Lutte de classe internationale : simultanéité des grèves ouvrières : quelles perspectives ?

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LE RENOUVEAU INTERNATIONAL DES LUTTES

Dans notre Revue Internationale n°37, la précé­dente, nous titrions sur la reprise internationale de la lutte de classe. Après la défaite du prolé­tariat en Pologne, et le recul des luttes qui l'avait suivie en 1981 et 82, nous avons assisté ces derniers temps au resurgissement de luttes massives dans le monde entier, et principalement en Europe occidentale.

Ce resurgissement confirme que la classe ou­vrière refuse de se serrer encore plus la ceintu­re ; qu'elle n'accepte pas de se sacrifier pour "sauver les économies nationales" ; que la bour­geoisie ne réussit pas à obtenir la paix sociale, la discipline sociale, ni une quelconque adhésion à ses projets économiques immédiats : baisse des salaires, licenciements massifs, la misère généralisée. Cette indiscipline sociale du prolétariat signifie que la bourgeoisie n'a pas les moyens po­litiques pour déclencher sa 3ème guerre mondiale, malgré l'intensification des rivalités et des con­flits inter impérialistes. Incapable de faire ac­cepter l'accentuation de la misère, ce qui ne veut pas dire qu'elle ne réussit pas à l'imposer en grande partie, la bourgeoisie est d'autant plus -incapable d'imposer de plus grands sacrifices, jusqu'au dernier, celui de nos vies qu'implique­rait l'ouverture de la voie à l'issue capitaliste à la crise : la guerre généralisée.

Nous continuons donc d'affirmer que le cours historique de la période ouverte à la fin des an­nées 60 est aux affrontements de classe et non à la guerre.

Dans les années 80, "années de vérité", la bour­geoisie ne peut plus retarder l'attaque économique contre la classe ouvrière. Cette attaque n'est pas improvisée, cela fait plusieurs années que la classe dominante la prépare, et ce au niveau in­ternational :     __

-   au niveau politique, c'est la mise en place de la tactique de la "gauche dans l'opposition", c'est-à-dire en dehors de toute responsabilité gouvernementale ;

-  au niveau économique, c'est la planification par des organismes tels que le FMI ou l'OCDE, ou par des accords entre Etats, de l'attaque économique contre la classe ouvrière.

Nous avons maintes fois développé dans cette Re­vue (notamment dans la Revue Internationale n° 31, sur "le machiavélisme de la bourgeoisie") et dans nos différentes presses territoriales cette ques­tion. Inutile d'y revenir ici.

C'est bien à une attaque concertée, planifiée et organisée au niveau international, contre laquelle se défend la classe ouvrière depuis la fin 83 ([1]).

Le silence de la presse.

Le silence, les mensonges déversés par les mé­dias de la bourgeoisie ne doivent pas empêcher les groupes révolutionnaires de reconnaître cette re­prise. Depuis septembre dernier, c'est l'ensemble des pays européens qui sont touchés par des grè­ves, des réactions massives et déterminées du pro­létariat. Sans négliger les révoltes de la faim en Tunisie, au Maroc, dernièrement à Saint Domingue, il est nécessaire de constater que les mouvements qui secouent les USA, fait nouveau, le Japon (22 000 dockers en grève), et surtout la Grande-Bretagne, l'Allemagne, la Belgique, les Pays-Bas, la France, l'Espagne, l'Italie, etc.. se situent dans le centre historique, économique et politique du capitalisme, et à ce titre revêtent une impor­tance particulière.

Malgré le black-out de la presse, nous savons, et une des tâches des révolutionnaires, c'est aussi de faire savoir que :

-  en Espagne "les ouvriers désabusés se sont mis à se défendre contre les plans du gouvernement. Il n'y a pas un jour sans qu'une nouvelle grève ne se déclenche..." (Der Spiegel, 20/2/84) ; touchés par les grèves : SEAT, la General Motors, les secteurs du textile, Iberia (aviation), les chemins de fer, les services publics, la sidérurgie (Sagunto) et les chantiers navals ;

-   le 24 mars, 700 000 ouvriers manifestaient à Ro­me contre la remise en cause de "l'échelle mobi­le" ;

-   les 12 et 13 mars, 135 000 mineurs se mettent en grève en Grande-Bretagne, grève qui se poursuit depuis ;

-   en France, après Talbot, les Postes, c'est la sidérurgie, les chantiers navals, les mines et l'automobile qui sont touchés par les réactions ouvrières ;

-   en mai, au paradis de la paix sociale en Allema­gne de l'Ouest, la grève lancée par le syndicat sur les 35 heures est la réponse de la bourgeoisie à la combativité des ouvriers qui commençait à s'exprimer dans plusieurs grèves sauvages et spon­tanées.

Du mouvement de grève générale dans les services publics en Belgique de septembre à la grève actuel­le des métallos en Allemagne, c'est l'ensemble du prolétariat international qui reprend le chemin du combat de classe, du refus de la logique de sacri­fice que nous offre le capitalisme.

LES ARMES DE LA BOURGEOISIE

1-    Les campagnes de diversion.

Le silence et les mensonges des journaux ne sont pas la seule arme utilisée par la bourgeoisie. L'organisation de campagnes de diversion permet de déboussoler, de démobiliser les ouvriers : essen­tiellement ceux qui ne sont pas encore en lutte. C'est tout le sens de la manifestation pacifiste organisée par la gauche et les gauchistes en plei­ne grève de la fonction publique aux Pays-Bas, l'automne dernier. L'utilisation du scandale des "avions-renifleurs de pétrole" - il fallait l'in­venter - durant la grève à Talbot en France, le bruit fait autour du scandale sur le financement de partis politiques en Allemagne - quelle soudai­ne honnêteté ! - au moment où débutait la grève des métallos, ne visent qu'à passer sous silence les grèves ouvrières.

Toutes ces campagnes, et il y en a bien d'au­tres, produisent un écran de fumée derrière lequel il est difficile d'entrevoir les réactions ouvriè­res,  ce  qui  renforce ainsi  leur  isolement.

2-   Les faux appels à l'extension.

Face aux secteurs de la classe qui, eux, sont en lutte, ces écrans de fumée ne sont pas suffisants. Aujourd'hui, la bourgeoisie n'a peur que d'une chose : l'extension, la coordination réelles des grèves. Elle ne peut plus empêcher les réactions prolétariennes ; elle n'en est plus capable. Non, alors elle cherche à les étouffer dans la disper­sion et l'isolement. Le prolétariat n'étant pas une masse amorphe sans réflexion, la bourgeoisie se doit d'employer des thèmes qui permettent cet isolement et cette division. Cette tâche revient en premier lieu à ses bons serviteurs du capital que sont les syndicats : enfermer les ouvriers dans des impasses, dans la défense de l'économie nationale, "produisons français, consommons fran­çais" crie la CGT, le syndicat du PCF, en op­posant les ouvriers d'une région à l'autre comme en Belgique, d'un secteur à l'autre comme aux Pays-Bas où les syndicats lors de la grève du secteur public proposaient une... réduction des salaires dans le privé !

Il est de plus en plus clair pour les ouvriers qu'isolés, dispersés par région, par secteur in­dustriel, ils courent à l'échec. Ce sentiment en­vers la nécessité de l'extension est chaque fois plus affirmée. Pour parer à cette volonté, pour la vider de son contenu prolétarien, la bourgeoisie n'hésite pas à prendre les devants. Elle propose de fausses extensions, de fausses généralisations, de fausses solidarités.

Nous avons déjà vu comment les syndicats avaient "généralisé" la lutte des cheminots et des pos­tiers en Belgique aux secteurs les moins comba­tifs, les plus encadrés des services publics. Ain­si, ils noyaient le coeur militant de la lutte et lui étaient toute initiative d'extension réelle pour s'assurer du contrôle complet de la grève.

C'est à la recherche du même but que la CGT a organisé, appelé et fait défiler, "protégés" par son service d'ordre, les ouvriers de la sidérurgie lors de la "Marche sur Paris" du 13 avril. A la recherche du même but aussi, l'organisation de la "Marche sur Rome" du 24 mars ; de même le syndicat du PC espagnol, les "commissions ouvrières" ainsi que les gauchistes en voulant appeler pour le 6 mars à une "Marche sur Madrid" avaient la même vo­lonté d'isolement et de dispersion que la FGT bel­ge.

3- Le syndicalisme de base.

L'accumulation de toutes ces manoeuvres déconsi­dère encore plus les syndicats parmi les ouvriers. Et malgré la radicalisation de leur langage, ils ne réussissent pas à enrayer la baisse du nombre de syndiqués, à empêcher que les dirigeants se fassent de plus en plus huer et chahuter lors de leur apparition et surtout à garder le contrôle complet sur les réactions ouvrières.

C'est là qu'intervient le syndicalisme critique, à la base, "radical" qui tente de ramener dans le giron du syndicalisme, et non plus tant des syndi­cats eux-mêmes trop démasqués, les ouvriers qui s'en détournent. C'est le syndicalisme? De base, le Collectif 79/84 qui, à Longwy, enferme les ou­vriers dans des "actions-commandos" qui no servent qu'à les isoler encore plus dans "leur" région, "leur" ville, "leur" usine. Ce sont les"coordinations de forces syndicales", les "comités de lutte et de solidarité" qui, avec le leader Camacho des "commissions ouvrières" espagnoles, promettent une "grève générale" hypothétique, à une date indéfi­nie que... seuls les syndicalistes décideront.

Le meilleur exemple du sale travail qu'accomplit le syndicalisme de base se trouve en Italie. Il y avait bien longtemps que les syndicats officiels n'avaient pu mobiliser tant de monde : 700 000 ou­vriers sont venus à la "Marche sur Rome?" à l'appel des "assemblées nationales des conseils d'usine". Nous devons d'abord dire que ces "conseils d'usi­ne" n'ont de conseil que le nom. Ce n'est pas la première fois que la bourgeoisie usurpe des mots et noms au prolétariat afin d'en dénaturer la si­gnification réelle, leur contenu de classe. Ces "conseils" ne sont qu'une structure syndicaliste à la base qui existe de façon permanente depuis 69. Ils sont tout le contraire d'un organe de lutte produit, contrôlé, dirigé par les ouvriers réunis en assemblées générales. Créés à la fin du mouvement de 69 pour maintenir les luttes dans l'en­ceinte des usines et des ateliers, ils reviennent en scène aujourd'hui afin de constituer une orga­nisation syndicaliste de base crédible pour les ouvriers au niveau national, et ce dès le début du mouvement ; ils suppléent ainsi à la carence des syndicats officiels. Le mot d'ordre des "conseils d'usine" gauchistes d'Italie est : "nous ne sommes pas contre le syndicat, le syndicat c'est nous". La bourgeoisie utilise le syndicalisme de base pour vider la lutte de son contenu et en prendre le contrôle en appliquant la tactique du "laisser-faire à la base", de "reconnaître toutes les ac­tions". Un des arguments du syndicalisme de base est d'essayer de faire croire aux ouvriers que par leur lutte, leur détermination, leur combativité, ils peuvent exercer une pression sur les syndicats afin de pousser ceux-ci ou leur direction à recon­naître ou à prendre en main les luttes. Cela, c'est toujours ramener les ouvriers dans le giron du syndicalisme, en prenant argument de la radicalisation de son langage.

Ces changements de langage syndical trouvent leur véritable sens dans toutes ces grèves, telles Talbot ou Citroën en France, où l'annonce par le patronat d'un nombre de licenciements plus élevé que celui dont il a vraiment besoin permet d'abord au syndicat de se montrer très radical en refusant tout renvoi et lui permet ensuite de faire croire à sa victoire, à son efficacité, en faisant "recu­ler" la bourgeoisie jusqu'au nombre de licencie­ments... qu'elle avait planifié. Ainsi, à Talbot, on annonce d'abord 3000 licenciés, puis, "grâce" à l'action énergique du syndicat c'est "seulement" 2000 ouvriers qui sont renvoyés.

Même si elle n'est pas nouvelle, cette tactique, cette concertation préalable entre patrons et syn­dicats est aujourd'hui de plus en plus employée.

4- L'utilisation de la répression.

L'Etat ne peut se permettre une répression aveu­gle et frontale contre les luttes ouvrières qui se développent actuellement. Celle-ci aurait l'effet inverse à celui recherché : accélérer la prise de conscience chez les ouvriers que c'est à l'ensem­ble de la bourgeoisie, à l'Etat qu'ils doivent s'affronter. Néanmoins, l'Etat doit montrer sa présence et sa force. C'est ainsi qu'il sélection­ne l'utilisation de sa répression. Il tente de créer des abcès de fixation qui puissent détourner la combativité des luttes.

C'est le sens des procès faits au syndicat des mineurs en Grande-Bretagne contre l'organisation des piquets de grève. En outre, cela crédibilise le syndicat en lui donnant une "auréole" de répri­mé. La bourgeoisie anglaise n'a pas hésité à arrê­ter plus de 500 mineurs à ce jour. C'était le même but qui était visé en France à Talbot, en faisant intervenir la milice patronale sous les yeux de la police contre les ouvriers en grève. De même, à Longwy, avec les opérations "coup de poing", "com­mandos". C'est aussi ce qui s'est passé à Sagunto en Espagne avec la violente répression contre une manifestation des ouvriers.

C'est un terrain propice au syndicalisme de ba­se, aux gauchistes, qui peuvent ainsi à l'aide de la violence étatique, au besoin avec des "victi­mes", crédibiliser leurs actions violentes. L'uti­lisation de la répression "sélective" et celle du gauchisme sont parfaitement complémentaires et forment un tout.

5- Le maintien de la gauche dans l'opposition.

Tous ces obstacles opposés par la bourgeoisie au prolétariat nécessitent, pour avoir un maximum d'efficacité, le relais, l'existence d'un semblant d'opposition aux gouvernements en place chargés d'attaquer la classe ouvrière. Le maintien de par­tis de gauche importants, au langage ouvrier, ayant eu la confiance des ouvriers et s'appuyant sur les illusions et les faiblesses que ces der­niers conservent, permet une mise en place crédi­ble, efficace des obstacles cités précédemment.

Le renvoi du PS dans l'opposition en Allemagne a permis l'année dernière l'organisation de puissan­tes manifestations pacifistes ; il permet aujour­d'hui au syndicat DGB d'organiser préventivement un mouvement de grève sur les 35 heures. Celui-ci a pour but d'épuiser, de dévoyer, de déboussoler la combativité ouvrière qui commençait à s'expri­mer spontanément. De même, l'appel à des manifes­tations pacifistes en Italie correspond à une op­position plus prononcée du PC envers le gouverne­ment et à une radicalisation de son langage ; tout comme pour la CGIL d'ailleurs qui, en appuyant le syndicalisme de base style "conseils d'usine", tente d'occuper le terrain social. Bien que parti­cipant au gouvernement, le PCF essaie de suivre l'exemple des PC italien et espagnol, des PS alle­mand ou belge afin de paraître s'opposer à l'atta­que qui est faite à la classe ouvrière ; c'est le sens des critiques de plus en plus fortes que por­te son syndicat,  la CGT,  contre Mitterrand.

Pour la bourgeoisie, l'heure n'est pas à changer le dispositif de son appareil politique face au prolétariat. Bien au contraire, il s'agit de ren­forcer la politique de la "gauche dans l'opposi­tion" afin d'affronter le prolétariat.

LES CARACTERISTIQUES DES LUTTES ACTUELLES

La reprise des luttes actuelles signifie que le prolétariat - attaqué économiquement par la bour­geoisie d'une part, ayant mûri et réfléchi sa dé­faite en Pologne, perdant de plus en plus, et ses illusions sur une issue à la crise du capitalisme, et sa confiance dans les partis de gauche et les syndicats d'autre part - reprend le chemin du com­bat de classe qui passe par la défense de ses con­ditions de vie, par la lutte contre le capital.

La nécessité du maintien de la gauche dans l'op­position, la nécessité d'une force politique de la bourgeoisie qui soit présente dans les luttes pour les contrôler, les saboter, les dévoyer, est une tactique employée maintenant depuis les années 79-80. La reprise actuelle des luttes ouvrières mani­feste l'usure progressive de cette tactique. Dans la plupart des pays d'Europe occidentale, l'exis­tence de grands partis de gauche en "opposition" ne suffit plus à empêcher le surgissement des grè­ves.

En même temps que l'usure progressive de la car­te de la gauche dans l'opposition, les luttes ou­vrières actuelles manifestent également la fin des illusions sur un renouveau économique du capita­lisme. Ces illusions entretenues par la gauche et ses syndicats sur des solutions nationales, pro­tectionnistes, "anti-capitalistes" du style "faire payer les riches", tendent à tomber de plus en plus. C'est ce qu'exprime le refus des ouvriers de la sidérurgie tant en Espagne qu'en France, de se laisser berner par les "plans de reconversion" et de "formation". C'est ce qu'exprime encore plus le retour au combat de classe des ouvriers des USA et d'Allemagne de l'Ouest qui, il y a deux ans, ac­ceptaient les réductions de salaire pour "sauver" leur entreprise.

Cette maturation de la conscience dans la classe ouvrière passe aujourd'hui par la reconnaissance du caractère bourgeois de la gauche dans son ensemble, de 1'inéluctabilité de l'approfondissement de la crise du capitalisme, et que seule la lutte ouvrière déterminée, massive et généralisée peut ouvrir une autre perspective à la dégradation con­tinuelle des conditions d'existence. Cette matura­tion progressive s'exprime dans les caractéristi­ques mêmes des luttes qui se déroulent sous nos yeux aujourd'hui :

-   tendance au surgissement de mouvements spontanés manifestant un certain débordement des syndicats ;

-   tendance à des mouvements de grande ampleur ;

-   simultanéité croissante des luttes au niveau in­ternational ;

-  rythme lent du développement de ces luttes.

1-       La tendance au surgissement de mouvements spontanés.

Que ce soit la grève du secteur public en Belgi­que partie sans les syndicats en septembre 83, que ce soit, en octobre 83 en Grande-Bretagne, le re­jet par 65 000 ouvriers des chantiers navals de l'accord passé entre le syndicat et la direction, et le même mois, dans le même pays, la grève de 15 000 mineurs sans l'accord syndical, que ce soit les critiques et le dégoût des ouvriers envers les syndicats à Talbot en décembre 83, ou les vio­lentes manifestations, spontanées, des ouvriers de la sidérurgie et des chantiers navals en France en mars 84, que ce soit en Espagne à la General Motors, en Allemagne où des grèves "sauvages" ont éclaté à Duisburg (Thyssen) et à Brème (Klokner), que ce soit même les "révoltes de la faim" en Tu­nisie, au Maroc, en République Dominicaine le 20 avril, au Brésil etc., toutes ces réactions ou­vrières manifestent une tendance générale à débor­der spontanément les syndicats.

Ces derniers ne réussissent plus à empêcher les réactions ouvrières, même s'ils arrivent encore à en garder en grande partie le contrôle. La prise de conscience du rôle anti-ouvrier des syndicats grandit. Les mensonges sur leur caractère ouvrier, sur la possibilité et la nécessité d'en passer par eux, sur leur indispensabilité, sont de plus en plus démasqués.

2-       La tendance à des mouvements de grande ampleur.

Ce sont des millions d'ouvriers qui, dans le monde entier, et particulièrement dans les grands centres capitalistes, ont participé, et continuent de participer aux luttes actuelles. Nous l'avons vu précédemment : des mouvements d'une très grande ampleur ont touché, et touchent présentement 1'en­semble de l'Europe occidentale, les USA, l'Améri­que du Sud, les pays d'Afrique du Nord tout comme l'Afrique du Sud, l'Inde etc.. De plus, ce sont tous les secteurs qui sont touchés par les réac­tions ouvrières : services publics, automobile, sidérurgie, chantiers navals, mines etc..

Inévitablement, les ouvriers connaissent l'exis­tence de ces mouvements, et ce malgré le silence et les mensonges de la presse. Inévitablement, pour rompre avec leur isolement, la question de l'extension et de la coordination des luttes se pose. Un début de réponse a été donné par les che­minots à Liège et à Charleroi (Belgique) quand ils sont allés chercher les ouvriers des postes et ont réussi à les entraîner dans la grève en septembre dernier. Contre les licenciements massifs, les mi­neurs de Grande-Bretagne se mettent en grève. 10 000 piquets de grève appellent à l'extension et les 12 et 13 mars, 135 000 mineurs ont arrêté le travail. C'est là aussi un début de réponse à ce problème de l'extension.

L'extension d'ailleurs ne se fait pas uniquement vers les ouvriers qui ont un travail. Ceux qui sont chômeurs sont tout autant concernés par les luttes de leur classe. Nous avons vu comment les ouvriers sans travail se sont joints aux manifes­tations ouvrières à Longwy et à Sagunto. En Répu­blique Dominicaine, les chômeurs, 40% de la popu­lation, ont participé à la révolte ouvrière contre les augmentations de 40 à 80% des produits alimen­taires de base. Même chose en Tunisie et au Maroc l'hiver dernier.

3-    La simultanéité des luttes.

Ni durant la première vague de luttes ouvrières de 68-74, ni durant la seconde de 78-80, une telle simultanéité n'avait existé. Et chacun d'entre nous sait le prix qu'en a payé le prolétariat en Pologne : l'incapacité à rompre avec les filets de la propagande bourgeoise sur la spécificité "de l'Est" de la grève de masse d'août 80, l'incapa­cité des luttes ouvrières à rompre l'isolement international du prolétariat. Aujourd'hui, cette si­multanéité n'est que la juxtaposition des luttes ouvrières et non la généralisation internationale de la lutte de classe. Néanmoins l'idée de la géné­ralisation fait déjà son chemin : en assemblées générales, les ouvriers de Charleroi, face au syn­dicat, au plus fort des affrontements entre les ouvriers de Longwy et la police française scan­daient "à Longwy ! A Longwy !" Il ne faut pas s'y tromper, les grèves en Europe, et principalement et pour des raisons différentes, en Allemagne et en France, suscitent une grande attention et un grand intérêt parmi les ouvriers.

4-    L'auto organisation.

Jusqu'à présent, le prolétariat n'a pu étendre, coordonner et encore moins généraliser son combat. Tant que les ouvriers n'arriveront pas à disputer le contrôle de leurs luttes aux syndicats, tant qu'ils ne réussiront pas à les prendre en main eux mêmes, tant qu'ils ne s'affronteront pas aux syn­dicats sur les buts et le contrôle des luttes, ils ne pourront organiser l'extension. C'est dire l'importance de l'auto organisation pour répondre aux besoins immédiats, premiers de chaque lutte aujourd'hui. C'est aux assemblées générales de décider et d'organiser l'extension et la coordination. Ce sont elles qui se déplacent si elles le peuvent, qui. envoient des délégations massives ou des délé­gués appeler à la grève dans les autres usines, ce sont elles qui nomment et révoquent à tout moment, si besoin est, les délégués. Or, jusqu'à présent, la bourgeoisie a réussi à vider de leur contenu toutes les assemblées qui ont existé.

Sans auto organisation, sans assemblées généra­les, il ne peut y avoir de véritable extension, et encore moins de généralisation internationale du combat de classe. Mais sans cette extension, les rares exemples d'auto organisation, d'assemblées générales en Belgique, en France, en Espagne, per­dent leur fonction et leur contenu prolétariens, et laissent ainsi la bourgeoisie et ses syndicats occuper le terrain. Les ouvriers sont en train de comprendre que l'organisation de l'extension ne se fera qu'au prix du combat contre le syndicalisme.

5-   Le rythme lent du développement des luttes.

La difficulté présente d'auto organisation de la classe ouvrière n'est que l'effet le plus visible du rythme lent du développement des luttes actuel­les. L'attaque économique est pourtant très forte. Certains pourraient voir dans ces difficultés et la lenteur de la reprise, dans l'absence d' "un saut qualitatif" dans la grève de masse du jour au lendemain, une faiblesse extrême du prolétariat. Ce serait confondre les conditions de lutte dans les­quelles se trouve le prolétariat dans les grands pays industriels et historiques du capitalisme, avec les conditions qu'il rencontre dans les pays du "tiers-monde" et du bloc russe comme en Polo­gne. Avant de pouvoir déboucher sur la grève de masse et sur la généralisation internationale, le prolétariat doit affronter et dépasser les obstacles disposés par la bourgeoisie : la gauche dans l'opposition et les syndicats, et en même temps organiser le contrôle et l'extension de ses luttes. Ce processus nécessite une prise de cons­cience et une réflexion collective de la classe tirant les leçons du passé, et celles des luttes actuelles. Le rythme lent de la reprise des lut­tes, loin de constituer une faiblesse insurmonta­ble, est le produit de la maturation lente, mais profonde de la conscience dans la classe ouvrière. Nous affirmons donc que nous n'en sommes qu'au dé­bat de cette vague de lutte.

La raison de cette lenteur est due à la nécessi­té de reprendre les questions qui avaient été po­sées durant la vague précédente, mais qui n'avaient pas été résolues : le manque d'extension dans la grève du port de Rotterdam en 79 ; l'abscence d'assemblées générales à Longwy Denain la même année ; le sabotage du syndicalisme de base dans la grève de la sidérurgie en Grande-Bretagne; la nécessité de la généralisation internationale après la grève de masse en Pologne ; le rôle de la "gauche dans l'opposition" dans le reflux et la fin de cette vague de lutte.

Mais contrairement à 78-80, c'est à l'ensemble de ces questions que les ouvriers dans toutes les luttes d'aujourd'hui, se trouvent confrontés. Ce n'est pas une question qui est abordée dans chaque lutte, mais toutes à la fois. D'où la lenteur du rythme actuel des luttes ; d'où la difficulté mais aussi la profondeur de la maturation de la cons­cience dans la classe ouvrière.

6-   Le rôle particulier actuellement du prolétariat en France.

Dans la prise de conscience du prolétariat in­ternational, la partie de celui-ci en France a une responsabilité particulière, temporaire et limitée. Du fait de l'arrivée accidentelle de la gau­che au pouvoir suite aux élections de mai et juin 81, ce pays constitue à l'heure actuelle une brè­che dans le dispositif politique international des forces de la bourgeoisie. La participation au gou­vernement des partis de gauche, PS et PC, est lourde d'affaiblissement pour la bourgeoisie in­ternationale.

Si la grève de masse d'août 80 en Pologne n'a pas peu contribué à la destruction de la mystifi­cation sur le caractère "socialiste" des pays ca­pitalistes du bloc de l'Est, le développement des grèves actuelles en France ne peut que contribuer à démasquer les mystifications et les mensonges colportés par les partis de gauche dans les autres pays et à l'affaiblissement de ces mêmes partis en milieu ouvrier.

Le licenciement de milliers d'ouvriers par ce gouvernement, le soutien qu'il reçoit des syndi­cats, les grèves, tant dans les services publics (Postes, Chemins de Fer) que dans l'automobile (Talbot, Citroën), les affrontements violents avec la police de "gauche" des ouvriers de la sidérur­gie et des chantiers navals (Longwy, Marseille, Dunkerque) ne peuvent qu'accélérer la reconnais­sance dans l'ensemble de la classe ouvrière inter­nationale du caractère bourgeois des partis de gauche du capital. De cette prise de conscience par le prolétariat dépend en grande partie le dé­veloppement de la lutte de classe jusqu'à la révo­lution prolétarienne.

LE ROLE DES COMMUNISTES

Il existe une autre partie du prolétariat qui tient un rôle particulier, sans commune mesure avec la précédente. Cette partie exerce une res­ponsabilité historique, permanente et universelle. Elle est constituée des minorités communistes, des révolutionnaires.

"Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire" écrit Lénine dans Que Faire ? Sans programme communiste, sans prise de posi­tion claire dans la lutte de classe, pas de révo­lution prolétarienne possible ; sans organisation politique, pas de programme, pas de position clai­re et donc, pas de révolution.

Les luttes de la classe ouvrière ne peuvent se développer qu'en affirmant et maintenant leur au­tonomie et leur indépendance face à la bourgeoi­sie. Cette autonomie ouvrière dépend de la clarté politique du mouvement de lutte lui-même. Partie intégrante de la classe ouvrière, ses minorités politiques ont un rôle indispensable et irrempla­çable dans cette nécessaire clarification politique. Les groupes politiques du prolétariat ont pour responsabilité de participer et d'intervenir dans le processus de prise de conscience de la classe ouvrière. Ils accélèrent et poussent le plus loin possible cette réflexion collective de leur classe. C'est dans ce sens qu'il importe :

-   qu'ils reconnaissent la reprise actuelle des luttes ouvrières après la défaite en Pologne ;

-   qu'ils dénoncent la "gauche dans l'opposition" comme obstacle majeur opposé par la bourgeoisie aux luttes ouvrières ;

-   qu'ils comprennent que l'Europe occidentale est la clef, l'épicentre du renouveau des luttes au­jourd'hui et du développement de celles-ci ;

-   qu'ils sachent reconnaître que le cours histori­que est, depuis la fin des années 60, aux affrontements de classe et non à la guerre impérialiste. Seule cette compréhension générale peut leur permettre une intervention claire :

-    la dénonciation du syndicalisme sous toutes ses formes. Nous avons pu voir les effets désastreux du syndicat Solidarité en Pologne après la grève da masse d'août 80. C'est non seulement une très grande partie d'ouvriers qui fut aveuglée et abu­sée sur le caractère profondément syndicaliste et capitaliste de Solidarnosc, mais aussi nombre d'éléments et de groupes révolutionnaires. Le re­jet et le dépassement du syndicalisme dans l'orga­nisation de l'extension par les ouvriers eux-mêmes nécessitent la dénonciation sans concession et sans faille des syndicats, du syndicalisme de base et de ses agissements par les minorités communistes organisées pour cela. Celle-ci est indispensable et déterminante pour dépasser les pièges de la bourgeoisie ;

-    la mise en avant des perspectives de lutte qui passent par l'organisation de l'extension et de la généralisation dans les assemblées générales. C'est un combat permanent que doivent livrer les ouvriers les plus combatifs, les plus avancés et, parmi eux, les petits groupes communistes dans les luttes, dans les assemblées pour l'organisation de l'extension et de la coordination contre le syndi­calisme qui s'y oppose.

L'intervention, la propagande, le combat politi­que des révolutionnaires détermineront de plus en plus la capacité du prolétariat dans son ensemble à rejeter les pièges tendus par la bourgeoisie et ses syndicats dans les luttes. La bourgeoisie, elle, n'hésite pas à "intervenir", à être présen­te, à occuper le terrain afin d'enrayer le déve­loppement de la prise de conscience des ouvriers, d'obscurcir les questions politiques, de dévoyer les luttes dans des impasses. D'où la nécessité de "minorités communistes combattant en leur sein (les assemblées), exposant les manoeuvres de la bour­geoisie et de tous ses agents, et traçant une perspective claire pour le mouvement. L'organisa­tion révolutionnaire est le meilleur défenseur de 1’autonomie ouvrière'.' ( Revue Internationale n°24, p. 12,  "sur  le  rôle  des  révolutionnaires").

Ces minorités communistes, organisées théorique­ment, politiquement, matériellement "sont donc la fraction la plus résolue du prolétariat" de tous les pays, la fraction qui entraîne les autres (suivant 1'idée du Manifeste Communiste). Les groupes révolutionnaires doivent marcher au pre­mier rang du combat prolétarien. Ils doivent mon­trer la voie du combat de classe. Ils "dirigent", au sens où ils orientent la classe ouvrière vers le développement de ses luttes, sur le chemin de la révolution prolétarienne. Ce développement pas­se aujourd'hui par les nécessaires et inséparables auto organisation et extension des luttes contre les syndicats.

C'est la tâche que le CCI s'est assignée. C'est tout le sens de notre combat dans le mouvement des luttes actuelles.

R.L.


[1] A ce sujet, nous voudrions corriger une formulation que nous avons souvent utilisée, en particulier dans "les thèses sur l'actuelle reprise de la lutte de classe" parues dans la dernière Revue Internatio­nale ; à la page 4, dans le point 2, il est dit que "c'est la classe ouvrière mondiale qui détient 1'initiative historique, qui est passée globalement à l'offensive face à la bourgeoisie..." S'il est vrai que la classe ouvrière détient la clef de la situation historique au sens où de son com­bat dépend l'issue dans la barbarie capitaliste ou dans la révolution prolétarienne et le communisme, par contre, il est faux de dire que la classe ouvrière est passée à l'offensive face au capitalisme. Passer à 1'offensive signifie pour le prolétariat qu'il se trouve à la veille de la révolution, dans une période de double pouvoir, organisé en conseils ouvriers, qu'il se prépare consciemment à attaquer l'Etat bour­geois  et  à   le détruire.   Nous  en  sommes  encore  loin.

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