Les communistes et la question nationale (1900-1920) 2ème partie

Dans la série La question nationale

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Le débat pendant la guerre impérialiste

 

Dans le premier article de cette série, paru dans le numéro 34 de la Revue Internationale , nous avons examiné l'attitude des communistes sur la question nationale à l'aube de la décadence du capitalisme et notamment le débat entre Lénine et Rosa Luxemburg sur la question du soutien de la classe ouvrière au "droit des nations à 1'auto-détermination". Nous avons conclu que, même lorsque certaines luttes de libération nationale pouvaient encore être considérées comme progressistes du point de vue des intérêts de la classe ouvrière, un tel mot d'ordre devait être rejeté.

Avec l'éclatement de la guerre en 1914, toute une série de questions nouvelles se sont posées au mouvement ouvrier. Dans cet article, nous nous proposons d'examiner les premières tentatives des commu­nistes pour en débattre et leurs implications quant à la question du soutien à toutes les luttes nationalistes.

Une des fonctions propres aux révolutionnaires consiste à  faire de leur mieux pour  analyser la   réalité  à laquelle la classe se trouve confrontée. Au cours de la première guerre mondiale, le débat au sein des fractions de la "Gauche de Zimmerwald" sur les luttes de libérations nationales, tentait de répondre, pour une bonne part, à ce souci, afin de mettre en évidence les conditions auxquel­les la lutte de classe se trouvait confrontée, conditions nouvelles, sans précédent de la guerre capita­liste mondiale, de l'impérialisme déchaîné et du contrôle massif de l'Etat-

Soixante ans plus tard, le débat n'est plus le même; les révolutionnaires se doivent de ne pas répéter ses inadéquations et erreurs. L'expérience de la classe a apporté des réponses, de même qu'elle a soulevé de nouveaux problèmes. Et si les minorités politiques n'adoptent plus le même esprit de critique impitoyable et d'investigation pratique, en restant attachées aux mots d'ordre propres à la période ascendante du capitalisme, elles faillissent à leurs devoirs fondamentaux et rejettent toute la méthodologie de Lénine, Luxemburg et des fractions de gauche. C'est cette méthodologie qui a amené le CCI à rejeter les positions de Lénine sur la question nationale et à développer la contribu­tion faite par Rosa Luxemburg

 

La question nationale dans la gauche de Zimmerwald

 

Les révolutionnaires qui sont restés fidèles à l'esprit du Manifeste Communiste et à son cri de ralliement - "Les prolétaires n'ont pas de pa­trie. Prolétaires de tous les pays, unissez-vous!" - se sont regroupés dans le mouvement de Zimmerwald composé des opposants à la guerre mais ils ont été rapidement contraints de s'orga­niser en aile gauche au sein de ce mouvement afin de défendre une position de classe claire contre les tendances réformistes et pacifistes de la ma­jorité. La gauche de Zimmerwald fut fondée en 1915 sur la base de rassemblement suivante :

- reconnaissance de la nature impérialiste de la guerre, contre le mensonge de « la défense de la patrie »;

- reconnaissance de la nécessité de la lutte pour le pouvoir politique et de la révolution prolétarienne comme unique réponse à l'impérialisme;

- reconnaissance du fait que le début de cette lutte serait une lutte active contre la guerre.

Tout en ne rejetant ni le vieux programme mini­mum de la social-démocratie ni la lutte pour des réformes au sein du capitalisme, cette lutte de­vait désormais être menée "en vue d'aiguiser tou­te crise sociale et politique du capitalisme en général, de même que la crise causée par la guerre et de transformer cette lutte en une attaque contre la forteresse fondamentale du capitalis­me .. Sous le mot d'ordre de socialisme, cette lutte rendra les, masses laborieuses imperméables au mot d'ordre de l'asservissement d'un peuple par un autre..."

(Projet de Résolution de la Gauche de Zimmerwald, 1915).

Malgré un attachement persistant au programme minimum, qui était approprié à la période ascen­dante du capitalisme, les positions de la Gauche de Zimmerwald reflétaient le constat d'une ruptu­re dans la période historique et dans le mouve­ment ouvrier lui-même. Désormais, il ne pouvait plus être question pour le prolétariat de soute­nir les mouvements nationalistes bourgeois en vue de faire avancer la lutte pour la démocratie dans le cadre d'un capitalisme encore en pleine expan­sion. L'attitude du prolétariat envers la ques­tion nationale était maintenant inséparable de la nécessité de lutter contre la guerre impérialiste et, plus généralement, contre le capitalisme im­périaliste lui-même, avec comme objectif de créer les conditions pour la prise de pouvoir révolu­tionnaire du prolétariat.

Dans la Gauche de Zimmerwald, le Parti Bolche­vik exprimait déjà clairement l'attitude généra­le, historique des révolutionnaires face aux lut­tes de libération nationale :

"Les guerres réellement nationales qui ont eu lieu, notamment dans la période de 1789-1871, étaient 1'expression de mouvements nationaux de masse, d'une lutte contre l'absolutisme et le système féodal, pour 1'abolition de l'oppression nationale et la création d'Etats sur une base na­tionale, condition préalable du développement ca­pitaliste.

L'idéologie nationale engendrée par cette épo­que a laissé des traces profondes dans la masse de la petite bourgeoisie et dans une partie du prolétariat. C'est ce dont profitent actuelle­ment, à une époque toute différente, celle de l'impérialisme, les sophistes de la bourgeoisie et les traîtres au socialisme qui rampent à leur suite, afin de diviser les ouvriers et de les dé­tourner de leurs tâches de classe et de la lutte révolutionnaire contre la bourgeoisie.

Les paroles du Manifeste Communiste : "Les ou­vriers n'ont pas de patrie", sont aujourd'hui plus justes que jamais. Seule la lutte interna­tionale du prolétariat contre la bourgeoisie peut sauvegarder ses conquêtes et ouvrir aux masses opprimées  la  voie  d'un  avenir  meilleur. "

(Résolution de la Conférence de Berne des sec­tions à l'étranger du POSDR, mars 1915 - Lénine, Oeuvres T.21, p. 158-159)

C'est dans ce cadre que prit place le débat en­tre les différentes fractions de la Gauche de Zimmerwald sur la question nationale. Ce débat, mené essentiellement entre les commu­nistes d'Europe occidentale et Lénine s'était fo­calisé à l'origine sur la question : est-il enco­re possible pour le prolétariat d'apporter son soutien au "droit des nations à 1'auto-détermina­tion" ? Il reprenait en grande partie les grandes lignes de la polémique d'avant-guerre entre Léni­ne et Rosa Luxemburg; mais il devait s'élargir et s'ouvrir sur deux questions fondamentales posées par l'entrée du capitalisme dans sa phase impéria­liste, sa décadence :

1 - Etait-il encore possible pour le prolétariat de lutter au sein du capitalisme pour un "program­me minimum" de revendications démocratiques (y compris le "droit à l'autodétermination") ?

2 - Des guerres nationales progressistes étaient-elles encore possibles qui auraient justifié le soutien du prolétariat à  la bourgeoisie ?

Alors qu'à ces deux questions Lénine répondit "oui", d'autres telles que les gauches Allemande, Hollandaise et Polonaise, de concert avec le groupe Kommunist autour de Boukharine et Piatakov au sein du Parti Bolchevik, commencèrent timide­ment à répondre "non", rejetant définitivement le mot d'ordre de l'autodétermination et tentant de définir les taches du prolétariat face aux condi­tions nouvelles du capitalisme décadent. Ce furent ces fractions, tendant vers des positions cohéren­tes autour de la théorie de l'impérialisme défen­due par Rosa Luxemburg, qui ont le mieux réussi à s'affronter à la question nationale dans la déca­dence, et non pas les combats d'arrière-garde de Lénine qui répugnait à apporter des éléments quant à 1' obsolescence du programme minimum soi-disant encore apte à jouer un rôle vital dans la révolu­tion prolétarienne en Russie et dans les pays arriérés d'Europe de l'Est et d'Asie.

 

Est-il encore possible de lutter pour la "démocratie" ?

 

Quand, à la Conférence de Berne du Parti Bolche­vik en 1915, Boukharine s'opposa au droit des na­tions à l'autodétermination en tant que tactique prolétarienne, Lénine fut le premier à insister sur le fait qu'on ne peut rejeter un seul aspect de la lutte du prolétariat pour la démocratie sans remettre en question cette lutte elle-même dans son ensemble : si la revendication de l'auto­détermination était impossible à l'époque de l'im­périalisme, pourquoi ne pas rejeter toutes les autres revendications démocratiques ?

Lénine posait le problème de la façon suivante : comment relier l'avènement de l'impérialisme à la lutte pour des reformes et pour la démocratie ? Pourtant, il dénonça la position de Boukharine qu’il qualifia d'"économisme impérialiste", c'est-à-dire un rejet de la nécessité de la lutte politi­que et, par conséquent, une capitulation devant l'impérialisme.

Mais Boukharine ne rejetait nullement la néces­sité de la lutte politique, mais son identifica­tion à la lutte pour le programme minimum.

Boukharine et le groupe "Komminist" posaient le problème en termes de nécessité pour le proléta­riat de rompre de façon décisive avec les méthodes du passe et d'adopter une nouvelle tactique et des mots d'ordre répondant à la nécessité de détruire le capitalisme par la révolution prolétarienne. Alors que les communistes avaient défendu ferme­ment la lutte pour la démocratie, ils y étaient désormais opposés.

Comme l'exprima de façon plus complète Boukhari­ne dans un développement ultérieur de cette posi­tion :

"... il est parfaitement clair, a priori, que les mots d'ordre et buts spécifiques du mouvement dé­pendent entièrement du caractère de l'époque dans laquelle le prolétariat en lutte doit agir. La pé­riode passée était celle d'un rassemblement des forces et d'une préparation pour la révolution. La période présente est celle de la révolution elle-même, et cette distinction fondamentale im­plique également des différences profondes dans les mots d'ordre et buts concrets du mouvement. Dans le passé, le prolétariat avait besoin de la démocratie parce qu'il n'était pas encore en mesu­re d'envisager l'établissement de sa propre dicta­ture. La démocratie était précieuse pour autant qu'elle aidait le prolétariat à élever d'un pas sa conscience, mais le prolétariat était obligé de présenter ses revendications de classe dans une forme "démocratique"... Cependant, il n'est pas besoin de faire nécessité vertu... L'heure est ve­nue d'un assaut direct de la forteresse capitalis­te  et  de  l'élimination  des  exploiteurs..."

(La théorie de la Dictature du Prolétariat, 1919)

Puisque l'époque de la démocratie bourgeoise progressiste était désormais révolue et que l'impérialisme était inhérent à la survie du capita­lisme, les revendications anti-impérialistes main­tenant intacts les rapports de production capita­listes étaient devenus utopiques et réactionnai­res.

L'unique réponse à l'impérialisme ne pouvait être que la révolution prolétarienne :

"La social-démocratie ne doit pas avancer de re­vendications 'minimum' dans les conditions présen­tes de la politique internationale... Toute mise en avant de tâches 'partielles', de 'libération des nations' dans le cadre du système capitaliste, signifie un détournement des forces prolétariennes de la véritable solution du problème, et leur fu­sion avec les forces des groupes bourgeois natio­naux correspondants.. . Le mot d'ordre d''auto­détermination' des nations est avant tout utopique (il ne peut être réalisé dans les limites du capitalisme) et nuisible comme mot d'ordre qui sè­me des illusions. En ce sens, il ne diffère nulle­ment des mots d'ordre sur les "cours d'arbitrage", sur le "désarmement", etc., qui présupposent la possibilité d'un soi-disant capitalisme pacifi­que",

(Thèses sur le droit à l'autodétermination, 1915)

Mais Boukharine allait plus loin dans son rejet du programme minimum à l'ère de l'impérialisme, en montrant la nécessité d'utiliser une tactique et des mots d'ordre exprimant la nécessité pour le prolétariat  de  détruire  l'Etat  capitaliste.

Alors que dans la période ascendante du capita­lisme l'Etat avait assuré les conditions générales de l'exploitation par des capitalistes indivi­duels, l'époque de l'impérialisme a donné naissan­ce à un appareil d'Etat militariste exploitant di­rectement le prolétariat avec le passage de la propriété individuelle du capital à la propriété collective à travers une unification des structu­res capitalistes (en trusts, syndicats, etc.), et la fusion de ces structures avec l'Etat. Cette tendance au capitalisme d'Etat s'étend de la sphè­re économique à toutes les sphères de la vie so­ciale :

"Toutes ces organisations ont tendance à fusionner entre elles, et à se transformer en une seule organisation des exploiteurs. Telle est l'étape la plus récente du développement, étape qui est deve­nue particulièrement évidente pendant la guerre... Ainsi surgit une organisation unique, absorbant toutes les autres : 1'Etat impérialiste pirate mo­derne, organisation omnipotente de la domination bourgeoise.. . et si seuls les Etats les plus avan­cés ont jusque là atteint cette étape, chaque jour, et en particulier chaque jour de guerre, tend à généraliser cet état de fait."

(L'Etat Pirate Impérialiste, 1915).

La seule force capable d'affronter cette unité des forces de toute la bourgeoisie ne pouvait être que 1 'action de masse du prolétariat. Dans ces conditions nouvelles, le mouvement révolutionnaire avait besoin, par dessus tout, de manifester son opposition à l'Etat, ce qui impliquait le rejet de tout soutien à quelque pays capitaliste que ce soit ([1]).

Ce fut contre cette attaque impitoyable du pro­gramme minimum et contre le rejet de l'autodétermination exprimés par la majorité des Gauches d'Europe occidentale que Lénine écrivit ses Thèses sur la révolution socialiste et le droit des na­tions à l'autodétermination au début de 1916.

Dès le début, la nécessité d'éviter tout soutien objectif à la démocratie bourgeoise réactionnaire et à l'Etat démocratique le contraignit à adopter une position défensive. Il devait ainsi tomber d'accord avec Boukharine sur le fait que :

- "La domination du capital financier, comme celle du capital en général, ne saurait être éliminée par quelque transformation que ce soit dans le do­maine de la démocratie politique; or, l'auto­détermination se rapporte entièrement et exclusi­vement à ce domaine." (Thèse n°2, Oeuvres, T.22)

-  "... toutes les revendications fondamentales de la démocratie politique, qui à l'époque de l'impé­rialisme, ne sont 'réalisables' qu'incomplètement, sous un aspect tronqué et à titre tout à fait ex­ceptionnel (par exemple, la séparation de la Nor­vège d'avec la Suède, en 1905). " (Ibid. ) ([2])   .

- La formation de nouvelles nations (Pologne, In­de, etc..) dans le futur, serait le produit de "quelque changement insignifiant" dans la politi­que et les rapports stratégiques entre les princi­pales puissances impérialistes.

La position de Lénine était également basée sur la reconnaissance du fait que la nature de la nou­velle période exigeait une rupture avec les anciennes méthodes réformistes de lutte :

"... il est nécessaire de formuler toutes ces revendications et de les faire aboutir non pas en réformistes, mais en révolutionnaires ; non pas en restant dans le cadre de la légalité bourgeoi­se, mais en le brisant, en entraînant les masses à l'action, en élargissant et en attisant la lutte autour de chaque revendication démocrati­que fondamentale jusqu'à l'assaut direct du pro­létariat contre la bourgeoisie, c'est-à-dire jus­qu'à la révolution socialiste, qui exproprie la bourgeoisie." (Ibid.)

Le capitalisme et l'impérialisme ne pourraient être renversés qu'à travers une révolution économique. Néanmoins :

"Ce serait une erreur capitale de croire que la lutte pour la démocratie est susceptible de dé­tourner le prolétariat de la révolution socialiste ou d'éclipser celle-ci, de 1'estomper, etc. Au con­traire, de même qu'il est impossible de concevoir un socialisme victorieux qui ne réaliserait pas la démocratie intégrale, de même le prolétariat ne peut se préparer à la victoire sur la bourgeoisie s'il ne mène pas une lutte générale, systématique et révolutionnaire pour la démocratie." (Ibid.)

Telle était, dans les grandes lignes, toute l'argumentation de Lénine, mais, si l'on tient compte des arguments avancés contre lui à la même époque, deux questions étaient restées sans répon­se :

- à l'époque de l'impérialisme, alors que la démocratie bourgeoise était devenue réactionnaire, quel était le contenu de cette lutte pour la démo­cratie ?

- comment le prolétariat pourrait-il, dans la pra­tique, éviter tout soutien à l'appareil militaris­te et impérialiste de l'Etat ?

Lénine était indéniablement au fait de ces pro­blèmes, mais il ne pouvait pas les résoudre.

Il était d'accord avec le fait que l'impérialis­me avait fait de la démocratie une illusion, mais, par ailleurs, il continuait d'encourager les « as­pirations démocratiques » des masses; de ce fait, il existait un antagonisme entre l'impérialisme en tant que négation de la démocratie et la "lutte" des masses pour la démocratie. Ce qui était con­densé dans la position de Lénine c'était la pour­suite de la nécessité, pour la classe ouvrière, de lutter non pas pour détruire l'Etat capitaliste

- du moins, pas dans l'immédiat - mais au sein de celui-ci, d'utiliser ses institutions afin d'obtenir des réformes démocratiques :

"La solution marxiste au problème de la démocra­tie consiste en l'utilisation par le prolétariat de toutes les institutions démocratiques dans sa lutte de classe contre la bourgeoisie afin de se préparer à leur renversement et d'assurer sa pro­pre victoire."

(Lénine, Réponse à Kiewsky (Y. Piatakov), 1916)

Avant la révolution de Février, Lénine défen­dait, en compagnie de Kautsky, l'idée suivant laquelle l'attitude marxiste envers l'Etat consis­tait à pousser le prolétariat à s'emparer du pou­voir d'Etat et à l'utiliser pour construire le so­cialisme.

Il critiquait la position de Boukharine comme non marxiste et semi- anarchiste, affirmant de nou­veau que les socialistes étaient pour l'utilisa­tion  des  institutions  étatiques  existantes.

Mais dans l'élaboration de sa propre réponse à Boukharine en 1916, il revint sur sa position et retourna aux écrits originaux de Marx sur la né­cessité de détruire l'appareil d'Etat bourgeois, insistant sur la signification réelle de l'appari­tion des soviets en 1905 : en tant que forme spé­cifique de la dictature du prolétariat, alternati­ve au pouvoir de l'Etat bourgeois. Sa réfutation de Boukharine fut remplacée par la brochure mieux connue sous le titre de L'Etat et la Révolution, qui appelle clairement à la destruction de l'Etat bourgeois.

Cependant, malgré cette clarification essentiel­le dans son attitude envers l'Etat, malgré sa lut­te acharnée pour la réalisation du mot d'ordre "Tout le pouvoir aux soviets" en octobre 17, Léni­ne n'a jamais renoncé à sa conception théorique de la "révolution démocratique". Ainsi, par exemple, alors que dans ses Thèses d'Avril il concluait que, dans la mesure ou le pouvoir d'Etat était maintenant passé aux mains de la bourgeoisie, "la révolution démocratique bourgeoise en Russie est complète" , il incluait encore dans son programme la nécessité pour le prolétariat d'accom­plir des tâches bourgeoises, démocratiques, y com­pris la défense de l'autodétermination, dans la lutte pour le pouvoir des soviets.

Suivant l'expression de Boukharine, sa position sur la question nationale restait "pro-étatique", encore largement influencée par les conditions auxquelles se trouvait confronté le prolétariat des pays capitalistes sous-développés, et fondée sur des conceptions obsolètes plus appropriées à la période ascendante du capitalisme qu'à la pé­riode de décadence impérialiste.

 

Les guerres nationales sont-elles encore progressistes ?

 

Puisque la période des guerres nationales cor­respondait à une période historique déterminée - en gros comprise entre 1789 et 1871 - la ques­tion qui était posée était de savoir, première­ment, si cette période était définitivement révo­lue avec l'éclatement de la guerre en 1914, et deuxièmement, étant donnée la nature incontesta­blement impérialiste et réactionnaire de cette guerre, si cette nature était devenue une caracté­ristique générale et irréversible des guerres dans la nouvelle période. De nouveau, alors que les Gauches européennes commençaient timidement à ré­pondre par l'affirmative à ces deux questions, Lénine hésitait à admettre ces réponses, malgré un degré d'accord assez important.

Cette question dans son ensemble était évidem­ment essentielle pour la Gauche à Zimmerwald, qui dénonça, au milieu de la guerre impérialiste, les mensonges de la bourgeoisie sur la défense de la patrie et la nécessité de mourir pour son pays; si certaines guerres pouvaient encore être qualifiées de progressistes et révolutionnaires, alors les internationalistes pouvaient, dans ce cas particu­lier, appeler les ouvriers à défendre leur patrie.

Comme Boukharine l'avait mis en avant avec la guerre, cette question était devenue une frontière de classe :

" Le problème de tactique le plus important à no­tre époque est celui de la prétendue défense na­tionale. Cette question montre exactement où se trouve tracée la ligne de démarcation entre l'en­semble du monde bourgeois et l'ensemble du monde prolétarien. Ce mot lui-même contient une super­cherie car il ne concerne pas réellement le pays en tant que tel, c'est-à-dire sa population, mais son organisation étatique."

(L'Etat Pirate Impérialiste).

Par conséquent : "La tâche de la social-démocratie à l'heure actuelle consiste à mener une propagande pour l'indifférence en ce qui concerne la 'patrie', la 'na­tion' etc., ce qui présuppose de poser la ques­tion non pas d'un point de vue 'pro-étatique'... (protestation contre une 'desintégration' de l'Etat) mais au contraire, d'un point de vue clai­rement révolutionnaire à l'égard du pouvoir d'Etat et du système capitaliste dans son ensemble,"

(Thèse 7, Thèses sur le droit à l'autodétermi­nation, 1915T

Boukharine démontrait que si le mot d'ordre de l'autodétermination était concrètement appliqué (c'est-à-dire en garantissant l'indépendance et le droit à la sécession) dans les conditions de la guerre impérialiste, il ne deviendrait rien d'au­tre qu une variante du mot d'ordre de la "défense de la patrie", puisqu'il faudrait défendre concrè­tement les frontières du nouvel Etat indépendant dans l'arène impérialiste; sinon, que pouvait re­couvrir en réalité une telle revendication ? Dans une telle situation, les forces internationalistes du prolétariat seraient éclatées et sa lutte de classe canalisée sur un terrain nationaliste :

" Il découle de là qu'en aucun cas et sous aucun prétexte nous ne soutiendrons le gouvernement d'une grande puissance qui réprime le soulèvement d'une nation opprimée; pas plus que nous ne mobi­liserons les forces prolétariennes derrière le mot d'ordre du « droit des nations à l'autodétermination ». Dans une telle situation, notre tâche con­siste à mobiliser les forces du prolétariat des deux nations (unies aux autres) derrière le mot d'ordre de la guerre civile, de la guerre de clas­se pour le socialisme, et à mener campagne contre la mobilisation derrière le mot d'ordre du 'droit des nations'..  (Thèse 8, Ibid. )

La Gauche Allemande, dont les fondements rési­dent dans la théorie de Rosa Luxemburg, qui, dans la Brochure de Junius avait affirmé qu'aujourd'hui "la phrase nationale... ne sert plus qu'à masquer tant bien que mal les aspirations impérialistes, à moins qu'elle ne soit utilisée comme cri de guerre dans les conflits impérialistes, seul et ultime moyen idéologique de capter l'adhésion des masses populaires et de leur faire jouer leur rôle de chair à canon dans les guerres impérialistes", s'éleva elle aussi clairement contre l'idée des guerres nationales progressistes à l'époque de l'impérialisme :

"A l'époque de cet impérialisme déchaîné, il ne peut plus y avoir de guerres nationales. Les inté­rêts nationaux ne sont qu'une mystification qui a pour but de mettre les masses populaires laborieuses au service de leur ennemi mortel : 1'impéria­lisme. "

(Thèse 5, Thèses sur les taches de la social-démocratie internationale, complément à la Brochu­re de Junius, 1916).

Dans sa riposte vigoureuse, Lénine revint en ar­rière en faisant cette conclusion générale sur la nature de la nouvelle période :

- le caractère incontestablement impérialiste de la guerre mondiale n'impliquait pas que les guerres nationales n'étaient plus possibles. Au con­traire, elles étaient à la fois inévitables et progressistes;

- alors que la défense de la patrie était réac­tionnaire pour ce qui concerne une guerre entre des puissances impérialistes rivales, dans une guerre nationale "authentique" les socialistes n'étaient pas opposés au fait d'appeler à la dé­fense nationale.

Lénine ne pouvait pas concevoir que l'entrée du capitalisme dans sa phase impérialiste dictait la nature réactionnaire de toute guerre, insistant sur la nécessité d'une évaluation concrète de cha­que guerre prise séparément; il refusa également de voir que la nature impérialiste évidente des pays avancés d'Europe et d'Amérique signifiait qu'un changement s'était opéré dans l'ensemble du système capitaliste, changement auquel même les1 pays arriérés d'Asie et d'Afrique ne pouvaient échapper. Dans les pays capitalistes avancés, la période des guerres nationales était révolue de­puis longtemps, mais en Europe de l'Est et dans les pays semi-coloniaux et coloniaux les révolu­tions bourgeoises étaient encore à l'ordre du jour; dans ces pays, les luttes de libération na­tionales contre les plus grandes puissances impé­rialistes n'étaient pas encore lettre morte, et par conséquent, la défense de l'Etat national était encore progressiste. En outre, même en Euro­pe, on ne pouvait considérer les guerres nationa­les des petites nations annexées ou opprimées par les grandes puissances comme impossibles (bien qu'il sous-entendait qu'elles étaient improba­bles).

Il citait l'exemple hypothétique de la Belgique annexée par l'Allemagne au cours de la guerre pour illustrer la nécessité pour les socialistes de soutenir même le "droit" de la bourgeoisie belge "opprimée" à l'autodétermination.

L'hésitation de Lénine à adhérer aux arguments, de loin les plus cohérents, de la Gauche Alleman­de, sur l'impossibilité des guerres nationales ré­sultait principalement de son souci pratique de ne pas rejeter tout mouvement ou événement qui pour­rait accélérer une crise dans le système capitaliste, crise que le prolétariat pourrait mettre à profit :

"La dialectique de l'histoire fait que les peti­tes nations, impuissantes en tant que facteur in­dépendant dans la lutte contre l'impérialisme, jouent le rôle d'un des ferments,d'un des bacilles qui favorisent 1'entrée en scène de la force véri­tablement capable de lutter contre 1'impérialisme, à savoir : le prolétariat socialiste.

Nous serions de piètres révolutionnaires si, dans la grande guerre libératrice du prolétariat pour le socialisme, nous ne savions pas tirer profit de tout mouvement populaire dirigé contre tel ou tel fléau de l'impérialisme, afin d'aggraver et d'approfondir la crise."                     

(Bilan d'une discussion sur le droit des nations à |disposer d' elles-mêmes, chap.10. Oeuvres, T. 22 ).

Ce n'était pas le sort des mouvements nationa­listes en eux-mêmes qui l'intéressait mais uniquement leur capacité à affaiblir l'emprise des grandes puissances impérialistes au milieu de la guerre mondiale; et par conséquent, il mettait le soulèvement irlandais de 1916 sur le même plan que les révoltes coloniales en Afrique et les mutine­ries dans les troupes coloniales en Inde, à Singa­pour etc. , comme autant de signes annonciateurs de l'approfondissement de la crise de l'impéria­lisme.

Prenons comme exemple concret celui du soulève­ment nationaliste irlandais de 1916 pour illustrer certains dangers d'une telle approche. Pour Léni­ne, cette rébellion était la preuve de la validité de sa position suivant laquelle l'encouragement aux aspirations nationalistes des nations oppri­mées ne pouvait être qu'un facteur actif et posi­tif dans la lutte contre l'impérialisme; et ceci contre la position de certains autres tels que Radek et Trotsky qui affirmaient qu'il s'agissait d'un putsch désespéré sans appui sérieux montrant, au contraire, que la période des luttes de libéra­tion nationale était terminée. Lénine ne soutenait pas qu'il existait un mouvement de masse proléta­rien derrière cette rébellion, qui se présentait elle-même comme un "combat de rue menée par un secteur de la petite bourgeoisie urbaine et un secteur de la classe ouvrière" : le problème réel résidait dans la nature de classe de ces révoltes nationalistes ou, en d'autres termes : de tels mouvements participent-ils au renforcement de la "seule force anti-impérialiste, le prolétariat so­cialiste" (Lénine) ou de la bourgeoisie impérialis­te ?

Lénine attribuait de façon dangereuse un poten­tiel anti-capitaliste à ces actions nationalistes, il disait que, malgré leurs lubies réactionnaires, "elles attaqueront objectivement le capital" (ibid.), et que le prolétariat devait seulement s'y associer et les diriger pour faire avancer le processus de la révolution sociale. Cependant, sans entrer dans toute l'histoire de la "question irlandaise", nous pouvons dire brièvement qu'elle contient des  faits  contredisant cette  idée.

La révolte irlandaise de 1916 marqua du sceau du nationalisme la lutte de classe du prolétariat en Irlande - déjà affaibli par la défaite partielle de ses luttes d'avant-guerre - en mobilisant acti­vement les ouvriers dans la lutte armée du natio­nalisme catholique de l'Irlande du sud. Malgré le manque de sympathie existant au sein des masses ouvrières pour ce putsch militaire désespéré, les campagnes massives de terreur de l'Etat britanni­que qui s'ensuivirent n'ont fait qu'achever la désorientation des ouvriers et que les conduire dans le giron des nationalistes réactionnaires; cela s'est traduit par un massacre et le sabotage sys­tématique des dernières manifestations de la lutte autonome de la classe contre le capital, sabotage mené tant par les Anglais "noirs et jaunes" que par l'IRA républicaine. La défaite de cette frac­tion relativement faible et isolée du prolétariat mondial, défaite imposée par l'unification des forces de la bourgeoisie irlandaise et britanni­que, ne faisait que traduire un renforcement de l'impérialisme mondial dont l'intérêt majeur est toujours la défaite de son ennemi mortel. La ré­bellion irlandaise prouvait uniquement que toutes les fractions bourgeoises, y compris les nations soi-disant opprimées, se rangent du côté de l'im­périalisme lorsqu'elles se trouvent confrontées à la menace de destruction du système d'exploitation, condition  du  maintien  de  leurs  privilèges.

A condition d'être clairvoyants, les révolution­naires, aujourd'hui, ne peuvent que conclure que l'histoire a donné tort à Lénine, et que les Gau­ches, malgré leurs confusions, avaient vu juste pour l'essentiel. La leçon qu'il s'agit de tirer de la révolte irlandaise réside dans la compréhen­sion que tout soutien au nationalisme conduit di­rectement à subordonner la lutte de classe aux guerres impérialistes de la période de décadence du capitalisme.

 

LENINE CONTRE LES "LENINISTES"

 

L'exhortation de Lénine au soutien à toute ré­volte nationaliste a été inévitablement utilisée par la bourgeoisie comme prétexte pour plonger les ouvriers et les paysans dans d'innombrables bains de sang derrière le drapeau du nationalisme et de 1'"anti-impérialisme". Cependant, une rivière de sang sépare encore les pires erreurs de Lénine des "meilleures" positions défendues par ceux qui pré­tendent être ses véritables héritiers : les bour­reaux du prolétariat, qu'ils soient staliniens, trotskystes ou maoïstes.

Il est également nécessaire de sauver le vérita­ble contenu critique des écrits de Lénine de certaines déformations comme celles du PCI (Program­me Communiste) entre autres, qui, bien que celui-ci appartienne au milieu révolutionnaire, préfè­rent également rester attachées à toutes les er­reurs du passé, même lorsqu'elles mènent dangereu­sement à la défense des fractions capitalistes les plus réactionnaires sous couvert de "libéra­tion nationale" (cf. Revue Internationale n°32, pour une analyse plus développée des erreurs du PCI et de sa récente décomposition).

Lénine a toujours été conscient des dangers pour les révolutionnaires de soutenir le nationalisme; il insistait constamment sur la nécessité pour le prolétariat de préserver son unité et son autonomie face à toutes les forces bourgeoises mê­me si cela devait rendre sa position encore plus inapplicable et contradictoire dans la pratique.

Et même lorsqu'il appelait les révolutionnaires à soutenir chaque révolte contre l'impérialisme, il ajoutait « à condition qu'il ne s'agisse pas de  la  révolte  d'une  classe  réactionnaire. »

Ce que les Gauches, comme celle â laquelle appar­tenait R. Luxemburg, ont défendu de façon beaucoup plus cohérente, c'était le fait que les éléments nationalistes dans toutes les révoltes contre la répression sanglante des grandes puissances impé­rialistes étaient toujours introduits par la clas­se la plus réactionnaire - la bourgeoisie - pour endiguer la menace d'un réel soulèvement de la classe ouvrière; les révolutionnaires devaient établir une ligne de démarcation très claire entre le nationalisme et la lutte de classe, puisque seule celle-ci représente, dans la période de l'impérialisme, la voie progressiste pour l'huma­nité.

Au fil de ses écrits, Lénine modéra sa position afin d'éviter le danger toujours présent de subor­donner la lutte de classe à la lutte nationale, que ce soit par la capitulation devant l'appareil d'Etat démocratique ou devant la bourgeoisie des nations "opprimées". L'attitude marxiste face à la question nationale devait toujours reconnaître la primauté de la lutte de classe :

"A l'opposé des démocrates petit -bourgeois, Marx voyait dans toutes les revendications démo­cratiques sans exception non pas un absolu, mais l'expression historique de la lutte des masses po­pulaires, dirigées par la bourgeoisie, contre le régime féodal. Il n'est pas une seule de ces revendications qui, dans certaines circonstances, ne puisse servir et n'ait servi à la bourgeoisie à tromper les ouvriers. Il est radicalement faux, du point de vue théorique, de monter en épingle, à cet égard, l'une des revendications de la démocra­tie politique, à savoir le droit des nations à disposer d'elles-mêmes, et de l'opposer à toutes les autres. Dans la pratique, le prolétariat ne peut conserver son indépendance qu'en subordon­nant sa lutte pour toutes les revendications démo­cratiques, sans en excepter la république, à sa lutte révolutionnaire pour le renversement de la bourgeoisie."

(La révolution socialiste et le droit des nations à disposer d'elles-mêmes, Thèse 5, Oeuvres, T.22, avril 1916).

Par conséquent, Lénine devait rectifier concrè­tement sa position sur l'autodétermination afin de défendre la nécessité de l'unité internationale de la classe ouvrière et de résoudre cette préoccupation cruciale pour les révolutionnaires de sa division théorique du prolétariat en deux camps : celui des nations "opprimées" et celui des nations "qui oppriment". Ceci constituait pour Lénine, "la tâche la plus difficile et la plus importante".

Ainsi, alors que le prolétariat des pays "oppresseurs" devait revendiquer l'indépendance des colonies et des petites nations opprimées par leur "propre" impérialisme,

". . . les socialistes des nations opprimées doivent s'attacher à promouvoir et réaliser l'unité com­plète et absolue, y compris sur le plan de 1'orga­nisation, des ouvriers de la nation opprimée avec ceux de la nation oppressive. Sans cela, il est impossible de sauvegarder une politique indépen­dante du prolétariat et sa solidarité dé classe avec le prolétariat des autres pays, devant les manoeuvres de toutes sortes, les trahisons et les tripotages de la bourgeoisie."

(Ibid., Thèse 4, souligné par nous).

Que de fois entendons-nous les "léninistes" d'aujourd'hui s'enthousiasmer pour les luttes de libération nationale en citant Lénine ! Lénine était bien explicite : en l'absence de l'unité de classe du prolétariat, y compris de ses expres­sions organisationnelles concrètes, la classe ou­vrière était incapable de défendre son autonomie face à son ennemi de classe. La lutte de classe ne pouvait ainsi qu'être subordonnée à la lutte na­tionale, c'est-à-dire, en réalité, à la lutte de l'impérialisme pour une partie du marché mondial; dans cette lutte, les ouvriers ne pouvaient que servir de chair à canon à leur propre bourgeoisie, les mots d'ordre du Manifeste Communiste -"les prolétaires n'ont pas de patrie" prolétaires de tous les pays, unissez-vous!" - se retournant en leur contraire : "prolétaires des nations oppri­mées, défendez votre patrie !".

Dans la position de Lénine, c'est cet élément de réponse, au soutien à l'autodétermination que les gauchistes d'aujourd'hui ignorent ou dissimulent; c'est pourtant un élément central pour la défen­se de l'internationalisme prolétarien puisqu'il contient encore, malgré une certaine déformation, une vision des intérêts généraux de la classe ou­vrière.

Ailleurs, dans ses écrits, Lénine rejette fer­mement toute approche abstraite et non critique " du  soutien  aux mouvements  nationalistes  :

"aucune revendication démocratique ne doit con­duire à favoriser des abus; nous ne sommes pas tenus d'appuyer ni 'n'importe quelle' lutte pour l'indépendance ni 'n'importe quel mouvement républicain ou anti-clérical'".

(Bilan d'une discussion...)

Les intérêts généraux de la lutte de classe pouvaient être en contradiction avec le soutien à tel ou tel mouvement nationaliste :

"Il peut arriver que le mouvement républicain d'un pays ne soit que l'instrument d'intrigues cléricales, financières ou monarchiques d'autres pays : nous avons alors le devoir de ne pas sou­tenir ce mouvement concret donné."

(Ibid., chap.7, Oeuvres, T.22)

Et, suivant l'exemple de Marx qui refusait de soutenir le nationalisme tchèque au 19ème siècle, Lénine tirait cette conclusion : si la révolution prolétarienne éclatait dans un certain nombre de pays européens les plus importants, les révolu­tionnaires seraient favorables à une "guerre révolutionnaire" contre les autres nations capita­listes qui agiraient comme remparts de la réac­tion : c'est-à-dire favorables à l'écrasement de celles-ci, quelles que soient les luttes de libéra­tion nationale qui surgissent en leur sein.

Donc, pour Lénine, il était possible que des mouvements nationalistes agissent comme autant d'armes des puissances impérialistes contre la lutte de classe; pour Luxemburg et Boukharine, c'était un phénomène général et inévitable de la phase impérialiste du capitalisme. Bien qu'il n'ait pas l'avantage de la cohérence du point de départ théorique de ces derniers, Lénine était contraint par le poids des arguments du moins de s'orienter vers leur position. De façon signi­ficative, il était désormais contraint d'admettre que le mot d'ordre de l'indépendance de la Polo­gne était utopique et réactionnaire dans les con­ditions contemporaines, allant jusqu'à dire que "... même une révolution en Pologne même ne chan­gerait rien et ne ferait que détourner l'atten­tion des masses en Pologne de la tâche principale le lien entre leur lutte et celle du prolétariat de Russie et d'Allemagne." (Bilan de discus­sion) . Mais il se refusait encore à tirer une conclusion générale de cet exemple spécifique.

 

Quelques conclusions sur le débat dans la gauche de Zimmerwald

 

En plus de leur méthode fondamentale, il est une chose avec laquelle tous les membres de la Gauche de Zimmerwald étaient d'accord, une chose bien souvent ignorée dans les débats où l'on se paie de paroles quant à la possibilité de soute­nir les mouvements nationaux : seule la lutte de la classe ouvrière est porteuse d'avenir pour les masses opprimées et pour l'humanité. Nulle part dans les affirmations les plus confuses de Lénine, il n'est sous-entendu que le capitalisme décadent m pourrait être détruit par un autre moyen que la violence de la révolution prolétarienne. Le souci qui animait Lénine, Boukharine, Luxemburg et les autres était de savoir si, et jusqu'où, les luttes nationales pouvaient contribuer à accélérer la crise finale du capitalisme et oeuvrer, ainsi, en faveur de la lutte révolutionnaire en participant à l'affaiblissement de tout l'édifice pourrissant de l'impérialisme.

Malgré son incontestable accord avec le cadre de base du débat, une importante partie du mouvement ouvrier pensait encore qu'une rupture complète avec la théorie et la pratique du  passé sur cette ques­tion n'était pas déjà justifiée; Lénine pensait que les ouvriers n'avaient rien à perdre à soutenir les mouvements nationalistes parce que ceux-ci allaient tous dans le sens de la destruction du capitalisme.

Aujourd'hui, les innombrables massacres d'ou­vriers par les fractions nationalistes nous fournissent suffisamment de preuves pour nous permet­tre d'apporter notre propre contribution à ce débat en concluant que la lutte de classe et le na­tionalisme sous toutes ses formes n'ont aucun point de convergence : celui-ci reste toujours une arme entre les mains de l'ennemi contre celle-là.

Les révolutionnaires qui, de façon hésitante, ont eu le courage d’affirmer que le moment était en effet venu de rompre clairement avec le passé, étaient à l'avant-garde des tentatives du proléta­riat, pour comprendre le monde dans lequel il vi­vait et luttait. Leur contribution, et notamment la théorie de R. Luxemburg sur la question de l'impérialisme dans son ensemble et de la crise mortelle du capitalisme, est encore une pierre an­gulaire essentielle du travail des révolutionnai­res dans la période de décadence.

Quant à la position de Lénine sur la question nationale, comme nous le savons tous, elle a été saccagée par la bourgeoisie pour justifier toutes sortes de guerres réactionnaires de "libération nationale". Ce n'est pas non plus par accident que la gauche du capital, en quête de références marxistes pour sa participation aux guerres impéria­listes, choisit de régurgiter les écrits de Léni­ne, qui contiennent suffisamment de dangereuses faiblesses pour laisser la porte ouverte à ce qui est devenu aujourd'hui une des pierres angu­laires de l'idéologie bourgeoise.

En vérité, on ne peut faire porter à Lénine la responsabilité de la façon dont la bourgeoisie a déformé sa pensée, dans le sillage de la défaite de la révolution prolétarienne pour laquelle il avait combattu avec acharnement. Contre les anar­chistes et les libertaires, pour lesquels Lénine a toujours été un politicien bourgeois n'utilisant le marxisme que pour justifier sa propre lutte pour le pouvoir, nous pouvons insister sur la ma­nière dont la contre-révolution bourgeoise a été contrainte de pervertir tout le cadre du débat au­quel Lénine a participé, et de masquer ou de sup­primer certains principes fondamentaux qu'il défendait, ceci afin de vider sa contribution de son contenu marxiste révolutionnaire.

Mais ceci dit, à la différence des bordiguistes, il n'est pas nécessaire que nous restions aveugles face aux erreurs du passé. Compte tenu des points que nous venons de mentionner, nous pouvons voir que de dangereuses faiblesses et ambiguïtés étaient présentes dans les écrits de Lénine dès le début, faiblesses qu'il nous faut rejeter défini­tivement aujourd'hui pour rester sur la défense des positions de classe.

Nous traiterons dans un article à venir des tragiques conséquences pratiques des incompréhen­sions des bolcheviks sur la question nationale après octobre 1917 à travers la politique de l'Etat soviétique.

S. FAY.



[1] La position de Boukharine sur la nécessité de détruire le pouvoir d'Etat bourgeois et son insis­tance sur l'action de masse des ouvriers était, en partie assimilée par celui-ci, à partir des tra­vaux de Pannekoek et de la Gauche Allemande avec lesquels le groupe Kommunist en exil avait colla­boré pendant la guerre. Dans sa polémique avec Kautsky, dans la période d'avant-guerre, Pannekoek avait insisté sur le fait que :

"La bataille prolétarienne n'est pas seulement une bataille contrée la bourgeoisie pour le pouvoir d'Etat; elle est également une lutte CONTRE LE pouvoir DE L'ETAT" (L'action de masse et la révolution, 1911).

La réponse prolétarienne à la répression sanglan­te de l'Etat bourgeois était LA GREVE DE MASSE.

[2] On pourrait insister sur le fait que la sépa­ration de la Norvège de la Suède en 1905 était le SEUL exemple concret que Lénine pouvait mettre en avant comme support à sa politique sur l'auto­détermination, raison pour laquelle il s'est gardé d'y faire allusion dans tous ses écrits sur ce su­jet. Sans chercher trop loin, nous pouvons dire que cet exemple possède suffisamment de spécifici­tés pour rendre fragiles les bases d'une théorie générale : cela s'est passé à l'aube de la décadence capitaliste, dans une région du monde excen­trée par rapport aux plus grands pays situés au coeur du capitalisme, dans un pays ayant un prolé­tariat relativement faible. De plus, la bourgeoi­sie norvégienne a toujours bénéficié d'une certai­ne autonomie politique et son indépendance formelle a pu, par la suite, être achevée parce que la bourgeoisie suédoise était entièrement prête à L'accepter. C'est la raison pour laquelle elles ont organisé, d'abord, un référendum...