Polémique : le vent d'est et la réponse des révolutionnaires

Afficher une version adaptée à l'édition sur imprimanteEnvoyer cet article par mail

L'effondrement du bloc impérialiste russe est un événement de dimension historique, mettant fin à l'ordre mondial établi par les grandes puissances depuis 1945. Il va sans dire qu'un événement d'une telle échelle est un vrai test pour les organisations politiques de la classe ouvrière, sorte d'épreuve du feu qui montrera si celles-ci possèdent ou pas l'armement théorique et organisationnel que réclame la situation.

Ce test opère à deux niveaux étroitement liés de l'activité révolutionnaire. En premier lieu, les événements à l'Est ont inauguré toute une nouvelle phase dans la vie du capitalisme mondial, une période de bouleversement et d'incertitude, de chaos grandissant, qui rend absolument indispensable pour les révolutionnaires le développement d'une analyse de l'origine et de l'orientation des événements, leurs implications pour les principales classes de la société. Une telle analyse doit être basée sur des fondements théoriques solides, capables de résister aux tempêtes et doutes du moment, et doit cependant aussi rejeter tout attachement conservateur aux hypothèses et schémas qui sont devenus obsolètes.

En second lieu, l'effondrement du bloc de l'Est a ouvert une période difficile pour la classe ouvrière, dans laquelle nous avons vu les ouvriers à l'Est être engloutis par une marée d'illusions démocratiques et nationalistes, et dans laquelle la bourgeoisie mondiale toute entière a saisi l'opportunité d'assaillir les ouvriers avec une campagne assourdissante sur "la faillite du communisme" et le "triomphe de la démocratie". Face à ce torrent idéologique, les révolutionnaires sont dans l'obligation d'intervenir à contre-courant, de s'attacher aux principes de classe fondamentaux en réponse à une cacophonie de mensonges qui a un réel impact sur la classe ouvrière.

Pour ce qui concerne le CCI, nous renvoyons aux articles de cette Revue Internationale et du numéro précédent, ainsi qu'à la presse territoriale sur les événements. Comment les autres groupes du milieu révolutionnaire ont répondu à cette épreuve, tel est l'objet du présent article. ([1])

 

Le BIPR : un pas en avant, mais combien en arrière

Les composantes du BIPR sont le Parti communiste inter­nationaliste Battaglia Comunista en Italie, et la Communist Workers organisation en Grande-Bretagne. Ce sont des groupes sérieux, avec une presse régulière, et il est normal que leurs numéros récents se soient axés sur les événements à l'Est. C'est en soi important puisque, comme nous le ver­rons, une des principales caractéristiques de la réponse du milieu politique aux événements a été... pas de réponse du tout, ou au mieux, un retard lamentable dans la réponse. Mais comme nous prenons le BIPR au sérieux, notre souci principal est ici celui du contenu ou de la qualité de leur réponse. Et bien qu'il soit trop tôt pour tracer un bilan définitif, nous pouvons dire que jusqu'à présent, bien que quelques points clairs soient contenus dans les articles écrits par le BIPR, ces éléments positifs sont affaiblis sinon sapés par une série d'incompréhensions et de franches confusions.

La CWO (Workers’Voice)

L'impression première est que des deux composantes du BIPR, c'est la CWO qui a répondu de la manière la plus adéquate. L'effondrement du bloc de l'Est n'est pas seule­ ment un événement d'une importance historique considé­rable : il n'a aussi aucun précédent dans l'histoire. Jamais auparavant un bloc impérialiste s'était écroulé non pas sous la pression d'une défaite militaire ou d'une insurrection .prolétarienne, mais d'abord et avant tout par sa totale inca­pacité à faire face à la crise économique mondiale. Dans ce sens, la manière avec laquelle ces événements se sont déroulés, sans parler de leur extraordinaire rapidité, ne pouvait être prévue. Le résultat a été, non seulement que la bourgeoisie a été prise par surprise, mais que les minorités révolutionnaires l'ont été tout autant, y compris le CCI. Sur ce plan, il faut porter au crédit de la CWO d'avoir vu dès avril-mai de l'an dernier que la Russie perdait le contrôle sur ses satellites est-européens, position critiquée à tort dans World Révolution comme concession aux campagnes pacifistes de la bourgeoisie, ceci résultant du retard à voir la désintégration véritable du système stalinien.,

Le numéro de Workers'Voice de janvier 1990. le premier à être publié depuis l'effondrement effectif du bloc, commence par un article qui dénonce correctement le men­songe que le "communisme est en crise", et, dans d'autres articles, montre un niveau de clarté sur les trois points cen­traux suivants : - la désintégration des régimes staliniens est le produit de la crise économique mondiale, qui touche ces régimes avec une sévérité particulière :

 

- la crise n'est pas le résultat du "pouvoir du peuple", encore moins de la classe ouvrière ; les manifestations massives en RDA et Tchécoslovaquie ne sont pas sur un terrain prolétarien ;

- ce sont des "événements d'une importance historique mon­diale", signifiant "l’amorce d'un effondrement de l'ordre mondial créé vers la fin de la 2e guerre mondiale", et ouvrant une période de "reformation de blocs impérialistes."

Cependant, ces intuitions, pour importantes qu'elles soient, ne sont pas menées à leur conclusion. Ainsi, bien que la fin du montage impérialiste post-1945 soit vu comme "amorce", il n'est pas clairement dit si le bloc russe est réellement fini ou non. Les événements sont présentés comme "d'une importance historique mondiale", mais ceci est à peine sug­géré du fait de la tonalité assez frivole de deux des articles de première page, et par le fait que cette position est repoussée en page cinq du journal.

Plus important, les intuitions de la CWO sont plus basées sur une observation empirique des événements que sur un cadre analytique clair, ce qui signifie qu'elles peuvent être aisément éclipsées avec l'évolution des événements. Dans nos "Thèses sur la crise économique et politique en URSS et dans les pays de l'Est" en septembre 1989 {Revue Internationale n° 60), nous avons tenté de fournir un tel cadre : en particulier, nous avons expliqué pourquoi l'effondrement a été si soudain et achevé par la mise en évidence de la rigi­dité particulière et l'immobilité de la forme politico-éco­nomique stalinienne, forme prise par le fait que ce régime a été l'expression même de la contre-révolution ^accomplissant en Russie. En l'absence d'un tel cadre, ce que dit la CWO est équivoque sur la profondeur réelle de l'effondrement du stalinisme. Aussi, bien qu'un article dise que la politique de Gorbatchev de non-intervention -signifiant en fait qu'il n'y avait rien qui eût pu maintenir les gouvernements staliniens en Europe de l'Est - était "très peu volontaire mais imposée au Kremlin par l'état épouvantable de l'économie soviétique", ailleurs on a l'impression qu'au fond la non-intervention est une stratégie de Gorbatchev pour intégrer la Russie dans une nouvel impérialisme basé en Europe, et pour améliorer l'économie par l'importation de technologie occidentale. Ceci sous-estime le degré de perte de contrôle de la situation auquel en est la bourgeoi­sie soviétique, qui est simplement entrain de combattre pour survivre au jour le jour, sans aucune stratégie sérieuse à long terme.

Une fois encore, la position de la CWO sur les manifesta­tions massives en Europe de l'Est, et l'exode énorme de réfugiés de RDA, ne saisit pas la gravité de la situation. Ces phénomènes sont écartés de façon désinvolte comme faisant partie de "la révolte de la classe moyenne contre le capitalisme d'Etat", et motivés par un désir des belles marchandises occidentales : "ils veulent des BMW (...) Les écouter parler d'attendre 10 ans pour une nouvelle voiture fait saigner le coeur démocratique de certains !" Cette attitude contemplative manque un point crucial : les ouvriers de RDA et Tchécoslovaquie ont participé en masse dans ces manifestations, non pas comme classe, mais comme individus atomisés dans le "peuple". C'est une question sérieuse pour les révolutionnaires, parce que cela signifie que la classe ouvrière a été mobilisée derrière les drapeaux de son ennemi de classe. La CWO a eu une attitude assez stupide vis-à-vis du CCI, parce que la répression que nous avions vue comme une possibilité pour la bourgeoisie d'Allemagne de l'Est n'avait pas eu lieu. Mais, les conséquences tra­giques et sanglantes de l'enrôlement d'ouvriers sur le faux terrain de la démocratie ont été très clairement illustrées par les événements en Roumanie, un mois plus tard, et ensuite par le développement d'affrontements violents en Azerbaïdjan et dans d'autres républiques de l'URSS.

De plus, WV de décembre 1989 ne répond pas vraiment aux campagnes sur la "démocratie" à l'Ouest, ni ne prend position sur les conséquences négatives que ces événements ont pour la lutte de classe, à l'Est et à l'Ouest.

Le PCInt (Battaglia Comunista)

Bien que la CWO et le PCInt fassent partie du même regroupement international, il y a toujours eu une hétéro­généité considérable entre les deux groupes, sur le niveau programmatique et dans leur réponse aux développements immédiats de la situation mondiale. Avec les événements de l'Est, cette hétérogénéité ressort très clairement. Et dans ce cas, il semble que le PCInt - bien que ce soit le groupe qui ait la plus grande expérience politique - ait été envahi par de pires confusions que la CWO. C'est évident lorsqu'on examine les quelques derniers numéros de Battaglia Comunista.

En octobre 1989, BC publie un article "La bourgeoisie occi­dentale applaudit l'ouverture des pays de l'Est", qui affirme que les régimes staliniens sont capitalistes et que la source de leurs troubles est la crise économique mondiale. Mais là se termine le bon point ([2]), et le reste du texte montre une sous-estimation extraordinaire du niveau de l'effondrement économique et politique à l'Est. Alors que nos "Thèses", adoptées à peu près au même moment, c'est-à-dire avant les événements spectaculaires en Allemagne de l'Est, Tché­coslovaquie, Bulgarie, Roumanie, reconnaissaient la désintégration effective du bloc russe, BC voit "l'empire oriental encore solidement sous la botte russe." Et, encore une fois en comparaison avec nos "Thèses", il semble dans cet article que BC pense que la formation de régimes "démocratiques" (c'est-à-dire multipartis) en Europe de l'Est est parfaite­ment compatible avec la cohésion du bloc. En même temps, pour BC, la crise économique qui est derrière ces événe­ments peut avoir touché les pays occidentaux dans les années 1970, mais touche seulement les régimes staliniens "plus récemment" - alors qu'en fait, ces pays ont sombré dans un bourbier économique depuis les vingt dernières années. Peut-être que cette étrange illusion sur la santé relative des économies staliniennes explique leur croyance touchante que l'ouverture du "marché" de l'Est représente un véritable espoir pour l'économie capitaliste mondiale :

"L'effondrement des marchés de la périphérie du capitalisme, par exemple l'Amérique Latine, a créé de nouveaux pro­blèmes d'insolvabilité pour la rémunération du capital... Les nouvelles opportunités ouvertes en Europe de l’Est pourraient représenter une soupape de sécurité par rapport au besoin d'investissement... Si ce large processus de collaboration est-ouest se concrétise, ce serait une bouffée d'oxygène pour le capital international."

Nous avons déjà publié une réponse aux affirmations de la bourgeoisie sur les "nouvelles opportunités" ouvertes à l'Est (voir la Revue Internationale n° 60 et dans ce n°), nous n'y reviendrons pas ici : les économies de l'Est sont pas dans un état de ruines moins sévères que les économies d'Amérique latine. Marquées par l'endettement, l'inflation, le gaspillage et la pollution, elles n'offrent pas grand chose à l'ouest en termes d'occasions d'investissement et d'expansion. L'idée que l'Est est un "nouveau marché" est purement de la propagande bourgeoise, et il faut conclure que BC est tombé tout droit dans le piège.

En novembre, au moment des manifestations massives en RDA et Tchécoslovaquie, dans lesquelles des millions d'ouvriers ont marché derrière les drapeaux de la "démo­cratie" sans une seule revendication de classe, BC titre malheureusement un éditorial "Résurgence de la lutte de classe à l'Est". Cet article fait référence non pas aux événements en Europe de l'Est, mais principalement à la lutte des mineurs en URSS qui, bien qu'elle se soit développée sur une échelle massive au cours de l'été 89, avait ensuite été complètement éclipsée par la "révolution" démocratique et nationaliste parcourant tout le bloc. De plus, l'article contient quelques ambiguïtés sur les revendications démo­cratiques soulevées par les ouvriers en même temps que les revendications exprimant leurs véritables intérêts comme classe. Bien que BC admette que les premières peuvent aisément être utilisées par l'aile "radicale" de la classe dominante, on trouve aussi le passage suivant :

"... Pour ces masses imprégnées d'anti-stalinisme et de l'idéologie du capitalisme occidental, les premières revendi­cations possibles et nécessaire sont celles pour le renverse­ment du régime 'communiste', pour une libéralisation de l'appareil productif, et pour la conquête de libertés démocratiques."

Sans aucun doute, les ouvriers dans les régimes staliniens ont, au cours de leurs luttes, avancé des revendications politiques bourgeoises (même lorsqu'ils ne sont pas infiltrés de l'extérieur par des agents de l'ennemi de classe). Mais ces revendications ne sont pas "nécessaires" à la lutte pro­létarienne ; au contraire, elles sont toujours utilisées pour amener les luttes dans des impasses, et les révolutionnaires ne peuvent que s'y opposer. Mais l'utilisation de BC du terme "nécessaire" n'est pas du tout due à un écart de plume. Elle est dans la droite ligne des théorisations sur la "nécessité" de revendications démocratiques contenue dans leurs "Thèses sur les tâches des communistes dans les pays de la périphérie" ([3]) ; il est clair que la même logique est main­tenant appliquée au pays de l'ancien bloc de l'Est.

Au total, ce numéro de BC constitue une réponse très inadéquate au flot des mystifications "démocratiques" qui a été déchaîné sur le prolétariat mondial. Après avoir refusé de reconnaître la vraie reprise de la lutte de classe depuis plus de 20 ans, BC commence brusquement à la voir et la proclame au moment précis où l'offensive "démocratique" de la bourgeoisie l'a faite temporairement refluer !

En décembre 1989, même après les événements en RDA, Tchécoslovaquie et Bulgarie, BC publie un article "Effon­drement des illusions sur le socialisme réel", qui contient beaucoup d'idées différentes, mais qui semble être dirigé contre les thèses du CCI de l'effondrement du bloc :

"La perestroïka russe entraîne un abandon de l'ancienne politique vis-à-vis des pays satellites, et a pour objectif de transformer ces derniers. L'URSS doit s'ouvrir aux tech­nologies occidentales et le COMECON doit faire de même, non - comme le pensent certains - dans un processus de désintégration du bloc de l'Est et de désengagement total de l'URSS des pays d'Europe, mais pour faciliter, en revitalisant les économies du COMECON, la reprise de l'économie soviétique. "

Une fois encore, comme la CWO, on nous donne une des­cription d'un processus qui correspondrait à un plan bien établi de Gorbatchev destiné à intégrer la Russie dans une nouvelle prospérité économique européenne. Mais, quelles que soient les fantaisies auxquelles Gorbatchev, ou BC, peut se livrer, les politiques actuelles de la classe dominante russe lui sont imposées par un processus de désintégration interne sur lequel elle n'a aucun contrôle, et dont elle ne peut attendre aucune issue dans l'avenir.

En janvier, le numéro contient un long article "La dérive du continent soviétique" qui développe des idées similaires sur les buts de la politique étrangère de Gorbatchev, mais, qui en même temps, semble admettre qu'il peut en réalité y avoir une "dislocation" du bloc de l'Est. Peut-être que BC a fait là quelques progrès. Mais si ceci est un pas en avant, l'article sur les événements en Roumanie constitue plu­sieurs pas en arrière, vers l'abîme gauchiste.

La propagande bourgeoise, de la droite à la gauche, dresse le portrait des événements en Roumanie en décembre dernier, comme une authentique "révolution populaire", un soulèvement spontané de toute la population contre le haï Ceaucescu. C'est vrai qu'à Timisoara, à Bucarest et dans beaucoup d'autres villes, des centaines de milliers de personnes, entraînées par une répugnance légitime pour le régime, ont pris la rue en défiant la Securitate et l'armée, prêts à donner leurs vies pour le renversement de ce mons­trueux appareil de terreur. Mais il est aussi vrai que ces masses, ce "peuple" amorphe au sein duquel la classe ouvrière n'a jamais été présente comme force autonome, étaient simplement trop facilement utilisées comme chair à canon par les opposants bourgeois de Ceaucescu, ceux qui conduisent aujourd'hui la machine plus ou moins inchangée de répression étatique. Les politiciens staliniens réformistes, les généraux de l'armée, et les anciens patrons de la Securitate qui constituent le "Front de Salut National", avaient dans une large mesure préparé leurs plans bien à l'avance : le FSN lui-même avait été formé, en secret, six mois avant les événements de décembre. Ils attendaient simplement que le moment arrive, et il est arrivé avec les massacres de Timisoara et les manifestations massives qui ont suivi. Une minute avant, les généraux de l'armée donnaient l'ordre à leurs soldats de tirer sur les manifestants, la minute suivante, ils ralliaient le peuple, c'est-à-dire qu'ils utilisaient le peuple comme marchepied pour s'asseoir dans le siège du gouvernement. Ce n'était pas une révolution, qui, dans notre période, ne peut avoir lieu que lorsque le prolétariat s'organise lui-même comme classe et dissout l'appareil d'Etat bourgeois, en particulier la police et l'armée. Au mieux, c'était une révolte désespérée qui a été immédiatement canalisée sur le terrain politique capitaliste par les forces encore très intactes de l'opposition bourgeoise. Face à cette tragédie, dans laquelle des milliers de travailleurs ont donné leur sang pour une cause qui n'était pas la leur, les révolutionnaires ont le devoir clair de parler contre la marée de la propagande bourgeoise qui la décrit comme une révolution.

Mais comment BC répond ? En tombant la tête la première dans le piège : "La Roumanie est le premier pays dans les régions industrialisées dans lequel la crise économique mon­diale a donné naissance à une réelle et authentique insurrec­tion populaire dont le résultat a été le renversement du gou­vernement en place." ("Ceaucescu est mort, mais le capita­lisme vit encore"). En réalité, "en Roumanie, toutes les conditions objectives et presque toutes les conditions subjec­tives étaient réunies pour transformer l’insurrection en une réelle et authentique révolution sociale." (ibid.). Et il n'est pas difficile de deviner quel "facteur subjectif particulier manquait : "L'absence d'une force politique de classe véri­table laissait le terrain ouvert aux forces qui travaillaient au maintien des rapports de production bourgeois." (ibid.)

 

"Une réelle et authentique insurrection populaire", quel genre de créature est-ce ? Stricto sensu, insurrection signi­fie la prise armée du pouvoir par une classe ouvrière consciente, organisée, comme en octobre 1917. Une "insur­rection populaire" est une contradiction dans les termes, parce que le "peuple" comme tel, qui pour le marxisme ne peut signifier qu'un conglomérat amorphe de classes (quand ce n'est pas un mot codé pour désigner des forces de la bourgeoisie), ne peut pas prendre le pouvoir. Ce qui arrive ici est, une fois encore, qu'on ouvre largement la porte aux campagnes de la bourgeoisie sur la "révolution populaire", campagnes dans lesquelles les gauchistes ont joué un rôle particulièrement important.

Ces passages révèlent aussi l'idéalisme profond de BC sur la question du parti. Comment peuvent-ils affirmer que le seul élément "subjectif manquant en Roumanie était l'organisation politique ? Un élément subjectif indispen­sable pour la révolution est aussi une classe ouvrière qui s'organise elle-même dans ses organes autonomes, uni­taires, les conseils ouvriers. En Roumanie, non seulement ce n'était pas le cas, mais la classe ouvrière n'était même pas en train de combattre sur son plus élémentaire terrain de classe ; au cours des événements de décembre, il n'y a eu aucun signe de quelques revendications de classe mises en avant par les ouvriers. Toute grève était immédiatement canalisée dans la "guerre civile" bourgeoise qui ravageait le pays.

L'organisation politique de la classe n'est pas un deus ex machina. Elle peut seulement gagner une influence significative dans la classe, elle peut seulement peser dans le sens de la révolution, lorsque les ouvriers s'engagent dans des confrontations massives et ouvertes avec la bourgeoisie, mais en Roumanie, les ouvriers ne luttaient même pas pour leurs plus élémentaires intérêts de classe : tout leur courage et toute la combativité ont été mobilisés au service de la bourgeoisie. Dans ce sens, ils étaient plus loin de la révolu­tion que toutes les luttes défensive en Europe de l'Ouest au cours de la dernière décennie, luttes que BC a eu tellement de difficulté à voir.

Si on considère que le BIPR est le second principal pôle du milieu politique international, le désarroi de BC face au "vent de l'Est" est une triste indication des faiblesses plus générales du milieu. Et étant donné le poids de BC au sein du BIPR lui-même, il y a de fortes possibilités que la CWO soit poussée vers les confusions de BC, plutôt que poussée vers une plus grande clarté. (En particulier, nous devons attendre de voir ce que dit CWO sur la "révolution" en Roumanie). Quoi qu'il en soit, l'incapacité du BIPR à par­ler d'une seule voix sur ces événements historiques est révélatrice d'une faiblesse qui se paiera très cher dans la période à venir.

Bordiguisme, neo-bordiguisme, conseillisme, neo-conseillisme, etc.

Comme nous l'avons dit, en dehors du CCI et du BIPR, la réponse la plus caractéristique a été soit le silence, soit un refus de laisser de côté la routine de publications irrégu­lières et peu fréquentes, et de faire un effort particulier pour répondre à ces changements mondiaux historiques. Bien que sur ce plan aussi, il y ait différents degrés.

Ainsi, après un long silence, le Ferment Ouvrier Révolu­tionnaire en France a publié un numéro d'Alarme en réponse aux événements. L'éditorial est une réponse relati­vement claire aux campagnes de la bourgeoisie sur "la fail­lite du communisme". Mais lorsque dans un second article, le FOR descend de ce niveau général aux événements concrets de Roumanie, il en arrive à des positions proches de BC : ça n'a peut-être pas été une révolution, mais c'était une "insurrection". Et "bien que probablement personne en Roumanie n'eût songé à parler alors de communisme, des mesures comme l'armement des ouvriers, le maintien des comités de vigilance et leur prise en main de l'organisation de la lutte, de la production (nécessités alimentaires et médi­cales, à définir dans leurs natures, leurs qualités et quantités), l'exigence de dissolution des corps armés étatiques (armée, milice, polices...), et la jonction avec par exemple le comité occupant le palais présidentiel, eussent constitué les premiers pas d'une révolution communiste. "

Comme BC, le FOR a longtemps été déprimé par "l'absence" de lutte de classe ; maintenant, il voit les "pre­miers pas d'une révolution communiste" au moment où la classe ouvrière a été dévoyée sur le terrain de la bourgeoi­sie. C'est la même chose lorsqu'il considère les effets "posi­tifs" de l'effondrement du bloc russe (qu'il semble recon­naître, puisqu'il écrit "on peut considérer que le bloc stalinien est vaincu (...)" Selon le FOR, ceci va aider les ouvriers à voir l'identité de leur condition internationalement. Ceci peut être éventuellement vrai, mais insister sur ce point en ce moment est ignorer l'impact essentiellement négatif que l'offensive idéologique actuelle de la bourgeoisie a sur le prolétariat.

Le courant bordiguiste "orthodoxe" possède encore une certaine solidité politique, du fait qu'il est le produit d'une tradition historique dans le mouvement révolutionnaire. Nous pouvons voir les "restes" de cette solidité par exemple dans le dernier Le Prolétaire, publication en France du Parti communiste international (Programme Communiste). Au contraire de l'enthousiasme déplacé pour les événements en Roumanie manifesté par BC et le FOR, le numéro de décembre 89-février 90 du Prolétaire prend position claire­ment contre l'idée qu'une révolution, ou tout au moins les "premiers pas" vers une révolution, ont surgi dans les manifestations de masse en Europe de l'Est :

"En plus des aspirations à la liberté et à la démocratie, le trait commun aux manifestants de Berlin, de Prague et de Buca­rest, c'est le nationalisme. Le nationalisme et l'idéologie démocratiques qui prétendent englober 'tout le peuple', sont des idéologies de classe, des idéologies bourgeoises. Et en fait, ce sont des couches bourgeoises et petites-bourgeoises, frustrées d'être tenues à l'écart du pouvoir, qui ont été les véri­tables acteurs de ces mouvements et qui ont finalement réussi à placer leurs représentants au sein des nouveaux gouverne­ments. La classe ouvrière ne s'est pas manifestée en tant que classe, pour ses intérêts propres. Lorsqu'elle a fait grève, comme en Roumanie et en Tchécoslovaquie, c'est à l'appel des étudiants, en tant que simple composante indifférenciée du 'peuple'. Jusqu'à présent, elle n'a pas eu la force de refuser les appels au maintien de l'union du peuple, de l'union nationale entre les classes. "

Même si ces mobilisations ont pris un caractère violent, elles ne parviennent pas au stade d'une "insurrection popu­laire" : "Et en Roumanie, les combats meurtriers qui ont décidé de l'issue ont opposé l'armée régulière à des éléments des corps spéciaux ‘Securitate') ; c'est-à-dire que les combats se sont déroulés entre fractions de l'appareil d'Etat, non contre cet appareil lui-même."

Concernant les causes historiques et les résultats de ces événements, Le Prolétaire semble reconnaître le rôle-clé de la crise économique, et il affirme également que la désin­tégration du bloc occidental est la conséquence nécessaire de la désintégration du bloc de l'Est. Il est aussi conscient que le soi-disant effondrement du "socialisme" est utilisé pour embourber la conscience des ouvriers partout, et dénonce ainsi correctement le mensonge selon lequel les régimes du bloc de l'Est n'avaient rien à voir avec le capitalisme.

Côté négatif, Le Prolétaire semble encore sous-estimer la véritable dimension de l'effondrement à l'Est, puisqu'il défend que "l’URSS est peut-être affaiblie, mais elle est encore, pour le capitalisme mondial, comptable du maintien de l'ordre dans sa zone d'influence", alors qu'en fait, le capitalisme mondial est bien conscient qu'on ne peut même plus s'appuyer sur l'URSS pour maintenir l'ordre à l'intérieur de ses propres frontières. En même temps, il surestime la capacité des ouvriers à l'Est de surmonter les illusions sur la démocratie par leurs propres luttes. En effet, il semble penser qu'il y aura des luttes contre les nouvelles "démocraties" à l'Est qui aideront les ouvriers à l'Ouest à rejeter leurs illusions, alors que c'est le contraire qui est vrai.

Ceci étant, ce PCI Programme Communiste a, au cours des deux dernières décennies, été de plus en plus poussé vers des positions ouvertement bourgeoises, sur des questions aussi critiques que la "libération nationale" et la question syndicale. La réponse relativement saine du Prolétaire aux événements de l'Est prouve qu'il y a encore une vie prolétarienne dans cet organisme. Mais nous ne pensons pas que ceci représente réellement un nouveau regain de vie : c'est l'antipathie "classique" des bordiguistes vis-à-vis des illu­sions démocratiques, plus qu'un réexamen critique des bases opportunistes de leur politique, qui leur a permis de défendre une position de classe sur cette question.

On pourrait en dire de même pour "l'autre" PCI, qui publie Il Partito Comunista en Italie et La Gauche Communiste en France. Par rapport à la fois aux événements du printemps en Chine et de l'automne en Allemagne de l'Est, il est capable d'affirmer clairement que la classe ouvrière n'a pas surgi sur son propre terrain. Dans l'article "En Chine, l'Etat défend la liberté du capital contre les ouvriers", il arrive à la difficile mais nécessaire conclusion que "même si les mitraillettes qui ont balayé les rues furent aussi tournées vers lui (le prolétariat chinois), il a eu la force et la volonté de ne pas se laisser attirer par un exemple sûrement héroïque, mais qui ne le concerne pas. "

En ce qui concerne l'Allemagne de l'Est, il écrit "pour le moment il s'agit de mouvements interclassistes qui se situent sur un terrain démocratique et national. Le prolétariat se trouve noyé dans la masse petite-bourgeoise et ne se différencie guère sur le plan des revendications politiques. "

Bon. Mais comment ce PCI peut-il réconcilier cette sobre réalité avec l'article qu'il a publié sur les grèves des mineurs en Russie, dans lequel il clame que le prolétariat dans les régimes staliniens est moins perméable à l'idéologie démo­cratique que les ouvriers à l'Ouest ? ([4])

En dehors du courant bordiguiste "orthodoxe" il existe nombre de sectes qui aiment leur "Gauche italienne" épicée d'un trait de modernisme, ou d'anarchisme, mais surtout, d'académisme. Et ainsi, tout au long de mois où se sont déroulés ces événements qui font l'histoire actuelle, rien n'a dérangé la tranquillité de groupes comme Communisme ou Civilisation ou Mouvement Communiste ("pour le Parti communiste mondial", bien sûr !), qui continuent avec leurs recherches   dans   la   critique   de   l'économie   politique, convaincus de marcher dans les traces de Marx quand ils se retirent du "parti formel" pour se concentrer sur Das Kapital. Comme si Marx serait un moment resté silencieux face à des développements historiques d'une telle dimension ! Mais aujourd'hui, même les éléments les plus activistes de ce courant, comme le Groupe communiste internationa­liste, semblent être repliés dans la chaleur de leurs biblio­thèques. Il fait froid et il y a du vent dehors après tout...

Qu'en est-il des conseillistes ? Peu à rapporter. En Grande-Bretagne, silence de Wildcat et de Subversion. Un groupe de Londres, The Red Menace, s'est excusé pour n'avoir rien publié sur l'Europe de l'Est dans le numéro de janvier 1990 de son bulletin. Ses énergies ont été concentrées sur la nécessité bien plus pressante de dénoncer... l'Islam, puisque c'est le contenu principal d'un tract qu'il a sorti récemment. Toutefois, comme ce tract trace aussi un trait d'égalité entre bolchevisme et stalinisme, entre la révolution d'octobre 1917 et la contre-révolution bourgeoise, il fournit ainsi un rappel utile sur comment le conseillisme se fait l'écho des campagnes de la bourgeoisie, qui sont aussi extrêmement ardentes à montrer qu'il y a un trait de conti­nuité entre 1917 et les camps de travail staliniens.

Pour les néo-conseillistes de la Fraction externe du CCI, nous ne pouvons pas en dire beaucoup jusqu'à présent, puisque leur numéro actuel date de l'été dernier et qu'ils n'ont pas jugé bon de publier un quelconque numéro spé­cial en réponse à la situation. Mais le numéro en cours n'inspire pas beaucoup confiance, pour le moins. Pour la FECCI, l'installation de Solidarnosc au gouvernement en Pologne n'a impliqué aucune perte de contrôle par les stali­niens : au contraire, elle a révélé leur capacité à utiliser la carte démocratique pour tromper les ouvriers. De même, on ne peut attendre aucune réponse de classe claire au bain de sang en Roumanie, puisqu'ils ont vu, derrière les mas­sacres en Chine, non pas une bataille sauvage entre frac­tions bourgeoises, mais une grève de masse embryonnaire, et qu'ils ont dénoncé le CCI pour ne pas le voir. Et pour autant qu'on puisse se référer à des prises de position récentes dans des réunions publiques en Belgique, la FECCI continuera à être guidée par ce vieux principe du mouvement ouvrier : dire le contraire de ce que dit le CCI ! Ils semblent être particulièrement zélés pour nier que le bloc de l'Est s'est effondré : un bloc impérialiste ne peut s'effondrer que par la défaite militaire ou la lutte de classe, parce que ça s'est passé comme ça dans le passé. Pour un groupe qui prétend être le rempart contre toute version dogmatique, ossifiée, du marxisme, ceci ressemble à une tentative pathétique de se raccrocher à des schémas éprou­vés et sûrs. Nous n'en dirons pas plus avant d'avoir pris connaissance de leurs positions clairement exprimées.

La nouvelle période et la responsabilité des révolutionnaires

Bien que nous traitions d'une situation encore en évolution, nous avons déjà assez d'éléments pour conclure que les événements à l'Est ont violemment mis en évidence les fai­blesses du milieu prolétarien existant. En dehors du CCI, qui, malgré quelques retards et erreurs, a été capable de prendre ses responsabilités face à ces développements, et à part quelques éléments de clarté montrés par les groupes politiques les plus sérieux, nous avons vu des degrés variés de confusion ou une complète incapacité à dire quoi que ce soit. Pour nous, une telle situation ne provoque aucun sen­timent victorieux de "supériorité", mais elle met en évidence l'énorme responsabilité qui pèse sur le CCI. Etant donné que nous entrons dans une période de reflux dans la conscience de la classe, les difficultés du milieu ne vont pas s'atténuer. Au contraire. Mais ceci n'est pas un argument pour tomber dans la passivité ou le pessimisme. D'un côté, l'accélération de l'histoire va accélérer le processus de décantation que nous avions déjà observé dans le milieu. Les groupes éphémères et parasitaires qui se sont montrés complètement incapables de répondre à la nouvelle période vont être emportés par la roue implacable de l'histoire, mais même les courants les plus importants vont être secoués jusque dans leurs fondements s'ils ne sont pas capables de surmonter leurs erreurs et équivoques. Ce pro­cessus sera certainement douloureux, mais il n'est pas nécessairement négatif, à condition que les éléments les plus avancés dans le milieu, et le CCI en particulier, soient capables de mettre en avant une orientation claire qui puisse servir dans un moment difficile de l'histoire.

Une fois encore, un reflux général de la conscience de la classe, c'est-à-dire au niveau de l'extension de la conscience dans la classe, ne signifie pas la "disparition" de la conscience de classe, une fin de son développement en profondeur. Nous avons déjà vu, en fait, que les événements à l'Est ont fourni un stimulant considérable pour une mino­rité d'éléments qui cherchent à comprendre ce qui se passe, et qui ont repris contact avec l’avant-garde politique. Même ce développement sera sujet à fluctuations, mais le proces­sus sous-jacent continuera. Notre classe n'a pas souffert de défaite historique, et il y a de réelles possibilités qu'elle res­sorte de ce présent repli pour défier le capitalisme de façon plus profonde que jamais.

Pour la minorité révolutionnaire, c'est indubitablement un moment où les tâches de clarification politique et de propagande générale vont tendre à prendre le pas sur une manière plus agitationnelle d'intervention. Mais ceci ne signifie pas que les révolutionnaires devraient se retirer dans leurs études. Notre tâche est de rester dans et avec notre classe, même si notre intervention se mène dans de plus difficiles conditions et sera souvent appelée à être "à contre-courant". Plus que jamais, les voix des révolution­naires doivent se faire entendre aujourd'hui ; c'est en effet une des pré conditions pour que la classe surmonte ses diffi­cultés présentes et reprenne le chemin du coeur de la scène historique.

CDW, Février 1990.



[1] Au moment du bouclage de ce numéro, nous avons reçu de nouvelles publications : Workers'Voice, Battaglia Comunista, Supplément à Perspectives Internationaliste, dont nous ne pouvons intégrer la critique dans cet article. Globalement, WV maintient la même analyse de la période, tout en dénonçant plus clairement les dangers pour le prolétariat. BC semble revenir en partie de ses délires lors de "l'insurrection populaire" en Roumanie. PI louvoie et minimise l'effondrement du bloc, et, tout en faisant silence sur leur grande trouvaille "théorique" sur "la transition de la domination formelle à la domination réelle du capital" comme explica­tion de la situation en URSS, voit la situation assez bien contrôlée par Gorbatchev. La position minoritaire du même PI admet plus clairement l'effondrement du bloc russe et ses racines dans la crise économique.

Les évolutions des positions montrent que les événements poussent à une clarification, mais le problème du cadre général d'analyse reste tou­jours posé tel que nous l'envisageons dans ce présent article, avant ces dernières parutions. 

[2] Voir Révolution internationale n° 187.

[3] Voir notre critique de ce texte dans la Revue Internationale n° 46, 3e trimestre 1986.

[4] Voir l'article "La responsabilité des révolutionnaires" dans Rivoluzione Internazionale n° 62.