capitaliste qui ne tend plus à l'expansion mais bien à des convulsions tou­jours plus violentes.

Mais cela implique-t-il que le prolétariat doive re­prendre toutes ces revendications jetées dans les pou­belles de l'histoire par l'évolution historique afin de démontrer qu'il est, pour ainsi dire, plus « conséquent » que la bourgeoisie ? En aucun cas ! Cette façon de voir, qui pesa indiscutablement sur les bolcheviks et sur d'autres fractions révolutionnaires, n'est qu'un résidu mal éliminé des objectifs gradualistes et réformistes qui avaient conduit la social-dé­mocratie à la trahison. C'est une vision spéculative et idéaliste du capitalisme que de penser que le « programme » de la bourgeoisie doit être accompli de fond en comble dans tous les pays pour que l'humanité soit prête pour le communisme. C'est là une utopie réactionnaire qui ne correspond en rien à la réalité d'un système d'exploitation dont la finalité n'est en aucun cas de mener à bien un projet social quelconque, mais simplement d'extirper de la plus-.value. Déjà, durant la période ascendante, la bour­geoisie qui parvenait au pouvoir abandonnait bien souvent son « programme » à peine ébauché pour pac­tiser avec les restes des vieilles classes féodales ; une fois formé le marché mondial et le système entré dans sa phase de déclin, historique, ce « programme » s'est converti en une grossière mystification.

Le prolétariat, s'il se propose de réaliser le « programme inachevé » de la bourgeoisie, ouvre une brèche dans son propre projet historique révolution­naire, brèche dans laquelle s’engouffre la bourgeoisie. La meilleure façon de gagner à sa cause les couches non exploiteuses ou, du moins, de les neutraliser dans l'affrontement décisif avec l'Etat bourgeois, est d'affirmer pleinement et de façon conséquente son propre programme. C'est la perspective de l'abolition des privilèges de classe, l'espérance d'une nouvelle organisation de la société qui assure l'existence à l'ensemble de l'humanité, c'est l'affirmation claire et résolue du prolétariat en tant que classe autonome, en tant que force sociale qui se présente ouvertement comme candidate à la prise de pouvoir, c'est l'organisation massive de cette classe dans les Conseils ouvriers.

« Ne pouvant s'assigner comme but celui de constituer de nouveaux privilèges, le prolétariat, lorsqu'il aura détruit la société capitaliste, ne pourra fonder sa classe, ni l'accroître, sur un ensemble de principes qui puissent exprimer des positions économiques. Il ne pourra établir sa base de lutte que sur des notions poli­tiques qui, tout en résultant de son programme particu­lier de classe - le prolétariat représentant parmi les dif­férentes classes de la société capitaliste, la seule qui puisse construire la société de demain - peuvent entraî­ner, dans la lutte, les couches sociales moyennes qui n'ont pas un intérêt économique et réel au triomphe de la dictature du prolétariat. (...) Ces classes moyennes ne se rallieront au prolétariat que dans des circonstances historiques particulières où les contradictions du régime capitaliste venant à leur éclosion, et, la classe ouvrière passant à l'assaut révolu­tionnaire, elles éprouveront le besoin de mêler leurs luttes désespérées à la lutte consciente du prolétariat pour la victoire révolutionnaire. » (Bilan, n° 5, mars 1934, ", "Les principes : armes de la révolution", chap. "Automatisme économique ou conscience de classe").

 

La « libération nationale » facteur de désagrégation de la conscience prolétarienne

 

La révolution prolétarienne n'est pas une fatalité dé­coulant des conditions objectives, qui rendrait va­lable n'importe quelle tactique pourvu qu'on arrive au but. Même si la révolution est une nécessité historique dont les bases objectives ont été fournies par la constitution du marché mondial et celle du proléta­riat, elle n'en reste pas moins essentiellement un acte conscient.

En outre, à la différence des classes révolutionnaires du passé, le prolétariat ne possède aucune parcelle de pouvoir économique dans la vieille société ; il est une classe exploitée et une classe révolutionnaire. Ceci fait que les armes dont il dispose pour détruire la vieille société, son unité et sa conscience, sont déci­sives et uniques dans l'histoire et constituent aussi les bases de la nouvelle société.

Il est, par conséquent, vital pour l'avancée de sa lutte que : «A chaque occasion, le problème que le proléta­riat doit se poser, ce n'est pas celui d'obtenir le plus grand avantage, le plus grand nombre d'alliés, mais bien celui de rester cohérent avec le système principiel qui régit sa classe (...)» (Bilan, n° 5, mars 1934, "Les principes : armes de la révolution", chap. "Genèse et développement de la conscience de classe : le parti").

De ce point de vue, le soutien aux « luttes de libéra­tion nationale » pendant la période révolutionnaire de 1917-23 a eu des conséquences désastreuses pour le prolétariat mondial tout entier, et pour son avant-garde, l'Internationale Communiste.

A cette époque historique de lutte décisive entre capi­tal et travail, période ouverte par la Première Guerre mondiale, où la seule alternative qui reste est celle de la révolution internationale du prolétariat ou la sou­mission du prolétariat à l'intérêt national de chaque bourgeoisie, le soutien à la « libération nationale », même conçue en tant qu'élément « tactique », conduit à la désagrégation, la corruption et la décomposition de la conscience prolétarienne.

On a déjà vu que la « libération » des peuples périphé­riques du vieil empire tsariste n'apporta aucun avan­tage à la Révolution russe mais contribua, au contraire, à la création d'un cordon sanitaire autour d'elle : un groupe de nations, avec des prolétariats combatifs, avec une vieille tradition, s'est fermé à la pénétration des positions révolutionnaires, creusant un abîme infranchissable entre ouvriers russes et al­lemands.

Comment est-il possible que les ouvriers de Pologne, d'Ukraine, de Finlande, de Bakou, de Riga, qui avaient été à la tête des révolutions de 1905 et 1917, qui avaient fait surgir de militants communistes aussi clairvoyants et dévoués que Rosa Luxemburg, Piatakov, Jogiches..., aient pu aussi rapidement être écra­sés et défaits en 1918-20 par leur propre bourgeoisie et se soient opposés, parfois avec rage, aux consignes bolcheviks ?

Il n'y a pas le moindre doute là-dessus : c'est le poison nationaliste qui a eu une influence décisive. « Le fait qu'en somme la question des revendications et tendances séparatistes nationales ait été jetée au milieu des luttes révolutionnaires, que même la paix de Brest-Litovsk Va amenée au premier plan et estampillée en shibboleth de la politique socialiste et révolutionnaire, a porté le plus grand trouble dans les rangs du socia­lisme et a ébranlé la position du prolétariat justement dans les pays limitrophes » (Rosa Luxemburg, idem).

La « libération nationale » poussa les ouvriers de ces pays vers le mirage de l’« indépendance et le développement du pays, libéré du joug russe » avec la même force qu'elle les éloigna de plus en plus du prolétariat russe, avec lequel ils avaient partagé tant et tant de luttes, de ce prolétariat qui venait de faire le premier pas dans le combat décisif.

L'Internationale, le Parti communiste mondial, est le facteur clé dans la conscience de classe du proléta­riat, sa clarté et cohérence politique sont vitales. Le soutien à la libération nationale joua un rôle décisif dans la dégénérescence opportuniste de l’I.C..

L'I.C. s'est constituée sur un principe central : le capi­talisme est entré dans sa décadence historique, la tâche du prolétariat ne peut plus être de le réformer ou de l'améliorer, mais de le détruire : « Une nouvelle époque vient de surgir. Epoque de désagrégation du ca­pitalisme, de son enfoncement interne. Epoque de la révolution communiste du prolétariat». Cependant, l'appui à la "libération nationale" a ouvert une brèche très dangereuse dans cette clarté de base, il a ouvert la porte à 1’opportunisme car il a introduit une tâche qui appartenait à l'ancien ordre social dans le programme de destruction de cet ancien ordre. La tactique de combiner la lutte révolutionnaire dans les métropoles et la "lutte de libération nationale" dans les colonies et les semi-colonies, portait à conclure que l'heure de la destruction du capitalisme n'avait pas encore sonné, soit en affirmant que le monde était divisé en deux zones (l'une « mûre » pour la révolution proléta­rienne, l'autre étant une zone où le capitalisme n'était pas encore développé), soit en reconnaissant sans dé­tours qu'il existe encore des possibilités d'expansion du capitalisme (c'est la seule raison qui permet à des marxistes de parler de possibilité de « libération nationale»).

Ce germe de confusion, cette porte ouverte à l'opportunisme, se développa de plus en plus avec le reflux des luttes révolutionnaires du prolétariat en Europe.

Le parti n'est pas un produit passif du mouvement de la classe, mais un facteur actif de son développement. Si sa clarté et détermination sont cruciales pour le succès de la révolution prolétarienne, ses confusions, ambiguïtés et incohérences contribuent fortement à la confusion et à la défaite de la classe. L'évolution de PIC dans sa position sur la question nationale en est un témoignage.

Le Premier Congrès, qui eut lieu en pleine montée des luttes, se propose comme tâche la disparition des frontières nationales : « Le résultat final des procédés capitalistes de production est le chaos, - et ce chaos ne peut être vaincu que par la classe productrice la plus nombreuse, la classe ouvrière. C'est elle qui doit insti­tuer l'ordre véritable, l'ordre communiste. Elle doit briser la domination du capital, rendre les guerres im­possibles, effacer les frontières entre les Etats, trans­former le monde en une vaste communauté travaillant pour elle-même, réaliser la solidarité fraternelle et la libération des peuples. » (Plate-forme de PIC)

De même, ce Congrès mit en évidence que les petits Etats sont incapables de rompre le joug de l'impérialisme et ne peuvent que se soumettre a leur jeu : « dans les Etats vassaux et dans les républiques que l'Entente vient de créer (la Tchécoslovaquie, les pays slaves méridionaux, auxquels il faut ajouter la Pologne, la Finlande, etc.), la politique de l'Entente, appuyée sur les classes dominantes et les sociaux-na­tionalistes, vise à créer des centres d'un mouvement national contre-révolutionnaire. Ce mouvement doit être dirigé contre les peuples vaincus, doit maintenir en équilibre les forces des nouveaux Etats et les soumettre à l'Entente, il doit freiner les mouvements révolution­naires qui surgissent dans les nouvelles républiques "nationales" et finalement fournir des gardes blancs pour la lutte contre la révolution internationale et sur­tout contre la révolution russe. » (Thèses sur la situa­tion internationale et la politique de l'Entente). Et, finalement, il démontre que « l'Etat national, après avoir donné une impulsion vigoureuse au développe­ment capitaliste, est devenu trop étroit pour l'expansion des forces productives. » (Manifeste de PIC aux prolétaires du monde entier).

On voit là comment le 1er Congrès de l’I.C. jette les bases pour corriger les erreurs initiales sur la question nationale, mais ces jalons de clarté ne vont pas se dé­velopper, ils seront peu à peu engloutis par l'opportunisme à cause des défaites prolétariennes et de la difficulté de la majorité de l’I.C. pour avancer dans la clarification. Le 4e Congrès (1922), avec ses Thèses sur la question d'Orient, fera un pas important dans la régression, car : « On exigeait du prolétariat et des paysans qu'ils fassent passer leur programme so­cial après les besoins immédiats d'une lutte nationale commune contre l'impérialisme étranger. On tenait pour acquis qu'une bourgeoisie nationaliste, et même une aristocratie féodale nationaliste, serait prête à me­ner une lutte de libération nationale contre l'impérialisme étranger, alliées à des prolétaires et des paysans potentiellement révolutionnaires qui n'attendaient que la victoire pour se retourner contre leurs anciens maîtres et alliés et les renverser» (EH. Carr, La révolution bolchevik, T. III, p. 490).

Dans les événements ultérieurs, à la suite de la pro­clamation du « socialisme dans un seul pays », avec le bastion prolétarien de Russie définitivement défait et intégré dans la chaîne impérialiste mondiale, la « libération nationale » deviendra tout simplement la feuille de vigne des intérêts de l'Etat russe. Mais, celui-ci ne sera pas le seul à utiliser une telle ban­nière ; tous les Etats concurrents l'adopteront aussi, avec de multiples variantes, mais avec un seul but : la guerre à mort pour le partage d'un marché mondial définitivement saturé. Les innombrables guerres im­périalistes déguisées en « libérations nationales » se­ront traitées dans la deuxième partie de cet article.

Pour systématiser le processus de clarification mené par les fractions de la Gauche Communiste face à la dégénérescence de PIC, Internationalisme, organe de la Gauche communiste de France, adoptait en janvier 1945 une Résolution sur les mouvements nationalistes qui finissait ainsi : « Etant donné que, par sa nature de classe capitaliste, les mouvements nationalistes ne pré­sentent pas la moindre continuité organique et idéolo­gique avec les mouvements de classe du prolétariat, celui-ci, pour gagner ses positions de classe, doit rompre et abandonner tout lien avec les mouvements nationalistes».

Ad, 20 mai 1991



[1] Voir la brochure Nation ou Classe et les articles de la Revue In­ternationale, n° 4, 19, 34, 37, 42 et 62.

[2] "Thèses, manifestes et résolutions adoptés par les Ier, IIe, IIIe et IVe Congrès de l'Internationale Communiste (1919-1923)", Librairie du Travail, Juin 1934, Réimpression en fac-similé, Maspéro, 1971).

[3] D'un autre côté, la révolution prolétarienne ne peut jamais s'étendre par des méthodes militaires comme l'avait dit très claire­ment le Comité exécutif des soviets lui-même : <r Nos ennemis et les vôtres vous trompent quand ils vous disent que le gouvernement sovié­tique russe souhaite implanter le communisme en territoire polonais avec les baïonnettes des soldats de V ** armée rouge*. L'ordre commu­niste n'est possible que quand l'immense majorité des travailleurs est convaincue de l'idée de te créer avec ses propres forces. » ("Appel au peuple polonais", 28 janvier 1920). Le parti bolchevik chaque fois plus rongé par l'opportunisme, dans un virage vers une fausse compréhension de l'internationalisme, encouragea -malgré une importante opposition en son sein, Trotsky, Kirov, etc.- l'aventure du printemps 1920 qui oubliait complètement ce principe.