La situation en Allemagne : Rapport sur la situation nationale de la section du CCI en Allemagne (mai 1990)

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L'évolution des contradictions qui aujourd'hui se concentrent en Allemagne constitue une clé fondamentale de l'évolution de la situation mondiale. Nous publions ici un rapport de notre section dans ce pays qui en dégage la dynamique globale et les différentes hypothèses qu'elle ouvre.

Le développement de l'économie allemande avant l'union économique et monétaire

Alors qu'à la fin des années 1980, début des années 1990, l'économie mondiale rencontre des problèmes toujours plus grands, l'économie allemande est encore en plein boom. De nombreux records de production, en particulier dans le sec­teur automobile, ont été battus plusieurs années de suite. Un nouveau record a été atteint dans le surplus commercial en 1989. Le taux d'utilisation des capacités industrielles a atteint son plus haut point depuis le début des années 1970. Dans beaucoup de secteurs, le manque de main-d'oeuvre qualifiée a été le principal facteur empêchant l'expansion de la production, dans les derniers mois. De nombreuses entreprises ont dû refuser de nouvelles commandes à cause de cela.

Ce boom n'est pas l'expression de la santé de l'économie mondiale, mais de l'écrasante compétitivité du capital ouest-allemand, la loi de la survie du plus adapté. L'Allemagne s'est développée brutalement au détriment de ses concurrents, comme le montrent amplement ses excédents à l'exportation.

La position de l'Allemagne dans la compétition s'est notablement renforcée tout au long des années 1980. Au niveau économique, la tâche principale du gouvernement Kohl-Genscher a été de permettre une énorme augmentation des capitaux propres pour les grandes entreprises, afin de mettre en place une modernisation et une automatisation gigantesques du processus de production. Le résultat en a été une vague de "ratio­nalisation" incroyable, comparable dans son étendue à celle qui a eu lieu en Allemagne dans les années 1920. Les axes principaux de cette politique étaient :

-  plus de 100 milliards de marks économisés grâce à des ré­ductions des dépenses sociales, et à peu près directement transférés dans les mains des capitalistes, via des réductions massives d'impôts ;

-  une série de nouvelles lois qui ont été adoptées, autorisant les entreprises à accumuler d'énormes réserves complètement exonérées d'impôt - par exemple la création de compagnies d'assurance privées, à travers lesquelles les fonds d'investissement, en grande partie produit de gigantesques spéculations, s'accumulent.

Le résultat est qu'aujourd'hui, le grand capital "baigne dans l'argent". Tandis qu'au début des années 1980, environ 2/3 des investissements des plus grandes entreprises étaient financés par des emprunts bancaires, aujourd'hui, les 40 affaires les plus importantes sont capables de financer leurs investissements presque entièrement par leurs fonds propres - situation tout à fait unique en Europe.

En plus de ces moyens financiers, le gouvernement a considérablement accru le pouvoir des dirigeants d'entreprises sur leur force de travail : flexibilité, dérégulation, journée continue en échange d'une réduction minimum de la semaine de travail.

Il ne fait aucun doute que l'industrie allemande est profondément satisfaite du travail du gouvernement Kohl pendant les années 1980, à ce niveau. Au début de 1990, le porte-parole libéral des industriels, Lambsdorff, annonçait fièrement : "L'Allemagne de l'Ouest est aujourd'hui le leader mondial des pays industriels, et celle qui a le moins besoin de mesures protectionnistes ".

 

Par exemple, alors que tous les autres pays de la CEE ont pris des mesures protectionnistes radicales contre les importations de voitures japonaises, l'Allemagne a été capable de limiter le pourcentage japonais sur le marché allemand de l'automobile un peu au-dessus de 20 %, et en terme de valeur, elle exporte plus de voitures au Japon que le Japon n'en exporte en Allemagne.

Le plan de la bourgeoisie allemande pour les années 1990 avant l'effondrement de l'est

Malgré cette relative force, la vague de rationalisations des années 1980 était supposée n'être que le commencement. Face à une surproduction massive, à la perspective de la récession, à la banqueroute du tiers-monde et de l'Europe de l'est, il était clair que les années 1990 allaient être celles de la lutte pour la survie, et cela même pour les pays les plus industrialisés. Et cette survie ne pourrait se faire qu'aux dépens des autres rivaux industrialisés.

Face à ce défi, l'Allemagne de l'ouest est loin d'être aussi bien préparée qu'il peut paraître de prime abord.

-  Le secteur de la production des moyens de production (machines, électronique, chimie) est terriblement fort. Dans la mesure ou l'Allemagne n'a jamais eu de marché colonial fermé, et où elle est un producteur classique de moyens de production, créant constamment sa propre concurrence, ce secteur a appris historiquement que la survie n'est possible qu'à la condition d'être toujours un pas en avance sur les autres.

-  L'Allemagne a été, initialement, beaucoup plus lente que les USA, la Grande-Bretagne ou la France pour développer la production de masse de biens de consommation, et en particulier l'industrie automobile. Cela s'est fait essentiellement après la seconde guerre mondiale, avec l'ouverture du marché mondial aux exportations allemandes, tandis qu'en même temps l'Allemagne, tout comme le Japon, était exclue en grande partie du secteur militaire, ce qui lui a permis de rattraper son retard et de devenir un des leaders mondiaux dans l'automobile. Aujourd'hui, face à la surproduction absolue (on estime que l'industrie occidentale a, pour l'année 1990, une capacité de production excédentaire de 8 millions de voitures !) et, avec une concurrence internationale devenant de plus en plus intense dans ce domaine, la très grande dépendance de l'Allemagne vis-à-vis de l'industrie automobile (environ 1/3 des emplois industriels dépendent directement ou indirectement d'elle) ouvre aujourd'hui des perspectives réellement catastrophiques pour l'économie allemande.

-  Le principal domaine dans lequel l'Allemagne a souffert de la défaite dans la deuxième guerre mondiale, c'est le secteur de la haute technologie, qui a été développé historiquement en lien avec le secteur militaire, et dont l'Allemagne a été largement exclue. Le résultat c'est qu'aujourd'hui, malgré son appareil productif hautement moderne, l'Allemagne a un retard massif vis-à-vis des USA mais aussi du Japon dans ce domaine.

La perspective des années 1990 était, par conséquent, de réduire radicalement la dépendance de l'économie allemande à l'égard de l'industrie automobile, non pas en abandonnant volontairement des parts de marché, bien sûr, mais en développant fortement le secteur de la haute technologie. En fait la bourgeoisie allemande est convaincue que dans les années 1990, soit elle fera une percée parmi les nations leaders de la haute technologie aux côtés des USA et du Japon, soit elle disparaîtra complètement comme puissance industrielle majeure indépendante. Cette lutte à mort a été préparée pendant les années 1980, non seulement par la rationalisation et l'accumulation d'énormes investissements, mais aussi par la constitution symbolique de la plus grande entreprise euro­péenne de haute technologie, sous la direction de Daimler- Benz et de la Deutsche Bank. Daimler et Siemens sont supposés être les fers de lance de cette offensive. Cette tentative de l'industrie allemande vers l'hégémonie mondiale dans les années 1990 requiert :

-  des investissements absolument gigantesques, laissant ceux des années 1980 loin derrière, et impliquant un transfert encore plus massif de revenus de la classe ouvrière vers la bourgeoisie ;

- l'existence d'une stabilité politique à la fois internationale­ ment (discipline du bloc US) et à l'intérieur, en particulier vis-à-vis de la classe ouvrière.

Effondrement de l'Est : les buts de guerre allemands finalement atteints.

Après la chute du mur de Berlin, le monde impérialiste a tremblé à la pensée d'une Allemagne unifiée plus grande. Non seulement à l'étranger, mais en Allemagne même, le SPD (social-démocratie), les syndicats, l'église, les médias, tous ont mis en garde contre un nouveau revanchisme allemand, danger apparemment présent avec les ambiguïtés de Kohl sur la frontière Oder-Neisse. De telles visions d'une nouvelle Allemagne mettant en cause les frontières de ses voisins, dans les traces d'Adolf Hitler, n'inquiètent pas vraiment la bourgeoisie allemande. En fait, ces mises en garde ne servent qu'à masquer l'état réel des affaires : à savoir qu'avec la course à l'Europe 92 et l'effondrement du bloc de l'Est, la bourgeoisie allemande a déjà atteint les objectifs qui ont été la cause de deux guerres mondiales. Aujourd'hui, la bourgeoisie allemande triomphante n'a absolument pas besoin de remettre en question une frontière quelconque pour être la puissance dominante en Europe. L'établissement d'une "Grossraumwirtschaft" (zone étendue d'économie et d'échange) dominée par l'Allemagne, en Europe de l'Ouest, et d'un réservoir de main-d'oeuvre bon marché et de matières premières en Europe de l'Est, lui aussi dominé par l'Allemagne, objectifs de l'impérialisme allemand, déjà formulés avant 1914, sont aujourd'hui pratiquement une réalité. C'est pourquoi tout le tapage autour de la frontière Oder-Neisse, ne sert en fait qu'à cacher la réelle victoire de l'impérialisme allemand au­jourd'hui en Europe.

Mais une chose doit être claire: cette victoire de l'impérialisme allemand, dont le ministre libéral des affaires étrangères Genscher (et non les extrémistes de droite) est le meilleur représentant, n'implique pas que l'Allemagne puisse aujourd'hui dominer l'Europe de la façon dont Hitler envisageait de le faire. Il n'y a pas actuellement, de bloc européen constitué, et dirigé par l'Allemagne. Alors que dans les lre et 2e guerres mondiales, l'Allemagne se croyait assez forte pour dominer l'Europe de façon dictato­riale, cette illusion est impossible aujourd'hui. Alors qu'à l'époque, l'Allemagne était le seul pays industriel important sur le contiennent européen (sans compter la Grande-Bre­tagne), ce n'est plus le cas aujourd'hui (France, Italie). L'unification allemande ne fera passer que de 21 % à 24 % le pourcentage de l'Allemagne dans la production de la CEE. Qui plus est, alors que la tentative allemande de domination de l'Europe, dans les lre et 2e guerres mondiales, n'était possible qu'avec l'isolationnisme des USA, aujourd'hui l'impérialisme US est massivement et immédiatement présent sur le vieux continent et sera très attentif à prévenir l'émergence de telles ambitions. Enfin, l'Allemagne est aujourd'hui trop faible militairement et ne possède pas d'armes de destruction massive. Pour toutes ces raisons, la formation d'un bloc européen n'est possible, dans les conditions présentes, que s'il y a une puissance assez forte pour soumettre toutes les autres. Ce n'est pas le cas aujourd'hui.

La victoire de l'Allemagne : victoire a la Pyrrhus

A la différence des années 1930, l'Allemagne d'aujourd'hui n'est pas la "nation prolétarienne" (formulation du KPD dans les années 1920 !), exclue du marché mondial et poussée à renverser les frontières tout autour d'elle. Aussi longtemps qu'elle n'est pas coupée du marché mondial et des fournitures de matières premières, la bourgeoisie allemande n'a absolument aucune ambition ni aucun intérêt à former un bloc militaire en opposition aux USA. En fait l'Allemagne aujourd'hui est, dans un certain sens, plutôt une puissance "conservatrice" qui a "obtenu ce qu'elle voulait" et qui est plus préoccupée de ne pas "perdre ce qu'elle a". Et c'est vrai : l'Allemagne est une puissance qui a tout à perdre dans le chaos et la décomposition actuels. Son souci principal aujourd'hui est d'éviter que sa victoire ne se transforme en catastrophe - une catastrophe qui est très probable.

Les coûts de l'unification

Ces coûts sont si gigantesques qu'ils mettent en danger la santé des finances de l'Etat, et la position immédiate de l'Allemagne dans la concurrence internationale. Il est plus que probable que les capitaux, qui vont être utilisés pour l'unification, sont ceux-là mêmes qui étaient prévus pour financer la fameuse percée sur le marché de la haute technologie, pour rejoindre les USA et le Japon. En d'autres termes, l'unification, loin d'être un renforcement à ce niveau, pourrait être, pour la bourgeoisie allemande, le facteur même de la destruction de ses espoirs de rester une des puissances industrielles dominantes dans le monde.

Les coûts de l'Europe de l'Est

De la même manière qu'elle essaiera d'ériger un nouveau "mur de Berlin" le long de la ligne "Oder-Neisse" pour contenir le chaos de l'Est, il est certain que l'Allemagne sera obligée d'investir dans les pays limitrophes afin de créer une sorte de "cordon sanitaire" contre la totale anarchie se développant plus à l'Est. Bien sûr, l'Allemagne va dominer et domine déjà les marchés de l'Europe de l'Est. Cependant, il est intéressant de noter que la bourgeoisie allemande, loin d'être triomphante à ce propos, lance aujourd'hui un cri d'alarme à propos des dangers que cela implique :

-  danger que l'obligation d'investir à l'Est n'entraîne en permanence des pertes de marchés à l'Ouest, alors que ceux-ci sont beaucoup plus importants dans la mesure où ils paient comptant et sont beaucoup plus solvables ;

-  danger d'une baisse de niveau technique de l'industrie al­lemande, dans la mesure où les marchandises que l'Europe de l'Est commandera seront plus simples et rudimentaires que celles exigées par le marché mondial.

Les coûts de la rupture du bloc US

Cela présente le danger, à long terme, de la désagrégation du marché mondial, jusqu'alors tenu par la discipline du bloc et surveillé militairement par les USA. Une telle éventualité serait un désastre pour l'Allemagne de l'ouest, en tant que nation leader à l'exportation, et en tant que puissance ayant été, avec le Japon la principale bénéficiaire industrielle de l'ordre d'après-guerre.

Les coûts de tout affaiblissement du Marché commun européen

Le marché européen, et surtout le projet de l'Europe 92, sont menacés aujourd'hui par la montée du "chacun pour soi", par la volonté d'éviter le partage des coûts liés à l'Europe de l'Est, par les réactions françaises à la perte du leadership conjoint avec l'Allemagne de l'ouest en Europe occidentale, leadership qui sera maintenant assuré par la seule Allemagne.

Si l'Europe de 92 (ce par quoi nous entendons l'établissement de normes pour la "libéralisation" des échanges, de règles pour régir la bataille de tous contre tous, favorisant toujours les plus forts, et non les irréalisables "Etats-Unis d'Europe") devait échouer, et si le marché européen devait se rompre, ce serait une catastrophe totale pour l'Allemagne de l'Ouest, dans la mesure où c'est là que se trouvent ses principaux marchés d'exportation. C'est donc une formulation incorrecte, souvent utilisée par la presse bourgeoise, de dire que Bonn, en menant la réunification rapidement, a mis en avant ses propres intérêts contre ceux de la CEE'. L'intérêt particulier de Bonn, c'est la CEE. Elle a été obligée de faire l'unification immédiatement du fait de l'incroyable accélération du chaos.

L'effondrement de l'Union Soviétique

Aussi longtemps que l'URSS tenait encore debout, l'Europe de l'Est était, d'une part, un territoire ennemi et une menace militaire pour l'Allemagne de l'ouest, mais d'autre part une garantie de voisinage stable à la frontière est de l'Allemagne. Le terrible chaos qui se développe aujourd'hui en URSS est une préoccupation majeure pour les USA, et extrêmement inquiétant pour la France et la Grande-Bretagne. Mais pour la bourgeoisie allemande, qui est juste à côté, c'est une vision de cauchemar absolu. Dans la nouvelle Allemagne unifiée, il n'y aura que la Pologne pour la séparer de l'URSS. Le Ministère des affaires étrangères de Genscher est hanté par la vision d'horreur de guerres civiles sanglantes, de monceaux d'armements et de centrales nucléaires explosant, de millions de réfugiés d'Union Soviétique déferlant à l'Ouest, menaçant de détruire complètement la stabilité politique de l'Allemagne. Mais si ce "scénario du pire" doit être évité, la bourgeoisie allemande devra accepter une responsabilité importante dans la tentative de limiter l'anarchie en Union Soviétique, ce qui représentera aussi une énorme charge économique. Par exemple : le gouvernement ouest-allemand s'est engagé à respecter et honorer tous les engagements de livraison passés entre l'Allemagne de l'est et l'Union Soviétique, promesse qui est d'inspiration politique et qui ne sera tenue qu'à contre-coeur. De la même manière que la rupture de la CEE signifierait l'annulation de la victoire des buts de guerre de l'impérialisme allemand (Grossraumwirtschaft), le déclenchement d'une totale anarchie en Union Soviétique détruirait le second plan, celui d'une Europe de l'est fournisseuse de matières premières bon marché. Ce serait pour le moins tragique pour le capitalisme allemand, dans la mesure où l'Union Soviétique est le seul réservoir disponible de matières premières qui ne viennent pas d'outre-mer, et ne dépend donc pas du bon vouloir des USA. Un exemple des effets de l'anarchie de l'Est sur les ambitions  de  l'impérialisme  allemand : un  des  projets favoris de Gorbatchev est la création d'une zone industrielle exonérée d'impôts à Kaliningrad, qui est supposée devenir la nouvelle fenêtre de la Russie sur l'Ouest. Il a l'intention de transférer des Allemands de la Volga dans cette zone de l’ex-ville allemande de Königsberg, comme mesure incitatrice supplémentaire pour drainer les capitaux allemands. Kaliningrad est ainsi censée être une fenêtre allemande sur l'Est, c'est-à-dire sur une "voie sûre" pour les matières premières sibériennes, évitant les républiques asiatiques d'Union Soviétique. Aujourd'hui, le séparatisme et le mini-impérialisme des républiques de la Baltique sèment la pagaille dans ces plans. Landbergis a déjà laissé les Lituaniens revendiquer Kaliningrad.

Les mesures de la bourgeoisie allemande contre le chaos et la décomposition

Au vu de l'effrayante accélération de la crise, des guerres économiques, de la décomposition, de l'effondrement de l'Est, il y a un réel danger :

-  que le combat de la bourgeoisie allemande en vue de se frayer un passage dans la lutte pour l'hégémonie sur le marché mondial contre les USA et le Japon, ait lieu dans des conditions beaucoup moins favorables ;

-  que l'Allemagne perde complètement sa place privilégiée de "surfer" sur la vague de la crise au détriment de ses rivaux. Au contraire, le danger est réel que la position de l'Allemagne devienne même particulièrement fragile, comme c'était le cas dans les années 1930, mais cette fois face à une classe ouvrière non défaite ;

-  que la fameuse stabilité politique allemande puisse être ruinée par la décomposition et le chaos mondiaux.

La tendance à la ruine économique totale et au chaos complet est historiquement irréversible. Néanmoins, toute tendance a des contre-tendances, qui dans ce cas n'arrêteront pas, mais pourront ralentir ou de toute façon influencer, le cours de ce mouvement à certains moments, ce qui fait qu'il ne se développera pas de la même manière dans tous les pays. En particulier, il est nécessaire d'examiner les mesures que la bourgeoisie allemande est en train de prendre pour se protéger. La bourgeoisie allemande n'est pas seulement la plus puissante en Europe au plan économique, et l'une des plus riches d'amères expériences, mais elle a aussi les structures politiques et étatiques les plus modernes (par exemple, la modernité politique de l'Etat allemand en comparaison du britannique est aussi marquée que leur différence au niveau économique). La bourgeoisie allemande a été capable de combiner ses "qualités traditionnelles" et tout ce qu'elle a appris de son mentor américain à la fin des années 1940 (l'Allemagne de l'ouest est dans beaucoup de domaines, sans aucun doute, le plus "américanisé" des pays européens).

Faire l'unification au meilleur coût

A travers l'union monétaire, Bonn envisage de donner aux Allemands de l'est de l'argent de l'Ouest, mais aussi peu que possible, et par là d'avoir la justification politique pour arrêter leur venue à l'Ouest. Le but est de faire porter, le plus possible, la charge de l'unification à la RDA elle-même, à la CEE, et surtout (nous reviendrons sur ce point), à la classe ouvrière de l'Est et de l'Ouest. Par ailleurs, la bourgeoisie ouest-allemande s'efforce de conserver exclusivement pour elle les aspects bénéfiques de cette unification, c'est-à-dire, des sources de force de travail incroyablement bon marché grâce auxquelles elle pourra aussi exercer des pressions sur les salaires de l'Ouest, ou l'accès aux matières premières   soviétiques et à la technologie spatiale par les liens historiques avec les entreprises est-allemandes.

Eviter la désagrégation de la CEE

S'il y a une tendance dans cette direction, il y a aussi d'importantes contre-tendances. Parmi ces contre-tendances :

- l'intérêt impérieux de l'Allemagne elle-même d'éviter cela ;

- l'intérêt des autres pays européens qui sont terrifiés par le risque d'être dépassés par le Japon. Même s'il est vrai que la tendance est aujourd'hui au "chacun pour soi", les gangsters tendent malgré tout à se regrouper pour affronter d'autres gangsters.

L'Europe 92 n'est pas un nouveau bloc contre les USA. Et elle n'a probablement aucune chance de le devenir si les Américains décident de la saboter. Bonn est actuellement en train d'essayer de convaincre Washington que l'Europe 92 est essentiellement dirigée contre le Japon, et non contre les USA. La bourgeoisie ouest-allemande est convaincue que l'une des bases principales de la terrible compétitivité japonaise sur le marché mondial, est la fermeture complète du marché intérieur japonais, et que les prix élevés à l'intérieur du Japon financent leur dumping sur le marché mondial. Bonn proclame que si le Japon est contraint, par des mesures protectionnistes, de construire des usines en Europe, celles-ci ne sont pas plus compétitives que les européennes, ou au moins que les allemandes. Le message est clair : si l'Europe 92 peut servir à obliger le Japon à ouvrir son marché intérieur, il est possible de vaincre le géant asiatique. De plus, Bonn souligne sans cesse que le marché européen, qui sera alors le plus grand marché unifié du monde, est le seul moyen grâce auquel les USA peuvent combler leur gigantesque déficit commercial, c'est-à-dire que Bonn propose un partage germano-américain du marché européen.

Avant les 1e et 2e guerres mondiales, les marxistes ont alerté la classe ouvrière à propos des massacres à venir, et ont exprimé quelle attitude le prolétariat devrait prendre à ce propos. Aujourd'hui, notre tâche est d'alerter les ouvriers contre la guerre mondiale commerciale qui vient de se déclencher à une échelle sans précédent dans l'histoire, et de les armer contre le danger mortel du nationalisme économique, c'est-à-dire de prendre partie pour leur propre bourgeoisie. Le coût de cette guerre pour la classe ouvrière sera réellement horrible.

L’unification allemande et la possibilité d'une brutale récession

Jusqu'à maintenant nous avons montré les énormes implications du chaos et de la décomposition actuels pour le capital allemand dans la perspective des années 1990. Mais il y a aussi une perspective immédiate, celle des effets de l'union économique et monétaire notamment. Ces effets vont être catastrophiques en particulier pour la classe ouvrière, et spécialement celle de RDA.

Il est difficile de prédire l'issue immédiate de cette affaire, dans la mesure ou c'est une situation inédite dans l'histoire. Mais il y a une possibilité que cela puisse freiner temporairement la tendance de l'économie mondiale à la récession ouverte, au prix de la ruine des finances d'Etat de l'Allemagne, et en aiguisant encore plus les contradictions globales. L'autre possibilité que nous ne devons pas exclure, au vu de la grande fragilité de la conjoncture économique mondiale actuelle, est que les désordres monétaires et des taux d'intérêt, la panique de l'investissement et des bourses qui pourraient survenir soient la goutte d'eau qui fait déborder le vase, plongeant l'économie mondiale dans la récession ouverte.

Ce qu'on peut avancer avec certitude, c'est que l'arrivée du Deutsche Mark en Allemagne de l'est va provoquer des millions de licenciements et une explosion de paupérisation de masse qui, dans leur soudaineté et leur brutalité, seront, peut-être, sans précédent dans un pays industrialisé dans l'histoire du capitalisme, en dehors d'une période de guerre. Il est vrai également que le coût incalculable de ces mesures drastiques ne peut être assuré sans pressurer les ouvriers d'Allemagne de l'ouest... Les systèmes de chômage et de sécurité sociale de l'Ouest, par exemple, vont être amenés au bord de l'insolvabilité, dans la mesure où il leur faudra financer ce qui se passe à l'Est. Qui plus est, il n'y a absolument aucune garantie que le principal but politique immédiat de l'union monétaire - éviter la venue des Allemands de l'Est à l'Ouest - soit un succès. Et encore, le dilemme de la bourgeoisie ouest-allemande face à un monde capitaliste qui s'effondre est mis en évidence par le fait que les effets économiques de la non-réalisation immédiate de l'unification seraient certainement encore plus désastreux. Lambsdorff ne plaisantait pas quand il déclarait récemment que si des élections ne se tenaient pas rapidement dans toute l'Allemagne, non seulement l'Allemagne de l'est mais aussi celle de l'ouest se trouveraient bientôt en faillite. (Il faisait référence à la survivance de la bourgeoisie stalinienne d'Allemagne de l'est, qui rêve maintenant de continuer ses 40 ans de mauvaise gestion, mais cette fois directement financée par l'Ouest).

Le désarroi de la bourgeoisie après la chute du mur

Quand le mur est tombé, la bourgeoisie s'est trouvée déroutée, surprise et divisée. Il y a eu un enchaînement de crises politiques :

- Genscher appuyait, de façon originale, l'appartenance rapide mais séparée de la RDA à la CEE, avec seulement des liens fédératifs avec l'Allemagne de l'ouest ;

-  Brandt devait se battre en coulisses pour amener le SPD sur la position de la réunification ;

-  une coalition régionale et communale SPD-CDU a été né­cessaire pour obliger Kohl à mettre un terme aux lois incitant l'émigration de l'Est, lois utiles pendant la guerre froide, mais conduisant aujourd'hui au désastre ;

-  Bonn a été obligé de supporter à la fois les gouvernements de Krenz et de Modrow, aussi longtemps que le vide du pouvoir ne pouvait être comblé ;

-  Bonn a dû changer sa politique initiale d'aide économique hésitante, pour celle de l'union monétaire immédiate et de l'unification accélérée ;

-  la lutte de l'appareil d'Etat stalinien de RDA pour une place dans la nouvelle Allemagne a causé une série de crises, depuis l'aggravation de l'immigration vers l'Ouest, jusqu'aux chantages sur des leaders politiques (pas seulement de l'Est) exercés par la Stasi (police d'Etat-Staatssicherheit) ;

-  les manoeuvres de Kohl sur la frontière Oder-Neisse ont causé des crises internes et des scandales internationaux.

Offensive de stabilisation vers l'unité nationale

Le premier axe de l'offensive de restabilisation a été le réta­blissement de l'unité des courants bourgeois dominants. En dépit de tous les conflits et du chaos, très rapidement le sentiment s'est développé que cette sorte de crise historique nécessitait un certain type d'unité nationale. Aujourd'hui il y a un réel accord entre la CDU, le FDP et le SPD sur les problèmes fondamentaux soulevés par l'ouverture du mur : unification rapide, union monétaire immédiate (soutenue politiquement, même par la Bundesbank, bien qu'elle la considère comme suicidaire au plan économique), politique anti-immigration à l'égard de l'Est, maintien au sein de POTAN (qui sera étendue par étapes à la RDA), reconnaissance de la frontière Oder-Neisse.

Deuxième phase d'instabilité : la digestion de la RDA

L'autre axe de la "stabilisation" ne fait que déplacer le chaos d'un niveau à un autre. L'unification précipitée n'est pas possible sans un certain niveau de chaos. Elle provoque des conflits avec les grandes puissances et menace de déstabiliser encore plus l'URSS. Et l'union monétaire est une des politiques les plus aventuristes de l'histoire humaine, peut-être comparable à l'offensive "Barberousse" de Hitler contre la Russie. Le massacre économique de l'industrie de la RDA va être si sanglant, le chômage massif si élevé (certains parlent de 4 millions de chômeurs), que cela pourrait même manquer totalement son but immédiat - celui de stopper l'immigration massive vers l'Ouest. Le remède contre le chaos mènera probablement... au chaos.

Malgré l'opposition directe, en particulier des "grandes puissances" européennes, à la perspective de l'unification immédiate de l'Allemagne après l'ouverture du mur de Berlin, ce processus a aussi été accéléré dans le même temps, en particulier avec le soutien des Etats-Unis (dont la formule de l'appartenance d'une Allemagne unie à l'OTAN sert surtout à maintenir la présence américaine en Allemagne et en Europe, aux dépens non seulement de l'Allemagne, mais aussi de la Grande-Bretagne, de la France, et de l'URSS), et même au risque d'une plus grande déstabilisation du régime de Gorbatchev et de l'URSS. Deux raisons à cela :

-  toutes les puissances majeures sont effrayées par le vide créé en Europe centrale, vide que seule l'Allemagne peut combler ;

-  c'est l'effondrement de l'URSS qui fait automatiquement de l'Allemagne la puissance dirigeante de l'Europe, qui amène la disparition de l'impératif, pour Bonn, de partager la direction de l'Europe de l'ouest avec Paris, etc. Au contraire, il est peu probable, et pas prouvé, que l'actuelle unification allemande conduise au renforcement de l'Allemagne comme puissance majeure. Economiquement, l'unification est à coup sûr un affaiblissement, et tous les avantages stratégico-militaires seront probablement plus que contrebalancés par les effets du chaos de l'Est. C'est la compréhension du fait que l'unification ne signifie pas du tout automatiquement un renforcement de l'Allemagne qui a permis de la rendre acceptable pour ses "alliés".

Chronologiquement parlant :

- Après l'ouverture du mur, il y a eu une explosion nationaliste au sein de la bourgeoisie allemande, de Kohl à Brandt. "Nous autres, Allemands, sommes les meilleurs" etc., en dépit des mises en garde immédiates des plus modérées (par exemple Lafontaine). La panique, l'effroi et la jalousie parmi les "alliés" a été symbolisée par l'opposition ouverte à l'unification, et la visite-éclair de Mitterrand à Berlin-Est et Budapest, pour s'assurer que la France aurait un morceau de ce gâteau, était typique.

- La bourgeoisie s'est réveillée de ses stupides illusions. Plus Bonn réalise clairement que "le gâteau est empoisonné", plus la bourgeoisie allemande est obligée de le manger rapidement, du fait du développement du chaos. Maintenant c'est Bonn qui panique et qui est rendue furieuse par la nouvelle attitude des alliés, qui laissent l'Allemagne de l'ouest seule avec les problèmes et surtout avec le coût de cette pagaille.

- Bonn a réussi à convaincre les autres qu'elle ne peut pas se charger seule du problème et que s'ils ne participent pas activement, le résultat pourrait être la déstabilisation de toute l'Europe de l'ouest.

Les élections à venir ; une tentative de mettre en place des structures de stabilisation

En novembre 1989, nous avions noté que dans la nouvelle situation, la présence du SPD dans l'opposition, afin de mieux contrôler la classe ouvrière, n'est plus une obligation pour la bourgeoisie, du fait du recul de la conscience de classe provoquée par les événements à l'Est, et que la continuation du gouvernement Kohl-Genscher dépend du dépassement de leurs divergences. A présent, il semble que de telles divergences ne seront plus au coeur des élections (hormis l'extension de la stabilité, c'est-à-dire l'application des structures politiques de l'Allemagne de l'ouest à la RDA). La CDU reste légèrement plus forte que le SPD dans une Allemagne unie, le FDP reste le "faiseur de coalition", les "Républicains" sont maintenus hors du Parlement. Il n'y a pas de raison de penser qu'un gouvernement dirigé par Lafontaine serait fondamentalement différent de l'actuel.

Un problème qui se pose est celui des tensions et des confusions au sein de l'appareil politique :

-  rivalités entre CDU et CSU concernant l'influence en RDA;

-  rivalités entre le SPD et les staliniens pour le contrôle des syndicats en RDA ;

-  divergences aiguës au sein des Verts sur l'unification ;

-  désorientation chez les gauchistes, dont la plupart s'accrochent à l'Etat de RDA et au PDS (ex-SED) dont personne ne veut plus, ni à l'Est (à part les principaux fonctionnaires staliniens), ni à l'Ouest.

Aussi importantes que soient les tentatives de stabilisation, de nouvelles vagues d'anarchie sont déjà à l'horizon :

-  l'effondrement définitif de l'URSS ;

-  la crise économique mondiale (après l'URSS, les USA sont probablement le prochain gros bateau qui va faire naufrage) ;

-  les tensions au sein de l'OTAN.

Lutte de classes : la combativité de la classe reste intacte

Il est évident que l'Allemagne n'est pas une exception dans le reflux, en particulier de la conscience, au sein de la classe ouvrière. Au contraire :

-  le reflux a commencé en Allemagne plus tôt qu'ailleurs, dès 1988-89, et déjà, essentiellement, du fait de la situation à l'Est:

-  les propositions de réductions d'armement par Moscou ont provoqué des illusions réformistes à propos d'un capitalisme plus pacifique ;

-  l'afflux, en provenance de l'Est, de près d'un million de personnes par an ;

-  l'énorme battage à propos de la "faillite du communisme", dès les massacres de Pékin ;

-  un impact plus profond, du fait de la proximité de l'Est, des illusions démocratiques, réformistes, pacifistes, et inter-classistes qui y sont encore plus importantes que partout ailleurs. Les questions de l'unification des luttes et de la contestation des syndicats, bien qu'elles aient déjà été posées par les luttes à Krupp en décembre 1987, étaient par avance posées moins fortement qu'ailleurs, et elles sont donc aujourd'hui plus affaiblies.

D'autre part, la combativité, après avoir souffert d'une paralysie momentanée sous l'impact de l'immigration de l'Est, au lieu de reculer encore, après l'ouverture du mur, comme on aurait pu s'y attendre, a réellement commencé à reprendre (comme l'ont montré récemment les débrayages symboliques pendant les négociations syndicales). L'absence du moindre indice, pour le moment, indiquant que les ouvriers d'Allemagne de l'ouest soient prêts à de quelconques sacrifices matériels pour l'unification, est le problème central de la bourgeoisie. Cette idée même semble chasser les derniers vestiges de patriotisme de la tête de nombreux ouvriers

Crise et unification : bilan des années 1980

La crise joue un rôle essentiel pour l'unification, même quand la bourgeoisie parvient à éviter la concrétisation de cette dernière dans les luttes. L'apparition, au début des années 1980, du chômage de masse, de la "nouvelle pauvreté" au milieu de ces années, et de la dramatique crise du logement datant de l'après-guerre, et se révélant à la fin de ces années, tout cela a puissamment accru le potentiel de l'unification. Mais ce développement est contradictoire et non-linéaire.

L'offensive de modernisation des années 1980, l'attaque la plus forte en Allemagne depuis les années 1920, a partiellement transformé le monde du travail. L'ouvrier industriel moderne, contrôlant souvent plusieurs machines à la fois, est confronté à de telles exigences meurtrières, en énergie, en concentration, en qualification et requalification permanente, etc., qu'une part croissante de la population est automatiquement exclue du processus de production (trop vieux, trop malade, pas assez fort mentalement pour supporter la pression, pas assez qualifié, etc.).

Cela explique en grande partie le paradoxe d'avoir, d'un côté, le chômage de masse, et simultanément des centaines et des milliers d'emplois vacants dans les secteurs qualifiés. L'anarchie est totale. Des millions d'ouvriers sont au chômage, pas seulement parce qu'il n'y a pas d'emplois, mais aussi parce qu'ils ne peuvent pas répondre aux incroyables exigences actuelles. Cette masse toujours croissante n'est plus utile au capital comme moyen de pression sur les salaires et sur ceux qui ont encore un emploi, il n'y a donc pas de raison économique de les garder en vie. Aussi, les mesures les plus radicales ont été appliquées dans ce secteur ; c'est pourquoi, dans les années 1980, Bonn a arrêté la construction de logements sociaux.

Les effets immédiats de l'offensive de rationalisation-modernisation du capital allemand n'ont pas eu que des effets positifs sur l'unification des luttes. Ils ont aussi impliqué une certaine tendance à diviser les ouvriers entre :

- ceux qui peuvent encore répondre aux impératifs actuels de la production, et qui, malgré le contrôle des salaires, ont plus de revenus aujourd'hui qu'il y a cinq ans, du fait des heures supplémentaires innombrables (cela vaut probablement pour la majorité des ouvriers). Ceux-là pensent que, du fait du manque actuel de main-d'oeuvre qualifiée, le capital a besoin d'eux: ce qui favorise les illusions individualistes et corporatistes ("nous sommes assez forts tous seuls" ;

- ceux qui ne peuvent pas répondre à ces impératifs, qui sont sans cesse plus marginalisés et exclus de la production, qui tombent dans une pauvreté croissante, et sont souvent les premières victimes de la décomposition sociale (désespoir, drogues, explosions de violence aveugle ; par exemple Kreuzberg à Berlin), et qui se sentent isolés du reste de leur classe. En rapport avec cela (mais non identique), nous devons voir l'échec des luttes de chômeurs, et de leur lien avec les ouvriers actifs.

La crise et l'unification en perspective

Parmi les effets les plus immédiats du changement historique, il y a :

- les illusions sur un boom durant des années, du fait de :

. l'Europe de l'est,

. l'Europe 92,

. une "prime de paix", liée à une réduction radicale des dépenses militaires.

-   la peur d'un nouvel appauvrissement, à cause de l'unification, cela n'ayant pas seulement des effets de radicalisation, mais aussi des tendances à la division de la classe (Ouest contre Est) ; ([1])

-  l'union monétaire doublera en fin de compte le nombre des chômeurs en Allemagne ;

-  un véritable massacre d'emplois semble inévitable dans les secteurs où la surproduction est la plus importante, en particulier dans l'automobile ;

-  le coût des années 1990, les énormes programmes d'investissement, l'annulation des dettes impayables de pays de la périphérie, etc., tout cela exigera des transferts de richesse encore plus importants du prolétariat vers le capital ;

-  si la "rationalisation" continue au rythme actuel, vers le milieu des années 1990, des millions d'ouvriers seront confrontés à l'épuisement total et à une usure complète avant l'âge de 40 ans. Des forces essentielles de la classe seraient menacées.

Les principales difficultés pour l'unification politique de la classe

Le renforcement de la social-démocratie, des syndicats, de l'idéologie réformiste, du pacifisme, de l'inter-classisme, cela ne peut être dépassé facilement, ni rapidement ou automatiquement, mais requiert :

-  l'engagement dans des luttes répétées ;

-  la mobilisation et la discussion collectives ;

-  l'intervention communiste.

Les leçons des 20 dernières années de crise et de luttes n'ont pas disparu, mais ont été rendues moins accessibles, enfouies sous un amas de confusions. Il n'y a pas de place pour la complaisance, le trésor doit être ramené à la surface, sinon la classe échouera dans sa tâche historique.

LE RETARD DU PROLETARIAT DE RDA

Bien que la RDA ait fait partie de l'Allemagne jusqu'en 1945, les effets du stalinisme ont été profondément catastrophiques pour la classe ouvrière. Il y a un retard fondamental qui va plus loin encore que le manque d'expérience sur la démocratie, les syndicats "libres", la haine virulente du "communisme". L'isolement derrière le mur a conduit les ouvriers à une véritable provincialisation. L'"économie de pénurie" les a amenés à voir les étrangers comme des ennemis qui "achètent tout et nous laissent sans rien". L'"internationalisme" soviétique et l'isolement du marché mondial ont encouragé un puissant nationalisme. Alors qu'en Allemagne de l'ouest un ouvrier sur dix, peut-être, est raciste, en RDA un sur dix n'est pas raciste. L'économie de commandement a conduit à une perte de dynamisme et d'initiative, à l'apathie et à la passivité, à l'incessante "attente des ordres", à une certaine servilité (pas même atténuée par un marché noir florissant, comme en Pologne). Et le retard technique : la plupart des ouvriers n'ont même pas l'habitude d'utiliser le téléphone. Le stalinisme laisse la classe profondément divisée par le nationalisme, les questions ethniques, les conflits religieux, la délation (probablement un ouvrier sur cinq informait régulièrement la Stasi sur ses collègues).

Nous pouvons nous réjouir de ce que, quand l'Allemagne a été divisée après la guerre, 63 millions de personnes se soient trouvées à l'Ouest et seulement 17 millions à l'Est, et pas l'inverse.

Le rôle crucial des ouvriers de l'Ouest ; l'alternative historique est encore ouverte

L'immense vague nationaliste réactionnaire venue de l'Est s'est brisée, jusqu'à maintenant, sur le rocher du prolétariat d'Allemagne de l'ouest. Nous n'entendons pas dire par là, que la contre-révolution a obtenu, à l'Est, une victoire irréversible. Mais s'il est encore possible qu'ils participent à des mouvements révolutionnaires dans le futur, c'est parce que les ouvriers de l'Ouest n'ont pas été entraînés sur le même terrain bourgeois qui, à l'Est, est aujourd'hui aussi efficace qu'il l'était en Espagne pendant la guerre civile. La classe ouvrière d'Allemagne de l'ouest a montré qu'elle n'a pas, pour le moment, les mêmes penchants au nationalisme.

L'ouvrier ouest-allemand typique associe aujourd'hui le nationalisme avec les défaites dans les guerres mondiales et avec la plus terrible pauvreté, et, au contraire, assimile une certaine prospérité à la CEE, au marché mondial, etc. Un emploi industriel sur deux en Allemagne, dépend du marché mondial. Et même l'immigration massive venant de l'Est n'a eu des effets de division importants que sur les secteurs faibles, et non sur les "bataillons" principaux de la classe. Le prolétariat reste une force décisive dans la situation mondiale. Par exemple, si la bourgeoisie allemande, malgré le coût incroyable de l'unification, la lutte sur le marché mondial, etc., devait s'engager dans une course pour le réarmement pour devenir une super­puissance militaire, le prix en serait tellement élevé, que cela conduirait probablement à la guerre civile. La classe ouvrière dans les pays industriels de l'Ouest reste invaincue, elle demeure une force avec laquelle la bourgeoisie doit compter en permanence

Nous ne savons pas avec certitude si la classe peut sortir des difficultés présentes et rétablir sa propre perspective de classe. Et nous ne pouvons pas même nous consoler avec l'illusion déterministe selon laquelle "le communisme est inévitable". Cependant nous savons que le prolétariat, aujourd'hui, n'a pas que ses chaînes à perdre, mais son existence-même. Par contre il a toujours un monde à gagner, et pour ce faire, Il n'est pas encore trop tard.

Weltrevolution, 8 mai 1990



[1] L'économie ne constitue pas automatiquement et immédiatement un antidote au reflux sur la question de l'unification des luttes. Mais à long terme, la récession est une force puissante pour l'unification. Cependant la situation du capital mondial est désastreuse même sans récession ouverte.