Les communistes et la question nationale 3eme partie

Dans la série La question nationale

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Le débat pendant la vague révolutionnaire et les leçons pour aujourd'hui

 

Dans de précédents articles, nous avons examiné les débats qui se sont menés parmi les communistes au sujet  des  rapports  entre  la  révolution  prolétarienne  et  la  question  nationale

- à la veille de la décadence capitaliste sur la question de savoir si les révolutionnaires devaient défendre "le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes" (voir la Revue Internationale No 34) ;

- durant la première guerre mondiale, dans la Gauche de Zimmerwald, sur les implications des nouvelles conditions de la décadence pour le vieux "programme minimum" de la social-démocratie et de la nature de classe des guerres nationales (voir Revue Internationale No 37).

Dans ce troisième et dernier article, nous voulons examiner le moment qui a constitué le test le plus crucial pour le mouvement révolutionnaire : les événements historiques qui se sont déroulés à partir de la prise du pouvoir par le prolétariat russe en 1917 jusqu'au second congrès de l'Internationale Commu­niste en 1920 ; depuis les premiers pas optimistes dans le sens de la destruction du capitalisme jus­qu'aux premiers signes de défaite des luttes prolétariennes et à la dégénérescence du mouvement en Russie.

C'est durant ces années que les erreurs des Bolcheviks sur la question de l'autodétermination des peuples furent pour la première fois mises en pratique et qu'à la recherche d'alliés, la nouvelle Internationale Communiste (I.C.) s'est engagée dans un cours opportuniste de soutien aux luttes de libération nationale dans les colonies. Si l'I.C. était encore une force révolutionnaire à cette époque, elle avait déjà fait les premiers pas fatals vers sa capitulation à la contre-révolution bour­geoise. Ceci met en relief la nécessité de faire aujourd'hui la critique de cette expérience proléta­rienne afin d'éviter que de telles erreurs ne se répètent -question que bien peu arrivent à comprendre dans le milieu révolutionnaire actuel (voir 1'article sur le "Bureau International pour le Parti Révo­lutionnaire" -B.I.P.R.-, dans la Revue Internationale No 41).

 

L'erreur du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes dans la pratique

 

L'établissement de la dictature du prolétariat en Russie en 1917 a posé concrètement la question : quelle classe dirige ? Face à la menace d'une exten­sion à l'échelle mondiale du pouvoir des soviets, la bourgeoisie, quelles que fussent ses aspirations natio­nales, était confrontée à la nécessité de lutter pour sa survie en tant que classe. Même dans les recoins les plus arriérés du vieil empire tsariste, la question que posait l'Histoire était non pas la lutte pour des "droits démocratiques" ou l'achèvement de la révolu­tion bourgeoise mais la confrontation des classes. Les mouvements nationalistes étaient devenus le jouet des puissances impérialistes dans leur lutte contre la menace prolétarienne.

Au milieu de cette guerre de classe, les Bolcheviks furent vite forcés d'accepter que derrière la recon­naissance du "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes" se trouvait la contre-révolution : dès 1917, l'Ukraine n'avait usé de son indépendance que pour s'allier à l'impérialisme français et se retourner contre le prolétariat. Comme nous l'avons déjà vu, il y avait dans le parti bolchevik, face à cette politi­que, une forte opposition menée par Boukharine et Piatakov ainsi que Dzerjinski, Lunacharsky et d'au­tres. En 1917, Piatakov avait presque porté le débat dans le parti en mettant en avant le slogan : "A bas toutes les frontières". Sous l'influence de Lénine, on était arrivé à un   compromis ; l'autodétermination pour la classe ouvrière dans chaque pays. Mais ceci  laissait telles quelles toutes les contradictions de cette politique.                                                                       |

Le groupe autour de Piatakov qui était majoritaire dans le parti en Ukraine, s'opposa à ce compromis et appela au contraire à la centralisation de toutes les forces prolétariennes dans l'Internationale Communiste comme seule voie pour maintenir l'unité de la classe ouvrière contre la fragmentation nationale. A l'époque, Lénine ridiculisa les arguments des Bolcheviks de gauche ; mais après avoir vu la dégénérescence ulté­rieure de la révolution russe, leur insistance apparaît doublement valable. Quand Lénine dénonçait leur posi­tion comme étant du "chauvinisme Grand Russe", il révélait une vision nationale du rôle des révolution­naires, alors que ceux-ci se placent du point de vue des intérêts de la révolution mondiale.

C'est dans les parties les plus développées de l'empire tsariste que les résultats désastreux de la politique des Bolcheviks ont été les plus clairs, et c'est là-dessus que Rosa Luxemburg a concentré ses attaques contre la mise en pratique du "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes" (écrits qui furent publiés après sa mort). En Pologne comme en Finlande, il y avait une bourgeoisie nationaliste développée, effrayée de toute révolution prolétarienne. Les deux pays ne se virent concéder l'indépendance que pour trouver un appui à leur existence auprès des deux puissances impérialis­tes. C'est sous le mot d'ordre du "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes" que la bourgeoisie de ces pays massacra   ouvriers  et  communistes,  dissolut les  soviets et permit qu'une partie de son territoire serve de tremplin aux armées de l'impérialisme et de la réac­tion des Blancs.

Rosa Luxemburg y a vu une amère confirmation de ses polémiques    d'avant-guerre      contre      Lénine :

"Les   bolcheviks   sont   partiellement   responsables   de   ce que  la  défaite   militaire  ait  abouti  à  l'effondrement  et à   la   ruine   en    Russie.    Les   bolcheviks   eux-mêmes   ont considérablement   aggravé   les   difficultés   objectives   de la   situation   par  le   mot   d'ordre     dont ils    ont  fait  le fer  de  lance   de   leur  politique,  le   "droit  des nations à l'autodétermination"   ou,   plus   exactement,   par   ce   qui se cache, en fait, derrière cette phraséologie  : la ruine de la   Russie  en  tant  qu'Etat...Défenseurs  de l'indépen­dance   nationale,    même   jusqu'au   "séparatisme",   Lénine et  ses  amis  pensaient   manifestement  faire   ainsi  de  la Finlande,  de  l'Ukraine,  de  la   Pologne,  de  la   Lituanie, des pays de  la   Baltique,  du   Caucase,  etc. autant  de  fi­dèles   alliés   de   la   révolution   russe.    Mais   nous   avons assisté   au   spectacle  inverse   :   l'une   après l'autre,   ces "nations"   ont    utilisé   la    liberté   qu'on   venait   de leur  offrir pour  s'allier  en   ennemies mortelles de la    révolution   russe   à    1'impérialisme   allemand   et pour   transporter   sous   sa  protection   en Russie même le drapeau de  la contre-révolution". (R.  Luxemburg "La révolution  russe" - Petite collection Maspéro, Rosa Luxemburg,  Oeuvres II pp.71      et 73).

La mise en pratique du "droit des nations à l'auto­détermination" après 1917 a mis en lumière la contra­diction entre les intentions originelles de Lénine -l'af­faiblissement de l'impérialisme- et les résultats, qui ont été la constitution de remparts contre la révolu­tion prolétarienne vers lesquels la bourgeoisie a cana­lisé les luttes de la classe ouvrière à travers des guerres nationales et des massacres. Par conséquent, le  bilan  de cette expérience est  strictement négatif.

 

LE PREMIER CONGRES DE L'INTERNATIONALE COMMUNISTE

 

La troisième Internationale (I.C.), dans l'invitation à son premier congrès en 1919, proclamait l'entrée du capitalisme dans sa phase de décadence... "une époque de désintégration et d'effondrement de tout le sys­tème capitaliste mondial". L'I.C. mettait en avant une claire perspective internationale pour la classe ouvrière : le système capitaliste dans son ensemble n'était plus progressif et devait être détruit par l'ac­tion de masse des ouvriers organisés en conseils ou­vriers ou en soviets. La révolution mondiale qui avait commencé avec la- prise du pouvoir politique par les soviets en Russie, montrait concrètement que la des­truction de l'Etat capitaliste était immédiatement à l'ordre du jour.

Dans la première année de son existence, l'I.C. n'a pas fait spécifiquement référence au soutien aux luttes de libération nationale ni au "droit des peuples à dis­poser d'eux-mêmes". Au contraire, elle posait claire­ment la nécessité de la lutte de classe internationale. L'I.C. était née au sommet de la vague révolutionnaire qui avait forcé la guerre impérialiste à s'arrêter et la bourgeoisie en guerre à s'unir contre la menace prolé­tarienne. La lutte de classe au coeur du capitalisme -en Allemagne, en France, en Italie, en Grande-Breta­gne, et en Amérique- a donné une énorme impulsion à l'Internationale dans la clarification des besoins de la révolution mondiale qui semblait alors au bord de la victoire, et pour cette raison, les principaux textes du premier congrès représentent sous bien des angles le    zénith    de    la    clarté    de    l'Internationale.

Le Manifeste de l'Internationale (adressé aux) prolétai­res du monde entier donne une perspective très large, historique, a la question nationale, puisqu'il commence par la reconnaissance que "l'Etat national, après avoir donné une impulsion vigoureuse au développement ca­pitaliste, est devenu trop étroit pour l'expansion des forces productives". ("Manifestes, thèses et résolutions des quatre premiers congrès mondiaux de l'Internatio­nale Communiste," 1919-1923 - Fac-similé François Maspéro- p.  31)

Dans  cette  perspective,  deux  questions  sont  traitées :

-   les   petites   nations   opprimées   d'Europe   qui   ne   pos­sédaient     qu'une     indépendance     illusoire    et    avaient compté, avant   la   guerre,   sur   les   antagonismes   continuels     entre     puissances     impérialistes.     Ces     nations avaient  leurs  propres  prétentions  impérialistes et  s'ap­puyaient  maintenant  sur  les garanties de l'impérialisme allié  qui  derrière  le  mot d'ordre du  "droit des peuples à   disposer   d'eux-mêmes"   les   opprimait   et   exerçait   sa coercition sur elles  :    "Seule la révolution prolétarienne peut   garantir   aux   petits   peuples   une   existence   libre, car   elle   libérera   les   forces   productives   de   tous   les pays   des   tenailles   serrées   par   les   Etats   nationaux..." (Ibid, p. 32)

-    les   colonies   qui   avaient   également   été   entraînées dans  la  guerre (impérialiste)  pour  combattre aux côtés de  l'impérialisme.  Ceci  avait  posé de façon  aiguë leur rôle de   fournisseurs   de   chair   à   canon   des   grandes puissances et avait  mené à une série d'insurrections et de   fermentation   révolutionnaire   en   Inde,   à   Madagas­car,   en   Indochine,   etc.   A   nouveau,   le   Manifeste   sou­lignait que : "L'affranchissement  des  colonies  n'est concevable   que   s'il   s'accomplit   en    même   temps   que celui   de   la   classe   ouvrière   des   métropoles.    Les   ouvriers  et les paysans,  non  seulement de l'Annam,  d'Al­gérie   ou   du   Bengale   mais  encore  de   Perse  et  d'Armé­nie ne  pourront jouir d'une existence indépendante  que le   jour      les   ouvriers   d'Angleterre et   de France, après    avoir    renversé    Lloyd    George    et    Clemenceau, prendront   entre   leurs   mains   le   pouvoir   gouvernemen­tal... Esclaves    des    colonies    d'Afrique    et    d'Asie l'heure  de la  dictature prolétarienne  en  Europe sonnera pour vous comme l'heure de votre délivrance." (Ibid, p.   34)

Le message de l'I.C. est clair. La libération des masses à travers le monde ne pourra avoir lieu qu'avec la victoire de la révolution prolétarienne dont la clé est entre les mains des ouvriers des pays cen­traux du capitalisme, grâce aux luttes des concentra­tions ouvrières les plus fortes et les plus expérimen­tées. Le chemin pour les masses des pays sous-développés se trouve dans l'union           "sous le  drapeau  des soviets ouvriers, de la lutte révolutionnaire pour le pouvoir et la dictature du prolétariat, sous le drapeau de la troisième Internationale..."  (Ibid,  p.  34).

Ces brefs points, basés sur la reconnaissance de la dé­cadence du capitalisme, brillent encore aujourd'hui comme des phares de clarté. Mais ils ne présentent guère de stratégie cohérente à suivre par le prolé­tariat et son parti dans une période révolutionnaire. Il était encore nécessaire de clarifier la question vitale de la nature de classe des luttes de libération nationale ainsi que de définir l'attitude de la classe ouvrière vis-à-vis des masses opprimées et des couches non-exploiteuses des pays sous-développés que le prolétariat devait mettre de son côté dans la lutte contre la bourgeoisie mondiale.

Ces questions furent traitées par le second congrès de l'I.C. en 1920. Mais si ce congrès, avec une plus gran­de participation et un débat plus profond, fit des avancées  dans la concrétisation des leçons de la  révolution russe et la nécessité d'une organisation cen­tralisée et disciplinée des révolutionnaires, y apparu­rent également les premiers signes d'une régression par rapport à la clarté du premier congrès -les prémisses des tendances à l'opportunisme et au cen­trisme dans la jeune Internationale Communiste. Tout effort pour faire un bilan des travaux du second congrès doit commencer avec ces faiblesses qui se sont révélées fatales quand la vague révolutionnaire a reflué.

L'opportunisme a pu prendre racine dans les conditions d'isolement et d'épuisement du bastion russe. Déjà au moment du 1er congrès, la révolution en Allemagne avait reçu un sérieux coup avec le meurtre de Liebknecht, Luxemburg et de plus de 20 000 ouvriers. Mais l'Europe était embrasée par les luttes révolutionnaires qui menaçaient encore de renverser la bourgeoisie. Au moment où les délégués se rassemblaient pour le se­cond congrès, le rapport de forces avait déjà commen­cé à pencher substantiellement en faveur de la bour­geoisie et les bolcheviks en Russie étaient obligés de penser en termes d'un long siège se prolongeant plu­tôt qu'à une défaite rapide du capitalisme mondial. Aussi, alors qu'au premier congrès on mettait l'accent sur l'imminence de la révolution en Europe de l'ouest et sur les énergies spontanées de la classe ouvrière, le second congrès soulignait :

-    le problème de l'organisation du mouvement des soviets à travers le monde,

-    la   nécessité   de   construire    la   défense   du   bastion russe.

Minés par les terribles exigences de la famine et de la guerre civile, les bolcheviks se mirent à faire des compromis avec la clarté d'origine de l'I.C. en faveur d'alliances avec des éléments douteux, ou même tout à fait bourgeois parmi les débris de la seconde Inter­nationale en faillite, afin de construire des "partis de masse" en Europe qui apporteraient un maximum d'aide au bastion russe. La recherche d'un soutien possible au sein des mouvements de luttes de libération nationale dans les pays sous-développés doit être considérée dans la même optique.

La couverture de ce cours opportuniste était la guerre contre l'aile gauche de l'Internationale, annoncée par Lénine dans sa fameuse brochure "La maladie infan­tile du communisme : le gauchisme". En fait, dans son discours d'ouverture du second congrès, Lénine soulignait toujours que "l'opportunisme est notre prin­cipal ennemi...En comparaison avec cette tâche, la correction des erreurs de la tendance 'de gauche' du communisme  sera  facile"  (second  congrès).

Cependant, dans une situation de reflux de la lutte de classe, cette tactique ne pouvait que laisser la porte plus grande ouverte à l'opportunisme tout en affaiblis­sant ses adversaires les plus intransigeants, l'aile gau­che. Comme Pannekoek l'écrivit plus tard à l'anar­chiste Muhsam : "Nous considérons que le congrès est coupable de s'être montré non pas intolérant mais bien trop tolérant. Nous ne reprochons pas aux chefs de la 3e Internationale de nous exclure ; nous les criti­quons de chercher à inclure autant d'opportunistes que possible. Dans notre critique, nous ne sommes pas préoccupés par nous-mêmes, mais par les tactiques du communisme ; nous ne critiquons pas le fait secondaire que nous-mêmes soyons exclus de la communauté des communistes, mais bien le fait essentiel que la 3e In­ternationale suit en Europe occidentale une tactique à la fois erronée et désastreuse pour le prolétariat". ( « Die Aktion »,   19  mars   1921)

Ceci s'est avéré également correct en ce qui concerne la position de l'I.C. sur les luttes de libération natio­nale.

 

Le second congres : "l'opportunisme est notre ennemi principal" (Lénine dans son dis­cours introductif)

 

Les Thèses sur la question nationale et coloniale adoptées au second congrès révèlent avant tout une tentative peu aisée de concilier une position interna­tionaliste de principe et de dénonciation de la bour­geoisie, avec un soutien direct à ce qui est appelé des mouvements "révolutionnaires nationaux" dans les pays   arriérés   et   les   colonies   :

"Conformément à son but essentiel -la lutte contre la démocratie bourgeoise, dont il s'agit de démasquer 1 'hypocrisie- le Parti communiste, inter­prète conscient du prolétariat en lutte contre le joug de la bourgeoisie, doit considérer comme for­mant la clef de voûte de la question nationale, non    des   principes    abstraits    et    formels,   mais    :

10   -    une   notion   claire   des   circonstances   histo­riques   et   économiques   ;   20   -   la  dissociation  pré­cise   des   intérêts   des   classes  opprimées,   des   tra­vailleurs , des   exploités,   par  rapport   à   la   concep­tion   générale   des   soi-disant   intérêts   nationaux, qui   signifient   en   réalité   ceux   des   classes   domi­nantes    ;    30    -    la    division    tout    aussi    nette   et précise   des   nations   opprimées,   dépendantes,   pro­tégées,   -et  oppressives  et  exploiteuses,   jouissant de   tous   les   droits,   contrairement   à   1'hypocrisie bourgeoise    et    démocratique    qui    dissimule,    avec soin,   l'asservissement   (propre à   l'époque  du  capi­tal   financier   de   1'impérialisme)   par   la  puissance financière et  colonisatrice,   de  l'immense majorité des   populations   du   globe  à   une  minorité de  riches pays    capitalistes."(Ibid,   p.   57)

Cette thèse établit la primauté de la lutte contre la démocratie bourgeoise pour le Parti communiste, point réitéré dans bien d'autres textes de l'I.C. et c'était crucial pour une approche marxiste. Le second point d'importance est le rejet de l'"intérêt national" qui n'appartient qu'à la bourgeoisie. Comme le Manifeste Communiste l'avait proclamé avec la plus grande clarté 70 ans auparavant, les ouvriers n'ont pas de patrie à défendre. L'antagonisme fondamental dans la société capitaliste est la lutte entre la bour­geoisie et le prolétariat qui seul peut offrir une dyna­mique révolutionnaire de destruction du capitalisme et pour la construction du communisme, et toute tentative pour voiler cette opposition d'intérêts historiques, qu'elle soit consciente ou non, défend les intérêts de la classe dominante.

C'est dans ce sens que l'on doit comprendre le troi­sième point dans cette deuxième thèse qui est bien plus vague et en reste à une simple description de la situation de l'impérialisme mondial dans lequel la ma­jorité des pays sous-développés était l'objet d'un impitoyable pillage par une minorité de pays haute­ment   développés.   Même  dans  les  "nations  opprimées", il  n'y avait pas d'  « intérêt national »  à défendre pour le prolétariat.   La   lutte   contre   le   patriotisme   était   un principe fondamental du mouvement prolétarien qui ne pouvait   être   mis   en   causé   et,   plus   loin,   les   thèses insistent   sur   l'importance   primordiale   de   la   lutte  de classe : "il résulte de ce qui précède que la pierre an­gulaire   de  la   politique   de  l'Internationale   Communiste dans   les   questions   coloniale    et   nationale,   doit   être le rapprochement des prolétaires et des travailleurs de toutes   les   nations   et   de   tous  les  pays  pour  la   lutte commune    contre    les   possédants   et   la    bourgeoisie." (Ibid.    p.    57)

Cependant,   il   y   avait   une  ambiguïté  dans  cette  insis­tance   sur   la  division   entre   nations  oppressives  et  op­primées, une ambiguïté qui a été exploitée par la suite pour    tenter    de    justifier    une    politique    du    proléta­riat   apportant   son   soutien   direct   aux   luttes   de   libération   nationale   des   pays   sous-développés   dans   le   but d"'affaiblir"    l'impérialisme.    Ainsi,    tandis    qu'il    était nécessaire pour  les  partis communistes de     "démontrer sans   cesse    que    le   gouvernement    des    soviets    seul peut   réaliser   1'égalité   des  nationalités   en   unis­sant   les   prolétaires   d'abord,   l'ensemble   des   tra­vailleurs   ensuite,    dans   la   lutte   contre   la   bourgeoisie. "

Sur   la   même   lancée,  il  était  établi  qu'il  était  néces­saire d'assurer  « un  concours direct  par  1'intermé­diaire   du   Parti   communiste,   à   tous   les  mouvements révolutionnaires   des  pays   dépendants   ou   lésés  dans leurs  droits. »      (Ibid,   9ème   thèse,   p.   58)

Il y a une ambiguïté introduite ici. Quelle est exac­tement la nature de classe de ces "mouvements révo­lutionnaires" ? Ce n'est pas une référence au milieu politique du prolétariat embryonnaire des pays sous-développés. Le même malaise dans les termes traverse toutes les thèses qui parfois parlent de mouvements "révolutionnaires de libération", parfois de mouvements de "libération nationale". En plus, la forme concrète que devait prendre ce soutien direct, était laissée aux décisions de chaque Parti communiste là où ils exis­taient.

Il y a au moins la reconnaissance dans la même thèse des dangers potentiels d'un  tel  soutien  car  elle avertit que : "Il est nécessaire de combattre énergiquement les tentatives faites par des mouvements émancipateurs qui ne sont en réalité ni communistes, ni révolutionnaires pour arborer les couleurs commu­nistes. L'Internationale Communiste ne doit sou­tenir les mouvements révolutionnaires dans les co­lonies et les pays arriérés, qu'à la condition que les éléments des futurs partis communistes soient groupés et instruits de leurs tâches particuliè­res , c'est-à-dire, de leur mission de combattre le mouvement bourgeois et démocratique. L'I.C. doit entrer en relations temporaires et former aussi des alliances avec les mouvements révolution­naires dans les colonies et les pays arriérés sans toutefois jamais fusionner avec eux et en conservant toujours le caractère indépendant de mouvement prolétarien     même     dans     sa     forme     embryonnaire."

(Ibid,  thèse   11, p.  58)

Ici concrètement la question est de savoir si les luttes de libération nationale dans les colonies avaient encore un caractère progressif. Il n'y avait pas encore une clarté sans équivoque sur le fait que l'époque des ré­volutions démocratiques bourgeoises s'était définitive­ment close pour toute l'Afrique, l'Asie et l'Orient. Même les communistes qui en Europe occidentale s'étaient opposés durant la guerre au slogan de "au­to-détermination", faisaient une exception pour les colonies. L'expérience du prolétariat n'avait pas encore clairement établi que même dans les coins les plus reculés du globe, la période d'ascendance du capital avait pris fin, et que même dans les colonies, la bour­geoisie ne pouvait plus survivre qu'en se tournant contre     "son"     prolétariat.

Mais la plus sérieuse faiblesse du second congrès fut de ne pas débattre ouvertement de la question, en particulier quand l’orientation de beaucoup de contri­butions de communistes des pays sous-développés tendait à rejeter tout soutien à la bourgeoisie, même dans   les   colonies.

Dans  la Commission sur  la question nationale et colo­niale,  il  y  eut  un débat autour des "thèses supplémen­taires"    développées    par    le    communiste    des    Indes, M.N. Roy   qui,   tout  en  partageant  beaucoup  de  points de   vue   avec   Lénine   et  la  majorité  de  l'I.C,  mettait en  lumière  la  contradiction  croissante  entre  les  mou­vements   bourgeois   nationalistes   qui   poursuivaient   une politique    d'indépendance    tout    en    préservant    l'ordre capitaliste,    et   les   intérêts   des   petits   paysans.   Roy voyait   comme   la   plus   importante   tâche   de   l'I.C.    : "la  formation  de partis  communistes  qui  organisent les ouvriers  et   les paysans  et  les conduisent  à  la révolution   et   à   1'établissement   de   la   République soviétiste.(...) Ainsi,   les masses  des pays  arriérés,  conduites par le prolétariat   conscient   des pays   capitalistes   développés,   arriveront   au   com­munisme   sans   passer   par   les   différents   stades   du développement capitaliste".      (Thèses      supplémentai­res    sur     la    question    nationale    et    coloniale, thèses 7 et 9, p. 60)

Ceci impliquait une lutte contre la domination des mouvements bourgeois nationalistes. Pour soutenir ses thèses, Roy soulignait l'industrialisation rapide de co­lonies comme l'Inde, l'Egypte, les Indes occidentales néerlandaises et la Chine et la croissance conséquente du prolétariat ; en Inde il y avait eu d'énormes vagues de grèves et le développement d'un mouvement parmi les masses exploitées en dehors du contrôle des nationalistes.

Le   débat   dans   la   commission   portait   sur   le   principe pour   l'I.C.   de   soutenir   des   mouvements   nationalistes bourgeois dans les pays arriérés. Il y eut une tentative vers   la   compréhension   que   la   bourgeoisie  impérialiste encourageait    activement    de    tels    mouvements    pour ses    propres    buts    réactionnaires,    comme    Lénine    le reconnaît  dans son discours d'introduction du congrès : "Une   certaine   compréhension   mutuelle   est   apparue entre  la  bourgeoisie des pays exploiteurs et  celle des  colonies,   de  sorte  que  très  souvent,  peut-être même   dans   la   plupart   des   cas,   la   bourgeoisie   des pays    opprimés    tout    en    soutenant    les    mouvements nationaux,    combat    néanmoins    tous    les   mouvements   révolutionnaires   et   les   classes   révolutionnaires,   en   ac­cord   à   un  certain   niveau    avec  la   bourgeoisie  impérialiste,  c'est-à-dire   avec  elle."          (Le   second   congrès- souligné  par  nous)

Mais la   'solution" à la divergence dans la Commis­sion avec laquelle   Roy   fut   d'accord,   fut   d'adopter les   deux   types   de   thèses   et   de   remplacer   "bourgeois démocratique"  par  "national-révolutionnaire"  : "La  question  à  ce  sujet,   c'est  qu'en  tant  que  com­munistes       nous    ne     soutiendrons     les    mouvements bourgeois   de    libération   dans    les   pays   coloniaux que   s'ils   sont   réellement   révolutionnaires   et   si leurs   représentants   ne   s'opposent   pas  à  entraîner et   organiser   la   paysannerie   de   façon   révolution­naire.    Si    ce   n'est   pas   le   cas,   alors   les   communistes   ont    le   devoir   de   lutter   contre   la   bour­geoisie réformiste. "   (Ibid.  souligné  par  nous)

Etant donné le grand malaise dans l'I.C. pour appor­ter son soutien à des mouvements nationalistes, c'était une façon claire d'esquiver le problème ; c'est à dire du centrisme. Le changement des mots n'avait en réalité aucun contenu et ne faisait qu'obscurcir l'alternative historique posée par l'entrée du capita­lisme dans son époque de décadence : soit la lutte de classe internationale contre l'intérêt national de la bourgeoisie, soit la subordination de la lutte de classe à la bourgeoisie et à ses mouvements nationalistes contre-révolutionnaires. L'acceptation de la possibi­lité d'un soutien aux luttes de libération 'nationale dans  les pays sous-développés par la majorité centriste de l'I.C. a ouvert le chemin vers des formes d'oppor­tunisme plus ouvertes.

 

Le congres de Bakou et les conséquences de l'opportunisme

 

Cette tendance opportuniste se renforça après le 2nd congrès. Immédiatement après, un congrès des Peuples d'Orient se tenait à Bakou où les chefs de l'I.C. réaf­firmèrent leur soutien aux mouvements bourgeois na­tionalistes et défendirent même un appel à une "guerre sainte"   contre    l'impérialisme   britannique.

Les politiques défendues par le parti mondial du pro­létariat étaient de plus en plus dictées par les besoins contingents de la défense de la République Soviétique plutôt que les intérêts de la révolution mondiale. Le second congrès avait établi cela comme axe central de l'I.C. Le congrès de Bakou suivit cet axe, s'adressant en particulier aux minorités nationales des pays voi­sins de la République Soviétique assiégée où l'impéria­lisme britannique menaçait de renforcer son influence et donc de servir de tremplin à une intervention armée    contre    le    bastion    russe.

Les   beaux   discours   du   congrès   ainsi   que   les   déclara­tions   de   solidarité   entre   le   prolétariat   européen   et les paysans   de    l'Orient    malgré    beaucoup    de   choses correctes  sur  la nécessité des  soviets et  de  la révolu­tion,  ne  suffisaient  pas  à cacher  le cours opportuniste vers   un   soutien   sans   discrimination   aux   mouvements nationalistes :    "Nous   faisons   appel,   camarades,   aux sentiments    guerriers    qui    animèrent    les    peuples d'Orient  dans  le passé,   quand ces peuples,   conduits par  leurs  grands  conquérants,   avancèrent   sur  l'Eu­rope.   Nous  savons,   camarades,   que  nos  ennemis  vont dire que nous  appelons à  la mémoire de Genghis Khan et    à    celle    des    grands    califes    conquérants    de l'Islam.   Mais  nous   sommes  convaincus  qu'hier  (dans le   congrès   -NdlR)   vous   avez   sorti   couteaux   et   re­volvers    non    dans    un    but    de    conquête,    non   pour transformer   l'Europe   en   cimetière.    Vous   les   avez brandis,    avec   les   ouvriers   du   monde   entier,   dans le   but   de   créer   une   civilisation   nouvelle,   celle de  l'ouvrier libre."  (Radek,  cité  dans  Le  Congrès des Peuples d'orient).

Le Manifeste adopté par le congrès concluait sur une injonction aux peuples de l'Est à se joindre "à la pre­mière réelle guerre sainte, sous la bannière rouge de l'Internationale Communiste"   ;        plus spécifiquement, une croisade contre "l'ennemi commun, l'impé­rialisme  britannique."

Déjà à l'époque, il y eut des réactions à ces tentati­ves éhontées de réconcilier le nationalisme réaction­naire avec l'internationalisme prolétarien. Lénine lui-même mettait en garde contre le fait de "peindre le nationalisme en rouge". De façon significative, Roy critiqua le congrès avant qu'il se tînt et refusa d'as­sister à ce qu'il qualifiait de "cirque de Zinoviev", tandis que John Reed, le communiste de gauche amé­ricain, faisait également des objections amères à "cette démagogie et cette  parade".

Cependant, de telles réponses ne s'adressaient pas aux racines du cours opportuniste qui était suivi, mais res­taient au contraire sur un terrain centriste de conci­liation avec des expressions plus ouvertes d'opportu­nisme, se cachant derrière les thèses du second con­grès ce qui, c'est le moins qu'on puisse dire, a cou­vert une multitude de manquements dans le mouve­ment révolutionnaire.

Déjà en  1920,  ce  cours  opportuniste  avait  pour  implication   un   soutien   direct   au   mouvement   nationaliste bourgeois  de   Pasha  Kemal  en  Turquie  bien  qu'à  cette époque  Kemal  ait  apporté  son soutien  au pouvoir  reli­gieux   du   sultan.   Il   était   loin   de   la   politique   de   l'Internationale,  comme  le  notait  Zinoviev,  mais "en même temps nous disons que nous sommes   prêts à aider toute lutte révolutionnaire contre le gouverne­ment britannique" (Congrès des Peuples d'Orient).

L'année suivante, le leader de cette "lutte révolution­naire" fit exécuter les chefs du parti communiste de Turquie. Malgré cela, les Bolcheviks et l'I.C. conti­nuèrent à voir des "potentialités révolutionnaires" dans ce mouvement nationaliste jusqu'à ce que Kemal fasse alliance avec l'Entente en 1923, choisissant d'ignorer le massacre des ouvriers et des communistes afin de s'allier un pays stratégiquement important, aux fron­tières de la Russie.

Les politiques de l'I.C. en Perse et en Extrême-Orient eurent les mêmes résultats désastreux, montrant que Kemal n'était pas un "accident", mais simplement l'ex­pression de la nouvelle époque de décadence du capi­talisme dans laquelle le nationalisme et la révolution prolétarienne sont tout à fait irréconciliables.

Les résultats de tout cet opportunisme furent fatals pour le mouvement ouvrier. Avec la révolution mon­diale qui s'enfonçait dans une défaite de plus en plus profonde et le prolétariat en Russie épuisé et décimé par la famine et la guerre civile, l'I.C. devint de plus en plus l'instrument de la politique extérieure des bolcheviks qui se trouvaient eux-mêmes dans le rôle d'administrateurs du capital russe. D'erreur très sérieuse dans le mouvement ouvrier, la politique de soutien aux luttes de libération nationale s'était transformée à la fin des années 20 en stratégie impé­rialiste d'une puissance capitaliste.

Un moment décisif dans le processus d'involution fut la politique de l'I.C. de soutien aux nationalistes vio­lemment anti-ouvriers du Kuomingtang en Chine qui mena, en 1927, à la trahison et au massacre de l'in­surrection des ouvriers de Shanghai. De tels actes de trahison ouverte démontrèrent que la fraction stali­nienne qui avait entre temps acquis une domination presque complète de l'I.C. et de ses partis, n'était plus un courant opportuniste dans le mouvement ouvrier mais une expression directe de la contre-révo­lution capitaliste.

Mais  c'est  néanmoins  un  fait  que  les racines de cette politique   résident   dans   des   erreurs   et   des   faiblesses au   sein   du   mouvement   ouvrier   et  que  c'est  le  devoir des    communistes    d'exposer    ces    racines    aujourd'hui afin  de  mieux  s'armer  contre  le  processus  de dégéné­rescence,  parce  que  :"Le stalinisme ne tombe pas du ciel  et ne surgit pas  du néant.   Et  s'il  est  absurde de  jeter   l'enfant  avec  l'eau   sale de  la baignoire, de     condamner     1'Internationale    Communiste    parce qu'en   son   sein   a   pu   se   développer  et   triompher  le stalinisme    (...)    il    n'est   pas   moins   absurde   de prétendre  que  l'eau  de  la  baignoire a  toujours été absolument   pure   et   parfaitement   limpide,   de   pré­senter   l'histoire  de   1' 'Internationale  Communiste' divisée  en  deux périodes,   dont   l'une,   la première, serait    du    cristal    pur,    révolutionnaire,    sans   la moindre  tâche,   sans  défaillance  aucune  et  brusque­ment - interrompue par  l'explosion de la contre-révo­lution.    Ces   imageries   d'un   paradis   bienheureux   et d'un  horrible  enfer  sans  aucun   lien entre eux,  n'a rien à voir avec un mouvement réel,   telle l'histoire du   mouvement   communiste      la   continuité   se   fait au   travers  de  profondes  ruptures  et    les  futures ruptures   ont   leurs   germes   dans   le  processus   de   la continuité."  ("Introduction aux textes de la Gau­che  mexicaine,  sur la question nationale" -Revue In­ternationale     No 20, p.24,25).

Le second congrès a mis en lumière les dangers pour le mouvement ouvrier de l'opportunisme et du cen­trisme dans ses propres rangs; et si l'opportunisme ne réussit finalement à triompher que dans des con­ditions de profond reflux de la lutte de classe inter­nationale et d'isolement du bastion russe, c'est d'abord dans toutes les vacillations et les hésitations du mouvement révolutionnaire qu'il a pris racine, mettant à profit tous les efforts pleins de "bonnes intentions", pour aplanir les différences avec des mots bien tournés plutôt que l'honnêteté dans la confron­tation de sérieuses divergences.

Ce sont ces caractéristiques typiques du centrisme qui animent clairement le communiste de gauche hol­landais Sneevliet (Maring ) dans le second congrès où apparemment, c'est lui qui a résolu le problème des divergences entre les thèses de Lénine et celles de Roy en proposant, en tant que secrétaire de la com­mission sur la question nationale et coloniale que le congrès adopte les deux. En fait Sneevliet était d'ac­cord avec Lénine sur la nécessité de faire des allian­ces temporaires avec des mouvements nationalistes bourgeois. Dans la pratique, c'est ce point de vue qui a dominé la politique de l'I.C. et non le rejet préco­nisé par Roy, de telles alliances.

Sneevliet  fut  désigné par  le  Comité  Exécutif de l'I.C. pour   aller   en   Chine   en   1921   comme   représentant   de l'Extrême-Orient.   Il  y   fut  convaincu  que  le  Kuoming-tang nationaliste chinois  avait un "potentiel révolution­naire"  et écrivit dans  l'organe officiel de l'I.C.  : "Si   nous,    communistes,   qui   tentons   d'établir   des liens   avec   les  ouvriers  du  Nord  de   la  Chine,   voulons  réussir,   nous  devons prendre  soin  de    mainte­nir   des   rapports   fraternels   avec   les   nationalis­tes.    Les    thèses    du    second    congrès   doivent   être appliquées   à   la   Chine  par   1'offre  de  notre  soutien actif  aux   éléments   nationalistes   du   sud   (c'est-à-dire  le Kuominqtanq).   Notre  tâche  est  de maintenir les   éléments   nationalistes   révolutionnaires   à   nos côtés et  d'entraîner  tout  le mouvement  à     gauche." (Kommunistische  Internationale,   13  septembre  1922)

Cinq ans après, ces mêmes "éléments révolutionnai­res" décapitaient ouvriers et communistes dans les rues     de     Shangaï    dans     une     orgie     de     massacres.

Il est important de souligner que Sneevliet n'était qu'une expression individuelle du danger de centrisme et d'opportunisme auquel le mouvement révolutionnaire était confronté. Son point de vue est partagé par la majorité de l'I.C.

Il était partagé également, dans une mesure plus ou moins grande, même par les communistes de gauche qui ne réussirent pas à défendre clairement leurs po­sitions. Ceux qui, comme Boukharine et Radek, s'é­taient opposés au slogan du "droit des peuples à dis­poser d'eux-mêmes" semblaient maintenant accepter les vues de la majorité, tandis que la gauche italienne autour de Bordiga et de la Fraction Communiste Abs­tentionniste, bien qu'opposée à la tactique opportuniste du "parlementarisme révolutionnaire", soutenait pleine­ment les thèses de Lénine. La gauche allemande, basant sa position sur celle de Rosa Luxemburg, était dans la meilleure position dans l'I.C. parmi toutes les fractions, pour faire une intervention de principe déterminée contre le soutien aux luttes de libération nationale, mais les délégués du K.A.P.D., dont Ruhle, ne  participèrent   pas  au  débat,  et  c'était  dû,  en  partie   du   moins,   à   leurs   préjugés   conseillistes. Les   acquis   théoriques   des   Gauches   d'Europe  occiden­tale   issus  des  débats  dans   la  Gauche  de  Zimmerwald pendant   la   guerre,   ne   furent   pas   concrétisés  dans   le second congrès.  C'est  seulement avec  la défaite de la vague   révolutionnaire   à   la   fin  des  années   20  que  les quelques  fractions  de  gauche  ayant  survécu,  en parti­culier   la   Gauche   italienne   autour   de   la   revue   Bilan, furent  capables de conclure que  le prolétariat  ne  pou­vait   apporter   aucun   soutien   aux   mouvements   nationa­listes, même dans les colonies. Pour    Bilan le massacre de  Chine   1927   prouvait  que  "Les  thèses de Lénine au second congrès  doivent  être complétées  en  changeant radicalement   leur   contenu...    le   prolétariat   indigène   ne   peut   devenir   le   protagoniste   d'une   lutte anti-impérialiste    qu'en    se    rattachant    au    prolé­tariat  international. . ." (Bilan  No   16,  février   193.5) Ce  sont  la Gauche italienne et, plus tard, les Gauches du  Mexique  et  de  France qui furent  finalement capa­bles   de   faire   une   synthèse   supérieure  des  travaux  de Rosa   Luxemburg  sur   l'impérialisme  et  de   l'expérience de     la     vague     révolutionnaire     de     1917-23.

 

Les  leçons  pour  le  présent

 

Ces erreurs de l'I.C. ne peuvent absolument pas servir d'excuse pour les révolutionnaires d'aujourd'hui. Il y a longtemps que les staliniens sont passés dans le camp de la contre-révolution, y emportant l'I.C. avec eux. Pour les trotskystes la "possibilité" de sou­tien aux luttes nationalistes dans les colonies se transforma en soutien inconditionnel, et sur ce che­min ils finirent par participer a la seconde guerre impérialiste mondiale.

Dans le camp prolétarien, les bordiguistes de la Gau­che italienne dégénérescente ont inventé la théorie des aires géographiques selon laquelle, pour la vaste majorité de la population mondiale dans les pays sous-développés, la "révolution démocratique-bourgeoise anti-impérialiste" était encore « à l'ordre du jour». Les bor­diguistes, en figeant chaque point et chaque virgule des thèses du second congrès, ont pris la relève de l'opportunisme et du centrisme de l'I.C. La preuve des dangers contenus dans les tentatives d'appliquer des politiques impossibles dans la décadence du capitalis­me, c'est la désintégration à laquelle arriva le Parti communiste international (Programma comunista) ([1]) en 1981 après avoir été complètement ronge par l'opportunisme vis-à-vis des divers mouvements natio­nalistes (voir Revue Internationale No 32) ce qui nous amène finalement aux "bordiguistes embarrassés" du Parti communiste internationaliste (Battaglia Comunista) ([2]), maintenant partiellement regroupes avec la Communist Workers Organisation ([3]) -voir l'article sur le B.I.P.R. ([4]), Revue Internationale No 40 et 41). En tant que groupe du milieu politique, Battaglia défend une position contre les luttes de libération nationale dans la décadence, mais il montre une singulière dif­ficulté à rompre définitivement avec l'opportunisme et le centrisme de l'I.C. sur cette question et d'autres questions vitales. Par exemple, dans son texte pré­paratoire à la deuxième conférence des groupes de la Gauche communiste en 1978, B.C. n'a pas réussi à faire une quelconque critique des positions de la 2e Internationale, ou de la pratique de l'I.C, préférant par contre défendre sa position en citant Lénine en 1916 dans sa polémique contre Rosa Luxemburg ! La vision de B.C. d'un futur parti "transformant des mou­vements de libération nationale en révolution proléta­rienne" réintroduit le danger de l'opportunisme par la fenêtre et l'a déjà amené, avec la C.W.O., à un flirt avec le groupe nationaliste iranien, l'U.C.M. (mainte­nant "Parti Communiste d'Iran" -un groupe maoïste). Ces   rapports  ont  été   justifiés  par  la nécessité  d'"aider   de   nouveaux   militants   à   s'orienter",   venant   d'un pays     "qui   n'a   aucune   tradition,   ni   histoire   com­muniste,   un pays sous-développé"      (Document présen­té par B.C. à une réunion publique à Naples en juillet 1983).

Cette   attitude   paternaliste   n'est   pas   seulement   une excuse   pour   la   pire   forme   d'opportunisme,   c'est   une insulte  au  mouvement  communiste  dans  les  pays sous-développés,    un    mouvement    qui,    malgré    les    timides excuses   de   Battaglia,   a   une   histoire   riche   et   fière d'opposition   de   principe   aux   luttes   nationalistes   bour­geoises.  C'est une  insulte au militant du Parti commu­niste perse qui,  au second congrès de l'I.C., avertissait que : "Si   l'on doit  tenter de procéder conformément aux   thèses   dans   des   pays   qui   ont   déjà   dix   années d'expérience   ou   plus,    ou   dans   ceux      le   mouve­ment  a  déjà  eu  le pouvoir,  cela  voudrait dire jeter les   masse dasn les bras  de la contre-révolution. La   tâche  est   de  créer  et  de maintenir un mouvement purement bourgeois-démocratique." (Sultan Zadeh, cité dans Le second congrès de  l'I.C.)

C'est une insulte à la position du communiste indien Roy (qui était en réalité délégué du Parti Communiste mexicain). C'est une insulte à ceux du jeune Parti communiste chinois comme Chang Kuo Tao qui s'est opposé à la politique officielle de l'I.C. d'entrisme dans le Kuomingtang nationaliste.

Gorter parla une fois du programme communiste qui devait être"dur comme l'acier, clair comme la glace". Avec les prises de position opaques et malléables à l'infini de Battaglia Comunista, nous revenons sur le terrain du second congrès de l'I.C. cinquante ans après : le terrain de l'opportunisme et du centrisme avec une touche de chauvinisme paternaliste en plus. C'est un terrain que les révolutionnaires doivent com­battre et éviter constamment aujourd'hui. Telle est la leçon la plus durable des débats passés des communis­tes sur la question nationale.

S. RAY

 



[1] PROGRAMMA COMUNISTA, CP 962, MILANO C.A.P. 20 10 1, ITALIE

[2] BATTAGLIA COMUNISTA, Casella Postale 1753, 20100 MILANO, ITALIE

[3] COMMUNIST WORKERS'ORGANISATION, PO Box 145, Head Post Office, Glasgow, GRANDE-BRETAGNE

[4] B.I.P.R. c/o PROMETEO - CP. 1753  - 20100 MILANO - ITALIE