La gauche hollandaise (1900-1914) : naissance d'un courant révolutionnaire en Europe (1900 - 1909)

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Cet article est la première partie d'un chapitre portant sur le courant tribuniste hollandais jus­qu'à la première guerre mondiale Le chapitre en question fait partie d'une étude critique d'ensemble du courant  de   la  Gauche  communiste germano-hollandaise.

La gauche hollandaise est fort mal connue. Traitée d'anarchiste par les défenseurs intéressés du capitalisme d'Etat russe ou chinois, ou d' "illuministe" et d'"idéaliste" par les bordiguistes plus "léninistes" que le roi, elle a été fort mal servie par ses zélateurs conseillistes. Ceux-ci ont vite "oublié" qu'elle avait mené le combat au sein de la 2ème puis de la 3ème Internationales ; qu'elle était un courant marxiste et non une secte anarchiste ; qu'elle était pour l'organisation et non anti­ organisation ; qu'elle faisait partie d'un courant international et qu'elle se refusait d'être une secte  locale ouvriériste ou  une espèce de club de propagande  et  d'études

Certes, la Gauche hollandaise, pour des raisons historiques, est restée moins connue que la Gauche italienne. Elle n'a pas connu -comme la Fraction italienne des années 30- l'émigration qui lui aurait permis de rayonner dans plusieurs pays Liée chair et sang à la Gauche allemande dans les années 20 et 30, elle s'est étiolée dans le cadre étriqué de la petite Hollande La majorité de ses contributions, écrites bien souvent en hollandais, n'ont pas connu une audience aussi grande que celles des gauches italienne  et  allemande.   Seuls les  textes de Pannekoek écrit en  allemand et  traduits en français et anglais, espagnol et italien peuvent donner un idée de l'apport  théorique de cette frac­tion de  la  Gauche communiste  internationale.

Cette première partie se propose de montrer les difficultés de surgissement du courant marxiste dans un pays qui restait dominé encore par le capital commercial, un capital parasitaire reposant sur l'ex­ploitation de ses colonies. La croissance du prolétariat a été un processus long qui s'est surtout réalisée après la 2ème guerre mondiale et la décolonisation Pendant très longtemps, le prolétariat reste marqué par un environnement artisanal et un isolement dans une population encore agricole. D'où la force des idées et du courant anarchiste pendant très longtemps. Ce retard historique fait cependant contraste avec le développement très affirmé d'un vigoureux courant marxiste représenté par la Gauche, et qui se signale –à 1' image des bolcheviks dans la Russie paysanne- au sein de l'Internationale par une nette avance théorique, au point d'influencer directement le KAPD en Allemagne, lequel considérera toujours Pannekoek et Gorter comme ses théoriciens La Gauche hollandaise, malgré sa faiblesse –après la scission de 1909- sur le plan numérique, a un poids international énorme sur le plan théorique (question de l'Etat, conscience de classe, grève de masses). Au premier plan, avec Luxemburg et les bolcheviks, dans la lutte contre le révisionnisme, elle sera l'une des .pierres essentielles dans la formation  delà  future  Gauche communiste  internationale

Faire un bilan des apports et des faiblesses de la Gauche hollandaise, c'est contribuer au dévelop­pement de la conscience de classe prolétarienne, qui est inséparablement liée à la mémoire critique de tout  son passé révolutionnaire.

RETARD DU CAPITALISME HOLLANDAIS

Le poids politique de la Hollande dans le mouvement ouvrier international avant et après la première guerre mondiale apparaît démesuré eu égard au sous-développement industriel du pays et à la domination écrasante de l'agriculture. Pays classique de la révolu­tion bourgeoise au XVIIe siècle, le royaume des Pays-Bas avait connu son plein essor sous la forme de capital commercial soutiré de ses colonies. L'âge d'or de la Compagnie des Indes orientales (Ost-Indische Kompagnie), qui exploitait l'Indonésie coïncidait avec la mainmise de l'Etat (1800) sur son fructueux com­merce, tandis que le roi obtenait le monopole com­mercial d'Etat pour l'exploitation de cette colonie.

Grugée par le roi des profits des colonies, qui ne s'investissaient pas dans le secteur industriel mais de façon spéculative, la bourgeoisie hollandaise -malgré sa longue histoire- jouait encore jusqu'à la fin du XIXe siècle un rôle secondaire, aussi bien sur le plan économique que sur le plan politique. C'est ce qui explique son "radicalisme" verbal pendant cette pério­de où elle végétait à l'ombre de l'Etat et l'enthou­siasme chez certains pour le marxisme, enthousiasme qui disparut vite dès les premiers affrontements de classe au début du siècle. Comme en Russie, où la bourgeoisie libérale était encore faible, les Pays-Bas produisirent une variété locale de Struve, libéraux dé­guisés en marxistes "légaux". Mais à la différence de la Russie, les Struve hollandais finirent par l'emporter dans le Parti ouvrier social-démocrate. ([1])

Le déclin de la bourgeoisie marchande dès la fin du XVIIe siècle, son incapacité à développer un capital industriel, la recherche de placements spéculatifs dans la terre, tous ces facteurs expliquent l'arriération économique des Pays-Bas au milieu du XIXe siècle. Ainsi, en 1849, 90 % du produit national hollandais provient de l'agriculture. Si 75 % de la population vit dans les villes, la majorité végète dans un état de chômage permanent et ne vit que des aumônes des possédants et des Eglises. En 1840, à Haarlem, ville de 20 000 habitants, 8 000 "pauvres" sont re­censés,  chiffre bien en deçà de la réalité. La dégé­nérescence physique de ce sous-prolétariat était telle que, pour la construction des premières lignes de chemin de fer, les capitalistes hollandais durent faire appel à la main-d'oeuvre anglaise. Dans son étude "Kapitaal en Arbeid in Nederland" ([2]) la théoricienne socialiste Roland Holst notait que : "Depuis la deu­xième moitié du XVIIIe siècle, notre pays était entré en décadence, puis dans un état de stagna­tion et de  développement défectueux, anormalement lent. En  l'espace de plusieurs générations, notre prolétariat dégénéra physiquement et spirituel­lement." Et Engels, dans le même sens, analysait les Pays-Bas du XIXe siècle comme "un  pays  dont   la bourgeoisie se  nourrit  de sa grandeur passée et dont  le prolétariat s'est tari" ([3])

Ces caractéristiques historiques expliquent la lenteur du développement du mouvement ouvrier et révo­lutionnaire aux Pays-Bas. Le mouvement ouvrier fut au départ un mouvement d'artisans et d'ouvriers de petites entreprises artisanales, où les cigariers et les ouvriers diamantaires -qui formaient un prolétariat juif à Amsterdam- jouaient un rôle de premier plan. La classe ouvrière proprement "néerlandaise" -c'est-à-dire d'origine rurale- était encore au milieu du XIXe siècle extrêmement réduite. Le prolétariat était soit d'origine juive soit allemand. Cette particularité ex­plique la réceptivité très grande au marxisme. Mais le caractère tardif du développement industriel, laissant subsister les traits archaïques du travail arti­sanal, simultanément, fit de la Hollande pendant plu­sieurs décennies une terre d'élection pour l'anarchisme.

Jusqu'en 1848, les mouvements sociaux restèrent très limités prenant la forme d'explosions de révol­te qui en tant que telles ne pouvaient se donner des buts conscients. Les manifestations de chômeurs d'Amsterdam et la marche de la faim de La Haye, en 1847, n'étaient pas encore des expressions claires d'une conscience de classe ouvrière, en l'absence d'un prolétariat développé et concentré. Pendant la Révo­lution de 1848, les manifestations et les pillages de magasins à Amsterdam avaient été le fait d'un véri­table lumpenprolétariat dont les actions désespérées étaient étrangères à un prolétariat devenu conscient, et donc organisé.

Les premières formes d'organisation du prolétariat en Hollande traduisent immédiatement la nature interna­tionale du mouvement ouvrier naissant. En 1847, se crée un Club communiste d'ouvriers allemands qui déploie ses activités dans le prolétariat néerlandophone ([4]). Un an plus tard, la Ligue des communistes, qui avait plusieurs sections aux Pays-Bas, pouvait introduire illégalement des exemplaires, tout juste sortis de l'imprimerie, de la première édition du "Manifeste communiste". Mais ces premiers pas du mouvement marxiste restèrent pendant plus de vingt années sans lendemain, en l'absence d'un véritable développement industriel qui ne se manifesta qu'à partir des années 70. La section de l'A.I.T. resta sous l'influence des idées anarchistes et syndicalistes, lorsque se forma en 1871 la Ligue ouvrière des Pays-Bas. En effet, en 1872, au congrès de La Haye, les délégués hollandais se rallièrent aux thèses de Bakounine.

C'est l'industrialisation naissante, favorisée par l'af­flux de capitaux allemands, à la suite de la victoire de la Prusse sur la France, qui permet finalement la naissance du mouvement socialiste hollandais. En 1878 est fondée à Amsterdam l'Association social-démocrate (Sociaal-Democratische Vereeniging) qui va bientôt entraîner localement (La Haye, Rotterdam, Haarlem) le surgissement de groupes se fixant comme tâche la direction de la lutte de classe. Le regrou­pement de ces associations ouvrières prend le nom d'Union social-démocrate (Sociaal Democratische Verbond). Le terme d'union montre déjà toute l'ambi­guïté d'une organisation qui va osciller entre le marxisme et l'anarchisme anti-centraliste. LA "SOCIAAL DEMOCRATISCHE BOND"

La personnalité qui va marquer à ses débuts le mou­vement ouvrier hollandais est Domela Nieuwenhuis, un ancien pasteur converti au socialisme. A l'époque, Nieuwenhuis n'était pas encore anarchiste et menait de grandes campagnes pour le suffrage universel. L'activité de son mouvement consistait à diriger les grèves économiques et à favoriser l'édification de syndicats. La fondation en 1879 de la revue "Recht voor aile" -organe du Sociaal-democratische Bond (SDB) amena une grande agitation dans les groupes d'ouvriers. Son activité était multiple : diffusion de tracts dans les usines et les casernes, tâches d'éduca­tion du prolétariat par des cours sur le marxisme ; manifestations et meetings contre l'armée, les Egli­ses,  la monarchie,  l'alcoolisme et  la justice de classe.

Bientôt la répression allait s'abattre sur le mouvement ouvrier naissant. Nieuwenhuis fut arrêté et condamné à une année de prison. Pour la première fois de son his­toire, la police commença à s'armer, aidée par l'inter­vention de l'armée "en cas de conflit". La police avait le droit d'être présente dans les réunions publiques, de les dissoudre et d'arrêter les orateurs socialistes.

Se considérant comme un disciple de Marx et d'En­gels, Nieuwenhuis maintint pendant, longtemps des contacts épistolaires avec les théoriciens du socialisme scientifique. Ceux-ci, bien que suivant avec sympa­thie le développement du mouvement socialiste en Hollande, étaient très réservés sur les conceptions immédiatement "révolutionnanstes" de Domela Nieu­wenhuis. Marx mettait en garde contre tout doctrinarisme qui chercherait à dresser des plans- sur "un programme d'action pour le premier jour après la révolution"   ([5]).   Le   bouleversement   de   la   société   ne pouvait  être  un  "rêve  de  la  fin du  monde  prochaine".

Au contraire, "la notion scientifique de la décom­position inévitable et constante du régime social existant, les masses de plus en plus exaspérées par des gouvernements qui incarnent les spectres du passé, et d'autre part le développement posi­tif des moyens de production, tout cela nous ga­rantit qu'au moment où la véritable révolution prolétarienne éclatera, modus operandi (toutes les conditions de son progrès immédiat (rien moins qu'idylliques,   évidemment)   auront  été   créées". ([6])

Dans les années 80, Nieuwenhuis et le SDB ne rê­vaient nullement d'un "Grand Soir", à la façon des anarchistes de l'époque qui faisaient abstraction de la maturation des conditions de la révolution. Comme les socialistes de son temps, Nieuwenhuis était convaincu de la justesse de la tactique parlementaire, comme tribune pour le mouvement ouvrier naissant. Très populaire parmi les ouvriers, mais aussi chez les petits paysans du Nord des Pays-Bas, il fut élu député en 1889. Pendant deux années, il proposa des réfor­mes : sécurité sociale, indépendance des colonies, suppression du salaire en nature pour les ouvriers, réformes qui constituaient le "programme minimum" de la social-démocratie.

Mais bientôt, Domela Nieuwenhuis ne tarda pas à rejeter le parlementarisme, et devint le seul dirigeant social-démocrate antiparlementaire au sein de ia Ile Internationale nouvellement créée. Ce rejet du par­lementarisme le rapprochait insensiblement des posi­tions anarchistes. Cette évolution s'explique par l'essor de la lutte de classe au cours des années 90 aussi bien en Hollande que dans d'autres pays, et qui se traduit par une croissance numérique du mouve­ment ouvrier organisé. Sous la pression d'une- crise cyclique, qui se traduit par un développement du chômage, des troubles éclatent. Aux Pays-Bas, les ouvriers s'affrontent à la police, laquelle soutient des bandes de la pègre qui donnent l'assaut aux lo­caux du SDB. Dans ce climat, qui entretenait l'es­poir d'une proche "lutte finale", Nieuwenhuis et les militants du SDB se mirent à douter de la tactique parlementaire.

FAUSSES  REPONSES  A  L'OPPORTUNISME

Cette remise en cause du parlementarisme n'était pas le simple fait du parti hollandais. Les années 90 voient se développer aussi bien l'opposition anarcho-syndicaliste qu'une opposition dans la social-démocra­tie internationale qui nient toute activité de type parlementaire. La domination de la fraction parlemen­taire sur le parti, comme dans la social-démocratie allemande, les tendances opportunistes qu'elle véhi­cule, autant de facteurs qui expliquent la révolte d'une partie des nouveaux adhérents contre la direc­tion du parti. Ceux qui se nommeront les "Jeunes" (Jungen) en Allemagne, et dont l'exemple se propa­gera dans d'autres pays comme la Suède et le Dane­mark, vont être à la pointe d'une contestation souvent ambiguë, en dénonçant les tendances réformistes gangrenant la direction parlementaire ([7]), souvent de façon juste, mais en cédant progressivement à des tendances anarchisantes anti-organisation ([8]). En fait, il s'agissait de savoir si la période était une période révolutionnaire, ou au contraire une période de croissance du capitalisme impliquant une activité immédiate dans les syndicats et dans les  parlements.

Sur cette question, Nieuwenhuis et les "Jeunes" en Allemagne, ainsi que les anarchistes, cristallisaient une impatience petite-bourgeoise, d'autant plus vive qu'elle se nourrissait d'une opposition saine aux ten­dances réformistes.

En Hollande même, le débat sur la tactique à em­ployer par le mouvement ouvrier allait être faussé par le fait que l'opposition à Nieuwenhuis était con­duite dans le SDB autant par des réformistes avérés, comme Troelstra, que par des marxistes, comme Van der Goes, qui restaient fermement révolutionnaires. Le SDB ayant majoritairement décidé -par une résolu­tion- en 1892, de ne pas participer aux élections, il se forma autour des futurs chefs révisionnistes de la social-démocratie (Troelstra, Van Kool, Vliegen) et des jeunes intellectuels qui venaient d'adhérer au parti une opposition parlementanste. Uniquement pour participer aux élections, qu'une récente loi avait mo­difiées dans Je sens de l'abolition du système censi­taire, et sans chercher à convaincre la majorité, la minorité scissionna. Ainsi, dans la pire confusion et avec des arrière-pensées électoralistes, naissait en 1894 la social-démocratie hollandaise, le SDAP. Cette scission était non seulement confuse mais pré­maturée. La majorité du SDB devait en effet progres­sivement se rallier à 'la tactique de participation aux élections : ce qu'elle fit dans les faits, en présentant en 1897 des candidats. Cette nouvelle orientation ren­dait caduque l'existence séparée du SDB, dont les 200 adhérents décidaient en 1899 la fusion de leur parti avec celui de Troelstra. Cette fusion eut pour consé­quence la sortie de Nieuwenhuis et de Cornelissen. Ce dernier, avec Nieuwenhuis, représentait la tendan­ce anarchiste du SDB. A son instigation avait été créé le NAS, d'orientation plus syndicaliste révolution­naire qu'anarchiste, en 1893. Ce petit syndicat radi­cal jouera par la suite un grand rôle dans le mouve­ment ouvrier : non seulement il représentera une attitude militante dans la lutte de classe, à la diffé­rence du syndicat social-démocrate NVV créé par le SDAP et qui jouera un rôle de saboteur des grèves (cf. infra), mais il constituera progressivement l'orga­nisation syndicale des Tribunistes puis celle du parti communiste ([9]).

L'évolution de Nieuwenhuis vers les positions anar­chistes n'enlève rien au fait qu'il demeure une grande figure du mouvement ouvrier international. Devenu anarchiste, il ne trahira pas la classe ouvrière, à la différence des chefs anarchistes comme Kropotkine qui trempèrent dans la guerre impérialiste ; il sera l'un des rares anarchistes à demeurer internationa-tionaliste ([10]). Il n'en demeure pas moins nécessaire de voir toutes les limites de l'apport de Nieuwenhuis, puisque ce dernier est devenu pour beaucoup le sym­bole de l'impossibilité de demeurer dans une Ile Inter­nationale, qui aurait été "bourgeoise" dès le début ([11]). Il est important donc d'évaluer la portée de la cri­tique faite par Nieuwenhuis à la social-démccratie allemande. Celle-ci est valable dans la mesure où elle rejoint celle faite par Engels à la même époque, puis par la suite par la Gauche. Dans son livre "Le socialisme en danger", publié en 1897, au moment de sa sortie du SDB, il dénonce avec justesse un certain nombre de tares de la direction de la social-démocra­tie, qui allaient se cristalliser en la théorie révision­niste de Bernstein : la pénétration des éléments petits-bourgeois dans le parti, mettant en danger la nature prolétarienne du parti, et se manifestant par des concessions idéologi­ques à leur égard, notamment  lors des élections ; la théorie du socialisme d'Etat qui conçoit la révo­lution comme une simple prise en main réformiste de l'Etat par le mouvement ouvrier : "...les social- démocrates sont de simples réformateurs qui veulent transformer la société actuelle selon le socialisme  d'Etat" ([12])

Mais la portée des critiques de Nieuwenhuis reste limitée. Il représente une tendance anarchiste reli­gieuse, tolstoienne, très présente dans le mouvement ouvrier hollandais, qui subsistera jusqu'à la première guerre mondiale où elle représentera le courant paci­fiste. En niant la nécessité d'une violence de classe -nécessaire pour la prise du pouvoir par le proléta­riat- et d'une dictature du prolétariat sur la bour­geoisie, Nieuwenhuis rompait définitivement avec le marxisme qu'il avait contribué à introduire en Hol­lande et évoluait  vers le pacifisme tolstoien : "..les anarchistes communistes demandent l'abo­lition de l'autorité politique, c'est-à-dire de l'Etat, car ils nient le  droit d'une seule classe ou d'un seul individu à dominer une autre classe ou un autre  individu. Tolstoï l'a dit d'une manière si parfaite qu'on ne peut rien  ajouter à ses paroles."   ([13])

Ceux qui se réclament -comme les anarchistes et leurs successeurs actuels- de Nieuwenhuis pour procla­mer la IIe Internationale "bourgeoise dès l'origine" nient un certain  nombre d'évidences : la IIe Internationale a été le lieu où s'est développé éduqué et trempé le prolétariat développé des grandes concentrations industrielles, quittant ses caractéris­tiques artisanales, celles qu'il avait encore au temps de la 1ère Internationale et qui expliquent le poids de l'anarchisme. C'est à travers cette Internationale, qui n'avait pas encore failli, que s'est développé numéri­quement, mais aussi qualitativement le prolétariat so­cialiste en Europe et hors d'Europe ;

-c'est au sein de  l’internationale que s'est développée la résistance au révisionnisme, à l'opportunisme. C'est en son sein que s'est enrichi le marxisme par les contributions de Luxemburg, Pannekoek. D'un corps bourgeois n'aurait  pu  sortir aucun corps prolétarien;

-  c'est le fédéralisme, et non le centralisme qui ont fini par miner l'Internationale, au point de la trans­former en une simple addition de sections nationales. C'est sur cette base que s'est développé le pouvoir exorbitant des cliques parlementaires qui ont fini par dominer les partis de toute leur autorité. En effet, dès le départ, il était affirmé en 1889 dans une réso­lution que "dans aucun cas et sous aucune pression" il n'était question de"porter atteinte  à l'autonomie des groupements nationaux, ceux-ci  étant  seuls  les meil­leurs juges de la tactique à employer  dans leur propre pays".  ([14])

De fait, la Gauche -dans les pays où elle surgit- luttera toujours pour un strict centralisme et pour le respect de la discipline de l'Internationale dans les partis nationaux, contre la volonté des chefs de ces partis organisés en fraction parlementaire autonome par rapport à l'organisation. Comme les bolcheviks, puis plus tard Bordiga, la Gauche hollandaise -ainsi d'ailleurs que les Gauches allemande et polonaise- mène ce combat pour le respect des principes d'une Internationale centralisée.

LES  DEBUTS  DE  LA  GAUCHE  HOLLANDAISE

Que la social-démocratie hollandaise ne fût pas "bour­geoise" dès le commencement, la preuve en est donnée par l'adhésion au parti après 1897 d'une pléiade de marxistes dont les contributions au mouvement révolutionnaire international allaient être considérables.

Cette Gauche marxiste présente la particularité d'avoir été composée d'artistes et de scientifiques qui ont compté dans l'histoire de la Hollande. Gorter, le plus connu, est certainement le plus grand poète des Pays-Bas. Né en 1864 d'un père pasteur et écrivain, après avoir écrit une thèse sur Eschyle, il se fit connaître comme le poète de "Mai" -son poème le plus célèbre (1889). Après une crise spirituelle qui le mena vers une forme de panthéisme - s'inspirant de l'Ethique de Spinoza qu'il traduisit du latin en hollan­dais- Gorter se mit à étudier Marx, pour finir par adhérer en 1897 au SDAP. Très dynamique et remar­quable orateur, Gorter a été surtout un bon vulgari­sateur du marxisme qu'il a exposé dans un style très vivant, facilement compréhensible par la grande majo­rité des ouvriers ([15]).

Moins pratiquement, et plus théoriquement, Pannekoek s'inscrivit dans le mouvement de la gauche marxiste internationale, et fut le moins "hollandais" de tous. Astronome réputé, il adhéra au mouvement socialiste en 1899. Né en 1873, fils d'un directeur d'entreprise, il sut se dégager de son milieu bourgeois pour se consacrer sans réserve à la cause prolétarienne. D'es­prit rigoureux, par sa formation scientifique et philo­sophique, Pannekoek a été l'un des principaux théori­ciens de la Gauche ; dans bien des domaines et débats théoriques -comme celui mené sur la signification de la grève de masses (cf. infra)- il s'est trouvé l'égal de Luxemburg, par la profondeur de sa réflexion, et a influencé Lénine dans son livre "L'Etat et la Révolution". L'un des premiers, parmi les mar­xistes, Pannekoek a mené le combat contre le révi­sionnisme naissant. Par son étude sur "La philosophie de Kant et le marxisme", publiée en 1901, il atta­quait la vision néo-kantienne des révisionnistes qui faisaient du socialisme scientifique non une arme de combat mais une simple éthique bourgeoise. Cepen­dant, plus- théoricien qu'homme d'organisation, son influence s'exerça essentiellement dans le domaine des idées, sans qu'il soit capable d'être une force active dans le combat organisationnel contre la majorité opportuniste du SDAP ([16]).

Moins connus, d'autres intellectuels de la Gauche ont pesé d'un poids énorme et ont contribué souvent par leurs confusions à ternir l'image de cette Gauche. La poétesse Roland-Holst, bien qu'ayant contribué avec force à la théorie marxiste et à l'histoire du mou­vement ouvrier ([17]), symbolise à la fois une certaine religiosité mal digérée dans le socialisme naissant et les hésitations "centristes" au moment des grandes décisions à prendre sur le plan organisationnel. En dehors d'elle, des militants comme Wijnkoop et Van Ravesteyn se sont imposés par la suite comme les véritables organisateurs du mouvement tribuniste. Oscillant entre un radicalisme verbal et une pratique qui devait se révéler à la longue comme opportu­niste, ils allaient contribuer à affaiblir le rayonnement de la Gauche hollandaise, qui apparut plus comme une somme de théoriciens brillants que comme un véri­table corps.

Le drame de la Gauche hollandaise à sa naissance a été que des théoriciens marxistes reconnus internatio­nalement, d’une grande force de conviction révolution­naire, comme Gorter et Pannekoek, se soient peu impliqués dans la vie organisationnelle de leur parti. En cela, ils diffèrent de Lénine, Luxemburg, qui étaient aussi bien des théoriciens que des hommes de parti. Gorter, au sein du mouvement, était cons­tamment déchiré entre son activité de poète -à laquelle par périodes il se consacrait totalement- et son activité militante de propagandiste et d'orateur du parti. D'où son activité hachée, et même épisodique au point de disparaître parfois des congrès du parti ([18]). Pannekoek, pris à la fois par ses recherches d'astronome et son activité de théoricien marxiste, ne se sentait nullement un homme d'organisation ([19]). Il ne se donna vraiment à plein au mouvement socia­liste qu'à partir de 1909 jusqu'en 1914, en Allemagne, où il donnait des cours, comme professeur rémunéré, à l'école du parti de la social-démocratie allemande. Il se trouva donc absent de la Hollande au moment le plus crucial, quand se précipitait le pro­cessus de la scission au sein du SDAP. Dans cette période de développement du mouvement ouvrier, le poids des personnalités, des individus bril­lants, restait énorme. Il était d'autant plus négatif que les chefs des partis étaient des révisionnistes avérés qui écrasaient de toute leur personnalité la vie du parti. Tel était Troelstra, un avocat qui était poète frison à ses heures perdues. Il était un pur produit du parlementarisme. Constamment élu non par des secteurs ouvriers, mais par les paysans arriérés de la Frise, il avait tendance à se placer du point de vue des intérêts de la petite-bourgeoisie. Proche de Bernstein, il se définissait comme un révision­niste, voire un "libéral" bourgeois au point de décla­rer en 1912 que "la social-démocratie tient au­jourd'hui le rôle que le Parti libéral a tenu vers 1848" ([20]). Mais il avait suffisamment d'habileté pour se montrer, lors des congrès de l'Internationale proche du Centre de Kautsky, pour pouvoir avoir les coudées franches dans son territoire national en toute autonomie. Soucieux de garder son poste de parlemen­taire et de chef du SDAP, il était prêt à n'importe quelle manoeuvre pour éliminer toute critique dirigée contre son activité opportuniste, voire exclure les opposants. Toute critique ne pouvait être, du point de vue de Troelstra et d'autres révisionnistes comme Vliegen et Van Kol, que de l'anarchisme ou de pures critiques "personnelles". Le poids des chefs dans ce parti récent, et issu d'une scission ambiguë, allait être un obstacle considérable auquel dut faire front l'ensemble de la Gauche.

La lutte de la Gauche allait se mener dès l'adhésion d'éléments nouveaux et jeunes, comme Gorter, Pannekoek, Roland-Holst, Wijnkoop et Van Ravesteyn Groupés autour de la revue "Nieuwe Tijd" (Temps nouveau), qui voulait rivaliser avec la revue théorique de Kautsky, "N'eue Zeit", ils commencèrent à mener un combat pour la défense des principes du marxisme foulés au pied par une pratique réformiste croissante. Leur combat allait être d'autant plus intransigeant que des militants comme Gorter et Pannekoek avaient des relations d'amitié avec Kautsky et crurent trou­ver son soutien dans la lutte contre le révisionnisme au sein de  la  Deuxième  Internationale.

Chardin



[1] Peter Struvé était l'un de ces bourgeois libéraux russes qui à 'la fin» du   19e siècle s'étaient pris de   "passion" pour le marxisme, en lequel il ne voulaient voir qu'une théorie  du passage pacifique du féodalisme au capitalisme industriel. Leur marxisme "légal", car toléré et même encouragé par la censure tsariste était un apologie du capitalisme. Struve devint bientôt l'un des chefs du parti libéral Cadet et se trouva au premier rang de  la contre-révolution bourgeoise en 19 17. 

[2] Ce livre a été  publié en 1932.Citation extraite de M.C.Wiessing :"Die Hollandische Schule des Marxismus" (L'école  hollandaise du marxisme), VSA Verlag, Hambourg, 1980.

[3] Marx-Engels  Werke (MEW),   volume  23,   p.335-336

[4] Cf, livre de Wiessing,  déjà cité.

[5] Lettre de Nieuwenhuis  à Marx du 28 mars 1882, citée par Wiessing,  p.    19.

[6] Lettre h  Nieuwenhuis du 22  février 1881 (MFM, volume 35, p.159).

[7] Des exemples concrets de l'opportunisme  des  dirigeants parlementaires Liebknecht et Bebel sont don­nés  -citations à l'appui- par Nieuwenhuis  dans "Le socialisme en danger" (1894, reprint Payot 1975)

[8] On trouvera les critiques d'Engels aux "Jeunes" dans le recueil de textes de Marx-Engels sur "La social-démocratie allemande" (10/18, Paris 1975).

[9] Cf. R. de Jong :"Le mouvement libertaire  aux Pays-Bas"("Le mouvement  social" n°83, avril-juin 73)

[10] Pendant  la guerre, Nieuwenhuis distribuait   les brochures de Gorter.

[11] Les conseillistes de "Daad en Gedachte" (Action et Pensée), en Hollande, affirment dans leur numéro de février 1984 que "en réalité, la social-démocratie n'est pas devenue un parti de réformes bourgeois ; elle l'était dès le commencement..." Un groupe comme le G.CI. (Groupe commu­niste internationaliste), de tendance bordiguiste, ne fait que reprendre les thèses anarchistes et conseillistes en affirmant exactement la même chose : ".ce sont ces tendances bourgeoises dénoncées par Marx qui domineront entièrement la social-démocratie et ce dès la naissance de la seconde Inter­nationale". Citant abondamment le préfacier du livre de Nieuwenhuis, republié par Payot, Bériou -l'un des "théoriciens" du modernisme qui font du prolétariat une "classe pour le capital"- le G.C.I. rejoint la constellation politique des modernistes et conseillistes. Voir à ce sujet son article "Théories de la décadence, décadence de la théorie", in  "Le Communiste", n° 23, novembre 1985.

[12] Toutes ces citations sont extraites du livre de Nieuwenhuis, republié par Payot en 1975.

[13] Toutes ces citations sont extraites du livre de Nieuwenhuis, republié par Payot en 1975. 

[14] Cf. le livre de C Haupt : "La Deuxième Internationale, étude critique des sources. Essai biblio­ graphique",   Mouton, Paris-La Haye,  1964. Beaucoup d'éléments sur  l'absence de centralisation.

[15] li. n. ve Liagre Bohl : "Herman Gorter", SUN, Nijmegen, 1973. Biographie de Gorter, la seule exis­tante et  en   langue hollandaise.20

[16] Sur Pannekoek, il existe une introduction par un ancien communiste des conseils, B.A. Sijes, qui a publié les "Mémoires" écrites par le théoricien des conseils ouvriers en 1944 : "Herinnerigen", Van Gennep,  Amsterdam, 1982. En langue française, est disponible une importante notice biographique sur Pannekoek dans 1'ouvrage de Serge Bricianer, "Pannekoek et les conseils ouvriers" (EDI, Paris 1969), recueil et commentaires des textes  du  grand militant  communiste hollandais.

[17] Les contributions de Roland-Holst sur la "grève de masses" attendent toujours d'être republiées et traduites dans des langues autres que le hollandais. Cf. "De revolutionaire masssa-aktie. Een Studie",  Rotterdam,   1918

[18] En 1903, Gorter publiait ses "Versen", d'inspiration individuelle. Par la suite, il chercha à écrire des poèmes d'inspiration "socialiste", qui étaient loin d'avoir la force et la valeur poétiques de son inspiration première. "Een klein heldendicht" (1906) -"Une petite épopée"- chante l'évolution u'un jeune prolétaire vers la conviction du socialisme. "Pan" (1912), composé après la scission de 1909, est un poème moins idéologique et plus inspiré par une vision poétique de l'émancipation de l'homme et de la femme aimée. Sans que son inspiration se soit vraiment tarie, Gorter était écartelé entre son activité de propagandiste et sa création poétique où il oscillait entre le lyrisme person­nel  et  l'épopée socialiste didactique.

[19] Pannekoek écrivait à Kautsky qu'il préférait en général "n'apporter que des éclaircissements théo­riques". Il ajoutait : "Vous savez que... je ne me laisse entraîner dans les luttes pratiques que contraint et forcé." (Cité par Sijes, op. cit., p. 15). On est très loin de l'attitude d'autres diri­geants du courant de gauche international, qui -comme Lénine et Luxemburg-, n'hésitaient pas, en menant de front  leurs  travaux théoriques,   à  se plonger et  se  laisser entraîner dans  les  luttes quotidiennes

[20] Cité par Sam de Wolff -un social-démocrate d'origine juive qui finit par devenir sioniste- : "Voor het   land   van   Belofte.   Een   terugblik op mijn   leven"   (Avant   la   terre promise. Un  coup d'oeil   en   arrière sur ma  vie),   SUN,   Nijmegen,    1978