Accélération de l'histoire : aggravation de la crise, extension des luttes de classe.

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VERS LA RECESSION  DE L'ECONOMIE MONDIALE

L'année 1985 va connaître une nouvelle accéléra­tion de la crise économique mondiale. Après la ré­élection de Reagan à la présidence des Etats-Unis à l'automne 1984, l'ampleur de la crise, qui était cachée par la "reprise américaine", réapparaît dans toute sa brutalité. La dissipation des effets des mesures employées pour cette "relance", qui n'ont eu d'impact que sur quelques indicateurs de l'économie capitaliste, essentiellement aux Etats-Unis, confirme les caractéristiques de la réces­sion inéluctable des années 80, années que nous avons appelées, dès janvier 1980, les "années de vérité". "Mais qu'est-ce qui permet d'affirmer que la récession dans laquelle s'enfonce actuellement le capitalisme, sera la plus large, la plus longue et la plus profonde depuis la guerre ? Trois types de  facteurs   :

1)  L'ampleur de la dégradation que connaît l'éco­nomie mondiale   ;

2)     L'inefficacité croissante des moyens dont se sert le capital pour relancer la croissance écono­mique   ;

3)     L'impossibilité grandissante pour les Etats de continuer  à  recourir  aux moyens  de  relance." ([1])

LA FIN DE LA "REPRISE AMERICAINE"

Et en effet, la récession de 1980-82 a été la plus large, la plus longue et la plus profonde de­puis la 2ème guerre mondiale, et la reprise de l'économie américaine de 1983-84, la moins effica­ce depuis l'ouverture de la crise mondiale, à la fin des années 60.

 

Aujourd'hui, les prévisions, qui étaient optimis­tes, sont révisées à la baisse : "Le département du commerce vient de faire connaître le chiffre relatif à la croissance du PIB au 3ème trimestre : 1,9 % contre les 2,7 % annoncés précédemment. C'est le taux le plus faible depuis le 4ème tri­ mestre 1982, date qui avait marqué la fin de la récession." (Libération, 22 nov. 84). La menace d'effondrement du système bancaire international, avec la faillite de la Continental Illinois (10ème banque américaine) et de 43 autres au cours des six premiers mois de 1984, a montré que, plus en­core que par le passé, les artifices monétaires (endettement, fixation arbitraire du cours du dol­lar) n'ont aucune contrepartie dans le domaine de la production. Les "experts" remarquaient d'ail­ leurs dès le début, 1'"originalité" de cette "re­prise" : l'absence de croissance significative des investissements productifs. Comme nous l'avions prévu : "Le mécanisme actuel de la 'reprise' aux Etats-Unis annonce un avenir catastrophique pour l'économie mondiale." ([2]). Contrairement à la pro­pagande de Reagan, le ralentissement de l'inflation n'a pas été le fruit des mesures "monétaris­tes", mais la conséquence de la récession, de l'engorgement du marché mondial. Ce dernier pousse chaque entreprise à baisser les prix sous peine d'élimination par la concurrence. Et aujourd'hui, à nouveau, la bombe à retardement de l'endettement énorme du monde capitaliste (dettes du Tiers-Monde et des pays industrialisés, déficits budgétaires) amène le retour du spectre de l'inflation, infla­tion qui est restée la règle dans les pays plus périphériques (1000 % en Israël par exemple). Au­jourd'hui, la dette publique s'élève à 1500 mil­ liards de dollars aux Etats-Unis, 42 % du PNB, contre 25 % en 1979. 40 % des dollars ne sont que du papier, ce qui est pudiquement avoué par les "experts" comme une "surévaluation du dollar de 40 %". Le déficit budgétaire de l'Etat américain dépasse les 200 milliards de dollars           

Le capitalisme essaie de tricher avec la loi de la valeur ; il ne fait que reporter chaque fois, à un niveau supérieur et plus explosif, les contra­dictions du système.

LA PAUPERISATION ABSOLUE DE LA CLASSE OUVRIERE

Un des éléments de la "reprise" économique a été l'attaque massive contre les salaires, justifiée au nom de la "sauvegarde de l'entreprise", "le maintien de l'emploi", la "solidarité nationale". En fait, freinage et blocage des salaires, limita­tions et suppressions du "salaire social" (santé, retraites, éducation, logement, allocations-chôma­ge, etc.), ont accéléré brutalement, sans que le chômage ne diminue de manière significative, sauf aux Etats-Unis, en Australie et en Nouvelle-Zélan­de. Dans des pays comme la Belgique et la Hollande où l'attaque contre les salaires dans le secteur public a provoqué les premières grandes grèves de la remontée des luttes ouvrières à l'automne 1983, le taux de chômage s'est maintenu à plus de 15 %. Dans un pays comme la France, des chômeurs de plus en plus nombreux comme les jeunes ou les chômeurs "de longue durée", disparaissent purement et sim­plement des statistiques. Aux Etats-Unis, le chômage a diminué momentanément, mais la classe ouvrière a subi une des plus fortes baisses des salaires de son histoire, jusqu'à plus de 15 % comme aux automobiles Chrysler par exemple.

Les prévisions de licenciements comptent en di­zaines de milliers les ouvriers jetés à la rue avec de moins en moins de ressources, dans les mi­nes, la sidérurgie, les travaux publics, les chan­tiers navals, l'automobile, etc., et ceci de plus en plus simultanément dans différents pays. Dans des régions entières, qui dépendent d'une indus­trie dominante, ce sont toutes les activités qui sont menacées : en Espagne, en France, en Grande-Bretagne. Les "avantages", primes, congés, alloca­tions diverses, sont supprimés, rognés, soumis à des conditions d'obtention plus restrictives. Les "soupes populaires", disparues depuis la 2ème guerre mondiale, font leur réapparition, dans des pays "riches" comme la France. Ce n'est pas seule­ment une paupérisation relative, c'est une paupé­risation absolue qui s'abat sur la classe ouvrière dans tous les domaines de ses conditions de vie.

La "découverte" par la bourgeoisie, sa presse, ses organismes de "charité", du "quart-monde" ou des "nouveaux pauvres", dans les pays industriali­sés, n'exprime pas des réticences morales ou huma­nitaires, mais l'inquiétude face aux réactions que risque de susciter l'aggravation de la misère. La paupérisation de la classe ouvrière et le chô­mage massif n'ont pas les mêmes conséquences que dans les pays sous-développés. En effet, les cou­ches pauvres et marginalisées du Tiers-Monde cons­tituent une masse énorme qui n'a pas été intégrée au rapport social capitaliste et au sein de la­quelle le prolétariat n'est qu'une petite minori­té. La conscience de la classe ne peut s'y déve­lopper en dehors de mouvements très puissants du prolétariat ; les mouvements sociaux y prennent la forme d'émeutes de la faim et de la misère, sans possibilité de dégager les buts et les moyens de lutte contre le capitalisme. Dans les pays déve­loppés, c'est directement le prolétariat qui est touché. C'est 10, 15, 20 % des ouvriers qui for­ment le prolétariat constitué, qui sont éjectés de tout moyen de subsistance. Ce sont les familles qui comptent un, puis deux, puis trois chômeurs. C'est le prolétariat comme un tout qui subit l'at­taque.

Le chômage massif constitue, avec le développe­ment de la combativité et de la conscience de la classe, un élément décisif de dépassement du cadre sectoriel et corporatiste, favorisant l'extension, la capacité du prolétariat à assumer le caractère social et non catégoriel de son combat. La réelle inquiétude de la bourgeoisie sur les "nouveaux pauvres", c'est le développement de la lutte de classe, et elle utilise ce thème pour renforcer une idéologie des "privilèges" et faire passer les appels à 1'"effort" et les taxes de "solidarité nationale".

Contre la montée du mécontentement ouvrier et les luttes, la bourgeoisie va poursuivre sa poli­tique : austérité, multiplication des campagnes idéologiques de diversion, utilisation de plus en plus systématique de la répression ; et surtout, renforcement de ses fractions de gauche dans les rangs ouvriers, dans leur rôle d'"opposition", pour tenter de contenir et de dévoyer la colère que suscitent les mesures de crise.

L'INTENSIFICATION DES TENSIONS IMPERIALISTES

La seule "issue" que le capitalisme peut donner à sa crise, c'est la fuite en avant vers une ten­tative de repartage violent du marché mondial, dans la guerre entre les blocs impérialistes. C'est ce que traduit l'effort permanent d'armement auquel se livrent tous les pays, alors que les dé­penses militaires constituent pourtant un facteur accélérateur de la crise ([3]). C'est ce que mani­feste la tension constante et accrue de l'affron­tement Est-Ouest, en particulier dans les zones du monde qui servent de "théâtres d'opérations" : Moyen-Orient, Extrême-Orient. L'offensive améri­caine contre le bloc russe va se poursuivre. Le battage belliciste de l'administration Reagan, n'a été atténué que pour des raisons intérieures aux Etats-Unis : ne pas faire peur pour assurer la ré­élection des Républicains. Les manoeuvres diplomatico-militaires visent à dépouiller le bloc rus­se de tous les restes de son influence en dehors de son "glacis". Elles passent par une reprise en mains de l'Iran et des mises au pas au sein du bloc occidental.

Ces manoeuvres sont réapparues au premier plan de la "tension internationale" dès la fin 1984 : pression sur la France pour régler la situation Tchad-Lybie et voyage de Mitterrand en Syrie ; nouvelle orientation de "paix" d'Arafat, marquant la soumission accrue de l'OLP aux visées occiden­tales; assassinat d'I. Gandhi, qui est tombé à pic pour ancrer plus fermement l'Inde dans le bloc de l'Ouest.

Nous ne développons pas cette question dans le cadre de cet article. Tant que la bourgeoisie gar­de l'initiative historique, les tensions inter ­impérialistes vont s'exacerber. Si la guerre mon­diale ne peut pas se généraliser, c'est pour une seule raison : la bourgeoisie n'est toujours pas parvenue à déboussoler la classe ouvrière, au point de la plier aux impératifs de défense de l'économie nationale dans chaque pays, à la disci­pline et à l'embrigadement idéologique qu'exige la menée de la guerre généralisée, qui si elle s'étendait, signerait la destruction de l'humanité.

L'ACCELERATION  DE LA LUTTE DE CLASSE

Les perspectives que nous avions tracées dès le début des années 80 restent valables : la classe ouvrière a ouvert une période de l'histoire qui va mener à des affrontements, des luttes de classes décisives pour l'avenir de l'humanité. Ou le prolétariat est capable internationalement "de para­lyser le bras meurtrier du capitalisme aux abois et ramasse ses forces pour son renversement, ou bien il se laisse piéger, fatiguer, démoraliser par ses discours et sa répression, et alors, la voie est ouverte à un nouvel holocauste qui risque d'anéantir la société humaine." ([4]). Depuis 1980, la bourgeoisie a infligé une défaite partielle à la vague de luttes du prolétariat mondial de 1978-81. Elle a annihilé la résistance ouvrière en Eu­rope occidentale par le passage de la gauche capi­taliste dans l'opposition, dans la plupart des pays hautement industrialisés. Cette défaite a été sanctionnée par l'isolement du prolétariat en Po­logne et l'instauration de l'"Etat de guerre" en décembre 1981. Après cette défaite, la question posée était donc celle de la capacité du proléta­riat mondial de poursuivre, dans les pays indus­trialisés occidentaux, ce que la classe ouvrière n'avait pas pu atteindre en Pologne -."Les ouvriers polonais ne pouvaient que poser objectivement le problème de la généralisation internationale. Seul, le prolétariat des autres pays industriali­sés, en particulier en Europe occidentale, pourra y apporter une réponse pratique." ([5]). C'est cette réponse qui a commencé a se manifester dans la si­tuation présente, avec le regain depuis moins de deux ans, des luttes ouvrières dans les pays de l'Ouest, après un repli en 1982-83.

Depuis l'automne 1983, grèves et mouvements de la classe ouvrière se sont multipliés dans le mon­de entier : des Etats-Unis à l'Inde, du Pérou à l'Afrique du Sud. Nous ne rappellerons ici que les mouvements les plus significatifs contre les licenciements et l'attaque des salaires en Europe de l'Ouest : Belgique, Hollande, Allemagne, France, Grande-Bretagne, Espagne. Les grèves ont touché des secteurs vitaux de l'industrie : respective­ment, en ne citant également que les plus importants : en Belgique, le secteur public, les mines; en Hollande, le secteur public, les docks de Rot­terdam (le plus grand port du monde) ; en Allema­gne, les chantiers navals, l'imprimerie, la métal­lurgie ; en Grande-Bretagne, les mines, les docks, l'automobile ; en France, contre la gauche au gou­vernement, l'automobile, la sidérurgie, les mines; et en Espagne, la sidérurgie, les chantiers navals. Ces grèves, auxquelles s'ajoutent une kyrielle de grèves et de manifestations, dans ces mêmes pays, dans d'autres pays et dans d'autres secteurs in­dustriels, se poursuivent et vont s'accélérer ([6]). Elles constituent le début d'une troisième vague internationale de luttes ouvrières, après celles de 1968-75 et 1978-81. La période est ouverte au cours de laquelle va se poser la question de la capacité du prolétariat à passer de la résistance contre l'austérité, à la généralisation interna­tionale de son combat contre le capitalisme.

La reprise des luttes a surgi d'une maturation de la conscience de la classe. Elle manifeste la perte des illusions sur la possibilité de sortir de la crise, et la prise de conscience de la né­cessité d'engager la lutte ouverte contre les at­taques du capitalisme : les luttes reprennent mal­gré le battage sur la "reprise économique" et les appels à la "solidarité pour l'économie nationale". Dans cette remontée des luttes se manifeste un dé­gagement lent et tâtonnant de l'emprise des ma­noeuvres de la gauche, et de ses appendices syndi­calistes et gauchistes : après deux années de re­flux jusqu'à des niveaux les plus bas, jamais at­teints depuis des décennies parfois (Grande-Breta­gne en 1982), ces manoeuvres ne suffisent plus à empêcher l'éclatement des grèves. Les fractions de gauche doivent encore plus directement tenter de contenir le mécontentement sur le terrain de la classe ouvrière. Cette orientation accentuée a été illustrée en particulier par le retour du PC dans l'opposition en France et les soins apportés à la réélection de Reagan. Tout a été mis en oeuvre pour éviter tout accident électoral aux Etats-Unis, d'une part pour assurer aux Etats-Unis mêmes la présence du Parti Démocrate, et donc des syndicats dans l'opposition, et d'autre part et surtout, parce qu'en tant que chef de file du bloc, la po­litique américaine doit impulser et donner l'exem­ple pour tous les pays, et donc en particulier dans l'orientation des manoeuvres sur le terrain social, contre la classe ouvrière.

LA SIMULTANEITE INTERNATIONALE DES LUTTES OUVRIERES, PREMIER PAS DE LA GENERALISATION

La simultanéité grandissante des grèves consti­tue un premier pas montrant l'étendue de la ripos­te internationale du prolétariat. C'est une situa­tion de simultanéité d'ores et déjà la plus impor­tante qu'à tout autre moment de l'histoire du mou­vement ouvrier, même si on la compare aux années 1917-23 de la vague révolutionnaire. Elle contri­bue à mettre au grand jour l'unité profonde des nécessités et des besoins de la lutte de classe, malgré les efforts de black-out, les campagnes de diversion, le travestissement des événements sous des "particularités nationales" ("problème basque" en Espagne face aux mouvements des chantiers na­vals) ou "sectorielles" ("problème des mines"1 en Grande-Bretagne). Elle est un creuset où, au cours d'une même période, avec de moins en moins de dé­calage dans le temps, des dizaines de milliers d'ouvriers font des expériences analogues, se con­frontent à des obstacles similaires, accélérant les possibilités de dégager des lignes d'action générales  pour  toute  la  classe  ouvrière.

La force de la classe ouvrière réside dès à pré­sent dans le fait, qu'en multipliant les grèves, elle fait obstacle à la planification et la con­certation internationales de la bourgeoisie, dans des moments de lutte ouverte de plus en plus fréquents, imposant des reports et aménagements des mesures de licenciements, contre la "logique" des nécessités capitalistes. Dans la sidérurgie euro­péenne, par exemple, ce sont dès 1982 plus de 100000 licenciements qui sont nécessaires à 1'"as­sainissement" de l'appareil productif ; si la bourgeoisie n'est pas encore parvenue pleinement à ses fins, c'est à cause du danger que représentent des mouvements prévisibles dans les unités rappro­chées de la sidérurgie en France, en Belgique, en Hollande, en Allemagne, des secteurs qui ont plusieurs fois montré leur "indiscipline". Et lors des grèves en Belgique, les ouvriers parlaient d'aller à Longwy en France.

La simultanéité des grèves ébauche la réponse politique internationale du prolétariat. Celui-ci, dans la période de décadence du capitalisme et en particulier avec la crise ouverte, se trouve face à " une unité et une solidarité bien plus grande qu'auparavant entre les capitalistes. Ceux-ci ont créé des organisations spécifiques afin de ne plus affronter individuellement la classe ouvrière"([7]). Le déroulement de grèves et de mouvements de la classe ouvrière, d'un secteur à l'autre, d'un pays à l'autre, entrave les velléités de la bourgeoisie de la démobiliser et de la défaire paquet par pa­quet, usine après usine, secteur après secteur. La simultanéité des grèves ouvrières, au milieu de ces années 80 que nous avons appelées les "années de vérité", exprime une prise de conscience de la classe de ses intérêts et constitue un pas vers la capacité d'unfier son combat internationalement.

Cette "analyse est optimiste", "le CCI voit la révolution partout", "le CCI surestime la lutte de classe" disent beaucoup de groupes et organisations politiques. Le scepticisme règne encore dans le milieu révolutionnaire ([8]). Ce scepticisme sur l'évaluation de la lutte de classe part du constat des faiblesses de la vague actuelle de luttes, et se base sur les faits suivants, pris ensemble ou séparément :

-   les luttes ouvrières restent encadrées par les appareils politiques de gauche et les syndicats ;

-   elles restent sur des revendications économiques sans se dégager significativement du corporatisme; il n'y a pas de "saut qualitatif" dans l'évolution des grèves ;

-   la classe ouvrière n'a pas constitué ses propres organisations autonomes (comités de grève, comités de coordination, etc.) ;

-   il n'y a pas de parti, d'organisation politique influençant et orientant le mouvement des luttes dans un sens révolutionnaire.

Si ces faiblesses sont toutes bien réelles, en rester à ce simple constat est pourtant faux. C'est prendre le début d'un mouvement pour son plein essor, c'est oublier le contexte internatio­nal du développement de la lutte de classe, sa di­mension historique qui requiert la prise de cons­cience de l'ensemble de la classe ouvrière et sa capacité à forger un véritable parti révolution­naire mondial. Vouloir la révolution ou même la grève de masse tout de suite, c'est faire preuve d'une vision immédiatiste et étriquée, typique de l'impatience de la petite bourgeoisie "radicale", c'est dédaigner et s'interdire de reconnaître les véritables avancées et potentialités de la situation présente. "En prenant chaque lutte en soi, en 1'examinant de manière statique, photogra­phique, on s'ôte toute possibilité d'appréhender la signification des luttes, et, en particulier, de la reprise actuelle de la lutte de classe." ([9]). C'est ce qui se manifeste dans les critiques de notre "optimisme", notre "surestimation" des lut­tes, ou de 1'"abstraction" de notre intervention qui, dès à présent, défend l'extension de la lutte. C'était souvent un même scepticisme, mais à l'époque dans l'autre sens, qui régnait face aux positions du CCI sur le recul de la lutte de clas­se de 1982-83. Le CCI était alors taxé de "défai­tisme", d'avoir une conception d'une bourgeoisie "toute-puissante", parce que nous défendions que le prolétariat avait été déboussolé par la capaci­té de la bourgeoisie de manoeuvrer internationale­ment contre la lutte de classe. C'est avec retard que les minorités révolutionnaires ont compris le recul, c'est avec retard qu'elles commencent timi­dement à reconnaître la vague actuelle de la lutte après plus d'un an de grèves dans toute l'Europe. Le prolétariat est sorti d'une période de déboussolement, mais les groupes révolutionnaires mon­trent une difficulté profonde à comprendre "ce qui se déroule sous nos yeux", où en est la lutte et où elle va.

Le prolétariat est aujourd'hui encore loin de la révolution ; il n'est pas encore passé à l'offen­sive qui suppose la généralisation internationale des luttes. Les grèves sont des luttes de défense contre les attaques du capitalisme. Mais, par les conditions historiques objectives et subjectives de notre époque, les caractéristiques des luttes actuelles marquent le début d'un processus qui au­ra une énorme portée historique.

"Dans les pays avancés d'Europe de l'Ouest, le prolétariat ne pourra déployer pleinement la grève de masse qu'à l'issue de toute une série de com­bats, d'explosions violentes, d’avancées et de re­culs, au cours desquels il démasquera progressive­ment tous les mensonges de la gauche dans 1'oppo­sition, du syndicalisme, et du syndicalisme de ba­se." ([10]). C'est dans cette "série de combats" qu'est engagée la classe ouvrière. En reprenant la lutte, elle étend et approfondit la conscience de l'unité des problèmes auxquels elle est confrontée et de la force qu'elle constitue dans la société. Quelle solidarité ? Comment lutter ? Quelles ac­tions entreprendre et qu'opposer aux "actions" stériles des syndicats ? Que répondre aux discours sur la "défense de l'entreprise" ? Comment affron­ter la répression ? Toutes ces questions, posées en pratique dans toutes les luttes présentes, af­faiblissent le carcan des "spécificités" qui cache l'unité, renforcent la conscience déjà présente que le capitalisme n'a rien à offrir que la misère et la mitraille, que seule la lutte peut entraver puis mettre fin à l'exploitation. C'est sa cons­cience communiste que la classe ouvrière se réap­proprie et étend en poursuivant ses luttes.

Le pas que constitue la reprise ouvrière ne se situe pas dans la forme de chaque lutte, dans une grève "exemplaire" ici ou là, mais dans son conte­nu politique sous-jacent qui va au delà d'un constat événementiel de l'encadrement qui pèse sur la classe ouvrière. Ce contenu politique, c'est la simultanéité internationale des grèves qui en est l'expression actuelle la plus avancée.

Que le prolétariat parvienne à démystifier la "démocratie" de l'Ouest, et c'est tout un pan de la domination idéologique de la bourgeoisie qui s'écroulera pour toute la classe ouvrière mondiale. C'est cette voie dans laquelle sont engagées les luttes actuelles. Simultanément, la "démocratie" jette son masque et montre son vrai visage, aussi bien dans la "jeune" démocratie espagnole, où les affrontements avec les forces de l'ordre sont quo­tidiens dans la grève des chantiers navals, que dans la plus "vieille" démocratie, la Grande-Bretagne, où les ouvriers se battent avec la "po­lice la plus démocratique du monde".

La reprise actuelle trace les contours, forge la pré condition indispensable, de la généralisation internationale des luttes ouvrières. Ce qui va de plus en plus être le catalyseur de la simultanéité vers une généralisation, est déjà contenu dans les luttes actuelles : la tendance à l'extension au delà des secteurs et des barrières catégorielles. Au cours de l'année 1984, c'est la situation de la lutte de classe en Grande-Bretagne qui a illustré le plus clairement cette tendance.

SOLIDARITE ET EXTENSION, UN EXEMPLE : LES GREVES EN GRANDE-BRETAGNE

C'est en Grande-Bretagne que la classe ou­vrière est allée le plus loin depuis le mouvement de Pologne en 1980-81. Dans ses forces et dans ses faiblesses, ce mouvement y confirme plusieurs ca­ractéristiques de la période actuelle.

La durée d'une grève, dans un secteur, comme l'a montré la grève des mineurs, n'est pas la force principale pour la lutte, dans des conditions de relatif isolement géographique (bassins miniers) et économique (le charbon est "un secteur en dé­clin). L'effort pour faire durer la grève, expres­sion au départ de la détermination des mineurs, a été utilisé par l'encadrement syndical pour main­tenir l'isolement et le corporatisme, entre autres par les aspects "administratifs" d'une telle grève (paiements et collectes), pour entretenir l'esprit de métier. La bourgeoisie a déployé une pression idéologique contre laquelle ce n'est pas la durée dans l'isolement qui peuvent résister, d'autant plus dans un secteur "sacrifié" : déclarations sur les "services rendus" par les mineurs pendant la 2ème guerre mondiale à la patrie ; image entrete­nue par le NUM, syndicat des mineurs, d'une sorte de bataillon "héroïque" et "jusqu'auboutisme", etc.

La force de la grève vient de la situation géné­rale d'ébullition de la classe ouvrière dans beau­coup d'autres secteurs et internationalement, et des poussées vers la solidarité et l'extension dans cette situation générale.

La grève des mineurs a ouvert une voie en mon­trant la détermination à rejeter la logique écono­mique capitaliste des "secteurs non rentables". Elle a contribué à faire tomber le mythe du "paci­fisme" et du "fair-play" dans les conflits so­ciaux "à la britannique". Mais c'est surtout dans les tendances à l'extension que les événements en Grande-Bretagne sont un exemple pour toute la classe ouvrière. Ce sont plus les syndicats que les ouvriers qui ont poussé à la durée, pour écar­ter ce danger.

Dès le début de la grève des mineurs, la ques­tion de la solidarité s'est posée, vis-à-vis des sidérurgistes. Les syndicats ont insisté sur l’"erreur commise" par les mineurs lors de la grè­ve des sidérurgistes en 1980, pour faire renonce à cette idée, 1'"erreur" étant qu'en 1980 les mi­neurs ne s'étaient pas solidarisés avec les sidé­rurgistes. Ils ont alors fixé l'attention uniquement sur l'extension dans le même secteur, com­me condition première à toute extension, mettant tout en oeuvre pour qu'elle n'ait pas lieu avec l'aide des barrages de police entre grévistes et non grévistes, pour éviter les contacts directs.

La grève a été isolée. C'est le surgissement spontané des grèves des dockers, une première fois en juillet 84, une deuxième fois en septembre, montrant une solidarité explicite avec les mineurs, qui a reposé la question de l'extension. Que les dockers se joignent aux mineurs n'a pas été pos­sible, mais la tendance s'est clairement exprimée et elle a ainsi commencé à briser l'idéologie de "la" grève des mineurs, en ouvrant un second front de résistance, ce qui a constitué un encouragement à la poursuite des luttes. La bourgeoisie a dénon­cé la grève. Droite et gauche se sont partagé le travail, la droite dénonçant le caractère "politi­que" de la grève, la gauche s'en défendant de tou­tes ses forces pour maintenir les préoccupations des ouvriers sur le terrain corporatiste de l'éco­nomie capitaliste. C'est une illustration classi­que du rôle de la gauche dans l'opposition : la droite parle clair et dit la vérité, la gauche dit le contraire. Le prolétariat qui a des illusions sur le caractère "ouvrier" de la gauche se laisse prendre à ce jeu, et cela exprime une des faibles­ses majeures actuelles : la difficulté pour le prolétariat à assumer le caractère politique de sa lutte, la compréhension que c'est l'Etat capita­liste tout entier qui doit être combattu. Tout comme dans les mines, le poids du corporatisme dans les docks, qui est également un vieux secteur, l'a emporté momentanément. La poussée de solidari­té a été enrayée, malgré plus de difficultés pour la .bourgeoisie : après la deuxième grève, des mou­vements se sont poursuivis dans le docks, à Lon­dres, à Southampton, montrant que le découragement ne l'a pas emporté.

Les grèves dans l'industrie automobile, début novembre 1984, ont porté la situation à un niveau plus large pour le prolétariat et plus dangereux pour la bourgeoisie.

"Si les luttes dans le secteur automobile en Grande-Bretagne, simultanément avec les mineurs et d'autres luttes, n'ont pas soulevé, de manière ex­plicite, la question de la solidarité au sein de la classe dans son ensemble, elles ont néanmoins représenté une accélération plus forte dans l'évo­lution de la lutte comme un tout, parce que :

-   elles ont impliqué des ouvriers au coeur du ca­pital national : un ouvrier sur dix en Grande-Bre­tagne est employé dans l'automobile ou des sec­teurs qui en dépendent ;

-   elles ont impliqué des ouvriers qui se trouvent physiquement dans ou près des grandes villes, en contact régulier avec les ouvriers des autres sec­teurs, ni géographiquement ou physiquement isolés comme les mineurs ;

-   elles ont eu à surmonter toute une gamme de ma­nipulations pour lancer la lutte, et à faire face à toute la chaîne des mystifications syndicalistes de base, au contraire des mineurs qui, contraire­ment à la règle, ont fait face à l'appareil syndi­cal dont la rhétorique la plus radicale est géné­ralement venue du "sommet" ;

-   elles ont du dépasser une multiplicité de divi­sions rigides (au moins dix syndicats encadrent les ouvriers à Austin-Rover par exemple), alors que les mineurs, en général, appartiennent tous à un même syndicat ;

-    elles ont démontré une solidarité, non pas em­brouillée par les mystifications syndicales (tel­les que les boycotts des transports, etc.), mais de la nécessité de lutter, de faire grève contre les attaques actuelles, pour tenter de renverser le rapport de forces avec la bourgeoisie ;

-    elles ont démontré que la lutte pour maintenir le niveau de vie sur le plan des salaires et la lutte contre les licenciements (mineurs), sont une même lutte, face au même ennemi de classe, ses syndicats et sa police ;

-    elles ont démontré, comme la lutte des mineurs l'a montré, les limites d'une lutte défensive au travers de l'échec à parvenir à leurs fins, posant ainsi la question d'un niveau plus haut, plus uni­fié de lutte.

Dans ce sens, les luttes dans l'industrie automo­bile, luttes explosives courtes, impliquant des secteurs-clés de la classe en grand nombre, contre l'appareil syndical expérimenté, simultanément avec des luttes dans d'autres industries et d'autres pays, sont typiques des luttes dans cette pé­riode de capitalisme décadent." (Communiqué de World Révolution, 30 nov.84).

Face à la grève dans l'automobile, la bourgeoi­sie a immédiatement cédé quelques miettes dans certaines usines (Jaguar par exemple) pour casser l'unité ; elle a redoublé de battage sur la "re­prise du travail" dans les mines ; elle a renforcé la répression (plus de 2000 arrestations, plu­sieurs centaines de blessés, 3 morts, depuis le début de la grève des mineurs). Elle a monté une campagne avec l'attentat de l'IRA à Brighton où un ministre a été blessé, pour faire le parallèle en­tre la violence des ouvriers et le terrorisme manipulé, pour appeler à la défense de la "démo­cratie". Elle a multiplié les "révélations" sur les liens Khadafi-Scargill (leader du NUM) et sur les liens URSS-NUM, pour faire passer la classe ouvrière pour une masse "manipulée par l'étranger", etc.

Si les luttes ne convainquent pas certains "ré­volutionnaires", la bourgeoisie est convaincue du danger que représente pour elle la solidarité ac­tive des ouvriers qui se profile dans les tendan­ces à l'extension et la simultanéité des luttes, et ceci internationalement, et même par delà les antagonismes entre les blocs : "La lutte des mi­neurs en Grande-Bretagne a gagné la sympathie et la solidarité des ouvriers du ronde entier. La bourgeoisie essaie de répondre en torpillant la conscience :

-   en France, l'idée que les ouvriers doivent mon­trer la solidarité par le biais des collectes syn­dicales et l'envoi de denrées ;

-   en Belgique, les tournées de bureaucrates syndi­caux qui veulent réduire la solidarité à une at­tente passive des réunions syndicales, dont le point culminant est... les collectes ;

-   en URSS, l'organisation par l'Etat de vacances payées pour les mineurs anglais, et qu'il utilise pour sa propagande." (Ibid.).

1984 ne restera pas dans l'histoire comme le cauchemar imaginé par le romancier britannique Orwell, qui voyait le monde soumis à un "Big Brother" tout puissant. Au contraire, le prolétariat en Europe, en Grande-Bretagne et en Espagne sur­tout à la fin 1984et dans les autres pays, a ac­céléré sa réponse, en se dégageant de l'emprise du totalitarisme démocratique, qui partout licencie et réprime, sous la pression de la crise qui ne fait que s'intensifier. Le "bras de fer" des mi­neurs avec la "dame de fer" laisse la place à un "bras de fer" beaucoup plus général de la clas­se ouvrière contre le capital. En Europe, c'est dans les grandes villes qui n'ont pas encore été au coeur des luttes, que va se poursuivre, s'éten­dre et s'approfondir le mouvement du prolétariat.

MG. 6/12/84.


[1] Revue  Internationale n.20, 1er  trimestre 1975, "Années  80 :   l'accélération de la  crise".

[2] Revue  Internationale n.37, 2ème  trimestre 1984, "Le mythe  de  la  reprise  économique".

[3] Lire  "Le poids  des  dépenses militaires",   Revue Internationale n.36,  1er  trimestre   1984.

[4] Revue  Internationale n.20, 1er  trimestre 1980,  "Années  80,  années  de  vérité".

[5] Revue  Internationale n.33, 2ème  trimestre 1983,  "Vers  la  fin  du  repli  de  1'après-Pologne".

[6] Nous ne pouvons pas  donner,  dans le cadre de  cet  article,   un  compte-rendu  détaillé des  événements.   Le lecteur peut  se reporter  aux articles parus  dans  les numéros 37, 38  et  39 de  la Revue Internationale  et également  à  la presse  territoriale  qui  essaie,  autant  que possible,  contre  le black-out  de  la  bourgeoisie, de rendre compte des  luttes. Les  lecteurs  sont  également  invités  à nous  faire parvenir des  informations sur les luttes.

[7] Revue Internationale n.23, 4ème trim. 1980, "La lutte prolétarienne dans la décadence du capitalisme".

[8] Nous ne parlons pas ici des groupes gauchistes et syndicalistes dont la problématique, quel que soit le langage "ouvrier" employé, vise à 1'encadrement du prolétariat et ne se situe pas dans le camp ouvrier.

[9] Revue Internationale n.39, 4ème trim. 1984, "Quelle méthode pour comprendre la reprise des luttes ouvrières".

[10] Revue Internationale n.35, 4ème trim.1983, "Résolution sur la situation internationale au 5ème Congrès du CCI".